Le Livre de la Science : Texte intégral de kitâb al-‘ilm
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Description

Force est de constater, de nos jours, qu’une large majorité d’hommes et de femmes semble avoir adopté, souvent sans même s’en rendre compte, un point de vue et un mode de vie les amenant à considérer la vie quotidienne comme séparée de la dimension spirituelle et religieuse. Dans un tel contexte, l’oeuvre de l’imam Ghazali revêt, plus que jamais, un caractère d’une extraordinaire actualité. Redonnant la possibilité, pour ceux qui le désirent, de redécouvrir le sens véritable de la religion, elle est une mise en œuvre cohérente du message fondamental d’unité et d’unicité de l’islam dans toutes ses dimensions constitutives de soumission à la volonté divine (al-islâm), de foi (al-îmân) et de vertu contemplative (al-ihsân) . Celui qui voudra appro¬fondir le sens de sa propre vie religieuse et spirituelle, pourra y trouver l’expression d’une sagesse universelle et d’un équilibre indispensable que le monde semble pourtant avoir oubliés, pa¬radoxalement. L’oeuvre de Ghazali refuse toute approche toute mentale ou sentimentale de la religion qui serait coupée de la dimension vraiment transcendante et spirituelle, et qui réduirait la foi à une simple abstraction ou à un élan émotionnel risquant de dériver vers le fondamentalisme et le fanatisme. Mais elle évite aussi le piège d’un discours de la raison qui chercherait à accaparer la place de l’intelligence en prétendant à la connaissance par le rejet et le déni de tout ce qui la dépasse.

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Date de parution 28 octobre 2015
Nombre de lectures 138
EAN13 9791022501132
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,056€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Les éditions Albouraq
– Revivificaton des sciences de la religion –
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Tous droits de reproduction, d’adaptation ou de traduction, par quelque procédé que ce soit, réservés pour tous les pays à l’Éditeur.
1430-2009
ISBN 978-2-84161-400-4 // EAN 9782841614004
Imâm Abû Hâmid Al-Ghazâlî
Le livre de la Science
kitâb al-‘ilm
présenté, traduit et annoté par Jean Abd-al-Wadoud Gouraud
A l’imam Yahyâ ibn ‘Abd-al-Wâhid
P RÉSENTATION
Force est de constater, de nos jours, qu’une large majorité d’hommes et de femmes semble avoir adopté, souvent sans même s’en rendre compte, un point de vue et un mode de vie les amenant à considérer la vie quotidienne comme séparée de la dimension spirituelle et religieuse. Dans un tel contexte, l’œuvre de l’imam Ghazali revêt, plus que jamais, un caractère d’une extraordinaire actualité. Redonnant la possibilité, pour ceux qui le désirent, de redécouvrir le sens véritable de la religion, elle est une mise en œuvre cohérente du message fondamental d’unité et d’unicité de l’islam dans toutes ses dimensions constitutives de soumission à la volonté divine ( al-islâm ), de foi ( al-îmân ) et de vertu contemplative ( al-ihsân ) 1 . Celui qui voudra approfondir le sens de sa propre vie religieuse et spirituelle, pourra y trouver l’expression d’une sagesse universelle et d’un équilibre indispensable que le monde semble pourtant avoir oubliés, paradoxalement. L’œuvre de Ghazali refuse toute approche toute mentale ou sentimentale de la religion qui serait coupée de la dimension vraiment transcendante et spirituelle, et qui réduirait la foi à une simple abstraction ou à un élan émotionnel risquant de dériver vers le fondamentalisme et le fanatisme. Mais elle évite aussi le piège d’un discours de la raison qui chercherait à accaparer la place de l’intelligence en prétendant à la connaissance par le rejet et le déni de tout ce qui la dépasse.
Ainsi, la raison revendiquant l’objectivité et la foi taxée par elle de subjectivité sont vouées à s’opposer sans jamais réussir à s’entendre. Cette situation ne pouvait, au bout du compte, que dégénérer en un relativisme délétère remettant en cause la notion même de Vérité et la possibilité de connaître Dieu pour être en capacité de Le reconnaître. Pourtant, selon les textes sacrés et les enseignements des prophètes, c’est bien cette connaissance de Dieu, Vérité absolue et éternelle, qui constitue le but même de l’existence humaine. C’est ce but qu’ont atteint les authentiques saints et savants de Dieu, et, parmi eux, l’imam Muhammad Abû Hâmid al-Ghazâlî (1058-1111) qui nous appelle, à travers son œuvre immense, son parcours exceptionnel et son expérience spirituelle, à le rejoindre.
Ghazali a marqué, par son exemple et ses enseignements, la vie de nombreuses communautés de croyants, hommes et femmes ; et si l’on est sensible à la dimension spirituelle, on trouvera dans la vie et l’activité intellectuelle de l’imam Ghazali un exemple de servitude éclairée et un signe évident d’alchimie divine à l’œuvre. Le monde contemporain, qui semble apparemment s’éloigner des principes et des valeurs traditionnelles que Ghazali sut magistralement exposer il y a de cela plus de neuf siècles, aurait grand intérêt à approfondir, avec tout le sérieux et l’honnêteté qu’une telle entreprise comporte, les enseignements que l’imam a transmis par ses œuvres, et à travers les événements significatifs de sa vie intense. En raison d’un voile superficiel qui cache la connaissance de la véritable lumière de la foi et les réalités spirituelles, l’humanité paraît aujourd’hui, comme à l’époque de Ghazali, avoir oublié le sens de sa propre fonction dans le monde.
Neuf siècles plus tard, les débats entre « foi spiritualiste » et « dogmatisme rationnel », ou entre « spéculation intellectualiste » et « science athée », continuent de faire rage. Pourtant, si le contexte est différent, le travail qui doit être entrepris reste le même à chaque époque. C’est l’œuvre réalisée par les témoins de la Tradition authentique lorsqu’ils rétablissent les conditions nécessaires qui redonnent à l’humanité la possibilité de « goûter » l’Unité de Dieu dans la multiplicité de Sa création. Toutefois, la différence aujourd’hui est qu’il ne s’agit peut-être plus seulement d’analyser qualitativement ou quantitativement la crise de l’homme contemporain eu égard à son identité spirituelle, mais d’appeler, de façon très pragmatique, ceux qui aspirent encore à la connaissance de la Vérité à faire preuve de cohérence et d’intégrité dans leur vie même, en abandonnant les conditionnements extérieurs et les influences subtiles d’un monde qui apparaît de plus en plus incompréhensible, pour tourner leur regard vers ce qui relève de la certitude de l’Eternité.
En perdant de vue cette dimension essentielle de son existence, l’être humain rend fatalement inefficace sa fonction sur terre. Le risque est alors qu’il régisse le monde dont Dieu lui a confié la charge, sans aucune science, voire en opposition avec l’action de l’Intellect divin, allant jusqu’à participer et même provoquer ce chaos dont on sait qu’il annoncera la ruine du monde, et celle de l’homme. Luttant contre cette désacralisation de l’existence, Ghazali sut au contraire retrouver, à travers une tension métaphysique, l’élan et le goût d’une vie humaine entendue comme un itinéraire de purification, d’action et de connaissance. Une connaissance qui, dans le cadre traditionnel de l’Islam, se manifeste par dévoilements progressifs. Observant scrupuleusement les prescriptions de la Révélation, l’imam Ghazali découvrit les correspondances naturelles de son rôle dans ce monde-ci avec l’autre monde, grâce à la fréquentation des maîtres dans la pratique de la science et de la voie de l’Au-delà.
Pour autant, s’ils retrouvaient le courage et la volonté d’abandonner l’approche purement quantitative, superficielle, dialectique ou spéculative qu’ils ont généralement de la sagesse et de la religion, les hommes d’aujourd’hui pourraient s’inspirer du courage de l’imam. En se pliant à cet effort de « retrait spirituel » des apparences et des formes extérieures, à l’instar de Ghazali, ils redécouvriraient alors, faisant preuve de toute la détermination et la patience nécessaires, la voie d’une vocation contemplative qui induit également, pour celui ou celle qui la suit, une participation sereine et harmonieuse au témoignage constant d’une vision sacrée de l’existence.
Néanmoins, la lecture des œuvres de Ghazali pourrait s’avérer vaine pour celui qui voudrait retrouver le sens de son séjour sur terre et redresser le cours de son existence, si elle ne s’accompagne pas de la mise en pratique de l’exemple donné par l’imam Ghazali ; celui d’une tension métaphysique dynamique vécue qui pousse à chercher continuellement la certitude dans la connaissance. En tant qu’imam « restaurateur » ( mujaddid ), Ghazâlî eut et aura toujours, à son époque comme aujourd’hui, la fonction de rénover, ou mieux de « revivifier », chez les étudiants sincères, la transmission du dépôt traditionnel ( al-amâna ) confié par Dieu à chaque créature. Aujourd’hui, comme il en a toujours été, il ne s’agit pas d’une question philosophique, rationnelle, et encore moins dogmatique. L’important est de préserver et de mettre en acte ce dépôt sacré existentiel, dont la foi et l’intelligence font partie, et qui fait de l’homme le représentant de Dieu sur terre, pourvu qu’il ne déroge pas au « mîthâq » , le « Pacte primordial » qui le lie indéfectiblement à son Seigneur.
L’actualité des enseignements de l’imam Ghazali correspond à l’actualité même de la Révélation coranique et du modèle prophétique, qui tracent une voie claire et fiable vers l’Au-delà, une voie qui reste valide jusqu’à la fin des temps. A propos de ce chemin divin, Ghazali nous rappelle ce que sont la foi et l’intelligence : des dons précieux de Dieu qu’il s’agit de cultiver, d’approfondir, et d’employer avec sagesse, rigueur et ouverture du cœur, pour réussir à bénéficier des grâces divines qui soutiennent le croyant dans son itinéraire de retour à Dieu. Dans le contexte contemporain, où rigueur intellectuelle, approfondissement de la foi, purification du cœur, et goût des vertus sont des valeurs de plus en plus rares, voire galvaudées, même au sein des communautés religieuses comme la communauté musulmane, les enseignements de l’imam Ghazali constituent un outil efficace et une aide précieuse dans la recherche de ces qualités. Les traductions de plus en plus nombreuses de ses œuvres, que l’on trouve désormais dans la plupart des langues, témoignent d’un intérêt certain qui s’explique par le fait que les écrits de Ghazali apportent des réponses magistrales aux questions essentielles sur la signification de la vie, la dignité de l’homme, le but de l’existence et les moyens d’y parvenir, avec cette clarté et cette simplicité de l’évidence propres à ce qui est intemporel. En même temps, ses réflexions et ses méditations sur la vie spirituelle, parce qu’elles restent relativement accessibles à la mentalité et à la nature des hommes de notre temps, et parce qu’elles s’adressent au cœur de tout un chacun, dépassent largement le cadre des études islamiques ou de la communauté musulmane. C’est le cas, en particulier, de sa célèbre somme « Revivification des sciences de la religion » ( ihyâ’ ‘ulûm ad-dîn ), dont nous avons l’honneur de présenter une traduction française complète du premier livre consacré à la Science ( kitâb al-‘ilm ). En ce sens, l’ Ihyâ’ peut légitimement être considéré comme une synthèse du testament intellectuel et religieux que l’imam Ghazali a laissé à l’humanité.
Sur les traces des Prophètes
Ghazali affirme clairement que la « voie de l’Au-delà » ( tarîq al-âkhira ) ne saurait être parcourue par le seul biais de la théologie dialectique et de la jurisprudence religieuse, c’est-à-dire sans la discipline spirituelle qui constitue l’essence même du message du Coran et du Prophète Muhammad, comme de tous les prophètes avant lui. L’essentiel réside en ce que l’interprétation intérieure et l’approfondissement spirituel ne puissent, en dehors des limites fixées par le cadre de l’orthodoxie religieuse, être interprétés à tort, ou pire, instrumentalisés pour légitimer un éloignement de la pratique fidèle et assidue des rites sacrés.
L’imam recommande d’éviter les représentations grossières et matérielles qui conduisent à s’attacher aux mots décrivant le Royaume des cieux et de la terre, pour ne pas tomber dans un académisme oublieux de l’itinéraire à parcourir pour passer d’un monde à l’Autre. Il nous encourage à rechercher la réalité des choses en elles-mêmes, et non dans les termes qui les expriment. En effet, la haqîqa est l’essence, l’esprit de la réalité. Elle représente cette « pulpe » ( lubb ) au-delà de l’« écorce » ( qishr ), cette partie intérieure ou cachée qu’il sera possible de connaître en dépassant les apparences des formes, par la pratique d’une discipline intérieure et extérieure, d’une « voie » bien guidée, en se gardant de prêter attention aux spéculations des philosophes ou à la dialectique des théologiens, plus nocives qu’utiles quant à la transparence et la solidité de la foi.
L’imam Ghazali explique que le croyant est appelé, au cours de sa vie sur terre, à parcourir progressivement toutes les étapes de la « maturité spirituelle » qui s’élèvent parallèlement aux degrés de la foi. Ces degrés vont de la simple acceptation à la ferme conviction, puis jusqu’à l’approfondissement grâce aux lumières de la récitation coranique, de l’adoration, et de l’invocation de Dieu, dans la fréquentation et le témoignage des hommes vertueux qui font preuve de servitude spirituelle et de crainte respectueuse de Dieu. La foi sincère en Dieu est comme une semence déposée dans le cœur. Elle grandira et s’épanouira pour devenir un arbre parfumé aux racines solidement ancrées dans le sol et à la ramure se déployant jusqu’au plus haut du firmament. Mais pour atteindre cet accroissement de la foi et de la connaissance, il appartient au croyant, avec l’aide de Dieu, de purifier son cœur des attaches passionnelles et des illusions qui l’obscurcissent. Dans son livre sur « la crainte et l’espoir », Ghazali précise : « Les hommes de cœur spirituel savent que la vie ici-bas est comme un champ à cultiver pour l’Autre monde. Le cœur est comparable à la terre, et la foi est comme la graine. Les actes d’obéissance servent à retourner la terre et à l’épurer, à l’irriguer. Le cœur qui s’abandonne frivolement à ce monde et s’y noie est comme le marécage dans lequel la graine de la foi ne pousse pas. La foi ne profite que très peu avec un cœur sale et de vils caractères. » 2
L’imam enseigne que les actes d’obéissance et d’adoration, ainsi que la pratique des vertus et la lutte contre les vices de l’âme, amènent à l’élévation spirituelle et à la proximité avec Dieu, dans la mesure où tous participent concrètement à l’itinéraire de purification, de transparence, et de préparation du cœur à la Connaissance de Dieu : « Heureux celui qui a purifié son âme ! » 3 Le but de cette purification du cœur est de faire renaître la lumière de la foi, c’est-à-dire de faire émerger la lumière de la Connaissance. » 4
Comme le corps, le cœur est exposé à la maladie qui risque de provoquer son anéantissement irrémédiable dans l’Autre monde. Seul sera sauf « celui qui vient à Dieu avec un cœur sain 5 ». Le Coran ne dit-il pas des personnes infidèles que « dans leur cœur il y a un mal 6 » . Ghazali met en garde : « Ignorer Dieu est un poison mortel, Lui désobéir en se laissant dominer par ses passions porte à l’infirmité du cœur. ». Il préconise « La connaissance de Dieu [comme] remède qui le vivifie. Lui obéir en dominant ses passions est le remède qui guérit le cœur. » 7
Dans les chapitres de l’ Ihyâ’ décrivant la voie menant à Dieu sous l’angle de la science de l’action ( ‘ilm al-mu‘âmala ) relative aux rites, aux usages quotidiens, aux causes de perdition, et aux vertus salutaires, l’imam Ghazali rappelle à plusieurs reprises la raison d’être des œuvres pieuses et la nécessité de mettre en pratique la science religieuse avec l’intention sincère d’un cœur tourné vers Dieu. Sans le recours aux savoirs religieux, la raison et les savoirs rationnels ne suffisent pas pour réaliser la purification intérieure et la perfection du cœur. Cependant, la compréhension passe par la raison. C’est pourquoi l’Imam compare les savoirs rationnels à des aliments, et les savoirs religieux à des médicaments : « Les aliments sont nocifs pour la personne malade qui n’a pas pris de médicaments. Ainsi donc, les maladies du cœur ne peuvent être soignées qu’au moyen des remèdes tirés de la Révélation. Telles sont les fonctions des rites et des actes obligatoires qui ont été composés par les prophètes afin d’amender les cœurs. Qui ne soigne pas son cœur malade par le biais du traitement qu’offrent les œuvres d’adoration, mais se contente des savoirs rationnels, en pâtira comme le malade pâtit des aliments. » 8
Les actes cultuels sont des remèdes contre les maladies du cœur. Comme les médicaments sont composés de différentes espèces et quantités d’ingrédients aux propriétés spécifiques, ces actes sont constitués de gestes et de positions dont le genre et la quantité diffèrent, et ce en vertu d’une Sagesse divine. « Par exemple, la prosternation vaut le double de l’inclinaison, et la prière du matin, la moitié – quant à la mesure – de celle de l’après-midi : il y a là un secret analogue à celui des propriétés spécifiques des plantes, qui ne s’appréhende que par la lumière de la Prophétie », explique Ghazâlî. Dieu ne révèle-t-il pas : Ô hommes ! Voici venu à vous un appel de votre Seigneur, qui est à la fois un remède pour le mal qui ronge les cœurs, un guide et une miséricorde pour les fidèles . 9 Ainsi Ghazâlî appelle-t-il les prophètes des « médecins des cœurs » auxquels Dieu a révélé des secrets et des sagesses que la raison ne peut saisir par ses propres forces : « L’utilité et l’action de la raison consistent uniquement à nous instruire sur ces choses, afin d’attester l’authenticité de la Prophétie, en reconnaissant sa propre incapacité à percevoir ce que l’œil de la Prophétie perçoit. La raison nous a donc pris par la main et conduits à la Prophétie tout comme on conduit l’aveugle à celui qui le guide, et les malades titubants au médecin compatissant. Le chemin parcouru par la raison aboutit à ce stade ; il est exclu de ce qui se trouve au-delà, sauf de la compréhension de ce que lui communique le médecin. » 10 Le chemin assuré vers la Vision béatifique de Dieu dans l’Autre monde n’est autre que la voie tracée et enseignée par tous les Prophètes, depuis Adam jusqu’à Muhammad. Seuls ceux, comme eux, qui l’ont parcourue en connaissent tous les dangers, les obstacles, et les stations spirituelles qui la jalonnent. C’est par eux qu’ont été apportées aux hommes la connaissance de l’Invisible et les clés du salut et de la Félicité dans ce monde et dans l’Autre. Leur message, leurs enseignements, comme leur vie toute entière, constituent des remèdes contre les maladies de l’âme qui corrompent le cœur et l’empêchent de goûter à la « douceur de la foi » 11 ( halâwat al-îmân ) dans la lumière de la Certitude.
Voilà, sur le chemin de la Vie éternelle, la méthode indispensable pour accéder à un niveau supérieur. Pour celui qui aspire à la « Connaissance certaine » et désire prendre le chemin de l’Autre monde, à travers la discipline spirituelle et la lutte contre son ego, les portes de la guidance s’ouvriront. Alors, il connaîtra par dévoilements, au moyen d’une lumière divine envoyée dans son cœur, les réalités profondes qui sont exprimées dans la doctrine ( ‘aqîda ). » 12 Les lumières de la Connaissance se révèlent toujours à celui qui atteint la réalité de la piété par l’adoration s’il purifie son for intérieur des résidus du monde d’ici-bas, et s’il est assidu dans l’invocation de Dieu ( Dhikr ). « Alors, c’est comme s’il pouvait voir et contempler les choses qu’il avait d’abord acceptées par simple adhésion. Telle est la réalité profonde de la Connaissance qui ne peut advenir que lorsque le nœud des croyances s’est dénoué, et lorsque la poitrine s’est ouverte à la lumière de Dieu : Quel bonheur pour celui dont Dieu a ouvert la poitrine à l’islam ! 13 » 14 L’envoyé de Dieu expliqua le sens de cette ouverture de la poitrine en disant que c’est une lumière que Dieu projette dans le cœur du croyant . Quand on lui demanda quel en était le signe, il répondit : Fuir la demeure de l’illusion pour retourner à celle de l’Eternité .
Les différents enseignements et significations que nous avons évoqués jusqu’ici pourraient être résumés par cette explication que donne Ghazali dans son Livre des merveilles du cœur : « La Réalité divine s’est dévoilée aux prophètes et aux saints de Dieu. Ce n’est pas grâce à l’apprentissage, à l’étude ou à la composition d’ouvrages que la Lumière a pénétré en leur cœur. L’illumination s’est réalisée pour eux en renonçant au bas-monde, en se défaisant de ses attaches, en vidant le cœur des préoccupations terrestres, et en accourant vers Dieu de toute l’énergie spirituelle dont ils étaient capables. C’est ainsi que le serviteur s’expose aux souffles de la Miséricorde divine. Il ne choisit pas de les provoquer. Tout ce qui incombe au serviteur, c’est de se purifier pour recevoir la Miséricorde que Dieu accorde, comme Il l’a accordée aux prophètes, et continue de l’accorder aux saints. Si la volonté du serviteur de Dieu est sincère, si son aspiration spirituelle est pure, et si ses efforts sont constants, les éclairs de la Vérité illumineront son cœur, et la grâce secrète de Dieu lèvera le voile. Alors le monde invisible du Mystère se dévoile, et le serviteur atteint la Certitude. » 15
Revivifier les sciences de la religion
Dans La délivrance de l’erreur , l’imam Ghazali explique les causes du laxisme et de la faiblesse de la foi qu’il constate chez les gens de son époque. Il rejette l’argument fallacieux des philosophes et des rationalistes qui s’estiment être trop au-dessus de la Loi religieuse pour devoir en observer les rites et les prescriptions. En voulant se démarquer de l’ordinaire et du conformisme conventionnel, ces derniers en viennent à s’imaginer que « la Prophétie peut être ramenée à la philosophie et à l’intérêt général ». Selon eux, « les pratiques rituelles que la Prophétie prescrit ont pour but de maintenir l’ordre entre les gens du commun, de les empêcher de s’entre-tuer, de se disputer, et de s’abandonner aux passions. » 16 Aveuglés par l’orgueil, au nom de la prétendue sagesse à laquelle ils se réfèrent, ils considèrent l’accomplissement régulier des obligations religieuses comme une vulgaire marque d’ignorance.
De nos jours encore, c’est toujours cet argument qui est avancé par certains pour justifier d’une absence de pratique religieuse, ou réduire exclusivement la religion à des conceptions sociales et moralistes. « C’est ainsi que l’athéisme veut cantonner le spirituel et la religion dans un espace privé de plus en plus confidentiel, chose d’ailleurs acceptée et même revendiquée par une majorité de personnes qui, tout en se déclarant croyantes, se contentent d’une participation épisodique et lointaine aux rites, et mènent une vie dichotomique, séparant vie ordinaire et vie rituelle. Ne réservant que quelques instants à la vie religieuse, ces personnes méconnaissent, le reste du temps, toute pratique des vertus, toute contemplation, toute élévation. La religion perd alors sa fonction de lien avec Dieu pour sombrer dans une religiosité morale, sociale et sentimentale, toute temporelle. Arguant des prétentions religieuses les plus extrêmes, mais reflétant au fond le même degré d’ignorance, d’aucuns voudraient, en les soumettent souvent par la contrainte, rallier toutes les composantes de la société à une conception purement spéculative et mentale qu’ils se font de la religion, conception qui n’est en fait qu’une illusion. L’intégrisme, puisque c’est bien de lui qu’il s’agit, se résume alors à une vulgaire instrumentalisation de la religion à des fins politiques et nationalistes. Malgré l’apparente opposition de ces deux tendances, elles ne sont que la résultante d’une méconnaissance du domaine spirituel, laquelle les conduit à se placer sur un terrain purement temporel. » 17
La réponse plus que jamais d’actualité apportée par l’imam Ghazali renvoie directement à la juste compréhension qu’il convient d’avoir du rôle de l’intelligence et de la foi : « Celui qui affirme verbalement que la Prophétie existe, mais place les prescriptions de la Loi sur le même plan que la philosophie, nie en fait la réalité de la Prophétie. […] Croire à la Prophétie consiste à admettre qu’il y a un niveau, au-delà de la raison, où s’ouvre un “œil” par lequel sont perçues des choses particulières. » 18 On retrouve dans l’attitude critique de Ghazali à l’égard des philosophies rationalistes qui prétendent à la Vérité ou, à l’inverse, nient toute possibilité d’Y accéder, les mêmes réserves que celles qu’il formulât à l’encontre d’un usage imprudent de la logique.
En effet, cette dernière est sans danger pour la foi tant qu’on l’utilise, telle une balance, comme un instrument de pesée permettant de distinguer le vrai du faux. En revanche, elle devient dangereuse dès qu’on l’érige en juge de la Vérité, et qu’on prétend que par sa seule qualité, elle puisse être en mesure de pouvoir l’établir, avec la conséquence inhérente d’abaisser la Parole révélée au niveau de la raison humaine, la limitant ainsi à son arbitraire naturel. Selon l’imam, la logique a pour fonction de donner des règles à l’expression de la pensée, de façon à s’assurer que ce qu’elle dit est vrai, que celui qui parle est véridique dans les mots qu’il emploie et qu’il les associe comme il convient. Mais la logique n’a pas le pouvoir de fournir à la pensée les éléments qui, maniés selon les règles nécessaires, l’amèneraient à saisir avec certitude la Vérité.
L’itinéraire religieux vers la certitude emprunté par l’être humain implique une adhésion totale et sans réserve de toute sa personne, de sa raison et de ses facultés sensibles. Il faut considérer la vie humaine dans tous ses aspects, spéculatifs et pratiques, comme une seule et même réalité indissoluble. Dans cette perspective, sont renversées et redimensionnées les méthodes d’un certain « intellectualisme théologique » qui fait de la religion une affaire rationnelle, un savoir purement discursif, une démonstration scientifique où seule la raison et son conceptualisme sont impliqués : « Il est contraire à l’orthodoxie de penser qu’on accède à la foi par la spéculation théologique, par des preuves abstraites, et par des démonstrations ordonnées. La foi est une lumière que Dieu projette dans le cœur de Ses serviteurs comme un pur don de Sa part, tantôt au moyen d’une évidence intérieure qui est en soi inexprimable, tantôt en raison d’une vision en songe, tantôt en voyant la condition spirituelle d’un homme religieux dont la lumière de la foi resplendit en sa compagnie. » 19 « Cette lumière-là est la clé de la plupart des connaissances. Celui qui s’imagine que la découverte de la vérité repose sur des arguments bien définis, limite sans le savoir l’immensité de la Miséricorde divine » 20 , conclura Ghazali à l’issue de la profonde crise intellectuelle qu’il traversa lui-même, et dont il réussit à sortir par la grâce de Dieu.
L’objectif de l’imam Ghazâlî, en particulier dans son Livre de la Science , est de mettre en évidence la hiérarchie des degrés de la connaissance accessibles à tout homme par ses différentes facultés spirituelles et intellectuelles, conformément aux dispositions innées que Dieu a accordées à Ses créatures. Au sein de cet ordre graduel ascendant, Ghazali remet à sa juste place la « raison », en reconnaissant sa valeur et son rôle déterminant dans la pratique de la voie de l’Au-delà. Ce n’est pas la raison en elle-même que Ghazali condamne, mais bien son usage dans des domaines qui la dépassent. Montrant toutes les limites et les incohérences de certaines thèses philosophiques, l’imam dénonce avec vigueur l’excès inverse, celui qui consiste à rejeter tout usage des facultés intellectuelles en matière de religion, ou les errances et les détournements de la raison par de « mauvais savants » ( ‘ulamâ’ as-sû’ ).
Toute l’actualité des enseignements de l’imam Ghazali réside dans cette capacité à concilier la profondeur de la foi avec la noblesse de l’intelligence, toutes deux mises au service de la recherche de la Vérité dans la Connaissance de Dieu et du monde, ainsi que dans la pratique des sciences religieuses. De ce point de vue, on comprend, après avoir reconnu les limites de la raison ainsi que le contenu intellectuel de la foi, qu’il ne saurait y avoir quelque opposition ou contradiction entre la première et la seconde.
Dans l’introduction de son œuvre intitulée Le juste milieu dans la croyance , l’imam Ghazali montre comment « concilier les exigences de la Révélation avec les nécessités de l’intelligence, en réalisant qu’il n’y a aucune opposition entre la Loi révélée et la Vérité intelligible ». La voie médiane et modérée, s’agissant des articles fondamentaux de la foi, doit suivre le droit chemin qui évite les deux écueils du laxisme et de l’exagération d’un côté, illustrés par « la position des littéralistes qui soutiennent la nécessité de s’en tenir au suivisme aveugle en se conformant aux apparences », et de l’autre, « celle des philosophes et des mutazilites les plus extrémistes, noyés dans les méandres de la raison qu’ils ont utilisée en essayant d’ébranler les preuves décisives de la Révélation » 21 . Si dans l’approche doctrinale, l’intelligence est comparable à une vision saine, non entachée par les vices et les maux, le Coran, lui, est semblable au soleil qui illumine les mondes de sa lumière. Sur le droit chemin, l’intelligence et le Coran sont indissociables. Car celui qui tourne le dos à la raison en se contentant de la lumière du Coran est comme quelqu’un qui s’expose à la lumière du soleil les yeux fermés : il n’y a aucune différence entre lui et l’aveugle. « Ainsi l’intelligence avec la Révélation sont-elles lumière sur lumière 22 . »
Selon l’enseignement de l’imam exposé dans le Livre de la Science, c’est parce que l’homme ignore qu’il possède une faculté de connaissance universelle supérieure à la raison qu’il cherche à réduire la religion à ce que cette dernière peut en saisir. Dès lors, on assiste tout d’abord à un étiolement des sciences religieuses, puis une dégénérescence se traduisant par le rejet de tout ce qui dépasse le simple savoir rationnel en la matière, ce qui aboutit à un formalisme juridique et un dogmatisme théologique auxquels Ghazali n’aura de cesse de s’opposer. Evoquant avec un certain regret le temps des débuts de l’islam, quand l’évidence de la lumière prophétique nourrissait la simplicité de la vie religieuse, Ghazali rappelle en dernier lieu que l’on ne peut parvenir à Dieu que par l’effort spirituel, car Dieu en a fait un préambule à la guidance sur la voie du retour vers Lui : Ceux qui auront combattu en Nous, Nous les guiderons assurément sur Nos chemins. En vérité, Dieu est avec ceux qui pratiquent la vertu spirituelle. 23 L’imam explique en particulier comment le sens réel et originel de termes aussi fondamentaux que fiqh , ‘ilm , dhikr , et tawhîd s’est progressivement appauvri jusqu’à être oublié, quand il n’est pas purement et simplement inversé. Ghazali rappelle que cette fermeture intellectuelle débouche nécessairement sur un exclusivisme et un fanatisme qui engendrent inévitablement oppositions incessantes et conflits permanents au sein de la communauté, comme à l’extérieur au demeurant. La violence et les horreurs du terrorisme en sont une manifestation dramatique.
L’enseignement de l’imam Ghazali est intemporel et semble être providentiellement destiné aux temps que nous vivons. Des temps où la préoccupation pour la recherche avide d’avis juridiques et de solutions prétendument religieuses, dans toutes sortes d’aspects accessoires et de détails superflus, a pris des proportions démesurées. La religion est souvent réduite à un système idéologique et à un formalisme littéraliste et rationaliste qui, non seulement dénature le message authentique de l’islam, mais contribue à ruiner les âmes de ceux qui sombrent dans de telles dérives. L’instrumentalisation de la religion à des fins de pouvoir temporel, de prosélytisme ou d’hégémonie, égare les croyants en les détournant du but véritable. Elle amène à préférer le monde immédiat à l’Autre monde ; au-delà même de ceux qui en sont injustement les victimes, elle est cause de dégâts dans l’ordre et dans l’harmonie de la création dont Dieu a confié la charge aux hommes.
Très tôt Ghazali comprit qu’on ne lit pas le Coran comme un livre de théologie ou de droit, encore moins de philosophie, à seule fin d’acquérir un savoir, précisément parce qu’on n’est pas assuré a priori de la valeur d’un savoir en tant qu’objet de la pensée humaine. Certes, le Coran et la Tradition prophétique recommandent l’usage de l’intelligence et de la réflexion, et ils louent la science. Ghazali le sait et l’écrit, comme cela apparaît clairement dès le début de l’ Ihyâ’ . Mais de quelle intelligence s’agit-il ? De quelle raison ? De quel savoir ? De quelle foi ? Comme le dit le Coran, il faut que les croyants soient « solidement ancrés dans la science » : Et ceux qui sont solidement ancrés dans la science, disent : « Nous croyons ! » 24 Et encore : Dieu élèvera vers les plus hauts degrés ceux d’entre vous qui croient et ceux qui ont reçu la Science 25 . Comment trouver cette Science divine qui élève, fait vivre, et est sans commune mesure avec tout ce que la raison humaine peut connaître ?
Faisant constamment appel à la Révélation coranique, au modèle excellent du Prophète Muhammad et de tous les Messagers, ainsi qu’aux enseignements et à l’exemple des maîtres et savants authentiques de l’Au-delà, Ghazali aura à cœur d’éclaircir dans les pages qui vont suivre ces questions essentielles. Cet œuvre de témoignage inestimable représente une aide précieuse pour soutenir les efforts des chercheurs de Vérité, initiés et novices, enseignants et étudiants, maîtres et disciples, qui tous, marchant sur les pas de l’imam Ghazali, se sont engagés activement sur la Voie de la connaissance transformante de Dieu. « Dieu seul sait ! » ( Allâhu a‘lam ) répète l’auteur à la fin de chacun de ses exposés, une expression traditionnelle qui nous rappelle que l’Omniscience appartient au Seigneur des mondes, et qu’elle embrasse toutes choses, si bien que c’est Lui qui dispense généreusement de Sa science infinie à qui Il veut.
Nous élevons qui Nous voulons vers les plus hauts degrés. Mais au-dessus de tout savant se trouve Celui dont la Science n’a point de limite 26 .
Jean Abd-al-Wadoud Gouraud
I NTRODUCTION
Nous adressons à Dieu des louanges nombreuses et perpétuelles, bien que toutes les louanges soient toujours en deçà de ce qu’exige Sa majesté. Nous appelons ensuite la grâce et la paix de Dieu sur tous Ses messagers. Qu’elles recouvrent le maître de l’humanité [Muhammad], et les autres Envoyés !
Nous demandons aussi à Dieu qu’Il nous fasse profiter du bien qui a nous a imité à rédiger un livre sur la revivification des sciences de la religion. Cesse donc de t’en étonner, toi le censeur immodéré et incrédule parmi tant d’autres, qui exagère dans ses réprimandes et son rejet peu soucieux ! Nous nous sommes vu contraint de quitter notre silence pour nous exprimer devant tant de persistance et d’obstination à ne pas voir l’éclatante vérité, à vouloir soutenir l’erreur et préférer l’ignorance. Nous avons dû nous y résoudre face à tous ces tumultes excités qui s’élèvent contre ceux qui préfèrent se retrancher quelque peu du monde, afin d’éviter plus facilement tout attachement aux apparences, de façon à mettre en pratique ce qu’exige d’eux la science. En agissant ainsi, ces derniers recherchent seulement la purification de l’âme et l’amendement du cœur par l’adoration de Dieu. Ils essayent de compenser le temps qu’ils ont gaspillé bêtement, désespérant de ne pouvoir complètement y remédier ou d’y être empêchés. Ils essayent ainsi de s’écarter de ceux dont le Prophète – que la grâce et la paix de Dieu soient sur lui – a dit : Celui qui souffrira le plus le Jour de la Résurrection sera le docte à qui Dieu ne permettra pas de tirer profit de sa science . 27
La cause de l’orgueil obstiné que manifestent certains n’est autre que cette maladie qui a touché un nombre considérable de gens, pour ne pas dire la plupart, qui sont incapables de se rendre compte que la situation a atteint son paroxysme. Ils ignorent que l’affaire est grave, le propos sérieux, et que l’Autre monde avance au fur et à mesure que ce bas-monde recule. La fin est proche et le voyage long. Les provisions sont minces et les dangers considérables. La route est barrée, si bien que tout examinateur clairvoyant verra rejetés la science et l’acte qui ne sont pas consacrés à Dieu seul.
Ainsi est-il pénible et épuisant de parcourir la voie qui mène à l’Autre monde, avec toutes les calamités qu’elle comporte, lorsque l’on n’a ni guide ni compagnon. Ces guides, ce sont les savants, eux qui sont les héritiers des prophètes 28 . Cependant, les savants que l’on trouve de nos jours n’ont de la science que le nom, car la plupart d’entre eux ont été subjugués par le diable ou séduits par les tyrans, tout passionnés et empressés qu’ils sont de satisfaire les caprices des puissants de ce monde. Le convenable est désormais vu et compris comme le blâmable, et inversement, à tel point que la science de la religion et les lumières de la guidance ont disparu de la surface de la terre. Nombre de pseudo-savants ont laissé les gens croire que la science réside dans ces décrets légaux auxquels le juge recourt pour résoudre les querelles confuses qui opposent les sots, ou ces polémiques dont s’arment ceux qui aiment éblouir pour vaincre et confondre leurs adversaires, ou encore ces belles proses dont usent les orateurs pour plaire au peuple. Ainsi les gens n’envisagent en guise de science que ces trois usages, qui ne touchent qu’au licite et à l’illicite pour ne récolter finalement que quelques miettes du savoir réel.
Qu’en est-il de la connaissance de la voie qui mène à l’Autre monde ( ‘ilm tarîq al-âkhira ), telle qu’elle était pratiquée par les pieux Anciens ( as-salaf as-sâlih ) 29 ? Cette science particulière que Dieu nomme dans Son Livre « sagacité », « sagesse », « savoir », « lumière », « guidance », « droiture ». Cette science-là est devenue de moins en moins accessible, jusqu’à être quasiment oubliée. Etant donné qu’il n’en reste aujourd’hui que quelques notions et des propos apparemment obscures, nous avons considéré qu’il était important de rédiger le présent ouvrage, afin de revivifier les sciences de la religion, de dévoiler les méthodes des premiers imams, et de faire comprendre les savoirs utiles que les prophètes et nos vertueux prédécesseurs ont estimé suffisants à connaître et à mettre en œuvre.
Cette somme se compose de quatre quarts ou sections, dont chacun traite respectivement des actes d’adoration, des usages traditionnels, des causes de perdition, et des vertus salutaires. Nous les avons introduits par un livre consacré au Savoir. Cette introduction s’avère fondamentale pour mettre avant tout en évidence le savoir qui doit être recherché, suivant le Prophète Muhammad, pour pouvoir vouer à Dieu adoration et servitude. L’envoyé de Dieu a dit en effet : La recherche du savoir est une obligation incombant à tout musulman 30 . Par ailleurs, dans cette entrée en la matière, nous avons expliqué ce qui distingue le savoir utile du savoir nuisible, puisque le Prophète disait également : Nous prenons refuge en Dieu contre tout savoir inutile 31 . Nous y examinons la tendance des gens de l’époque qui se sont écartés du vrai, se laissant tromper par l’éclat de certains mirages pour se contenter de l’ « écorce » ( qishr ) des sciences au détriment de leur « noyau » ( lubb ), c’est-à-dire de l’apparence au détriment de l’essence même du savoir.
La première section de l’ouvrage, consacrée aux actes d’adoration ( al‘ibâdât ) et aux pratiques rituelles, porte sur le savoir, sur les articles fondamentaux de la foi, sur les secrets de la purification, de la prière, de l’aumône rituelle, du jeûne et du pèlerinage, sur les convenances relatives à la récitation du Coran, sur les invocations et les oraisons, et sur la répartition des litanies quotidiennes.
La deuxième section de l’ouvrage, consacrée aux usages traditionnels ( al-‘âdât ), porte sur les convenances en matière de nourriture, de mariage, de compagnonnage, de comportement avec les gens, de voyage et de traditions rapportées, sur l’acquisition des biens nécessaires à la subsistance matérielle, sur le licite et l’illicite, sur l’isolement, sur l’audition spirituelle et l’extase, sur l’ordre de faire le bien et l’interdiction de faire le mal.
La troisième section de l’ouvrage, consacrée aux causes de perdition ( al-muhlikât ), porte sur l’explication des merveilles du cœur, sur la discipline de l’âme, sur la maîtrise des appétits du ventre et de la chair ainsi que sur les vices liés à la langue, à la colère, à l’envie, et à la haine, sur la bassesse de ce monde et le caractère blâmable que comporte l’attachement aux biens matériels, l’avarice, les honneurs, l’ostentation, l’orgueil, l’autosatisfaction ainsi que toutes les vanités terrestres.
La quatrième et dernière section de l’ouvrage, consacrée aux vertus salutaires ( al-munjiyât ), porte sur le repentir, sur la patience et la gratitude, sur la crainte et l’espérance, sur la pauvreté et l’ascèse, sur le témoignage de l’Unicité divine et la confiance en Dieu, sur l’amour, le désir ardent, l’intimité et la satisfaction, sur l’intention, la sincérité pure et la loyauté spirituelle, sur la vigilance et l’examen de conscience, sur la méditation, ainsi que sur le rappel de la mort.
Dans la première partie, nous évoquons certains aspects intérieurs des convenances relatives aux actes d’adoration, avec des significations subtiles et quelques secrets contenus dans les pratiques que recommande la Tradition prophétique à leur sujet. Ces choses doivent être connues de tout savant qui met en pratique ce qu’il sait, dans la mesure où celui qui n’en a pas connaissance ne saurait être compté parmi les savants de l’Au-delà ( ‘ulamâ’ al-âkhira ). Les matières de la recherche jurisprudentielle ( fiqhiyyât ) ignorent naturellement la plupart de ces connaissances.
La deuxième partie de notre ouvrage mentionne certains secrets que renferment les comportements qui sont en usage entre les créatures, avec les significations profondes des pratiques qui sont recommandées et proscrites en matière de relations humaines. Toute personne religieuse ne peut s’abstenir de connaître ces choses.
Quant à la partie relative aux causes de perdition pour l’homme, elle traite de tous les caractères blâmables que le Coran enjoint d’éviter en purifiant l’âme et le cœur de tels vices. Nous rappelons, pour chacun de ces caractères, sa définition et sa réalité profonde, en indiquant les causes qui l’engendre ainsi que les vices et défauts qui en découlent, chaque fois accompagnés de leurs signes distinctifs. Nous exposons également les méthodes et les traitements qui permettent de s’en défaire, le tout en nous appuyant sur des preuves tirées du Coran, des traditions prophétiques, et des paroles des savants et des maîtres à ce sujet.
Enfin, la dernière partie, relative aux vertus et aux actes par lesquels on atteint le salut, présente tous les caractères louables et les qualités désirables qui sont celles des saints « proches de Dieu » ( al-muqarrabûn ) et des « véridiques » ( as-siddiqûn ), vertus grâce auxquelles le serviteur se rapproche du Seigneur des mondes. Nous donnons, pour chaque qualité noble, sa signification et sa réalité, ses causes et ses fruits. Sont également présentés et expliqués les signes qui permettent de les reconnaître, et en quoi leur excellence doit être recherchée, en faisant référence à la Tradition comme aux données de l’intelligence en la matière.
Il est vrai que plusieurs ouvrages sur ces notions ont déjà été composés. Néanmoins, le présent travail se distingue par cinq aspects. Premièrement, notre ouvrage se propose de résoudre les difficultés introduites par les précédents écrits, en dévoilant leur synthèse. Deuxièmement, il remet en ordre les éléments dispersés, et réorganise ceux qui y étaient distingués. Troisièmement, nous avons résumé des points déjà largement développés, tout en précisant ceux qui sont bien établis. Quatrièmement, dans le présent ouvrage sont éliminées les répétitions qu’on pouvait trouver entre les écrits précédents, pour en confirmer l’essentiel. La cinquième particularité est qu’il examine les questions obscures et délicates qui se posent à la compréhension, et qui n’avaient guère été abordées jusque-là.
Deux raisons nous ont amené à structurer notre ouvrage en quatre sections. La première motivation, qui est aussi la principale, tient au fait que cet ordre est nécessaire à la compréhension et à la réalisation des sciences religieuses qui y sont exposées. En effet, le savoir par lequel on s’oriente vers l’Autre monde se répartit en « science de l’action » ( ‘ilm al-mu‘âmala ) et « science du dévoilement spirituel » ( ‘ilm al-mukâshafa ). Par « science du dévoilement spirituel », nous entendons seulement la connaissance dont on recherche la révélation, tandis que l’expression « science de ou par l’action » désigne les actes qui sont à rechercher avec le dévoilement. L’objet du présent ouvrage est la science de et par l’action, et non celle qui touche au dévoilement spirituel. Car il n’est pas permis de diffuser cette science-là dans les livres, bien qu’elle constitue le but même de la quête du savoir, cette science vers laquelle se tournent ardemment les regards des Véridiques. Si la science relative à l’action représente justement la voie qui mène à ce But suprême, les prophètes n’ont cependant parlé aux créatures que de la science propre à la voie y conduisant, en expliquant comment y parvenir. Quant à la connaissance par dévoilement spirituel, s’ils y ont fait allusion, c’est au moyen de symboles, de paraboles et d’expressions synthétiques, car ils savaient pertinemment que toutes les créatures ne peuvent comprendre et supporter cette science spirituelle. Les savants étant les héritiers des prophètes, ils doivent se conformer à leur voie, et les imiter dans cette réserve.
La science touchant à l’action se divise elle-même en science extérieure, c’est-à-dire la connaissance des actes accomplis par les membres du corps, et en science intérieure, c’est-à-dire la connaissance des actes accomplis par le cœur. Les membres du corps accomplissent soit un usage traditionnel soit un acte cultuel. Tandis que ce qui se manifeste dans le cœur – lequel appartient au monde du Royaume céleste ( malakût ) qui reste voilé aux sens –, est soit louable, soit blâmable. Ainsi est-il nécessaire de distinguer, parmi cette science de l’action, entre l’aspect extérieur et l’aspect intérieur. Le premier, qui concerne les membres du corps, se répartit en usage et rite ; le second, concernant les états du cœur et les caractères de l’âme, se répartit en louable et blâmable. Les sciences de l’action sont donc constituées, dans leur ensemble, de quatre parties qui doivent nécessairement être envisagées.
L’autre raison pour laquelle nous avons composé notre ouvrage de la sorte est que les étudiants en quête du savoir apprécient particulièrement la science de la jurisprudence religieuse ( fiqh ). Celle-ci reste toujours valable, en dépit de ceux qui ne craignent pas Dieu, ou qui s’en servent pour se pavaner manifester leur position, et accroître leur renommée dans les compétitions. La connaissance de la jurisprudence religieuse s’articule également en quatre parties. « Qui se revêt des beautés de l’Aimé est lui-même aimé », dit-on. Nous ne nous sommes donc pas éloigné, par la composition de ce livre, de la forme de la jurisprudence, par égard pour les cœurs et leurs degrés d’ascension sur la Voie. Ainsi, quelqu’un qui voudrait incliner les cœurs des dirigeants vers la médecine, la présentera sous la forme de l’astronomie, avec des tableaux et des nombres, en l’appelant par exemple « mesure de la santé ». Ces dirigeants seront alors facilement intéressés à en prendre connaissance. Le charme attirant les cœurs vers la Science qui profite à la Vie éternelle est bien plus important que le charme les attirant vers la médecine, laquelle n’est utile qu’à la santé du corps. Cette Science a pour fruit la guérison des cœurs et des esprits, conduisant à la Vie éternelle, cette science qui est sans commune mesure avec la médecine dont les corps sont l’objet, alors que médecine et corps sont inévitablement voués à disparaître.
Nous demandons à Dieu de nous accorder la réussite en nous guidant sur la voie droite et juste. Car Il est Bon et Généreux !
C HAPITRE I
Excellence du savoir
Voici, pour commencer, les preuves de l’excellence propre au savoir qui peuvent être tirées du Coran :
Dieu atteste, et avec Lui les Anges et les hommes doués de savoir, qu’il n’y a de Dieu que Lui. Il maintient la Justice. Il n’y a de Dieu que Lui, le Puissant, le Sage 32 . Observe donc comment Dieu Très-Haut a commencé par Se citer Lui-même, puis a cité les anges et, enfin, les hommes doués de savoir. Cela devrait suffire pour saisir toute la dignité, l’honneur, la faveur et la noblesse qui sont attachées au savoir.
Le Très-Haut révèle aussi : Dieu élève en degrés ceux qui ont la foi parmi vous et ceux qui ont reçu le savoir 33 . ‘AbdAllâh ibn ‘Abbâs 34 disait : « Les savants sont supérieurs aux croyants de sept cents degrés ; la distance qui sépare un degré de l’autre équivaut à cinq cents ans de marche. »
Dans le Coran, on peut encore lire à ce sujet :
Dis-leur : « Sont-ils égaux, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ? » 35 – Parmi les serviteurs de Dieu, seuls les savants Le craignent 36 . – Dis : « Dieu suffit comme témoin entre nous et vous, ainsi que ceux qui possèdent la science du Livre. » 37
Dans le verset : Celui qui avait une science tirée du Livre a dit : « Je te l’apporterai » 38 , le djinn en question indiquait ainsi au prophète Salomon qu’il avait la possibilité d’apporter le trône de la reine de Saba, par la force de son savoir.
Ceux qui avaient reçu le savoir ont dit : « Malheur à vous ! La récompense de Dieu est bien meilleure pour qui a foi et fait œuvre de bien . » 39 Ce verset montre que seul le savoir permet de reconnaître la supériorité de la valeur de l’Au-delà.
Egalement : Telles sont les paraboles que Nous proposons aux hommes, mais ne les comprennent que ceux qui savent 40 .
Quand leur parvient une nouvelle rassurante ou alarmante, ils la diffusent. S’ils l’avaient rapportée au Messager et aux détenteurs de l’autorité, ceux d’entre eux qui s’efforcent de réfléchir auraient su à quoi s’en tenir 41 . Dieu ramène le jugement des événements à la réflexion des détenteurs de l’autorité, qu’Il élève au niveau des prophètes par la capacité de dévoiler Son jugement.
Ô fils d’Adam ! Nous vous avons dotés de vêtements pour couvrir votre nudité, ainsi que des parures. Mais le meilleur vêtement est la crainte révérencielle du Seigneur ! 42 Selon certains commentaires, l’expression « vêtements » signifie ici le savoir, « parures » désigne la certitude, et « le vêtement de la crainte révérencielle » indique la pudeur.
Dieu révèle aussi : Certes Nous leur avons apporté un Livre que Nous avons détaillé selon une science 43 . – Nous leur raconterons ce qu’ils faisaient, selon une science 44 . – Ce Coran est fait en vérité de signes évidents dans la poitrine de ceux qui ont reçu le savoir 45 . – Il a créé l’homme, Il lui a appris à s’exprimer 46 . Tous ces aspects sont mentionnés pour exposer clairement les bienfaits de Dieu.
Si l’on se penche ensuite sur les traditions prophétiques ( al-akhbâr ), on verra que l’excellence du savoir y est amplement affirmée. Voici des paroles du Prophète rapportées à ce sujet.
Celui à qui Dieu veut du bien, Il le rend savant dans la religion, et lui inspire le droit chemin 47 .
Les savants sont les héritiers des prophètes , et on sait qu’il n’y a pas de degré supérieur à la prophétie, ni d’honneur supérieur à l’héritage de ce degré. Le même hadith mentionne : Tous les habitants des Cieux et de la Terre demandent pardon pour le savant 48 . Peut-il exister une position supérieure à celle d’une personne pour laquelle les Anges des Cieux et de la Terre demandent pardon, pendant qu’elle se consacre à une autre tâche ?
La sagesse ajoute de la noblesse au noble, et élève l’esclave jusqu’au degré des rois 49 . Si le Prophète annonce par là les fruits récoltés dans cette vie, il est clair que l’Au-delà est meilleur et pérenne.
Il existe deux caractéristiques que l’on ne trouve pas chez l’hypocrite : être agréable à voir, et comprendre les principes de la religion 50 . Ne sois pas étonné, cher Lecteur, par cette parole prophétique à cause de l’hypocrisie de certains savants de l’époque actuelle, car elle ne vise pas le savoir doctrinal ( fiqh ) tel qu’on peut l’entendre communément. Nous expliquerons plus loin le sens véritable de ce terme. Disons que le minimum de connaissance pour le savant ( faqîh ) consiste à savoir que la vie future est meilleure que ce bas-monde. Si cette conscience est sincère et prépondérante chez le savant, elle l’immunisera contre l’hypocrisie et l’ostentation.
Le Prophète a dit également :
Le meilleur des hommes est le croyant savant qui, lorsqu’on a besoin de lui, est utile, et, lorsqu’on se passe de lui, s’en satisfait. 51
La foi est nue : son vêtement est la piété, sa beauté est la pudeur, son fruit est le savoir. 52
Les gens les plus proches du degré de la prophétie sont les gens doués de savoir et ceux qui combattent : les savants dirigent les gens vers ce qu’ont apporté les Messagers de Dieu, tandis que les combattants luttent par l’épée pour défendre ce message . 53
La mort d’une tribu entière est plus facile à supporter que la mort d’un savant . 54
Les hommes sont comme les minerais d’or et d’argent : les meilleurs aux temps de l’ignorance ( al-jâhiliyya ) sont les meilleurs en islam, si jamais ils deviennent savants . 55
Au jour du Jugement dernier, l’encre des savants pèsera autant que le sang des martyrs. 56
Celui qui retient quarante hadiths pour ma communauté, et qui les lui transmet, j’intercèderai et témoignerai en sa faveur le Jour de la Résurrection. 57
Quiconque, dans ma communauté, retient quarante hadiths, c’est en savant et connaisseur qu’il rencontra Dieu le jour de la Résurrection. 58
Celui qui approfondit sa connaissance de la religion, Dieu se charge de ses soucis, et pourvoit à sa subsistance d’une manière à laquelle il ne s’attendait pas. 59
Le Prophète rapporte cette sainte parole de son Seigneur : Dieu, Puissant et Majestueux, révéla à Abraham : « Ô Abraham, Moi qui suis Omniscient, J’aime chaque savant. » 60
Le Prophète enseigne encore :
Le savant est l’homme sûr et fiable de Dieu sur terre . 61
Les dirigeants et les savants sont deux catégories, au sein de ma communauté. Si elles sont préservées, tous les gens le seront aussi, et si elles sont corrompues, tous les gens le seront aussi. 62
Si un jour passait sans voir accroître ma connaissance et me rapprocher ainsi de Dieu, ce jour ne comporterait pour moi aucune bénédiction ! 63
Le Messager de Dieu a marqué la supériorité du savoir par rapport à l’adoration et au martyre, en disant : La supériorité du savant sur le dévot est équivalente à la mienne sur le moins élevé de mes Compagnons 64 . Vois donc, cher Lecteur, comment le Prophète a rapproché le savoir du degré de la prophétie ! Remarque également comment il a abaissé le niveau de l’œuvre qui est dénuée de savoir, et cela, même si le dévot connaît l’acte d’adoration qu’il est en train de s’imposer, car, autrement, ce ne serait plus de l’adoration ! Le Prophète a dit également : L’excellence du savant par rapport aux dévots est comparable à celle de la pleine lune par rapport au reste des étoiles 65 .
Trois catégories d’êtres humains intercéderont le jour du Jugement : les prophètes, puis les savants, et enfin les martyrs 66 . Le Prophète place ici le degré du savoir entre la prophétie et le martyre, malgré ce qui est dit sur le mérite du martyre.
Il n’y a rien de meilleur que la connaissance de la religion pour adorer Dieu ; un seul savant est plus redoutable pour Satan que mille dévots ; toute chose possède un pilier, et le pilier de cette religion, c’est la compréhension de ses principes. 67
Le meilleur de votre religion, c’est la simplicité ; et la meilleure des adorations, c’est la compréhension des principes religieux. 68
Le croyant savant surpasse le croyant dévot de soixante-dix degrés. 69
Vous vivez à une époque où les savants sont nombreux, et où les lecteurs du Coran et ceux qui font des sermons peu nombreux, les mendiants sont rares et ceux qui donnent sont nombreux. L’œuvre accomplie en ce temps est meilleure que le savoir. Viendra un temps où ce sera l’inverse : les savants seront peu nombreux, ceux qui feront des sermons seront légion, ceux qui donneront seront rares, et les mendiants seront nombreux. Le savoir en ce temps sera plus précieux que l’action. 70
Cent degrés séparent le savant du dévot. L’écart entre chaque degré équivaut à la distance parcourue par le cheval de course en soixante-dix ans. 71
On demanda au Prophète quelle était la meilleure œuvre. Il répondit : La science de Dieu. « De quelle connaissance parles-tu ? », lui demanda-t-on . Le Prophète répéta : La science de Dieu le Très-Haut. On lui rétorqua alors : « Nous t’interrogeons sur l’œuvre, et tu nous réponds sur la science ! », ce à quoi le Prophète répondit : Certes, une petite quantité d’œuvres pies est profitable si celles-ci sont accompagnées de la connaissance de Dieu, mais beaucoup d’œuvres sont inutiles si Dieu n’est pas connu. 72
Enfin, ce dernier hadith : Le jour du Jugement dernier, Dieu ressuscitera les dévots, puis les savants, et dira : « Ô assemblée des savants ! Je n’ai déposé Ma science en vous que pour Me connaître, et non pour vous châtier. Allez, car Je vous ai pardonné ! »
Que Dieu nous accorde une fin heureuse !
Maintenant, pour ce qui concerne les récits traditionnels ( al-âthâr ) prouvant l’excellence du savoir et des vertus des savants, on pourra citer, en premier lieu, cet enseignement que ‘Alî ibn Abî Tâlib 73 donna à son disciple Kumayl : « Ô Kumayl, le savoir est plus précieux que la richesse ! Le savoir te préserve alors que c’est toi qui dois préserver tes richesses. Le savoir est maître alors que la richesse est possédée. L’argent diminue lorsqu’il est distribué, alors que le savoir grandit chez celui qui en fait profiter les autres. »
On rapporte aussi de ‘Alî cette parole : « Le savant est meilleur que celui qui jeûne, veille et lutte dans la voie de Dieu : lorsque le savant meurt, des failles apparaissent dans l’islam, qui ne peuvent être colmatées que par un autre savant lui succédant. » ‘Alî est également l’auteur de ces vers :
« Seul aux hommes de science appartient la dignité ;
Ils indiquent la voie pour ceux qui cherchent la guidée ;
La valeur de tout homme réside dans ce qui le rend meilleur ;
Les ignorants sont ennemis du savoir et de ses connaisseurs.
Alors triomphe par le savoir, tu vivras éternellement !
Les gens sont morts, mais les hommes de science vivants ! »
Abû-l-Aswad 74 disait : « Rien n’est plus précieux que le savoir : les rois ont autorité sur les gens, mais les savants ont autorité sur les rois. » D’ailleurs, Ibn ‘Abbâs raconte que Salomon, fils de David, a eu le choix entre la science, la richesse et la royauté. Il a choisi la science, et a reçu la richesse et la royauté par surcroît.
On a demandé à Ibn Mubârak 75 : « Qui sont les hommes ? – Les gens de savoir, répondit-il. – Qui sont les rois ? – Les ascètes. – Qui sont les plus vils ? – Ceux qui se servent de la religion pour leurs intérêts mondains. » Ainsi, aux yeux d’Ibn Mubârak, seuls les savants sont des hommes, car ce qui distingue ces derniers du reste des animaux, c’est le savoir. L’être humain n’est tel qu’en vertu de la noble finalité qui est la sienne. Cette noblesse ne tient ni à sa force physique – le chameau est plus fort que lui –, ni à sa taille – l’éléphant est plus grand que lui –, ni à son courage – le lion est plus courageux que lui –, ni à la quantité de nourriture qu’il peut manger – le bœuf a un estomac plus grand que le sien –, ni à ses capacités sexuelles – le plus petit des oiseaux est plus fort que lui dans ce domaine. La noble finalité de l’être humain, c’est de n’avoir été créé que pour le savoir. Au point qu’un certain savant a pu dire : « Hélas ! Qu’a gagné celui qui a perdu le savoir ? Et qu’a perdu celui qui a acquis le savoir ? » D’ailleurs, le Prophète disait dans le même sens : Celui qui a reçu le Coran, et estime qu’un autre a reçu plus que lui, aura méprisé ce que Dieu a magnifié !
Fath Mawsilî 76 a dit : « Le malade ne meurt-il pas lorsqu’on le prive de nourriture et de boisson ? – Certainement, lui a-t-on répondu. – Il en va de même pour le cœur : il meurt au bout de trois jours s’il est privé de sagesse et de savoir ! » Fath Mawsilî disait vrai. De même que la nourriture est l’aliment du corps, celui du cœur est la sagesse et le savoir qui le maintiennent en vie. Celui qui manque de savoir, son cœur est malade. De ce fait, il est inexorablement voué à mourir. Cependant, il ne s’en rend pas compte, car quand le cœur aime ce bas-monde et s’en préoccupe, il perd sa sensibilité. C’est le même phénomène qui se produit lorsque la peur éprouvée par un individu annihile la douleur sur le moment, même s’il est réellement blessé. Toutefois, lorsque la mort viendra le décharger du fardeau de cette vie, il prendra conscience de sa ruine, et en éprouvera un immense regret. Mais cela ne lui servira à rien, à l’instar de quelqu’un qui revient à lui après un état d’ivresse : c’est seulement alors qu’il prend conscience des blessures qui l’ont éventuellement atteint.
Que Dieu nous protège le jour où le voile sera levé ! Les gens sont endormis, et quand ils meurent, ils se réveillent.
Hasan Basrî 77 a dit : « L’encre des savants sera pesée avec le sang des martyrs : c’est elle qui prendra l’avantage. » 78 ‘AbdAllâh ibn Mas‘ûd 79 , pour sa part, recommandait aux fidèles : « Il vous faut acquérir le savoir avant qu’il ne disparaisse ! La mort de ceux qui transmettent le savoir signifie sa disparition. Par Celui qui détient mon âme, les hommes morts en martyrs dans la voie de Dieu, ayant vu le noble rang des savants, aimeraient être ressuscités comme tels. Certes, personne ne naît savant, mais le savoir peut s’acquérir. » Ibn ‘Abbâs a dit : « Une nuit passée à méditer sur la connaissance m’est plus chère que de veiller en adoration ! » Abû Hurayra 80 et l’imam Ahmad ibn Hanbal 81 ont dit la même chose.
Au sujet du verset coranique : Seigneur, accorde-nous des bienfaits en cette vie et des bienfaits dans l’Autre ! 82 Hasan Basrî expliquait que les bienfaits dans la vie présente sont le savoir et l’adoration, tandis que dans l’Autre, ils correspondent au Paradis. On a demandé à un sage : « Qu’est-ce qui me suivra toujours ? » Il a répondu : « Ce qui nagerait avec toi si ta barque faisait naufrage : le savoir. » Selon certains, ce sage entendait, par « naufrage », la destruction du corps avec la mort. Un autre sage disait : « Qui prend la sagesse pour monture, les gens le prennent pour guide. Qui est connu pour sa sagesse est regardé avec considération. »
L’imam Shâfi‘î 83 , quant à lui, a déclaré : « Celui à qui on attribue le savoir, même à un degré minime, se réjouit ; celui à qui on le lui dénie, s’en attriste. Telle est la noblesse de la science ! » ‘Umar ibn al-Khattâb 84 a prononcé un jour ce sermon : « Ô vous les gens ! Il vous faut acquérir le savoir ! C’est une parure de Dieu qu’Il aime. Il en revêt l’homme qui cherche un pan du savoir. Si ce dernier commet un péché, Dieu lui demandera à trois reprises de faire amende honorable pour ne pas lui retirer Sa parure, quand bien même cet homme pécherait jusqu’à la mort. » Ahnaf 85 a dit : « Peu s’en faut que les savants ne soient des seigneurs ! Et toute grandeur qui n’est point renforcée pas le savoir finira fatalement avilie ! »
Salîm ibn Abî Ja‘d 86 raconte : « Mon maître m’a acheté pour trois cents dirhams, puis m’a affranchi. Je me suis alors demandé : “De quoi vais-je vivre ?” Je me suis appliqué au savoir, et une année s’était à peine écoulée que l’émir de la ville vint me rendre visite, sans que je ne l’eusse invité ! » Zubayr ibn Abî Bakr 87 , de son côté, raconte que son père lui écrivit d’Irak. Dans sa lettre, il disait : « Il te faut acquérir le savoir, car si tu t’appauvris, il t’enrichira ; si tu t’enrichis, il t’embellira. »
On rapporte des conseils que Luqmân 88 laissa à son fils : « Ô mon fils, fréquente les savants, et écoute attentivement leurs enseignements ! Car Dieu vivifie les cœurs par la lumière de la sagesse comme il redonne vie à la terre par l’eau du ciel. » 89 Un sage a dit : « Lorsqu’un homme de savoir meurt, le poisson dans l’océan et l’oiseau dans le ciel le pleurent. Son visage a disparu mais son souvenir ne s’éteint pas. » Enfin, Zuhrî 90 soulignait que « le terme “savoir” est masculin : seuls les êtres virils l’apprécient ! » 91
Excellence de l’étude
Parmi les versets coraniques qui prouvent l’excellence de l’apprentissage, de l’étude et de l’instruction, on peut citer : Il serait bon que, de chaque groupement, un certain nombre d’hommes s’emploient à parfaire leur éducation religieuse… 92 – Demandez donc aux gens du Rappel si vous ne savez pas 93 .
Voici également quelques paroles du Prophète à ce sujet :
Quiconque se met en route pour le savoir, Dieu le guidera sur le chemin menant au Paradis . 94
Les Anges étendent leurs ailes sur celui qui recherche le savoir, par satisfaction à son égard. 95
Apprendre une partie du savoir vaut mieux pour toi qu’accomplir une centaine de prières. 96
Apprendre une partie du savoir vaut mieux pour l’homme que ce monde et ce qu’il contient . 97
Recherchez le savoir, fût-ce jusqu’en Chine ! 98
La recherche du savoir est une obligation pour tout musulman . 99
La science est un trésor dont les clés sont les questions. Interrogez, car quatre personnes en seront récompensées : celui qui interroge, le savant, l’auditeur, et celui qui les aime. 100
Il ne convient pas que l’ignorant garde le silence alors qu’il ne sait pas, ni que le savant taise ce qu’il sait. 101
On rapporte, selon Abû Dharr 102 , cette autre parole du Prophète : Assister à une séance de savoir a plus de valeur qu’une prière de mille rak`a 103 , que visiter mille malades, ou que prendre part à mille enterrements. Quand on demanda au Prophète : « Est-ce meilleur que la lecture du Coran ? », il répondit : Le Coran est-il profitable sans savoir ?
Enfin, le Prophète aurait également dit : Quiconque rencontre la mort alors qu’il étudiait pour vivifier l’islam, il n’y aura, au Paradis, qu’un seul degré entre lui et les prophètes 104 .
S’agissant maintenant des récits et propos sur l’excellence de l’étude, qui sont attribués aux Compagnons et à d’autres vertueux prédécesseurs, nous pourrons citer, en premier lieu, cette parole d’Ibn ‘Abbâs : « Je me suis humilié pour la recherche du savoir, et j’ai été honoré en étant sollicité à son sujet. » C’est ainsi qu’Ibn Abî Mulayka 105 disait d’Ibn ‘Abbâs : « Je n’ai jamais vu quelqu’un comparable à Ibn ‘Abbâs : il a le plus beau des visages et le langage le plus parfait, et lorsqu’il donne un avis, il est l’homme qui a la plus grande science. »
Ibn Mubârak a dit : « Je m’étonne de celui qui ne recherche pas le savoir : comment son âme pourrait-elle l’appeler à faire une action généreuse ? » Un sage disait : « Ma pitié n’est jamais aussi grande que pour ces deux genres de personne : quelqu’un qui étudie sans comprendre ce qu’est le savoir, et quelqu’un qui comprend ce qu’est le savoir, mais ne le recherche pas ! » Abû ad-Dardâ’ 106 a dit : « Apprendre quelque chose du savoir est plus cher à mes yeux que veiller toute une nuit en adoration. » Il recommandait aussi : « Sois savant, étudiant, ou auditeur, mais ne sois pas autre, car tu serais perdu. » ‘Atâ’ 107 , quant à lui, a dit : « Une séance d’étude pieuse permet d’effacer les traces de soixante-dix réunions de divertissements. »
‘Umar disait : « La mort de mille dévots priant toute la nuit et jeûnant toute la journée est moins lourde que la mort d’un savant averti du licite et de l’illicite que Dieu a prescrits. » L’imam Shâfi‘î affirmait dans le même sens : « La recherche du savoir est meilleure que les actes surérogatoires. » Ibn ‘Abd al-Hakam rapporte : « J’étais en compagnie de Mâlik 108 , occupé à l’apprentissage avec lui, lorsque l’heure de la prière du Zhuhr arriva. Je rangeai alors mes livres, m’apprêtant à faire la prière. Il me dit alors : “Eh toi ! Ce que tu vas faire n’est pas meilleur que ce que tu quittes, si ton intention est droite.” » Abû ad-Dardâ’ disait : « Penser que la quête du savoir n’est pas un jihâd 109 , c’est manquer de jugeote autant que d’intelligence ! »
Excellence de l’enseignement
Plusieurs versets coraniques évoquent la valeur précieuse de l’enseignement. Citons par exemple :
Qu’ils avertissent, à leur retour, leur peuple pour qu’il évite l’erreur 110 . Ce verset vise l’enseignement et la juste orientation.
Lorsque Dieu conclut une alliance avec ceux qui ont reçu le Livre : « Vous l’expliquerez aux hommes et ne le garderez pas caché ! » 111 die le Coran, comme une injonction à enseigner.
Une partie d’eux cachent la vérité alors qu’ils savent 112 . Ce verset interdit de cacher la vérité, au même titre que le témoignage, dont Dieu dit : Ne refusez pas de témoigner, car quiconque refuse pèche en son cœur ! 113 A ce propos, le Prophète a dit : Chaque fois que Dieu donne un savoir à un homme, Il scelle une alliance avec lui, comme Il l’a fait avec les prophètes en leur demandant d’expliquer la vérité et de ne point la cacher. 114
Dieu révèle encore :
Qui donc tiendrait un meilleur discours que celui qui appelle à Dieu, et fait de bonnes œuvres ? 115
Appelle donc à la voie de ton Seigneur, par la sagesse et la juste admonition 116
Il leur enseigne le Livre et la sagesse. 117
En ce qui concerne les traditions prophétiques sur le sujet, nombreuses sont celles qui mentionnent l’excellence et la nécessité de l’enseignement, consistant à transmettre le savoir et à diriger sur le droit chemin.
Ainsi, lorsque le Prophète dit à Mu‘âdh ibn Jabal 118 qu’il dépêchait au Yémen : Q ue Dieu guide par toi, ne serait-ce qu’un seul homme, est meilleur pour toi que le monde et ce qu’il contient 119 . O n rapporte également ce hadith : Celui qui apprend une partie du savoir pour l’enseigner aux gens recevra la récompense de soixante-dix Véridiques 120 . Jésus disait dans le même sens : Celui qui apprend, œuvre puis enseigne, bénéficiera d’un rang considérable au royaume des Cieux .
Le Prophète Muhammad a promis : Le jour de la Résurrection, Dieu appellera les dévots et les combattants dans Sa voie : « Entrez au Paradis ! » Les savants diront : « C’est grâce à notre savoir qu’ils ont adoré Dieu et combattu. » Dieu leur répondra alors : « Vous êtes pour Moi comme certains de Mes anges. Intercédez, vous obtiendrez et ils obtiendront Mon intercession ! » Ils intercèderont alors puis entreront au Paradis 121 . Cela ne s’applique que pour le savoir qui aura été transmis par l’enseignement, mais non pour la connaissance nécessaire qui, elle, ne s’enseigne pas.
Voici une série d’autres hadiths significatifs à ce sujet :
Dieu ne reprendra pas le savoir en le retirant à ceux à qui il a été donné, mais par la disparition des savants. Chaque fois qu’un savant mourra, son savoir disparaîtra jusqu’à ce qu’il ne reste que des chefs ignorants ; lorsqu’ils seront interrogés, ils répondront sans savoir ; ils s’égareront et égareront les autres. 122
Le jour de la Résurrection, Dieu bâillonnera avec le feu celui qui aura caché le savoir qu’il connaissait. 123
Quel don excellent qu’une parole de sagesse que tu entends, que tu gardes précieusement, et que tu apportes à ton frère musulman en la lui enseignant. Cette action équivaut à une année d’adoration. 124
Ce bas monde est maudit, comme tout chose qui s’y trouve, sauf l’invocation de Dieu et ce qui va avec, l’enseignant, et l’étudiant. 125
Dieu, Ses anges, et les habitants des Cieux et de la Terre, jusqu’à la fourmi dans son trou et le poisson dans la mer, bénissent celui qui enseigne aux gens le bien. 126
Le musulman n’est jamais plus profitable à son frère que lorsqu’il lui transmet de bonnes paroles qu’il a entendues . 127
Une parole de bien que le croyant entend, puis enseigne, et met en pratique, est meilleure pour lui qu’une année d’adoration. 128
On rapporte que le Prophète sortit un jour et vit deux assemblées de fidèles. La première invoquait Dieu, exhortant les gens à retourner à Lui. La seconde était un cercle d’enseignement sur la science sacrée. Il dit alors : Ceux-ci implorent Dieu. S’Il le veut, Il les comblera, et s’Il le veut, Il les privera. Quant à ceux-là, ils enseignent aux gens le savoir ; or, je n’ai moi-même été envoyé que pour enseigner. Le Prophète alla donc s’asseoir dans le cercle d’étude et d’enseignement. 129
Dans un autre hadith, le Prophète affirme : Le savoir et la guidance avec lesquels Dieu m’a envoyé sont comparables à une pluie abondante qui arrose la terre : une terre fertile reçoit cette eau, et produit un pâturage et une végétation en abondance ; une autre terre reçoit l’eau, la retient, et Dieu en fait profiter les gens qui en boivent, abreuvent leurs troupeaux, et arrosent leurs plantations. En revanche, d’autres endroits, arides, reçoivent l’eau sans la retenir : rien n’y pousse ! 130 Ces différents terrains symbolisent trois catégories de personnes : celles qui profitent de leur savoir, celles dont autrui bénéficie, et celles qui sont privées de tout profit.
Toujours à propos de l’enseignement, on rapporte également ces paroles du Prophète :
Lorsque le fils d’Adam meurt, toutes ses actions cessent, sauf dans trois domaines : une science dont les autres profitent, la prière d’un enfant pieux en faveur de son père, et une aumône qui perdure. 131
Celui qui indique le bien a autant de mérite que celui qui l’accomplit. 132
Aucune jalousie n’est permise, sauf dans ces deux cas : un homme qui a reçu de Dieu une sagesse par laquelle il juge, et qu’il enseigne aux gens ; et un homme qui a reçu de Dieu des biens qu’il dépense entièrement en œuvres charitables . 133
Que la miséricorde de Dieu soit sur mes successeurs ! dit un jour le Prophète. « – Qui sont tes successeurs ? lui demanda-t-on . – Ceux qui font vivre ma Tradition, et qui l’enseignent aux serviteurs de Dieu. 134
Nombreux, enfin, sont les propos, attribués aux Compagnons du Prophète ou à certaines figures pieuses qui les ont suivis, qui évoquent la vertu du savoir et de l’enseignement.
C’est ainsi que ’Umar ibn al-Khattâb disait : « Celui qui met en pratique ce qu’il dit recevra une récompense équivalente à celles de toutes les personnes qui auront mis en pratique son enseignement. » Ibn ‘Abbâs, de son côté, affirmait : « Toute chose, jusqu’au poisson dans la mer, demande pardon pour celui qui enseigne le bien aux gens. » Une personne de savoir a même dit : « La place du savant se trouve entre Dieu et Sa création. Qu’il y prenne donc garde ! »
On raconte que Sufyân Thawrî 135 se rendit à ‘Asqalan, et y séjourna quelque temps sans que personne ne l’interrogeât sur quoi que ce soit. « Qu’on me laisse quitter cette ville ! s’écria-t-il alors, car la science ici se meurt ! » Ces propos traduisent l’attachement au bienfait de l’enseignement qui préserve le savoir, et le fait perdurer.
‘Atâ’ raconte qu’il est entré un jour chez Sa‘îd ibn Musayyib 136 , le trouvant en train de pleurer. Quand ‘Atâ’ demanda à Sa‘îd pourquoi il pleurait, ce dernier lui répondit : « Personne ne me pose la moindre question ! »
Certains hommes de savoir ont pu dire : « Les savants sont les flambeaux dont la lumière illumine les époques. Chacun d’entre eux est la lanterne de son temps avec laquelle s’éclairent ses contemporains. » Hasan Basrî affirmait ainsi : « Sans les savants, les gens deviendraient semblables aux animaux ! » En effet, c’est par l’enseignement que les savants font sortir les hommes de l’animalité vers l’humanité. ‘Ikrima 137 a dit : « Ce savoir a un prix qui consiste à ce qu’on le dépose chez celui qui en prendra soin et ne le perdra pas. » Yahyâ ibn Mu‘âdh Râzî 138 , quant à lui, a dit : « Les savants sont plus cléments envers les membres de la communauté de Muhammad que le sont les pères et les mères ! – Comment ? lui demanda-t-on. – Car leurs pères et mères les préservent contre le feu de ce monde, mais les savants les préservent contre le feu de l’Enfer. »
On dit également que « le début de la science est le silence, viennent ensuite l’écoute attentive, puis la mémorisation, puis le savoir, et enfin la transmission du savoir » ; ou encore : « Enseigne ton savoir à celui qui l’ignore, et apprends auprès de celui qui connaît ce que tu ignores. Ainsi connaîtras-tu ce que tu ignorais, et tu préserveras ce que tu sais. »
Voici, pour finir, un long propos attribué à Mu‘âdh ibn Jabal concernant l’enseignement et l’apprentissage : « Apprenez le savoir ! En effet, apprendre le savoir, c’est craindre Dieu ; le rechercher, c’est adorer Dieu ; l’étudier, c’est glorifier Dieu ; s’en enquérir, c’est combattre dans la voie de Dieu ; l’enseigner à celui qui ne le connaît pas, c’est une aumône ; le dispenser à ceux qui en sont dignes, c’est se rapprocher de Dieu. Le savoir est un ami intime dans la solitude, un compagnon dans l’isolement, et un guide qui montre la religion. Il est celui qui donne la patience dans la facilité et la difficulté, qui assiste ceux qui sont seuls, et qui est proche des exilés. Le savoir illumine le chemin du Paradis. Par lui, Dieu élève des peuples qui deviennent des modèles, des maîtres et des guides dans la voie du bien. On rapporte leurs faits et gestes, on regarde attentivement leurs actions. Les Anges désirent leur compagnie, et étendent leurs ailes sur eux. Chaque plante, sèche ou fraîche, les poissons et ce qu’ils mangent dans la mer, les fauves et ce qu’ils mangent sur terre, le ciel et ses étoiles, tous demandent pardon pour eux. »
Il en est ainsi car la science vivifie les cœurs, les empêchant de sombrer dans l’aveuglement. Elle est lumière pour les yeux exposés aux ténèbres, et force pour les corps exposés à la faiblesse. Par la science, le serviteur atteint le rang des hommes pieux, s’élevant aux plus hauts degrés. Méditer sur la science revient à jeûner, l’enseigner revient à veiller. Par elle, Dieu est obéi, par elle, Il est adoré, par elle, on atteste Son unité, par elle, Il est glorifié. C’est de la science que provient le scrupule, c’est elle qui permet de maintenir unis les liens de parenté. Par la science sont connus le licite et l’illicite. Elle est le guide, et l’action la suit. La science est inspirée aux bienheureux, et les malheureux en sont privés. Nous demandons à Dieu Son assistance bienveillante !
Arguments rationnels en faveur du savoir
Ce chapitre vise à faire connaître l’excellence et la valeur précieuse du savoir. Tant que l’on n’aura pas compris ce qu’est cette excellence en soi, et ce qu’elle signifie, l’on ne saura pas si cette qualité caractérise la science ou d’autres choses. Ce serait une erreur, en effet, que d’espérer savoir si un tel est sage ou non, sans comprendre préalablement ce qu’est la sagesse dans sa réalité. Le terme « excellence » ( fadhîla ) vient de fadhl, signifiant « supériorité », qui indique le dépassement ( ziyâda ). En effet, lorsque, de deux choses semblables, l’une se distingue par un ou plusieurs éléments supplémentaires, on dira : « elle la surpasse ( fadhalahu ) ou elle a une supériorité sur elle », dès lors que ce dépassement implique une perfection dans la chose en question. Par exemple, on dit que le cheval est supérieur ( afdhal ) à l’âne dans le sens où, si tous deux sont aussi capables l’un que l’autre de porter des charges, le premier surpasse toutefois le second pour ce qui est de galoper, de prendre la fuite, et de faire la course. Le cheval est également supérieur à l’âne par la beauté physique. Cependant, on ne dirait pas de l’âne qu’il est meilleur s’il se distinguait par un kyste que n’a pas le cheval, car cet élément corporel supplémentaire représente en réalité un défaut qui n’a rien à voir avec la perfection. En effet, ce n’est pas pour lui-même qu’on recherche l’animal, mais pour ce qu’il représente et pour ses qualités.
Si tu saisis, cher Lecteur, le sens de cet exemple, tu comprendras que le savoir possède une excellence qui le place au-dessus de toutes les autres qualités, de même que le cheval possède une excellence qui le place au-dessus des autres animaux. Cependant, si la force du galop est une qualité chez le cheval, elle n’est pas une vertu absolue. En revanche, la science est une excellence en soi et de manière absolue. Elle est un attribut de perfection de Dieu, et c’est elle qui fait toute la noblesse des Anges et des Prophètes. Même la selle des chevaux a plus valeur qu’un homme stupide ! Le savoir a donc une excellence absolue, sans restriction.
Quand on parle de ce qui est précieux et désiré pour lui-même, il faut distinguer entre : ce qui est recherché sans être une fin en soi, ce qui est recherché pour lui-même, et ce qui est recherché pour lui-même sans être une fin en soi. Ce qui est recherché pour lui-même a plus de valeur, et est supérieur à que ce qui est recherché pour autre chose. Par exemple, on peut dire que les dirhams et les dinars sont recherchés sans être une fin en eux-mêmes, puisque ces pièces n’ont aucune utilité réellement. Si Dieu n’en avait fait un moyen pour pourvoir à nos besoins, ils n’auraient pas plus de valeur que de vulgaires cailloux. Ce qui est recherché pour lui-même, ce sont le bonheur dans l’Au-delà et la joie de contempler la Face de Dieu. Enfin, ce qui est recherché pour lui-même sans être une fin en soi, c’est par exemple la santé du corps. En effet, la santé est recherchée par l’homme car elle évite au corps la souffrance, elle est nécessaire pour se déplacer, ainsi, pour parvenir à ce que l’on souhaite, ainsi, que pour acquérir ce dont on a besoin.
Compte tenu de ce qui précède, si l’on considère le savoir, on verra qu’il est appréciable pour lui-même, et qu’il est donc une fin en soi. Le savoir apparaît comme un moyen d’obtenir le bonheur dans l’Au-delà, comme un intermédiaire pour se rapprocher de Dieu, car on ne saurait arriver à Lui sans la science. La chose la plus importante pour tout être humain, c’est le bonheur éternel, et la meilleure des choses sera le moyen d’y parvenir. On n’accède au bonheur éternel que par le savoir et l’action, et on ne peut agir qu’en connaissant les modalités de l’action. Par conséquent, la source du bonheur, en cette vie et dans l’Autre, c’est le savoir. Aussi est-il la meilleure des œuvres. Comment pourrait-il en être autrement puisqu’on connaît l’excellence d’une chose par la valeur des fruits qu’elle donne ? Et les fruits de la science sont la proximité du Seigneur des mondes, l’élévation au niveau des Anges pour côtoyer le Plérôme suprême ( al-mala’ al-a’lâ’ ) 139 . Tels sont les résultats du savoir qui sont recueillis dans l’Au-delà.
Envisagée par rapport à ce monde-ci, on peut voir que la science y procure honneur et dignité. C’est elle qui donne autorité aux savants sur les rois, et qui inspire naturellement le respect. On remarque ainsi même chez les Turcs les plus incultes et les Arabes les plus rustres, une certaine inclinaison à respecter leurs vieillards en raison du surcroît de savoir que ceux-ci ont acquis avec l’expérience. Même les animaux domestiques sont naturellement portés à respecter l’homme, parce qu’ils sentent qu’il est plus parfait qu’eux.
Telle est, dans son sens absolu, l’excellence propre au savoir. Comme nous l’exposerons par la suite, il existe cependant diverses sciences dont les vertus diffèrent nécessairement.
Ce que nous venons de dire fait apparaître l’excellence de l’enseignement et de l’étude : si le savoir est la meilleure des choses, l’étudier revient donc à rechercher ce qu’il y a de meilleur, tandis que l’enseignement consiste à diffuser ce qu’il y a de meilleur. Les desseins des créatures sont liés à la religion et au monde ici-bas. La religion est ordonnée en correspondance avec ce monde. Ainsi, c’est dans la vie ici-bas que l’on sème pour l’Au-delà. Elle représente le moyen par lequel l’homme peut atteindre Dieu, à condition qu’il prenne ce bas-monde comme demeure passagère utile pour l’Autre monde, et non comme un lieu fixe pensant s’y installer définitivement.
Ce sont les actions des êtres humains qui organisent les affaires de la vie terrestre. Leurs activités, travaux et productions peuvent être résumés en trois catégories :
1/ Les travaux essentiels sans lesquels le monde ne peut perdurer. Ce sont : l’agriculture pour se nourrir, le tissage pour s’habiller, la construction pour l’habitat, et la politique pour la vie en société.
2/ Les activités qui se rapportent à chacun de ces travaux fondamentaux : la métallurgie qui sert à l’agriculture, ou l’égrenage et la filature qui servent au tissage.
3/ Les activités qui complètent et perfectionnent les travaux essentiels : la mouture et la panification pour l’agriculture, ou la teinturerie et la couture pour le tissage.
On peut comparer l’ensemble de ces actions fondamentales de la vie terrestre aux parties de l’organisme humain envisagé comme un tout. Les composantes de l’individu se regroupent en trois ensembles, qui sont : les parties essentielles comme le cœur, le foie, et le cerveau ; les parties servant les premières, comme l’estomac, les veines, les nerfs, les artères, et les muscles ; les parties complémentaires comme les ongles, les doigts, et les sourcils.
Pour revenir aux productions et activités humaines, nous dirons que les plus nobles d’entre elles sont celles qui sont essentielles, la plus noble de celles-ci étant l’art du gouvernement, la « politique », qui a pour objet de rassembler, d’améliorer, et de trouver le bien commun. C’est la raison pour laquelle l’activité politique exige de celui qui en est chargé une certaine perfection que ne réclament pas les autres activités. Celui qui exerce le pouvoir temporel emploie nécessairement l’ensemble des artisans attachés à l’accomplissement des autres productions humaines.
Gouverner, c’est chercher à améliorer l’état des créatures, et les diriger vers le droit chemin qui assure leur salut en ce monde et dans l’Autre. Cette œuvre comporte quatre degrés qui sont, du plus élevé au plus bas :
1/ Les prophètes, dont l’autorité s’applique, intérieurement et extérieurement, aux gens de l’élite spirituelle et savante comme au commun des hommes.
2/ Les califes, les rois et les sultans, dont le pouvoir s’applique aux gens de l’élite spirituelle et savante comme au commun des hommes, mais seulement extérieurement.
3/ Ceux qui connaissent Dieu et Sa religion, en tant qu’héritiers des prophètes. Leur autorité ne s’applique qu’intérieurement, et seulement aux gens de l’élite spirituelle et savante. La compréhension des gens du commun n’est pas suffisamment élevée pour bénéficier des enseignements de ces savants, qui ne régentent pas la vie apparente soumise aux prescriptions, aux interdictions, et à la Loi sacrée.
4/ Les prédicateurs, dont le pouvoir s’exerce intérieurement sur les gens du commun.

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