La miséricorde
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Description

Méditations inédites de la Bible par le pape François.
Des homélies inédites et exclusives du cardinal Bergoglio - pape François, et des commentaires de l'Écriture écrits entre 1999 et 2012.


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 17 novembre 2014
Nombre de lectures 0
EAN13 9782728920945
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

C ARDINAL J ORGE M ARIO B ERGOGLIO
P APE F RANÇOIS
La Miséricorde
Préface de Stan Rougier
Textes réunis par Federico W ALS et traduits de l’espagnol par Inès C ARBONELL
P RÉFACE
« É GLISE, LÈVE-TOI ! »
Très cher Padre Bergoglio,
Je sais bien qu’aujourd’hui vous avez changé de nom et de mission dans notre Église. Vous êtes devenu – à notre plus grande surprise et à la vôtre – le pape, le successeur de saint Pierre.
J’ose m’adresser à vous comme je l’ai fait lorsque je vous ai rencontré au mois d’août 1999, chez vous, à Buenos Aires.
Il y a quatorze ans, je venais vous entendre me dire ce que vous pensiez d’un de mes amis prêtres, Paco Huidobro, sur lequel j’écrivais un livre 1 .
Depuis le séminaire de la Mission de France où nous nous étions connus, j’étais toujours resté en contact avec lui. Une de ses lettres, reçue la veille de Noël 1990, m’avait particulièrement touché :
Plus que jamais, je me sens à la fois d’origine ouvrière et prêtre de Jésus-Christ. Je participe au salut des hommes en lutte pour leur libération, en les respectant, en les aimant, en leur ouvrant le chemin du royaume de Dieu, ébauché sur cette terre. La mission, pour moi, c’est avant tout l’amour en actes, dans un acte de foi au Seigneur, roi de l’univers […]. La foi se fonde sur la prière, sur le Christ ressuscité. C’est le Christ qui nous met debout sur cette terre où il y a tant de demi-vivants […]. Grâce aux subsides des amis, nous avons pu construire un four à pain […]. Puis nous avons mis sur pied une crèche pour les enfants de trois mois à un an. Tu vois, j’essaie d’être à la fois Marthe et Marie 2 …
J’étais décidé à faire connaître ce disciple de François d’Assise, dont il portait le nom 3 . Je me suis donc rendu en Argentine pour le voir dans son environnement, m’entretenir avec diverses personnes qui l’avaient connu de près. Parmi celles-là, il y avait vous-même, récemment nommé archevêque de Buenos Aires.
Vous m’avez accueilli avec le beau sourire que je retrouve sur l’écran de télévision. Voir ainsi apparaître un pape attendu et désiré, et reconnaître le visage d’un homme que l’on avait admiré quatorze ans plus tôt, voilà de quoi faire battre le cœur !
Vous étiez d’une simplicité désarmante. Nous avions en commun notre passion pour Ignace de Loyola et pour François d’Assise, sur lequel je venais de publier plusieurs ouvrages. Durant cet entretien, vous vous êtes montré comme un pasteur extrêmement proche des gens, de leurs préoccupations et de leurs joies. Aujourd’hui, lorsque je lis vos homélies, j’y retrouve la profondeur et le bon sens d’Ignace de Loyola. Votre souci des plus pauvres et votre douceur font aussi de vous un véritable frère de François d’Assise.
Vous saviez tout des activités si généreuses de mon ami Paco. Nous en avons parlé ensemble, mais je n’imiterai pas ceux qui se plaisent à déballer vos confidences…
Ce qui suscitait le plus votre admiration, c’est que Paco joignait d’un même cœur une très ardente vie de prière et l’engagement le plus total auprès « des affamés, des sans-abri, des êtres sans espérance d’un avenir meilleur ».
Les conflits gauche-droite, progressistes-conservateurs n’avaient aucun sens ni pour lui, ni pour vous. Il y avait Dieu, dont on peut lire chaque jour la Parole. Il y avait la présence maternelle de Marie. Il y avait des longs temps de prière pour relire sa vie à la lumière de l’Évangile. De cette source coulait tout naturellement l’attention aux plus éprouvés.
Vous considériez comme un véritable saint votre prêtre Paco. Vous resterez pour moi celui qui a reçu, comme le petit pauvre d’Assise, le charisme de déceler la bonté d’un être et de s’en émerveiller.
*
Une maison d’édition me fait l’honneur de me demander d’écrire la préface de quelques-unes de vos homélies. Suis-je vraiment le mieux choisi pour cette tâche ? J’en doute. Mais je mets dans cette mission tout mon cœur et ma prière.
Déjà, j’avais eu le privilège de préfacer l’exhortation apostolique Réconciliation et pénitence du pape Jean-Paul II. L’éditeur ne m’avait laissé que deux jours pour rendre ma copie. Une nuit entière de lecture d’un tel texte, cela vous plonge dans un état second, une sorte d’extase… « La miséricorde est plus grande que le péché », rappelait le pape polonais. Voilà un propos qui pourrait servir d’exergue à l’une de vos homélies. Personne ne peut nier le lien profond qui unit vos priorités respectives ! Quel bonheur ce fut pour moi de lire vos textes qui sont une approche si humaine de la doctrine chrétienne ! Je crois lire Maurice Zundel ou un autre jésuite, le père Varillon, ou encore notre ami commun, le cardinal Etchegaray…
La miséricorde, vous en avez si souvent témoigné envers ceux qui vous demandaient de l’aide, en prenant des risques pour votre vie… En voici un exemple : Clelia Podesta qui, ayant épousé votre confrère, l’évêque d’Avellaneda, a témoigné, après la mort de son mari : « Mgr Bergoglio est le seul évêque à être venu à l’hôpital pour porter à Jeronimo le réconfort de l’amitié. »
Je pense aussi à cette histoire que vous racontez d’une collégienne enceinte à quinze ans. Au lieu de la renvoyer pour sauver la réputation de l’école, elle a été entourée d’affection et aidée à devenir maman. Vous étiez très touché de cette délicatesse 4 .
À mes yeux, le témoignage le plus certain de votre générosité repose sur l’admiration que vous portiez au prêtre le plus dévoué de la banlieue, mon ami Paco. Vous regardiez d’ailleurs avec la même gratitude vos amis Mgr Angelleli et Mgr Novack, pour leurs engagements en faveur des plus pauvres et les dangers qu’ils acceptaient d’affronter afin de mettre en œuvre leurs convictions.
*
L’humilité dont vous faites preuve face à votre nouvelle charge me rappelle un propos de saint Augustin : « Avec vous, je suis chrétien, pour vous, je suis évêque. Si je suis effrayé par ce que je suis pour vous, je suis rassuré par ce que je suis avec vous… »
Votre premier discours de pape, retransmis à vos compatriotes, réunis pour la circonstance Plaza de Mayo, revient plusieurs fois sur l’expression « Prenez soin ! » Là semble bien se situer votre préoccupation majeure. Pensant au pape qui allait bientôt succéder à Benoit XVI, vous avez déclaré le 9 mars :
Il nous faut un homme qui, à travers la contemplation de Jésus-Christ et l’adoration de Jésus-Christ, aide l’Église à sortir d’elle-même et à aller vers les périphéries de l’existence, qui l’aide à être la mère féconde qui vit « de la douce et réconfortante joie ­d’évangéliser ».
Les cardinaux, sous l’impulsion de l’Esprit Saint, ont jugé que vous étiez cet homme-là.
Un milliard cinq cents millions de vos frères et sœurs humains prient pour vous et vous disent : « Pape François, merci d’exister ! »
Stan Rougier Prêtre, écrivain 5 , conférencier
1 . S. Rougier, Paco Huidobro, le prophète de Buenos Aires , Paris, Salvator, 2000.
2 . S. Rougier, Prêtres de la Mission de France , Paris, Le Centurion, 1991, p. 31.
3 . Paco est le diminutif espagnol affectueux de « Francisco », « François » en français.
4 . Mgr J. Bergoglio, Je crois en l’homme , trad. d’ El Jesuita , Paris, Flammarion, 2010.
5 . Auteur de Pour vous, qui suis-je ? , Paris, Mame, 2013, et d’une trentaine ­d’ouvrages de spiritualité.
P ROLOGUE
Chers frères et sœurs,
Nous sommes témoins d’un moment historique. Nous sommes en train de vivre un moment unique. Pour la première fois dans l’histoire de l’Église, un pape venu d’Amérique latine – le continent catholique – est élu pour être l’évêque de Rome et le successeur de Pierre dans la conduite de cette barque millénaire. Nous sommes nombreux à nous souvenir des moments qui ont suivi la fumée blanche en ce début de soirée romaine à la fois pluvieuse et froide, ce mercredi 13 mars 2013. Que de nervosité, d’anxiété, d’incertitude… Mais aussi quelle profonde réjouissance, quelle joie ! Réjouissance à l’annonce d’un nouveau Saint-Père et joie parce que nous, catholiques, sans encore connaître celui que les cardinaux avaient élu, étions déjà heureux de la venue d’un nouveau pasteur. Lorsqu’en ce jour le cardinal protodiacre français Jean-Louis Tauran annonça au monde à 20 h 12 (heure de Rome) : « Annuntio vobis gaudium magnum. Habemus Papam ! » non seulement la place Saint-Pierre exulta de joie mais chacun de nous, en union avec tous ceux présents, fut bouleversé au plus profond de son être à l’idée d’avoir un pape. Puis, quelques secondes après, le cardinal Tauran nous surprit tous en disant : « Eminentissimus ac Reverendissimus Dominum, Dominum Georgium Marium Sanctae Romanae Ecclesiae Cardinalem Bergoglio. »
« Bergoglio ! » « Le pape est argentin ! » « Bergoglio est pape ! » voici quelques-unes des réactions spontanées des Argentins mais également de ceux qui eurent la grâce de le connaître et de travailler avec lui. Impressions qui, au fil des heures, se muèrent en un sentiment indescriptible de joie, d’émotion et de larmes pour ce nouvel évêque de Rome, cadeau de l’archidiocèse de Buenos Aires en particulier et plus largement de tout le peuple argentin, à l’Église universelle. Homme simple et austère, doté d’une profonde humilité et d’un grand sens du service, le père Bergoglio (comme il se présente lui-même) a su s’attirer la reconnaissance et l’affection de ses fidèles car, tout en exerçant les plus hautes fonctions ecclésiastiques, il n’a jamais cessé d’être prêtre. Dans sa nature profonde, François nous montre qu’il a toujours été et qu’il demeurera un pasteur au milieu de son troupeau qu’il connaît et aime comme sa propre chair. Aussi, dès ses premiers gestes, il laisse présager un pontificat empreint de paternité et de présence auprès des plus démunis.
« Je souhaiterais tant une Église pauvre et pour les pauvres », s’est ainsi exprimé le pape François lors de son remarqué premier discours aux journalistes dans la salle Paul-VI, ne laissant pas le moindre doute sur la devise qui marquera son pontificat. Les plus nécessiteux et les plus démunis, dans tous les sens du terme, sont ceux que l’Église doit toucher. Une Église qui ne soit pas « autoréférentielle » mais qui donne un témoignage vivant du Christ, de la joie d’être catholique, de la simplicité mais aussi de l’engagement qu’implique le message du Christ, en chacun de nous, non seulement pour nous mais également vis-à-vis des autres. C’est pourquoi le cardinal Tauran conclut en disant : « Qui sibi nomen imposuit Franciscum (Auquel s’est imposé le nom de François)… »
Et pourquoi « François » ? Le Pape lui-même nous raconte qu’au moment de son élection, le cardinal Hummes l’a étreint et embrassé en lui disant : « N’oublie pas les pauvres. » Ces paroles ont résonné si profondément en lui qu’il a immédiatement pensé à saint François d’Assise, lui qui s’était consacré aux pauvres et qui en même temps avait été un homme de paix, un homme qui aimait et respectait la création.
C’est pourquoi nous avons souhaité intituler cet ouvrage La Miséricorde . Cette sélection d’homélies et de lettres pastorales de l’ancien cardinal Bergoglio, aujourd’hui entre vos mains, est le témoignage fidèle de sa pensée simple et claire, profonde et engagée, cohérente entre le dire et le faire. La pensée d’un pasteur nous appelant à être missionnaire pour défendre le vrai, la beauté, la bonté qu’est le Christ lui-même, et qu’est Dieu le Père qui nous aime sans conditions et nous pardonne dans son infinie miséricorde sans nous juger. Comme les trois autres titres regroupant des enseignements du cardinal – La Mission , Le Témoignage , La Vie –, il constitue un appel de l’ancien archevêque de Buenos Aires à agir comme les catholiques que nous voulons être.
La miséricorde… Quel grand attribut de Dieu ! Quel grand amour il répand sur nous ! Ainsi me vient à l’esprit la parabole du Fils prodigue et la scène des retrouvailles entre le père et le fils, ces deux passages étant inévitablement liés à la miséricorde. D’après mon humble interprétation, c’est dans cette image que nous trouvons l’essence et le sens profond de ce qu’est la miséricorde de Dieu. Imaginons ce père qui voit son fils revenir au loin, celui-là même qui avait quitté la maison, celui qu’il croyait perdu à cause des excès, de la vie facile et des mauvaises influences ; le fils, quant à lui, malgré ses erreurs, s’est dit au plus profond de lui-même, tel que nous le raconte saint Luc : « Je vais retourner chez mon père, et je lui dirai : Père, j’ai péché contre le Ciel et contre toi. Je ne mérite plus d’être appelé ton fils. » Quelle grandeur il y a dans ce geste à se reconnaître et à nous reconnaître pécheurs ! Puis, à son retour, « comme il était encore loin, son père l’aperçut et fut saisi de pitié ; il courut se jeter à son cou et le couvrit de baisers ». Et il termine : « Car mon fils que voilà était mort, et il est revenu à la vie ; il était perdu, et il est retrouvé. »
Dieu espère toujours que nous nous laisserons pardonner par son amour. Dans sa patience infinie et son amour paternel, il nous accompagne tout au long du chemin bien que parfois nous ne le voyions pas. Il nous tend la main bien que nous ne la prenions pas. Il regarde au loin bien que nous n’ayons pas repris le chemin du retour vers la maison. Nous croyons souvent que nous avons droit à tout dans l’immédiat et, malgré cela, Dieu patiente, il attend, il nous aime, il comprend et surtout, il nous pardonne. En vérité, il ne tient qu’à nous de nous abandonner dans son étreinte, lui qui nous attend comme un Père.
Au-delà de ce prologue de rigueur, nous avons souhaité partager avec vous ces textes originaux sans commentaires éditoriaux pour que résonne toute la richesse de la parole et de la pensée du cardinal Bergoglio. Il appartient à chacun de nous de prendre du temps pour les méditer, les faire mûrir et leur permettre de fructifier. Le pape François a semé en abondance et avec de nombreux fruits tout au long de sa vie et il continue de le faire, sans que personne ne le voie, avec l’humilité et la générosité que nous demande l’Évangile. Il a toujours cheminé et s’est rapproché de l’homme qui avait besoin d’un geste, d’une parole, ou simplement d’un regard. Il nous revient d’honorer l’œuvre pastorale de cet homme spirituellement proche de son peuple et profondément priant, en la poursuivant dans les faits, en ouvrant notre cœur à Dieu et au frère qui est à côté de nous, et surtout en nous laissant aimer par Dieu.
Cet homme d’Évangile avec qui j’ai partagé une amitié fraternelle au fil des années – amitié fortifiée par le dialogue interreligieux et l’œcuménisme ancré dans notre peuple argentin – avait coutume de clore ses interventions en disant : « Nous nous retrouverons la prochaine fois, si Dieu le veut, et je vous salue en reprenant les paroles de Jésus de Nazareth : “Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le pareillement pour eux.” » Qu’il en soit ainsi.
Federico Wals Responsable du bureau de presse Archevêché de Buenos Aires
S EIGNEUR, APPRENDS-NOUS À PRIER
Gn 18, 20-32 ; Col 2, 12-14 ; Lc 11, 1-13
Chers frères et sœurs,
La méditation des lectures de ce dimanche m’a poussé à vous écrire cette lettre. Sans en connaître la raison. Je me suis senti vivement incité à le faire. Au départ, une question s’est posée : « Est-ce que je prie ? » s’élargissant ensuite : « Les prêtres, les consacrés et consacrées de l’archevêché, prions-nous ? Prions-nous suffisamment ? » J’ai dû apporter une réponse pour moi-même. Maintenant, en vous soumettant cette question, mon désir est que chacun de vous, du fond du cœur, puisse aussi y répondre.
La quantité et la nature des problèmes auxquels nous faisons face chaque jour nous poussent à agir pour apporter des solutions, trouver des chemins, construire. Tout cela remplit une grande partie de la journée. Nous sommes des travailleurs, des ouvriers du Royaume, et le soir, nous rentrons fatigués par l’activité que nous avons menée. Je crois objectivement que nous pouvons affirmer que nous ne sommes pas oisifs. À l’archevêché, nous travaillons beaucoup. La succession de réclamations, l’urgence des services que nous devons rendre nous usent et c’est ainsi que se déroule notre vie au service du Seigneur dans l’Église. Nous subissons également le poids, si ce n’est l’angoisse, d’une civilisation païenne qui proclame ses principes et ses prétendues « valeurs » avec une telle audace et une telle confiance en elle-même que cela ébranle nos convictions, notre constance apostolique et même notre foi réelle et concrète dans le Seigneur vivant et agissant au milieu de l’histoire des hommes, au milieu de l’Église.
À la fin de la journée, il nous arrive parfois de rentrer abattus et, sans nous en apercevoir, un certain pessimisme vague s’insinue dans notre cœur, pessimisme qui nous enferme dans une « position de retraite » et qui nous inflige un état d’esprit de vaincus. Tout cela nous réduit à un repli défensif. C’est là que se ride notre âme et que nous guette la pusillanimité.
Ainsi, entre l’intense et usant travail apostolique d’une part, et la culture ostensiblement païenne de l’autre, notre cœur se contracte dans une impuissance pragmatique qui nous conduit à une attitude minimaliste de survie dans l’intention de conserver la foi. Cependant, nous ne sommes pas dupes et nous nous rendons bien compte qu’il nous manque quelque chose dans ce contexte, que l’horizon s’est tellement rapproché qu’il nous cerne, que quelque chose soumet et limite notre audace apostolique dans la proclamation du Règne. Ne voudrions-nous pas prétendre faire toute chose par nous-mêmes ? Ne serait-ce pas que nous nous sentions responsables outre mesure de toutes les solutions qu’il faut apporter ? Nous savons pourtant que seuls nous ne pouvons rien. De là ma question : « Faisons-nous de la place pour le Seigneur ? Est-ce que je lui accorde du temps dans ma journée pour qu’il agisse ? Ne suis-je pas trop occupé à faire moi-même les choses au point d’oublier de le laisser entrer ? »
Je pense que le pauvre Abraham eut une grande frayeur lorsque Dieu lui dit qu’il allait détruire Sodome. Il pensa certes à ses parents, à ses proches, mais sa pensée alla au-delà : n’était-il pas possible de sauver ces pauvres gens ? Ainsi débute la négociation entre Dieu et lui. Malgré la sainte crainte que lui inspire la présence de Dieu, le devoir s’impose à lui. Il se sent responsable. Il ne se contente pas d’avancer une requête, il sent qu’il doit intercéder pour sauver la situation, qu’il doit affronter Dieu et s’engager dans un débat obstiné. Ce n’est plus seulement ses parents qui l’intéressent, mais bien désormais tout le village. Il se risque dans cette intercession. Il s’engage dans des pourparlers avec Dieu. Après avoir avancé une première proposition, il aurait pu rester en paix avec sa conscience, se réjouissant de la promesse d’un fils qui venait de lui être faite (Gn 18, 10), mais non, il persiste. Peut-être, inconsciemment, regardait-il déjà ce peuple de pécheurs comme son propre fils, je ne le sais, toujours est-il qu’il décide de s’exposer pour lui. Son intercession est courageuse puisqu’il risque même d’irriter le Seigneur. C’est le courage de la véritable intercession.
À de nombreuses occasions j’ai parlé de la hardiesse, du courage et de la ferveur au cœur de notre action apostolique. C’est la même attitude qu’il faut adopter dans la prière : prier avec audace. Ne pas rester tranquilles après avoir demandé une fois : l’intercession chrétienne exige notre persévérance jusqu’au bout. Ainsi prie David lorsqu’il implore Dieu pour le fils moribond (2 S 12, 15-18), ainsi prie Moïse pour le peuple rebelle (Ex 32, 11-14 ; Nb 14, 13-20 ; Dt 9, 18-20) : il ne prend pas un autre parti, il ne se détourne pas de son peuple, il le défend jusqu’au bout. Notre conscience d’être élus par le Seigneur pour la consécration ou le ministère doit nous éloigner de toute indifférence, de toute forme de confort ou d’intérêt personnel dans la lutte en faveur de ce peuple duquel nous avons été éloignés et que nous sommes censés servir. Comme Abraham, nous devons négocier son salut auprès de Dieu et avec un véritable courage. Et cela fatigue, comme s’épuisaient les bras de Moïse alors qu’il priait pendant la bataille (voir Ex 17, 11-13). L’intercession n’est pas pour les faibles. Nous ne prions pas pour nous « acquitter » et rassurer notre conscience, ou pour jouir d’une harmonie intérieure purement esthétique. Quand nous prions, nous nous battons pour notre peuple. Est-ce que je prie de la sorte ? Ou bien est-ce que je me lasse, je m’ennuie et j’évite les complications afin de préserver mon quotidien paisible ? Suis-je comme Abraham un vaillant intercesseur ou est-ce que je succombe à la facilité comme Jonas, en me lamentant pour un rien et non pas pour ces hommes et ces femmes « qui ne savent pas choisir entre le bien et le mal » (Jon 4, 1-11), victimes d’une culture païenne ?
Jésus est clair dans l’Évangile : « Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte » (Mt 7, 7) et, afin que nous comprenions bien, il nous cite l’exemple de cet homme qui, au milieu de la nuit, frappe sans cesse à la porte de son voisin pour qu’il lui donne trois pains, sans se soucier de passer pour un mal élevé : la seule chose qui lui importe, c’est d’obtenir la nourriture de son hôte. Et si nous craignons de déranger, nous pouvons aussi regarder vers la Cananéenne (Mt 15, 21-28) qui s’expose à être bousculée hâtivement par les disciples et à être traitée de « chienne » (v. 27) pourvu qu’elle obtienne ce qu’elle veut : la guérison de sa fille. Cette femme savait se battre courageusement dans la prière.
Le Seigneur promet la certitude du succès de la prière par la constance et l’insistance : « Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s’ouvre. » Et il nous révèle la raison de ce succès : Dieu est Père. « Quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ? Ou un scorpion quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » (Lc 11, 10-13.) Cette promesse que le Seigneur accorde à notre confiance et notre constance dans la prière va bien au-delà de ce que nous imaginons : bien plus que ce qui est demandé, il nous donnera l’Esprit Saint. Lorsque Jésus nous exhorte à prier avec insistance, il nous projette au sein même de la Trinité, et à travers sa sainte humanité, il nous conduit au Père et nous promet l’Esprit Saint.
Je reviens à l’image d’Abraham et à la cité qu’il voulait sauver. Nous sommes tous conscients de la dimension païenne de la culture dans laquelle nous vivons, cette vision du monde qui affaiblit nos certitudes et notre foi. Quotidiennement, nous sommes témoins des tentatives des pouvoirs de ce monde de bannir le Dieu vivant et de le supplanter par les idoles à la mode. Nous voyons comment l’abondance de vie que nous offre le Père dans la Création, et Jésus-Christ dans la Rédemption (voir la deuxième lecture), est remplacée par ce que l’on appelle avec justesse « la culture de mort ». Nous constatons aussi comment, par la désinformation, la diffamation et la calomnie, l’image de l’Église est manipulée et déformée ; comment les péchés et les défaillances de ses enfants sont divulgués par la majorité des moyens de communication comme s’il s’agissait d’une preuve irréfutable que l’Église n’avait rien de bon à offrir. Selon les principes de la communication, la sainteté n’est pas une information – mais le péché et le scandale le sont… Qui peut se battre d’égal à égal face à cela ? Lequel parmi nous peut croire qu’avec ses seuls moyens humains et la seule armure de Saül, il peut faire quelque chose ? (Voir 1 S 17, 38-39.)
Attention, notre combat ne se livre pas contre les pouvoirs humains mais contre le pouvoir des ténèbres (voir Ep 6, 12). Comme cela est arrivé à Jésus (voir Mt 4, 1-11), Satan cherche à nous séduire, à nous désorienter, à nous offrir des « alternatives viables ». Nous ne pouvons nous permettre d’être naïfs ou pleins de suffisance. En vérité, nous devons dialoguer avec tout le monde ; mais on ne dialogue pas avec la tentation. Il ne nous reste plus qu’à trouver refuge dans la force de la parole de Dieu, comme le Seigneur le fit au désert, et à recourir à la mendicité de la prière, du pauvre sans ressource. Les humbles n’ont rien à perdre ; bien plus, c’est à eux qu’est révélé le chemin (Mt 11, 25-26). Il nous serait bénéfique de comprendre que le temps du triomphe, de la moisson n’est pas venu, que l’ennemi a semé dans nos cultures l’ivraie à côté du blé du Seigneur et qu’ils poussent ensemble. Il est temps en revanche de ne plus nous habituer à cela, mais de nous baisser pour saisir les cinq pierres de la fronde de David (voir 1 S 17, 40). L’heure est venue de prier.
Il y en aura bien un pour penser que cet évêque est devenu apocalyptique ou qu’il a succombé à un excès de manichéisme. J’accepterais le terme d’« apocalypse » parce qu’il désigne le livre de la vie quotidienne de l’Église et parce que chacun de nos actes particuliers est imprégné de dimension eschatologique. En revanche, je ne vois là rien de manichéen, parce que je suis persuadé que la tâche d’aller séparer l’ivraie et le blé n’est pas la nôtre (cela, ce sont les anges qui le feront, au jour de la moisson). La nôtre est bien de les dissocier pour ne pas se méprendre et pouvoir ainsi défendre le blé. Je pense à Marie : comment vivait-elle les contradictions quotidiennes et comment les insérait-elle dans sa prière ? Qu’il y avait-il dans son cœur alors qu’elle revenait d’Ain Karim et que les signes de sa maternité étaient alors bien évidents ? Qu’allait-elle dire à Joseph ? Ou comment parlait-elle avec Dieu durant le voyage de Nazareth à Bethléem, pendant la fuite en Égypte, quand Syméon et Anne entamèrent spontanément une liturgie de louange, ou le jour où son fils resta dans le Temple, ou encore au pied de la Croix ? Face à ces épreuves et à tant d’autres, elle priait et son cœur, en présence du Père, n’avait de cesse de demander à pouvoir lire et comprendre les signes des temps, de demander à garder et préserver le blé. Évoquant cette attitude, Jean-Paul II disait que, parfois, une certaine « fatigue particulière du cœur » submergeait Marie ( Redemptoris Mater , 17). Cette fatigue dans la prière n’a rien à voir avec l’usure et l’ennui auquel j’ai fait référence précédemment.
Ainsi, bien que nous apportant paix et confiance, nous pouvons également dire que la prière nous fatigue le cœur. Il s’agit d’une fatigue propre à ceux qui ne se mentent pas à eux-mêmes, à ceux qui prennent avec maturité leurs responsabilités pastorales, à ceux qui se reconnaissent comme une minorité dans cette « génération perverse et adultère », à ceux qui acceptent de lutter jour après jour avec Dieu en vue de sauver son peuple. Ici se pose encore une question : ai-je le cœur fatigué par le courage que demande l’intercession alors qu’en même temps, au sein de tant de luttes, je sens la paix sereine de l’âme de ceux qui évoluent dans la familiarité avec Dieu ? La fatigue et la paix cheminent ensemble dans le cœur qui prie. Ai-je pu expérimenter ce que veut réellement dire prendre au sérieux et assumer toutes les questions du devoir pastoral et – tandis que je fais tout ce qui est humainement possible – ai-je pu intercéder pour elles dans la prière ? Comme serait grand notre bonheur si nous pouvions comprendre et suivre le conseil de saint Paul :
Ne soyez inquiets de rien, mais, en toute circonstance, dans l’action de grâce, priez et suppliez pour faire connaître à Dieu vos demandes. Et la paix de Dieu, qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer, gardera votre cœur et votre intelligence dans le Christ Jésus. (Ph 4, 6-7.)
Tout cela je l’ai ressenti en méditant les trois lectures de ce dimanche et je sens que je dois le partager avec vous, vous avec qui j’œuvre pour le bien du peuple fidèle de Dieu. Je prie pour que le Seigneur nous rende plus fervents comme il l’a fait en vivant parmi nous. Qu’il nous fasse insistants et mendiants devant le Père. Je demande à l’Esprit Saint qu’il nous introduise au mystère du Dieu vivant et qu’il prie en nos cœurs. La deuxième lecture l’annonce clairement : nous avons déjà la gloire. En restant bien ancrés et affermis dans cette victoire, je vous enjoins à aller de l’avant (Hb 10, 39) dans notre labeur apostolique, nous engageant toujours davantage dans cette familiarité à Dieu que nous vivons dans la prière. Hommes et femmes adultes dans le Christ et enfants à travers notre abandon. Hommes et femmes, travailleurs acharnés, le cœur dévoué à la prière. C’est ainsi que nous aime Jésus, celui qui nous a tous appelés. Qu’il nous concède la grâce de comprendre que notre labeur apostolique, nos épreuves, nos combats ne sont guère que des choses humaines qui connaissent en nous un début et une fin. Il ne s’agit pas de notre combat, mais de la « guerre de Dieu » (2 Ch 20, 15). Que cela nous pousse à accorder plus de temps à la prière chaque jour.
Et je vous le demande, n’ayez de cesse de prier pour moi, car j’en ai grand besoin. Que Jésus vous bénisse et que la Vierge Marie vous garde. Affectueusement et fraternellement.
Card. Jorge Mario Bergoglio, s.j. 29 juillet 2007
N OS CŒURS N’ÉTAIENT-ILS PAS BRÛLANTS TANDIS QU’IL NOUS PARLAIT ?
Lc 24, 13-35
Le même jour, deux disciples faisaient route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem, et ils parlaient ensemble de tout ce qui s’était passé. Or, tandis qu’ils parlaient et discutaient, Jésus lui-même s’approcha, et il marchait avec eux. Mais leurs yeux étaient aveuglés, et ils ne le reconnaissaient pas.
Jésus leur dit : « De quoi causiez-vous donc, tout en marchant ? » Alors, ils s’arrêtèrent, tout tristes. L’un des deux, nommé Cléophas, répondit : « Tu es bien le seul de tous ceux qui étaient à Jérusalem à ignorer les événements de ces jours-ci. » Il leur dit : « Quels événements ? » Ils lui répondirent : « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth : cet homme était un prophète puissant par ses actes et ses paroles devant Dieu et devant tout le peuple. Les chefs des prêtres et nos dirigeants l’ont livré, ils l’ont fait condamner à mort et ils l’ont crucifié. Et nous qui espérions qu’il serait le libérateur d’Israël ! Avec tout cela, voici déjà le troisième jour qui passe depuis que c’est arrivé. À vrai dire, nous avons été bouleversés par quelques femmes de notre groupe. Elles sont allées au tombeau de très bonne heure, et elles n’ont pas trouvé son corps ; elles sont même venues nous dire qu’elles avaient eu une apparition : des anges, qui disaient qu’il est vivant. Quelques-uns de nos compagnons sont allés au tombeau, et ils ont trouvé les choses comme les femmes l’avaient dit ; mais lui, ils ne l’ont pas vu. »
Il leur dit alors : « Vous n’avez donc pas compris ! Comme votre cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les prophètes ! Ne fallait-il pas que le Messie souffrît tout cela pour entrer dans sa gloire ? » Et, en partant de Moïse et de tous les prophètes, il leur expliqua, dans toute l’Écriture, ce qui le concernait. Quand ils approchèrent du village où ils se rendaient, Jésus fit semblant d’aller plus loin. Mais ils s’efforcèrent de le retenir : « Reste avec nous : le soir approche et déjà le jour baisse. » Il entra donc pour rester avec eux. Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. Alors ils se dirent l’un à l’autre : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route, et qu’il nous faisait comprendre les Écritures ? »
À l’instant même, ils se levèrent et retournèrent à Jérusalem. Ils y trouvèrent réunis les onze Apôtres et leurs compagnons, qui leur dirent : « C’est vrai ! Le Seigneur est ressuscité : il est apparu à Simon-Pierre. » À leur tour, ils racontaient ce qui s’était passé sur la route, et comment ils l’avaient reconnu quand il avait rompu le pain.
I
En ce mois historique de mai 6 , la commémoration de l’avènement de la conscience patriotique nous rassemble afin de rendre grâce pour les dons de Dieu le Père, ces dons pour lesquels nos pères ont durement vécu, pour lesquels ils se sont battus jusqu’à la mort. À cette occasion, soyons capables de remercier au-delà de la nostalgie stérile ou du souvenir formel et dépourvu de scrupules, et laissons Dieu entrer, laissons Dieu nous ébranler. Qu’il nous invite à chercher un nouvel horizon. Rendons grâce aussi, car l’invitation du Saint-Père lors de sa visite à notre patrie résonne encore et toujours dans cette cathédrale : « Argentine, lève-toi ! » Cet appel s’adresse à tous les habitants de notre pays, sans aucune distinction d’origine et il ne comporte qu’une seule condition, celle de la bonne volonté dans la recherche du bien pour le peuple argentin. Cet « Argentine, lève-toi ! » que nous souhaiterions entendre à nouveau aujourd’hui, est un diagnostic et un message d’espoir. Se lever est un signe de résurrection, c’est un appel à revitaliser les liens de notre société. L’Église d’Argentine a compris cette exhortation l’appelant à renouveler l’évangélisation en son sein même et au-delà, en se dirigeant vers la société entière.
Dans ce passage de l’Évangile que nous venons de partager, nous trouvons un enseignement éclairant du Seigneur qui peut nous aider à rester fidèles dans notre mission de pères, de gouvernants, de bergers… Il s’agit de la pédagogie de la proximité et de l’accompagnement. Le récit évoque la marche des disciples d’Emmaüs et nous révèle qu’il s’agit non d’un cheminement mais bien plus d’une fuite. Ils fuient la joie de la Résurrection, ils remâchent leur amertume et leur désillusion et ne peuvent voir la nouvelle vie que le Seigneur est venu leur offrir. Si nous revenons à l’exhortation du Pape que j’évoquais, nous pourrions dire que les disciples n’étaient pas sortis de leur endormissement intérieur et qu’ils étaient donc incapables de percevoir celui qui cheminait à leur côté, ce don de vie qui attendait d’être reconnu.
Nous, les Argentins, marchons au cœur de notre histoire en étant accompagnés par le don des richesses créées sur nos terres et par l’esprit du Christ. Nous sommes portés par la mystique et l’effort de tous ceux qui ont vécu et travaillé pour cette patrie. L’esprit du Christ vit dans le témoignage silencieux de tous ceux qui ont offert leur talent, leur éthique, leur créativité et leur vie. Ce peuple comprend profondément ce que signifie l’amour de sa terre et la mémoire de toutes ses convictions les plus profondes ! Le don de vie de celui qui est ressuscité se trouve représenté au cœur du peuple, dans sa ferveur religieuse la plus véhémente, dans sa solidarité éternellement spontanée, dans sa créativité et son talent artistiques, dans sa réjouissance et ses festivités.
II
La fatigue et la désillusion empêchent de voir le danger principal. Actuellement, la mondialisation semble s’acharner à mettre à nu toutes nos contradictions et nos paradoxes : d’une part nous assistons à une progression incontestable du pouvoir économique et du langage qui l’accompagne. Ce pouvoir, dont l’usage et les intérêts sont démesurés, a accaparé la quasi-totalité de l’environnement national. D’autre part, la grande majorité des hommes et des femmes est quotidiennement confrontée à la menace d’une perte de l’estime de soi, une perte de sa sensibilité profonde, de son humanité et de ses aspirations à accéder à une vie plus digne. Dans son exhortation apostolique Ecclesia in America , Jean-Paul II avait dénoncé les aspects négatifs de la mondialisation en expliquant :
Si cependant la mondialisation est régie par les seules lois du marché appliquées selon l’intérêt des puissants, les conséquences ne peuvent être que négatives. Tels sont, par exemple, l’attribution d’une valeur absolue à l’économie, le chômage, la diminution et la détérioration de certains services publics, la destruction de l’environnement et de la nature, l’augmentation des différences entre les riches et les pauvres, la concurrence injuste qui place les nations pauvres dans une situation d’infériorité toujours plus marquée.
À ces problématiques évoquées sur la scène internationale s’ajoute une autre difficulté : nous sommes également incapables d’affronter les problèmes réels. C’est ainsi que s’insinue en nous l’impression que les seules choses pouvant s’élever contre toutes ces désillusions et vicissitudes sont des propositions et des revendications tièdes, des formes d’éthiques énonçant uniquement des principes et accentuant davantage la primauté du formel sur le réel. Pire encore, on peut craindre l’émergence d’une méfiance grandissante et d’une perte d’intérêt envers tout ce qui renvoie à l’engagement. Tout cela aboutit à une soif de vivre l’instant présent et à l’avènement imminent du consumérisme. Nous ne pouvons être ingénus ou naïfs : l’ombre du démembrement social point à l’horizon tandis que certains agissent dans leur intérêt exclusif et demeurent parfaitement indifférents aux besoins de tous. Le néant et l’anomie attentent à notre intégrité et s’enracinent, sombres conséquences de notre laisser-aller. Est-ce que nous, Argentins, resterons comme ces disciples d’Emmaüs, prisonniers d’une amère incompréhension et de murmures acrimonieux ? Ou bien serons-nous capables de nous laisser envahir par l’appel que le Ressuscité adresse aux disciples désemparés ? Serons-nous disposés à embrasser et à nous remémorer les paroles prophétiques, les grands moments salutaires et constructifs de notre histoire ?
III
Comme la passion du Christ, notre histoire est ponctuée d’impasses, de tensions et de conflits. Pourtant, toutes les fois où nous avons réussi à forger l’entente politique entre nos communautés et les différents groupes sociaux en faisant preuve de solidarité et de travail, notre peuple, ce peuple de foi, a su porter sur ses épaules son destin et affirmer son choix, son modus vivendi . Nous, les Argentins, avons su « prendre part », participer ensemble, nous rapprocher et nous entourer. Avec notre capacité de créativité individuelle et collective, avec notre ardeur spontanée pour l’organisation populaire, notre peuple a traversé des moments fondateurs d’ébranlements politiques, civils, sociaux. Nous avons connu des succès culturels et scientifiques ; tout cela nous a permis de sortir de notre isolement et de révéler nos valeurs à la lumière du jour. In fine , ces moments ont consolidé en nous un sentiment d’identité transcendant la complexité de notre construction ethnique et historique. C’est dans ces moments qu’a primé la conscience du travail fraternel, un travail certes parfois rudimentaire mais mené et vécu avec héroïsme. Ainsi, cet appel du Pape nous exhorte vivement à ignorer l’historicisme stérile manipulé par les intérêts politiques, idéologiques et par les critiques destructives. L’histoire aspire à une vérité supérieure, à commémorer ce qui nous unit et nous construit, nos réussites plutôt que nos échecs. Si nous devons contempler nos douleurs et nos échecs, que ce soit pour ancrer dans notre mémoire notre soif de paix et de justice. Si nous devons considérer les violences et la haine fratricide, puisse notre mémoire nous orienter vers la primauté du bien commun, de l’intérêt général. Ces dernières années nous avons été cruellement ébranlés par notre mémoire. La voix silencieuse de tant de morts nous prie depuis le ciel de ne pas commettre à nouveau les mêmes erreurs. Ce n’est qu’à ce prix que leur destin tragique recouvrera un sens. Aujourd’hui, comme aux disciples cheminants et effrayés, il nous est demandé de comprendre que toute l’immensité de la Croix ne peut être portée en vain.

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