Violences, côté face, côté profil
192 pages
Français

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Violences, côté face, côté profil

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Description

Patrick Traube est psychologue, psychothérapeute et formateur d'adultes. Collaborateur scientifique de l'Université de liège, il est l'auteur de plusieurs ouvrages relatifs à l'éducation et à la santé mentale. La violence est omniprésente dans le monde. Famille, école, Cité… Aucun lieu social n'est exempt de son sceau. Comment fonctionne le processus violent ? Quelles en sont les racines et les causes profondes ? Quels en sont les armatures secrètes et les rouages intimes ? Comment en prévenir les débordements ravageurs ? Comment y remédier lorsqu'elle a installé ses quartiers ? Patrick Traube est psychologue, psychothérapeute et formateur d'adultes. Collaborateur scientifique de l'Université de liège, il est l'auteur de plusieurs ouvrages relatifs à l'éducation et à la santé mentale. La violence est omniprésente dans le monde. Famille, école, Cité… Aucun lieu social n'est exempt de son sceau. Comment fonctionne le processus violent ? Quelles en sont les racines et les causes profondes ? Quels en sont les armatures secrètes et les rouages intimes ? Comment en prévenir les débordements ravageurs ? Comment y remédier lorsqu'elle a installé ses quartiers ? Cet ouvrage clair, complet et concis nous aidera à mieux comprendre les conditions de production et de reproduction de la violence, parce que mieux comprendre, c'est se doter des moyens d'action efficaces.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 octobre 2006
Nombre de lectures 117
EAN13 9782296371200
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0035€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Violences, côté face, côté profil

Patrick Traube
DU MÊME AUTEUR
La Guerre des sexes, un avenir  ?, Odin, 2001. Péchés capitaux et capiteux , Odin, à paraître, Les psychothérapies humanistes , CDRS, 2002. Éloge du prêt-à-penser , Labor, 2002. Éduquer, c’est aussi punir , Labor, 2002. Garder des amis, nourrir ses amours , Labor 2001 Je m’aime... toi aussi ! , Labor, 2000. Plus jamais seul ! , Labor, 1999. Le Choix amoureux , Labor, 1999. Comment choisir sa psychothérapie ? , Chiron, 1998. Des sang... des hommes , CDRS, 1995. Une nuit en Sologne , (Théâtre), Lux, 2001. Crime à Chatimand, (Théâtre), Editions des écrivains, 1999.
DANS LA COLLECTION ESSAI
L’enfant sorcier africain entre ses deux juges, Martine de Maximy, Thierry baranger C’est quoi les finances publiques? Thierry Vieille C’est quoi la décentralisation?
Thierry Vieille
9782913167292
GRAPHISME ET ILLUSTRATIONS : FRANÇOIS A. WARZALA
© ODIN éditions, octobre 2002.
Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproduction destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle fuite par quelque procèdé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
Ce livre est le fruit d’un travail de prévention de la violence qui s’est poursuivi durant plus de dix ans avec des chefs d’établissements scolaires, des enseignants, des éducateurs, des parents. Par leurs questions et interrogations, l’écho de leurs difficultés quotidiennes, ils m’ont fourni les matériaux utiles à l’élaboration de cet outil à la fois théorique (comprendre) et pratique (agir). Je leur exprime toute ma gratitude.
Je remercie tout particulièrement le professeur Antoine Roosen (Université de Liège, Belgique) pour ses encouragements précieux à mener ce travail à bien.
Sommaire
Page de titre DU MÊME AUTEUR Page de Copyright Epigraphe INTRODUCTION PRÉALABLES TERMINOLOGIQUES I - LA VIOLENCE, HYDRE AUX MULTIPLES TÊTES II - LE PHÉNOMÈNE VIOLENT, UNE MÉCANIQUE PSYCHOSOCIOLOGIQUE COMPLEXE III - FLUX VIOLENTS ET CANAUX NATURELS DE DÉRIVATION IV - LES FACTEURS DE VIOLENCE, TABLE D E MIXAGE À CLAVIERS COMPOSÉS V - FAIRE FACE À LA VIOLENCE ET METTRE EN ŒUVRE UNE GESTION ADÉQUATE DES CONFLITS ? CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE
L’agressivité est constitutive de l’être humain qui doit gagner sa place sur l’autre et s’imposer à lui, sous peine d’être anéanti lui-même.
A.Rifflet-Lemaire
INTRODUCTION
Aujourd’hui, la violence se décline sur tous les modes et se module sur tous les tons. Elle s’expose avec une complaisance accrue dans la presse quotidienne (guerres, attentats, massacres, homicides, parricides, infanticides, crimes mafieux ou crapuleux...). Elle alimente aussi, à profusion, les scenarii de nos films, feuilletons télés, bandes dessinées. Elle n’épargne rien. Elle n’épargne personne. Sûrement pas nos enfants ! Si les publicités de jouets collectionnent obsessionellement images-choc et commentaires ad hoc (du genre: « Scène de guerre pour décorer ta chambre », « Robot lance-missile: la méga-puissance dans tes mains! »...), c’est qu’à l’évidence, elles sont commercialement payantes. Père Noël, Saint Nicolas, cloche de Pâques, même combat! Et que dire alors des dessins animés ( Power Rangers , Digimon, Dragon Ball ...) et des jeux vidéo où la palme revient à celui qui tue le plus de canards, écrase le maximum de piétons, élimine le plus d’adversaires, atomise et désintègre le plus grand nombre d’affreux humanoïdes! À l’instar de Janus, le dieu aux deux visages, la violence joue sa partition avec une égale virtuosité sur le double clavier de la réalité et de l’imaginaire, du quotidien pur et de la pire fiction. C’est surtout sur le premier clavier, celui de la réalité quotidienne, que nous en aborderons la lecture, abandonnant à d’autres spécialistes le soin de décoder pour nous l’image et la fiction.

Dans le réel donc (qui, si souvent, déborde la fiction !), les (mé-)faits de violence sont omniprésents sans pour autant se ressembler. Ils s’introduisent en nos demeures sous diverses identités. Phénomène multiforme, processus à géométrie variable, la violence se présente sous des visages variés, contrastés, parfois surprenants, déroutants : violence contre les personnes ou contre les biens, violence contre les animaux, la nature, l’environnement, violence orientée vers les autres ou vers soi-même, violence directe ou détournée, violence actualisée ou latente, violence patente ou insidieuse, violence individuelle, groupale, conjugale, familiale, sociétale... Nous en détaillerons tout à loisir les multiples facettes et terrains d’élection privilégiés.

Une chose est certaine: contrairement à ce qu’une euphonie favorable laisserait supposer, “violence” ne rime pas avec “indifférence”. Tous les sondages, toutes les enquêtes, la place au hit des préoccupations majeures de nos contemporains, exaequo avec la pollution et bien avant le risque nucléaire. Par elle, chacun se sent concerné d’une manière ou d’une autre. On s’en émeut, on s’en inquiète. On s’en régale, on l’exploite à des fins vénales. Elle suscite la fascination, ce subtil alliage de curiosité et de peur. Elle est tout à la fois insécurisante et excitante, c’est-à-dire, comme tout ce qui est humain, foncièrement ambivalente. Elle est objet d’angoisse et de répulsion mais, en même temps, prétexte à spectacle et à discours. Chacun se croit autorisé à en commenter les manifestations, à supputer doctement ses causes, à suggérer des remèdes radicaux, souvent plus proches de l’excision chirurgicale que de la circonspection homéopathique!

Mais la violence commet aussi ses experts: scientifiques, philosophes, psychologues, travailleurs sociaux, autorités responsables (parfois si peu !). On y réfléchit au sein de cénacles feutrés et d’états-major collégiaux. On lui consacre des livres, des articles, des thèses doctorales, des audits, des colloques. En tant qu’objet de science, elle suscite des élaborations théoriques (Girard, Mendel, Bergeret) ou des expérimentations de laboratoire (Milgram, Berkowitz, Leyens, Frydman). Tantôt envisagée comme phénomène individuel (Sears, Bandura, Colin, Lebovici), tantôt comme problématique collective (Bourdieu), tantôt approchée par les méthodes de l’éthologie (Lorenz, Hediger, Laborit), tantôt exposée à l’analyse comparative des ethnologues (Lévi-Strauss, Malinowski), elle commence à dévoiler ses armatures secrètes non pas, comme d’aucuns l’auraient espéré, à travers une théorie unitaire et synthétique mais plutôt par le biais d’ un faisceau de connaissances situées au carrefour de disciplines mitoyennes : psychologie, biologie, criminologie, sociologie, anthropologie... Grâce à cette approche multidisciplinaire, on commence à mieux comprendre aujourd’hui comment “fonctionne” la violence, c’est-à-dire comment elle naît, se transforme, se déplace, se perpétue, se renforce, s’exprime. Et c’est là chose heureuse car on ne peut agir sur ce que l’on ne comprend pas. Comprendre, c’est se doter des moyens d’agir.

Cela étant - et il faut être très clair à cet égard - comprendre ne signifie ni accepter, ni tolérer, ni excuser . La confusion est fréquente. Il est temps de lui couper les ailes. Comprendre est une démarche intellectuelle, rationnelle, explicative. Excuser ou ne pas excuser, sanctionner ou ne pas sanctionner, relève d’une prise de position juridico-éthique, d’un jugement normatif ou disciplinaire. Or, comme le rappellait Lionel Jospin au début de son mandat, il ne faut pas confondre la sociologie et le droit. Il ne faut pas confondre non plus, ajouterais-je, la psychologie et l’éthique. L’acte violent est rarement excusable, mais nous ne pouvons faire l’économic d’un effort de compréhension si nous voulons agir à son endroit. Il en va des sciences humaines comme de la mécanique appliquée. Pour réparer une voiture qui défaille, il faut posséder des rudiments de technologie, savoir un tant soit peu comment fonctionne un moteur à quatre temps ou un moteur diesel. Pour agir à l’encontre de la violence, il faut comprendre comment, en tant que processus, elle s’enclenche et fonctionne et, pour ce faire, en démonter les ressorts intimes et en débusquer les rouages secrets. Comprendre un processus, c’est en connaître les conditions de production et de reproduction.

Comprendre pour agir!
Soit! Mais, ici aussi, une précision s’impose qui va à l’encontre de l’opinion commune. Agir “sur” ou “à l’encontre de” la violence ne signifie en rien se bercer d’une rassurante mais vaine illusion. On n’éradique pas la violence à la manière d’un chirurgien qui, d’un coup de bistouri, excise une tumeur ou un abcès enkisté. Poser la question en ces termes (comment éradiquer la violence ?) ne conduit qu’à l’impasse. Pourquoi? Parce que c’est faire peu de cas d’une donnée essentielle: la pulsion agressive est une pulsion vitale inhérente au vivant. Quelle que soit l’espèce à laquelle il appartient, un individu qui en serait totalement dépourvu aurait peu de chances de survie au sein d’un milieu indifférent ou hostile. C’est pourquoi la violence colle à la vie comme l’ombre à l’objet . Là où il y a de la vie, il y a de la violence. Là où il y a de la vie sociale, il y a conflits, tensions, oppositions, antagonismes. Les seuls lieux exempts de violence sont... les cimetières. Et encore! Mais on admettra que si violence il y a dans les cimetières, elle est le fait des vivants et non des morts. Dès lors, l’unique façon d’éradiquer (c’est-â-dire étymologiquement d’arracher jusqu’aux racines) violences et conflits, consisterait à tuer toutes formes de vie sur terre. Chacun appréciera s’il s’agit là d’une option souhaitable!

Puisque, en bonne pédagogie, la pertinence d’une réponse dépend pour une large part de la formulation de la question, je propose de formuler la nôtre autrement, d’une manière moins prétentieuse peut-être, mais plus réaliste et plus pragmatique : comment désamorcer le danger inhérent à l’exercice de la violence et en dégoupiller (à temps !) la charge explosive? Comment en canaliser les flux et reflux dans les voies les moins destructrices (et si possible même constructives) pour l’individu et pour le groupe?

En résumé, deux prémisses méthodologiques: Comprendre, c’est se donner les moyens d’agir de façon pertinente et efficace. La pulsion agressive colle à la vie comme l’ombre à l’objet. Toute vie sociale secrète une violence inévitable. La question est : comment la canaliser dans les voies les moins destructrices possibles.
Sur la base de ces deux prémisses, ce livre cheminera en quatre étapes. La première proposera un large survol panoramique du phénomène “violence” et un relevé topographique de ses différents reliefs (chapitre I). Ensuite, nous tenterons de circonscrire au plus près la nature de la violence (ses ressorts actifs) et de montrer qu’elle peut être abordée sous différents angles d’approche, lui conférant, chacun, un éclairage particulier (chapitre 2). Dans un troisième temps, nous nous attacherons à isoler les divers ingrédients qui entrent dans la composition du “cocktail” violent (chapitres 3 et 4). Nous évoquerons enfin (chapitre 5) les voies possibles et moyens réalistes de prévention et de remédiation. En résumé, un chapitre descriptif, trois chapitres méthodologiques, étiologiques et pathogéniques (étude des mécanismes et des causes) et un chapitre stratégique.
Mais, avant toute chose et à titre de préalable: quelques précisions utiles de vocabulaire. Elles écarteront le risque des malentendus de langage.
PRÉALABLES TERMINOLOGIQUES
L’observation des interactions quotidiennes et notamment l’écho des conversations entre les gens dans les lieux publics, témoigne d’une confusion fréquente entre termes voisins mais non synonymes, donc non commutables: violence, agressivité, agression, conflit, etc. Cette confusion conduit généralement à l’incompréhension car lorsqu’on attribue des sens différents aux mots utilisés, on finit par ne plus savoir de quoi l’on parle. Il importe donc, préalablement à toute démarche d’analyse, de préciser le sens des mots. Outre leur vertu clarifiante, ces quelques précisions terminologiques permettront déjà de définir quelques notions fondamentales de psychologie générale et d’introduire, par ce biais, les bases d’une information théorique pertinente sur les mécanismes bio-psycho-sociologiques de la violence.

ACRESSIVITÉ. Les individus de toutes les espèces vivantes sont mus par un instinct de survie et d’autoprotection qui les pousse à sauvegarder leur intégrité, à contrôler un territoire et à en chasser tout prédateur supposé ou concurrent potentiel. L’instinct agressif est un instinct vital, indispensable à la survie de l’individu et de l’espèce. Pas plus que ses frères primates et mammifères, homo sapiens-demens n’échappe à cette loi d’airain. À l’échelon humain, on modifiera seulement la terminologie. On substituera le mot “ pulsion ” à celui d’“instinct” et on parlera plutôt de “pulsion agressive”. C’est en tout cas le terme consacré par l’usage tant en psychologie générale qu’en psychanalyse.

IRRITABILITÉ. Il y a des jours où l’on se lève du pied gauche, sans raison apparente. Peut-être parce qu’on a mal dormi ou mal digéré un événement de la veille. Comme chacun sait par expérience personnelle, lorsque nous ne sommes pas de bonne humeur, nous sommes “à cran”. Nous sommes “à prendre avec des pincettes”. Un incident banal suffira à entraîner une réaction brutale. Une peccadille qui, en d’autres temps, n’aurait pas provoqué la moindre vague, déclenchera une tempête ravageuse. Cela veut dire que notre humeur (comme notre état de santé ou de fatigue) conditionne la variation de notre “ seuil d’irritabillité ”. Celui-ci, à son tour, conditionnera l’intensité de notre réaction émotionnelle aux événements et notamment la probabilité de réponse agressive.

COLÈRE. Face à un danger ou à une menace (réelle ou supposée) l’individu réagit par la peur ou la colère, émotions d’intensité variable mais souvent puissantes qui l’incitent soit à fuir, soit à attaquer. La colère n’est donc pas nécessairement une émotion négative. Il existe de “saines colères” (même de “saintes colère” !). celles qui témoignent de notre refus de nous laisser marcher sur les pieds, de notre besoin d’être respecté, mais aussi de notre aspiration à la justice et à l’égalité, de notre révolte contre l’inhumanité ou l’absurdité délétère (“ colère-naturelle ”). En revanche, la colère vire au coloris jaune-malsain ou vert-sale lorsqu’elle est disproportionnée par rapport à l’événement qui la cause et lorsqu’elle devient une réponse habituelle, chronique, à la moindre frustration ou au moindre désagrément de la vie. Elle squatte l’existence entière et hypothèque dangereusement nos relations aux autres. On parlera alors de “ colère-parasite ”,

AGRESSION. Si l’agressivité est une pulsion, c’est-à-dire une poussée pré-comportementale ou encore une prédisposition, l’agression est la mise en action de cette pulsion. Il s’agit d’un acte ou d’un comportement qui, intentionellement ou non, est de nature à porter atteinte, physiquement ou psychologiquement, à un autre individu ou à soi-même (on le verra plus loin, l’agression opère dans deux directions : elle peut être dirigée vers l’extérieur ou vers l’intérieur, contre autrui ou contre soi-même). Les psychologues parleront de conduite agressive .

VIOLENCE. Il nous arrive à tous d’être en colère, irritable, voire de passer a l’acte agressif (qui n’a jamais insulte, tenté de lever la main, sur un congénère ?). C’est la réponse ultime à un comportement perçu, à tort ou à raison, comme une provocation. Mais chez certaines personnes, l’agression n’est pas une réaction ponctuelle et ultime mais une réponse immédiate et habituelle. Elle est le seul mode de communication connu. Lorsque l’agression devient la réponse habituelle d’un individu, la violence se met à coloniser toutes ses relations à autrui et se transforme en logique relationnelle chronique (« Je cogne, c’est ma façon de causer! »).

Ces définitions nous amènent à poser une troisième proposition. Contrairement à une opinion largement répandue:

Si la pulsion agressive est un mécanisme intrapsychique (situé dans l’individu), la violence n’est pas un “état” intrapsychique, encore moins un attribut de la personne, mais bien un processus inter-relationnel .
Dès lors, un individu peut être qualifié de colérique ou d’agressif (dans le sens: ayant une propension plus grande que la moyenne à se mettre en colère ou à passer à l’acte agressif) mais, en toute rigueur, parler d’un individu violent n’a pas de sens. On pourrait représenter tout cela par un schéma d’ensemble:


Le champ de la violence étant ainsi délimité grâce aux concepts clés qui le balisent, nous pouvons à présent partir à la reconnaissance du terrain pour en identifier les contours et reliefs.
I
LA VIOLENCE, HYDRE AUX MULTIPLES TÊTES

1. Les différentes facettes de la violence.
Frapper son voisin de palier avec la laisse de son pitbull, c’est lui faire violence. Tester les qualités aérodynamiques de sa perforatrice en ciblant la tête de sa collègue de bureau, c’est lui faire violence. Utiliser son conjoint comme punching-ball pour s’assurer qu’on n’a rien perdu de sa vigueur, c’est lui faire violence. La chose est entendue. Il s’agit dans tous ces cas d’espèce d’une conduite d’agression évidente qui porte atteinte à l’intégrité de la victime et qui, poussée à son paroxysme, pourrait lui être fatale. Mais prendre des risques avec sa propre vie ou avec sa propre santé, s’autopersécuter, s’automutiler ou se suicider (en mode direct, en se jetant sous une rame de métro ou en différé, en ingurgitant de l’eau-de-vie comme de l’eau de source ou en déboulant sportivement à 140 km/h sur une route verglacée), c’est se placer en situation de danger. C’est porter atteinte à sa propre intégrité et exercer une violence à l’encontre de soi-même. La violence n’est donc ni une voie de garage, ni une voie de passage à sens unique. Elle est une conduite bidirectionnelle. Elle peut être dirigée vers l’extérieur ou vers l’intérieur. Elle peut être centrifuge, extrapunitive , c’est-à-dire orientée vers autrui. Elle peut être aussi centripète, intrapunitive , retournée contre soi.

Cette première distinction nous permet déjà d’énoncer une loi psychodynamique essentielle : la nature humaine est ainsi faite que la pulsion agressive a besoin de cibler un objet ou de se trouver une voie de dérivation. Si elle ne s’écoule pas “vers le dehors”, elle tend à faire retour “vers le dedans ”. La clinique psychologique le confirme mais la simple observation du comportement social de nos congénères en témoigne : pour de nombreux individus agressifs, l’extériorisation de leur pulsion leur permet en quelque sorte de s’en protéger eux-mêmes. En ce sens, l’agression d’un tiers peut être perçue comme un rempart ultime contre l’auto-agression et l’homicide, comme un rempart ultime contre... le suicide. Ce n’est ni moralement correct ni socialement acceptable, mais c’est psychologiquement efficace.

L’évidence du constat n’interdit pas son rappel: la violence peut être de nature physique ou psychologique . Il y a plusieurs manières de porter préjudice à autrui et l’intégrité d’une personne peut être atteinte sans le moindre stigmate corporel. Le bon sens populaire ne s’y trompe pas. La malignité du “coup de langue” est proverbiale. Il est connu que les mots ont un pouvoir redoutable. Ils peuvent combler, consoler, rassurer, exprimer l’amour, faire (re)naître l’espoir ou la confiance. Mais ils peuvent aussi blesser, humilier, déstabiliser, détruire, insuffler le désespoir, distiller la rancœur. Il en va de même du regard qui permet de communiquer à la vitesse de l’éclair sans échanger le moindre son. Un regard peut exhaler l’amour, la tendresse, le respect, le plaisir de la présence de l’autre. Il peut aussi traduire la haine, le dégoût et le mépris, déshumaniser, transpercer comme un rayon mortel. Mais il peut aussi détruire par défaut. Tous les jours, des femmes et des hommes tuent psychiquement leur enfant (leur conjoint, leur subordonné...) en ne les regardant pas. Tout se passe comme si l’autre était devenu transparent, avait perdu toute forme, toute consistance, toute existence. Qu’elle transite par la bouche ou par les yeux, la violence psychologique a ceci de particulièrement pervers qu’elle est intangible, sournoise, insidieuse, souterraine. Elle ne laisse pas de traces visibles susceptibles de faire l’objet d’un constat médical. Elle niche dans les obscurités caverneuses les plus secrètes. On verra qu’elle occupe des lieux privilégiés d’exercice, notamment le couple et la famille. Si elle est répétitive, habituelle, banale, on parlera, dans le premier cas (violence physique), de maltraitance , dans le second (violence psychologique), de malmenance .
Enfin, contrairement à l’image qu’en donnent les medias, la violence n’est pas nécessairement associée à un acte spectaculaire ou sanglant (hoolliganisme dans les stades, vandalisme urbain, attaque de fourgons postaux, tireur fou, tueur en série...). De nombreuse formes de violence sont silencieuses . Elles passent inaperçues parce qu’elles circulent furtivement comme des ombres, parce qu’elles empruntent des chemins détournés ou des galeries souterraines, parce qu’elles chaussent leur semelles anti-bruit et font patte de velours. Les violences les plus destructrices ne sont pas toujours les violences frontales, brutales, celles dont on parle, celles qui “font choc” et qui choquent, celles qui font la une des journaux ou des magazines.

Par ailleurs, l’agressivité est une pulsion parfois irrépressible (cf. préalables terminologiques), mais l’agression est un comportement sur lequel s’exerce fort heureusement un possible contrôle. En conséquence, s‘il y a agression volontaire (acte), il y a assurément activation de l’agressivité intrapsychique (pulsion). Mais l’équation n’est pas réversible. Absence de coup porté à autrui ou à soi-même ne signifie pas violence aux abonnés absents. Autrement dit, la pulsion agressive peut être actualisée (transformée en acte) ou non . En cas de non-actualisation, elle peut être inhibée à deux niveaux, soit au niveau de la conscience (« Je n’ai pas conscience de l’agressivité qui m’habite »), soit au niveau de l’expression (« Je suis parfaitement conscient de ma colère mais me refuse à l’extérioriser »). On verra que cette inhibition de l’extériorisation peut renvoyer à deux mécanismes très différents. Elle peut être le résultat d’une délibération consciente fondée sur la perception de la situation, le calcul des risques et l’anticipation des conséquences (« Il est préférable que je me calme, si je ne veux pas m’attirer d’ennuis », « Il n’est pas opportun que j’exprime ici ma colère vis-à-vis de mon supérieur hiérarchique ou du gendarme qui m’intercepte sur la route car cela entraînerait des conséquences plus dommageables pour moi que la frustration de devoir ravaler mes insultes »). Elle peut être aussi le fruit d’une interdiction intériorisée et inconsciente léguée par l’éducation, le conditionnement social, les messages parentaux précoces.

Tout cela nous conduit au constat suivant : le terme violence est finalement une notion générique et générale qui recouvre des manifestations multiples, une notion abstraite qui se concrétise sous des apparences diverses. C’est un mot qui se conjugue au pluriel. Par-delà leurs différences, ses manifestations comportent toutefois un dénominateur commun: l’infliction d’un préjudice suivi d’un effet destructeur sur la personne (ou le groupe) qui en est l’objet. Cela n’est pas, notons-le au passage, tant affaire d’intention que d’effet. Beaucoup de violences dont nous sommes auteurs ou victimes ne sont pas intentionnelles (« Je ne l’ai pas fait exprès », « Je n’ai jamais voulu ça »). Elles n’en sont pas moins assorties de dommages et de conséquences désastreuses. L’enfer, comme on sait, est pavé de bonnes intentions et les intentions les plus louables, les plus vertueuses, les plus généreuses, accouchent parfois d’effets catastrophiques. Rappelions enfin que la violence n’est pas tant affaire d’actes ponctuels (coups, menaces, injures...) que de mode de fonctionnement relationnel. Elle peut certes se manifester sous la forme d’un événement isolé (violence aiguë, événementielle), mais elle demeure foncièrement une modalité (souvent) chronique de comportement. Certains individus sont incapables de naviguer hors des canaux bruts de la violence (verbale ou physique) parce qu’ils n’ont jamais appris qu’il était possible de naviguer autrement.

2. Les différents niveaux de violence.
La violence s’offre au regard comme un paysage diversifié, mais aussi comme un paysage étagé- À la différenciation horizontale de ses modalités d’expression, se superpose une différenciation verticale. Autrement dit, les formes de violences dont nous venons d’effectuer un premier relevé peuvent s’exercer à différents niveaux ou échelons. Il y a bien sûr celles qui se nouent entre deux individus , l’un étant victime d’un préjudice (intentionnel ou non) infligé par l’autre. C’est généralement à cette violence-là que l’on pense de prime abord. C’est celle qui s’impose spontanément à l’esprit. Mais limiter l’exercice de la violence à la relation singulière, c’est oublier un peu hâtivement que le chiffre deux n’a pas l’exclusivité du champ de l’affrontement et que le groupe est un puissant surgénérateur de violence. La violence potentielle d’un groupe est impressionnante parce qu’elle n’est pas réductible à la somme des violences individuelles juxtaposées de ses membres. La psychologie sociale expérimentale l’a démontré et la pratique psychosociologique (notamment la dynamique de groupe et l’analyse institutionnelle) le confirme : tout système groupal génère en son sein une certaine quantité de violence non réductible à l’addition des violences individuelles . À l’instar de la violence individuelle, celle-ci peut être de nature physique ou psychologique. À l’instar de la violence individuelle aussi, elle peut être diversement orientée. Elle s’exercera à l’encontre d’un autre groupe (par exemple : un groupe majoritaire contre un groupe minoritaire, un groupe dominant contre un groupe déviant, le clan Machin contre le clan Truc, la farnille Dupont contre la famille Durand...). Ou alors, elle s’exercera à l’encontre d’un individu-cible, préalablement assigné à ce rôle. Lorsque l’individu-cible ou le groupe-cible est choisi à l’extérieur du groupe, on parlera d’“ennemi extérieur”. Lorqu’il est choisi au sein même du groupe, on parlera de bouc émissaire.

Ennemi extérieur et bouc émissaire:
Les anthropologues soutiennent que tous les groupes humains (comme les sociétés animales), à la fois :
- secrètent leur propre violence, donc des germes de mort et des risques d’anéantissement (pour rappel : là où il y a de la vie, et de la vie sociale, il y a antagonismes et conflits)
- produisent dans le même temps les moyens de s’en protéger, c’est-à-dire des stratégies visant à contenir la violence dans des limites acceptables (un peu comme les digues d’un fleuve impétueux limitant tes risques de débordements dévastateurs).

C’est surtout au niveau de ces stratégies visant à contenir la violence que les sociétés humaines font preuve d’une créativité particulière. J’en relèverai deux, parmi les plus fréquentes : le choix d’un bouc émissaire (au sein du groupe) et la recherche ( hors du groupe) d’un ennemi extérieur.

Il semble que la tendance à faire endosser la violence collective par une victime émissaire soit une tendance inhérente au fonctionnement des groupes humains, grands groupes (nations, ethnies...) comme petits groupes (familles, classes, bandes...). En dirigeant ses foudres vers un de ses membres, le groupe en quelque sorte immole l’un des siens (en général, un individu plus faible, plus fragile, peu apte à se défendre) et évite ainsi d’imploser, c’est-à-dire d’être submergé et anéanti par sa propre violence. C’est une tendance spontanée, “naturelle” pourrait-on dire, que seul un interdit éthique ou culturel (une Loi) peut venir inhiber. Nous y reviendrons plus loin.

Un autre mécanisme d’autoprotection contre la violence, est son évacuation non plus par le “dedans” mais vers le “dehors”. Il s’agira de désigner un ennemi extérieur dont on construira une représentation menaçante (il est dangereux pour nous) ou démoniaque (il est l’incarnation du Mal). Rien de tel, pour assurer la cohésion d’un groupe et le sentiment d’appartenance (famille, ethnie, nation, bande, clan...) que de se mobiliser collectivement contre un adversaire extérieur diabolisé (une autre famille, une autre ethnie, une autre nation, une autre bande...). La recette est éprouvée. Elle résiste farouchement à l’usure du temps. De nombreux dictateurs, dans l’histoire, l’ont exploitée avec succès. Ils ont insufflé à leur peuple l’idée que leur misère trouvait leur origine chez... les autres (ceux d’en face), évitant ainsi de se voir confrontés à leur propre responsabilité, carence ou destructivité. Ainsi Hitler fit-il croire aux Allemands que les Juifs - mais aussi les francs-maçons, les Tziganes, les homosexuel - étaient des profiteurs s’appropriant leurs richesses. Dans l’actualité plus récente. Milosevic a soigneusement planifié son délire d’épuration ethnique en distillant chez les Serbes, par médias interposés, la peur et la haine du non-Serbe (Croates, Bosniaques, Kosovars).
Mais ce mécanisme n’est pas l’apanage des seigneurs et des grands de ce monde. Il agit aujourd’hui, dans nos campagnes, au cœur de nos cités, dans nos banlieues. À titre d’exemple, le cinéaste Mathieu Kassovitz situe son film La Haine dans une banlieue urbaine. Ses protagonistes sont trois garçons qui ne trouvent le moyen d’évacuer leur rage qu’en la dirigeant vers un ennemi extérieur. soit la police, personnalisée par un un individu portant l’uniforme (un policier pris au hasard, n’importe lequel). Le mécanisme joue d’ailleurs dans le deux sens. Il est parfaitement réversible. Pour de nombreux autochtones vivant dans des quartiers à forte densité d’immigrés (y compris pour certains policiers), l’ennemi extérieur, n’est-il pas le “jeune” et surtout le “jeune étranger”, perçu comme d’autant plus dangereux qu’il est... à l’intérieur (« Le ver est dans le fruit ! ») ?

Enfin, à la violence inter-individuelle et groupale (inter-groupale ou intra-groupale), il faut encore adjoindre la violence sociétale , c’est-à-dire la violence qu’une société, une collectivité, exerce à l’encontre d’autres sociétés ou collectivités, à l’encontre de certains groupes externes ou internes, à l’encontre de ses propres membres. Cette violence collective (sociétale) peut à son tour s’exercer sur différents claviers ou registres. Comme on va le voir, elle sera de nature politique (relation au pouvoir), économique (relation aux biens) ou culturelle (relation aux valeurs).
A- La VIOLENCE POLITIQUE peut s’évaluer au moyen d’une échelle graduée qui relierait les formes de violences les plus brutales (coup d’État, torture, répression policière) aux violences les plus insidieuses. Alors que les premières laissent des séquelles tangibles, des stigmates (morts, blessés, impacts d’obus...) les secondes masquent le plus souvent leur caractère brutal sous des oripeaux inoffensifs. Examinons quelques exemples des unes et des autres.

L’assassinat d’adversaires, l’emprisonnement d’opposants, la répression des groupes qui contestent le régime en place, l’interdiction de manifester, de se réunir, de s’exprimer, de se déplacer, etc. relève de la violence politique brutale (violence hard ). Elle peut être le fait :
- soit d’un État (État dictatorial). Elle exige le recours (non pas exceptionnel mais habituel) à la police, à l’armée, aux milices paramilitaires et fonctionne au moyen de la répression (exemples : la Serbie de Milosevic, Le Zaïre de Mobutu, la Chine...)
- soit de groupes extrémistes organisés (exemple : le G.I.A. en Algérie, l’I.R.A. en Irlande, Le Front pour l’Indépendance de la Corse, le Sentier Lumineux au Pérou...). Elle s’appuie alors sur des milices privées, des armées clandestines, et fonctionne par la terreur (attentats, assassinats, intimidation....)
Notons qu’il peut y avoir collusion des deux. Il est notoire que certains régimes font alliance avec des groupes extrémistes ou les manipulent subrepticement pour asseoir plus solidement leur hégémonie et cadenasser leur pouvoir.

La violence politique est-elle éradiquée dans les États démocratiques ? Non ! Mais, dans sa version hard en tout cas, elle est mise à l’index parce qu’incompatible avec l’idéal collectif que nos civilisations se sont forgé 1 . Elle prend donc d’autres allures (violence soft ) et emprunte des chemins détournés. Ainsi, nos sociétés sont toujours marquées du sceau de l’inégalité (selon l’expression célèbre de Georges Orwell, « Tous les citoyens sont égaux... mais certains le sont plus que d’autres»). Elles sont traversées par des antagonismes cruels et des conflits d’intérêt. Le fossé se creuse entre les déclarations vertueuses d’intention et les politiques effectivement conduites, entre les principes sonnants (égalité) et la réalité trébuchante (inégalités flagrantes). Les dominations ont changé de contours mais l’opposition dominants/dominés persiste. Les dominants d’aujourd’hui ne sont plus ceux d’hier, les dominés non plus 2 . Or, toute relation d’inégalité ne peut subsister que par une violence qui maintient chacun à la place qui lui est assignée. Cette violence s’exerce de manière sourde : marginalisation de groupes ou d’individus considérés comme déviants par rapports à la norme collective, exclusion de groupes ou d’individus qui refusent de s’inscrire dans la logique dominante, imposition aux classes dominées des normes et valeurs des classes dominantes (présentées comme valeurs universelles) via l’éducation et la scolarisation. Mais, comme celte violence s’exerce avec la paume gantée de la culture (persuasion, manipulation de l’opinion, inculcation idéologique) plutôt qu’avec le poing nu de la répression, nous y reviendrons dans le paragraphe consacré à la violence culturelle.

B - Si, dans nos pays, la violence politique tend à baisser le ton, la VIOLENCE ÉCONOMIQUE prend le relais. La “dualisation” de la société (des riches, plus riches et des pauvres, plus pauvres) s’est imposée à la faveur de la crise des années quatre-vingt (certains dépensent en une soirée ce que d’autres gagnent en un mois, en un an). La richesse des uns suppose la paupérisation des autres. Le bon sens populaire ne s’y trompe pas (« C’est toujours les petits qu’on étrangle » et « On ne prête qu’aux riches »). La mondialisation de l’économie exige le sacrifice de milliers de travailleurs sur l’autel de la rentabilité et de la compétitivité et ce, avec l’assentiment résigné de tous (on ne résiste pas facilement à la puissance de la logique du marché). Dans le même temps, l’étalage obscène des richesses et l’incitation publicitaire à consommer est une violence quotidienne pour tous ceux qui ont à peine de quoi (sur)vivre. La production de biens dégradables (objets jetables, produits rapidement démodés...) entraîne une surenchère à la consommation. En outre, l’impossibilité pour les jeunes de se faire une place sur le marché du travail (surtout les jeunes les moins qualifiés) est une violence endémique embusquée sous les oripeaux de la fatalité. Les jeunes des années soixante-dix voulaient changer la société. Les jeunes des années quatre-vingt-dix veulent seulement y entrer. Il trouvent portes closes.

Contrairement à la violence politique ou religieuse, où l’ennemi peut être aisément identifié, la violence économique a ceci de particulier qu’elle est exercée par des forces sans visage, abstraites, anonymes (les holdings bancaires, les trusts internationaux, les spéculateurs, les lobbys, le Fonds Monétaire International... ) C’est pour cette raison sans doute que la violence individuelle qui lui répond a, elle aussi, ce caractère chaotique, imprévisible, désordonné, diffus, sans objet précis, qui désarçonne observateurs et analystes. Quand il n’y a pas d’adversaire identifiable, on n’a d’autres recours que de s’attaquer à n’importe quoi ou n’importe qui. On détruit (gratuitement) tout ce qui tombe sous la main (voitures, cabines téléphoniques, équipements collectifs...). C’est le phénomène du “petit vandalisme” (forme soft ) et des “groupes de casseurs” (forme hard ). Il suffira d’un incident sans importance (altercation banale avec un policier, tricherie de l’équipe de foot adverse...) pour faire sauter le baril.

C - La VIOLENCE CULTURELLE est la plus insidieuse de toutes les violences. Pourquoi ? Précisément parce qu’elle est rarement perçue (par ses auteurs comme par ses victimes) pour ce qu’elle est est vraiment, c’est-à-dire... une violence. Certaines violences culturelles, pourtant, sont facilement repérables. Des individus ou des groupes d’individus se voient quotidiennement marginalisés, mis de côté, montrés du doigt, parce qu’ils ont un statut ou adoptent un comportement non conforme aux normes ambiantes et aux valeurs communément admises. Ainsi, le chômeur est-il déviant par rapport à la norme “travail”, le célibataire par rapport à la norme “vie en couple”, l’homosexuel par rapport à la norme “hétérosexualité”, la personne âgée par rapport au jeunisme , c’est-à-dire la tendance moderne à consacrer la jeunesse comme modèle et comme nonne (« Restez jeunes ! », « Soyez branchés ! »...). La violence à l’encontre de ces différentes catégories sociales s’exprimera encore une fois de manière soft , par des stéréotypes négatifs, des quolibets, des moqueries, des nominations restrictives (on y reviendra), des opinions dépréciatives (« Les chômeurs, tous des fainéants ! », « Les célibataires, des gens invivables », « Les pédés, des malades », etc.) ou de manière plus brutale, par une discrimination effective dans l’accès au logement, à l’emploi, à certaines fonctions administratives.

Si les violences culturelles sont si rarement dénoncées, c’est parce qu’elles sont perçues comme allant de soi, comme naturelles.

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