Melan et christianisme. Fondement de la tradition fang
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Description

Explorant les fondements de la religion traditionnelle fang, les auteurs donnent un exposé de l'ultime rencontre avec le défunt Nguema Mendome, maître initiateur du rite initiatique Melan. Au point de vue théologique, celui-ci partage avec le christianisme un nombre important de valeurs morales fondamentales. La foi catholique serait un accomplissement de la tradition fang. Cette thèse est justifiée par la croyance en un Dieu unique, la problématique de la vénération des saints en rapport avec la figure de l'Ancêtre, la famille comme valeur fondamentale, la pratique de la confession...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 février 2011
Nombre de lectures 126
EAN13 9782296456624
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

M ELAN ET C HRISTIANISME
N. NGWA NGUEMA & S.-P. MVONE-NDONG


M ELAN ET C HRISTIANISME
Fondement de la tradition fang
Les auteurs dédient cet ouvrage
au Pr François OWONO NGUEMA
pour ses multiples implications dans leur effort de recherche.


© L’H armattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54331-7
EAN : 9782296543317

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Avant-propos
La préoccupation des auteurs du présent ouvrage consiste dans la volonté d’amener les pasteurs à mieux présenter le Christ aux peuples d’Afrique. L’échec de la première évangélisation serait donc le fait d’une catéchèse qui ignorait la portée des imaginaires autochtones. Il aurait été judicieux de prendre en compte les préoccupations religieuses de l’homme fang avant de lui présenter l’Évangile. Celui-ci est en quête de l’immortalité et, pour lui, la mort de Jésus-Christ, le Fils de Dieu est un scandale. Les Fang éprouvent de l’aversion pour la trahison et la mort d’un Jésus-Christ comme victime d’une trahison orchestrée par un de ses disciples est une chose insoutenable. Ndong Ndoutoume écrit : « Malédiction ! Inimaginable ! Obame Andome ! Cette histoire est une souillure, c’est la plus grosse souillure qui ne m’ait jamais éclaboussée ! Par Evine Ekang ! Le fils de Dieu ! Que le peuple d’Engong n’entende jamais pareille infamie ! À qui appartient les oreilles qui sont sur ma tête ! À moi ? De retour à Engong je me le ferai purifier » {1} Dans ce passage Engouang Ondo refuse de participer de près ou de loin à un crime, il ne peut laisser ses frères se convertir à cette religion importée.
Ce qui est donc en cause, ce n’est pas l’Évangile, mais l’évangélisateur. Il est considéré comme étant le porte-parole d’une civilisation sans éthique : « les Blancs ignorent la palabre qui nous permet de disséquer un différend donné pour lui trouver une solution juste. Ils regardent d’abord du côté de leurs intérêts matériels avant toute discussion sur un problème posé. Leur mentalité subjuguée par l’âpreté du gain conçoit difficilement la primauté du spirituel sur le matériel, la souveraineté de l’esprit sur la matière ». Il faut bien comprendre que l’Église n’est pas le seul responsable de la destruction des cultures africaines en général.
Lorsqu’on parle de l’effondrement des fondements de la société traditionnelle africaine, les « intellectuelles » désignent souvent un coupable : l’Église. Dans nos entretiens avec certains tenants de cette thèse, il nous est arrivé de constater que, très souvent, ils ignoraient l’histoire coloniale. Historiquement, les Fang sont victimes d’une conspiration ourdie par l’administration coloniale avec la collaboration des populations autochtones pratiquant la vision initiatique du bwiti (Ndende). C’est l’instrumentalisation des pratiques religieuses gabonaises par le colonisateur qui est à l’origine de la destruction du rite initiatique qui est l’objet de la présente étude {2} .
Certes, le silence de l’Église interpelle, mais il convient de ne pas innocenter le vrai coupable qui, lui, avait des ambitions très prononcées : assimiler les Africains. On pense que l’Église avait diabolisé les cultures africaines en les identifiant comme fétichistes. Dans ce contexte, l’Église serait à l’origine de la disparition de certaines pratiques des religions dites traditionnelles. Le rite initiatique Melan serait ainsi victime d’une ambition théologique dont la finalité serait d’affaiblir et d’assimiler le Fang.
Cependant, nous nous devons à la vérité de rappeler que celui qui ordonna une razzia contre le Melan, c’était l’administration coloniale et non l’Église. En 1957, le terrible féticheur de nationalité Tsogo sillonnait les villages fang à la recherche des crânes.
Le présent ouvrage nous invite à méditer notre identité, il manifeste ainsi un besoin d’affirmation de la personnalité culturelle du Fang. Le lecteur découvre qu’il s’agit d’une interpellation qui somme l’Africain à vivre selon ses propres valeurs. Chacun doit sortir de la léthargie pour son auto détermination dans la mesure où l’Africain, notamment le Fang doit s’interdire un réveil qui l’oblige à vivre l’histoire des autres, selon les valeurs des autres.
Ce texte laisse percevoir la manifestation de la conscience fang en tant que requête de sa libération dans un contexte sociopolitique qui menace son existence et celle de sa culture. On peut même dire que ce texte est une interpellation qui reste conforme à la pensée de S. Spero Adotevi, l’un des pourfendeurs de la Négritude. Il suffit, en fait, de changer le terme noir dans le texte suivant pour le remplacer par celui de Fang afin de comprendre l’enjeu idéologique du texte que nous avons sous la main. Stanislas Adotevi avait en effet écrit dans Négrologue et Négritude :
Identité et Histoire sont solidaires. Pour faire l’histoire, il faut être soi pour soi. Il faut à l’Histoire un sujet historique. Or le Nègre, dans son histoire, n’a été jusqu’ici qu’objet. Son identité, c’est sa non-identification historique. Dès lors, si pour un Noir, se retrouver c’est découvrir l’histoire des autres, la seule possibilité qu’il ait d’être soi pour soi, d’acquérir son identité, réside dans la nécessité de produire les moyens de sa propre histoire. Puisque le Nègre ne peut concevoir d’identité qu’à travers la négation historique de sa race, la possession de soi par soi qu’il recherche sans la « particularité » doit le pousser à vouloir une action qui mette fin au système historique qui l’a situé hors de l’histoire. La reconnaissance de l’identité noire passe nécessairement par la réappropriation pratique de son essence d’homme ; et naturellement la destruction du système qui l’a nié en tant qu’homme {3} .
Ce qu’il y a dans cette longue citation, c’est une invitation faite au Fang devenu chrétien à développer et à cultiver le sentiment de responsabilité en vue d’une profonde maîtrise de sa destinée. Prêtre et philosophe, les auteurs montrent qu’il est nécessaire aujourd’hui de développer un dialogue – de façon permanente – entre la foi chrétienne et la culture du monde traditionnel. L’objet d’une telle entreprise consiste dans la volonté de dépasser des conflits, des tensions et des possibles divergences qui doivent être réconciliés pour le renouvellement de la vie sociale, politique et du chrétien gabonais.
Montrant la proximité, sinon l’identité des valeurs de la religion traditionnelle fang avec celles du christianisme, les auteurs attestent que le rejet du patrimoine culturel fang par les missionnaires était une erreur monumentale. Ils invitent les pasteurs, les hommes politiques et les universitaires à prendre conscience qu’il est aujourd’hui nécessaire de redonner à la culture sa vraie valeur, son vrai sens et la place qui lui revient dans la vie des hommes.
Tel est l’enseignement du pape Jean-Paul II qui, conformément à Vatican II, invitait les Africains à œuvrer pour la valorisation de leur patrimoine culturel. C’est seulement dans une telle dynamique de la recherche que l’Église du Christ qui est au Gabon sera capable de présenter le Christ comme le transformateur de sa culture. Si ce type de travaux ne se généralise pas dans l’Église du Gabon, il sera sans doute difficile de faire en sorte que le discours des pasteurs arrive à présenter Christ comme opérateur de quelque chose dans la culture de tout homme.
En fait, la culture du peuple à évangéliser est fondamentale pour l’évangélisateur. Monseigneur Doré exprime cette thèse avec plus de netteté lorsqu’il affirme que : la culture est « comme habitée et travaillée, dynami-sée et fécondée à la fois par une visée du sens, de l’absolu, de l’Inconditionné » {4} . Mais, une église locale qui ne promeut pas l’intelligence en n’investissant pas dans la recherche pour l’approfondissement de la foi de ses fidèles ne peut véritablement pas atteindre ses objectifs.
L’orientation pastorale de Vatican II pose l’inculturation comme l’attitude qui caractérise le missionnaire, celle-ci « commence toujours par un sentiment de profonde estime face à "ce qu’il y a en tout homme", pour ce que lui-même, au fond de son esprit, a élaboré au sujet des problèmes les plus profonds et les plus importants ; il s’agit du respect pour ce que l’Esprit, qui "souffle où il veut" a opéré en lui » (Jean-Paul II) {5} . Melan et Christianisme montre ce qu’est l’homme dans la société traditionnelle fang, sa vision du monde en vue de présenter le véritable sens que le Fang donne à sa vie. Le problème de l’évangélisateur n’est-il pas de présenter Dieu aux nations afin que celles-ci s’approprient les valeurs de vie que Jésus-Christ leur propose ?
La présente étude tient compte de la vie et de la culture et a pour finalité de constituer un nouvel avenir fondé sur les valeurs de la morale fondamentale du Fang à la lumière de l’Évangile. N’est-ce pas urgent d’engager une telle réflexion en ce troisième millénaire qui se caractérise par de grands brassages des peuples et de leurs Cultures ?
C’est du moins le sentiment que nous laisse ce texte d’une portée anthropologique, sociologique, théologique, politique et pastorale. Il est une invite à nous ressaisir, à résister contre la perte des valeurs : toute son importance est fondée dans l’interpellation des jeunes à prendre leur responsabilité dans l’institution du mariage. Chacun peut ainsi prendre conscience que toute vie ne prend son sens, son véritable sens, que dans le sentiment d’être membre d’une famille et d’être le maillon d’une chaîne de la vie : la généalogie. La tradition Fang pose la généalogie comme un principe fondamental sans lequel l’homme ne peut être valorisé : cette valeur – elle-même – n’a de sens que parce que le Fang garde sans cesse en conscience que Eyo est son commencement.
L’exploration du rite initiatique Melan menée par nos deux philosophes-théologiens et anthropologues est aussi une invitation adressée à la nouvelle génération. Elle doit prendre conscience que le Fang doit, à chaque période de son existence, assumer son destin spirituel contre toute agressivité.
En posant Melan comme une religion familiale dont le père est le prêtre, les auteurs montrent, et à juste titre, que le Fang a toujours eu un sens aigu de l’interdépendance entre l’individu, les membres de sa famille, les ancêtres. Il est, à cet effet regrettable de voir que la présente génération se laisse aller par les idéologies du monde capitaliste abandonnant ainsi leurs villages.
Heureusement, ce texte interpelle la conscience des jeunes gabonais : chacun doit se souvenir de son village. Il doit le construire, c’est ainsi qui vénère ses ancêtres.
Le rite initiatique Melan est, en fait un point de « connexion mutuelle » entre les membres de la famille Ndé-bot qui, par les principes du rite, savent qu’ils sont interdépendants les uns vis-à-vis des autres. Ils participent donc tous à la même vie et chaque naissance dans la famille est perçue comme la manifestation de la vie des ascendants qui se déploie dans celle des jeunes générations.
Ce destin ne peut s’entrevoir, au regard des présentes analyses, avec le développement d’une conscience malheureuse en raison de laquelle le Fang se sentirait en désaccord avec la morale chrétienne. Le dialogue entre les maîtres de la tradition et les auteurs de cet ouvrage montre que les valeurs morales de la société traditionnelle fang sont parfaitement en accord avec celle de l’Église catholique. Dans cette perspective, le Fang peut et doit, dans l’Église du Christ, exercer ses activités, en tant que membre du Corps du Christ, c’est-à-dire de l’Église, avec la pleine conscience de son identité et de son originalité.
Introduction générale
Pour ce qui est de la société traditionnelle fang, la stabilité de la communauté dépendait de la formation que recevaient chaque fils et fille au cours des trois phases {6} de son initiation à la vie sociale. Or, il est impossible de penser la vie sociale, chez tous les peuples d’Afrique centrale, sans évoquer la place qu’occupe et le rôle que joue la religion dans la conscience du Négro-africain. Si l’étude philosophique, anthropologique et théologique des rites initiatiques constitue un impératif pastoral pour les auteurs de ce texte, c’est effectivement, parce qu’il est d’abord nécessaire de rencontrer l’Africain avant de lui parler de l’Évangile. Qu’est-ce que cela veut dire ?
En fait, nous voulons dire que le porteur de l’Évangile, en Afrique, doit se rendre compte que de la naissance jusqu’à l’enterrement, la vie individuelle et collective du Négro-africain baigne dans une atmosphère religieuse. Donc, malgré la dimension secrète de l’initiation traditionnelle, les chercheurs devraient investiguer pour parvenir à des conclusions théologiques et pastorales crédibles. C’est à cette condition que l’on comprendra les raisons pour lesquelles les chrétiens ne cessent – malgré le discours négatif des pasteurs sur ces pratiques – de fréquenter les rites initiatiques gabonais ancestraux. Telle est l’exigence de la nouvelle évangélisation : elle repose sur des résultats d’une recherche scientifique portant sur les manifestations de la vie, aussi bien religieuse que parareligieuse. Les prêtres bien formés ne peuvent pas se contenter du seul cadre de la confession pour entrer en dialogue avec les fidèles : ils ne comprendront pas les raisons qui ont entraîné l’initiation. En restant dans leurs différentes paroisses, ils ne peuvent pas savoir si l’initiation s’est bien effectuée ou non. Il leur sera, par ailleurs impossible, de parler des conséquences diverses de l’après-initiation pour un meilleur suivi du paroissien en difficulté.
Sans une étude approfondie des processus initiatiques, il sera toujours difficile de comprendre les comportements individuels et collectifs qui déterminent les chrétiens à adopter certains comportements devant une multitude de situations sociales. Telle est la préoccupation pastorale des auteurs de cette contribution qui, à travers les jardins cérébraux, maître et disciple, cheminent sur la voie exaltante de la découverte de leur univers culturel. En fait, après avoir interpelé sans succès ses confrères du clergé, l’Abbé Noël Ngwa a confié cette mission à son disciple qu’il aime d’un amour d’amour :
Moi qui souhaitais l’apport des uns et des autres, je me suis senti seul avec mes préoccupations. Je ne me suis pas découragé pour autant ; et je trouvai en mon fils Simon-Pierre Mvone-Ndong, celui avec lequel la recherche devait se poursuivre. Depuis lors, nous sommes embarqués dans la voie exaltante de la découverte de notre univers culturel {7} .
Plus les auteurs découvrent leur culture, plus ils prennent conscience que « la religion imprègne toute la vie de l’Africain : sa vie individuelle, familiale et sociopolitique {8} » (Vincent Mulago) et qu’on ne peut évangéliser avec succès les peuples africains si l’on ne prend la précaution de connaître les fondements de sa morale. En d’autres termes, on ne peut prétendre entrer en relation avec aucun peuple africain et particulièrement le peuple fang si les hommes de Dieu n’étudient pas les mécanismes du système social traditionnel fang.
Rappelons, à cet effet, que les rites initiatiques qui convoquent notre intelligence dans la perspective d’une recherche des fondements éthiques structurent la conscience morale du Fang. C’est le cas de Melan qui constitue l’ultime creuset métaphysique de la tradition fang. C’est la raison pour laquelle le Fang d’aujourd’hui devrait se découvrir en s’ouvrant aux enseignements du Melan. Ce rite nous interpelle en ce sens qu’il a, dans la communauté fang, une fonction psychologique, sociale d’intégration et d’équilibre permettant aux Fang de se valoriser et de se déterminer en tant que peuple vivant continuellement dans un contexte historique d’hostilité et d’agressivité permanente.
La nécessité pastorale et l’importance du développement de la crise de la culture nous fondent à penser le système métaphysique traditionnel africain. Car, un peuple ne peut prétendre au développement sans une connaissance approfondie de son identité. Or, pour ce qui est du Fang ancien, cette identité est complexe, mais elle se laisse saisir à travers un humanisme spirituel ayant Melan, religion familiale, pour soubassement.
Nous savons que dans la société fang traditionnelle, être un chef de clan ou chef religieux obéissait à un ordre strict dans les différentes initiations, les grades et les niveaux d’initiation. L’enjeu de toute démarche initiatique consistait dans la volonté de développer les valeurs sans lesquelles la société ne pouvait prospérer. Soulignons à cet effet que la première valeur dans la société traditionnelle fang, c’est l’homme ; un village peuplé est un village riche.
L’initiation consistait dans un enseignement qui s’adapte à trois niveaux : l’enfance, l’adolescence et l’adulte. Elle a pour finalité, non seulement la construction de la personnalité, mais surtout la prospérité du clan, ayong. En fait, le principe fondamental chez l’homme fang, c’est le respect de ayong, creuset de son éthique. Tout Fang, qu’il soit de la Guinée équatoriale, du Cameroun, du Congo ou du Gabon, a conscience qu’il n’est jamais seul. Où qu’il soit, il a avec lui sa famille et tout son peuple. Il sait qu’il peut compter sur la solidarité des uns et des autres dès lors qu’il est dans son clan. Fort de cela, il doit se montrer sérieux aux yeux des hommes se gardant de se comporter vulgairement.
Mais cette conscience d’être avec les siens le détermine à avoir une conduite moralement irréprochable afin de toujours jouir de la bénédiction des siens. La recherche d’une bonne renommée est donc un principe intimement lié à ayong : le Fang développe une conscience exigeante qui prend racine sur une éthique de la responsabilité historique. La conduite d’un fils et d’une fille fang se caractérise par un engagement motivé par la nécessité de ne jamais faire honte à ses parents, à son clan et à ses alliés.
Chacun sait qu’il est invité à devenir un « akom » en excellant dans le domaine de ses compétences afin de prendre place, un jour parmi ses ancêtres : « nous les Fang, considérons que la culture de l’intelligence est la première richesse d’un homme », confiait un vieillard à un chercheur qui l’interrogeait sur la nécessité d’envoyer les enfants à l’école. Le Fang étant un producteur, il doit nécessairement tout faire pour laisser une histoire exemplaire qui honore sa descendance.
Notons que la généalogie est une exigence fondamentale pour la connaissance de ses origines. Mais, elle revêt aussi une portée pédagogique indéniable. Pendant l’apprentissage de la généalogie, les anciens prennent souvent le temps de raconter l’histoire de certains ancêtres qui constituent les archétypes de la famille. On raconte leurs hauts faits parce qu’on estime que leur vie terrestre manifeste de la valeur. Si l’on admet que « la culture est l’instauration de la valeur spirituelle dans le concret » (Ivan Gobry) {9} , alors il convient d’indiquer les différents principes par lesquels on distingue un Fang d’un autre homme venant d’une autre ethnie.
Pour être plus cohérent avec la philosophie du rite initiatique que nous interrogeons, notre classification des valeurs fondamentales de l’homme fang diffère de celle de Mba Abessole {10} . Mais nous félicitons cet auteur d’avoir inscrit toutes ces valeurs dans un texte qui montre l’attachement de l’homme fang à sa culture. Il a su montrer que l’attitude du Fang à l’égard de sa culture n’implique pas une fermeture aux autres. Ces valeurs qui forment la conscience et la personnalité de l’homme fang sont les suivantes :
Le Biere autour duquel tourne toute sa vie ;
Le respect des ancêtres ;
Le respect de son père et de sa mère ;
Le respect de la vie ;
Le respect de l’homme ;
Le respect de la parentée ;
Le respect de la parole donnée ;
Le respect des secrets ;
Le respect des lois établies et des lois naturelles ;
Le respect de sa femme dont il faut toujours écouter les conseils ;
Le respect des biens d’autrui ;
L’éducation des enfants ;
L’honnêteté ;
La solidarité ;
L’amour pour son village et pour son pays ;
Le partage ;
La vérité, soubassement des relations dans une communauté ;
La justice ;
La valeur du travail manuel ;
Le dialogue social permanent ;
La hiérarchie dans la société au centre de laquelle des chefs ;
Le bon voisinage ;
C’est en observant ces différentes valeurs que le Fang construit sa personnalité à travers son engagement dans un processus de valorisation de son être et de sa communauté. Ce processus initiatique prendra fin à l’heure de sa mort. Il apprendra à demeurer un homme en s’affirmant devant les épreuves. Qu’est-ce qu’un homme dans la société traditionnelle fang ?
Pour avoir une réponse pertinente, on lira avec beaucoup de bonheur le roman de Noël-Aimé Ngwa-Nguéma, Voyage initiatique. Dans cette œuvre romanesque, le sage invite un jeune homme à prendre conscience que « l’homme vivait dans un milieu qui lui est généralement hostile » et qu’il lui faut « un minimum de courage » pour s’en sortir.
Le courage est l’un des fondements de la philosophie de l’homme fang, c’est l’arme qui lui permet de « triompher de la peur d’où qu’elle vienne. Il lui est également nécessaire pour défendre les siens. Car ce n’est pas tout de prendre femme et de faire des enfants. Il faut encore s’occuper d’eux, les protéger et si c’est nécessaire, savoir donner sa vie pour eux. Toute sa vie on doit se battre non seulement pour soi, mais encore pour sa famille {11} ».
L’initiation au Melan prépare sûrement l’homme fang à prendre conscience qu’il vit dans un contexte d’agressivité permanente et qu’il a le devoir de résister. L’auteur écrit à cet effet que :
Un homme peut être comparé à un arbuste qui cherche avec obstination à échapper à l’oppression du fourré ou de la forêt dans lesquels il a pris naissance. Il s’élance vers les sommets de la vie, à la recherche du soleil, en prenant parfois une trajectoire oblique. Qu’importe ! Un jour il sera lui aussi un arbre qui abritera de son ombre hommes et bêtes et il portera des fruits. La bataille pour la vie exige du courage, beaucoup de courage, et de la persévérance.
Un homme […] ne doit jamais cesser de se battre pour les siens, même lorsqu’ils sont devenus adultes. Quand tu auras quarante ans, je te considèrerai toujours comme mon enfant et devrai me battre pour toi. Tu comprends cela {12} ?
On initie les jeunes pour les préparer à faire face aux multiples agressions qui menacent la stabilité de la communauté. En fait, la société fang a toujours été en bute aux agressions, raison pour laquelle les villages se construisaient de telle sorte que les hommes puissent s’organiser rapidement pour faire face, comme un seul homme, à un danger.
Être fang, ce n’était pas un simple fait biologique, c’était fonction d’une certaine mise en condition qui prenait en compte aussi bien la dimension spirituelle que matérielle. Chacun apprenait à devenir « mone fang », c’est-à-dire un fils fang ; autrement dit, un individu dont les modalités de l’existence sont fonction des valeurs traditionnelles de l’homme fang.
On note, à cet effet, que la première grande exigence qui fait du fang, non seulement un peuple, mais surtout une religion consiste dans le respect des Ancêtres, socle de sa métaphysique. D’ailleurs, convient-il de le souligner, il n’y a pas de développement cohérent dans un pays si les populations ne vivent pas une spiritualité conforme à leur génie culturel. Les populations occidentales ne conçoivent-elles pas leur développement sur la base du christianisme ?
En fait, en 1947, lors du grand congrès qui réunissait tous les fils Ekang à Mitzic, il a été question de veiller à la sauvegarde du culte des Ancêtres parce que, pour l’homme fang, le culte Biere constitue le fondement de sa religion. Les congressistes estimaient d’ailleurs que les relations entre les citoyens d’un même État ne peuvent être cohérentes que s’ils avaient tous conscience qu’ils partagent les mêmes valeurs religieuses. Melan, comme religion des fils d’Afiri Kara, était la garantie de la paix, de la solidarité, de la prospérité de toute la communauté. C’est la pratique religieuse qui permettait aux Anciens de prévenir et de régler les conflits entre les familles et de garantir la cohésion sociale. Chacun se rappelait qu’il partageait avec tous les autres un bout du mystère ancestral en tant que fils et fille de Nane Ngoghe. Le support religieux, le reliquaire ancestral, que l’on trouvait dans chaque Nda-Bot, garantissait métaphysiquement le lien ombilical qui unit chaque fils Afiri Kara à Nane Ngoghe.
La morale du rite Melan avait pour enjeu d’amener chacun à préserver la vie pour ne pas mettre la communauté en péril ; chacun sait qu’il doit travailler de telle sorte que par lui la société prospère un peu plus. Pour le Fang, le travail est la valeur noble, on ne saurait être grand si l’on ne fait pas un effort personnel en apportant plus de valeurs. C’est la raison pour laquelle la concurrence en vue de l’émulation constitue l’une des valeurs fondamentales de la société traditionnelle fang. On doit estimer, dans un village, celui qui encourage les jeunes à se marier, à faire de bonnes études et l’on doit se méfier des égocentriques. On note alors que dans son texte, Aux sources de la culture fan, Paul Mba Abessole exalte la vertu de la concurrence comme principe de la prospérité :
La première valeur qui caractérise la communauté fang est la concurrence. Les Fang sont continuellement en concurrence dans leur propre famille, car on veut toujours faire mieux que les autres : mieux que son grand-père, mieux que son frère, mieux que sa femme, mieux que son mari et, à plus forte raison, on veut faire mieux que tous ses voisins, etc. Le respect de la hiérarchie {13} .
Pourtant, convient-il de le noter, l’éthique de la religion traditionnelle Melan donne des règles qui canalisent ce principe de la concurrence pour que personne ne puisse mettre la vie de son frère ou celle de sa sœur en péril. Pour faire mieux que tous, l’homme fang doit se servir de son intelligence, signe de la présence divine en lui. Car, pour lui, l’intelligence n’est pas seulement une simple faculté de connaître ou de comprendre, le moyen de réaliser ses dessins, elle constitue aussi la manifestation de la présence constante de la puissance de Dieu à travers les œuvres d’un individu. Pour surpasser ses paires, il y a des règles qu’il faut observer et qui sont celles du rite Melan. Il s’agit de :
1. Ne pas tuer quelqu’un de sa parenté, son homonyme ou son camarade du rite dans la guerre, par ruse, par sortilège ;
2. Ne pas commettre un homicide pour motif de jalousie secrètement ou publiquement ;
3. Ne pas commettre le vol d’un objet important en préjudice de son prochain ;
4. Ne jamais calomnier quelqu’un ;
5. Ne pas mentir au préjudice d’un autre ;
6. Ne jamais se marier avec une femme de la parenté paternelle ou maternelle, ni avec sa belle-mère ou son beau-père ;
7. Ne jamais prendre le bien d’autrui par force ;
8. Ne jamais voler quelque chose qui soit un signe, signe appelé Dzamba ;
9. Ne jamais dire à un non-initié les secrets du rite {14} .
En effet, Melan fait partie des rites dont la dimension religieuse ou mystique est évidente ; il introduit l’initié dans un univers constitué de réalités extraordinaires parce qu’elles échappent au regard ordinaire.
S’initier, au Melan, n’est-ce pas tenter de répondre à trois questions fondamentales à partir desquelles tout sujet donne sens à son existence. Ces questions sont les suivantes : « qui suis-je ? » « D’où viens-je ? » « Où vais-je ? » Le plus curieux, c’est de savoir que dans le cadre de ce rite initiatique, toutes ces questions se rapportent à l’Ancêtre comme origine de la vie et à la volonté de maintenir la famille en équilibre. On serait alors tenté de se poser quelques questions : À quoi ou plutôt à qui renvoie l’Ancêtre ? De quoi est-il symbole ? Il correspond à quelle réalité chrétienne ? Ce rite initiatique favorise-t-il – au regard de ses principes théologiques – d’entrer en dialogue avec le christianisme ? Autrement dit, peut-on s’initier au Melan et continuer à affirmer que Jésus-Christ demeure, pour tous les peuples, le seul Médiateur entre Dieu et les hommes ? Y a-t-il contradiction entre le culte des Ancêtres et la croyance en un Dieu créateur qui s’est manifesté en Jésus-Christ comme Dieu fait homme ? Bref, c’est à ces questions qu’il aurait fallu répondre avant d’aborder l’évangélisation du peuple Fang. C’était maladroit de s’attaquer à l’anéantissement de ce rite initiatique sans chercher à comprendre ses fondements éthiques, sociologiques, religieux, etc.
En découvrant la place qu’occupe l’Ancêtre dans la société Fang, nous découvrirons certainement l’importance et le rôle du père dans une famille et c’est dans cette perspective que nous pourrons revisiter nos valeurs ancestrales. On découvrira dans cet essai que l’Ancêtre demeure la référence sur l’échelle généalogique, qu’il est le fondateur du clan et se présente comme la figure du saint au sens du catholicisme. Le lecteur comprendra aussi que la tradition constitue une pierre d’attente pour l’accueil de l’Évangile parce qu’il n’y a pas de contradiction fondamentale entre la morale véhiculée dans la religion fang et le catholicisme.
L’Église n’est-elle pas, selon la théologie catholique une famille, la famille de Dieu ? Cette théologie de la famille trouve ses bases dans le rôle fondateur que joue le Ndé-bot dans la société traditionnelle fang. Ndé-bot constitue le référent moral. Le Fang à travers l’importance de l’Ancêtre exprime sa croyance à l’univers invisible et ouvre des perspectives sur une réflexion théologique sur la communion des saints.
Ce travail qui porte sur l’inculturation est avant tout une invitation faite à l’homme fang ; il doit prendre conscience de ce qu’il est fondamentalement. En rencontrant au XIX e siècle les autres peuples du Gabon et le christianisme : qu’est-ce qu’il est devenu ? Faut-il rejeter le christianisme parce qu’il incarnerait les valeurs du colonisateur ? Le Fang, par sa tradition ancestrale ne serait-il pas plus proche des Occidentaux qui vivent les mêmes valeurs morales que lui ? Ayons le courage de poser la question suivante : entre la religion chrétienne et le bwiti, qu’est-ce qui aura le plus déstabilisé les fondements de la société fang ? C’est une question fondamentale à laquelle il convient d’apporter une réponse objective. Nous risquons de réduire la proximité du peuple fang avec les autres peuples du Gabon à la couleur de leur peau alors qu’ils sont aussi proches des Occidentaux par les valeurs de leur culture.
Le Cercle Ozamboga, cadre de réflexion sur le destin des fils d’Afiri-kara, doit produire une pensée grâce à laquelle le peuple fang vivra la présente transition de façon moins dramatique. Il est important que ce peuple réfléchisse sur son passé, sur ce qu’il est et d’où il vient. Il s’agit d’une prise de conscience. Celle-ci ne sera efficiente que si et seulement si elle s’accompagnait d’une volonté de construire un futur. Le futur est-il possible si les valeurs traditionnelles sont bafouées dans un contexte où le peuple est en but à une agressivité permanente ? L’embryon de la société gabonaise nouvelle qui paraît s’ébaucher sous nos yeux provoque en nous une profonde inquiétude : le peuple traverse une crise des valeurs qui s’accélère par une volonté politique visant la dissolution, l’effacement et l’anéantissement des valeurs.
Chapitre 1 L’initiation et le phénomène de possession
Une école d’apprentissage
L’initiation participe, dans la société traditionnelle fang, de la nécessité de former des hommes responsables et des femmes valeureuses, capables de mettre la famille à l’abri du danger. Il importe donc de concevoir l’initiation chez les Fang comme une démarche au cours de laquelle un individu apprend à se servir de son intelligence pour devenir un homme sur qui toute la communauté compte.
Cette formation durait toute la vie en fonction des classes d’âge de telle sorte que le cycle vital de l’individu était marqué par un certain nombre de passages qui s’accompagnaient de rites. On note à cet effet que, de la conception à la naissance en passant par la gestation, il existait des rites. À titre d’exemple, on demandait au couple de ne plus avoir de relations sexuelles dès qu’il était certain que la femme était enceinte pour éviter de provoquer un avortement ou de faire un « monstre ». L’observation stricte des interdits permettait à la société d’avoir des hommes et des femmes disciplinés et respectueux.
Le tout premier rite intervenait à la naissance d’un enfant et celui-ci était fondamental puisqu’il s’agissait de le préparer aux réalités de l’existence. Dès l’instant qu’on l’accueillait sur un matelas de feuilles de bananiers et selon son sexe, un rituel était exécuté.
Pour les Anciens, la naissance n’est pas un événement banal, c’est un moment empreint de mystères. Ne dit-on pas souvent que la personnalité d’un individu est fonction de sa naissance ? Si l’enfant arrive au monde dans les mains des gens bienveillants, il est certain de vivre une existence de bénédiction. Notons alors que le rituel de la naissance (accouchement) se déroulait dans le village d’origine de la mère et c’est elle-même ou une femme de son sang qui se chargeait d’enterrer le placenta de son enfant. Une cérémonie des relevailles intervenait après trois mois, c’est à cette occasion que la femme se rendait à la rivière pour prendre son bain.
Au moment de l’adolescence, période pendant laquelle on séparait les garçons qui quittaient maintenant la cuisine pour aller au « corps de garde », aba, ou dans une case de la concession paternelle pour apprendre à devenir des hommes, on initiait le petit garçon à la chasse et la petite fille aux activités champêtres et à la pêche au barrage. Lorsque bone befam – petits garçons – devenaient bedôman et les filles bengon, c’est-à-dire des jeunes passant la puberté, ce passage était marqué par la circoncision atyi’i nsôsôl pour les garçons. C’était autour de dix et douze ans. Il s’agissait d’une cérémonie familiale dont la première étape consistait en une retraite d’environ quinze jours. Les candidats passaient chez un maître, ngengan, devin-guérisseur, pour recevoir un enseignement qui les préparait à vivre une vie d’homme.
Durant la retraite, les candidats étaient astreints à un régime végétarien sans sel et ne devaient pas manger de condiments. Ce maître faisait leur éducation sexuelle pendant que les aînés vérifiaient leurs connaissances sur la salutation du clan, la généalogie, en vue de lever l’interdit du coït. Chacun devait connaître son identité, l’histoire de son clan et les alliés de sa famille paternelle et maternelle. Chacun devait prendre conscience d’un fait : il s’insère par sa généalogie dans une histoire à la fois personnelle et communautaire. À cette étape de son initiation à la vie d’homme, le garçon sait qu’il est le chaînon d’une lignée dont il a le devoir d’assurer la survie. D’un point de vue éthique, sa conduite sociale devra être exemplaire ; car il a l’obligation de ne jamais déshonorer sa famille, son clan, sa tribu et son peuple.
Bref, retenons tout simplement et pour l’instant que le rite participait de la formation de l’homme dans la société traditionnelle. La pratique rituelle détermine les conduites sociales en ce sens que les initiés, selon les situations, adoptent des conduites édictées par le cercle des initiés. Selon les recommandations reçues, les initiés d’un rite déterminé se conduisent d’une manière spécifique qui les distingue des autres membres de la communauté.
Le respect est une notion essentielle dans la société fang ; il règle les comportements entre les classes d’âge puisque, ici, selon son sexe et selon son âge, chacun connaît ses limites. La cohésion et l’harmonie de la communauté sont fonction du fait que chacun a conscience de ses droits et devoirs envers tous. Or, si l’éducation se fait auprès de ses semblables, il ressort que les rites initiatiques représentent ces écoles d’autrefois. Ce sont les initiations qui déterminent le mode de relation entre individus, entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux. On comprend à cet effet l’importance des interdits sociaux, alimentaires et comportementaux que certains observent dans la société.
Parler du peuple fang comme un peuple de guerriers, ce n’est pas une invention pour se créer un passé prestigieux. Cette société comporte triple dimension, à savoir :
a) Une dimension économique. Tout enfant, selon son sexe, a conscience qu’il est un agent de développement pour sa communauté. Sa valeur, en tant qu’homme ou femme se mesure par sa capacité à offrir sa force de travail pour que sa communauté prospère. C’est par son enracinement à la vie villageoise qu’il se fait respecter par ses frères et sœurs. Notons donc que les vrais fils fang ne restent pas en ville dès qu’ils sont admis à faire valoir leurs droits à la retraite.

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