Naissance du Coran
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Description

Pourquoi tant de violences au nom du Coran ? Lui obéissent-ils, ces fanatiques qui se réclament de lui pour tuer ou se faire tuer ? Avec clarté, l'auteur fait la synthèse d'un siècle de recherche indépendante. Il met en lumière une idéologie qui a contaminé le christianisme et l'islam, avant d'inspirer les totalitarismes du siècle dernier : le messianisme. Un éclairage saisissant apporté au nécessaire débat sur la naissance du Coran, ce brasier qui enflamme périodiquement la planète depuis la fin du 7e siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2014
Nombre de lectures 45
EAN13 9782336697208
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre
Copyright


D U MÊME AUTEUR


Prisonnier de Dieu . Fixot-Laffont, Poche, 1992. Albin Michel, 2009. Traduit en allemand et anglais, document.
Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus , Robert Laffont, 2001, essai.
Bienvenue en Inde, une escale en enfer , La Martinière, 2004, récit.
Le secret du treizième apôtre , Albin Michel, Poche, 2006. Traduit en 18 langues, roman.
Jésus et ses héritiers , Albin Michel, 2008. Traduit en croate, essai.
Jésus, mémoires d’un Juif ordinaire (Dans le silence des oliviers) , Albin Michel, Poche, 2011. Traduit en anglais, roman.
L’évangile du treizième apôtre. Aux sources de l’évangile selon saint Jean , L’Harmattan, 2013, essai.







© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub: 978-2-336-69720-8
Dédicaces


À Axelle,

à Emmanuelle.
A VANT-PROPOS
Avant d’être abattu, Mohamed Merah – l’assassin de Toulouse et Montauban – avouait s’être « auto-radicalisé en prison, tout seul, en lisant le Coran 1 ». Il se disait prêt à mourir, maintenant, sous les balles du RAID.
Qu’y a-t-il donc dans ce texte sacré, pour que sa seule lecture suffise à conduire tant de « martyrs » au meurtre et à l’immolation ?
Il y a quinze ans, j’avais découvert l’existence d’une obscure secte juive dont Jésus aurait fait partie 2 : les nazaréens , ou nazôréens. On ne sait rien d’eux à son époque, mais ils refont surface aux 4 e et 5 e siècles, puis disparaissent à nouveau.
J’eus la surprise de les voir ressurgir dans le Coran sous leur transcription arabe, nasârâ . Y aurait-il donc un lien historique entre les nazôréens du premier siècle, et la naissance du Coran ?
J’ai tiré ce fil, et toute la pelote est venue.
« Saisissez-les, tuez-les partout où vous les trouverez ! » , cet appel au meurtre de masse est plusieurs fois répété dans le Coran. Comment pareille violence a-t-elle pu s’introduire dans un texte qui propose au monde entier une religion supérieure à toutes les autres ?
Le fil conducteur des nazôréens m’a fait remonter jusqu’à l’invasion de la Palestine par Josué, 1200 ans avant J.C. Relu et magnifié par la Bible, cet événement a donné naissance à une idéologie rampante qui a bouleversé la planète : le messianisme .
Devenue flamboyante au tournant du premier millénaire, l’idéologie messianique est un poison violent. Avant l’islam, elle a contaminé le christianisme et on la retrouve dans les deux grands mouvements qui ont dévasté le 20 e siècle, le communisme et le nazisme.
Le messianisme serait-il la bonne clé, pour comprendre le Coran ?
En commençant ma recherche, j’avais en tête trois questions.
Ceux qui dénoncent l’amalgame – « surtout, ne confondez pas les bons musulmans avec une poignée de fanatiques ! » – entretiennent-ils une illusion ?
Ils répètent que l’islam modéré prêche la tolérance, la paix et l’amour universel. La violence des islamistes n’est-elle donc qu’un accident, une dérive regrettable qui n’a rien à voir avec le Coran, ou bien a-t-elle été inscrite par lui dans les gènes de l’islam ? Lui obéissent-ils, ces fanatiques qui se réclament de lui pour tuer ou se faire tuer ?
Enfin, les musulmans ne seront-ils en paix que quand toute la planète se sera convertie à leur religion ?
S’ajoute une difficulté particulière : le Coran est écrit dans un arabe du 8 e siècle extrêmement obscur. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’un musulman de base peut en comprendre ? Que savent-ils, ces croyants sincères, du Livre dont ils se réclament mais dont le sens leur est souvent inaccessible ?
Les réponses ne se trouvent nulle part ailleurs que dans le texte même du Coran, guide et autorité suprême d’un milliard d’hommes et de femmes.
C’est de très loin qu’il m’a fallu partir, pour approcher ce brasier qui enflamme périodiquement la planète depuis la fin du 7 e siècle.
1. Bernard Squarcini, Le Monde du 23 mars 2012.
2. Voir Michel Benoît, Dieu malgré lui, nouvelle enquête sur Jésus , Robert Laffont, 2001, Jésus et ses héritiers, mensonges et vérités, Albin Michel, 2008, et L’évangile du treizième apôtre, aux sources de l’évangile selon saint Jean , L’Harmattan, 2013.
Première partie L’È RE DU M AL
1. NAISSANCE DU MESSIANISME
Depuis des siècles, végétait au Proche-Orient une petite confédération de tribus à l’identité incertaine, les Hébreux. Si l’on en croit la Bible, vers 1200 avant J.C. ils se seraient enfuis d’Égypte et auraient franchi le Jourdain pour conquérir la Terre Promise : « Tous ses voisins se sont unis pour combattre Israël : une coalition nombreuse comme le sable ! Mais Josué est tombé sur eux à l’improviste, les a battus et poursuivis jusqu’au Liban 3 . » S’ensuit la description complaisante du génocide des Cananéens par les Hébreux : « Josué attaque les villages en partant du centre, et massacre tout être vivant, sans laisser échapper personne. Tous sont passés au fil de l’épée. C’est comme cela qu’il a soumis tout le pays jusqu’à Gaza, sans laisser un seul survivant 4 . »
En réalité, les choses se sont passées tout autrement. Fouille après fouille, les archéologues ont découvert qu’il n’y avait jamais eu de conquête militaire de la Palestine. Á leur arrivée, les Hébreux nomades n’ont provoqué aucune réaction de rejet : il n’y a pas eu de coalition contre eux, pas de grandes batailles, pas d’effondrement des murailles de Jéricho au son des trompettes. Ils n’ont pas conquis le pays par la force de leurs armes, mais se sont intégrés sans violence, avec le temps. Sans-papiers, ils ont été régularisés par des voisins dont ils ont fini par adopter le style de vie et (en partie) la religion.
En 587 avant J.C., Nabuchodonosor roi de Babylone investit Jérusalem, détruisit son temple et déporta la population au bord de l’Euphrate. C’est à cette époque que les premiers récits de la Bible, tels qu’ils nous sont parvenus, ont été mis par écrit. Et qu’un mythe tenace va naître, qui a fait couler beaucoup de sang sur la planète.
En effet, exilés à Babylone ils se rendirent compte qu’ils couraient un grand danger : être assimilés. Disparaître, par dilution, dans la prestigieuse culture (et la religion) d’une civilisation bien supérieure à la leur. Subissant ainsi la première solution finale du peuple juif à peine né.
Pour continuer d’exister, ils se raccrochèrent aux légendes qu’ils se transmettaient de bouche à oreille, et les transformèrent en épopée glorieuse : un jour, comme Josué dans un passé devenu mythique, ils reprendraient possession de Jérusalem par la puissance de leurs armes.
Sous leur plume, Josué est devenu un héros exterminant tous ses ennemis, et le mythe de la conquête violente de la Palestine s’est introduit dans la mémoire d’Israël : il fera désormais partie de l’identité juive, et se retrouvera dans le Coran.
Les Hébreux se mirent ensuite à rêver au roi David, dont ils firent le conquérant magnifique d’un royaume qui se serait étendu de l’Euphrate au Sinaï. Ils prêtèrent à Dieu une promesse solennelle faite à David : lui, Dieu, viendrait habiter Jérusalem, dans un temple qui lui serait consacré. Là, il résiderait pour toujours dans sa Gloire.
Mise à jour par les archéologues, la réalité est tout autre. David n’a jamais été le conquérant de la légende juive : un chef de bande, un guérillero local qui n’a pas étendu sa domination jusqu’à l’Euphrate, ni régné sur le Liban et la Syrie. En revanche son fils, Salomon, a été un grand roi. Par une habile politique d’alliances avec ses voisins, il a fait de son royaume une puissance régionale reconnue. C’est lui qui a construit à Jérusalem le temple du Dieu des Juifs. Un Dieu qui pouvait s’asseoir à la table des grands, car son temple était magnifique.
Dans l’imaginaire des exilés de Babylone, c’est pourtant David qui est resté le type du héros juif royal et triomphant. Ils dirent que Dieu lui avait fait un autre serment : « Tu es mon fils : je te donnerai les nations pour héritage 5 . Ton nom sera aussi grand que celui des plus grands de la terre 6 . » Car c’est à toute la terre que devrait s’étendre leur future reconquête : « Oui, ceux que Dieu bénit possèderont la terre, et ceux qu’il maudit en seront arrachés 7 ».
Fils adoptif de Dieu, le roi David est ainsi devenu l’étendard mythique d’un peuple humilié par l’exil, qui rêvait d’une revanche en anéantissant ses oppresseurs. Une idéologie d’expansion territoriale par la guerre, faite au nom de Dieu, pénétrait profondément dans la culture juive. On se persuadait qu’un jour, un nouveau David, comme lui oint par Dieu, viendrait prendre la tête du peuple juif pour conquérir le monde.
En hébreu, oint se dit messie : bien plus tard, le messianisme, mythe fondateur du judaïsme, viendra contaminer des Arabes sédentarisés en Syrie – avec des conséquences incalculables.
Puisque leur volonté de domination était planétaire, elle devait s’enraciner aux origines même de l’humanité. Les Juifs ont donc relu et réinterprété le vieux récit biblique de la création, qui montrait l’Homme chassé du jardin de paradis. L’attente du retour à Jérusalem va progressivement se combiner avec la nostalgie de ce paradis perdu : ils y reviendraient, dans l’état qui était celui de l’humanité avant la chute. La reconquête de Jérusalem par la force devint le symbole – et l’assurance – du retour au paradis.
Et son temple, le centre du monde.
Pour prouver que Dieu les avait choisis dès l’origine, les Juifs se saisirent alors du mythe d’Abraham, dépositaire d’une promesse qui ne concernait que les descendants de son petit-fils Jacob – c’est-à-dire eux – à l’exclusion des autres peuples du Proche-Orient.
Avec Abraham leur père, ils avaient créé une religion intemporelle. Afin de l’ancrer dans l’Histoire, ils magnifièrent le personnage de Moïse qui devint dans l’imaginaire juif le réceptacle d’une Loi, la Torah reçue directement du doigt de Dieu sur les sommets fulgurants du mont Sinaï.
C’est donc pour affirmer leur identité que les Juifs ont d’abord créé un mythe à partir de leurs légendes, justifiant ensuite leurs ambitions de reconquête à partir de ce mythe. Environ cinq cents ans avant notre ère, les principaux éléments du messianisme se mettaient en place. Une idéologie à trois facettes : utopique (le retour vers un monde disparu, meilleur que celui-ci), apocalyptique (au prix d’une guerre d’extermination conduite au nom de Dieu), et centrée sur la venue d’un homme providentiel, le Messie sauveur.
Ils séparaient ainsi l’humanité en deux : nous , les Justes qui accompliront les promesses de Dieu, et les autres , les méchants qu’il faut supprimer de la surface du globe.
Pour la première fois, L’Histoire prenait un sens. Le messianisme allait infester la planète, jusqu’à nos jours.
Cette idéologie était dure comme du métal : restait à porter ce métal jusqu’à l’incandescence.
3. La Bible, Livre de Josué , chap. 9 et 11.
4. Livre de Josué , chap. 10.
5. Psaume 2.
6. Deuxième Livre de Samuel, chap. 7.
7. Psaume 37, 22. Psaume cité comme argument par le Coran, 21,105.
2. LE MESSIANISME FLAMBOYANT
Il faudra attendre encore trois ou quatre siècles pour que ce messianisme se transforme en un explosif puissant, capable un jour d’être adopté par des non-Juifs, des Arabes qui sauront s’en servir.
Au 2 e siècle avant J.C., le danger pour les Juifs ne venait plus de Babylone, mais des descendants d’Alexandre qui contrôlaient la Judée où leurs mœurs s’imposaient de plus en plus. Les Juifs ne risquaient plus cette fois d’être exilés à l’étranger, mais de disparaître sans avoir quitté leur terre, avalés et digérés par un vigoureux mouvement de mondialisation culturelle : l’hellénisme.
Devenir grecs, c’était pour ces Juifs subir l’exil d’eux-mêmes, à l’intérieur d’eux-mêmes.
En 175 avant J.C. Jérusalem fut transformée en ville grecque, ce qui déclencha une guerre civile atroce entre Juifs attachés aux traditions, et Juifs hellénisés favorables au mélange des cultures. À cette occasion, et pour la première fois, le martyre pour Dieu fut proposé aux Juifs comme un idéal 8 – idéal qu’on retrouvera dans le Coran, appliqué aux Moudjahidin. Cette guerre ruina le pays, jusqu’à ce que Pompée s’empare de Jérusalem en 63 avant J.C. : la Judée perdit alors pour toujours son indépendance et passa sous administration étrangère.
Vingt ans plus tard, Hérode le Grand se fit reconnaître roi de Judée par le Sénat romain, et lança une gigantesque reconstruction du temple de Jérusalem. Quand il mourut en 4 avant J.C., Jésus venait de naître : devenu adulte, il a pu admirer le temple d’Hérode encore en chantier.
C’est pendant cette période troublée qu’a été écrite une littérature qu’on appelle intertestamentaire , parce qu’elle ne figure ni dans l’Ancien Testament juif, ni dans le Nouveau Testament chrétien. De nombreux exemplaires de ces textes ont été retrouvés au bord de la mer Morte, et si on les a d’abord tous attribués à la secte des esséniens, on sait maintenant qu’ils la débordent largement : ils témoignent de l’évolution du messianisme juif jusqu’à la fin de Qumrân.
Car en 66 après J.C., une insurrection juive contre l’occupant romain se transforma rapidement en guerre impitoyable. Fin août 70, les troupes de Titus rasèrent Jérusalem et incendièrent le temple d’Hérode, toujours inachevé. Pour la deuxième fois depuis Nabuchodonosor, le lieu unique et incomparable de la rencontre avec Dieu était détruit – et cette fois-ci, les Juifs comprirent que c’était pour toujours. L’exil qui s’ensuivrait serait sans retour, aucun d’entre eux ne croyait plus vraiment que le temple pourrait être matériellement rebâti, dans une Jérusalem redevenue centre du monde .
Mais si les Juifs n’y croient plus, d’autres vont y croire à leur place.
Quelques rêveurs en effet refusèrent de se résigner à cet anéantissement, qui mettait en cause l’assise même du messianisme. De loin – et parfois, de très loin – ils ne vont pas cesser de songer à reconquérir Jérusalem, pour y rebâtir le temple réceptacle de la Gloire divine.
Qui étaient ces rêveurs d’un improbable retour ?
C’est là que les choses se compliquent. Car aux Juifs rabbiniques de la diaspora, se mêlèrent des judéo-chrétiens qui tentaient de se situer quelque part entre le rejet du judaïsme – qu’ils avaient quitté –, et le christianisme en train de naître autour d’eux. Ils formaient un mélange extrêmement diversifié de gens plus ou moins juifs, plus ou moins chrétiens. Exilés après le désastre de 70, ils vont s’imprégner de l’idéologie des esséniens et la détourner à leur profit, dans des textes qui nous sont parvenus. On y voit germer et s’amplifier les semences plantées depuis le Livre de Josué.
Très vite, ces judéo-chrétiens considérèrent qu’ils étaient les seuls restés fidèles à la fois au Messie-Jésus et à la Torah de Moïse. Ils confondirent la Rome chrétienne et les Juifs en un seul ennemi, hostile, partout présent : le Mal, souvent appelé Bélial.
« Maudit soit Bélial à cause de son plan d’hostilité ! Maudits soient tous ses partisans 9 ! » Ils pensaient vraiment être entrés dans « l’ère du Mal 10 », « l’empire de Bélial et son hostilité 11 », le « temps de l’impiété 12 ».
L’ère du Mal : non pas un mal abstrait à la manière philosophique, mais un Mal très concret personnifié par ces deux camps – les Juifs qui ont refusé le Messie-Jésus, les Romains en voie de christianisation – au milieu desquels ils se sentaient pris en tenaille. Un empire du Mal dont il fallait d’abord sortir, avant de se retourner contre lui pour le vaincre.
En sortir, c’est-à-dire aller au désert.
À Qumrân, les esséniens avaient élaboré toute une mystique du désert : « Séparez-vous des hommes pervers pour aller au désert 13 », disaient-ils, « car la guerre sera déclarée à toutes leurs bandes impies, quand les fils de Lumière exilés reviendront du désert des nations hostiles pour camper devant Jérusalem 14 ».
Le « désert des nations hostiles » était notamment situé au nord, c’est-à-dire en Syrie : certains judéo-chrétiens s’y réfugièrent, attendant la venue du Messie qui prendrait un jour leur tête. Sur le chemin du retour il leur faudrait à nouveau franchir le Jourdain, comme Josué l’avait fait autrefois, avant de conquérir comme lui la terre dans un torrent de violence et de sang.
On voit comment un passé rêvé et recomposé par la Bible commençait à prendre une tout autre tournure, dans ces esprits exaltés par l’attente d’une fin imminente. Reprendre Jérusalem ! « Retourner vers notre pays dévasté, pour y restaurer la Maison de Dieu 15 ! » Ce « pays dévasté », c’était les ruines qu’avaient laissées derrière eux les Romains. Quant à la « Maison de Dieu », c’est ainsi que les Juifs désignaient le temple, celui d’Hérode incendié en 70 mais surtout celui de Salomon jamais oublié, gage de la promesse divine.
Plus tard, le Coran reprendra ces termes, mot pour mot. Toute une exaltation mystique se mettait donc en place. D’abord, se convaincre qu’on est partout exilés à l’intérieur d’un désert de nations hostiles. S’en extraire puis franchir le Jourdain, reprendre Jérusalem et assister au retour triomphal du Messie. Reconstruire le temple : alors, « toute ténèbre sera supprimée de sous le ciel, et la paix règnera sur l’étendue de la terre 16 ».
Ce retour aux origines d’avant la chute, ce paradis restauré, cette paix universelle rétablie, cette justice enfin rendue aux vrais croyants… Cet idéal, si pur que nul ne songerait à y renoncer, par quels moyens pensaient-ils y parvenir ?
Par une guerre d’extermination.
On ne négocie pas avec le Mal, on ne traite pas avec Bélial, on ne marchande pas avec lui. Il faut lui faire la guerre, le traquer, le jeter à terre, l’éliminer jusqu’à sa racine – et qu’il n’en reste plus rien.
Les textes retrouvés à Qumrân reprennent les accents d’extrême violence du Livre de Josué : « Rassemblez vos forces pour le combat de Dieu ! Car c’est aujourd’hui l’heure du combat contre toute la multitude de Bélial, la colère de Dieu sur toute chair 17 ! » Un génocide sans survivant : « Ce sera l’heure de la domination pour ceux du peuple de Dieu, et de l’extermination pour tous ceux de Bélial 18 . » « Tu poursuivras l’ennemi pour le détruire dans le combat de Dieu, jusqu’à son extermination définitive 19 ».
« L’extermination de toute nation impie est décidée 20 » : s’agissait-il d’un combat spirituel, d’un conflit intime du Mal contre le bien, livré à l’intérieur du cœur de chaque croyant ? La sauvagerie de la guerre de 66-70 ne laisse planer aucun doute : ce ne sont pas là des livres de spiritualité, ils ont été écrits pour fanatiser une population et la préparer aux massacres de masse : « Sur les trompettes de la tuerie on inscrira : Main puissante de Dieu dans le combat, pour faire tomber tous les infidèles 21 ! Sur leurs étendards, on écrira Moment de Dieu, Tuerie de Dieu… et après le combat on écrira Dieu est grand , avec la liste des noms [des vrais croyants] 22 ».
Dieu est grand : gravée autrefois sur les étendards esséniens, cette devise deviendra en arabe Allah ou’Akbar , cri de ralliement des musulmans contaminés par la violence messianique.
La semence du Coran à venir était donc plantée dans ces textes qui vont profondément influencer certains judéo-chrétiens. Pendant plusieurs siècles ils vont attendre, patiemment, que se présente l’occasion favorable de la transmettre à d’autres, qui sauront la faire germer.
Quatre questions se posent alors : après la destruction du temple en 70, qui a continué de faire vivre cette idéologie meurtrière ? Où s’est-elle adaptée ? Dans quelles circonstances ? Enfin, avec quels objectifs ?
Nous avons déjà répondu à la dernière question : l’objectif a toujours été le même. Née pendant l’exil à Babylone, l’idéologie messianique n’a varié dans les siècles suivants que par son degré de violence, et les modalités de sa mise en œuvre.
Il faut maintenant répondre à la première question : qui ?
8. Deuxième Livre des Maccabées, chap. 7.
9. Règlement de la Guerre , XIII, 4-5.
10. Écrit de Damas XIV,7, et fragment 4Q266,18, publié par Eisenman et Wise, Les manuscrits de la mer Morte… , p. 268.
11. Règlement de la guerre XIV, 9.
12. Écrit de Damas XV,7 ; XIV,19 ; VI,14, etc. : on retrouve ce thème dans toute la littérature intertestamentaire.
13. Règle de la Communauté VIII, 13.
14. Règlement de la Guerre I, 3.
15. Testament de Lévi XVII 10-11.
16. Testament de Lévi 18, 4.
17. Règlement de la Guerre XV, 12-13.
18. – id. – I, 5.
19. – id. – IX, 5.
20. – id. – XV, 2.
21. – id. – III, 8.
22. – id. – IV, 7-8.
3. LES NAZÔRÉENS
On sait par les Évangiles que Jésus était appelé nazôréen 23 , et les Actes des apôtres témoignent que les premiers chrétiens ont été désignés sous cette appellation 24 . Mais on ne sait pas ce qu’elle recouvrait au milieu du 1 e siècle 25 : était-ce une des nombreuses sectes juives qui existaient alors ? Flavius Josèphe, qui décrit trois d’entre elles, ne parle pas d’eux.
En revanche, ils sont mentionnés aux 4 e et 5 e siècles par des écrivains chrétiens, qui ont d’ailleurs du mal à les distinguer d’autres hérétiques comme les Ébionites. Épiphane témoigne qu’« on trouve l’hérésie des nazôréens à Bérée de Syrie 26 . » Saint Jérôme a été moine à Chalcis de Syrie, où il a rencontré les nazôréens à la fin du 4 e siècle.
Vers 398, il écrit que « les nazôréens [de Syrie]… se servent [seulement] de l ’Évangile selon les Hébreux 27 . Ces chrétiens judaïsants ne sont pas des Juifs chrétiens, mais des chrétiens Juifs 28 . » Et dans sa Lettre 112 à Augustin datée de 404 : « Ils veulent tout ensemble être Juifs et chrétiens, mais ne sont ni Juifs, ni chrétiens ».
Ni Juifs, ni chrétiens : contrairement aux chrétiens, ils ne reconnaissaient qu’un seul Évangile selon les Hébreux , dont on sait par ailleurs qu’il a bien existé, mais dont le texte s’est perdu : était-ce le Matthieu araméen qui a précédé le texte actuel de cet Évangile ?
Contrairement aux Juifs, ils voyaient en Jésus le Messie. Mais contrairement aux chrétiens, ils rejetaient sa divinité.
Comme les Juifs, ils voulaient la reconstruction du temple. Mais contrairement à eux, ils ne songeaient pas au rétablissement des sacrifices d’animaux : le nouveau culte serait spirituel, donc universel.
Qu’étaient-ils donc, ces nazôréens ? Ils ne se situent ni là, ni ici. Ni Juifs ni chrétiens , étaient-ils au milieu ? Quel milieu ? Comment se définissaient-ils – et d’ailleurs, songeaient-ils seulement à se définir ?
C’est grâce à l’émergence inattendue d’un guerrier arabe qu’ils trouveront un jour la réponse à toutes ces questions.
Localisés en Syrie par Épiphane et Jérôme, après le 5 e siècle on n’entend plus parler d’eux. C’est qu’ils étaient peu nombreux : opposés par leurs croyances à la fois aux Juifs (« Jésus est le Messie ») et aux chrétiens (« il n’est pas Dieu »), leur doctrine les poussait plutôt à se renfermer sur eux-mêmes. Leur existence a donc échappé aux chroniqueurs pendant une période d’environ deux siècles, au cours de laquelle ont disparu tous ceux qu’on groupe sous l’appellation commode – parce que vague et imprécise – de judéo-chrétiens.
Tous ont disparu : sauf les nazôréens précisément, qui vont faire une réapparition fracassante en Arabie, à la fin du 7 e siècle.
Les nazôréens sont donc les derniers héritiers du messianisme qui s’exprimait au tournant du premier millénaire : tout en vivant cachés, ils avaient conservé intacte sa flamboyante incandescence. Quand ils referont surface au 7 e siècle, on les retrouvera campés face à leurs ennemis Juifs et chrétiens de toujours, comme si rien n’avait changé depuis six cents ans. Comme si chacun était resté figé, dans sa posture de la fin du 1 er siècle, pour se réveiller soudainement – saisissant un moment propice.
C’est que ce messianisme conservait, chevillé en lui, quelque chose que les chrétiens et les Juifs avaient alors (semble-t-il) laissé s’éteindre : une vision apocalyptique de l’Histoire, l’élan irrésistible de ceux qui n’ont plus rien à perdre puisqu’ils savent le retour du Messie tout proche. Une conception simpliste de la société humaine : d’un côté les représentants de Bélial, de l’autre les vrais croyants choisis par Dieu. Eux , qu’il faut éradiquer de la surface de la terre pour que nous , nous réalisions la promesse faite autrefois à David : régner sur un monde qui aura retrouvé sa justice – ou plutôt, sa justesse .
Au centre de cette vision à la fois grandiose et terrifiante du monde et de son histoire, Jérusalem et son temple.
Jérusalem, à la fois but à atteindre et aiguillon planté dans la chair de tout messianiste.
Pendant cette période de latence, le messianisme de ces nazôréens « ni Juifs ni chrétiens » va évoluer dans trois directions, qu’il faut avoir présentes à l’esprit pour comprendre la naissance du Coran.
D’abord, le Messie qu’ils attendent n’est plus un nouveau David, c’est clairement le Messie-Jésus. Son ascension vers Dieu a eu pour point de départ le mont des Oliviers, c’est donc à cet emplacement qu’on attend son retour dans la Gloire. Pour l’imaginaire nazôréen, le mont des Oliviers – lieu de la deuxième Révélation à venir – va prendre la même importance que le Mont Sinaï, lieu de la première Révélation faite aux Juifs.
Ensuite, à la mystique de Jérusalem va se substituer la vieille mystique biblique de la terre promise. La Ville de David et son temple ne sont plus mentionnés, les messianistes les sous-entendent quand ils parlent de la « terre » à reconquérir, du « lieu dévasté » à reconstruire. Cette substitution permettra plus tard aux Arabes d’en masquer une autre, celle de Jérusalem par La Mecque.
Enfin, une conviction va l’emporter : Dieu a besoin d’être aidé – secouru , dit le Coran 29 – par les croyants. Pour monter à l’assaut de Jérusalem ils seront seuls, et ne pourront compter que sur leur bras armé. Mais dès l’instant où ils auront reconstruit le temple, fut-ce à petite échelle, le Messie-Jésus apparaîtra visiblement aux yeux des croyants, pour les mener à la conquête de l’univers.
Si reprendre Jérusalem reste la condition du salut universel, l’ambition de conquête territoriale est bien mondiale.
Convaincus d’être porteurs du salut de la planète, les messianistes ont été partout et toujours d’une totale sincérité. L’étonnant, c’est que l’application de leur programme ait nécessité la violation des lois morales communes à l’humanité, afin de lui apporter le Bien suprême.
Qui ? Les nazôréens. Après être restés si longtemps discrets, par quels sinueux détours ces rescapés du messianisme flamboyant vont-ils mettre en œuvre son programme dans l’Arabie du 7 e siècle, se voyant soudain projetés au premier plan de l’Histoire ?
C’était la deuxième question : où .
23. Dans le Nouveau Testament, Jésus est appelé six fois « le nazarénien » ( nazarènos ) et treize fois « le nazôréen » ( nazôraios ). J’adopte cette dernière version qui est celle de l’Évangile de Jean et des Actes des Apôtres.
24. « Paul, chef du parti des nazôréens », Actes 24, 5.
25. Gnilka, op. cit. en Postface, suggère avec vraisemblance que les nazôréens sont ces « faux-frères » stigmatisés par Paul dans son Épître aux Galates 2,4. Face aux Juifs de Jacques et aux Grecs de Paul, c’était un troisième groupe qui reconnaissait Jésus mais refusait d’abandonner le judaïsme.
26. Épiphane de Salamine (4 e siècle), Hérésies , 30, 2.
27. Jérôme, Commentaire sur s. Matthieu XII, 13.
28. Jérôme, Sur Zacharie , 3, 14, 9.
29. Coran 3, 53 : « Nous sommes les secoureurs de Dieu » ; 59, 8 : « Les émigrés… portaient secours à Dieu et à son prophète. »
4. À LA RECHERCHE DU FANTÔME D’UNE VILLE
Depuis leurs débuts et jusqu’aux nazôréens inclus, les messianistes ont donc vu en Jérusalem le centre du monde. Or au 8 e siècle, à leurs yeux la terre va soudain changer de centre de gravité, La Mecque prendre la place de Jérusalem. Pour comprendre cette brusque inversion des pôles, il convient de partir de son point d’arrivée, les légendes fondatrices de l’islam.
Elles sont si cohérentes, si convergentes, qu’on devine derrière elles une autorité centrale, seule capable de les uniformiser à ce point : celle des califes de Jérusalem, Damas puis Bagdad. Prenons-les au stade où les rapporte l’iranien Tabari 30 (né en 839), l’un des plus actifs et des plus célèbres propagateurs de la légende coranique.
Selon lui, l’emplacement de La Mecque aurait « été créé avant toute autre partie du monde… C’est la Mère des cités, le centre du monde, le nombril de la terre. » Elle avait disparu au moment du déluge, mais Agar, concubine d’Abraham et mère d’Ismaël selon la Bible, s’arrêta un jour dans « une vallée appelée Bacca… située sur l’une des grandes routes des caravanes appelée autrefois la route de l’encens et qui transitait par cette voie, du sud de l’Arabie à la Méditerranée. » C’est là qu’Abraham aurait construit, avec l’aide d’Ismaël son fils, un sanctuaire : « Son nom – la Ka’ba c’est-à-dire le cube – se réfère à sa forme… Abraham ayant besoin, pour terminer le coin est, d’une pierre… l’ange Gabriel lui apporta une pierre noire qu’il avait mise à l’abri du déluge sur le mont Abou Qubaïs 31 . » Imperturbable, Tabari raconte ensuite la naissance d’une ville née à cet endroit de l’afflux des pèlerins, la transformation de cette ville – La Mecque – en grand centre commercial, l’invasion de la Ka’ba par les idoles des polythéistes, la reprise en mains du sanctuaire par la tribu des Qoraysh dont est issu le Prophète de l’islam.
Telle est la légende : sur quoi repose-t-elle ?
Située dans une vallée aride, désertique et insalubre, privée des ressources de l’agriculture et de l’élevage, avant l’islam La Mecque n’aurait pu vivre que du commerce caravanier, ou d’un important pèlerinage aux idoles : c’est ce qu’affirme la légende musulmane. Une grande ville commerciale ne passe pas inaperçue, si elle a existé elle a forcément laissé des traces dans les chroniques du temps – et dans le sous-sol.
Sur le commerce dans la péninsule arabe, Patricia Crone 32 a publié des études qui font autorité. Si les routes caravanières aux 6 e -7 e siècles nous sont bien connues, tout montre qu’aucune ne passait par la vallée isolée de La Mecque. Et quand les chroniques musulmanes dressent la liste des denrées précieuses (argent-métal, parfums) que La Mecque aurait exportées à grande échelle vers le nord, il est prouvé que l’Empire byzantin ne les importait pas mais les fabriquait lui-même. D’ailleurs, à partir du 2 e siècle, le commerce entre l’Arabie fertile (Yémen) et le nord s’est fait par la voie maritime, moins onéreuse et plus sûre que les caravanes terrestres. Certaines légendes attribuent à La Mecque un port, Su’ayba qui aurait favorisé son commerce maritime : jamais on n’en a retrouvé la trace.
S’ils n’étaient pas des commerçants internationaux, Les Mecquois vivaient-ils d’un pèlerinage local ? Mais dans toutes les chroniques musulmanes, « les Mecquois sont dits presque invariablement ne pas avoir commercé avec les pèlerins 33 ».
L’existence ancienne d’une halte caravanière importante à La Mecque, devenue centre d’un pèlerinage, n’existe nulle part ailleurs que dans des chroniques musulmanes écrites à partir du 8 e siècle. Avant cela, « nous ne pouvons pas créditer les Mecquois du contrôle de quelque route que ce soit en Arabie… ni même d’avoir été un lieu saint attirant les pèlerins une fois l’an… Ce qu’on trouve dans les sources, ce ne sont pas des comptes-rendus de ce qu’était le commerce mecquois, mais la version de ce que les conteurs pensaient qu’il aurait pu être 34 ».
« Ce qu’il aurait pu être » – ou qu’il aurait dû être, pour conforter la légende fondatrice de l’islam.
P. Crone conclut : « Il ressort des diverses hypothèses explicatives examinées que l’existence de la ville de La Mecque elle-même avant l’islam n’est pas moins problématique que son commerce 35 ».
Soyons clairs : d’après les textes non-musulmans, avant que les conteurs de l’islam ne l’imaginent de toutes pièces, La Mecque n’existait sans doute pas – en tout cas, pas telle qu’ils la décrivent.
Partout ailleurs, lorsque des sources écrites donnent quelques informations sur une ville ancienne, les archéologues s’empressent d’aller vérifier leur authenticité par des fouilles sur le terrain, à la recherche de ses vestiges. Un site commercial important, actif à une époque historiquement proche (7 e siècle), aurait nécessairement laissé dans le sous-sol des traces visibles, faciles à identifier et à dater. On saurait enfin combien d’habitants, de quoi ils vivaient, quelle était l’importance du pèlerinage avant l’islam… Ce travail élémentaire a toujours été impossible, l’ensemble du site de La Mecque ayant été déclaré harâm , sacré : il est interdit d’y faire une quelconque fouille archéologique.
La légende de La Mecque est condamnée à se nourrir d’elle-même.
Alors, on a prétendu trouver deux mentions d’une Mecque florissante dans le Coran lui-même – ce qui prouverait que la ville existait déjà, avant que le texte ne « descende » du ciel.
Dans un verset du Coran qui s’adresse explicitement aux Juifs, l’auteur ajoute : « Certes, la première Maison qui ait été mise au monde pour les hommes l’a été à Bakka : bénie, [indiquant la] voie pour les mondes 36 ».
La tradition musulmane, suivie par la plupart des traducteurs, voit dans ce Bakka un ancien nom de La Mecque. Certains prétendent même qu’il faudrait lire Mekka au lieu de Bakka : mais cette substitution de la consonne-mère M par un B dans la racine d’un mot sémitique est peu probable.
Il faut chercher ailleurs. Depuis ses origines on l’a vu, le judaïsme a toujours appelé le temple de Jérusalem « la Maison 37 ». Quant à Bakka, c’est un nom commun dont la racine sémitique 38 signifie larmes, ou pleurer. C’est ainsi que les pèlerins Juifs arrivant au pied du temple de Jérusalem faisaient une pause au « val de Bâkâ » – le val des pleurs 39 Après 70, son emplacement dévasté par les armées de Titus fut communément appelé « le temple des larmes ».
Le sens du verset controversé devient alors :
« Certes, le premier temple qui a été mis au monde était celui des larmes. » Ou bien : « … était au lieu-dit les pleurs ».
D’une façon ou d’une autre, tout dans ce verset du Coran nous ramène à un seul édifice : non pas à la Ka’ba de La Mecque mais au centre du monde selon les messianistes nazôréens, le temple de Jérusalem.
Mais pourquoi chercher à tout prix une improbable substitution de consonnes pour expliquer Bakka ? Le mot « La Mecque » ne se lit-il pas en toutes lettres dans un autre verset du Coran ? : « [Dieu] vous a séparé d’eux au creux de ma’ka, après vous avoir donné sur eux l’avantage 40 ».
Où se trouve ce « creux de ma’ka », lieu d’un « avantage » pris par les croyants sur leurs ennemis ? Pour les chroniqueurs musulmans, cela ne pouvait être que La Mecque – située justement au creux d’une vallée. Mais on sait qu’avant l’islam, un lieu-dit ma’ka est introuvable au Hedjaz. En revanche, la Bible recense plusieurs noms de lieux construits sur la racine M’ K : ils sont tous situés à la frontière entre la Syrie et Israël.
Y aurait-il eu un affrontement entre les messianistes et leurs ennemis, non pas au Hedjaz où se situe La Mecque mais beaucoup plus au nord, aux portes de la Syrie ?
Oui. Nous verrons qu’à la faveur d’une invasion perse en 614, un groupe d’Arabes et de nazôréens, venus de Syrie, tenta d’atteindre Jérusalem pour la prendre. Ils en furent empêchés par des Juifs qui ne voulaient pas leur céder l’esplanade du temple, et durent se replier. C’est de ce premier essai de reconquête du temple, et de son échec, que parle le verset du Coran. Alors on comprend mieux le sens du texte :
« Dieu vous a séparé [des Juifs] au creux de ma’ka, après vous avoir donné sur eux l’avantage. Ce sont eux, les Juifs 41 , qui vous ont [finalement] écartés du temple sacré ».
Pas plus de « La Mecque » dans le Coran que dans l’historiographie ancienne. Mais un lieu dévasté, celui du temple de Jérusalem après lequel pleuraient tous les messianistes. Une tentative avortée pour le reconquérir, un affrontement qui a tourné à leur désavantage, quelque part entre Jérusalem et la Syrie.
Avant l’islam La Mecque n’existait sans doute pas, ou du moins elle n’a pas joué dans sa naissance le rôle central que lui attribuent les chroniqueurs musulmans. Pourquoi cette invention légendaire d’une ville au passé fictif, procédé dont l’Histoire n’offre aucun autre exemple ?
L’islam est né ailleurs : mais où ?
30. La Chronique. Histoire des prophètes et des rois , traduit du persan par Hermann Zotenberg, 2 volumes (1500 pages), Actes Sud – Sindbad, coll. Thesaurus , 2011.
31. Texte cité par Bruno Bonnet-Eymard, Le Coran. Traduction et commentaire systématique , La Contre-Réforme Catholique, Tome I (1988), Tome II (1990), Tome III (1997). Cité désormais BBE : Tome II, p. 266.
32. Patricia Crone, Meccan trade and the rise of islam , Oxford, Blackwell, 1987.

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