L Oumma et l Imamat
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L'Oumma et l'Imamat , livre ebook

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Description

L’Oumma (la Communauté Islamique) et l’Imamat (la Direction Spirituelle et Temporelle des Musulmans) sont parmi les principes les plus importants et les plus célèbres de la doctrine islamique. Ce que je vise, principalement, à travers cette étude c’est la dimension sociale de la recherche sur l’Oumma et l’Imamat. À cet égard, j’attire l’attention des frères et des sœurs qui liront cette étude sur le fait que nous la traitons par le biais des sciences sociales, c’est-à-dire avec un nouveau langage. Notre propos s’adresse à ceux qui soufrent dans tout leur être de cette immobilité, de cet appauvrissement et de cette dégradation qui ont permis à certains de transformer cette « cité » florissante en un village au sein duquel ils peuvent dominer les gens. Il s’adresse à ceux qui attendent avec sincérité et espoir que ce village redevienne une « cité », ceux pour qui la « religion » est « foi », ceux qui ne sont que des croyants sans plus et qui ne se considèrent pas eux-mêmes comme les justes et les réservistes de la religion à l’instar de Louis XIV « roi de France » qui affirmait : « l’État c’est moi ». Considéré comme un penseur important de la révolution islamique, Ali Shariati est une grande figure intellectuelle de l’Islam réformiste contemporain. Né en mars 1933 à Mazinan, près de la ville de Mashhad en Iran, son œuvre est marquée par le souci de démontrer que l’Islam et la modernité participent d’un même mouvement révolutionnaire de progrès et de liberté. Ce qu’il conteste en revanche c’est l’entreprise de domination coloniale et impérialiste qui maintient les pays musulmans dans une situation de minorité. Ce diplômé en sociologie de la Sorbonne, élève de Louis Massignon et ami de Sartre et de Frantz Fanon, paiera de sa vie son engagement : emprisonné pendant de longs mois par la SAVAK il sera finalement assassiné à Londres en 1978.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2016
Nombre de lectures 8
EAN13 9791022501866
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,072€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1428-2007
ISBN 978-2-84161-333-5- EAN 9782841613335
A LI S HARIATI
L’OUMMA
et
L’IMAMAT
Traduit de l’arabe par l’équipe Albouraq
Albouraq
I NTRODUCTION
L’Oumma (la Communauté Islamique) et l’Imamat (la Direction Spirituelle et Temporelle des Musulmans) sont parmi les principes les plus importants et les plus célèbres de la doctrine islamique, principalement pour le courant chiite, dont elles constituent un fondement essentiel.
À partir de là, il nous est possible d’affirmer que « l’Oumma » et « l’Imamat » sont nos principes les plus anciens et les plus solides, à nous, les musulmans et, principalement, à nous les chiites. Sous une autre perspective, ils sont aussi parmi les objets de recherche les plus récents et les plus modernes car jusqu’ici, ceux de nos savants, qui les ont traités par le passé, ne les ont abordés que sous leurs aspects théologiques et philosophiques, en ne les considérant que comme des questions doctrinales ou des objets métaphysiques. Sans dire que la recherche qui porte sur l’Oumma et l’Imamat soit pleinement liée à la vie de l’homme, il faut néanmoins reconnaître que les aspects les plus importants de ces questions et de ces principes doctrinaux sont liés à la vie en société et à son lien à notre vie sur cette terre et dans cet univers. Il s’agit donc de l’une des questions religieuses les plus importantes et les plus actuelles, et nous devons, à chaque nouvelle évolution de l’histoire, les aborder à nouveau, en leur restituant leur vitalité, leur effectivité et leur dynamique.
Ce que je vise principalement à travers cette étude, c’est la dimension sociale de la recherche sur l’Oumma et l’Imamat. À cet égard, j’attire l’attention des frères et des sœurs qui liront cette étude sur le fait que nous la traitons par le biais des sciences sociales, c’est-à-dire avec un nouveau langage. Et si tu tombes, « cher lecteur », sur des expressions et des concepts qui ne sont généralement pas employés dans ce genre de recherches, il faut mettre cela sur le compte de la diversité des langages, sur la méthode terminologique et les variations des perspectives sur le sujet traité, non sur le fondement de la croyance elle-même.
Il est évident que les « croyants par hérédité » ainsi que certains « fidèles traditionalistes », qui ne supportent aucun changement dans la compréhension de la religion et de son message, considèrent toute nouvelle vision et toute nouvelle déduction comme une mécréance et comme une aberration. Ils estiment en effet que « l’essence de la religion » – qui est immuable comme la nature – est équivalente à « la compréhension et à la connaissance de la religion », qui sont en fait plus proches des sciences de la nature en tant qu’elles sont variables et complémentaires. En définitive, ils considèrent que la « science généalogique » est « la vérité première de l’Islam » elle-même. Partant de là, ils rejettent toute nouvelle recherche ou toute nouvelle interprétation. Ils vont même jusqu’à récuser tout nouveau langage dans la manière de présenter les choses qui diffèrent de celle des anciens et le déclarent nul et non avenu. Ils vont même jusqu’à taxer toute réforme méthodologique dans l’exposé et la prédication comme une innovation blâmable ( bid‘a ).
Il est donc naturel que ceux-là ne s’en tiennent qu’à l’imitation des anciens ainsi qu’à l’enseignement et à la répétition des mêmes concepts traditionnels rapportés à travers les âges.
Il est donc tout aussi naturel qu’ils n’assimilent ni ne prêtent attention à aucune rénovation, surtout pour ce qui touche la compréhension de la doctrine et le renouveau de « la vie de la religion », car cela pourrait sortir cette pensée de son isolement et en faire une question qui engage les intellectuels et qui diffuse sa vitalité et son esprit d’édification.
C’est comme si ces gens disaient : le village va se transformer en ville et cela ne plait pas à nos chefs locaux ( Zaïm )… Car il y n’a rien de bon dans la ville, où les péchés se multiplient, où les hommes se passent de l’évocation de Dieu, et où les yeux des paysans s’ouvrent, ce qui les conduit à ne plus craindre Dieu et à se dépouiller de tous les liens qui les retiennent… Nous craignons ce jour où il n’y aura plus ni maître, ni cheikh, ni aucun autre garde-fou ... !
Notre propos s’adresse à ceux qui souffrent dans tout leur être de cette immobilité, de cet appauvrissement et de cette dégradation qui ont permis à certains de transformer cette « cité » florissante en un village au sein duquel ils peuvent dominer les gens. Il s’adresse à ceux qui attendent avec sincérité et espoir que ce village redevienne une « cité », ceux pour qui la « religion » est « foi », ceux qui ne sont que des croyants sans plus et qui ne se considèrent pas eux-mêmes comme les justes et les réservistes de la religion, à l’instar de Louis XIV, « roi de France », qui affirmait : « l’État c’est moi ».
La réforme religieuse base de l’éveil ( nahda )
Afin de mieux comprendre ce que nous allons étudier au cours de ces trois soirées 1 , je voudrais présenter une petite étude qui pourrait servir d’introduction à l’exposé qui va suivre :
Depuis l’époque de Jamaloudine Al-Afghani, nous avons compris que l’Islam n’est pas tel qu’il est présenté au public. Nous avons appris qu’il y avait dans nos têtes beaucoup de règles doctrinales et beaucoup de pratiques illusoires et sans fondement – comme c’est le cas actuellement – ou simplement truffés d’éléments étrangers, ou ayant une origine inconnue. En tout état de cause, nous avons compris, au cours du siècle précédent, que nous devions nous engager, nous autres musulmans, sur la voie d’une réforme profonde et d’une pensée religieuse assainie, que nous avions besoin de revivifier l’Islam et de revenir aux sources pures et originelles dont nous nous sommes éloignés depuis quatorze siècles. C’est même cet éloignement qui est devenu la raison pour laquelle l’Islam est devenu ambigu et confus à nos yeux 2 .
Cette question va de soi ; toutefois, elle n’est pas ordinaire ou précaire et n’appelle aucun regret, mais plutôt une énorme responsabilité qui incombe en premier lieu à nos intellectuels, à nos écrivains et ulémas.
La responsabilité vitale et immédiate qui est la nôtre est la suivante : assainir la réflexion religieuse par un retour aux sources pures de l’islam originel. Expulser et éloigner les éléments extérieurs qui, depuis longtemps, se sont imbriqués dans notre pensée doctrinale et religieuse, éléments produits par le système tyrannique, les cultures aristocratiques, les ségrégations sociales et les intérêts politiques, c’est-à-dire toute idée d’intérêt semé dans le sol de l’ignorance au cours des siècles de notre histoire islamique.
L’impact des grands réformateurs chrétiens d’Europe, de Luther et Calvin en particulier, sur l’éveil des consciences, la mobilisation des énergies et la préparation morale des masses du monde occidental, pendant la période de pétrification du Moyen-Âge, a été si profond et si global qu’il faut le considérer, selon moi, comme le véritable point de départ de l’éveil scientifique, philosophique et social de l’Europe, comme la voie nécessaire qui a mené à la citoyenneté moderne. Sans la « Réforme », l’éveil s’en serait retrouvé retardé dans le temps, ne se serait pas produit avec cette ampleur et se serait limité à des secteurs particuliers, ceux des intellectuels, des savants et des penseurs.
Avec une telle position, je m’oppose à ce que répètent souvent les historiens et les écrivains occidentaux : la révolution industrielle n’est pas le seul facteur qui a permis de sortir du Moyen-Âge et qui a débouché sur cette explosion incroyable des possibilités dans les domaines du savoir, de l’art et de l’industrie ainsi que l’édification des institutions politiques, sociales, juridiques de notre monde contemporain. Mais c’est la « réforme religieuse » décrite comme « cause intellectuelle proche » qui provoqua la mort de l’esprit du Moyen-Âge et ébranla les fondements de l’Église Catholique. Ce sont les Protestants qui ont transformé le christianisme d’une force pétrifiée et négative, tant sur le plan individuel que collectif, en une puissance de progrès. 3
Nous pouvons déceler les anciennes traces étincelantes et palpables de cette mutation dans la carte de l’Europe dessinée par Max Weber, où nous constatons comment le capitalisme, l’industrie et le progrès matériel sont liés au protestantisme. Partout où la moyenne de la population protestante est élevée, on constate un progrès de l’industrie et du capitalisme, et là où le Catholicisme est majoritaire, c’est l’arriération et la stagnation qui sont de mise. La relation entre le capitalisme industriel et le Protestantisme est étroite ainsi que la relation entre le Catholicisme, la pauvreté économique et la décadence matérielle.
La nécessité d’un renouveau et d’un réformisme religieux dans une société qui s’accroche au religieux – en considérant que ce renouveau est un facteur d’influence et d’éveil qui dispose au progrès et au développement et lève naturellement le voile psychologique, social et traditionnel – est un principe élémentaire et incontestable.
Le sentiment de la nécessité d’un tel renouveau prévaut dans nos milieux intellectuels authentiques, pas chez ceux qui se sont nourris à la table de l’Occident ou qui ont reçu cette culture en sous-main. Le cadre de ce sentiment s’est élargi au point d’englober certains traditionalistes qui se sont mis, eux aussi, à parler de réforme et de changement dans la méthode de prédication pour faire face à de la destruction de la pensée religieuse et à la défiguration de l’Islam, et qui ont compris qu’il fallait s’adapter à l’époque et attirer la jeunesse.
Depuis l’époque de Jamaloudine Al-Afghani, de Muhammad Abdou, de Kawakiby, de Rachid Rida et leurs compagnons – au moment où cette nécessité s’est imposée aux sociétés musulmanes – jusqu’à aujourd’hui, l’urgence du changement n’a fait que se confirmer à chaque nouveauté qui est venue modifier notre vie quotidienne, au point de devenir la priorité principale. Tout cela renforça le sentiment que nous devions épurer notre pensée religieuse et revenir à l’Islam et aux sources originelles de notre doctrine religieuse initiale.
La réforme de l’Islam ne passe pas par une révision de la religion en tant que telle, mais par une relecture de l’Islam et de la manière dont nous le percevons, par un retour à l’Islam véritable, à l’esprit primordial de l’Islam.
De là apparurent clairement à nos écrivains et penseurs les marques distinctives de notre pensée et de notre doctrine, notamment au cours de notre génération récente où s’est renforcé le sentiment de cette nécessité. L’application de la réforme à notre pensée religieuse signifie : la connaissance précise et pratique de l’Islam ainsi que du chiisme.
Il serait regrettable que celui qui s’engage dans cette voie se contente de tels slogans sans passer à une pratique qui soit au niveau de cette urgence, de l’exigence et de la responsabilité requises.
Si nous n’harmonisons pas notre vision religieuse avec la logique de l’époque, et si nous ne reconnaissons pas l’Islam comme un agent positif et responsable, il est fort probable – en raison du flot des changements sociaux, moraux et intellectuels, et de la pression des écoles de pensée et de philosophie contemporaines qui s’attaquent avec virulence à notre génération – que nous perdrons beaucoup de nos fondements doctrinaux au cours de deux prochaines générations. Cela entraînerait une indifférence des générations suivantes aux doctrines en question et finirait par confondre à leurs yeux l’Islam réel et l’Islam imaginaire.
Ce danger se manifesta déjà avec vigueur dans notre génération au sein de laquelle tous les liens qui nous attachaient à notre riche patrimoine ont été brisés.
Que nous faudrait-il faire ?
Il revient aux intellectuels qui comprennent les termes techniques de la sociologie et des écoles de pensée moderne de ne pas croire que j’utilise le mot « Réforme, Islah » dans le sens de« réformisme »ou d’évolution par opposition à « révolution », dès lors que je m’oppose à tout changement superficiel ainsi qu’à toute manipulation littérale et vide de sens visant à parler de la religion. Ici je n’entends pas la réforme dans son sens dégagé par la sociologie et utilisé au sein des écoles de pensée modernes mais dans le sens usuel qu’il a dans le langage de notre culture islamique.
Lorsque nous parlons de la réforme religieuse de l’Islam, nous ne parlons pas de la réforme de la religion, mais nous pensons à l’éveil de l’Islam lui-même comme lutte contre l’affabulation, l’immobilisme, la débilisation, la réaction et le fanatisme aveugle, le combat contre la discrimination sociale ainsi que la négation de tout ce qui se dit et se fait au nom de l’Islam et du chiisme: l’instauration de régimes dictatoriaux, la manipulation des masses, la négation de la raison et de la liberté de pensée, ainsi que l’exploitation du nom de Dieu dans des serments sans fondements et l’utilisation du Coran comme un moyen pour faire fléchir les gens et la communauté, comme intermédiaires dans la supplication, le martyre comme cause des pleurs, « l’Imam attendu » comme outil de gouvernance autoritaire et coercitive, de l’injustice par conséquent opposée à la justice, ainsi que la négation totale de tout renouveau et l’abrogation de la responsabilité de tout mouvement et de tout progrès.
Renouveau islamique pour affranchir la religion de la domination, du despotisme intellectuel et moral, et pour le retour aux sources de la révolution islamique originelle et l’instauration d’un mouvement intellectuel et social chiite basé sur le Coran et la Sunna et sur les enseignements de Ahl el-Beit (que la paix soit avec eux). Nous pouvons résumer cela en deux propositions : guidance de la société et justice sociale, pour marquer le commencement d’un changement scientifique et révolutionnaire sous la direction des vrais savants de l’Islam, fondé sur la connaissance de la rationalité de l’Islam et du Coran, ainsi que sur la connaissance de la réalité du Prophète et des gens de sa famille (Ahl el-Beit), ainsi que des plus emblématiques de ses Compagnons… Il s’agit en un mot de « la rénovation de la vie de l’Islam ».
Alors, que faut-il faire pour atteindre cet objectif ? Par chance, les deux derniers siècles nous ont déjà mis sur la voie et ont fixé le cadre de travail. Nous avons tout d’abord besoin de fixer une méthode scientifique avant de nous lancer dans l’étude de n’importe quel objet et nous devons mesurer les capacités objectives dont nous disposons, en termes de talents et de potentialités ainsi qu’en termes de foi et de capacités intellectuelles.
La civilisation contemporaine n’est pas le pur produit intellectuel de certains génies : au Moyen-Âge, de même qu’à l’âge d’or de la Grèce Ancienne, il y avait aussi de grands génies. Ils étaient même, peut-être, plus grands que tous ceux qui se sont succédé au cours des trois derniers siècles. Qui peut prétendre en effet que des gens comme Galilée, Copernic, Bacon, Newton ou Edison sont intellectuellement plus performants et talentueux que Socrate, Platon, Épicure, Ptolémée, Saint Augustin ou Avicenne ?
Alors pourquoi mille ans de Moyen-Âge n’ont rien produit de notable alors que les deux derniers siècles ont réalisé une civilisation et une science d’une ampleur sans précédent ? Qu’est-ce qui a changé ?
Selon mon opinion, c’est la méthode de travail et le programme d’études et de recherche qui ont changé 4 .
La méthode de recherche
Le Coran, comme il le répète souvent lui-même, est semblable à la nature. Dieu a écrit ce livre divin sur les mêmes bases que les lois naturelles à partir desquelles le monde a été créé 5 . À partir de là, et pour que nous puissions accéder à la connaissance des idées coraniques, et même pour connaître les spécificités de la révélation ( Tanzil ) coranique en tant qu’inspiration, il faut que nous utilisions la méthode adéquate qui a été éprouvée dans les sciences sociales et dans les sciences de la nature et qui a permis d’arriver à de grands résultats. Si nous changeons donc notre approche et que nous employons une méthode scientifique, la recherche ne se limitera plus au seul cercle des génies, mais les écrivains et les intellectuels non-spécialistes seront aussi en mesure de diagnostiquer beaucoup des éléments étrangers qui se sont greffés sur notre pensée et à notre doctrine et pourront ainsi dégager le véritable visage de l’Islam et déterminer un grand nombre de ses vérités.
Comme nous n’avons pas la place de développer ici toutes ces questions, je me contenterai de présenter un ou deux exemples simples qui permettront de comprendre nombre de vérités qui n’ont pas besoin de beaucoup de talent et de compétences pour êtres comprises.
Au cours de mes enseignements de « culture islamique » à la faculté de lettres, j’ai consacré une séance au Coran.
J’entrais dans la salle de cours avec l’intention de montrer aux étudiants quelle était la méthode qui s’imposait aujourd’hui dans l’étude des questions islamiques parmi lesquelles se trouve aussi la question du Coran.
Je n’avais que deux heures et je n’avais, à cette époque, rien préparé à l’avance
Je dis alors : si nous employons un procédé adéquat, nous pourrons peut-être découvrir plusieurs réalités du Coran sans avoir besoin d’une vaste connaissance. Avec le seul bagage, dont nous disposons, nous pourrions être en mesure de réaliser notre objectif de compréhension.
Lorsque nous ouvrons n’importe quel livre, que ce soit un recueil de poésie, un livre de philosophie, de littérature ou de la sociologie, la première chose que nous faisons, c’est de jeter un coup d’œil sur le titre du livre et sur ses chapitres.
Par exemple, en parcourrant les titres et chapitres d’un recueil de poèmes, on peut se faire une idée sur le poète et sa poésie. S’il avait choisi des termes tels que : « l’éveil » « le sacrifice » « la liberté » « les menottes » « le sang », « la captivité », « l’opposition », « la révolte » ainsi que ses dérivés, il est possible de dire que le poète a une orientation politique et sociale. Si, par contre, il avait utilisé des termes du genre : « l’abandon », « l’intimité », « le cœur », « les yeux », « le regard », « Ah », « Ô », on pourra dire qu’il a une orientation plutôt sentimentale et romantique.
En fait, pour effectuer un premier pas vers la connaissance du poète ou de l’écrivain, le lecteur s’appuie sur l’étude de « l’effet nominal », ainsi que sur l’observation des titres et les expressions qu’il a choisis. Tout cela n’est pas suffisant pour arriver à une connaissance parfaite de l’écrivain. Il faudra encore plonger dans la lecture du texte et dans l’analyse de chacune de ses parties pour aboutir, en fin de compte, à confirmer la première impression et voir si elle est bien conforme aux résultats de la nouvelle recherche.
Ce qui ne fait, en revanche, aucun doute, c’est que même le choix du prénom des enfants reflète un goût, une vision et une pensée déterminés.
Venons en, maintenant, au Coran et prenons-le comme un livre ordinaire et demandons aux chercheurs de s’y intéresser.
La première étape sera de considérer le titre de l’ouvrage ainsi que ceux de ses différents chapitres. La première question sera donc : pourquoi l’auteur a-t-il choisi ces titres et ces mots ?
Il y avait à l’école un exemplaire du Coran. Je l’ouvris et demandai aux étudiants de lire les noms des chapitres qui se trouvaient dans le répertoire. Alors, j’écrivis sur le tableau ces noms, de la sourate de la « Fatiha» (l’Ouverture) à celle des « Nass » (les Gens). Il y avait cent quatorze mots. Cependant, nous avions encadré les sourates qui avaient deux mots et avions fait abstraction de toutes celles qui en comportaient davantage 6 . Pour celles dont le mot pouvait contenir plusieurs sens, nous nous sommes appliqués à les développer. Ainsi, nous nous sommes retrouvés avec quelque cent vingt différentes significations. La première phase prit fin avec l’inscription des noms des sourates et de leurs définitions, donc de l’assemblage de la matière première.
La seconde étape consistait dans l’analyse et la classification de cette matière. Je demandais aux étudiants de classer ces cent vingt termes. Ceux qui exprimaient les phénomènes naturels comme le tonnerre, les fourmis, les abeilles, la lumière et la vache étaient classés dans la catégorie des phénomènes naturels. Les noms tels que « les coalisés », « les croyants », « les hypocrites », « la consultation » et « les femmes » étaient classés dans celle de la politique et de la société. Les « prophètes », « la famille de ‘Imran », « Joseph, » « Noé », « Abraham » ainsi que « Byzance » étaient classés dans la catégorie de l’histoire. « La calamité », « le destin » et « le jugement dernier » étaient dans la catégorie de la métaphysique et du surnaturel, « le butin » « la zakat » dans celle de l’économie et les noms tels que « le renfrogné », « l’attaque volcanique », « les fraudeurs », « les menteurs » dans la catégorie de la conduite et la morale individuelle.
La plupart des étudiants étaient parvenus à peu près aux mêmes résultats dans cette troisième étape, « l’étape de l’analyse et des conclusions ». Nous étions arrivés à ces chiffres :
1. Phénomènes matériels et naturels : 32 sourates, soit 66,26%.
2. Croyance et doctrine idéologique : 29 sourates soit 14,24%.
3. Politique et société : 27 sourates soit 5,22%.
4. Histoire et philosophie de l’histoire : 17 sourates, 14,14%
5. Conduite et éthique : 4 sourates 3,3 %
6. Questions financières : 4 sourates 3,3%
7. Culte et pratiques religieuses : 2 sourates ; 5,1 %
Nous constatons ici la grande différence qu’il y a entre les principes auxquels sont arrivés les anciens à propos du Coran – sur la base de la raison, du syllogisme, de l’intuition, de la conjecture, du discernement, de la vision intellectuelle et doctrinale – et les résultats que nous avons obtenu sur la base d’une méthode scientifique de recherche, ainsi que l’analyse des mots, au point que les deux se contredisent.
Par exemple, ils ne considèrent le Coran que comme un livre divin et religieux, venu pour guider moralement et spirituellement les gens, pour lier les cœurs à Dieu et attirer l’attention sur la vie dans l’au-delà. À la lumière d’une telle vision, il est impérieux que les pratiques religieuses (le culte) occupent la première place et la morale la deuxième, les questions sociales étant reléguées à l’avant-dernière et les phénomènes naturels et les questions liés à l’univers matériel à la dernière. Pour nous, c’est le contraire qui est vrai, puisque les pratiques religieuses n’ont que deux sourates : la prosternation (Sajdat) et le pèlerinage (Al-hajj).
Et comme nous le savons, le « pèlerinage » a deux aspects, l’un culturel et l’autre social et économique, sachant que le second est plus important que le premier.
Naturellement, ces chiffres ne sont pas vrais à 100%, mais les perspectives et les idées qu’ils donnent à propos de ce livre le sont totalement, ce qui ouvre de nouvelles perspectives au chercheur et lui donne des résultats préliminaires.
Puis, afin d’être assuré des résultats que nous avons obtenus au cours de cette première étape, nous passons, au cours de la seconde, à l’étude du contenu de ce livre en procédant de la même manière (observation des mots, recherche et analyse scientifique) avec les versets afin d’effectuer enfin une « classification générale du Coran ».
Un chercheur français du nom de Jules La Beaume a déjà entrepris de préparer un répertoire objectif des versets coraniques. Les chiffres que nous obtenons dans ce répertoire, concernant les diverses questions abordées dans le Coran, concordent avec les conclusions auxquelles nous avons, nous-mêmes, abouti avec l’analyse des noms des sourates.
À la lumière de ceci, il apparaît que nous avons abouti, dans un temps relativement court et avec un savoir relativement restreint, à la conclusion que l’orientation générale du Coran est la suivante :
En première position, il y a l’homme, c’est-à-dire la pensée croyante qu’il veut produire. Viennent, ensuite, la société humaine et la vie, puis les considérations sur la relation de l’homme aux phénomènes naturels.
Le Coran est le seul livre parmi les livres religieux, et même parmi ceux qui traitent de la morale, de la philosophie, de la littérature ou de la sociologie, qui a accordé à la nature et aux phénomènes naturels autant d’importance. De même, ce livre céleste titra ses sourates (chapitres) par des noms qu’aucun écrivain, surtout parmi ceux du passé, ne consentit jamais à utiliser, tels que « les fourmis » ou « l’araignée ». Tout cela s’oppose à tous ces récits religieux dont le titre ou le nom de l’auteur s’étalent sur plusieurs lignes.
Le Coran dépasse tout cela et effectue un travail qu’il nous est difficile d’imaginer, nous qui vivons dans une période où la valeur des termes expressifs est abolie, particulièrement en comparaison avec la vision que nous avons des livres révélés dont les termes suscitent notre étonnement : la vache, l’araignée, l’abeille, les fourmis, la secousse, le tonnerre, le soleil, la lune, les étoiles, la constellation, les bestiaux, la table servie, les figures, l’olivier etc.
Après la poursuite de cette enquête, je demandais aux étudiants d’aborder le Coran sous un autre angle afin de remarquer par quel terme il commence ainsi que celui par lequel il s’achève.
N’avons-nous pas appris que l’écrivain et le poète, dans le passé, utilisaient toute leur énergie artistique afin d’ajouter du charme et de l’émotion dans le prélude de leurs œuvres, en plaçant les meilleurs mots au début et à la fin de leurs propos ?
Aujourd’hui encore, l’œuvre artistique s’appuie d’une manière particulière sur le début et la fin. De ce point de vue, le Coran est clair et manifeste : il commence par « au nom de Dieu » dans la sourate « Al-Fatiha» et se termine par la sourate « Les Hommes ». Il débute par la glorification de Dieu, attestant qu’Il est le Possesseur de la Royauté et de l’univers, qu’Il est le Seul à devoir être adoré, qu’Il est celui à qui on demande l’assistance dont Lui n’a pas besoin, par son invocation afin de mettre l’homme sur la voie de la guidance et du bien et non sur celle des égarés qui sont dignes de colère. Tout cela se clôture aussi par la demande faite par les gens pour obtenir la protection de Dieu contre le mal du tentateur qui s’esquive, qui souffle (la tentation) dans les cœurs des hommes, qu’il soit, du nombre des djinns ou des hommes.
Les hommes cherchent alors refuge auprès de Dieu contre les manœuvres secrètes et découvertes, contre les mains et dispositifs, qui lavent les cerveaux des hommes et les encombrent, qui corrompent leurs pensées, leur foi et leurs valeurs, leur conscience ainsi que leur pur sentiment humain, soufflant furtivement des mauvaises suggestions dans les consciences à des fins d’aliénation et pour que la pollution culturelle reste prédominante dans leurs esprits.
Donc, d’après cette procédure, la recherche de protection auprès de Dieu le Souverain-Possesseur des hommes contre le danger du « furtif tentateur » prouve à souhait que ce livre est celui d’une religion, c’est-à-dire qu’il comprend deux voies, l’une qui mène à l’homme et l’autre qui mène à Dieu.
En effet, à la lumière de la vision essentielle et fondamentale de l’Islam, les hommes ne viennent-ils pas de Dieu et ne retournent-ils pas à Lui ? Dieu n’est-Il pas avec les hommes et contre leurs ennemis ?
Dès qu’on ouvre le Coran, et qu’on jette un regard sur son commencement et sur sa fin, on constate que l’Islam s’appuie principalement sur les termes « Allah » et « Nass » (les gens), sans aucune considération de couleur, de race, de forme ou de classe sociale.
En fait, la voie est bien tracée, et c’est la voie de Dieu pour les hommes ainsi que la voie des hommes vers Dieu, la voie dont le principe et le but sont totalement clairs : « Dieu » et les « hommes ».
Non, je me suis trompé : il ne s’agit pas ici de l’homme mais bien des gens. Ici, le Coran n’a pas utilisé le terme « l’homme » ( Insan ) mais plutôt les « gens » ( Nass ). Maintenant, je connais le secret de cela. L’« Homme » est un être abstrait et c’est le nom d’une espèce qui s’efface totalement en lui.
Quant aux « gens », ils sont une réalité tangible et non pas un nom abstrait ou une entité métaphysique liée à la philosophie première. Il s’agit de moi et de toi, ainsi que de tous les fils d’Adam qui habitent la terre et remplissent les rues et les maisons.
Les interlocuteurs de Dieu sont ceux-là, et c’est à eux qu’il a été destiné, comme c’est le cas pour les philosophes et pour les lettrés dès lors qu’ils font partie d’une classe qui se distingue politiquement, scientifiquement et spirituellement. Or Dieu a déjà éclairé le rapport particulier entre Lui et les « gens », comme cela est rapporté dans la dernière sourate du Coran : «Les gens appartiennent à leur Dieu (leur Maître), et Celui qui est leur Maître est leur Souverain, Celui qu’ils doivent adorer ».
Ceci, comme négation des trois puissances qui gouvernent à tort les hommes : la puissance économique, politique et spirituelle.
Si nous ressortons le texte de ce saint ouvrage et observons les termes « Allah » et « gens », notre première impression va se confirmer. De plus, et comme je l’ai indiqué, par ailleurs, si nous remplaçons le terme « Allah », partout où il est employé dans un contexte social et non pas philosophique et doctrinal, par le terme « gens », voilà ce que nous obtenons : « dépenser dans le sentier de Dieu », « prêtez à Dieu un bon prêt », deviennent « dépenser pour la cause des gens» « prêter aux gens » etc.
Pour nommer ce livre, il n’y a pas un seul mot, parmi tous ceux qui circulent dans les langues humaines, qui soit aussi simple et pourtant aussi profond que le mot Coran. La « lecture » est très facile ! C’est le livre qui jure par la « plume » et par « l’écriture » ; il a pour titre « le Coran » et plus de la moitié de ses sourates (75 ou 76) traitent de questions liées aux croyances et à la pensée.
À partir de là, notre horizon s’est élargi puisque nous sommes en présence d’une religion et d’un livre qui transportent l’homme vers Dieu, et dans lesquels Dieu est avec l’homme, plus proche de lui que sa veine jugulaire. Sur base de l’histoire, le présent a un lien logique plein de sens avec le passé dont il profite pour bâtir l’avenir.
Ils sauvent l’individu de la solitude et du repli sectaire, et le poussent vers la réalité de la société, ainsi que vers les problèmes politiques et les traditions sociales de la vie. Ils ouvrent les yeux sur les détails de la matière et les phénomènes de la nature – comme dans la science – et ouvrent, à travers ces détails, des fenêtres sur tout ce qui se cache derrière les apparences et derrière tous les mouvements du monde matériel. Ils font que les chemins qui mènent de la matière à Dieu et des gens à Dieu deviennent praticables.
Nous avons présenté cette introduction pour les raisons suivantes : premièrement, pour révéler la méthode et, deuxièmement, pour que les intellectuels et les étudiants ne s’en remettent pas à la seule caste des savants et aux seuls spécialistes pour ce qui concerne l’accomplissement de cette grande mission vivante qui est étroitement liée à notre vie dans ce monde.
Il faut qu’ils sachent que tout individu est capable de réfléchir, d’écrire et de lire, et qu’il est de la plus haute importance qu’il assume cette responsabilité et qu’il s’engage sur cette voie avec les moyens qui sont à sa disposition.
Il n’y a pas de doute que les meilleurs travaux seront accomplis par les personnes qui auront les compétences intellectuelles les plus élevées. Mais cela ne diminue en rien la responsabilité des hommes cultivés. Nous ne pouvons pas nous permettre de rester assis et d’attendre le travail d’un homme ou d’un groupe d’experts, surtout que les experts sont toujours liés aux questions du passé.
Il nous revient à nous, les gens cultivés, d’assumer la responsabilité de développer une vision scientifique et cohérente et, en fonction du degré de notre foi, de nos aptitudes et de nos convictions, de nous rendre aptes à soutenir le message de notre religion par la logique intellectuelle. Cela car la génération actuelle – qui est soumise à l’attaque de courants et d’idées très variés – a besoin d’une force de résistance très puissante pour faire face à cette invasion idéologique. Il faudrait que cette force de résistance émane de cette génération elle-même, génération qui a les moyens de s’affirmer et de renaître à nouveau et de se débarrasser de toutes les maladies morales qui la gangrènent ainsi que les carcans idéologiques hérités du passé et toutes les idoles intellectuelles - toutes ces choses qui aliènent notre pensée et nos sentiments, qui asphyxient nos capacités de raisonnement, qui détruisent notre logique, notre foi et notre vision du monde – afin de se libérer et de reconsidérer toutes ses idées et de renouer avec la capacité de douter, c’est-à-dire cette capacité qui peut recréer de la foi et du choix et qui peut rendre possible une résistance éclairée.
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1 Ce livre est issu d’une série de conférences données par Ali Shariati qui se sont déroulées au cours de trois soirées. Il est, comme la plupart des écrits d’Ali Shariati, issu d’une conférence publique donnée en la Husseinieh de l’ Ershad devant un public large et composite. Le texte à été établi à partir des notes de l’auteur et des participants. Il cite généralement de mémoire les auteurs et les textes qu’il mobilise.
2 Quand on dit que le Mahdi viendra avec un nouveau livre et une nouvelle religion, on signifie qu’il s’agit de la révélation du sens authentique de l’Islam et du Coran, celui qui était en vigueur à l’âge d’or de l’islam. Quand quelqu’un propose donc une lecture du Coran différente de celle qui est en vigueur dans nos académies religieuses, ne réalise-t-il pas quelque chose de neuf ? Et s’il parlait de l’Islam véritable, ne serait-il pas en train de parler d’une nouvelle religion ?.
3 La différence essentielle entre Protestantisme et Catholicisme est la suivante : les Catholiques font l’apologie de la vie monastique, ils rejettent toute action dans le monde ici-bas et considèrent que le rapprochement de Dieu s’opère par le rejet du monde. Les Protestants considèrent, au contraire, que le développement de la vie matérielle est quelque chose que Dieu accepte et que c’est une sorte de remerciement pour la grâce qu’il nous a accordée. Cela ne veut pas dire que je considère que les idées soient le seul facteur de transformation de la réalité sociale, car je considère aussi que la dimension matérielle et sociale détermine la vie des idées.
Karl Marx a postulé que la vie matérielle était le facteur essentiel dans la transfomation de la société, dans la dynamique de l’histoire, et dans le mouvement de l’humanité, des idées et de la volonté. Max Weber considère, au contraire, que ce sont les idées et la pensée qui sont la cause des transformations sociales. Chacun d’eux, selon moi, a visé juste. L’erreur vient du fait qu’ils ont considéré que la logique de la causalité dans la vie sociale était semblable à celle qui déterminait la vie physique, sauf que les doctrines et la pensée, l’homme et son environnement, la direction de l’humanité et de l’histoire, l’infrastructure économique et l’édification de la doctrine interagissent et se déterminent les uns les autres. Ni Karl Marx ni Max Weber, mais « Marx Weber ».
4 Pour ce qui concerne la méthode et ses répercussions sur la civilisation moderne, tu peux consulter mes travaux à l’académie technologique (les temps modernes), le premier chapitre de mon livre La Connaissance de l’Islam , mon intervention sur La Méthode du Savoir au colloque de l’école suppérieure des affaires qui repose sur « le principe de la causalité partagée » que j’applique en sciences sociales, et qui permet d’affirmer que le facteur déterminant des transformations sociales réside dans l’influence réciproque entre l’homme et son environnement, entre les idées et l’environnement matériel. Il n’y a donc aucun doute que le changement dans la méthode et dans la recherche scientifiques modernes ne peuvent émerger de rien et constituer la cause principale de cette transformation, de même qu’on ne peut pas considérer que le gouvernement de la bourgeoisie, dans le système féodal du Moyen-Âge, soit le seul facteur social et matériel déterminant. Nous allons cependant insister, ici, sur le facteur culturel et sur les changements dans les modes de pensée scientifiques qui se sont imposés face aux approches académiques traditionnelles. Nous allons donc faire comme si la cause première de cette révolution résidait dans le changement de méthode.
5 Le Coran a utilisé la notion « d’inspiration » de plusieurs manières et lui a accordé une place privilégiée, différente de celles que les savants, du présent comme du passé, d’Orient comme d’Occident, Musulmans ou autres, l’ont fait.
L’inspiration est un participatif qui indique la nature du lien entre Dieu, en tant que principe premier, la nature et l’homme. La première relation est fondée sur les lois naturelles, la seconde sur les lois de la vie et la troisième, la religion, sur la révélation du Livre. Dans cette perspective, le Coran est semblable à la nature et à la vie, ces deux livres de l’univers, et il a donc, dans cette perspective, une structure naturelle et des lois scientfiques propres. Sa nature est consituée par les mots.
Le Coran, bien qu’il soit un livre à lire, à comprendre et à travailler, n’est pas un simple récit mais il est comme un système solaire intégral, semblable à la nature pour ce qui est de la constitution et de l’organisation, fondé sur des lois déterminées, structurées, étudiées et opérationelles. Oui, même les relations entre les mots, les rythmes, les virgules, la longueur des phrases, les sujets traités et même la logique de la langue et de la pensée, doivent être fondés sur une architecture minutieuse et des calculs mathématiques précis. Par bonheur, cette vérité s’est manifestée ces derniers temps, et même si ce n’est pas de façon complète, c’est de toute les manières un sujet d’étonnement. Par un travail scientifique précis et par une méthode d’enquête novatrice, certains chercheurs ont fait des découvertes très intéressantes – et je ne parle pas ici des travaux de certains groupes ou de certains exégètes contemporains, comme Al-Tantaoui ou le docteur Ismaïl Aziz Bacha et Messieurs Ahmad Khan et Hibat al-Din Charastani, qui ont cherché à appliquer aux versets coraniques les dernières découvertes scientifiques sur la nature, la vie animale, l’astronomie et autres sciences. Le professeur Bazer Khan a montré, par exemple, qu’il y avait un lien étroit entre la longueur d’un verset et le rythme d’ascencion et de descente pour ce qui concerne les sujets et les significations coraniques abordées, et l’année de la révélation. Il l’a fait à travers un langage mathématique précis qui a permis de dater l’année de révélation de tous les versets. Les années de révélation mises en évidence par cette méthode correspondent à celles transmises par la tradition. Il y a aussi les travaux d’Henink sur la musicalité des expressions et des phrases de ce livre. Ce dernier a réussi à démontrer que l’ensemble des rythmes et des phrases composaient une symphonie précise qui correspond au contenu de signification qu’ils contiennent. La structure et l’organisation de cette symphonie sont telles que la modification de n’importe lequel de leurs éléments entraînerait une altération de l’ensemble et une cassure dans le rythme de la parole.
Les anciens avaient déjà conscience de cette dimension musicale du Coran – en mêmê temps que sa dimension littéraire – et de l’articulation intime qu’il y a entre sa matière et ses divers éléments constitutifs. Il était d’ailleurs évident qu’ils le découvrirent sauf que toutes les découvertes qu’ils ont pu faire dans ce domaine, - et cela parce qu’ils ne disposaient pas de la méthode scientifique adéquate – sont restées sans grande valeur, comme les travaux des Ghanoussim des Ghoulat et des Haroufiyat sur les relations entre les lettres, prises comme fondement pour un calcul des significations et des symboles, qui montrent l’ampleur et la profondeur des efforts consentis et de l’intérêt de leurs résultats. Il n’en demeure pas moins que tout cela ne vaut pas un centime. Pour ce qui concerne la dimension esthétique de ces travaux, il faut consulter un exemplaire du Coran – même si ce genre de travaux est généralement considéré mineur, il mérite néanmoins qu’on s’y attarde car le fait qu’un livre donne lieu à ce type d’intêrêt est une source d’étonnement – et constater que la plupart sont écrits par une seule et même main, que les lettres sont dessinées de la même manière et qu’on y repère aucune modification ni aucune rature, ce qui provoque chez celui qui consulte ce livre le sentiment qu’il est solide et naturel du début à la fin, même si chaque page est composée de onze lignes.
Tu constates alors que la première et la dernière ligne commencent par une même lettre. Il en va de même pour la seconde et l’avant dernière ligne, comme pour les troisièmes à partir du début et à partir de la fin, pour les quatrièmes et les cinquièmes. Le nombre de lignes fait que la sixième reste seule. Ce qui est étonnant c’est que cette sixième ligne et celle de la page suivante commencent elles aussi par la même lettre. Il en va ainsi jusqu’à la fin de la copie en question.
Je connais deux exemplaires de ce type de documents. L’un se trouve à la bibliothèque de la mosquée Kahorchad à Machad et l’autre en Afghanistan qu’un ami à moi, Khadiomjam, a pris en photo et publié dans la revue Astan Qods à Machad. Le cheikh Sadeq Sadiq Mazinati, l’un des célèbres récitants de la ville Sabzor, a dit que sa famille avait disposé d’un tel exemplaire mais qu’il avait été malheureusement perdu. Cela indique qu’il y a eu plusieurs copies de ce genre, et que cette manière d’écrire le Coran a été répandue et qu’elle a même dû décliner de plusieurs manières, mais qu’elle a été abandonnée en raison de l’indifférence de nos religieux et de la transfomation du Coran d’un livre de recherche en quelque chose qui permet d’obtenir une grâce.
Cette dernière affirmation provoquera peut-être la colère de ceux qui ne peuvent répondre autrement à la critique que par la menace, l’accusation d’impiété et le dénigrement… et de répondre au nom de la défense des religieux ! Sauf que si nous ne le disons pas nous-mêmes, c’est l’ennemi qui le dira, et si nous ne réfléchissons pas à une solution, l’ennemi va se jeter sur nous. Toutes les expériences du passé ne nous auraient-elles rien appris ! Il y a ceux qui abandonnent le Coran et qui se lancent corps et âme dans l’étude du Fiqh (jurisprudence) et de ses fondements, bien que leur impact sur la vie des gens soient moins important que celui de la doctrine, du Coran et de la vie du Prophète ( Sira ), et bien que notre doctrine fasse aujourd’hui l’objet d’une attaque sans précédent de la part de nos ennemis et de nos adversaires, sans que personne n’agisse ou ne bouge, par peur d’être renié ou de subir les représailles des savants comme du commun. Ils préfèrent donc faire comme tout le monde et suivre la vision de tous.
Il y a aussi celui qui considère que sa réputation religieuse est plus importante que sa foi et sa doctrine religieuse et qui ne met donc jamais son nom et son gagne-pain en préril pour défendre la vérité. Il reste silencieux devant la dénégation du droit, la transformation de la religion les interprétations, la disparition de la foi et le sacrifice de la culture, de la pensée et la raison de l’Oumma et la vie des gens.
Il y a aussi des penseurs et des intellectuels qui préconisent le silence et se gardent de critiquer les options pratiques, le rôle social et les pratiques réflexives, doctrinales et scientifiques de l’institution religieuse. Ils vivent par conséquent en paix et bénéficient d’une bonne réputation sociale.
Le fait de s’absternir de toute critique signifie que ceux-là ne considèrent pas que l’homme religieux ait une fonction sociale particulière et, comme ils l’ont répété à plusieurs reprises dans les critiques qu’ils m’ont adressées : « Les religieux sont, dans toutes les sociétés et dans toutes les religions, des forces rétrogrades et conservatrices qui n’oeuvrent pas pour le progrès. La manière de les affronter passe ou bien par la lutte et l’éradication ou bien en les abandonnant, avec les vieilles générations et les basses classes qui leur restent fidèles, à l’action du temps qui les emportera, nécessairement, hors du cercle de la vie, ce qui a été confimé jusqu’ici par la marche des choses.
Ceux qui sont comme moi – et qui ne se laissent griser ni par l’intérêt ni par le désir de conserver sa réputation religieuse, qui cherchent à préserver la dignité de nos universités religieuses, et qui considèrent que la mosquée, la chaire ( minbar ) et l’école religieuses sont des forteresses qui consolident la culture islamique et l’indépendance morale et qui constituent des abris pour les masses de l’Oumma, qui gardent espoir en une renaissance de l’Islam, un réveil de l’Oumma et de la pensée – et qui mettent tous leurs espoirs dans les étudiants islamiques - ne peuvent pas faire l’économie de la critique. Nous devons orienter tous nos efforts dans cette direction, même si le prix de ce sacrifice de soi et de sa réputaiton peut provoquer l’atteinte à nos personnes jusqu’à ce que nous réalisions les objectifs suivants :
Premièrement : faire connaître à l’Oumma les éléments suspects et les impostures préméditées, démasquer le clientélisme qui avance sous la couverture religieuse, ceux dont le le Coran dit : « Nombre de religieux et de gens qui se réjouissent se nourrissent de l’argent des gens, du mal et s’écartent de la voie de Dieu ». Ils portent les habits du savoir, de la religion et de la guidance de l’Oumma, mais ce sont eux qui dégradent, par leurs opérations et leurs manipulations, l’image pure des véritables oulémas engagés et conscients de l’Islam, et qui livrent les esprits et la religion des masses aux mains de l’ignorance et de l’associationnisme.
Deuxièmement : en partant du fondement du « sacrifice » - sans que je ne m’attribue l’ ijtihad , le savoir et l’Islam, mais en tant que je suis un homme qui ressent la douleur de l’Oumma, les besoins de la société et les impératifs de l’époque, quelqu’un qui est conscient du danger et qui œuvre pour combler les lacunes – j’appelle à arracher ce qui s’est incrusté dans la religion et de débarrasser « la culture et le message islamiques et mohamadiens qui sont source d’éveil, et dans la vision claire et dans l’esprit de progrès et de liberté du courant des chiites alidiens » des lacunes et des mauvaises interprétations qui sont le résultat des falsifications, des fabulations, de la pétrification, du mauvais enseignement qui se sont enracinés au cours du temps – du fait de la domination politique et religieuse, de l’organisation de la société en classes, de la culture occidentale, des agents ignorants et fanatiques de l’intérieur et des projets de l’impérialisme – dans notre pensé, dans notre doctrine, dans nos habitudes, nos relations sociales et notre vision intellectuelle, morale et éducative.

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