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Description

Une intuition, trois regards, de multiples témoignages : ce livre est né de la rencontre de l'expérience d'une thérapeute et d’un appel profond à partager, vécu par des "témoins", donneurs de souffle. Voici la "drôle d'histoire" de ceux qui ont vécu leurs premiers moments d'existence avec un/des autres dans la chaleur du ventre maternel. Découvrir et comprendre ce que l'existence de ce "tout proches", (le jumeau perdu durant les premiers moments de la vie de l'embryon) a pu induire comme comportements chez l’adulte est une expérience forte. La volonté de partager cette expérience, ses moments douloureux comme ses instants de grâce et de lumière, constitue le fondement de cet ouvrage. Plus qu'une analyse, il s'agit ici de se laisser aller à suivre un chemin. Chemin ponctué d'images puissantes, offertes par ces témoins, saisissantes de vérité, de sincérité. Ces images à la beauté surprenante ne laissent pas indifférent. Les découvrir ainsi rassemblées constitue en soi un itinéraire de croissance qui mène chacun à sortir du "deux" pour entrer dans "l'unique" qu'il est. Ce chemin serait sans doute trop ardu à suivre seul. La main bienveillante de la thérapeute est là, toujours présente. Tout au long de ce chemin, elle explique, commente, donne du sens, propose d’aborder l'étape suivante avec confiance. Reconnaître la vraie nature de chemins mortifères pour s'engager avec résolution dans des chemins de vie, tel est le parcours proposé. Au bout de celui-ci, l’apaisement, l’ouverture enfin à soi et aux autres, la libération et la joie… Bien sûr, il ne s’agit que d’une hypothèse proposée et non imposée, surtout pas « la solution », juste une clef pour ouvrir de nouvelles portes, pour se laisser grandir encore.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 mars 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782356441843
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Conception couverture : Marie Dortier
© Enrick B. Editions, 2017, Paris www.enrickb-editions.com Tous droits réservés
ISBN : 978-2-35644-184-3
En application des artiches L. 122-10 à L. 122-12 du Code de la propriété intellectuelle, toute reproduction à usage collectif par photocopie, intégralement ou partiellement, du présent ouvrage est interdite sans l’autorisation du Centre français d’exploitation du droit de copie. Toute autre forme de reproduction, intégrale ou partielle, est interdite sans l’autorisation de l’éditeur.
Ce document numérique a été réalisé par Nord Compo .
À…
À mes parents qui m’ont donné la vie, Denise qui m’a fait naître. À mes petits-enfants dont les émerveillements sont pour moi source inépuisable de co-naissance. À Frankie et à tous les jumeaux-nés-seuls.
Préface

Nicole Langlois-Meurinne présente, dans son livre, avec beaucoup de sensibilité, une expérience à la fois personnelle et clinique, issue de la pratique avec ses patients, qu’elle rattache à la perte, in utero , d’un jumeau. Quel crédit pouvons-nous, aujourd’hui, accorder à de telles expériences, en dehors de leur valeur d’expression subjective dans le cheminement d’une personne ?
On ne met plus en doute la réalité de l’impact émotionnel durable des expériences vécues durant l’enfance et l’adolescence. En ce qui concerne l’influence de la période préverbale et plus particulièrement de celle qui entoure la naissance, en revanche, on se trouve bien éloigné d’un tel consensus. On admet certes leur influence, mais la suspicion – voire l’accusation de charlatanisme – arrive vite lorsqu’on prétend réactiver une mémoire aussi archaïque dans un cadre psychothérapeutique. L’objection la plus fréquente est que les structures de la mémoire à ces âges ne permettent pas la fixation de souvenirs et que ce sont de simples constructions dans l’après-coup, voire de pures fictions.
Si Freud a reconnu, dans l’expérience de la naissance, le prototype même de la situation d’angoisse 1 , il n’a pas pour autant admis les recherches de son élève Otto Rank 2 . Les milieux universitaires et psychanalytiques se sont depuis totalement désintéressés de ce champ. Néanmoins, les analystes anglo-saxons se sont montrés plus ouverts au préverbal, ainsi Winnicot a bien perçu les expériences agonistiques du nourrisson. Je pense aussi à l’école de l’attachement (John Bowlby) et à la notion éthologique d’empreinte précoce.
Ce sont d’autres approches, appartenant au mouvement du développement personnel qui, dans la seconde moitié du 20 e  siècle, ont fait état de « revécus » de naissance, le rebirth 3 notamment. Il faut citer également les recherches (au Centre de recherches psychiatriques du Maryland puis à Esalen en Californie) de Stanislav Grof 4 qui a pu d’abord découvrir un matériel psychique très riche dans des protocoles sous LSD puis, sans prise de drogue, par simple respiration modifiée (la respiration holotropique ), ce qu’il a décrit dans les matrices périnatales . En France, quand, assez récemment, le psychanalyste Jean Bergeret a publié avec Marcel Houser « Le fœtus dans notre inconscient 5  », il a rencontré encore la fermeture à ses hypothèses de nombre de ses pairs. Il faut néanmoins signaler l’impact très grand qu’a eu dans le public le livre de Frédérick Leboyer sur la naissance 6 en faisant découvrir l’extrême sensibilité du nouveau-né. C’est l’expérience personnelle d’un « revécu » de sa propre naissance qui l’avait conduit à transformer complètement sa pratique d’obstétricien.
Ici, il ne s’agit pourtant pas de vouloir prouver quoi que ce soit, ce qui se révélerait bien difficile voire impossible, en dehors de constatations purement empiriques dans un travail thérapeutique (l’impact positif sur l’allègement de la souffrance du patient). La rigueur scientifique ne peut considérer ces expériences comme l’explication univoque d’un nouveau syndrome, pas plus qu’elle ne peut les balayer sans les avoir examinées attentivement.
Ce livre explore et dresse une forme de portrait caractérisant ceux qui auraient vécu cette perte précoce. On ne saurait affirmer à l’inverse que ceux qui réunissent ces traits l’ont nécessairement subie, mais que cette hypothèse mérite d’être considérée. En effet, pour moi 7 , plusieurs de ces traits appartiennent d’une manière générale à l’univers psychique de la période périnatale, telle qu’elle apparaît dans les rêves (parfois très explicites) et aussi dans le matériel exprimé en clinique. J’en retrouve dans les témoignages de ce livre le climat si particulier. Je citerai ainsi le caractère absolu des sentiments – qu’il s’agisse de félicité intérieure ou d’intensité fusionnelle du lien affectif –, et des émotions – désespoir abyssal, terreur absolue, rage de destruction.
Les images et sensations en rapport avec la mort rapportées par l’auteur m’évoquent celles qu’expriment ceux dont la mère a tenté sans succès d’avorter : terreur d’être aspiré par une sorte de siphon noir ; se cramponner désespérément, se faire minuscule pour être oublié, ne surtout pas peser, etc. La culpabilité d’exister, l’envie de mourir, se retrouvent aussi chez ceux qui sont nés au moment d’un deuil vécu par leur mère, ou bien chez ceux dont la venue a été précédée par des fausses couches, des avortements ou par la mort d’un aîné en bas âge.
Ces personnes qui restent marquées par le tout début de leur existence recherchent une perfection qui n’est pas de ce monde. Pour ces nostalgiques des origines, l’incarnation humaine apparaît grossière, une prison dont ils aspirent à se dégager. Ils se trouvent plus souvent attirés par la nature, le cosmos que par leurs congénères. L’être humain les déçoit très facilement et quand cela se produit, le fautif à leurs yeux bascule dans le camp de ceux dont il faut impérativement se couper sans retour. L’exigence affective est maximale, à la fois pour donner à l’autre le meilleur d’eux-mêmes, et simultanément d’en attendre tout – rien moins que ça !
Nicole Langlois-Meurinne nous entraîne dans cet univers de l’anténatal, enfoui au fond de nous, en l’évoquant sous l’angle particulier de la relation utérine avec un jumeau et de sa perte. De manière vivante, à travers sa propre expérience et celle de ses patients, elle offre à chacun la possibilité de laisser résonner en lui, sans a priori, les échos que cela éveille dans ses sentiments et sensations… Elle ouvre au lecteur un champ original et passionnant d’exploration intérieure.
Christophe Massin

1 . La Science des Rêves ; Inhibition, Symptôme et Angoisse , Payot Paris.

2 . Le Traumatisme de la Naissance , Payot, Paris 1976.

3 . De Panafieu, Jacques. La Rebirth-thérapie , Retz, Paris 1989.

4 . Psychologie Transpersonnelle , Éditions du Rocher, Paris 1996.

5 . Dunod, Paris 2004.

6 . Pour une naissance sans violence , Le Seuil, Paris 1976.

7 . Le Bébé et l’Amour , Aubier-Flammarion, Paris 1997.
« Toute ma vie, me semble-t-il, j’ai cherché un « autre » insaisissable. »
Elyse, Jumelles séparées.


Ce livre a pris corps lors des rencontres de trois « jumeaux-nés-seuls » : Nicole Langlois-Meurinne, Blandine Busson et Renaud C., temps de connivence joyeuse, bonheur d’intimité, du « on se comprend ». Ces partages ont aidé à choisir « l’important à dire de ce vécu si particulier », ont permis de poser les premières pierres, les premiers mots…

 
« Cette drôle d’histoire… »


Il paraît que vous écrivez un livre ?… Mais cela parle de quoi ?… Quel en est le sujet ? »
Silence… gêne…
Vais-je me défiler ? Renvoyer la balle à l’auteur ?…
Alors par peur, je commence un récit à la façon des contes de notre enfance :
« Eh bien… voilà… lorsque nous étions dans le ventre de notre maman, en réalité, pour certains, nous n’étions pas tout seuls… quelqu’un était là avec nous, près de nous… mais il est parti… il est mort… Et cette expérience s’est inscrite en nous à jamais. Cette souffrance originelle nous marque encore aujourd’hui dans ce que nous sommes, dans notre rapport à la vie, dans notre lien à l’autre… »
 
Voilà ce que nous voulons essayer de raconter : cette drôle d’histoire que nous avons vécue, que nous tentons d’apprivoiser, de cerner, d’apaiser…
Qui nous est apparue soudainement un jour, au détour d’une image, d’une sensation, d’une évidence…
Ou qui, peu à peu, a fait son chemin en nous comme ces petits ruisseaux qui insidieusement sourdent du sable quand la marée commence à remonter…
Ou que nous avons longtemps combattue…
 
Nous voulons dire cette recherche désespérée – parce que vaine – de notre « tout-proche » perdu à jamais, qui parasite notre aujourd’hui.
 
Nous voulons dire cette souffrance, les dysfonctionnements surgis de cette quête, mais également les forces, les trésors déposés en nous grâce à elle.
 
Certains diront « mais qu’est-ce que c’est encore que cette histoire !! » 
Nous-mêmes n’avons pas forcément accepté cette hypothèse immédiatement ni sans réticence, scepticisme ou ironie.
 
Même si la réalité physiologique du phénomène est connue (15 % des grossesses selon la plupart des études, à ce jour) et que les conséquences psychologiques qui en découlent commencent également à faire l’objet d’observations et de publications, il est vrai que dans la plupart des cas, personne ne pourra « prouver » cette hypothèse : pas de certitude « démontrable » possible.

Alors qui sommes-nous pour oser affirmer l’indémontrable ?
Avant tout nous nous présentons comme de simples témoins qui, parce qu’un jour cette certitude s’est imposée en nous, voulons partager notre expérience, notre découverte.
Non pas des « démontreurs », simplement des « partageux », des « passeurs ».
 
Notre légitimité ?
Elle vient d’un long travail d’écoute et d’enfoncement dans nos sensations, de notre apprentissage à être attentifs à la force et à la vérité de ce qu’elles nous disent, de notre capacité à nommer de plus en plus finement ce qu’elles nous donnent à voir et à entendre.
Écoute nourrie de notre quête sans relâche de sens et de vérité : ce « vouloir comprendre », qui nous pousse à chercher encore et encore.
 
Nous ne prétendons pas donner la seule et indiscutable explication (comme s’il n’y en avait qu’une !!) à tous ces phénomènes de sensation de « non-existence », de recherche désespérée de place, d’impression de lutte incessante pour « sur-vivre », pour être juste soi-même, vivant et entier.
Il ne s’agit pas non plus de dresser un « catalogue des comportements typiques des jumeaux survivants ».
Mais la confrontation de notre expérience, de ses manifestations, de ses conséquences ; les convergences et les similitudes relevées par ceux qui font métier d’écoutant, d’aidant, nous ont rendus attentifs à des couleurs particulières ou à ce que l’on pourrait nommer « un faisceau de sensations qui fait sens ».
Et, de même que plusieurs galeries souterraines aboutissent à une unique taupinière apparente, un long travail d’enfoncement permet de découvrir les racines précises d’une sensation.
 
Seul ce vécu, ces « morceaux de vie » qui convergent, observés en vérité, nous permettent de proposer cette piste.
D’où notre choix dans cet ouvrage de laisser une grande place aux « témoignages » : non pas développer une théorie – aisément jugée par certains comme discutable – mais donner la parole à ceux qui ont mis des mots sur cette expérience, qui l’ont laissée se dire en eux, qui ont pu la déchiffrer, la traverser et avancer.

Pour qui…
Ces lignes sont avant tout pour vous, nos « si-proches » :
que vous vous reconnaissiez déjà comme faisant partie de « notre tribu »,
que vous soyez encore sceptiques face à cette hypothèse qui a pu vous être proposée un jour,
ou que vous l’ignoriez complètement mais que vous vous sentiez « touchés au cœur » par certains « ressentis ».
Pour vous, « nos frères », qui vous sentez souvent si seuls sans comprendre pourquoi…
 
Mais également pour vous qui croisez notre chemin, qui cheminez près de nous, qui tentez de vivre avec nous…
Vous qui parfois êtes dérangés – ou agacés, ou ébranlés – par nos réactions « disproportionnées », excessives, ne sachant comment nous rejoindre, nous consoler, nous apaiser tant notre détresse – que vous sentez venir de si loin – vous déconcerte ; restant souvent désorientés face aux chemins que nous empruntons vers des destinations improbables…
Vous ne trouverez pas ici un « comment faire », un mode d’emploi, mais nous espérons que ces pages vous permettront de mieux comprendre ce qui se vit en nous, vous donneront des clefs, des pistes pour nous rejoindre.

Mais pourquoi ce besoin de « dire » ?
Ces lignes ne sont pas un appel à l’aide désespéré ou un ultime recours, mais un message d’espoir, d’élan de vie, d’enthousiasme.
 
Il ne s’agit pas de trouver une bonne excuse à nos comportements, une justification à cette hypothèse ou une reconnaissance par autrui.
 
Non, en nous juste l’envie – impérieuse parfois ! – de partager, de transmettre, de faire comprendre et surtout d’affirmer, parce que nous le vivons, qu’il est possible d’aller au-delà de ce manque, de ces marques, de ces empreintes.
 
Et cette découverte, nous ne pouvons pas la taire tant notre goût pour le lien avec l’autre est fort, tant nous cherchons à faire vivre ce lien au mieux, pour nous et pour les autres.
 
Ces lignes comme un élan impérieux pour, encore et toujours, chercher à aider chacun à Vivre.
Aider aussi à – non pas forcément « changer de regard » – mais permettre à ce regard d’aller plus loin… de dépasser les apparences, les préjugés, les jugements, les étiquettes, les faits bruts, pour aller en profondeur retrouver, contempler, accueillir, le vrai visage de chacun. Faire apparaître sa beauté et sa richesse à lui-même et aux autres.
Oui, même si cela peut paraître ambitieux, aider chacun à être « plus soi », plus humain, plus divin…
 
Notre bonheur de voir le brouillard se déchirer, malgré des traversées encore violentes, nous donne énergie et enthousiasme pour dire cette expérience et la partager.
La partager, sans jamais l’imposer comme la solution, la seule et unique raison à tous nos mal-être ou errances, mais proposer cette clef qui a ouvert tant de nos caveaux.
 
 
Parce que cette découverte est apaisement, voile qui se déchire, mots qui se posent sur des blessures, murs qui s’écroulent, espérance enfin d’un « possible ».
Blandine Busson
« Il n’y a de beau que la vérité, et de vrai que la beauté.
Voilà tout ce que nous savons et qu’il nous faut savoir. »
J. Keats

 
En guise d’introduction…

Avec sa frimousse de nourrisson vraisemblable, je l’appelais « mon bébé »… Elle venait des Amériques, poupée reçue pour mes 4 ans, seul cadeau marquant de toute mon enfance. Je me levais la nuit pour la « nourrir », de peur qu’elle ne « meure »… Il y eut encore la chèvre blanche, le poney, mon chien, tous comme des « doudous » qui me tenaient chaud et comblaient l’absence… Chacun d’eux était-il mon jumeau projeté et ainsi retrouvé ?
Ce livre est né en moi… avec le départ de celui-ci, il y a déjà si longtemps et à la fois si peu de temps… Avec son départ, depuis toujours, le besoin de comprendre. Trouver une cohérence dans ce puzzle de mes symptômes ainsi éparpillés, mêlés. Entrer dans une clarté, comme un ordre qui viendrait remédier à ma dysharmonie… Au-delà du « chaos », mettre en mots l’incohérence, naître par l’unification, en partager la lumière.
Chercher, comprendre, déceler et faire émerger la beauté cachée, celle demeurée intacte au-delà des blessures et des dysharmonies, ainsi de photographe suis-je devenue thérapeute.
J’ai eu le bonheur, dans mon cabinet, d’accueillir, de découvrir nombre de jumeaux-nés-seuls 1 , tout comme moi-même.
Sans eux, mes témoins pour certains et merci à tous, ce livre ne serait pas : ils m’ont donné leur voix, celles qui résonnent ici avec la mienne, et la complètent.
Ils m’ont confié, avec humilité et courage, leurs témoignages, intimité vivante et précieuse, au-delà des remous, leur cœur profond.
Leurs témoignages se mêlent aux miens, ainsi qu’à mes observations durant ces longues années d’écoute.
Ainsi m’ont-ils fait grandir dans la tendresse, émerveillement pour leurs beautés livrées et révélées.
Peu à peu le livre s’est tissé…
 
Alors comme il est dit dans « Cette drôle d’histoire », aider, donner à voir.
Montrer comment cette expérience si particulière nous amène à découvrir et faire vivre des trésors façonnés, structurés, imprimés par l’expérience elle-même, des dons insoupçonnés, enkystés loin, paralysés, entravés, comme en attente de s’exprimer, de prendre chair, de prendre Vie… unicité en devenir.
Montrer comment nous avons traversé tous ces chemins de mort, déchiffré nos « symptômes », rééduqué nos dysfonctionnements.
Montrer enfin, comment le travail auquel ce vécu gémellaire nous a invités, peut nous conduire à vivre une relation à soi, à l’autre, au monde, plus ajustée, riche d’une fécondité inespérée.
Passer du deux à l’un … Vivre le « nous » dé-fusionné, devenir cet unique, dans sa couleur d’origine, ses contours, recevoir l’autre dans une altérité enfin possible.
Dire encore, affirmer même, dire comment cette drôle d’histoire nous fait cheminer jusqu’à notre cœur d’origine , lieu de notre identité dans ce qu’elle porte de plus spécifique et d’unique, élan qui cherche sa voix, son envol, son sens, sa direction, capable de faire « œuvre de vie » pour un « nous » élargi : voilà jusqu’où cette expérience peut faire naître.
La quête désespérée du tout-proche, celle du jumeau perdu d’alors, n’est plus si nécessaire…

1 . « jumeau-né-seul » : cette expression par laquelle nous allons désigner, tout au long du livre, les personnes ayant vécu cette « drôle d’histoire », est utilisée par à A. et B. Austermann , Le syndrome du jumeau perdu, éd. Le Souffle d’Or, 2007.
1. CHEMINS DE VIE
« La croissance d’un être se fait toujours par des chemins inédits. »
André Rochais

 
Découvertes


Comment les jumeaux-nés-seuls découvrent-ils la perte d’un jumeau/jumelle ?
Quel chemin cet inédit prend-il, inscrit dans chacune de leurs cellules et connu d’eux inconsciemment depuis toujours ?
Quel chemin cette sensation si étrange a-t-elle pris ? Cette intuition qui, telle une source vive, a creusé son sillon ?
Découverte qui, au-delà des difficultés à être crue, reconnue, au-delà des obstacles à se faire entendre, a poursuivi fidèlement et avec persévérance sa route obstinée…
Découverte très différente pour chacun, comme nous le révèlent ces témoignages.

« Le chien d’Ernestine…

Essayer d’écrire l’histoire, la genèse de cette découverte…
Je ne saurais dire quand cette hypothèse m’a été proposée pour la première fois, mais je me souviens de mes réactions successives :
« Qu’est-ce que c’est encore que cette histoire ? »
« D’abord on ne pourra jamais le démontrer, alors !… »
« Et puis même si c’était vrai, qu’est-ce que cela change ? »
« Enfin c’est un peu facile de trouver une telle excuse pour expliquer, justifier mes réactions souvent excessives. »
Donc hypothèse jugée rapidement, balayée d’un revers de main ; en moi aucune envie de m’arrêter vraiment dessus, d’y faire attention, rejet même.
Mais peu à peu des événements, des réactions ont pris un relief différent : la façon dont ils résonnaient en moi, dont je réagissais, m’ont en quelque sorte alertée, m’ont poussée à regarder de plus près cette hypothèse, à laisser en moi la place à ce « et si… » qui s’ébauchait.
Premier indice sans doute : mon étrange attitude face à l’invitation à lire le chapitre d’un livre 1 , chapitre intitulé « Nous étions deux » et relatant ce vécu gémellaire.
Impossible !
J’ai dû lire à peu près tout le reste du livre mais à chaque fois sur ces pages un blocage absolu : incapacité à aller plus loin que quelques lignes, comme si un mur se dressait devant moi… Je ne saurais pas dire ce que cela produisait en moi, je n’ai pas le souvenir de sensation précise (malaise, dérangement ou révolte…), juste comme un obstacle infranchissable m’empêchant d’aller plus loin, juste une impossibilité .
Cette réaction récurrente a sans doute été un des premiers signes me poussant à me dire que cette hypothèse n’était peut-être pas si extravagante. Si cela ne me concernait pas, cela n’aurait pas dû me bloquer ainsi, me bloquer si fort…
… Et puis il y a eu cette révélation de quelque chose d’important, d’essentiel dans ma façon d’être en relation avec l’autre, de l’aborder, et ce grâce à un chien, au chien d’Ernestine.
Depuis toujours je crois, il y a en moi une peur presque viscérale de « l’autre », tout en ayant terriblement envie de l’approcher.
Ainsi cet élan vers l’autre se cogne souvent à une impression de rejet, de sensation de « mise à l’écart » et surtout à une peur immense. Peur assez indéfinissable : de moi (est-ce que je peux donner quelque chose) ? Ou de l’autre (ressenti comme une agression potentielle) ?
Donc… le chien d’Ernestine…
Il est venu me voir très gentiment…
D’accord il est vraiment très gros et je n’ai jamais été bien à l’aise avec les animaux, mais ma réaction a été extrêmement violente : une peur immense, une envie de fuir au plus vite.
Mais très vite j’ai senti, entendu, compris qu’il n’était venu que pour me dire bonjour, « tendre la patte » en signe d’amitié, juste me rencontrer… m’inviter à la rencontre…
Décrypter cette invitation, cet élan et voir comment j’y avais répondu – avec ce réflexe de peur, de recul – m’a alors encore plus blessée.
Peur… puis souffrance de me voir ainsi incapable d’accepter la relation.
Peur… mais de quoi exactement ? D’être « agressée » par l’autre ? Ici, qu’il me morde par exemple ?
Non…
Mais comme des signaux d’alerte, de grand danger.
 
Oui, comme si tout à coup la peur se précisait : m’approcher trop de l’autre, accepter la relation, la proximité, là était le danger.
Danger de mort même.
Mais peur pour moi ou pour l’autre ? Cette trop grande proximité ne pouvait-elle donc que finir en drame : soit en m’entraînant, moi, vers la mort, soit en provoquant la mort de la relation… ou pire la mort réelle de l’autre ?
Question sans réponse… Et je ne me souviens plus si sur le moment j’ai pu le décrypter mais je sais qu’il y a eu là comme une « révélation », un début d’explication : je veux entrer en relation – élan très fort chez moi – mais en même temps, je perçois un « attention cela peut être dangereux », je le sais, je le sens, je le vis…
Et si, pour le ressentir aussi nettement, aussi violemment, j’avais déjà vécu une expérience similaire ?
Alors sans doute en moi une porte s’est ouverte, permettant aux sensations d’être entendues, de s’éclairer peu à peu et à cette hypothèse de s’incarner, de prendre forme et force.
Alors des images ont pu venir : lors de séances, ces deux « formes » (comme des ensembles mathématiques ou des cellules), toutes deux claires à l’origine, se rapprochant, créant même par moments une zone commune par leur grande proximité ; puis se séparant : l’une devenant sombre et s’éloignant vers le noir, la nuit ; l’autre plus brillante allant vers le jour, captant la lumière…
Images revenues plus d’une fois, alors même que je ne travaillais pas du tout sur ce sujet…
Alors la douleur de la séparation, de l’abandon, a pu s’exprimer entièrement, parfois avec une violence inouïe mais toujours avec une couleur particulière et un lieu très précis dans mon corps.
Douleur réveillée plus d’une fois, soudainement, par un film, une situation, une discussion…
Alors une présence, une réalité s’est imposée sans que je la cherche, l’appelle ou la renie, sans que j’en sois même vraiment consciente.
Présence attestée par cette lettre 2 , jaillie de moi comme une écriture automatique…
 
Dans mes jours de doute face à ce « jumeau-perdu », tout à coup la violence de certaines réactions ou l’apparition de ces images, de ces impressions en moi, ont balayé cette interrogation.
Imperceptiblement « mon tout-proche » a repris sa place à côté de moi… »
Léonore

« Les retrouvailles…

J’étais bien loin d’imaginer avoir perdu un jumeau ou une jumelle. Chaque fois que j’entendais parler d’une histoire comme cela, cela ne m’intéressait pas ou me faisait fuir. Mais, un jour, j’ai fait un rêve troublant :
Je suis assis dans un petit train à crémaillère en montagne. Une jeune femme brune monte et vient s’asseoir à ma droite, tout contre moi. Immédiatement, je sens qu’elle est mon « âme-sœur ». Elle me comprend, elle m’a toujours compris… Elle est prête à m’aimer quoi qu’il arrive. Nous sommes si proches, comme frère et sœur qui peuvent tout partager… Je tiens sa main, notre attirance physique n’est pas « charnelle », c’est comme une reconnaissance de l’un par l’autre qui va se vivre lentement, délicatement dans cette rencontre… comme prévue de toute éternité.
Au réveil, je suis imprégné de cette sensation d’évidence au goût merveilleux de retrouver celle qui m’aime inconditionnellement. Une femme qui est « faite pour moi », qui m’attend. C’est comme si j’avais toujours su qu’elle existait. Je me sens alors pleinement dans ma vie… faite d’un bonheur qu’étant jeune, j’attendais toujours pour « plus tard ».
Le soir même, la femme aimée avec laquelle je vis me parle de quelqu’un ayant probablement perdu son jumeau in utero. Cela me trouble et je lance : « Ne me parle plus de cela, j’en ai assez ! ». Mais… quelques minutes plus tard, une lueur jaillit, une intuition monte et je m’écris : « mais c’est moi ! ». Je suis bouleversé, je n’arrive pas à le croire et pourtant, je me rends à cette évidence : « j’ai perdu ma jumelle ! ». Mon rêve était si parlant, si éclairant, il m’a révélé les profondeurs de mon histoire. Je suis saisi, emporté dans des sensations qui ne me lâcheront plus. Bouleversement intime où tout se mêle : joie des retrouvailles mais aussi tristesse mélancolique de la perte définitive du paradis qui m’échappera toujours. Moi qui croyais le vivre souvent avec la femme aimée d’aujourd’hui ou qui rêvais de le retrouver un jour, plus tard, toujours plus tard !
Je me trouve tout à coup réduit à une histoire terrible et banale, en même temps que je suis transporté dans un passé merveilleux. C’est terrible, comme la découverte d’un drame personnel qui me hantait sans que je le sache. C’est banal : «  alors voilà, c’est cela, c’est fini et le paradis n’est pas pour moi ». C’est merveilleux cependant : « j’ai vécu et je porte en moi, dans ma chair, dans mon cœur, je porterai toujours la merveille de l’amour, un amour éternel, qui vient du fond des âges et des âges et qui a toujours été « sous le regard des étoiles ».
Bouleversé, riant et pleurant à la fois, je vais avancer maintenant, intégrant cette découverte si étrange pour les autres (« qui me croira ? »), épuisé aussi par tant d’émotion.
Je la nomme Claire ou Clara, cette sœur, cette « petite sœur », venue me visiter en rêve en montagne. Et le surlendemain, je note : « Je me sens riche de tout ce que je vais apprendre de ce flot de sensations qui surgit en moi. Je suis passé par la désolation, puis sorti de ce trouble affolant, je suis resté « sonné », triste d’une lourde peine : « Où es-tu femme-sœur ? Je t’ai perdue… et je vais avoir à faire ton deuil. Je vais avoir à te « séparer » de la vraie femme avec laquelle je vis. Je vais avoir à aimer cette femme pour qui elle est, sans te projeter toi, si proche, qui m’as toujours compris. Mais cela me fait mal, cette sensation d’abandonner Claire ».
Alors, ces jours-là, j’ai souvent eu le réflexe de m’éloigner de la femme aimée. N’étant pas ma sœur, comment pourrait-elle me comprendre ? Et je me suis « heurté » à nos différences. C’était dur, cela m’a renvoyé à ma douleur ancienne de non-compréhension et à une peur d’un avenir triste, où nos vies se sépareraient.
 
Aujourd’hui, plusieurs années après, cette découverte me bouleverse encore.
Moi, avoir vécu une telle aventure ! Moi, porteur de tant de secrets, de tant de bonheur et de douleur mélangés ! Je reprends mon souffle : oui, je suis bien là, je suis vivant ! Je n’ai pas disparu, il s’en est fallu de peu. Je vais vivre avec tout cela, inscrit en moi, dans ma peau, dans le cœur de ma sensibilité .
Je regarde la suite de ma découverte gémellaire. J’ai découvert en moi, progressivement, tant de traces de cette relation « première » ! Ainsi ai-je senti que si je n’avais pu entrer avec ma mère dans une relation maternelle, c’est parce que je cherchais avec elle une complicité de jumelle, seul modèle de relation que je connaissais et que j’aimais.
Avec du recul, je peux dire : j’ai eu du bonheur à découvrir cette part de mon histoire qui restait cachée. Chercher l’âme-sœur a marqué ma vie. J’ai peu à peu appris comment aimer la femme aimée sans la confondre avec Claire, ma jumelle. Comment quitter la sœur pour rejoindre la femme. Je me sens cependant fidèle à ma jumelle, « perdue » mais pas complètement, car elle est « en moi ». Je suis plus présent au réel d’aujourd’hui avec la femme aimée. Elle est « autre » que moi (alors que Claire-Clara est « comme » moi) et pourtant si proche. Elle, aujourd’hui, n’a pas les mêmes gènes, mais c’est comme si elle était « du même sang ».
Je sens souvent que suite à ces « retrouvailles », quelque chose de fort bouge encore en moi, comme un processus de vie en recherche, créatif, qui me réservera des surprises à partir de ce « re-connu » devenu maintenant fondamental. Par exemple, j’ai à intégrer plus encore cette perte qui ne peut se réparer. Et j’ai à m’occuper de peurs de séparation ou de solitude qui réapparaissent encore parfois… Je reste néanmoins habité de la joie d’avoir connu un « bonheur sans mélange », élan qui me donne le goût de le vivre davantage au quotidien. »
Gabriel

« Découverte…

J’ai envie de vous raconter mon histoire, celle de quelqu’un qui passe son temps à rechercher l’autre…
 
Je me souviens, j’étais parvenu à me détendre vraiment, à me fondre avec la nature, à dissiper quelque peur que ce soit. Comme si les autres étaient autant de mains prêtes à m’accueillir, avec bienveillance, sans jugement.
 
J’étais presque en léthargie, avec toutefois une bonne conscience de ce que disait mon cœur, mon corps. J’étais vraisemblablement prêt, mûr pour recevoir ces images, ce ressenti, cet autre.
Mon corps s’est alors mis à trembler et, haletant, presque le souffle coupé, j’ai vu une lumière aveuglante venir à moi, deux bulles allongées translucides teintées de blancheur remonter à la surface de mon corps, s’arrêtant là, à côté de moi, près de mon cœur, se balançant subrepticement de haut en bas. J’ai vu l’autre ou les deux autres, comme s’il s’agissait là d’êtres qui avaient pu partager ma vie, au plus profond de moi, de façon archaïque.
Je les ai sentis, les ai reconnus avec une chaleur, une lumière, apaisante et intense.
Je bouillonnais en essayant de décrire au mieux ces sensations.
Le lendemain matin, je me levais avec une lumière irradiante, apaisante, comme s’il s’agissait là d’un signe divin, d’encouragement.
 
Le temps a passé depuis et si je vis ma solitude, mes angoisses de façon bien différente et plus conscientisée, je continue pour le moment à rechercher l’autre, parfois de façon consciente, parfois à mes dépens, comme ce soir… »
Renaud

« Encore un chien…

Un jour, j’ai senti comme nécessaire, voire urgent, de m’arrêter sur la relation à ma chienne, relation que je pressentais trop fusionnelle, voire transférentielle.
Que se passait-il donc avec cet animal ?
Nous vivions ensemble une complicité, communion sans mots mais aussi forte que les mots. Je sentais son soutien, sa joie, son amour au-delà des besoins quotidiens…
Une nuit, alors que je dormais seule, elle est venue se blottir tout contre moi, le long de mon dos.
Je l’ai goûtée tout au long de la nuit cette sensation d’une présence intime, chaude, sécurisante, présence imbriquée en moi, comme si cette nuit-là, nous n’avions fait qu’une… J’aurais aimé ne pas me réveiller, faire durer encore et encore cette sensation étonnante, à la fois neuve et connue… Il me semble, aujourd’hui encore, la ressentir dans tout mon corps…
Ma chienne est partie : j’avais dé-fusionné, j’ai pu l’accompagner avec une tristesse sereine.
Notre relation a saveur d’éternité…
En me laissant à nouveau goûter cette nuit, je mesure combien cette sensation m’était familière : mon corps, grâce ma chienne, me restituait quelque chose de très ancien qui avait toujours été là.
Depuis longtemps déjà, sur la piste des sensations qui me guidaient, je me questionnais.
Que s’est-il donc passé ?
D’où me venaient ces sensations fines et récurrentes qui me disaient le « à moitié », l’inachevé ?
Ce creux au plexus, discret mais récurrent face à l’absence ?
Cette faim du toujours plus ?
Cette sourde désespérance, profonde, inexpliquée, comme en attente d’un révélateur ?
Ce sentiment d’étrangeté comme si j’étais d’ailleurs ?
Soudain c’était une réponse qui prenait corps.
Et si quelqu’un était parti, me laissant seule in utero ?
Était-elle un ou une cette présence ?
Cet événement déclencheur ne fut évidemment pas le seul à me mettre sur la piste de la perte gémellaire (sans même que ma thérapeute ne m’en ait parlé, ni évoqué cette hypothèse). Il y eut bien d’autres déclencheurs (pertes de proches et vécus de trahison et d’abandon) qui sont venus, un à un, dire et confirmer l’existence et le départ de celui qui, peu à peu, s’est révélé comme mon jumeau, jusqu’à n’en plus douter. »
Nicole
Ces découvertes sont, à l’évidence, très différentes d’une personne à l’autre mais toutes cependant ont en commun un signal déclencheur qui est entré en résonance avec l’empreinte laissée par cette expérience. Les sensations concernant cet événement archaïque – découverte, « bonheur d’avant », départ et désespérance – ne peuvent se livrer que très progressivement.
Chacun se construit étape par étape, 3 plus ou moins vite, plus ou moins chaotiquement, « naturellement » ou avec douleur, en fonction de son histoire propre, de sa sensibilité… Les chemins de croissance sont multiples, ils ont une forme et une couleur uniques selon chacun. De même qu’un arbre met des années à prendre toute son ampleur et toute sa majesté, la croissance de la personne ne se fait pas en un jour mais peu à peu, pas à pas…
Certaines étapes ou découvertes nécessitent de sentir avec force « la terre ferme sous ses pieds ». C’est le cas de ces découvertes gémellaires.
J’ai ainsi observé, avec moi-même, avec mes clients en thérapie et avec certains de mes collègues particulièrement attentifs aux pertes gémellaires 4 , que ces sensations ne peuvent surgir et être conscientisées que si la personne est suffisamment construite : comme dans les poupées russes, la toute petite pourrait être celle de l’histoire gémellaire, elle a besoin des forces de la grande pour oser apparaître et se laisser parler.
Il faut donc avoir déjà rééduqué un certain nombre de dysfonctionnements, avoir fait grandir certaines fondations, pour être en mesure de pouvoir ressentir et accueillir ce qui peut enfin monter de ces empreintes-là, si étranges, si déroutantes, si douloureuses…
Forces nécessaires pour commencer, en douceur et en prenant appui sur une relation durable, sécurisante, aimante avec le thérapeute, à cueillir, déchiffrer ce qui cherche à se dire, ce qui appelle à vivre et à se nommer de ce lointain insoupçonné.

« Pièce manquante » et libération
Malgré tout, dans ma pratique, il m’est arrivé d’évoquer l’hypothèse d’une perte gémellaire lorsque je pressentais, pour certains, un faisceau d’éléments 5 appelant cette hypothèse, et d’autre part lorsqu’une relative solidité chez la personne le permettait. J’ai observé que cette « révélation » pouvait être, alors, un stimulant pour leur croissance.
Les jumeaux-nés-seuls ont vécu un tel chaos, une telle incompréhension autour de ce drame, une telle violence autour de ce départ que, lorsqu’ils sont prêts (« hypothèse » à vérifier dans et par leurs sensations), recevoir cet éclairage est alors vécu comme un soulagement profond, qui vient mobiliser et leurs motivations et leurs forces. Soudain ils accueillent une orientation qui les sort, en partie, du chaos imprimé. C’est parfois même une véritable délivrance, non pas une parole magique qui vient tout guérir instantanément, mais comme une lumière enfin dans ce noir, un début de sens, de direction, qui leur permet « d’avancer » dans leur vie et de s’engager avec détermination dans leur travail de déchiffrage.
 
 
L’expérience d’ Anouk est particulièrement parlante.
Cette jeune femme est venue me voir pour son désir fort d’enfant qu’elle n’arrivait pas à concevoir, confrontée à l’échec prématuré de toutes ses grossesses. Enfin enceinte elle accoucha d’un beau petit garçon. Des pas de croissance étaient franchis, elle commençait à s’approprier ses richesses et le droit d’exister telle qu’elle était, elle abordait peu à peu ses peurs : peurs de faire souffrir cet enfant comme elle avait souffert elle-même (forceps lors de sa propre naissance particulièrement longue), peurs de le perdre, son refus à elle de naître, son immense solitude d’alors, sa sensation d’être une « étrangère », sa peur de se montrer en vérité, d’oser créer, oser être « elle unique ». En moi grandissait l’intuition et l’hypothèse d’un jumeau perdu, mais je ne la sentais pas prête à l’entendre. Elle interrompit son travail se sentant suffisamment « bien ».
Anouk revint au bout de trois ans avec le désir d’un deuxième enfant qu’elle n’arrivait pas à avoir, malgré tous les traitements médicaux auxquels elle avait consenti. Elle décidait alors de tous les arrêter et de travailler autrement.
Mon hypothèse me revint et s’imposait à moi. Je sentais qu’elle était prête et plus que cela qu’elle en avait besoin. Cette séance fut particulièrement féconde : un voile se levait pour elle. Des larmes montèrent, larmes de tristesse, perte qu’elle ressentit alors loin dans son ventre et dans tout son corps, mais bien plus larmes de soulagement immense. Soudain tout son corps se mettait à lâcher : enfin il pouvait s’ouvrir, il pouvait un peu laisser se dire ce qu’il retenait depuis si longtemps… Des liens se faisaient en elle, elle les nommait, elle vivait une joie réelle : « enfin tout s’éclaire ! ».

« Je suis si heureuse de cette « découverte »…

J’ai effectivement vraiment besoin de comprendre, et là je vois la lumière.
Mon esprit semble recoller les morceaux d’une émotion déconstruite et qui se cherche…
Cette peur de l’inconnu qui m’habite. J’ai toujours beaucoup de réticence aux premiers contacts avec quelqu’un même si l’envie d’y aller est forte en moi… Et là, j’ai la conscience d’une absence en moi… Mon émotion face aux disparus est très vivace.
Ce syndrome du jumeau perdu 6 est bien là en moi au travers de signes multiples… Toute ma grossesse, j’ai ressenti la peur de perdre à nouveau…
Tout cela m’apparaît plus clair et semble me libérer.
Merci de m’accompagner sur ce chemin, j’ai trop longtemps résisté mais j’ai au fond de moi l’envie si forte de me comprendre et d’être une mère à l’écoute. »
Anouk
Peu de temps après cette séance, elle m’arrivait rayonnante, elle m’annonçait qu’elle était enceinte d’un enfant… et peu de temps après, encore plus rayonnante, ils étaient deux, des jumelles bien vivantes aujourd’hui !
 
 
Cécile , pour sa part, a derrière elle un long travail de croissance-guérison, une aptitude entretenue à nommer ses sensations, en fidélité et précision avec elle-même. Cécile est construite, solide, elle vit son métier de thérapeute avec engagement, force et rayonnement.
Elle a perdu son père à l’âge de 3 ans, et son mari récemment.
Je n’ai jamais évoqué avec elle l’existence des pertes gémellaires.
La seule connaissance qu’elle en eut fut celle de ses lectures passées, sans qu’elle ne se fût sentie, jusque-là, spécialement concernée.
C’est en fidélité à ses sensations qu’elle arrive un jour avec cette analyse récente, pour elle déroutante, très surprenante, écoute attentive de ce qui est monté en elle.

« Pièce manquante et… libération

Lors de mes dernières séances j’avais fait le lien du transfert de mon père sur Cyrille (mon ami d’aujourd’hui). J’ai réalisé que malgré cette prise de conscience, ce que je continuais d’aimer chez lui c’était la douceur de son corps, cette chaleur, cette présence : m’est alors venue la sensation comme une certitude que ce manque était plus loin, en amont de mon père…
Pour la première fois m’est venue une image-sensation, moi in utero et une partie de moi qui glisse qui s’échappe, que j’échappe et que je perds à jamais… Une chaleur, une présence, une douceur, une complétude que je veux retenir sans y arriver… Où je cherche aussi à glisser pour rejoindre cette part de moi qui s’éloigne et que je refuse de perdre, de laisser aller… Que je refuse de perdre et que je poursuis, et que je recherche encore… Et ça fait mal…
Est-ce pour cela que tant de fois dans ma vie « je suis tombée » ? Tant de fois à me faire mal et aussi plusieurs fois en me blessant… tout faire pour retrouver, rejoindre cette partie de moi qui n’est pas moi et qui m’échappe,
s’éloigne et que je perds et que je refuse de perdre !!! Que je recherche depuis sans relâche…
Hier soir je me suis couchée et endormie avec ce petit fœtus blessé bien logé au creux de mon cœur et bien réchauffé par moi… Et aujourd’hui je vis ma journée dans cet état-là… J’en suis là, encore sous le choc de cette découverte qui a surgi en moi et que mon corps me restitue. Cela fait bizarre, mais cela fait aussi sens.
Comme si tout se plaçait en moi, comme une pièce manquante essentielle que je viens de découvrir par moi-même. Comme une réalité qui me donne l’élan et le goût de devenir maintenant responsable de ma vie, de cette perte et des manques que cette déchirure a laissés en moi… consciente et responsable.
Plus besoin de passer par le corps de l’autre mais d’être avec moi et avec l’autre aussi. Mais d’abord avec moi… Consciente du grand besoin d’amour et de présence en moi, près de moi, pour moi… mais surtout j’ai déjà moins besoin de fusionner et d’être dépendante de l’autre… Je suis là pour moi, mon besoin de l’autre n’est plus cette nécessité criante, comme il l’était auparavant, mais comme un plus pour et dans ma vie… J’ai la sensation de m’unifier, de former enfin un tout : à vérifier dans le temps, mais j’ai confiance.
À la fois consciente et libérée par ce que je connais maintenant du dedans : je peux saisir au plus profond cette souffrance qui a laissé en moi des traces indélébiles, traces que je peux maintenant réchauffer, panser… une libération ! ».
Cécile
Cette plongée en soi demande persévérance, détermination, un goût de vérité pour oser laisser monter les sensations, y demeurer, apprendre à les déchiffrer, les écouter sans les interpréter ; demande d’être capable de se laisser dérouter, surprendre, étonner par ce qui monte du plus profond, comme enkysté loin dans le corps. Les traversées dans lesquelles cette découverte plonge les jumeaux-nés-seuls, les rééducations auxquelles elles les invitent, l’intégration et l’acceptation de cette expérience dans ses douleurs et ses richesses nécessitent un engagement fort et durable à l’égard de soi-même, patience, temps et répétition du travail d’écoute et de déchiffrage.
« On ne tire pas sur une fleur pour la faire pousser 7 . »
Fidélité aux appels, aux aspirations, à l’élan de vie en soi qui, malgré les freins et les obstacles, cherche sa voix, son sens, sa direction. Enfin « aller vers soi-même », sortir du deux indifférencié pour devenir, pleinement, cet unique plus unifié…


1 . Pour que la vie reprenne ses droits, analyse de chemins de croissance, ouvrage collectif réalisé par PRH international, 2002 .

2 . Voir p.  228 , À Toi…

3 . En effet quelles sont ces étapes et quel est le cadre théorique sur lequel nous nous appuyons ?
La psychologie existentielle et humaniste, de Rogers à Frankl, m’a conduite à André Rochais, fondateur d’une école, « pédagogie de la croissance » PRH, Personnalité et Relation humaine. Toute sa vie, ce grand pédagogue s’est posé la question du « comment » accompagner la personne pour qu’elle puisse advenir à qui elle est, faire grandir son « être », instance de l’identité, des liens essentiels et du Sens.
Comme thérapeute, je m’appuie beaucoup sur ma foi dans les richesses de la personne, richesses enfouies et inconscientes la plupart du temps : c’est en moi un regard attentif autant que souvent émerveillé, pour faire émerger le potentiel de chacun afin qu’il puisse le conscientiser, l’habiter, le développer, l’incarner, devenir davantage et toujours plus qui il est. C’est l’axe de la croissance . J’aime l’image du jardinier : il connaît les lois de la nature, mais il va donner à chacune de ses plantes ce dont elle a spécifiquement besoin pour se déployer sans demander au chêne d’être un cerisier en fleurs…
Ce faisant nous rencontrons des nœuds, des obstacles, des freins : par l’écoute des sensations, l’approche et le dévoilement progressif du ressenti (non un savoir mais un senti, sentir ce que je sais, et savoir ce que je sens !), la personne va pouvoir se dégager, en partie, de ce qui fait obstacle à sa croissance, son devenir, sa liberté, et c’est ce que nous nommons l’axe de guérison.
En effet, progressivement, il s’agit d’apprendre à notre client à nommer ce qu’il sent, dans toutes ses instances, notamment dans son corps : là où sont enregistrées les empreintes les plus archaïques, restées comme des abcès qu’il est possible de retoucher pour en quelque sorte les vider… telles ceux des empreintes gémellaires.
Puis vient l’axe de rééducation où tous ces dysfonctionnements, système de survie mis en place pour refouler les souffrances et s’en protéger, nécessitent d’être rééduqués.
Il s’agit donc là d’un apprentissage pour faire grandir une capacité de choix, d’engagements, de discernements en lien avec qui est la personne dans sa conscience profonde… ainsi s’apercevoir qu’elle n’a plus autant besoin de béquilles pour survivre, béquilles et dysfonctionnements perçus autrefois comme salvateurs mais aujourd’hui comme lourdeurs, boulets, entraves à sa liberté d’être.
Naturellement ces trois axes, croissance, guérison, rééducation , s’interpénètrent les uns les autres au fur et à mesure des avancées…

4 . Notamment au Québec.

5 . En effet, ayant moi-même vécu cette expérience, il m’est plus facile de la repérer chez les personnes que j’accompagne en thérapie. Néanmoins mon « intuition » ne suffit pas : c’est aussi l’observation du « syndrome gémellaire » qui, peu à peu, et à force de vérifications, me permet de laisser grandir cette hypothèse, tel un puzzle. Les symptômes, ultérieurement décrits comme sensations récurrentes et disproportionnées (sentiment de ne pas exister, impuissance, culpabilité, lieu de désespérance et de solitude, de vide, de coupure, capacité à fusionner, sensations d’abandon, de trahison, besoin d’absolue complicité et intimité, besoin de sauver, hypersensibilité à la souffrance de l’autre, des petits, des animaux, peurs de perdre, de mourir, etc.), pris séparément pourraient faire référence à d’autres racines que celles de la perte gémellaire. C’est donc l’ensemble des « signes » , y compris dans les « qualités émergentes, son syndrome positif » (capacités introspectives pour soi et pour l’autre, détermination à vivre, à chercher, à comprendre, goût pour la vérité, l’intensité, l’harmonie, la médiation, la beauté, capacités artistiques, dons pour aider, créer, donner…), qui me permettent d’avancer avec cette hypothèse.
J’aimerais ajouter cependant que, lorsque l’hypothèse se confirme, je me rends particulièrement attentive à ce que la personne puisse s’appropri

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