Doit-on vraiment parler de tout ça?
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Description

Le coït? Le cunnilingus? La fellation? Les stimulations mammaires et anales? La dimension du pénis? L’esthétique des seins et de la vulve? L’épilation pubienne? Vraiment?
Si les pratiques sexuelles courantes donnent lieu à des moments de grand bonheur, elles n’en suscitent pas moins beaucoup d’incertitudes, d’inquiétudes, de frustrations et de déplaisir. C’est pourquoi Patrick Doucet nous propose un tour d’horizon des multiples considérations – qu’elles soient d’ordre physiologique, psychologique, historique, anthropologique ou pratique – entourant ces activités sexuelles et les régions du corps qui les rendent possibles. Grâce à son style synthétique et vivant, sur un ton souvent ludique et toujours instructif, l’auteur espère communiquer non seulement l’utilité de ces connaissances, mais aussi le plaisir de les acquérir. Et, par le fait même, de promouvoir ce qui fait toujours défaut de nos jours : une éducation sexuelle collective enfin adéquate.
Tandis que le célèbre Père de l’Église Tertullien désignait le vagin comme « la porte de Satan », les Chinois de l’Antiquité disposaient de plus charmantes expressions pour désigner la vulve : le Lotus d’Or, le Vase Réceptif, la Pivoine Éclose ou encore le Portail Vermillon . On imagine bien que les dispositions d’un homme à pratiquer le cunnilingus ne seront pas exactement les mêmes s’il s’apprête à humer la Pivoine Éclose plutôt qu’à contempler de si près la porte du Malin. [...]
Selon certains versets bibliques, il semble même que les rapports sexuels dits normaux ne soient pas tout à fait bien : « Quand une femme a eu des relations sexuelles avec un homme, ils doivent se laver à l’eau et ils sont impurs jusqu’au soir. » (Lévitique, 15 : 18)

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 11 septembre 2018
Nombre de lectures 53
EAN13 9782764435861
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0032€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Du même auteur
La vie sexuelle des enfants ? Tout ce qu’on aimerait sans doute savoir, mais qu’on ne souhaite peut-être pas entendre , Montréal, Liber, 2016.
Comment l’éducation sexuelle peut rendre plus intelligent – Orientations sexuelles et homophobie , Montréal, Liber, 2015.
La domestication de l’incertitude – Petite aventure au cœur de la nature humaine , Montréal, Liber, 2014.
La Tentation du monde ou Le voyage à sac à dos sous toutes ses coutures , Montréal, Édition Espaces, 2007.





Projet dirigé par Éric St-Pierre, éditeur
Conception graphique : Claudia Mc Arthur
Mise en pages : Marquis Interscript
Révision linguistique : Isabelle Rolland et Chantale Landry
Conversion en ePub : Nicolas Ménard
Québec Amérique 7240, rue Saint-Hubert
Montréal (Québec) H2R 2N1
Téléphone : 514 499-3000, télécopieur : 514 499-3010
Nous reconnaissons l'aide financière du gouvernement du Canada par l'entremise du Fonds du livre du Canada pour nos activités d'édition.
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L'an dernier, le Conseil a investi 157 millions de dollars pour mettre de l'art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
Nous tenons également à remercier la SODEC pour son appui financier. Gouvernement du Québec – Programme de crédit d'impôt pour l'édition de livres – Gestion SODEC.



Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Doucet, Patrick, auteur Doit-on vraiment parler de tout ça ? : cunnilingus, fellation et autres délicatesses (Référence)
ISBN 978-2-7644-3580-9 (Version imprimée)
ISBN 978-2-7644-3585-4 (PDF)
ISBN 978-2-7644-3586-1 (ePub)
1. Sexualité. I. Titre.
HQ31.D68 2018 306.7 C2018-940625-9
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2018
Dépôt légal, Bibliothèque et Archives du Canada, 2018
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés
© Éditions Québec Amérique inc., 2018.
quebec-amerique.com


Pour Michel Bédard,
à qui je dois bien plus que la traduction des formulations latines de ce livre.


PRÉFACE
Patrick Doucet est un auteur singulier, pour ne pas dire audacieux, dans le domaine de la sexualité. En sa compagnie, on ne risque guère de s’ennuyer… Sa formation et son métier d’enseignant en psychologie n’empêchent pas ses nombreuses incursions du côté non seulement de la sexologie et de la philosophie, mais aussi de l’histoire ou de l’anthropologie. L’auteur passe d’ailleurs d’un champ à l’autre avec une grâce et une touche d’humour qui rendent son style pour ainsi dire unique. Jamais son érudition n’alourdit son propos. Le conteur qu’il est aussi – comme tout pédagogue de qualité – sait prendre le pas sur le scientifique : il nous interpelle, nous étonne, nous choque parfois, mais immanquablement nous donne à réfléchir. C’est le propre des essayistes de talent. Je ne suis pas toujours en accord avec lui (il fait d’ailleurs état d’un de ces désaccords dans un de ses ouvrages), mais je le lis toujours avec intérêt car il propose à ses lecteurs et lectrices un parcours intelligent, semé de surprises. Surtout, pas de tabous chez lui, encore moins de langue de bois. Cela nous change des ouvrages sur la sexualité qui, sous prétexte de nous instruire, nous font plutôt la morale. Ce troisième volet de la série que l’auteur a amorcée sur la sexualité ne manquera pas de soulever la curiosité, peut-être même des débats. Parce que la sexualité humaine est traversée de valeurs et de zones grises sur ce que l’on sait ou ne sait pas et sur les normes ou les idéaux qui la régissent. C’est précisément sur ce terrain-là des savoirs et des questionnements qu’ils amènent à leur tour que nous entraîne hardiment Patrick Doucet dans Doit-on vraiment parler de tout ça ? .
Michel Dorais, Sociologue de la sexualité
Université Laval

il y a des hommes il y a différents pays
il y a aussi des temps où ces pratiques ne sont pas absurdes
si tu tiens compte du pays du temps et des pratiques des enseignements écrits
et de ton caractère tu peux ou pas considérer l’usage excitant de ces pratiques
ceci est si intime et secret notre imagination si fantaisiste qui pourrait savoir qui devrait faire quoi quand pourquoi et comment ?
Kâmasûtra , II e -IV e siècles.
Traduction de F. Boyer, p. 149-150.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, environ cent millions de rapports sexuels ont lieu chaque jour.
T. Hickman, Le bidule de Dieu , p. 260.


Introduction
POURQUOI ENSEIGNER LA SEXUALITÉ ?
Plusieurs étudiants viennent dans mon cours en pensant qu’ils en savent plutôt pas mal à propos de la sexualité, jusqu’à ce qu’ils découvrent, à peu près à la moitié du premier cours, que ce n’est plutôt pas le cas.
E. Nagoski, 2015 1 .
Bien des personnes, qui sont persuadées que les enfants doivent un jour ou l’autre être renseignés sur les sources sexuelles de la vie éprouvent une sorte d’anxiété à décider de l’âge auquel cet enseignement devrait être donné. Leur sentiment caché semble être que le sexe est un mal, que l’enseignement de la sexualité est donc aussi un mal, quoique nécessaire, et que le mieux est de ne parler de ces choses que le plus tard possible.
Havelock Ellis, autour de 1910 2 .
Tous les parents ne sont pas de cet avis, certains sont très ouverts, ils proposent à leurs adolescents des condoms, la pilule ou d’autres moyens contraceptifs et leur permettent d’avoir à la maison des activités sexuelles avec leur copain ou copine. Cette libéralité n’est cependant pas partagée par tous. Plusieurs étudiants disent ne jamais parler de sexualité avec leurs parents qui, par ailleurs, ne tentent pas trop de régir leurs conduites à ce sujet et préfèrent ignorer ce qu’ils fabriquent. D’autres parents encore semblent plutôt partager l’avis de cette mère américaine qui, en 1989, écrivait cette lettre à sa fille dans la revue American Family :
Chère __________
J’hésite depuis un bon moment à te parler de sexualité. Ce n’est pas un sujet que l’on aborde dans n’importe quelle circonstance. En tout cas, c’est ce que j’étais portée à penser. En évitant le sujet, je me cache sans doute le fait que les problèmes de sexualité à l’adolescence se posent bel et bien. Cette attitude que je partage avec de trop nombreux parents n’aide pas.
On sent que la mère veut engager un réel dialogue, faire preuve d’ouverture afin de discuter avec sa fille. Mais, déjà, on pressent un certain parti-pris lorsqu’elle utilise le terme « problèmes » alors qu’elle aurait pu tout aussi bien parler des « joies » de la sexualité. De toute façon, elle précise aussitôt sa pensée : « Au cours de cette année, plus d’un million d’adolescentes vont devenir enceintes… Devenir mère à cette étape de la vie est une erreur. Un nombre égal d’adolescents vont s’embarquer dans une aventure pour laquelle ils ne sont pas prêts. Devenir père à ce moment est un faux exploit, aux conséquences désastreuses. »
Bien que cette description corresponde généralement bien à la réalité dans notre culture, elle aurait pu alors proposer à sa fille différents moyens de contraception et, au cas où la situation se présenterait, discuter de la question de l’avortement. Mais, comprend-on rapidement, l’ouverture de cette mère n’était qu’une façade, une attitude stratégique pour lui imposer, en fin de compte, une idée déjà toute faite :
Il y a une autre façon d’être ensemble et d’apprendre à vous connaître qui convient à votre âge. Il faut savoir maîtriser la pulsion sexuelle, il faut savoir dire non. Il y a tellement plus qui t’attend. J’essaie de comprendre comment tu te sens, quelles sont tes questions, mais j’ai de la difficulté à exprimer mes pensées. Ensemble nous devrions y arriver. Je suis prête à essayer si tu le veux. Vas-y, pose-moi tes questions. N’importe quoi. N’importe quand. Je t’aime bien, même si je ne te le dis pas assez souvent 3 .
Si la mère craignait tant que sa fille tombe enceinte, elle aurait pu l’entretenir non seulement des moyens de contraception à sa disposition, mais aussi des possibilités qu’offrent la masturbation mutuelle, la fellation et le cunnilingus, par exemple. Même si elle croyait sincèrement incarner la sagesse commune et supérieure des adultes, parce qu’elle-même et ses amies pensaient toutes ensemble la même chose à propos de leur sagesse commune, elle ne souffrait pas moins de cette myopie intellectuelle tout aussi répandue qu’est l’ethnocentrisme. Dans son étude comparative des familles américaines et néerlandaises – une culture qui, somme toute, n’est pas si loin de celle des Nord-Américains –, la sociologue Amy Schalet notait en 2011 : « Pour les parents américains, la sexualité des adolescents est quelque chose que l’on doit craindre et interdire : la plupart ne permettraient jamais à leurs enfants d’avoir des rapports sexuels à la maison, et la sexualité est une source fréquente de conflits familiaux. Aux Pays-Bas, où les grossesses des adolescentes sont beaucoup moins fréquentes qu’aux États-Unis, les parents aspirent avant tout à la cohésion familiale, ils permettent souvent aux jeunes couples de coucher ensemble et leur fournissent des contraceptifs 4 . » Mais cette mère n’était pas néerlandaise, elle était américaine, et si ses compatriotes produisent d’excellents ouvrages de psychologie de la sexualité, ce sont ces mêmes Américains qui, en 1994, ont démis de ses fonctions la ministre de la Santé Joycelyn Elders parce qu’elle avait déclaré, à propos des adolescentes fertiles de 13 ans, qu’une bonne éducation sexuelle et la masturbation seraient préférables aux relations sexuelles précoces non protégées 5 .
Il n’est donc pas étonnant que chez nos voisins, en 1998, 72 % des adultes affirmaient que la sexualité des adolescents avant le mariage était toujours mal 6 . Ce pourcentage a peut-être un peu diminué de nos jours, mais les parents américains, dit-on, ont encore tendance à croire que leurs adolescents sont peu intéressés par la sexualité, tandis qu’ils perçoivent les adolescents des autres comme des prédateurs hypersexualisés 7 .
DEUX TYPES D’ÉDUCATION SEXUELLE
L’école propose deux types d’éducation sexuelle aux adolescents : l’une valorise la répression de la sexualité, l’autre, sa compréhension. L’éducation prêchant l’abstinence enseigne que toute forme de sexualité avant le mariage n’est pas bien du tout et, puisque les adolescents croiront « sûrement » sur parole les adultes qui leur font ainsi la leçon, on ne les entretient généralement pas des différents moyens de contraception 8 , car ces informations pourraient les inciter à faire des choses qu’ils ne doivent surtout pas faire. Et, afin d’occuper l’esprit de ceux qui préfèrent s’épargner l’effort de penser, des mouvements chrétiens prônant la chasteté soutiennent cette éducation et proposent à ces jeunes de gentils slogans : « Vous irez plus loin si vous n’allez pas jusqu’au bout », « L’abstinence rend le cœur plus aimant », « Faites le bon choix, attendez d’avoir la bague au doigt » ou « Le sexe peut attendre, je le mérite 9 ». Ce qui, en somme, leur communique un bien curieux message que la professeure Allie Kilpatrick résume joliment ainsi : « Le sexe est sale – préservez-le pour le mariage ; le sexe est mal – partagez-le avec quelqu’un que vous aimez ; le sexe est péché – c’est un cadeau de Dieu 10 . »
Dans ces conditions, comme les cercles religieux en ont la malheureuse habitude, il semble qu’il soit plus important d’endoctriner que d’éduquer, afin que triomphe la peur plutôt qu’une réflexion convenablement informée : « On raconte, notamment, sur les sites du Vatican et de Pro-vie, que tous les condoms laisseraient passer le VIH et d’autres agents infectieux et propageraient les ITSS [infections transmises sexuellement et par le sang]. Sous l’administration du président américain George W. Bush, des millions de dollars ont été dépensés dans des campagnes de désinformation pour faire la promotion de l’abstinence et faire croire que le condom ne protégerait pas des grossesses ni des ITSS 11 . »
Et lorsque les autorités religieuses ne sont plus tenues par les brides de la raison et par un minimum de bienveillance, même les propos les plus extravagants deviennent acceptables. Pendant la saison du Carnaval de Rio de Janeiro, nous rappelait le toujours savoureux Christopher Hitchens, l’évêque auxiliaire de la ville, Rafael Llano Cifuentes, affirmait à ses fidèles lors d’un sermon : « L’Église est contre l’usage du condom. Les relations sexuelles entre un homme et une femme doivent être naturelles. Je n’ai jamais vu un chien se servir d’un préservatif pour saillir une chienne 12 . » On aurait seulement espéré que cet évêque auxiliaire ait aussi observé qu’on n’a jamais vu un chien sermonner ainsi ses semblables, ce qui lui aurait peut-être évité de se ridiculiser de cette manière. De toute façon, ce triste pontife n’est pas le seul à donner ainsi la mesure de son intelligence : « Dans plusieurs autres pays, de hauts dignitaires de l’église – le cardinal Obando y Bravo au Nicaragua, l’archevêque de Nairobi au Kenya, le cardinal Emmanuel Wamala en Ouganda – ont tous raconté à leurs ouailles que les condoms transmettaient le sida. Le cardinal Wamala estime même que les femmes qui meurent du sida au lieu de se protéger avec des préservatifs devraient être considérées comme des martyres 13 . » Aux Philippines, en 2008, plusieurs évêques refusaient de donner la communion aux politiciens qui approuvaient la contraception afin de permettre aux Philippins de mieux planifier la croissance de leur famille. Heureusement, le gouvernement ne s’est pas laissé influencer par ces bons bergers de l’Église catholique qui, pour aimer tant les petites brebis, n’en supportent pourtant jamais personnellement le fardeau 14 .
Malgré ces tentatives aussi désespérées que désespérantes de limiter et de dévaloriser ces relations généralement plaisantes et bénéfiques, ce type d’éducation n’est pas aussi efficace que les parents le souhaiteraient ; et les écoles américaines prêchant l’abstinence avant le mariage comme seule position acceptable quant à la sexualité ne changent pas les comportements : les adolescents qui ont suivi ces cours ne retardent pas davantage leurs activités sexuelles, ils n’ont pas moins de partenaires et, comme ce type d’éducation n’apprend pas aux adolescents à prendre en main leur contraception, ils risquent moins d’utiliser l’un ou l’autre des moyens de contraception à leur disposition durant leurs relations 15 . Même si l’on pense qu’il est nettement préférable que les adolescents n’aient pas de rapports sexuels et qu’il est beaucoup mieux de ne pas les informer, le fait est que l’éducation prônant l’abstinence seulement s’avère inefficace : le taux de grossesses indésirées demeure sensiblement le même et le risque de contracter une infection transmise sexuellement est plus élevé 16 . Ce type de programme donne par ailleurs l’impression, en évitant le sujet, que les pratiques anales sont sans risque ; or, on remarque que plus d’infections se transmettraient de cette façon qu’auparavant 17 .
Néanmoins, le gouvernement américain déboursait encore, en 2013, 50 millions de dollars pour financer ces programmes 18 . En 2014, « seulement treize États exigent que le contenu de l’éducation sexuelle soit médicalement, factuellement et techniquement exact ( accurate ). 35 États permettent aux parents de retirer leurs enfants des cours d’éducation sexuelle, seulement deux États interdisent [ces cours] de faire la promotion de la religion, 37 États exigent qu’ils fournissent l’information sur l’abstinence et 19 États exigent que l’on souligne l’importance d’avoir des relations sexuelles seulement à l’intérieur du mariage 19 ». Au Québec, au moment d’écrire ces lignes, il n’y a pas de cours d’éducation sexuelle obligatoire et, lorsqu’il y en a, ils se résument la plupart du temps, selon mes étudiants, à la description des organes reproducteurs et des infections transmises sexuellement, ainsi qu’à l’art de mettre un condom sur une banane. Et comme le clitoris n’est pas lié directement à la procréation, « le clitoris ne fait pas partie des concepts prescrits dans ces programmes d’études », selon le responsable des relations de presse au ministère de l’Éducation. Qui plus est, sur les huit manuels approuvés pour la première, deuxième et la troisième année, trois d’entre eux ne parlent pas du tout du clitoris 20 . (Dès septembre 2018, cependant, les écoles devront obligatoirement intégrer à d’autres matières divers thèmes liés à la sexualité, du primaire au secondaire. À suivre…)
D’autres programmes (ailleurs qu’au Québec, jusqu’à maintenant du moins) misent plutôt sur une véritable éducation sexuelle. Si l’abstinence est toujours une option pour quiconque la désire, elle n’est pas la seule. Ces cours visent non seulement à informer les étudiants de la variété des moyens de contraception, mais à initier une réflexion sur la sexualité en général ; on les invite à poser leurs questions et à apprendre à communiquer à ce sujet afin qu’ils prennent leurs décisions par eux-mêmes à propos de ce qu’ils souhaitent faire, au moment où ils le voudront et de la manière qui leur conviendra 21 . Dans plusieurs pays d’Europe de l’Ouest où l’éducation sexuelle est positive et explicite, et où on ne prône pas l’abstinence, les taux de grossesses, d’avortements et d’infections transmises sexuellement durant l’adolescence ne sont qu’une fraction de ceux qu’on trouve aux États-Unis, où le taux de grossesses est encore le plus élevé parmi les pays développés ; en comparaison des Américaines, on dénombre près de onze fois moins d’accouchements chez les adolescentes néerlandaises 22 . Aux Pays-Bas, entre autres, où l’éducation sexuelle est claire et complète entre 13 et 18 ans, les enseignants jugent qu’il n’y a pas de mal, par exemple, à montrer une vidéo d’un couple faisant l’amour et, « curieusement », c’est là où les taux de grossesses, d’accouchements et d’avortements durant l’adolescence sont les plus bas au monde 23 .
Non seulement l’éducation sexuelle complète contribue plus efficacement à la prévention des grossesses et des infections transmises sexuellement, mais elle favorise aussi le mieux-être de la personne 24 . Bien que ce soit plus difficile à mesurer, admet-on, les cours d’éducation sexuelle qui n’encensent pas seulement l’abstinence favorisent chez l’étudiant, avance-t-on, la confiance en soi, le sens des responsabilités, la communication avec les partenaires et une meilleure santé mentale, ne serait-ce que parce que les jeunes éprouveraient moins d’anxiété et de culpabilité 25 . Ce qui, somme toute, n’est guère surprenant, dans la mesure où les cours prêchant l’abstinence incitent souvent, aussi, les jeunes à s’engager publiquement à demeurer vierges afin d’éviter les conséquences psychologiques négatives des relations sexuelles prémaritales 26 . « Dans la liste des dangers liés au sexe dressée par le groupe chrétien Sex Respect [au début du XXI e siècle], relève Pierre Langis, on retrouve : culpabilité, manque de concentration en classe, cancer du col, perte de réputation, suicide, déclin de la foi, rébellion contre les valeurs de la famille, jalousie, dépression, mort, etc. 27 »
Et ces conséquences négatives sont parfois « très subtilement » explicitées. Par exemple, afin de s’assurer que personne ne s’abaisse à ces conduites indignes, un documentaire éducatif à propos de la sexualité ( No Second Chance ), utilisé dans presque tous les États américains et dans plus d’une vingtaine de pays, juxtaposait « des discussions sur la sexualité à l’extérieur du mariage avec des images d’hommes mourant du sida », et comparait les rapports extraconjugaux à la roulette russe, à la différence près « qu’à la roulette russe, tu as seulement une chance sur six d’être tué ». Dans ce même documentaire, une animatrice répondait à un garçon qui demandait ce qui lui arriverait s’il avait des relations sexuelles avant le mariage : « Eh bien, je suppose que tu devras te préparer à mourir 28 . » On imagine mal, bien sûr, que les adolescents qu’on a ainsi tenté de terroriser ne se sentent pas plus coupables lorsqu’ils succombent, malgré tout, à cette si dangereuse tentation qu’est celle de… faire l’amour. En outre, note-t-on, les femmes qui éprouvent plus de culpabilité à propos de leur sexualité sont moins susceptibles d’utiliser efficacement la contraception 29 . Dans l’excellent ouvrage québécois, La sexualité humaine , le professeur Pierre Langis résume ainsi les effets de cet engagement solennel :
Quant aux serments de virginité avant le mariage, près de 90 % des jeunes ne les respectent pas. Une fois ce serment brisé, ces derniers connaissent un plus grand nombre de partenaires sexuels sur une plus courte période de même qu’une utilisation moindre de la contraception en comparaison avec ceux qui n’ont pas formulé de tels serments. En fait, ils retarderaient de quelques mois seulement le premier rapport sexuel, auraient une probabilité 33 % plus faible d’utiliser la contraception à ce moment-là, contracteraient autant de ITS et seraient moins susceptibles d’utiliser les services médicaux. Ajoutons que les garçons et les filles qui ont prêté serment pratiquent six fois plus la sexualité orale, et les garçons quatre fois plus la sexualité anale 30 .
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les cours qui s’adressent davantage à l’intelligence des adolescents qu’à leur crédulité ne les incitent pas à une sexualité débridée : les jeunes semblent plus sélectifs quant à leurs partenaires sexuels et, lorsque les garçons ont des rapports sexuels, les chances qu’ils utilisent un condom augmentent. Plus on en sait sur la contraception, plus on a tendance à l’utiliser 31 . Au Danemark, dans les années 1990, on commençait à avoir des rapports sexuels dits complets vers 16,8 ans, comme aux États-Unis, mais les adolescents danois portaient plus souvent un condom la première fois et buvaient moins d’alcool pour faciliter leurs relations 32 . Et, observe-t-on, si le taux de grossesses à l’adolescence a récemment diminué aux États-Unis, ce n’est pas parce que les adolescents s’abstiennent de relations sexuelles, mais parce qu’ils utilisent davantage le condom 33 . Néanmoins, lors de leur première relation sexuelle, les adolescentes américaines sont environ quatre fois plus nombreuses que les adolescentes néerlandaises à ne pas avoir utilisé de préservatif * ,34 .
De manière générale, ceux qui s’opposent le plus farouchement à l’éducation sexuelle en Occident sont chrétiens ou musulmans, des adultes qui aiment se dire raisonnables et affirmer qu’un Dieu magnifique veille sur nous, un Dieu d’amour qui a livré sa sagesse dans un livre non moins formidable, où le Très-Haut nous dit que les homosexuels méritent la mort (Lévitique, 20 : 13), tout comme les jeunes filles qui ne sont pas vierges lorsqu’elles se marient (Deutéronome, 22 : 20-21), les adultères (Lévitique, 20 : 10), tous ceux qui nous parlent d’un autre dieu que lui-même (Deutéronome, 13 : 7-11), les enfants qui mangent trop, qui boivent trop ou qui ne respectent pas leurs parents (Deutéronome, 21 : 18-21), de même que les hommes qui travaillent ou qui ramassent du bois le samedi (Nombres, 15 : 32-36 ; Exode, 35 : 2) ; ce même Dieu nous enseigne également que les esclaves devraient respecter leur maître (Éphésiens, 6 : 5 ; Colossiens, 3 : 22-24) et que, si une fille se fait violer, ses parents devraient l’offrir en mariage à son violeur dans la mesure où celui-ci débourse un certain montant d’argent (Deutéronome, 22 : 28-29). Comme le remarquait fort à propos l’illustre Mark Twain : « Ce ne sont pas les parties de la Bible que je ne comprends pas qui me dérangent, ce sont celles que je comprends 35 . » Tout comme certains passages du Coran, d’ailleurs, où il est indiqué que l’homme peut coucher avec sa femme comme et quand il le veut (Coran, 2 : 223), qu’il a autorité sur elle et qu’il peut la frapper lorsqu’elle lui désobéit (Coran, 4 : 34), et que l’homosexualité n’est pas acceptable (Coran, 26 : 165-166). Pourquoi est-il encore si normal de prendre au sérieux les livres qui contiennent ces « sagesses » et ceux qui en font la promotion ? Je sais bien qu’on n’accorde pas la même valeur à tous ces versets, mais ce sont tout de même les condamnations bibliques et coraniques qui alimentent le plus l’homophobie à travers le monde 36 .
Malheureusement, ce n’est pas dans le cours Éthique et culture religieuse que les étudiants apprendront à se montrer critiques de la pensée religieuse et de ses textes sacrés. Dans l’ouvrage aussi éclairant que désespérant La face cachée du cours Éthique et culture religieuse , on y apprend que ce cours « donne un enseignement multiconfessionnel tout aussi doctrinal que l’enseignement confessionnel », et qu’il « ne fournit pas un regard critique sur la religion et sa culture, mais cherche plutôt à relayer le récit officiel des religions pratiquées par les différents groupes ethniques vivant au Québec » ; qui plus est, il « incite les jeunes à croire que toutes les croyances religieuses sont également vraies, même si elles se contredisent, et que critiquer les croyances d’autrui est un manque de respect 37 ». On ne s’étonne donc pas que Daniel Dulude conclue que ce « cours est une imposture, une insulte et une nuisance au développement du raisonnement, du jugement, de l’esprit critique et du libre arbitre de nos enfants. Il les décourage dans l’art de délibérer, de débattre et d’argumenter, aliénant leur capacité à distinguer fait et sophisme, et ce, jusqu’à la dernière année de leurs études secondaires 38 ». Et on ne s’étonnera pas non plus de la remarque du philosophe Sam Harris : « Parce que l’on enseigne à chaque nouvelle génération d’enfants que les propositions religieuses n’ont pas besoin d’être justifiées de la même manière que toutes les autres, la civilisation est toujours harcelée par les armées du ridicule 39 . » Quoi qu’on en pense, plusieurs étudiants (d’origines haïtienne, africaine, sud-américaine, moyen-orientale et parfois aussi caucasienne) sont encore aujourd’hui intimement concernés par ces traditions religieuses, que ce soit parce qu’ils y sont eux-mêmes attachés ou parce que leur famille l’est.
Bref, des groupes de parents religieux voudraient que l’éducation sexuelle de leurs enfants soit laissée entièrement aux soins des parents. Cependant, comme on le souligne souvent, une conception étroite des conduites sexuelles appropriées et une vision souvent négative des comportements qui dévient de leurs normes, comme différents groupes religieux en entretiennent, peuvent avoir un impact important sur l’adolescent qui partage la même foi, et perturber d’autant plus ceux qui ne sont pas hétérosexuels 40 .
De toute façon, la majorité des adolescents ne discutent pas souvent de sexualité avec leurs parents, certains ne souhaitent pas leur en parler parce qu’ils ne les sentent pas réceptifs ou parce que de telles discussions avec leurs parents les embarrassent. Les amis, Internet et l’école demeurent des sources d’informations plus fréquentes 41 . Et, s’il faut le préciser, les innombrables questions touchant la sexualité sont toujours un peu plus complexes qu’on ne s’y attendrait et, « curieusement », ce sont souvent ceux qui en ignorent le plus qui ont la conviction d’en savoir bien assez.
UN COURS DE PSYCHOLOGIE DE LA SEXUALITÉ
À quoi peut bien servir un cours sur la sexualité ? La question est certainement légitime, mais je n’ai jamais entendu un étudiant la poser, ce qui est sans doute déjà un signe que ce qu’on y discute ne leur apparaît pas inutile. En fait, plusieurs étudiants m’ont plutôt avoué à la fin d’un trimestre qu’ils n’auraient jamais cru en ignorer autant à propos de la sexualité, et qu’ils auraient bien aimé avoir un tel cours dès le secondaire.
Néanmoins, dans la mesure où l’individu moyen a un ou deux rapports sexuels hebdomadaires auxquels il consacre, disons, vingt minutes, on peut tout de même se demander pour quelle raison il faudrait consacrer tout un cours dans la formation des jeunes à ce qui occupera plus ou moins une heure dans leur semaine ** . D’abord, de tels cours ne concernent pas seulement nos propres activités sexuelles, mais aussi celles de nos proches qui pourraient susciter certaines interrogations ou quelque inconfort : Pourquoi, par exemple, l’un ou l’autre de mes amis, de mes enfants, de mes parents est-il homosexuel ? ou bisexuel ? Comment doit-on comprendre et « juger » ces conduites ? Et si des enfants ont des activités sexuelles, est-ce normal ? Qu’est-ce qui serait normal à cet âge ? et durant l’adolescence ? La masturbation est-elle une bonne chose ? Peut-on trop se masturber ? Et la pornographie, c’est bien ? Faut-il la condamner ? Et si votre partenaire vous demande de l’attacher et de le ou la sodomiser, est-ce normal ? Ne serait-ce pas un peu déviant ? Et qu’est-ce qu’une déviance sexuelle ? Quelles formes prennent-elles ? Et qu’en est-il des dysfonctions sexuelles ? Une partie non négligeable de la population connaîtra à un moment donné ou l’autre quelques-unes des difficultés les plus fréquentes : des troubles du désir, de la lubrification, de l’érection, de l’éjaculation précoce, de l’orgasme ou liés à des douleurs diverses, lesquels, bien sûr, nuisent toujours plus ou moins à l’harmonie sexuelle et conjugale des partenaires et/ou au bien-être personnel. Pour revenir à la question tout juste évoquée, si ces quelques minutes ne se déroulent pas comme on l’espérait, celui ou celle qui connaît quelque difficulté risque alors d’y penser le restant de la semaine.
De petits échecs du désir ou du plaisir se produisent à l’occasion, et ce n’est peut-être pas une mauvaise chose que d’en avoir entendu parler un peu au préalable. Paul avait 26 ans, Pétula, 24 et, depuis quelque temps, Paul éprouvait des difficultés à conserver son érection après la pénétration. Il la perdait alors complètement et son désir s’envolait aussitôt entièrement : « Les premières fois que cela est arrivé, précise-t-on, Pétula était si mécontente qu’elle se mettait à lui donner des coups de poing dans la poitrine et à lui crier dessus 42 . » Comprendre que les difficultés érectiles de son partenaire ne se résorberont pas mieux en le frappant et en rugissant ainsi ne m’apparaît pas entièrement futile.
L’intérêt d’un cours de psychologie de la sexualité ne se limite pas à mieux comprendre différents aspects de la sexualité. Il permet également, par diverses questions liées à la sexualité, de mieux saisir ce qu’est l’humain et pourquoi chacun d’entre nous est à la fois si semblable et si différent de son voisin ou de sa voisine. Un cours de psychologie de la sexualité est aussi un cours de psychologie. En ce sens, il nous invite à prendre conscience des multiples facteurs qui déterminent nos conduites en nous sensibilisant aux trois grands domaines qui contribuent à façonner ce que nous sommes, à savoir : nos dispositions biologiques et physiques (le corps), nos processus cognitifs (la pensée, l’esprit) et les influences socioculturelles (l’environnement). Et il en va ainsi d’un cours traitant plus spécifiquement du désir et du plaisir sexuels.
L’influence extraordinaire de la culture sur l’humain n’est jamais aussi manifeste que lorsqu’on s’intéresse aux comportements sexuels et aux diverses façons de les juger. Ici ou là, les relations homosexuelles sont acceptées ou condamnées, la sexualité des enfants est bien vue, découragée ou sévèrement punie, la virginité des femmes jusqu’au mariage est primordiale ou sans aucune importance, la fidélité est une vertu pour certains tandis que d’autres sociétés valorisent la générosité sexuelle à l’égard de son groupe, et ainsi de suite. Et si ce qui est normal, ou pas, varie énormément d’une région et d’une époque à l’autre, la culture influence forcément la manière de penser et de se conduire de l’individu. Pour ne donner qu’un exemple, à la fin du XVIII e siècle, un médecin allemand, parmi bien d’autres Occidentaux exerçant la même profession, croyait que la fréquentation des bordels, lorsque le mariage n’était pas possible pour un jeune homme, était encore préférable « aux masturbations insensées *** ,43 ».
Si la culture dans laquelle nous grandissons influence notre façon de concevoir la légitimité de nos désirs et de notre plaisir, nos manières de penser subissent également l’influence de notre famille, de nos amis, de l’éducation qu’on a reçue, des expériences positives et négatives que vit chacun et des informations (valables ou non) glanées ici et là. Une étudiante, par exemple, croyait qu’il était anormal qu’un homme hétérosexuel lui ait demandé de lui stimuler l’anus pendant qu’elle lui faisait une fellation : avait-elle raison ? Une sexologue raconte qu’elle « a eu une patiente qui pensait ne pas avoir de clitoris parce que son premier partenaire lui avait dit qu’elle était mal fichue et n’en avait pas. Pendant vingt ans, elle s’est crue anormale, sans chercher à en savoir plus 44 ». Une telle ignorance est-elle vraiment possible ? Une étude menée à Hong Kong en 1996 montrait que le tiers des femmes interviewées ne savaient pas où se situait le clitoris 45 . Selon une étude de 2009, 25 % des Françaises de 15 ans ne savaient pas qu’elles avaient un clitoris 46 . À la fin des années 1970, des hommes répondaient à Shere Hite que le clitoris est situé « à l’intérieur du vagin », « il est dedans, tout au fond », tandis qu’un autre avouait : « Je préfère le coït. Je ne sais rien de la stimulation du clitoris. J’ai été marié pendant quinze ans, mais nous n’avons jamais réussi à trouver son clitoris 47 . » Récemment, une étudiante de 18 ans, musulmane et voilée, me demandait après la classe ce que signifiait ce terme que j’avais utilisé durant le cours ; elle n’avait encore jamais entendu le mot « orgasme »…
Les émotions qu’on éprouve à l’égard de notre partenaire sexuel et des actes posés sont également modulées par la culture, nos histoires personnelles, nos dispositions cognitives et notre biologie ; et ces émotions, bien sûr, influencent le désir et le plaisir sexuels. L’amour augmente souvent le désir pour la personne aimée et le plaisir qu’on tire des activités sexuelles avec elle, tandis que la crainte de toute activité sexuelle nuira généralement aussi bien au désir qu’au plaisir. Comme chacun sait, des histoires personnelles d’agression ou une éducation répressive ne contribuent en rien à l’épanouissement de quiconque. William Masters et Virginia Johnson, les célèbres sexologues, ont rencontré plusieurs individus qui avaient souffert, entre autres, « de leur environnement religieux strictement orthodoxe ». Leur biographe, Thomas Maier, donne ces quelques cas :
Un homme de 33 ans, provenant d’une famille protestante fondamentaliste, disait avoir été fouetté lorsqu’il était adolescent pour ces émissions nocturnes ; dès sa lune de miel, il était incapable d’éjaculer lorsqu’il avait des rapports sexuels avec son épouse. Un catholique, dont deux sœurs étaient nonnes, avait été puni pour s’être masturbé durant l’adolescence. On lui avait dit qu’il s’agissait d’un péché dégoûtant. Il a été incapable d’éjaculer pendant les 11 premières années de son mariage. Un Juif orthodoxe n’avait toujours pas consommé son mariage après huit ans […], parce qu’il concevait le vagin comme « une région impure » 48 .
D’autres émotions plus inattendues peuvent aussi susciter quelque plaisir. Je pourrais donner ici d’innombrables exemples, mais je me limiterai à celui-ci. Le sexologue québécois Claude Crépault relatait l’histoire de Justine, une jolie secrétaire dans la vingtaine que la soumission, l’humiliation et une certaine douleur excitaient :
Au travail et socialement, elle est réservée et pudique. Elle cohabite depuis plusieurs années avec une femme qui est une bonne complice affective et sexuelle. Sauf que, de temps en temps, Justine est envahie par son fantasme central au point de le réaliser. Celui-ci consiste à obéir aveuglément à tous les caprices d’un maître-bourreau pour qui elle n’éprouve aucun attachement affectif. Il est habituellement plus âgé qu’elle. Son rôle est de l’humilier en lui faisant faire toutes sortes d’activités sexuelles dégradantes. Justine doit lui obéir, sinon elle reçoit une punition terrible – un châtiment corporel par exemple. Non seulement elle obéit, mais cela l’excite de se sentir souillée. Lors d’une expérience réelle, un de ses maîtres a ordonné à une femme de déféquer sur le visage de Justine. C’en était trop cette fois, et Justine est partie, furieuse. Une fois chez elle, elle a pris une douche et s’est masturbée pensant à la scène de défécation. Ce qui était inacceptable dans le réel ne l’était pas dans son imaginaire : Justine a atteint l’orgasme 49 .
À ces dispositions psychologiques et socioculturelles, on doit ajouter plusieurs éléments biologiques qui influenceront également le désir et le plaisir sexuels, dont les hormones, les neurotransmetteurs et l’état de santé général, sans oublier certaines substances modifiant aussi le désir et le plaisir : l’alcool, les drogues et la médication. Une étudiante de 19 ans me racontait qu’elle prenait la pilule depuis l’âge de 13 ans et qu’elle n’avait jamais vraiment ressenti de désir sexuel. Avec son premier copain, comme avec le suivant qu’elle fréquentait toujours, elle consentait aux rapports sexuels essentiellement pour leur faire plaisir. Elle croyait que c’était là l’ordre des choses et que les hommes étaient sans doute naturellement toujours plus intéressés par la sexualité. Mais lorsqu’elle m’a entendu souligner devant la classe que les contraceptifs hormonaux pouvaient parfois diminuer la libido, elle a aussitôt cessé de prendre les siens. Un mois plus tard, elle me confiait qu’elle s’était alors sentie « renaître de [s]es cendres », elle avait maintenant « envie », elle savait ce que c’était que de désirer, de vouloir passionnément le corps de son copain. Ce renouveau avait cependant amené de nouvelles difficultés : les éjaculations précoces de son copain ne l’arrangeaient maintenant plus du tout et, en fait, elles l’agaçaient. Mais c’était la fin du trimestre et j’ignore de quelle façon ils ont négocié cette nouvelle situation. Étonnamment, seule une minorité de mes étudiantes ont déjà entendu dire que les contraceptifs hormonaux pouvaient diminuer leur libido.
Et la liste des éléments contribuant favorablement ou non au désir et au plaisir sexuels ne serait pas encore complète si on négligeait la contribution des sens : la vision, l’ouïe, l’odorat, le goût et, bien entendu, le toucher, plus spécifiquement les zones érogènes, c’est-à-dire ces régions du corps les plus sensibles et qui suscitent le plus de plaisir.
Et c’est ce sur quoi je me concentrerai ici. Non seulement sur ces régions, mais sur les actes qu’on y pose et sur quelques-unes des questions qui leur sont souvent associées : Y a-t-il vraiment des femmes vaginales et d’autres clitoridiennes ? La dimension du pénis est-elle si importante ? Est-il vraiment anormal de ne pas atteindre l’orgasme par la pénétration ? et de souhaiter plutôt que son partenaire se serve de sa langue pour stimuler le clitoris ? Pourquoi certains et certaines se montrent-ils réticents envers ces stimulations orales ? La vulve est-elle vraiment… belle ? Et tous ces poils pubiens, est-ce normal de les raser ? Serait-ce une façon d’infantiliser les femmes ? La stimulation du clitoris et celle du vagin sont-elles les deux seules façons d’atteindre l’orgasme chez la femme ? Qu’en est-il du point G ? et de la stimulation des mamelons ? Y a-t-il des actes normaux et anormaux ? La fellation ? Avaler le sperme ? La stimulation anale ? Jusqu’à quel point la perception de ces stimulations diverses varie-t-elle non seulement d’une culture à l’autre, mais d’un individu à l’autre ?
On a peut-être l’impression que ces questions sont certes légitimes, mais que chacun découvrira les réponses en son temps. Ce serait cependant oublier les mille petites interrogations qui surgissent toujours, même là où on s’y attend le moins. Par exemple, une étudiante de 23 ans racontait à la classe qu’une de ses amies, une mère du même âge, avait récemment arrêté d’allaiter parce qu’elle éprouvait trop de plaisir et parce que son copain lui avait dit que ce n’était pas normal. Son copain avait-il raison ? Quelque chose clochait-il avec cette mère ? Des penchants pédophiles commençaient-ils à se révéler chez cette femme ?
Une femme écrivait à Shere Hite dans les années 1970 : « J’ai passé le plus clair de ma vie d’adulte à faire ce que je devais faire, et j’en étais très malheureuse. Depuis que j’ai rompu avec cette attitude (c’est tout récent) le sexe a commencé à avoir pour moi une signification et j’ai pu éprouver quelque estime pour ma personne 50 . » Si le commentaire de cette femme date de quelques décennies, une étudiante m’écrivait récemment (dans un texte qui n’exigeait aucune révélation de la sorte) : « Je n’ai jamais eu d’orgasme et ça ne me dérange pas non plus. Je préfère que mon partenaire aime ça plus que moi-même […], probablement parce que mon père (qui a trompé toutes les femmes qu’il a eues) m’a dit quand j’étais plus jeune que, si je ne voulais pas me faire tromper, je devais combler mon chum . »
La discussion autour de la sexualité, même conventionnelle, n’est donc pas inutile, d’autant plus que la majorité des adolescents commencent à avoir des relations sexuelles avec un ou une partenaire vers le milieu ou la fin de l’adolescence et que leurs pratiques incluent « les baisers sexuels, les touchers mammaires et génitaux, la masturbation mutuelle, la fellation, le cunnilingus, la pénétration pénienne-vaginale et la pénétration pénienne-anale 51 ». Ce dont il sera précisément question ici.
Les psychologues soutiennent souvent qu’il y a trois besoins psychologiques fondamentaux chez l’humain : l’autonomie, la compétence et l’intimité ou l’appartenance ( relatedness ) 52 . Si les discussions soulevées dans un cours sur la sexualité et les connaissances qu’on y acquiert incitent l’étudiant à réfléchir à une variété de questions, elles devraient également l’aider à étayer ses idées propres et, s’il y a lieu, à confronter l’ignorance et les idées reçues de son entourage ou de ses partenaires. Cette autonomie florissante devrait alors le disposer encore un peu plus à développer ses compétences, à la fois sexuelles et relationnelles, non seulement parce qu’il aura appris à réfléchir à ce sujet, mais aussi à en parler 53 . Au fond, le partage de ces connaissances n’a pas d’autre but. Si ce n’est, peut-être aussi, le plaisir de les acquérir…

1. E. Nagoski, Come as you are , p. 157.
2. H. Ellis, Études de Psychologie sexuelle , t. IV, L’éducation sexuelle , p. 31.
3. Citée dans C. Michaud, Les Saisons de la vie , p. 271.
4. Citée dans M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 69.
5. S. Blaffer Hrdy, Les instincts maternels , p. 132.
6. K. Sternheimer, « Fear of Sex: Do the Media Make Them Do It », dans M. Stombler et al . (dir.), Sex Matters , p. 201.
7. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 19 ; M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 70.
8. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 199.
9. Cités dans E. Abbott, Histoire universelle de la chasteté et du célibat , p. 524-525 ; dans J. P. Moran, Teaching Sex , p. 213 et dans J. E. Bates et al ., « Antecedents of Sexual Activity at Ages 16 and 17 in a Community Sample Followed from age 5 », dans J. Bancroft (dir.), Sexual Development in Childhood , p. 206.
10. A. C. Kilpatrick, Long-Range Effects of Child and Adolescent Sexual Experiences , p. 9.
11. R. Crooks et K. Baur, Nos sexualités , 1 re éd., p. 381.
12. Cité dans C. Hitchens, Dieu n’est pas grand , p. 70.
13. C. Hitchens, Dieu n’est pas grand , p. 70-71.
14. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 336.
15. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 201 ; L. A. J. Scott-Sheldon et B. T. Johnson, « The Sexual Health of Adolescents », dans D. S. Bromberg et W. T. O’Donohue (dir.), Handbook of Child and Adolescent Sexuality , p. 234.
16. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 201 ; L. A. J. Scott-Sheldon et B. T. Johnson, « The Sexual Health of Adolescents », dans D. S. Bromberg et W. T. O’Donohue (dir.), Handbook of Child and Adolescent Sexuality , p. 240.
17. J. Levine, Harmful to Minors , p. 133.
18. L. A. J. Scott-Sheldon et B. T. Johnson, « The Sexual Health of Adolescents », dans D. S. Bromberg et W. T. O’Donohue (dir.), Handbook of Child and Adolescent Sexuality , p. 240.
19. S. Tarrant, « Pornography and Pedagogy: Teaching Media Literacy », dans L. Comella et S. Tarrant (dir.), New Views on Pornography , p. 419 ; M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 96.
20. M. Allard, « Le clitoris, l’organe que l’on cache », La Presse , 4 novembre 2017.
21. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 199.
22. J. Levine, Harmful to Minors , p. 102, 112 ; J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 200 ; P. Langis et B. Germain, La sexualit é humaine , p. 220 ; S. Rose, « Going too Far ? Sex, Sin, and Social Policy », dans M. Stombler et al . (dir.), Sex Matters , p. 229, 233 ; L. A. J. Scott-Sheldon et B. T. Johnson, « The Sexual Health of Adolescents », dans D. S. Bromberg et W. T. O’Donohue (dir.), Handbook of Child and Adolescent Sexuality , p. 223.
23. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 178-179 ; M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 97.
24. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 201 ; R. Crooks et K. Baur, Nos sexualités , 2 e éd., p. 167 ; P.-A. Michaud et A.-E. Ambresin, « Les adolescents et leur santé », dans M. Claes et L. Lannegrand-Willems (dir.), La psychologie de l’adolescence , p. 277.
25. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 201 ; M.-A. Boilard, « La sexualité », dans M. Claes et L. Lannegrand-Willems (dir.), La psychologie de l’adolescence , p. 149.
26. R. S. Miller et D. Perlman, Intimate Relationships , p. 280.
27. P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 234.
28. No Second Chance , cité par S. Rose, « Going too Far ? Sex, Sin, and Social Policy », dans M. Stombler et al . (dir.), Sex Matters , p. 230.
29. R. Crooks et K. Baur, Nos sexualités , 1 re éd., p. 408.
30. P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 235. Voir aussi M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 108.
31. J. L. Carroll, Sexuality Now , p. 201 ; R. Crooks et K. Baur, Nos sexualités , 1 re éd., p. 173 ; P. Langis et B. Germain, La sexualité humaine , 2 e éd., p. 235 ; M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 107.
32. S. Rose, « Going too Far ? Sex, Sin, and Social Policy », dans M. Stombler et al . (dir.), Sex Matters , p. 235-238.
33. R. S. Miller et D. Perlman, Intimate Relationships , p. 280.
34. M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 98.
35. Cité dans D. Barker, Godless , p. 186.
36. Voir mon ouvrage Comment l’éducation sexuelle peut rendre plus intelligent – Orientations sexuelles et homophobie , Liber, 2015.
37. Respectivement, D. Dulude, A. Gagné et F. Doyon, dans D. Baril et N. Baillargeon (dir.), La face cachée du cours Éthique et culture religieuse , p. 181, 201 et 66.
38. D. Dulude, dans D. Baril et N. Baillargeon (dir.), La face cachée du cours Éthique et culture religieuse , p. 182.
39. Cité dans R. Dawkins, Pour en finir avec Dieu , p. 353.
40. M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 110-111.
41. M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 71, 73, 82 et 87.
42. R. L. Spitzer et al ., DSM-IV-TR – Cas cliniques , p. 159.
43. J. Stengers et A. Van Neck, Histoire d’une grande peur, la masturbation , 2 e éd., p. 98.
44. L. Mourichon, dans É. Brune, La révolution du plaisir f éminin , p. 285.
45. J. Margolis, O: The Intimate History of the Orgasm , p. 348.
46. M. Allard, « Le clitoris, l’organe que l’on cache », La Presse , 4 novembre 2017.
47. Cités dans S. Hite, Le Rapport Hite sur les hommes , p. 610 et 589.
48. T. Maier, Masters of Sex , p. 194.
49. C. Crépault, Les fantasmes , p. 45-46.
50. Citée dans Shere Hite, Le Rapport Hite , p. 495.
51. J. D. Fortenberry, « Sexual Development in Adolescents », dans D. S. Bromberg et W. T. O’Donohue (dir.), Handbook of Child and Adolescent Sexuality , p. 182.
52. R. S. Miller et D. Perlman, Intimate Relationships , p. 295.
53. M.-A. Boilard, « La sexualité », dans M. Claes et L. Lannegrand-Willems (dir.), La psychologie de l’adolescence , p. 147.


* La promotion de l’utilisation du condom varie beaucoup avec les pays. Si dans certaines régions du Brésil les écoles publiques sont un lieu de distribution du condom très populaire, dans certaines régions de l’Indonésie, la possession du condom est criminelle (M. Temple-Smith et al ., Sexuality in Adolescence , p. 202).

** Selon Leboeuf et Quintin, « la durée moyenne [mondiale] d’une relation sexuelle, incluant les préliminaires, est de 20 minutes » et « la moyenne mondiale du nombre de rapports sexuels se situe à 103 par personne par an » ( Bêtes de sexe , p. 104-105).

*** Compte tenu de l’ampleur surprenante du sujet, je traiterai de la masturbation dans un ouvrage ultérieur.


Chapitre 1
LE COÏT
Le vagin, le clitoris, le pénis, la perception du coït et son efficacité
Sache, ô frère, que Dieu te fasse miséricorde ! que les renseignements contenus dans cet ouvrage sont de la plus grande utilité et que […] la connaissance des choses est préférable à leur ignorance.
Cheikh Nefzaoui, XV e -XVI e siècles 1 .
Le coït est-il la fin normale de toute relation sexuelle * ?
Les difficultés sexuelles et la méconnaissance de la sexualité sont relativement répandues et elles ne datent pas d’aujourd’hui. À la fin du XIX e siècle, un homme écrivait au psychiatre austro-hongrois Richard von Krafft-Ebing à propos de son mariage :
Notre union n’est pas vraiment heureuse. À mon avis, un motif en est que nous n’avons ni l’un ni l’autre, dans notre vie conjugale, la jouissance qu’on doit avoir normalement. Ma femme, qui a 28 ans, n’a jamais de sensation de volupté dans le coït, même lorsque chez moi, l’éjaculation n’a lieu que très tard, ce qui arrive parfois. Aussi, ne peut-elle jamais s’abandonner à moi, et pour moi, l’acte tombe à n’être en quelque sorte qu’une évacuation nécessaire.
Cet homme avait pourtant pris quelques initiatives que son épouse savait apprécier, mais de fausses certitudes et de tristes doutes leur rendaient à tous les deux l’expérience plutôt décevante :
Pour procurer cependant à ma femme une certaine jouissance, j’ai provoqué chez elle, avec les doigts, les sensations qu’autrement le pénis doit éveiller. Alors, la sensation se produit normalement chez ma femme aussi. Seulement, elle ne réside pas dans le vagin, mais tout à fait en avant, à une place qui, pendant le coït, n’est pas du tout touchée par le pénis. Dans le vagin lui-même, je ne peux éveiller aucune sensation de plaisir, même avec le doigt. L’insensibilité de ma femme vient-elle de sa conformation, des couches de graisses accumulées, d’un catarrhe du vagin (leucorrhée), ou de la pratique d’habitudes secrètes lorsqu’elle était jeune fille 2 ?
Les craintes entourant les méfaits de la masturbation, on le voit bien, étaient encore répandues à cette époque, tout comme l’idée qu’un rapport sexuel normal devait se conclure par l’insertion du pénis dans le vagin.
L’Église n’a certainement pas contribué au XX e siècle (comme dans n’importe quel siècle, d’ailleurs) à promouvoir la connaissance, la libération des esprits et l’épanouissement personnel quant à la sexualité. Un échange enregistré en 1973 dans une église de Rome entre une pénitente et son confesseur nous indique bien le message que ces derniers tentaient d’inculquer à leurs ouailles :
Pénitente. Écoutez, je me trouve dans une situation particulière. Je suis mariée depuis un an et demi, à peu près, mais maintenant, il arrive que mon mari ne se contente plus simplement d’accomplir le devoir conjugal.
Confesseur. Il ne fait pas les choses comme il faut, c’est ça ?
P. Je ne sais pas, justement…
C. Combien d’enfants avez-vous ?
P. Nous n’avons pas encore d’enfants.
C. Alors, faites donc les choses comme il faut ! Quel besoin avez-vous de le faire autrement, si vous n’avez pas d’enfants. Vous pouvez le faire selon les règles, compris.
P. Non, non. À part cela, il veut faire autre chose.
C. Ce qui… parce que, voyez-vous, entre mari et femme, tout ce qui est baiser, étreinte, caresse, etc… des incitations à l’acte sexuel sont permises. Eh ? Oui. Mais il faut finir par l’acte régulier, naturel, normal, vous avez compris ?
P. Seulement voilà, qu’est-ce que signifie « normal » ?
C. Eh… normal signifie déposer le sperme là où c’est prévu dans l’anatomie de la femme 3 .
Le très influent docteur de l’Église du XIII e siècle, Thomas d’Aquin, expliquait que selon la loi divine de la nature les organes du corps répondent à une fin et que cette fin, pour les organes génitaux, n’est pas le plaisir mais la procréation : tout acte sexuel ne menant pas à la génération de l’espèce est donc contre nature 4 . Aussi, toujours en 1973, une autre pénitente subissait plus clairement encore la réprobation de son confesseur :
C. Alors, il l’enlève de ton ventre avant de venir ?
P. Parfois, oui.
C. Tu vois ? Il gaspille la semence… la semence que Dieu a donnée à l’homme pour procréer. Tu trouves ça beau ? Tu crois que Dieu pourrait approuver 5 ?
Les lumineuses idées de l’Église sont-elles maintenant choses du passé ? Plusieurs décennies plus tard, Emily Nagoski lisait à ses étudiants du Smith College deux définitions qui évoquaient ce qu’est la « sexualité », et leur demandait laquelle correspondait le mieux à ce qu’ils avaient appris en grandissant. La première allait ainsi :
Les rapports sexuels normaux sont ceux qui ont lieu entre deux sujets nubiles, de sexe opposé, sans cruauté et sans moyens excitants artificiels, dans le but direct ou indirect de la satisfaction sexuelle, laquelle, après avoir dépassé un certain niveau d’excitation, atteint son point culminant par l’éjaculation du sperme dans le vagin, et provoque à peu près simultanément l’orgasme chez les deux partenaires 6 .
La seconde était la suivante :
Le « sexe » est un contact physique intime tendant vers le plaisir (qu’on le partage avec une autre personne ou qu’on soit seul). La femme peut avoir des contacts sexuels en vue de l’orgasme ou sans penser à l’orgasme ; elle peut désirer le rapprochement des organes génitaux ou simplement un contact intime des deux corps. C’est à chaque femme de prendre sa décision. Il n’y a jamais eu de raison de penser que le « but » doit être le coït, n’y d’essayer de s’y adapter à contrecœur. Il n’existe aucun standard de performance sexuelle auquel chaque femme doive se mesurer […]. Vous êtes libres d’explorer et de découvrir votre propre sexualité, d’apprendre ou d’oublier tout ce que vous voulez et d’établir avec des personnes des deux sexes les relations physiques, quelles qu’elles soient, qui vous plaisent 7 .
Selon Emily Nagoski, la seconde définition, tirée du fameux Rapport Hite de 1976, reflète nettement moins l’éducation qu’ont reçue ses étudiants américains au XXI e siècle que celle de Théodore van de Velde, la première, tirée de son Mariage parfait publié en… 1926 8 ! Je me suis bien sûr demandé ce que répondraient mes étudiants québécois à la même question : les deux tiers environ affirment que la première définition représente mieux ce qu’on leur a communiqué à propos de la sexualité jusqu’à la fin du secondaire.
Un cours sur l’anatomie et les pratiques sexuelles les plus communes vise non seulement à offrir quelques informations élémentaires, mais aussi à permettre aux étudiants de comprendre que leur manière de voir ces régions et ces pratiques influence à la fois leur désir et leurs activités. C’est également l’occasion d’amener les étudiants à saisir combien l’esprit humain est malléable, de les inviter à mettre en perspective les idées qu’ils entretiennent, comme celles de leur culture, et peut-être ainsi de mieux remettre en question leurs idées, leurs perceptions ou leurs jugements de valeur et, s’il y a lieu, de les ajuster. Encore en 2013, le sexologue français Jean-Claude Piquard affirmait recevoir de temps en temps des couples de 20 ans qui, d’entrée de jeu, lui disaient à peu près ceci : « Nous n’avons pas vraiment de problèmes, tout va bien, seulement nous ne sommes pas normaux car nous n’arrivons pas à atteindre l’orgasme simultané 9 . » Le médecin sexologue André Corman ne dit pas autrement : « Encore aujourd’hui, on trouve des couples qui viennent consulter parce qu’ils ne jouissent pas en même temps et qu’ils croient que leur sexualité est nulle 10 . »
L’idée qu’un rapport sexuel normal se conclut par l’insertion du pénis dans le vagin et que les deux partenaires parviennent ainsi à l’orgasme à peu près au même moment est encore largement véhiculée par le cinéma conventionnel 11 . Si le but de ces films n’est certes pas éducatif, ils n’en contribuent pas moins à montrer ce que font « normalement » les gens qui s’aiment (ou qui ont un rapport sexuel), et qui, à force de s’agiter de cette façon, semblent tous y trouver leur compte. Cette insistance sur le coït n’est pas le propre du cinéma, bien entendu. L’Église l’a toujours valorisé au détriment d’autres pratiques, les médecins l’ont soutenu également, mais celui qui en a probablement fait le plus la promotion au XX e siècle, et qui a réussi à compliquer pendant des décennies la vie des femmes, et de leurs conjoints, demeure sans doute le fameux Viennois qui aimait tant les cigares.
Le clitoris ** , LES ÉTRANGES IDÉES DE FREUD ET LEURS INFLUENCES
L’illustre pionnier de l’étude de la sexualité, Havelock Ellis, de même que ses contemporains, reconnaissaient pourtant clairement au tournant du XX e siècle les bienfaits du clitoris : « “Le clitoris, déclare Haller, est une partie extrêmement sensible et merveilleusement excitable”. C’est certainement le point principal, sinon unique, qui détermine chez la femme la détumescence [orgasme] ; et c’est, selon la remarque de Bryan Robinson, “un véritable bouton de sonnette électrique qui, si on y appuie, ou si on l’irrite, fait sonner le système nerveux tout entier” *** ». Une idée qui n’était déjà pas nouvelle ; la première citation explicite à cet égard serait du médecin Mateo Renaldo Colombo qui, en 1559, écrivait : « Le clitoris est par excellence le siège du plaisir de la femme 12 . » Et c’est sans doute parce qu’ils en avaient déjà saisi l’importance que les Chinois de l’Antiquité, qui avaient une vision positive de la sexualité, désignaient le clitoris comme « le joyau de la terrasse 13 ».
On ne saurait soutenir aujourd’hui que le clitoris constitue l’unique source de l’orgasme chez la femme (nous y reviendrons tout au long de ce livre), mais Ellis, et ceux qu’il cite, soulignaient à raison son importance. Or, à la même époque, le grand Freud a été le premier à vouloir enseigner aux femmes que si leur clitoris pouvait les mener à l’orgasme, elles ne devaient pas y parvenir de cette façon, parce que, curieusement, les femmes matures savaient apparemment ne plus jouir ainsi 14 .
Freud croyait que le clitoris n’était qu’une sorte de pénis rabougri, si naturellement décevant pour les fillettes en comparaison du pénis de leurs camarades qu’elles enviaient toutes cet appendice. S’il était par ailleurs attendu que la fillette découvre les plaisirs que pouvait lui procurer ce malheureux « pénis chétif » par la masturbation, il était aussi attendu qu’elle abandonne cette stimulation et les plaisirs clitoridiens, caractéristiques d’une sexualité infantile et masculine. À la puberté, décrétait-il, les filles devaient tirer leur plaisir du vagin : « La transformation de la petite fille en femme est caractérisée principalement par le fait que cette sensibilité se déplace en temps voulu du clitoris à l’entrée du vagin 15 . » Et : « Quand la transmission de l’excitation érogène s’est faite du clitoris à l’orifice du vagin, un changement de zone conductrice s’est opéré chez la femme, dont dépendra à l’avenir sa vie sexuelle 16 . » Ainsi, du point de vue de Freud, l’orgasme clitoridien trahissait une fixation sur une zone érogène privilégiée durant l’enfance, ce qui témoignait d’une immaturité psychologique, tandis que l’orgasme vaginal reflétait un plein épanouissement féminin, d’où la distinction connue depuis entre les femmes dites « vaginales » et « clitoridiennes 17 ». (Un peu avant Freud, pourrait-on souligner, un autre pionnier de l’étude la sexualité, Richard von Krafft-Ebing, a cependant soutenu une idée semblable : le clitoris était la zone érogène première pour les femmes vierges et, après la défloration, le vagin et le col de l’utérus prenaient le relais 18 .)
Je ne reproduirai pas ici l’exposition de la théorie des stades du développement psychosexuels de Freud et des nombreuses critiques qu’on peut lui faire **** . Je rappellerai seulement que rien ne soutient l’idée qu’il y ait réellement un stade oral, anal, phallique, un complexe d’Œdipe, une envie du pénis, une période de latence ou un stade génital. En ce qui nous concerne ici, rien ne supporte l’idée que la sensibilité de la femme « se déplace en temps voulu du clitoris au vagin » et, donc, rien ne justifie non plus les subtiles spéculations de Freud sur l’immaturité psychologique de la femme dépendant de son clitoris pour atteindre l’orgasme. Comme plusieurs idées du père de la psychanalyse, celles-ci ne reposaient que sur des spéculations qui, 100 ans plus tard, n’ont toujours pas d’autre fondement que la parole du Maître. Le clitoris n’est pas un embryon de pénis mal développé : le clitoris est un clitoris, et la satisfaction sexuelle résultant d’une stimulation clitoridienne ne reflète en rien une sexualité plus masculine ou une fixation regrettable à une sexualité infantile ***** .
À la suite de l’observation d’environ 10 000 orgasmes dans leur laboratoire dans les années 1950 et 1960, les célèbres sexologues William Masters et Virginia Johnson ont d’ailleurs établi qu’il n’y avait pas de différence fondamentale entre l’orgasme clitoridien, vaginal ou autres 19 . D’autant plus, nous expliquaient-ils, qu’il est de toute façon difficile de distinguer clairement les orgasmes clitoridien et vaginal lors de la pénétration, essentiellement parce que les mouvements engendrés lors de la pénétration vaginale stimulent (plus ou moins), malgré tout, le clitoris. Dans les termes (et la prose clinique) de Masters et Johnson :
Lors de la pénétration active du pénis, le corps clitoridien est tiré en bas vers les parties naturelles, du fait de la traction exercée sur les ailes du capuchon clitoridien. Cependant, la traction coïtale sur le corps clitoridien ne produit pas un déplacement suffisant pour permettre un contact direct du pénis avec le clitoris […]. Néanmoins, le mouvement rythmique du corps clitoridien dû à la pénétration active du pénis produit une stimulation clitoridienne indirecte ou secondaire significative. On doit insister sur le fait que le même type de stimulation clitoridienne secondaire apparaît dans toutes les positions coïtales, lorsqu’il y a une pénétration complète du canal vaginal par le pénis en érection 20 .
Aussi, reconnaît-on, une plus courte distance entre le clitoris et l’orifice vaginal favorise la stimulation du clitoris et l’orgasme par le coït vaginal 21 .
Bref, on ne voit donc pas très bien pour quelle raison une femme devrait privilégier la pénétration à toute autre stimulation et, ainsi, aucune femme ne devrait se sentir coupable de parvenir à l’orgasme parce qu’elle sait tirer profit de son clitoris. Simplement, rien n’étaie les prétentions de Freud et de ses disciples selon lesquelles la zone érogène privilégiée devait se déplacer du clitoris au vagin chez la femme psychologiquement mature.
En 1882, le docteur Jules Guyot conseillait d’ailleurs aux maris, afin que l’épouse parvienne au « spasme », « de se livrer à des frictions délicatement exercées le long du clitoris car le clitoris est le seul siège du sens et du spasme génésique chez la femme… Il n’existe pas de femme sans besoin, il n’existe pas de femme privée de sens, il n’en existe pas d’impuissante au spasme génésique. Mais, en revanche, il existe un nombre immense d’ignorants, d’égoïstes, de brutaux, qui ne se donnent pas la peine d’étudier l’instrument que Dieu a confié aux femmes 22 ». Ce que des femmes observaient encore dans les années 1970 : « J’ai l’impression que, au cours des cinq dernières années, j’ai fait l’amour avec une kyrielle “d’éjaculateurs prématurés” et autant d’égoïstes invétérés. Ou bien ils ne savaient pas que le clitoris existe, non plus que les préliminaires, ou bien ils voulaient simplement “tirer leur coup” et s’affaler, béats, sur le lit 23 . »
Parmi ces égoïstes ignorants, dont l’imagination n’excédait pas les idées convenues de l’époque, on retrouve le médecin Alexander Lowen qui, en 1965, écrivait que, bien souvent, « les hommes […] trouvent accablante la nécessité d’amener une femme à la jouissance au moyen de la stimulation clitoridienne 24 ». L’historienne Rachel Maines poursuit en citant largement ce vénérable médecin qui nous en donne les très excellentes raisons :
Ces attentions qui retardent le coït obligent l’amoureux « à réfréner son désir naturel de proximité et d’intimité », son érection risque d’en pâtir, et « l’acte subséquent du coït se voit ainsi privé de sa qualité de réciprocité ». L’homme peut toujours, pendant le coït, caresser le clitoris de sa partenaire « pour l’aider à atteindre l’orgasme, mais cela le distrait de la perception de ses propres sensations génitales et interfère dans des proportions importantes avec les mouvements pelviens dont dépend le plaisir qu’il va personnellement ressentir ». Ce n’est pas mieux s’il s’emploie à procurer cette satisfaction à sa partenaire après avoir lui-même atteint l’orgasme, car « cela l’empêche de jouir de la détente et de la paix qui sont les récompenses de la sexualité. Cette pratique déplaît généralement aux hommes à qui j’en ai parlé » 25 .
Si des hommes ne semblent guère soucieux du plaisir des femmes et des façons de leur en donner, les femmes ne le sont pas toujours davantage à leur propre égard : « Je n’ai eu des orgasmes que du jour où j’ai découvert que j’avais un clitoris… malheureusement, après sept ans de relations sexuelles vaginales 26 . »
Nul ne saurait dire combien de femmes éduquées du XX e siècle ont été affectées inutilement par de telles idées, mais selon l’historienne Rachel Maines cette valorisation distincte des orgasmes chez la femme « est devenue à partir de 1930 le paradigme dominant de la sexualité féminine normative […] jusque très avant dans les années 1970 27 ». En 1953, Kinsey et ses collègues soulignaient que plusieurs psychanalystes, psychologues et conseillers matrimoniaux avaient « déployé des efforts considérables pour essayer d’apprendre à leurs patientes à convertir leurs “réponses clitoridiennes” en “réponses vaginales”.

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