La naissance de l islam tome 1 : la Djahilia, période des ténèbres
149 pages
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Description

Descendante d'un sultan turc, RynaMonaca est une authentique princesse. Noble par le sang, elle l'est aussi par le coeur. Sa douceur, sa bonté et sa générosité font d'elle un personnage authentique. Premier pan d'une saga exposant la naissance de la civilisation musulmane. L'auteur passe en revue les caractéristiques de la Djahilia, période ténébreuse précédant l'apparition de l'islam.Mais aussi période cruciale car elle permet de se pénétrer de l'âme bédouine, de la structure tribale et des codes en vigueur. Bien que considérée comme païenne à l'image des civilisations ayant précédé l'avènement du christianisme,cette description nous aide àmieux comprendre la réforme progressive que le ProphèteMuhammad initie et qui de ces terres désertiques se répandra sur tout le pourtour de la planète. Cette réforme est dans le fond et la forme bien que nombre d'éléments antéislamiques seront intégrés dans les divers codes de la Charia. Codes qui perdurent encore jusqu'à influencer les codes napoléoniens eux-mêmes. Les repèresmis en lumière reposent sur des faits historiques avérés faisant de ces romans une source de connaissance réelle et un moment d'évasion duquel le lecteur ressort toujours apaisé et ressourcé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2017
Nombre de lectures 22
EAN13 9791022501767
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,06€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Les Éditions Albouraq – Riwayat –
D ANS LA MÊME COLLECTION
– Riwayat –
1. Le 17 du mois de Ramadan , Jurji Zaydan, traduit par Jean-Marie Lesage, 2013
2. La conquête de l’Andalousie , Jurji Zaydan, traduit par Jean-Marie Lesage, 2014
3. La Djahiliya, période de ténèbres , Ryna Monaca, 2014
La Djâhiliya période des ténèbres
© Dar Albouraq
Distribué par :
Albouraq Diffusion Distribution
Zone Industrielle
7, rue Henri François
77330 Ozoir-la-Ferrière
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Face à l’Institut du Monde Arabe
Site Web : www.orient-lib.com
E-mail : orient-lib@orient-lib.com
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91, rue Jean-Pierre Timbaud
75011 Paris
Tel : 01 48 05 04 27
Fax : 09 70 62 89 94
E-mail : librairie11@albouraq.com
Site Web : www.albouraq.com
Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction par quelque
procédé que ce soit, sont réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1435-2014
EAN 9782841619962
RYNA MONAKA
La Djâhiliya période des ténèbres
Roman historique
NOTE DE L ’ AUTEURE
l’ère de la Djahiliya est, certes, une tâche noire dans le monde des Arabes 1 mais aussi une épine dans leur pied puisque le sujet est éminemment tabou, probablement à cause de l’idolâtrie ridicule qu’ils pratiquaient 2 et de l’absence de civilisation au sens propre du terme.
Cela n’empêche que l’on doit s’y intéresser afin de mettre en évidence les progrès accomplis par ceux qui n’étaient que des Bédouins 3 et qui, après qu’ils devinrent musulmans, se propulsèrent au devant de la scène.
J’ai voulu, à travers des histoires racontées et quelques personnages fictifs introduits, rapporter néanmoins des éléments authentifiés par des auteurs notoirement connus et faisant autorité en la matière.
En conséquence, voulant combler l’indigence en ouvrages sur la question notamment dans la forme, j’ai cru bon de romancer l’histoire de la civilisation musulmane plutôt que d’aligner des faits et des dates souvent difficiles à la lecture.
Les principaux acteurs sont réels : Salah Eddine, plus connu en Occident sous le nom de Saladin est un éminent personnage. Shirin est sa nièce authentique.

1 - « Les Arabes préislamiques étaient en retard par rapport aux civilisations qui les entouraient. La plupart menaient la vie fruste et ignorante de nomades, regroupés en tribus isolées du monde extérieur. Le monde extérieur, quant à lui, n’avait pas non plus de contacts avec eux. Ils étaient des illettrés idolâtres et leur histoire ne présentait guère d’intérêt. ». Jawâd ‘Alî, Al mufassal fî târîkh al- ‘ arab qabla l-islâm , 1/37.
2 - « Nous adorions des pierres ; lorsque nous trouvions une pierre qui nous plaisait plus que l’autre, nous jetions la première pour adorer la nouvelle. Si nous ne trouvions pas de pierre, nous assemblions un monticule de terre, nous trayions une brebis dessus puis nous tournions autour. ». Rapporté par al-Bukhârî, Livre des expéditions militaires, chapitre : « La délégation des Banû Hanîfa et le récit de Thamâma ibn Athâl » (4117).
3 - Les Bédouins sont les Arabes vivant dans la steppe. Joseph Chelhod (spécialiste de l’Arabie du sud) propose la définition suivante : « celui qui vit selon le code d’honneur du désert, en accepte les lois non écrites et ne reconnaît pas un pouvoir supérieur à celui de la tribu et du clan »
PRÉFACE
j’ai toujours été intriguée, et au plus haut point, par les phénomènes de la vie, curieuse de tout ce qui m’entoure, assoiffée de connaissances. C’est pourquoi, je me suis souvent demandé, parmi la kyrielle de questions que je me pose au quotidien, si celui qui souffrait le plus dans sa vie de tous les jours, de tous les instants était l’aveugle de naissance ou par opposition, l’individu qui venait de perdre la vue subitement soit à cause d’un accident soit à cause d’une maladie.
Ma quête sur cette interrogation préoccupante me fait penser, croire et écrire que le second est, du moins psychologiquement mais pas seulement, plus exposé. Il est plus fragile que le premier en ce sens que, lui, a connu préalablement la lumière, le mouvement, les ombres, les contours, les couleurs, la vie en somme. Et, perdre cette capacité brutalement ou insidieusement constitue un désastre, un drame en soi… le drame majeur de sa vie.
La cécité congénitale, quant à elle, fait naître l’individu dans les ténèbres et l’y garde malheureusement pour toujours. Non point qu’il n’existe de souffrances au départ ou tout au long de la vie de ce handicapé car être dépourvu d’un sens aussi vital à la naissance est, à l’évidence, une douleur profonde, une frustration chaque jour réitérée, une peine éternelle. Néanmoins, il faut reconnaître que, tout désavantagé qu’il fut, l’aveugle congénital ne connut toutefois pas de traumatisme au départ puisque n’ayant pas eu l’occasion d’observer au préalable le relief du monde. En somme, sauf évolution fulgurante de la technologie, il ne lui sera jamais donné de construire des différences entre les moments de sa vie, du moins dans ce domaine, puisqu’il n’aura aucun sens de la comparaison. A contrario, si soudain, comme par miracle, il venait à connaitre la lumière du jour, les mouvements du monde qui l’entoure, il comprendrait parfaitement ce que j’écris dans cette préface.
Ceci m’amène à poser une question que j’estime cruciale dans le développement de mon discours : pour mieux appréhender le miracle mohammedien ne faut-il pas mettre en exergue toutes les indigences et les carences de la Gentilité ? Pourtant, celle-ci s’est étalée sur des millénaires et, ce que l’on semble oublier ou que l’on occulte volontairement, elle a pris fin, subitement, avec l’apparition de ce Prophète si particulier qui sut propulser les musulmans dans les hautes sphères du progrès ?
C’est pourquoi les musulmans en général et les Arabes en particulier ont le devoir, aujourd’hui, de s’interroger sur leur passé commun. Ils doivent y faire une halte, procéder à des investigations sérieuses en la matière afin de ne point méconnaître ce côté, même s’il fut éminemment ténébreux. Pan de leur propre histoire qui est aussi, n’en doutons pas, celle de l’humanité tout entière puisque l’Islam est une religion dont la destinée est, que cela plaise ou non, apostolique.
Je citerai un ami qui chanta la civilisation musulmane :
« La pensée arabe ne fut brillante que parce que l’Islam y a concouru. Tous les historiens honnêtes vous le diront. Voyez comment les Arabes vivaient avant l’Islam ! Voyez comment ils ont vécu en tant que musulmans, et ce qu’ils ont apporté à notre civilisation d’aujourd’hui. Par contre, lorsque les musulmans, fort ouverts aux étrangers pourtant, devinrent des Arabes et se comportèrent comme tels, lorsqu’ils s’enfermèrent dans leur bulle tribale et donc archaïque et délaissèrent l’universel que leur apportait l’Islam, c’est alors qu’ils régressèrent ! Et c’est l’Islam qui en a pâti… et voilà que, maintenant, l’Islam a fini par rendre l’Arabe odieux aux yeux des citoyens du monde… ».
Ryna Monaka
LIVRE PREMIER
LA PÉRIODE DES TÉNÈBRES OU LA DJAHILIYA 4

4 - La « Djahiliya » est connue comme la période antéislamique, une ère d’obscurantisme. Le mot signifie « ignorance » ou « gentilité ».
Première nuit « pour quel crime la fait-on mourir ? » 5
— Tais-toi chienne, fille de chienne et que les ténèbres t’engloutissent afin que tu disparaisses de ma vie pour toujours et que je ne te revoie jamais plus… jamais plus !
La malheureuse créature, vestige d’une beauté ancienne était ravagée par la douleur et l’abandon. Vêtue d’une tunique modeste, rapiécée çà et là, les cheveux enfermés dans un voile sombre, elle perdit soudain l’équilibre et roula sur le sol dur d’une pièce dans laquelle le soleil pénétrait à peine.
Après que le bourreau l’eut fouettée jusqu’au sang, puis poussée brutalement avec son pied botté et éperonnée sauvagement, elle avait vacillé.
L’écume à la bouche, les dents serrées, la mâchoire dure, le regard cruel, la face tendue, hurlant comme un damné, vociférant comme le démon qu’il était, l’immonde personnage, le lâche continua, bien qu’elle fût à terre, à battre sauvagement la misérable. À la battre sans aucune pitié, sans la plus petite commisération, sans le moindre égard, comme s’il avait un compte à régler avec un vulgaire animal.
L’individu frappa, frappa encore, frappa toujours ! 6
Le visage ensanglanté, martyrisé, ruiné par des années d’injustes souffrances, zébré par des plaies ouvertes et suintantes, la femme se traîna avec difficulté jusqu’à l’infâme paillasse criblée de trous qui lui servait de couche.
L’infortunée se mit à glousser en tournant la tête du côté opposé à son agresseur. Il ne lui était pas permis de gémir, encore moins de pleurer… sous peine de mort !
Pourtant, son pauvre corps souffrait.
Il souffrait épouvantablement.
Et, plus encore son âme.
Dans son coin, la misérable victime se souvint.
Elle avait treize années, mais déjà nubile, lorsqu’on vint la demander en mariage.
Le prétendant, de taille moyenne, ventripotent, les yeux globuleux, le nez busqué avait le visage dur et méchant ressemblant plus au vautour qu’à l’être humain. La barbe échevelée, ébouriffée, mal taillée qu’il portait ne renforçait que davantage son air dur et franchement malpropre. Lorsqu’il riait, et il ne le faisait que très rarement, les dents du quadragénaire, rongées par la carie, accentuaient davantage son aspect bestial et négligé.
Elle, le minois doux et gracieux, arrondi, harmonieux, les yeux châtains, discrètement en amande, grands, expressifs, le nez plaisant et bien tracé, les lèvres délicates, la bouche en cœur, les cheveux longs et fins, avait un corps de rêve, bien fait.
Lorsqu’elle vit celui qui devait être son époux, elle éprouva une vive répulsion, un dégoût qu’elle ne sut réprimer, plus encore la nuit de noces qu’elle considéra plutôt comme un viol légalisé.
Son père, riche commerçant, voulait accéder à la notabilité mais aussi épouser une femme de la tribu de son futur gendre 7 . Aussi, céda-t-il sa fille au fils du chef de tribu, “possédant” déjà cinq autres femmes.
Le mariage ne fut en réalité qu’une grande farce. 8 L’homme n’avait aucune considération pour son épouse qu’il malmenait à chaque occasion, qu’il battait sans cesse comme pour se venger de sa beauté. Les naissances dans le foyer n’arrangèrent pas les choses.
Pour l’heure, la malheureuse avait mal, effroyablement mal et son supplice était d’autant plus grand qu’elle ne pouvait l’exprimer sans risquer de perdre la vie. Elle ne comprenait pas qu’elle avait été sa faute et pourquoi son époux l’avait battue sinon par pure méchanceté.
Les douleurs, se répétant à une mesure plus coutumière n’en rajoutaient que davantage à la misère de cet être pris dans les chemins sinueux de l’enfantement et dans la tourmente du martyre.
L’infortunée les ressentait à l’intérieur de son corps. Elles étaient incessantes, déchirantes, blessantes, lassantes, semblables à une tournette emballée.
Son ventre, broyé par des souffrances soutenues, manquait de se fendre, ses entrailles d’en sortir, sa vie de s’exprimer et son âme tout entière de s’envoler à tout jamais.
Les affres éternellement réitérées la torturaient, l’accablaient, la broyaient et l’étouffaient. Une bête sauvage lui dévorait le giron, pièce par pièce, organe par organe.
Le coup de pied dur, violent et inhumain venait de déchaîner les éléments impénétrables de l’enfantement.
Voici que la femme accouchait dans la douleur ainsi qu’il est écrit dans la Bible ! 9
La pauvre mère, n’en étant qu’à sa sixième grossesse, dut s’enfoncer un morceau d’étoffe dans la bouche afin d’étouffer ses propres cris.
Néanmoins, elle ne put résister à la tentation soudaine et imprévisible de pousser sur son bas-ventre. C’est alors que la pauvre diablesse se laissa aller. La sensation étant trop forte, incontrôlable, elle redressa sa tête, regarda son ventre afin de voir ce qu’il en sortirait puis poussa de toutes ses forces. Elle poussa à rompre les veines déjà turgescentes de son cou décharné, et ce, jusqu’à ce que la tête du nouveau-né apparaisse après que la poche des eaux eut laissé sourdre son liquide et que le fœtus eut suivi les méandres de la courbe du corps.
Puis dans un effort ultime, dans une dernière souffrance apparente sur son visage déformé par les grimaces, jetant un cri désespéré, perlant de toutes ses eaux, elle chassa de son giron un petit être. Il était délicat, inoffensif, faible, sans défense, piaillant de toutes ses forces, montrant combien il était attaché à la vie et combien il ne voulait pas mourir.
Encore grelottante, malgré sa grande faiblesse, Sara le prit fébrilement entre ses mains tremblantes et le serra contre sa poitrine après avoir coupé le cordon ombilical avec les dents. 10 Elle lui baisa le front, puis la bouche, le serra avec force, manquant de l’étouffer.
Elle le fit dans le seul dessein de le protéger, de le sauver sachant que le père, Rabi’, allait brutalement le lui enlever sans ménagement et sans miséricorde. 11
C’est ce qu’il fit !
— Ô, Houbel ! 12 Pourquoi t’acharnes-tu sur moi ? Pourquoi me poursuis-tu de ta malédiction ? Ne t’ai-je pas servi fidèlement ? S’écria Rabi’ en levant les yeux au ciel comme pour l’implorer.
Désespéré, mort de honte, il souleva l’enfant et, écumant de rage, cria :
— La chienne vient de m’en donner une autre.
Il rajouta, dans un accès de délire :
— Je fais le serment d’être fidèle à la tradition de mes ancêtres afin de laver l’affront que tu m’as infligé, ô Houbel ! 13
Puis, se tournant vers celle qui n’était rien de moins que son épouse, il lâcha, la rage au cœur et la haine dans l’âme :
— Quant à toi fille de dégénérés, immondice, lie de la tribu… pour… pour m’avoir donné une femelle… qui deviendra une prostituée… je… je te ferai un sort à mon retour !
Rabi’ quitta la maison, laissant derrière lui une Sara désemparée, envahie par la douleur.
La malheureuse créature ne savait plus si elle devait se plaindre des affres de la délivrance, craindre pour sa vie ou pleurer son enfant. Aussi, titubant, trébuchant, vacillant, le corps toujours endolori, le visage lacéré exprimant la peine, perdant encore les sangs, elle se mit debout dignement et avec un courage qui n’avait d’égal que sa souffrance. D’une voix déchirée, plaintive, monotone, à peine audible, elle appela :
— Ma fille ! Ma fille ! Lumière de mes yeux ! Lumière de mon âme ! Où es-tu ? Pourquoi ne me réponds-tu pas ?
La mère avait le cœur gros, l’âme en détresse. Elle était mortifiée. Les larmes coulaient chaudement de ses beaux yeux et se mêlaient au sang de ses blessures. Elle ne pouvait cesser de penser à cet être qui, déjà, avait fait partie de sa vie même si elle ne l’avait vu, si elle ne l’avait touché, si elle ne l’avait senti que quelques instants. Même si elle ne le reverrait plus jamais ! Puis, attendant une réponse qui ne viendra pas, découragée, meurtrie, elle leva la tête au ciel et jeta, exaspération et ressentiment au cœur :
— Sois maudit à tout jamais, ô Houbel, dieu de misère, dieu de l’infamie, dieu de la damnation ! Sois maudit ainsi que toutes tes filles ! 14 Je n’ai jamais cru en toi car tu es cruel autant que ceux qui t’adorent. Sois maudit pour avoir permis aux hommes de nous enlever nos filles !
Sara décrocha alors, suspendu au mur, un yatagan à la crosse d’argent que Rabi’ avait rapporté du pays de la Reine de Saba. Elle en sortit la lame brillante et acérée de sa gaine, la mit au clair, la regarda, fascinée par son éclat. Puis, déconfite, dépitée, abattue, lassée enfin par la pestilence d’une vie misérable, elle la porta à hauteur de sa gorge, à l’endroit des vaisseaux et sans hésiter, d’un seul coup, d’un seul bien ajusté, déchira sa peau déjà exsangue, enfonça la lame en profondeur et trancha sa misérable gorge.
Le sang libéré brutalement inonda son cou. Elle le regarda, hébétée, s’écouler avec violence, napper sa robe. Elle eut alors une dernière pensée pour l’enfant que son compagnon venait de lui ravir puis s’écroula, terrassée par la peine, la douleur, l’impuissance, la haine, les yeux révulsés, ouverts sur un autre monde qu’elle devait espérer plus juste et plus bienveillant à son égard.
Rabi’, courant dans les petites ruelles qu’il choisissait désertes tant la honte d’avoir une fille était grande, prit son cheval, puis galopa loin de toute vie, comme un voleur, son enfant dans les bras.
Il dissimulait la fille que son épouse venait de mettre au monde, sa propre fille, son propre enfant, son sang, sa chair. Il la soustrayait au regard des uns et des autres comme on cachait son déshonneur, son abjection, son infortune et sa misère.
Car, pour lui et pour tous les Arabes, la fille était une infamie. C’était une insulte suprême, la plus grande peut être qui puisse être faite à un homme du désert, une flétrissure, un opprobre.
Choisissant un sol sablonneux, après y avoir déposé l’innocente victime qui suppliait à cor et à cri le droit à la vie, l’assassin creusa de ses mains un trou profond.
L’ouvrage indigne achevé, il y déposa le nourrisson sur lequel il cracha sa morgue :
— J’espère que tu souffriras avant de mourir, chienne, autant que tu m’as fait souffrir par la honte que tu viens de m’infliger. Que les démons t’accueillent dans la géhenne éternelle et qu’ils t’accordent la tourmente pour toujours autant que tu m’as tourmenté !
Le nouveau-né avait cessé de pleurer. Sa petite main venant frôler la barbe du criminel fit une ultime caresse… la dernière, celle d’un enfant innocent, aimant. 15 La scène, d’une tristesse infinie pouvant faire chavirer le cœur de l’homme le plus dur, ne trouva pourtant aucun écho dans celui de Rabi’. L’homme resta de marbre jusqu’au dernier instant. Il demeura sans amour, sans âme, jusqu’au moment où il osa accomplir son forfait.
Sur un être sans péché, sans défense, sur un ange, il jeta du sable. Bientôt, le petit visage de l’innocente victime d’une injustice aveugle, disparut. Le criminel l’enterra vivante sans remords.
La pauvre martyre n’eut aucun cri comme si elle s’était résignée à son sort sauf peut être un dernier appel, une dernière complainte, un ultime, un suprême signal, demandant à son assassin, à son père, quel crime elle avait commis pour subir son courroux, pour connaître un tourment aussi vil et aussi cruel.
Rabi’ ne se retourna même pas. Il enfourcha son pur-sang et regagna la demeure dans laquelle il avait encore à faire.
Arrivé chez celle qui l’avait aimé, épousé, celle qu’il avait délaissée, trahie, désespérée, maintes fois battue, dépouillée des biens que son riche père lui avait légués… celle qui lui avait donné des enfants, avait toujours été fidèle et dévouée… Rabi’ la trouva nageant dans une mare de sang, la gorge tranchée.
La bouche béante comme pour appeler dans l’au-delà l’enfant qu’elle venait de perdre, les yeux ouverts et révulsés comme pour le chercher dans les ténèbres éternelles, Sara gisait, là, sur le sol. Elle était pareille à un mouton saigné, immolé, sacrifié sur l’autel de la barbarie. Le spectacle paraissait violent, révulsif, irritant et pitoyable enfin.
Tout homme, pour peu qu’il eût un cœur, aurait été compatissant.
Aucunement Rabi’ !
— Chienne, cria-t-il vert de rage, si tu crois échapper au sort que je te réserve, tu te trompes car tu ne sais pas de quoi je suis capable lorsque l’on me contrarie !
Un rire cynique aux lèvres, des yeux inondés par une incommensurable cruauté, le fou, le dément, le diable incarné décrocha une lance se trouvant à portée de main, en tâta la pointe acérée puis brutalement, avec une jouissance morbide, un plaisir monstrueux, la planta dans la poitrine de son épouse. Il dégaina ensuite son sabre, le prit des deux mains, le leva et, de toute sa force brutale, décolla avec une rare violence la tête par un coup parfaitement bien ajusté. Celle-ci alla rouler sur le sol, désarticulée, maculée n’ayant plus rien d’humain.
Rabi’ la prit par les cheveux et la piqua sur sa lance comme un trophée. Il tira ensuite le corps décapité à l’extérieur, alluma un grand feu et l’y jeta. Puis, son ouvrage achevé, son crime immonde commis, il se rendit chez ses amis afin de poursuivre les orgies de la veille, arroser d’un bon vin son ignominie et jouer jusqu’à tout perdre. ». 16
— C’est ainsi que se comportaient les Sémites vis-à-vis des femmes, ô grand sultan ! Chuchota Shirin 17 à son oncle Saladin allongé sur le sofa et qui, ému par l’histoire, cessa de boire calmement le jus de pulpe de citron agrémenté à la menthe, nappé de glace. 18
Shirin, jeune et belle érudite, vêtue d’une veste en velours grenat incrustée d’arabesques en fils dorés, pincée à la taille et remontant jusqu’au col qu’elle enserrait délicatement, portait un pantalon, de même couleur et aux mêmes motifs, échancré latéralement aux chevilles. Les cheveux longs, soyeux et noirs étaient enfermés dans un voile soutenu au sommet par une coiffe ronde et perlée.
— À quelle époque, ô fille de ma sœur ? Demanda le héros de Hattin 19 , après avoir écouté le récit avec un grand intérêt.
— À celle qui n’a jamais connu l’Islam, mon oncle ! Répondit Shirin, assise aux pieds de son roi.
— Veux-tu parler de celle qui précéda notre Prophète révéré, que paix et salut soient sur lui ?
— Oui, Sire ! Et, qui mieux que le grand et éminent savant At Tabari 20 l’aurait fait ?
— En effet, Tabari fut un grand historien !
— Pas seulement, Sire, puisqu’il fut aussi exégète du Coran qu’il avait appris entièrement à l’âge de sept ans.
— Il fut précoce ! Mais que disait-il sur les traditions arabes de l’époque ? Demanda Saladin, curieux.
— Ceci, Majesté : “L’homme pose les conditions à sa femme. Elle peut garder une fille vivante, mais elle doit nécessairement tuer la seconde. Quand naît celle qui doit être enterrée vivante, l’homme quitte les lieux en menaçant sa femme de ne plus la toucher si au retour la fillette n’est pas enterrée. La femme fait un trou dans le sol et envoie chercher les autres qui viennent se rassembler chez elle et qui l’aident. Et dès que la mère aperçoit le mari à l’horizon, elle pose l’enfant dans le trou et elle le couvre de terre jusqu’à ce qu’il soit complètement enseveli.”
— Grand Dieu ! Que de barbarie et de lâcheté !
— Certes, seigneur !
— Mais, chère, toi dont j’aime et apprécie le savoir, je voudrais, par l’histoire que je vais te conter, attirer ton attention sur un point que tu viens d’évoquer.
— Je serais honorée de l’écouter, ô Sultan des Sultans !
— Demain, si Dieu nous prête vie !
Le lendemain, après le rituel de réception et une longue discussion avec Shirin, Saladin posa le verre de jus que lui avait tendu sa nièce, se redressa, ajusta sa tunique, son turban, lissa sa barbe poivre et sel et conta.

5 - Coran S.LXXXI. V.9
6 - « Pendant la Djahiliya , nous ne donnions aucune valeur à la femme, lorsque l’Islam est venu et qu’Allah a parlé d’elles, nous avons compris qu’elles ont des droits sur nous. ». Paroles d’Omar Ibn Khattâb, deuxième Calife orthodoxe rapportées par Al Boukhari dans son Sahih.
7 - Pareille pratique, appelée « mariage par compensation » était coutumière dans l’Arabie préislamique. D'après Ibn ‘Omar , l'Envoyé d’Allâh interdit le mariage dit “Ach-Chighâr”. C’est quand un homme donne sa fille en mariage à quelqu'un, à condition que ce dernier lui donne également sa propre fille en mariage, sans que ni l’un ni l'autre paye de dot (aux mariées).2537. Sahih Al Boukhari.
8 - « A l’époque préislamique, il existait quatre types de mariage : d’abord celui en vigueur aujourd’hui, où l’homme demande à un autre homme la main de sa pupille ou de sa fille, offre une dot à celle-ci puis consomme le mariage. Dans le second type de mariage, l’homme disait à sa femme après ses mesntrues : ‘Envoie dire à untel que tu lui demandes d’avoir des rapports avec toi.’ Le mari ne touchait alors plus sa femme, jusqu’à ce que l’on sache si elle était enceinte de l’homme avec lequel elle avait eu des rapports. Si elle était enceinte, le mari reprenait les rapports conjugaux avec sa femme s’il le voulait. Ce type de mariage ne se pratiquait que dans le but d’avoir un enfant et s’appelait ‘la cohabitation sur demande’. Dans un autre type de mariage, un petit groupe d’hommes, moins de dix, avaient tous des rapports avec la même femme : si elle était enceinte, quelques jours après son accouchement elle les faisait venir, sans qu’aucun d’eux ne puisse se soustraire à son invitation, et elle leur disait : ‘Vous savez ce qui est résulté de vos rapports avec moi : j’ai eu un enfant, et c’est le tien, untel.’ Elle nommait celui qu’elle voulait et l’enfant lui était attribué, sans que l’homme ne puisse s’y soustraire. Le quatrième mariage était celui des prostituées, qui recevaient de nombreux hommes, sans se refuser à ceux qui venaient à elles. Elles mettaient un drapeau à leur porte, comme signal invitant ceux qui le souhaitaient à entrer chez elles. Lorsqu’une d’entre elles était enceinte, après son accouchement on réunissait ces hommes et on faisait venir des physionomistes qui attribuaient l’enfant à celui qu’ils jugeaient être le père, sans que ce dernier ne puisse s’y soustraire. Lorsque Muhammad (paix et salut à lui) est venu apporter la Vérité, il a mis fin à toutes les formes de mariage qui existaient à l’époque préislamique, à l’exception du mariage pratiqué aujourd’hui. ». Récit d’Aisha. Fille d’Abu Bakr Seddik, premier Calife orthodoxe et épouse du Prophète Mohammed. Livre du mariage, chapitre : Al Bukhari. « Celui qui affirme qu’il n’y a pas de mariage sans tuteur matrimonial » (4834) ; Abû Dâwud (2272).
9 - « J'augmenterai la souffrance de tes grossesses, tu enfanteras avec douleur… ». Bible on-line. Ancien Testament. Le Pentateuque. Genèse III. Chapitre 3.
10 - Pareille pratique était habituelle dans les temps préhistoriques ou en l’absence de matrone. Les animaux placentaires coupent le cordon ombilical de la sorte, la salive participant à l’arrêt du saignement, du fait que les glandes salivaires sécrètent un puissant hémostatique.
11 - L’histoire contée, si elle est une fiction, n’en reste pas moins une situation conforme aux préceptes du Coran. « Et lorsqu’on annonce à l’un d’eux une fille, son visage s’assombrit et une rage profonde [l’envahit]. Il se cache des gens, à cause du malheur qu’on lui a annoncé. Doit-il la garder malgré la honte ou l’enfouira-t-il dans la terre ? Combien est mauvais leur jugement ! ». Coran. Sourate An-Nahl ; versets 58-59.
12 - Divinité antéislamique principale du panthéon arabe.
13 - La tradition des Arabes de l’époque était de se débarrasser des enfants du sexe féminin en les enterrant vivants. La fille déshonorait la famille. Selon certains auteurs : « cette pratique reflétait les représentations de la société à l'époque, et surtout les préoccupations d'ordre démographique (forme de malthusianisme de la pauvreté. Déséquilibre lié à la surmortalité masculine due aux razzias, mariages inter-tribaux,…). ». S. Boudhiba : Le waad, phénomène spécifique sociodémographique au monde arabe : un Mythe ?
14 - Les Arabes avaient également d’autres divinités que les idoles. Ils adoraient les anges, les djinns et les astres. Ils croyaient que les anges étaient les filles de Dieu et les adoraient pour qu’ils leur servent d’intercesseurs auprès de Dieu. Ils associaient également les djinns à Dieu, leur attribuaient des pouvoirs et les adoraient. Abû al-Mundhir Hishâm ibn Muhammad ibn as-Sâ’ib al-Kalbî, Kitâb al-asnâm , p. 44
15 - L’auteur se rapporte à l’histoire d’Omar Ibn Khattab, deuxième calife orthodoxe de l’Islam.
16 - « A l’époque préislamique, un homme pouvait jouer sa femme et ses biens : il se retrouvait alors dépouillé de ses biens et ne pouvait que regarder tristement un autre en prendre possession, ce qui engendrait la haine et la rancune. ». At-Tabarî, Jâmi‘ al-bayân fî ta’wîl al-qur’ân 10/573, et al-‘Azîm Âbâdî, ‘ Awn al-ma‘bûd 10/79.
17 - Shirin ou Shyrine est l’authentique nièce de Saladin.
18 - Les Arabes, le tenant des Égyptiens, avaient déjà inventé, à l’époque, le processus de réfrigération et, entre autres, la glace artificielle en utilisant le sel d’acide nitrique appelé salpêtre mélangé à l’eau.
19 - Éclatante et décisive victoire, près du lac de Tibériade, de Saladin sur les Croisés.
20 - Mohammed Ben Jarir Ben Yazid plus connu sous le nom d’El Imam Jaafar est né en 839 au Tabaristan d’où son nom. Célèbre historien et exégète du Coran.
Deuxième nuit histoire du cynique
« En une lointaine contrée de cette Arabie aride et sèche, que l’on appelle Erroub Elkhali 21 car brûlée par un soleil de plomb qui n’arrête pas de briller au point de rendre difficile toute subsistance… en ce pays, disais-je, vivait un vieux sage.
Très érudit et connaissant la vanité du monde qu’il appelait dans sa langue maternelle “dounya” signifiant “fugace”, il avait choisi de demeurer dans un dénuement presque total.
S’adonnant à des pratiques apparemment étranges sinon extravagantes pour ceux qui ne recherchaient pas le fond des choses, l’homme se contentait d’observer la vie seulement en surface. Il avait épousé la doctrine du philosophe grec Diogène 22 que l’on appelle le Cynique.
C’est pourquoi, sous le soleil torride, la chaleur accablante, les vents incessants, les tempêtes de sable étouffantes, il avait choisi de passer ses jours mais aussi ses nuits glaciales dans une sorte de tonneau fait de bois d’olivier.
Tout comme son maître spirituel, il usait d’un cynisme aigu et prononcé envers ceux qui lui rendaient visite, n’ayant aucun égard pour leur amour-propre et ne ménageant aucune personne, fut-elle puissante.
On raconte qu’afin de se moquer de la société des hommes, pour rire de leur lâcheté et de leur couardise vis-à-vis de leurs gouvernants et des puissants, il se promenait à travers le marché de la bourgade la plus proche, à peine vêtu, sinon en guenilles, en plein jour, sous une lumière aveuglante, une bougie à la main. Inspectant chaque endroit, il n’en laissait aucun au hasard et y mettait tout son cœur et toute son énergie comme s’il était à la recherche d’une chose précieuse ou d’un bien égaré.
D’aucuns croyaient qu’il était en quête d’un trésor.
Aux sots qui, ne le connaissant pas, se moquaient de lui, sans pudeur, lui disant :
— Mais… que cherches-tu avec autant d’insistance ? Un trésor ?
Il répondait, crûment, en les regardant :
— Je cherche plus que cela ?
— Plus qu’un trésor ?
— Oui… je recherche ce que vous ne connaitrez jamais !
— Quoi donc ?
— La vérité !
Et à ceux qui se gaussaient de lui en mandant s’il l’avait trouvée, il répondait encore plus sèchement :
— Non, je ne la trouve pas, car elle est cachée par les sots qui me le demandent c’est pourquoi je cherche maintenant un homme… mais ne le trouve pas non plus, hélas !
Toutefois, malgré son caractère irascible, les visiteurs à la recherche d’érudition, de solutions, de sagesse, de conseils avisés ne cessaient de s’enquérir auprès de lui, respectueux qu’ils étaient de sa grande science.
Un jour, celui que nous appellerons “sage” dans notre histoire, reçut la visite de deux commerçants aux vêtements seyants, finement taillés, élégants et agréablement parfumés.
Lorsque les deux hommes approchèrent de ce qui servait d’habitat au vieux sage, leur prestance mais aussi leur arrogance furent telles qu’on céda passage.
Arrivé à hauteur du maître, l’un d’eux, pris ostensiblement de pitié par la modestie de l’état du vieux sage, lui dit :
— Je connais ta réputation laquelle a traversé les montagnes et plus encore ton érudition. Je pourrais te donner la plus belle des maisons afin de t’éviter de vivre en un endroit indigne de toi. Que voudrais-tu ? Ton souhait sera un ordre et j’y obéirai incontinent.
Le vieux sage sourit.
Son visage s’illumina pour la première fois à tel point qu’on le crut corrompu par la proposition.
Il regarda l’homme dans les yeux et lui dit ;
— Je voudrais…
Il se tut un instant comme pour balancer entre plusieurs choix.
— Oui ! Oui ! dis-moi ce que tu veux ! Pressa le riche commerçant.
— Je voudrais… hum… je ne sais trop si je dois oser !
— Ose, homme ! Ose !
Le sage se tut encore une fois, dodelina de la tête, fit une moue, puis une grimace comme s’il avait des difficultés à choisir.
— Commande, maître ! Répéta, avec une grande ostentation et à haute voix, le riche marchand afin qu’il soit entendu de tous. Tes désirs seront des ordres pour moi comme je te l’ai déjà dit et je prends l’engagement ici même et devant ce public de satisfaire ton désir quel qu’il soit !
— Mon désir ? Dit le vieux sage en fronçant des sourcils qui lui donnaient un air encore plus ironique et franchement moqueur.
— Oui… ton désir ! Surenchérit le négociant fortuné, avec encore plus de vanité.
— Quel qu’il soit ? Rajouta le Cynique en fronçant davantage les sourcils et en se lissant la barbe blanchie par les vicissitudes de la vie.
— Oui, quel qu’il soit !
— Alors, je voudrais… que tu t’ôtes de mon soleil car tu le caches et cela m’ennuie ! Laisse-moi te dire un poème fait en vers pour les rois et qui désigne ceux qui, comme toi, manie le verbe avec aisance… car il concerne cet organe. Mon poème est intitulé le Hâbleur et je l’ai écrit pour une femme éblouie par un bonimenteur.
S’il vous parle, Madame, et harangue vous fait,
N’écoutez point cet homme, car, en fait, il ne sait !
Certes, il cause bien et châtie ses mots
Mais par ses boniments n’abuse que les sots.
Pour qui ne le connaît et le voit en premier,
Il a bonne culture et n’attend pour délier
Cette bonne amie, sûre dans le mauvais
Et autant dans le bien, qui gît dans le palais.
Sans elle, il ne vit point et n’a de renommée ;
À rien ne peut prétendre au loin de son aimée ;
Elle est autant passé, présent que l’avenir
Et vit avec entrain qu’elle ne croirait finir.
Infime ondulation de la belle charnue
Et notre homme s’envole au-dessus de la nue.
C’est alors qu’il retrouve avec facilité
Tout mot et toute note émis, en vérité
Pour plaire à sa compagne et aussi gagner vie,
Amitié, relations, amour ou bien envie.
Que serait-il sans elle ? Aussi, elle, sans lui ?
Peu de chose, il est vrai ;vie serait ennui.
Les deux commerçants, bien que vexés, mais à la recherche d’érudition, s’entretinrent néanmoins avec le sage :
— D’où viens-tu, Monseigneur ? Demanda le vieux sage au premier, utilisant la formule obséquieuse et adoptant la posture du misérable afin de donner à son interlocuteur l’illusion de puissance, de force.
— Je suis Arabe ! Répondit l’hôte avec une fierté à peine contenue, gonflée comme une outre par le stratagème du vieux sage.
— Pourquoi es-tu si arrogant envers moi ? Lui jeta le Cynique, utilisant le jeu de ses sourcils afin de l’ébranler et de le ridiculiser.
— Mais… mais… je ne fais que répondre à ta question. Rien de plus ! Cria le commerçant en tentant de se justifier donnant ainsi l’avantage au rhéteur.
— Pourquoi, en plus d’arrogant es-tu stupide ? Rajouta le Cynique à celui, venu quérir la sagesse.
— Mais… mais… je n’ai rien dit ni fait qui puisse te mettre en si mauvaise humeur ! S’expliqua le négociant.
— Pourquoi, en plus d’arrogant, de stupide es-tu, aussi, menteur ? Demanda le vieux sage achevant son interlocuteur.
Le premier commerçant ne s’étouffa que davantage à chaque réponse. Quelle qu’elle fût, elle entraînait une réplique acerbe ou déplaisante de la part du Cynique qui n’arrêtait pas d’insulter sa victime jusqu’au moment où excédée, celle-ci rendit les armes et demanda les raisons du courroux.
— À la première question que je t’ai posée alors que je souhaitais seulement connaître ta ville, dit le vieux sage, tu m’as répondu en me dégorgeant ton ascendance, signifiant que tu en étais fier. C’était donc la chose qui comptait le plus à tes yeux parce qu’elle te conférait une noblesse croyais-tu ! N’est-ce pas de l’arrogance ?
— En effet ! Répondit le premier marchand en baissant les yeux quelque peu honteux. Mais pourquoi m’as-tu traité de stupide ?
— Parce que tu n’as pas compris que je ne cherchais qu’à connaître le nom de ta ville et aucunement tes origines. Celui qui se prévaut de ce dont il n’est pas responsable comme de son ascendance ou de sa famille n’est-il pas sot ?
— Oui, je te le concède ! Mais pourquoi m’as-tu traité de menteur ?
— Parce que tu as su tes faiblesses décelées et tu as fait semblant de ne pas comprendre. Tu es donc un menteur mais plus encore… un lâche !
Le premier commerçant quitta le sage, en colère, maudissant le jour où il rencontra celui qu’il appellera désormais le vieux fou.
Le deuxième visiteur s’avança moins rassuré que son compère :
— Qui es-tu ? Demanda le Cynique.
— Je suis Isaac, un juif de la tribu des Banû Qourayza 23 de Yathrib !
— Pourquoi es-tu si arrogant avec moi ?
— Mais… que dis-tu là ? Je suis riche et puissant. Je suis venu te voir, toi pauvre et misérable, parce que je respecte ta sagesse !
— Laisse-moi te dire un poème, toi qui croies en un Dieu unique. Ce morceau est fait en alexandrins. Il illustre bien ton caractère et te met en garde, toi qui te donnes un Maitre suprême. Il a pour titre l’Arrogant.
Devant la Créature, œuvre du Seigneur-maître
Satan ne voulut point, à terre, genoux mettre,
Se croyant supérieur car produit de lumière
A l’argile insipide existant en chaumière
Car c’est de l’Arrogant, que je voudrais, Madame
Vous montrer, ô combien, l’image ternit l’âme
Et vous crier mon ire en ce jour et céans,
Contre ce mal obscur qui ne connaît les ans.
Cet homme que voilà ce piètre et insipide,
Se croyant le seul être éternel et sans ride
Intelligent, sublime, éloquent, beau, brillant,
Charmant, superbe, divin, et aussi vaillant
Ne peut à l’évidence être qu’un arrogant
Bellâtre, prétentieux, toujours condescendant,
Orgueilleux, capricieux, hautain, insignifiant,
Suffisant, dédaigneux, insolent, méprisant,
N’ayant ni cœur ni âme étant de gent maudite
De celle satanique, immonde et qui irrite,
Rejetée toujours dans l’éternel abîme
Par le Puissant Seigneur, Celui de Haute Cime.
— En quoi ce poème me concerne-t-il ?
— Pourquoi en plus de l’arrogance, affiches-tu de la stupidité ?
— Personne ne m’a jamais traité de la sorte. Mais… qu’est-ce qui te permet de me parler avec autant de désinvolture ?
— Ton arrogance… qu’assurément tu viens d’établir sur le champ !
— Si j’étais arrogant… serais-je venu te rendre visite ?
— C’est parce que tu es arrogant que tu me rends visite ! Car tu veux montrer que, malgré ta puissance et ta richesse, tu recherches le savoir et la sagesse alors qu’il n’en est rien. Je disais bien que tu étais stupide !
— Je… je ne te permets pas !
— Que ton arrogance le permette ou pas cela ne changera rien au fait que tu l’es !
— Pourquoi me penses-tu arrogant ?
— Parce qu’au lieu de répondre à ma question, pourtant simple, tu as mis en avant ta religion, ta tribu et ta ville.
— En quoi est-ce arrogant ?
— Il te suffisait de répondre simplement à ma question en annonçant ton nom.
— Comment aurais-tu pu savoir qui j’étais et d’où je venais si je ne t’en avais fait part ?
— Voilà bien ton arrogance mise au jour !
— Comment cela ?
— Estimant que je ne pouvais accéder à ton intelligence, tu m’as donc cru incapable de savoir qui tu étais et d’où tu venais.
— En effet ! Le pourrais-tu, d’ailleurs ?
— Je reconnais bien là l’arrogance des Banû Qourayza ! Au seul nom que tu m’as donné, j’aurais su que tu étais de la religion de Moïse, car seuls les Juifs le portent. Il n’est pas un seul homme en Arabie s’appelant Isaac et qui ne soit juif !
— Et pour le reste ?
— Il existe de nombreuses tribus juives en Arabie, mais les plus riches et les plus puissantes habitent Yathrib. Or, tu es riche, d’après ce que tu portes et tu es arrogant parce que tu te crois puissant. Il n’était pas difficile de savoir que tu étais un juif de Yathrib.
— Comment aurais-tu pu savoir que j’étais un Banû Qourayza ?
— Les Banû Qourayza étaient des Arabes avant d’être des Juifs. Pourtant, ils mettent en avant leur religion estimant par cela qu’ils sont supérieurs aux Arabes idolâtres.
— Je suis juif… pas arabe !
— Tu l’es par ta religion et seulement depuis Moïse. Mais les Arabes existaient avant le “Sauvé des Eaux”. Ce qui signifie que tu es Arabe bien avant d’être juif. Le nom de ta tribu est arabe, tes vêtements sont arabes, tu vis comme tes ancêtres arabes, or, tu as honte de ce que t’ont donné tes parents et fiers de ce qu’ils t’ont apporté. Tu vois bien que tu es pétri de contradictions. Et, je vois bien, quant à moi, que tu es un Banû Qourayza. Si, d’aventure tu n’étais Arabe, comme tu le prétends et veux le faire croire, et que tu descendais de l’une des douze tribus d’Israël, il n’empêcherait que tu ne te différencierais aucunement de ceux avec qui tu vis, car, comme eux, tu es descendant du fils de Noé !
Maintenant, Sémite de Hadramaout, Arabe du Hidjaz, Bédouin de Yathrib, Juif de par la religion… tu peux partir ! Ne reviens que lorsque tu auras compris que ce qui est donné ne peut être enlevé contrairement à ce qui est apporté.
Isaac, désappointé, s’en alla méditant la phrase du Cynique. ».
Saladin reprit son verre, but une gorgée de son jus de citron et ajouta :
— Je voulais par cette histoire te faire comprendre, tendre nièce, que les Sémites étaient nombreux car tous les peuples de la Méditerranée orientale le sont. Auxquels fais-tu allusion ?
— Je parle de ceux de la péninsule arabique, Majesté !
— Mais en cette région existent aussi deux sortes de Sémites ! Ajouta Saladin en faisant un clin d’œil malin à sa nièce.
— Certes, mon oncle, vous avez raison si vous faites allusion aux Juifs et aux Arabes ! Répondit Shirin en baissant les yeux en signe de respect.
— N’est-il ? Dit Saladin, un sourire triomphant aux lèvres.
— Toutefois…
— Toutefois ? Questionna le grand Sultan.
— M’est-il permis, Sire ?
— Tu le peux, ma nièce ! Tu le peux !
— Merci, mon oncle ! Les Arabes et les Juifs sont sur deux plans différents. Les premiers forment effectivement une tribu sémitique alors que les seconds constituent plutôt une religion. Confondre les Juifs avec les Sémites serait ne pas différencier les Arabes des Musulmans. Êtes-vous Musulman, Majesté ?
Saladin partit d’un rire en éclats !
— Rassurez vous, mon oncle ce n’est qu’une boutade voulant dire par là que si vous êtes le champion des musulmans vous n’êtes toutefois aucunement arabe puisque kurde !
— En effet, chère nièce ! Je rends hommage à ton esprit de discernement.
Shirin baissa les yeux rougissant quelque peu.
— Je parlais donc des barbares arabes, car les Juifs ont une autre conception de la femme.
— Oui, Sire, mais elle n’est pas meilleure !
— Oui ! Je te le concède ! Je crois, chère nièce, que nous devons aller nous reposer pour cette nuit !
— Bien, Sire !
— Mais je t’attendrai demain, si Allah nous prête vie !

21 - Signifie en arabe, littéralement, « le quart du désert dans lequel aucune vie n’existe ».
22 - Vers. 327 av. J.-C. Philosophe grec de l'école cynique, dédaignant les richesses et ayant vécu dans une grande amphore.
23 - Tribu juive de Médine.
Troisième nuit quand le désert pleura du sang !
— Chuuuuuut ! Ne faites pas de bruit ! Je ne veux rien entendre… même pas une sauterelle voler ! Il ne faut pas que nous soyons découverts car la surprise est le plus grand atout pour le combattant ! Chuchota Tofeil aux hommes qui l’accompagnaient.
— Tu as raison et nous avons, en outre, l’avantage majeur de connaître le terrain, car tout le territoire de Mekka 24 m’est habituel dans le moindre de ses recoins. Répondit, dans le même ton, l’ami le jouxtant.
Les hommes vêtus d’une tenue légère et souple, de couleur sombre afin de se fondre dans le milieu, le visage barbouillé avec une substance noire, gélatineuse recueillie à fleur de sol, qu’ils appelaient naft 25 , se confondaient en tous points avec le paysage visité à la faveur d’une nuit sans lune.
Les fourreaux des sabres et les carquois avaient été enduits de graisse animale, la veille, afin qu’en extrayant les lames ou les flèches, celles-ci ne fassent pas le cliquetis habituel.
Les fils 26 des cimeterres et des kandjars 27 quant à eux, soigneusement fourbis, avaient été badigeonnés avec la même substance noire afin d’éviter toute réflexion du rai lunaire sur le métal.
Le désert, dont le silence était quelquefois troublé par le glapissement d’un chacal en quête de nourriture ou de femelle, paraissait calme et reposant. Plus encore dans l’obscurité. Son étendue infinie n’en était que plus effrayante dans les ténèbres mais aussi, attrayante comme l’est le désert malgré sa nudité.
La brise douce et légère, levée depuis peu, apportait les arômes mélangés de quelques fleurs ou de rares plantes ayant eu la force et l’insolence de pousser dans l’oasis. Patiemment, à l’affût derrière quelque maigre colline offrant néanmoins la possibilité de se dissimuler, les hommes en noir guettaient les guerriers de la tribu adverse, les Banû Taghlib 28 . Ces derniers, réputés pour leur cruauté et leur bestialité, vu qu’ils ne faisaient pas de quartier et n’avaient aucune sorte de pitié pour leurs ennemis, restaient néanmoins de redoutables combattants. Ils étaient parfaitement versés dans l’art de la guerre et ses stratégies.
Les Banû Tamim 29 , quant à eux, en avaient fait les frais. Ils avaient appris, à leurs dépens, la redoutable efficacité de leurs ennemis. Aussi tenaient-ils, en pareil instant, à se venger de leurs bourreaux et à pratiquer la même politique que leurs adversaires.
Les Banû Taghlib, après avoir exterminé la majorité des membres d’une autre tribu, s’étaient enrichis en s’appropriant leurs biens et en faisant main basse sur tout ce qui avait de la valeur. Aussi, s’étaient-ils emparés d’un lourd butin fait de pierres précieuses, d’encens, d’épices et de chameaux. Les belles femmes avaient été réduites en esclavage, prêtes à être vendues dans une autre contrée de l’Arabie. Les moins jolies, parce qu’elles avaient eu le malheur d’être femmes et, par leur manque de beauté, de ne point servir aux appétits des mâles avaient été passées au fil de l’épée. Pour l’heure, les guerriers s’apprêtaient à profiter de leurs captives, en groupes, dans une ambiance bien arrosée de vin, de perversion et d’orgie.
La victoire acquise, sans gloire et par traîtrise, sur l’une des plus puissantes tribus d’Arabie avait gonflé l’orgueil des Banû Taghlib qui, dès lors se croyaient invincibles.
La gloire ouvrant largement la porte à l’arrogance ferma insidieusement la fenêtre à la prudence. Aussi, les vainqueurs commirent-ils les erreurs impardonnables que génère le sentiment de toute-puissance.
— Attaquons maintenant ! Dit l’ami de Tofeil, impatient.
— Non ! Non ! Attendons ! Attendons… et laissons nos ennemis prendre leurs aises avec les femmes. C’est à ce moment précis qu’ils seront les plus vulnérables. Ce sera le défaut de leur cuirasse. Et alors, nous pourrons les détruire sans difficulté.
— Mais… comment peux-tu accepter cela, alors que ton épouse, elle-même, a été enlevée puisqu’elle fait partie de la tribu qui vient d’être attaquée. Et peut être que maintenant…
Tofeil, piqué

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