Le taoïsme
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Description


Naturel - Simplicité - Harmonie Détachement - Frugalité - Spontanéité - Longévité



Le taoïsme ("enseignement de la Voie") est à la fois philosophie et religion chinoise. Plongeant ses racines dans la culture ancienne, ce courant se fonde sur des textes, dont le Tao te ting de Lao-Tseu, et s'exprime par des pratiques, qui influencèrent tout l'Extrême-Orient. Cette synthèse personnelle est une proposition spirituelle : elle présente l'histoire, les fondements et les principes du taoïsme. Accessible, elle s'appuie sur les notions-clés pour aborder le sujet. Vivifiante, elle propose de nombreuses citations.




  • Prologue : Un peu d'Histoire ...


  • Première partie : L'Idée de Tao


    • Tao


    • Taï-yi


    • Yin Yang


    • Taï-chi


    • Les cinq éléments


    • Wu-weï


    • Fu




  • Seconde partie : Le Sage du Tao


    • Naturel


    • Simplicité


    • Harmonie


    • Détachement


    • Frugalité


    • Spontanéité


    • Longévité




  • Epilogue : Le Tao et la vie...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 21 juillet 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782212194715
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Naturel • Simplicité • Harmonie • Détachement • Frugalité • Spontanéité • Longévité
Le taoïsme (« enseignement de la Voie ») est à la fois philosophie et religion chinoise. Plongeant ses racines dans la culture ancienne, ce courant se fonde sur des textes, dont le Tao te ting de Lao-Tseu, et s’exprime par des pratiques, qui influencèrent tout l’Extrême-Orient. Cette synthèse personnelle est une proposition spirituelle : elle présente l’histoire, les fondements et les principes du taoïsme. Accessible, elle s’appuie sur les notions-clés pour aborder le sujet. Vivifiante, elle propose de nombreuses citations.
Marc Halévy a étudié la philosophie et l’histoire des religions. Il s’est spécialisé en Kabbale et Tao-chia (Lao-Tseu et Tchouang-Tseu). Il est l’auteur de nombreux ouvrages.
Marc Halévy
Le taoïsme
Deuxième édition
Éditions Eyrolles 61, Bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
Mise en pages : Istria
Avec la collaboration d’Eva Dolowski
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre Français d’Exploitation du Droit de Copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles 2009, 2016 ISBN : 978-2-212-56547-8
Sommaire

Avant-propos : Vivre le tao
Prologue : Un peu d’histoire…
Première partie : L’idée de tao
Tao
Taï-yi
Yin et yang
Taï-chi
Les cinq éléments
Wu-weï
Fu
Seconde partie : Le sage du tao
Naturel
Simplicité
Harmonie
Détachement
Frugalité
Spontanéité
Longévité
Épilogue : le tao et la vie…
Index
Bibliographie
Glossaire
Table des matières
À Agnès Fontaine qui m’a donné l’occasion d’écrire ce livre et a ainsi permis la réalisation d’un joli rêve de papillon…
À François Cheng, aussi pour ses Cinq méditations sur la beauté.
À Anne Cheng, enfin, pour son Histoire de la pensée chinoise.
« Tout ce qui a un prix n’a pas de valeur. »
Friedrich Nietzsche
Avant-propos : Vivre le tao
Ma passion pour le taoïsme est née à la lecture d’un livre : Le Tao de la physique de Fritjof Capra paru en anglais en 1975 et traduit en français en 1985 (éditions Sand). J’entamais alors ce qui sera, pour longtemps, mon cheminement de chercheur en physique théorique… mais toujours appuyé sur des études de philosophie, en général, et de taoïsme, en particulier.
J’ai acheté ma première traduction française, par Liou Kia-Hway (préface d’Etiemble), du Tao-Té-King (NRF-Idées) très peu après, en août 1975. Elle ne m’a jamais quitté et j’ai été bien heureux de découvrir que la collection « Pléiade » des « Philosophes taoïstes » avait opté pour le même traducteur, mais dans une version assez largement revisitée.
Mon amour du Tao est né de ces deux rencontres livresques, comme furent de belles rencontres celle avec Erik Sablé ( Sagesse libertaire taoïste , Dervy, 2005), sur un plateau de télévision, ou celle avec François Jullien ( La pensée chinoise , Seuil, 2007) lors d’un colloque de trois jours à Font-Romeu, dans les Pyrénées. Mais trêve d’évocations anecdotiques…
Dire le Taoïsme… Vivre le Tao… Ce n’est pas du tout la même chose, bien sûr. Mais cela est vrai aussi pour toute doctrine philosophique et pour toute tradition spirituelle.
Dire et vivre…
Comme le rappelait Schopenhauer, il y a des philosophes et il y a des professeurs de philosophie. Comme il existe des physiciens et des fonctionnaires de la physique.
Le Tao est un fleuve qui coule. Il emporte tout avec lui. Il est fertile, bourré de bons limons. Il engendre tout, fertilise tout, contient tout, porte tout. Il est le Devenir, au sens le plus ontologique du terme. Pour vivre le Tao, il convient donc, d’abord, d’accepter et d’assumer cette impermanence qui est au cœur de la pensée asiatique.
Tout évolue. Tout change tout le temps. Le monde autour de moi. Le monde en moi. Et moi, aussi. Je n’existe pas. Ou plutôt : « je » n’existe pas. Ce « je » qui s’impose comme un filtre, comme un masque, comme un voile entre mon monde intérieur (l’ Atman , dirait-on en Inde) et mon monde extérieur (le Brahman ). Ces deux mondes ne sont pas séparés, ne sont pas distincts, ne sont pas distants. Ils forment les deux faces de cette même médaille appelée « existence ».
Vivre le Tao, c’est s’immerger totalement dans ce flux du Devenir. Il s’agit de ne plus « vouloir-être » comme le disait Schopenhauer (un des premiers philosophes a avoir étudié et compris la pensée indienne des upanishads ). Il s’agit de vouloir Devenir et même de vouloir le Devenir.
Toute la pensée occidentale, ou presque, est ancrée dans une métaphysique de l’Être, de la recherche de ce qui est immuable « derrière » les apparences changeantes. Lao-Tseu en rirait : il n’y a pas d’Être, il n’y a rien d’immuable. Tout évolue, change et se transforme sans répit. La permanence est une illusion qui ne révèle que des différences de vitesse d’évolution. Une montagne évolue si lentement par rapport à une vie humaine, qu’elle paraît, aux yeux de l’homme, inaltérable et éternelle. Mais on sait bien aujourd’hui, au travers des sciences géologiques, qu’il n’en est rien et qu’à l’échelle de quelques centaines de millions d’années, la montagne, elle aussi, est vivante.
Car le Tao, c’est la Vie. Une Vie cosmique inépuisable qui réunifie tout ce qui existe. Vivre la Vie (et pas seulement ma vie), voilà le grand défi jeté.
Dans son Zarathoustra, Nietzsche décline le chemin initiatique vers la Vie en trois temps. Le temps du Chameau qui subit la Vie par résignation. Le temps du Lion qui saccage la Vie par révolte. Et le temps de l’Enfant qui laisse la Vie pousser en lui et qui joue le jeu de la Vie sans tricher.
L’occident moderne, depuis que Galilée et Descartes lui ont fondé le paradigme de la quantité et de la domination, est resté bloqué au stade du Lion : il saccage le monde, la Nature et la Vie pour satisfaire ses caprices puérils. Et notre époque lance un cri d’alarme : si elle veut survivre, il est grandement temps que l’humanité passe du stade Lion de la révolte contre la Vie, au stade Enfant de la Vie assumée.
Assumer la Vie, la grande Vie cosmique, voilà tout l’art de vivre dans le Tao.
Il ne s’agit pas de se battre contre le monde puisque le monde c’est aussi soi. Il s’agit d’agir sans agir ( Weï wou weï en mandarin). Fatalisme ? Soumission ? Renoncement ? Abdication ? Passivité ? Que nenni ! Tout le contraire. Le Tao est un fleuve qui coule. Vouloir en remonter le courant (pour aller où ?), est aussi absurde que de tenter de rester sur place (la quête de l’Être immuable). En revanche, dès que l’on accepte et assume le courant de Vie, il est loisible d’aller en tous les lieux de l’aval. La liberté consiste à accepter et à assumer que la Vie dans laquelle nous vivons, est un vaste courant cosmique qui a un sens, une direction, une logique qui lui est propre. Se battre contre cette Vie, c’est choisir la Mort.
Au nom de l’orgueil narcissique et nombriliste de l’homme « humaniste », l’Occident a décidé de se construire contre le courant, contre la Vie et la Nature, contre le Tao. Cette aventure-là se termine sous nos yeux, sur une Terre ravagée, empoisonnée, pillée, en ruine.
Vivre le Tao, c’est vivre la Nature et la Vie. Les anciens philosophes stoïciens avaient inventé un joli mot pour ce regard-là sur l’univers : hylozoïsme. La hylé , c’est la substance universelle. Le zôon , c’est l’animal vivant. Tout ce qui existe est vivant. L’univers lui-même doit être vu comme un vaste organisme vivant où tout est dans tout, où tout est dépendant de tout, où tout est cause et effet de tout, où tout évolue avec tout. Bref : cet univers vivant et organique, c’est le Tao même.
Nous sommes là tout à l’opposé de la vision mécaniste, atomistique, analytique et réductionniste de l’Occident moderne. Le Tao est un Tout-Un. Il est un Tout parce que tout ce qui existe vient de lui et retourne à lui. Rien n’est hors de lui – il n’y a ni au-delà, ni arrière-monde, ni surnaturel. Le Tao est Tout. Mais il est aussi Un c’est-à-dire unique, unitaire, unifié ; c’est cette unité même qui fonde l’interdépendance de toutes ses parties. Le Tao est donc aussi le principe de cohérence cosmique qui est à la source de toutes les harmonies visibles et invisibles.
Cette notion d’harmonie est centrale ! L’éthique chinoise vise non pas la justice ou la vérité, mais l’harmonie et met en œuvre, pour l’atteindre, des stratégies subtiles, indirectes, floues, humbles comme l’a si bien montré François Jullien. Ainsi, faire perdre la face à quelqu’un, c’est rompre l’harmonie de la relation… Il ne s’agit pas, comme on le dit parfois, de dissimulation, d’hypocrisie, de circonvolutions, de tergiversations, etc. Il s’agit d’un art mesuré et fragile d’une harmonie interpersonnelle relevant d’une forme d’esthétique éthique qui doit être centrale et prioritaire.
La pensée taoïste a repris et forgé des outils conceptuels pour comprendre la logique cosmique, le Logos à l’œuvre par la Tao, qui fonde l’harmonie universelle.
Il y a d’abord le vieux couple indissociable du yin-yang , trop connu pour être bien connu. Il ne s’agit nullement d’une dualité, mais d’une bipolarité. Étymologiquement, le yin est l’ubac, le côté ombragé de la montagne, alors que le yang en est l’adret ensoleillé. Et l’on comprend bien qu’au fil des heures de la journée, le yin devient yang et vice-versa. Il est donc faux de parler du couple yin-yang , comme on le fait souvent en Occident, en l’assimilant aux dualités féminin-masculin, blanc-noir, passif-actif, etc.
Un autre modèle fameux utilisé, est celui des cinq « éléments » : Eau, Bois, Feu, Métal et Terre (l’Air des Grecs en est absent) qui se nourrissent et se détruisent mutuellement selon des cycles précis. La Terre mange le Métal qui mange le Bois qui mange l’Eau qui mange le Feu qui mange la Terre, etc.
Sans entrer dans le détail, notons seulement que le terme « éléments » est inapproprié pour ces cinq catégories traditionnelles, et qu’il vaudrait mieux parler de « modalités ». Le terme « éléments » sous-entendrait un atomisme, une analycité, un mécanicisme totalement étrangers à la pensée chinoise (comme à la pensée grecque présocratique, d’ailleurs).
Vivre le Tao, c’est aussi développer un art de vivre construit sur quelques vertus. Quelles sont-elles ?
Tranquillité. Bienveillance. Joie. Ce sont les trois vertus que je retiendrai ici.
Mais auparavant, il est nécessaire de bien distinguer l’éthique taoïste de l’éthique confucéenne. Ces deux piliers de la pensée chinoise viennent d’un fond commun. Certes. Mais le regard qu’ils posent est souvent très différent, voire antagoniste. L’éthique taoïste est libertaire, désaliénée, « barbare », proche de la Nature : les estampes l’indique en représentant un homme minuscule perdu au fond d’une paysage naturel grandiose. L’homme est remis à sa juste place : infime, insignifiante. L’éthique confucéenne est protocolaire, structurée, « civilisée », obsédée de Culture. L’histoire chinoise est, ainsi, ballotée dans une bipolarité forte entre ordre strict (confucéen) et désordre joyeux (taoïste).
Tranquillité…
Le mot est beau. La notion, riche. Tranquillité, sérénité, équanimité, détachement, sagesse, paix, quiétude, placidité, impassibilité… tous sont proches sans être vraiment synonymes. On retrouve, sans doute, une vertu stoïcienne qui est de ne se préoccuper que de ce dont on est maître et de cultiver l’indifférence pour tout le reste.
L’idée de tranquillité n’est pas une indifférence généralisée, un je-m’en-foutisme, une indolence si prisée par tant de jeunes occidentaux aujourd’hui. La tranquillité naît de l’acceptation et de l’assomption du Réel tel qu’il est et tel qu’il va. Ce qui peut être fait, doit être fait ; ce qui ne peut pas l’être, doit être accueilli tel quel.
Antidote colossal contre toutes les formes d’anxiété, d’angoisse, de crainte et de peur. L’idée de destin commence à poindre là le bout de son nez. Non pas un destin imposé et gravé de tous temps dans le marbre d’un déterminisme forcé ; mais bien plutôt, l’idée d’un destin tissés de possibles et d’impossibles, où les possibles s’ouvrent et demandent à être cultivés, et où les impossibles sont ce qu’ils sont et doivent être simplement contournés, évités, éludés. François Jullien en parle dans son Le détour et l’accès (Points Essais, 2010).
J’aime aussi à me rappeler qu’en hébreu, le nom de Noé donné à notre dernier fils, est Noa’h et qu’il signifie « tranquille », précisément.
Bienveillance…
Derrière l’idée de bienveillance, il y a celle de respect de l’autre, mais pas seulement car la bienveillance est cette vertu qui veille au bien de l’autre lorsqu’il se présente. Et mettons bien les point sur les i : cet autre n’est pas seulement l’autre humain. Il est tout autre. Cette mésange, ce chien, ce troupeau de moutons, ce châtaignier, ce brin d’herbe, ce ruisseau, cette montagne, cette forêt, cette pierre, ce livre, ce marteau… et cet Autre qu’il ne faut pas nommer mais qui me contient et tous les autres avec moi.
Être bienveillant, donc, c’est veiller au bien de l’autre, c’est l’accueillir tel qu’il est et non pas projeter sur lui ce que l’on est soi, ce que l’on ressent soi, ce que l’on veut pour soi, ce que l’on rêve de soi… Il s’agit donc de respecter l’autre tel qu’il est et non tel que l’on voudrait qu’il soit, ni tel que l’on croit qu’il est.
Je ne connais pas de principe éthique plus stupide que celui qui dit : « fais à autrui ce que tu voudrais qu’on te fasse », ou sa formulation symétrique : « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Cette espèce d’uniformisation, cette volonté d’universalisme sont contre-nature et nient, de fait, les différences inouïes et riches qui forment les identités des étants.
Si je suis masochiste, je jouis à être flagellé, donc, en suivant ces préceptes grotesques, je devrais me mettre à flageller tout et tous autour de moi.
Non. La bienveillance ne prône pas ces morales universalistes et uniformisantes : elle prend l’autre dans sa différence foncière et procède tout simplement en trois temps.
Primo : qu’attends-tu de moi ?
Secundo : qu’ai-je à t’offrir ?
Tertio : comment faire converger les deux ?
Et surtout… ne pas répondre à la question à la place de celui à qui elle s’adresse. La bienveillance, c’est aussi accepter que la réponse de « l’autre » à la première question : « qu’attends-tu de moi ? » puisse être : « rien ! »… ou un long silence.
Il ne faut donc surtout pas confondre « bienveillance » et « charité »…
Joie…
Spinoza est le philosophe de la joie, de la gaudium latine. Gaudeamus , criait le rituel de la messe catholique lorsqu’il parlait latin : « Réjouissons-nous ».
Cultiver la joie, c’est se rendre capable de se réjouir, se rendre capable de réjouissance. Et cela n’est pas affaire de hasard, mais de volonté, de libre volonté.
La joie se cultive donc. Elle est un certain regard sur l’existence. Elle est une manière de regarder ce qui existe en soi et autour de soi. Elle est une manière de vivre, donc, un art de vivre.
Le mot « joie » dérive du verbe « jouir » qui a donné aussi son doublet : « jouissance ». N’en déplaise aux contempteurs de la chair : la joie est ce que l’on ressent lorsqu’on jouit. Mais prenons garde à ne pas confondre joie et plaisir charnel. La joie n’est jouissance que lorsqu’elle concerne l’existence ou la vie prises comme un tout. Le plaisir est ponctuel. La joie est un état d’esprit. Un homme joyeux accueille la joie et la fait vivre en lui. Et elle, pour le remercier de cet accueil, lui illumine le regard, lui donne le sourire, lui chauffe le cœur, et lui ouvre les portes de la bienveillance, de l’alliance avec tout ce qui existe, de la résonance avec soi et le monde.
La joie est, à la fois, un état d’esprit et un art de vivre. La joie se décrète. Elle est une méthode que l’on adopte. Elle consiste, d’abord, à accepter, à assumer et à se réjouir du Réel tel qu’il est et tel qu’il va. « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », disait Leibniz ; ce qui faisait rire aux éclats les esprits soi-disant forts. Il n’y a pas de quoi rire. Le monde est ce qu’il est, comme il est ; il n’y en a pas d’autres et il se fiche comme d’une guigne des états d’âmes humains. Le monde n’est pas là pour l’homme ; c’est l’homme qui est là pour le monde.
L’homme a une raison d’être , comme tout ce qui existe ! C’est cela qui fonde la rationalité du Cosmos. Et la raison d’être de l’homme est d’être le pont entre la Vie et l’Esprit, comme l’algue bleue fut le pont entre Matière et Vie. Hors de là, point de salut. Toute vie d’homme qui n’est pas totalement consacrée à l’avènement de l’Esprit sur Terre, est une vie gâchée, inutile, perdue, sans sens ni valeur.
Spinoza ne disait rien d’autre lorsqu’il disait que la joie est la conséquence de l’accomplissement de la vocation qui habite chacun (il appelait cette vocation le conatus ). Tout homme qui, consciemment, délibérément, constamment, accomplit sa vocation d’homme, vit dans le joie permanente. Tous les autres se condamnent à la tristesse. Et cette tristesse intérieure est bien le ferment de toutes les détresses que l’on voit, et qui tentent de se fuir dans l’alcool, la drogue, le bruit, les plaisirs artificiels, le sexe, le virtuel, les sensations fortes… ou l’idéologie.
Car toute idéologie, qu’elle soit politique ou religieuse, n’est que le fantasme d’un monde « idéal » (« idéal » pour qui ?), rêvé pour éradiquer le monde réel : celui qui déteste l’herbe et la boue (parce qu’elles tachent ses jolis souliers vernis), rêve d’un monde de béton et de tarmac.
Pour terminer cet avant-propos, je voudrais replacer l’apport de la philosophie taoïste comme vision de l’humanité et de l’humain. Pour parler de l’homme et, ainsi, fonder une anthropologie, la philosophie, en général, propose trois voies distinctes : l’humanisme, l’individualisme et le personnalisme.
L’humanisme parle de l’homme en général, de façon générique. Il utilise volontiers la majuscule et disserte de l’Homme qui, alors, devient un quasi synonyme d’humanité. Il s’agit donc d’une vision collective de l’homme, soit comme espèce humaine, soit comme société humaine. Ce qui fonde l’homme, ainsi posé, c’est ce qui lui est propre face aux autres étants, en général, et aux autres vivants, en particulier.
L’individualisme s’intéresse à l’individu (l’homme particulier en tant qu’être indivise, en tant que bloc d’être). Il le voit comme porteur d’attributs fondamentaux : l’identité, la liberté, la responsabilité, la volonté et la dignité. L’individualisme, en tant qu’école philosophique, est typiquement anglo-saxon. Son héraut fut, surtout, John Locke (1632-1704). Il pose l’individu face à la société et lui enjoint de développer et de défendre son autonomie au sein de rapports soit contractuels, soit conflictuels ( Homo homini lupus ) avec l’Autre.
Le personnalisme part d’un tout autre point de vue. La personne ( per-sonna ) humaine (ou non humaine) est un masque au travers ( per ) duquel sonne ( sonna ) la voix de l’acteur qui se cache derrière lui. Cette étymologie nous vient du théâtre étrusque (inspiré du théâtre grec). L’idée centrale du personnalisme est que chacun porte en lui un destin, une vocation qu’il convient d’accomplir et qui dépasse, et de loin, autant l’individu que l’humanité. À l’individu qui dit : « je pense, je vis, je crée, j’agis », la personne rétorque : « il y a de la pensée, de la vie, de la création et de l’action en moi qu’il faut que je révèle, que j’actualise librement, du mieux possible, selon les voies de mon choix ».
Le chantre du personnalisme fut Emmanuel Mounier (1905-1950). Pierre Teilhard de Chardin (1881-1955) en fut le théologien. Politiquement, cette doctrine renvoie socialisme et libéralisme dos à dos, et opte pour la troisième voie. L’essentiel est de comprendre qu’au contraire des deux autres doctrines qui visent l’extériorité, le personnalisme vise l’intériorité et sa complète réalisation. C’est cette voie qui est celle du Tao et de la pensée taoïste.
Marc Halévy
Février 2016
Prologue : Un peu d’histoire…
Le taoïsme est le nom générique que l’Occident a donné à la philosophie du Tao-chia issue de Lao-Tseu et Tchouang-Tseu, et à la religion (avec ses pratiques magico-alchimiques) du Tao-chiao qui en a dérivé longtemps après.
Le taoïsme est la doctrine opposée au confucianisme qui fut la philosophie dominante à la cour des empereurs du Milieu.
Comme tous les mots en -isme , le taoïsme représente une étiquette que l’Occident a apposée sur un flacon contenant bien des breuvages différents, où il a rassemblé des histoires hétéroclites, des écoles et leurs ramifications, des regards spécifiques et leurs arborescences.
D’emblée, nous voici déjà confrontés au cœur de la pensée chinoise. Nous classifions, nommons, étiquetons, conceptualisons. Mais si nous grattions un petit peu, nous découvririons un enchevêtrement apparemment inextricable. La mentalité chinoise n’exprime pas ses catégories à travers des typologies ; elle leur préfère des généalogies.
Comme le tao lui-même, le taoïsme est un flux, une histoire, des généalogies de généalogies, des dynasties de penseurs et de sages, de poètes et d’ermites, de demi-dieux et d’anonymes. Comme le tao , le taoïsme est un long fleuve qui coule vers l’océan de la sagesse.
Même le terme « école » appelle une certaine vigilance car, en Occident, une « école » philosophique se définit et se détermine comme l’ensemble des tenants d’une doctrine particulière, concurrente des autres doctrines d’école. En Chine, une école est bien plus une mémoire vivante qui prend sa source dans les travaux – souvent perdus ou fragmentaires ou apocryphes – de sages semi-mythiques dont on ne sait, en fait, presque rien. La biographie objective n’est guère dans le genre ou le goût chinois.
Sans s’opposer nécessairement, deux regards s’expriment : l’école-doctrine et l’école-mémoire, les typologies et les généalogies, les biographies et les hagiographies , la structure qui classe et le fleuve qui coule.
Il est donc difficile de faire œuvre d’histoire historienne au sein de ces foisonnements chinois qui s’écoulent, se mêlent, s’enchevêtrent, s’unissent, se séparent, s’opposent et s’allient, sans logique apparente, au gré des soubresauts des dynasties et des marasmes, des règnes et des batailles, des époques et des lieux. Les verbes chinois ne se conjuguent pas. Ils expriment tous une dynamique éternelle qui ne s’exprime dans le réel qu’au seul instant présent.
Ce que nous appelons le taoïsme est de cette nature : un regard particulier et éternel, immuable et vivant, qui se porte sur le monde et les hommes et qui, ici ou là, se manifeste plus intensément, profondément, et durablement. On pourrait aussi parler de prolifération, à l’instar d’une fourmilière : parfois visible, souvent souterraine, avec quelques reines bien visibles, moult ouvrières et soldates éphémères et anonymes.
Toute l’aventure débuta « il y a bien longtemps » en des temps immémoriaux que la mémoire rend mythiques, mais que les historiens datent de cinq à six mille ans. Tout commença par un regard neuf sur le cosmos , sur la claire compréhension de celui-ci, non comme une machine créée par un ingénieur – cela sera le regard de l’Occident –, mais comme une dynamique, un flot, un flux, un mouvement dont tout est issu, dont tout procède et où tout retourne. Ce flux, c’est le tao. Tao éternel et immuable. Tao fondateur de tout, intégrateur de tout, dévoreur de tout.
Là où l’Occident a cru voir un assemblage d’atomes, selon des plans préconçus, la Chine voit un écoulement sans début ni fin, animé seulement par deux forces, deux moteurs, deux propensions qu’elle nomma yin et yang. Et dès que cette intuition originelle émergea, elle suscita une recherche et une compréhension du monde et surtout de son devenir. Car la Chine s’intéresse moins à l’espace qu’au temps, à l’être qu’au devenir.
Son premier souci, dès qu’elle eut choisi son regard fondateur, fut de chercher à deviner le devenir. Divination , donc…
À la source : le Yi-king
Depuis les mythiques Empereur Jaune et Roi Wren, la Chine ancienne reconnaissait notre cosmos comme une unité organique mue par deux forces complémentaires et opposées – le yin et le yang –, et présidée par un grand principe d’harmonie. Un livre fondateur, probablement contemporain de Moïse, expliquait, dans ce langage symbolique et obscur propre à l’Orient ancien, que tout était mutation d’où son titre célèbre : Yi-king ou Classique des Mutations .
L’idée en est simple – même si ses applications peuvent devenir très vite assez complexes. L’histoire d’une personne, d’un village, d’un royaume est un flux continu que l’on peut comprendre comme la succession de leurs divers états et des mutations qui les font passer de l’un à l’autre. La Divination revient alors à en caractériser l’état actuel et à en déduire, par des règles ésotériques et occultes, l’état suivant. Et puisque tout état est une combinaison de yin et de yang, et puisqu’une mutation se réduit toujours à la transformation d’un yin en yang, ou d’un yang en yin, il suffit de pénétrer et de maîtriser les arcanes du Yi-king pour se poser en devin. Que nous livre ce livre curieux ?
On y découvre que tout est travaillé par deux tendances, deux moteurs inséparables : le yin, représenté par un trait horizontal brisé, et le yang, figuré par un trait horizontal continu. On y découvre ensuite que les huit combinaisons possibles de trois traits superposés donnent les huit fondamentaux cosmiques, les huit forces ou formes à l’œuvre dans tout ce qui existe. On y découvre enfin que chaque situation vécue est la superposition de deux de ces huit trigrammes fondamentaux, soit un hexagramme de six traits. Il y a ainsi soixante-quatre hexagrammes, et donc autant de possibles configurations vécues.
Prédire, alors, revient à reconnaître lesquels des six traits yin ou yang de l’hexagramme représentant l’état actuel du sujet vont muter, et transformer les yin mutants en yang, et les yang mutants en yin, pour connaître l’état vers lequel le sujet évolue.
De là naquirent des pratiques oraculaires qui n’ont rien perdu de leur acuité et dont je dirai un mot au paragraphe suivant. Mais revenons au Yi-king …
Ce livre vénérable fournit un outil de réflexion d’une grande élégance à la fois par son esthétique et sa grande simplicité… apparente.
À titre d’illustration, on trouvera ci-après les huit trigrammes de base et leur signification.

QIAN

Le ciel

KUN

La terre

ZHEN

Le tonnerre

XUN

Le vent

LI

Le feu

KAN

L’eau

GEN

La montagne

DUI

La brume
Entre parenthèses, quatre de ces huit trigrammes – ceux représentant les quatre éléments (eau, terre, feu, air) – entourent le Taï-chi (le symbole circulaire bien connu du yin et yang emmêlés dont nous parlerons plus loin) sur le drapeau national de la Corée du Sud.
Les huit trigrammes présentés dans le tableau ci-dessus ne doivent pas être pris au premier degré comme la représentation de l’objet physique dont ils portent le nom. Il faut plutôt les lire comme le principe abstrait dont cet objet physique n’est que le symbole. Ainsi le ciel, trigramme yang pur, pourrait-il signifier, dans la symbolique occidentale, la force créatrice et virile qui féconde tout ce qui existe, l’élan ou le désir cosmiques. La terre, son pendant yin pur, symbolise le réceptacle, le terreau fertile, la matrice féconde. Le ciel, dans la symbolique chinoise, est le cercle alors que la terre est le carré : on les retrouve ensemble figurés comme un cercle plein percé, en son centre, d’un petit carré. C’est ainsi que se présentaient les pièces de monnaies anciennes, les taels.
Pour lire un trigramme, il faut promener le regard et l’esprit de bas en haut. Le tonnerre est d’abord yang et, ensuite, deux fois yin ; il symbolise la fécondation, l’éclair de la force fécondante qui fonce vers la matrice féconde pour s’y réaliser. Son symétrique, la brume, part de la terre et monte vers le ciel par une élévation lente qui est spiritualisation. Le vent se lève : une force initiale se change en masse d’air et de nues qui avancent ; il est action. Face au vent, la montagne résiste, elle s’ancre dans deux yin pour s’élever vers du yang : elle est résistance.
Le feu, enfin, emprisonne du yin entre deux yang comme se consume le bois entre braise et flamme ; le feu symboliserait alors la passion qui brûle l’homme vers le bas et vers le haut. Face au feu, l’eau offre un yang de force : le torrent déchaîné, enfermé entre deux yin de passivité : l’eau dormante ; elle pointe vers la vertu.
L’état du sujet – homme, village ou royaume – est symbolisé par un hexagramme qui est la superposition de deux trigrammes. Celui du bas (le premier à devoir être lu) symbolise le « bas » de l’être, son état physique, matériel, corporel, charnel ; alors que le second, au-dessus de lui, indique le « haut » de l’être : son état psychique, spirituel, mental, affectif. Voyons en quelques mots comment cela fonctionne dans la pratique…
Une méthode oraculaire
Le Yi-king ou « Classique des mutations » est le plus vieil ouvrage chinois connu. Il était, à l’origine, la recension des pratiques d’interprétation oraculaire des craquelures lues sur les carapaces ventrales de tortue après traitement au feu. Par la suite, les carapaces de tortues furent remplacées par des baguettes de bois que l’on tirait au sort, puis, enfin, par des pièces de monnaie que l’on jette en l’air.
Aujourd’hui encore, le Yi-king reste un livre précieux, qui permet, s’il est utilisé convenablement, d’aider chacun à répondre à la question qui le préoccupe : qu’elle soit personnelle ou professionnelle, peu importe. Il convient cependant d’accorder un grand soin à la rédaction de cette question afin que celle-ci corresponde au plus près à l’état d’esprit et de cœur de celui qui la pose. Cette formulation est le préalable indispensable au processus de tirage.
Le principe de ce processus oraculaire est simple : en jetant six fois de suite trois pièces de monnaie (idéalement des taels, bien sûr) et en totalisant les « piles » (d’une valeur de 2) et les « faces » (d’une valeur de 3), on obtient l’hexagramme correspondant à la réponse à la question posée . L’hexagramme est composé d’une suite (empilée de bas en haut, comme se construit une maison) de six traits parmi quatre traits possibles : le vieux yin (mutable, d’une valeur de 6 soit trois « piles »), le vieux yang (mutable, d’une valeur de 7 soit deux « piles » et un « face »), le jeune yin (fixe, d’une valeur de 8 soit un « pile » et deux « faces ») et le jeune yang (fixe, d’une valeur de 9 soit trois « faces »).
À la fin du tirage, on aura deux hexagrammes : celui qui a été tiré, et celui que l’on obtient en transformant tous les yin et yang vieux et mutables en leur contraire. Chacun de ces deux hexagrammes correspond à l’une des figures répertoriées, numérotées et commentées dans le Yi-king auquel il convient de se reporter pour connaître les textes des oracles. L’hexagramme obtenu donne l’oracle de base et l’hexagramme muté indique, par les lignes transformées, les possibles évolutions qui se dessinent.
Vient alors la phase la plus délicate, mais la plus intéressante du tirage oraculaire : l’interprétation qu’en donne le Yi-king 1 .
En effet, ces textes sont plus que sibyllins et ne prennent sens que dans la pensée de celui qui les décrypte. Il s’agit de trouver la réponse à la question posée préalablement à travers l’interprétation des oracles liés aux hexagrammes, et de faire fonctionner à plein toutes ses ressources mentales en matière d’associations d’idées, d’herméneutique poétique, de sensibilité symbolique, de résonances métaphoriques, etc.
En bref, on peut considérer que le Yi-king offre une puissante méthode de stimulation créative qui force le joueur, par l’ésotérisme de ces oracles, à mobiliser toutes ses forces imaginatives pour trouver la réponse à sa propre question. Au-delà, on peut croire, ou pas, que le tirage n’est pas le fait du hasard, mais l’effet d’une réelle résonance entre la personne et le cosmos qui lui parlerait pour lui souffler la voie.
Mais poursuivons notre périple sur le fleuve taoïsme : nous sortons à présent des brumes originelles, la divination cède le pas à la méditation, l’oracle devient pensée. Enfin Lao-Tseu vint.
Lao-Tseu
On sait peu de chose du fondateur du taoïsme philosophique. Selon la légende, sa mère l’aurait conçu à la vue d’un Dragon (symbole de connaissance et de sagesse) et l’aurait porté dans son ventre pendant quatre-vingt-un ans (le Tao Te King comprend d’ailleurs quatre-vingt-un chapitres). Il serait alors venu au monde avec de longs cheveux blancs et les longues oreilles pendantes qui caractérisent les grands sages.
Lao-Tseu (« Vieux Maître », « Vieil Enfant » ou « Maître Lao ») fut un lettré, archiviste à la cour du Roi des Zhou. Vers la fin de sa vie, poussé à partir à cause de troubles politiques et guerriers ou sous le coup d’une disgrâce, le vieux sage quitta la cour, monté sur son buffle, pour rejoindre les montagnes. Le gardien de la passe lui aurait alors demandé de ne pas partir sans laisser une trace de sa sagesse. C’est ainsi, dit-on, que Lao-Tseu rédigea son livre le Tao Te King (« Classique du Tao et de la Vertu »).
Pour les historiens, la tâche est fastidieuse car on a peu de traces écrites de l’enseignement de Lao-Tseu, en dehors des quelques allusions qu’on peut trouver dans les écrits de son disciple Tchouang-Tseu. Il aurait vraisemblablement vécu durant le miraculeux VI e siècle avant l’ère vulgaire, contemporain des philosophes présocratiques en Grèce, du Bouddha (Siddhârta Gautama Sâkyamuni) et des rédacteurs des Upanishads en Inde, de Zoroastre en Perse et des grands Prophètes bibliques en terre d’Israël. Il est cependant d’autres historiens pour situer Lao-Tseu au IV e siècle, voire au II e siècle avant l’ère vulgaire.
De même, la question des parties du Tao Te King réellement rédigées par Lao-Tseu reste ouverte car il est attesté que ce livre vénérable a été rédigé en plusieurs fois, par des contributeurs différents.
Le Tao Te King , seul écrit de Lao-Tseu, est un livre étrange. Il possède 81 chapitres dont bien plus de la moitié ne sont probablement pas de la main de Lao-Tseu. Il est écrit en mandarin antique et affectionne une rédaction compacte, dense, économe d’idéogrammes ce qui en rend la lecture difficile et le sens obscur. On pourrait probablement dire que le pendant occidental du Tao Te King de Lao-Tseu serait les Fragments d’Héraclite d’Éphèse, lui aussi surnommé « l’obscur ». Il existe de très nombreuses traductions françaises du Tao Te King (un aperçu de cette longue liste est donné dans la bibliographie, en annexe). Il suffit de comparer entre elles ces diverses traductions pour comprendre qu’il est bien difficile de trouver LE sens « réel » du texte. Cela condamne chacun à devoir chercher SON sens, forcément très subjectif. Ce qu’aurait « réellement » voulu signifier Lao-Tseu importe au fond très peu. Ce qui importe, c’est la densité de signifiant qu’il offre.
J’étudie ce texte depuis 1974 et je n’en suis pas rassasié : chaque lecture apporte ses nouveaux éclairages, ses nouvelles interprétations, ses nouvelles ouvertures. Il est, comme le Talmud, un « océan infini » de sens et de sagesse qu’il faut décrypter avec patience et passion.
Tous les chapitres du présent livre, qui ne s’en prétend ni une glose, ni une herméneutique, se nourrissent du Tao Te King . Inutile donc, ici, d’en dévoiler le contenu. Il est cependant utile de dire que ce livre vénérable est le cœur de tout le mouvement taoïste. Et, par la suite, nous le verrons, de tous les mouvements Ch’an et Zen.
Le taoïsme est né, dans sa version philosophique (Tao-chia) avec Lao-Tseu, puis Tchouang-Tseu, Lie-Tseu et bien d’autres. Quelques siècles plus tard, une partie de ce vaste mouvement philosophique se transforma et devint une religion (Tao-chiao) magico-alchimiste avec son clergé, ses rites, ses prières, ses protocoles, ses moines et ses doctrines. Cela suffit donc à montrer que les héritiers de Lao-Tseu furent très nombreux et reprirent son message sous diverses formes et divers éclairages. Mais ce que pensait réellement Lao-Tseu nous échappe même si ses écrits nous donnent une trame de fond parfaitement claire.
Bizarrement, mais comme souvent, on connaît mieux Lao-Tseu et sa pensée au travers de ce qu’en dirent ses ennemis. Il est, en effet, admis par tous que le courant philosophique taoïste (le Tao-chia) que symbolisent Lao-Tseu et Tchouang-Tseu est à l’exact opposé du courant que symbolise le personnage de Confucius (Kong Fu Tseu) dont le nom fut latinisé par les Jésuites. Ce point mérite d’être développé.
Taoïsme et confucianisme
Il y a l’homme. Il y a la nature. Contrairement à l’Occident qui place les deux termes de ce face à face en opposition, en relation de dominant à dominé, la pensée chinoise, essentiellement moniste , sait mettre l’homme dans la nature, entre ciel et terre. Comment l’homme doit-il donc régler son existence pour être en harmonie avec la nature ? En suivant le cours chaotique et naturel des choses de la terre, clament les taoïstes. En s’inspirant des règles strictes et rigoureuses du ciel, rétorquent les confucianistes. Ici et maintenant , prônent les taoïstes. Dans l’infini et l’éternel, répondent les confucianistes.
Le problème de fond est, on l’a vu, de vivre son existence en harmonie avec la Nature , seule voie de joie et de bonheur. Mais la Nature offre deux visages selon que l’on regarde alentour ou que l’on scrute le firmament. En effet, la vie sur terre n’est que tumulte et foisonnement, diversité et profusion, chaos et prolifération, alors que les astres du ciel donnent une image de régularité quasi géométrique. Alors, que suivre ? L’exemple de la terre ou celui du ciel ?
Le taoïsme opte clairement pour le tumulte anarchique de la terre : vivre heureux, c’est couler sa vie comme coule l’eau d’un torrent vers « l’Esprit de la Vallée ». Il suffit, pour comprendre ce large et profond regard taoïste sur le monde, d’admirer ces superbes dessins à l’encre où l’on voit montagnes chaotiques et brumes incertaines, arbres tortueux et torrents sauvages, et dont l’homme est presque absent, hors un tout petit personnage perdu comme un détail insignifiant.
Le confucianisme, quant à lui, prend exemple sur l’ ordre céleste et y calque un ordre humain dont l’Empereur est le soleil central et où tout se déroule selon les cycles et rites prescrits jusque dans leurs moindres détails. La règle protocolaire ordonne toute l’existence de façon intemporelle et immuable.
On comprend vite que taoïsme et confucianisme s’opposent radicalement. On comprend aussi pourquoi les écrits taoïstes se moquent si allègrement de Confucius, décrit comme un cancre disciple de Lao-Tseu. Mais la question centrale posée par ces deux écoles n’a rien perdu de son acuité et de son actualité. D’autant plus que la physique la plus récente – en particulier l’astrophysique – a clairement démontré que le ciel était en réalité tout sauf ce modèle de régularité, de rigueur, de périodicité tel qu’on l’a longtemps cru : l’empire céleste, on le sait à présent, est au moins aussi chaotique et frénétique que l’est l’empire terrestre. Cela donnerait plutôt raison à l’ anarchisme taoïste et tort au rigorisme confucéen.
C’est lorsque le confucianisme fut érigé en religion d’État et la philosophie taoïste bannie, qu’apparut la « religion » taoïste connue sous le nom de Tao-chiao. Il faudra, un peu plus loin, en dire quelques mots. Mais, en attendant, le délicieux personnage de Tchouang-Tseu permet de mieux comprendre pourquoi le taoïsme a souvent – sinon toujours – été une épine dans le pied des pouvoirs en place. Tchouang-Tseu : le cynique , le libertaire , l’anarchiste. S’il fallait une comparaison grecque, Tchouang-Tseu pourrait être notre Diogène, assis dans son tonneau, accompagné de son chien (dont le mot grec a donné « cynique » en français). Diogène qui, voyant un gosse boire à même les mains, brisa son écuelle désormais perçue comme superflue. Ce Diogène qui répondit à l’empereur Alexandre, qui disait l’admirer et voulait le récompenser, qu’il lui ferait moins d’ombre en s’ôtant de son soleil.
Tchouang-Tseu
Tchouang-Tseu est le second philosophe taoïste, juste derrière son maître à penser Lao-Tseu. On n’a de lui qu’un livre – mais quel livre ! – qui porte son nom : le Tchouang-Tseu en trente-trois chapitres, livre plus radical, plus libertaire , plus anarchiste encore que celui de Lao-Tseu. Alors que le Tao Te King manie l’abstraction et la métaphysique , le Tchouang-Tseu s’ancre plus volontiers – mais avec autant de profondeur – dans l’allégorie, la parabole ou la petite histoire.
Tchouang-Tseu aurait vécu, dit-on, au IV e siècle avant l’ère vulgaire. On ne sait rien ou presque de sa vie. S’il fallait le qualifier, on dirait de lui qu’il était mystique , individualiste, anarchiste. Sans nul doute, Tchouang-Tseu, encore plus que Lao-Tseu, sera l’influence principale des écoles Ch’an qui donneront le Zen quelques siècles plus tard, au Japon.
Profitons-en pour clairement réaffirmer que ce que l’Occident appelle à tort le « bouddhisme zen » est infiniment plus taoïste que bouddhiste. Il me semble utile de rappeler que le zen est un avatar bien vivant du Tao-chia vaguement saupoudré d’un peu de karma et de Bodhidharma empruntés au Grand Véhicule (mahayana) bouddhiste. Mais son fonds et le fonds de son fonds sont intimement chinois.
Voici un petit extrait célèbre du Tchouang-Tseu qui donne un avant-goût du personnage…
Alors que Tchouang-Tseu pêchait à la ligne dans la rivière de P’ou, le Roi de Tch’ou envoya deux de ses grands officiers pour lui faire des avances.
Les deux officiers : « Notre Prince désirerait vous confier la charge de son territoire. »
Tchouang-Tseu : « J’ai entendu dire qu’il y a à Tch’ou une tortue sacrée morte depuis trois mille ans. Votre Roi conserve sa carapace dans un panier enveloppé d’un linge, dans le haut du temple de ses ancêtres. Dites-moi si cette tortue aurait préféré vivre en traînant sa queue dans la boue ? »
Les deux officiers ; « Elle aurait préféré vivre en traînant sa queue dans la boue. »
Tchouang-Tseu : « Allez-vous-en ! Je préfère moi aussi traîner ma queue dans la boue. »
Dans cette petite fable, Tchouang-Tseu fait preuve d’une liberté et d’un détachement qui interpellent notre époque, pétrie de conformismes et assoiffée d’argent et de pouvoirs.
De Tchouang-Tseu, il faut aussi retenir ces paradoxes logiques qui deviendront, plus tard, les koans de l’école Rinzaï face à la méditation assise en zazen de l’école Soto. Savourons-en quelques-uns, tous extraits du chapitre XXXIII :
Les œufs possèdent des plumes. Le chien peut devenir mouton. Le feu ne chauffe pas. L’œil ne voit pas. L’ombre de l’oiseau qui vole ne bouge jamais. Le chiot n’est pas un chien. Un cheval jaune plus un bœuf noir font trois. Un chien blanc est noir.
Ce genre d’aphorismes ne relève pas du surréalisme, mais bien d’une mise en cause de la logique commune et de ses prémisses aristotéliciennes. « L’œil ne voit pas » est typique : en effet, ce n’est pas l’œil qui « voit », mais le cerveau qui décrypte les signaux électriques véhiculés par le nerf optique, les interprète au regard de ses grilles de lecture et les « comprend » par comparaison avec des signaux antérieurs similaires stockés dans sa mémoire. Ce n’est donc pas l’œil qui voit. Ni d’un point de vue physiologique. Ni surtout d’un point de vue philosophique ou épistémologique car, de fait, nous ne voyons que ce que nous pouvons ou souhaitons voir. L’œil du marteau ne voit que des clous, ai-je coutume de dire. Ce n’est nullement la réalité « réelle » que nous « voyons », mais seulement ce que notre regard y sélectionne, choisit, en extrait, et extrapole. La couleur « rouge » n’existe pas. Ce que nous « voyons » rouge n’est que l’interprétation colorisée d’une certaine fréquence de vibration d’une onde électromagnétique appelée « lumière ». Le rouge n’existe pas plus, dans le réel, que le jaune ou le bleu. « Circulez, il n’y a rien à voir ! », aurait sans doute ajouté ce diable de Tchouang-Tseu, volontiers facétieux et populaire dans son langage.
On a dit de Tchouang-Tseu que c’était un sceptique, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire quelqu’un qui pense que rien n’est pensable, que la vérité est inatteignable parce qu’elle n’existe pas, que l’intelligence humaine est aveugle et sourde à l’essentiel, que « Tout est vanité » comme en écho au Kohelet-Ecclésiaste biblique. L’homme vit dans le phénomène sans accès possible au noumène. Il y a derrière ce scepticisme comme un apophatisme qui s’ignore : du réel, on ne peut rien dire sinon ce qu’il n’est pas.
Tchouang-Tseu ne clôt pas le Tao-chia, même s’il parfait l’œuvre métaphysique de Lao-Tseu en lui offrant son pendant allégorique. En somme, Lao-Tseu parle au cerveau gauche alors que Tchouang-Tseu parle au cerveau droit. La boucle est bouclée, mais tout n’est pas dit. Lie-Tseu reprendra ces enseignements et les développera autour d’une idée centrale : le vide…
Lie-Tseu
Lie-Tseu est lui aussi l’auteur d’un seul livre : « Le Vrai Classique du Vide Parfait »… Tout un programme. On ne sait rien de lui. Certains historiens en viennent même à nier son existence et à attribuer son œuvre à Tchouang-Tseu lui-même. La seule donnée historique le concernant est la parution officielle de ce célèbre livre en 732 de l’ère vulgaire, près de 1 000 ans après sa rédaction supposée. On retrouve dans cet écrit les deux veines taoïstes : celle métaphysique de Lao-Tseu et celle allégorique de Tchouang-Tseu. Elles s’y mêlent en de merveilleux ramages tissés à ces deux navettes aux fils d’or.
La grande idée de Lie-Tseu, c’est celle de vide. Mais dans son esprit, le vide n’est pas le néant, le non-être ou le « rien ». Il s’agit d’une notion bien plus proche du non-agir dont nous aurons à reparler longuement. Le vide de Lie-Tseu s’apparente à l’idée de vacuité telle que la connaît un certain bouddhisme. Il s’agit plutôt d’une absence de contrainte factice, de projection fantasmagorique, de limites d’apparence et d’encombrement, une tendance à la plus grande simplicité et à la frugalité maximales ainsi que Lie-Tseu décrit lui-même sa propre existence. En ce sens, Lie Tseu est moderne à nous qui sommes entrés, de plain-pied, dans une ère mue par une logique de pénurie généralisée. Faire le vide, c’est se désencombrer la vie, la vider de tous ses superflus, de toutes ses frivolités et fébrilités. Apologie d’une sérénité simple et naturelle, donc.
À la suite de Lie-Tseu, le mouvement du Tao-chia prolifère dans les espaces philosophiques ; il explore, questionne, éprouve, va au bout des logiques et alogiques qu’il suscite. Mais, toujours, le taoïsme revient au réel, au concret, à la vie vécue. La terre ne cesse de le rappeler lorsqu’il va s’égarer dans le ciel trop vaste. Le taoïsme est avant tout un mode de vie, une pratique, une ascèse , une praxis solidement ancrée dans ce réel. Il s’agit de se construire d’abord une joie de vivre. Et qui mieux que le poète, peut en chanter les plaisirs et les joies, les douleurs et les souffrances.
La culture chinoise, dans toutes ses dimensions, est imprégnée de poésie. Si intimement liée à la calligraphie et au dessin à l’encre et au pinceau, la poésie chinoise développe une sorte d’art total. La poésie taoïste est sobre, frugale, elliptique. Les Haïkus japonais – qui sont des petits poèmes extrêmement brefs visant à dire l’évanescence des choses – lui doivent beaucoup. Les poètes taoïstes furent très nombreux. Parmi eux, il en est un qui chante l’ivresse : Li Po.
Li Po et l’ivresse
Souvent, on rencontre de petites statuettes ou figurines de « bouddhas » hilares et gras, aux longues oreilles et au crâne chauve, vêtus d’une robe monacale dépenaillée. Il ne s’agit aucunement de « bouddhas », mais de moines taoïstes errants qui parcouraient les chemins de campagne en Chine ancienne, riant de tout et se gaussant de tous, armés d’ironie tantôt grossière, tantôt subtile.
Poète, philosophe et ripailleur, Li Po était de ceux-là. Traînant sa sagesse d’auberges en bordels à l’instar d’un Silène, précepteur ivrogne et divin de Dionysos. De son vrai nom, il s’appelait Li-Taï-Pé. Depuis mille ans, ses poèmes ornent la bibliothèque des lettrés autant que le mur des paysans.
La vie est comme un éclair fugitif ; Son éclat dure à peine le temps d’être aperçu. Si le ciel et la terre sont immuables, Que le changement est rapide sur le visage de chacun de nous !
Ô vous, qui êtes en face du vin et qui hésitez à boire, Pour prendre le plaisir, dites-moi, je vous prie, qui vous attendez ?
Ce poème est caractéristique. On y retrouve des accents de Ronsard ou de Villon. Mais aussi du « Carpe diem » à la Rabelais, ou encore de l’ ici et maintenant zen.
Il fait aussi penser aux quatrains d’un Omar Khayyâm, entre vin et divin.
Personnage truculent, Li Po ne cesse de vanter l’ivresse. Cependant il ne s’agit pas de l’ivresse vineuse et ivrogne, mais plutôt de l’ivresse mystique , de cette extase que vit l’homme sorti de lui-même pour plonger dans le tao cosmique, d’une ivresse océanique, dirait-on, au risque de plagier Freud. L’ivresse de Li Po est donc extatique, fusion totale et joyeuse avec le réel ici et maintenant . Non plus penser le tao, mais le vivre radicalement, totalement, intensément.
Comme dans toutes les traditions spirituelles, face à cette mystique de l’ extase individuelle, émerge peu à peu la tentation religieuse de traduire l’ extase en dogmes, de passer de l’indi

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