Trois épées pour la justice et autres nouvelles
142 pages
Français

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Description

« Trois épées pour la justice et autres nouvelles » nous offre un voyage dans différentes époques, une immersion au cœur de la vie d’hommes et de femmes, mais aussi de machines, dans ce qu’ils ont de plus intime et personnel. Plongez dans ces instantanés tour à tour touchants, romanesques ou inquiétants, mais toujours universels. Laissez-vous conduire par la prose fluide et enlevée de l’auteur, qui vous invite à suivre les chemins de d’Artagnan, d’une intelligence artificielle ou d’un étrange tueur en série. Impossible de résumer une œuvre aussi foisonnante en quelques lignes, alors débranchez la sonnette, éteignez votre téléphone, installez-vous confortablement et préparez-vous à un étrange voyage…

Informations

Publié par
Date de parution 06 octobre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312083629
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0300€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Trois épées pour la justice et autres nouvelles
Sarita Méndez
Trois épées pour la justice et autres nouvelles
LES ÉDITIONS DU NET
126, rue du Landy 93400 St Ouen
© Les Éditions du Net, 2021
ISBN : 978-2-312-08362-9
Trois épées pour la justice
La jeune femme courait vite, jetant de brefs coups d’œil derrière elle. Elle frémit en constatant que ses poursuivants étaient toujours là et elle songea :
« Si je ne parviens pas à les distancer, je suis perdue ! Avec ce que j’ai entendu, il est clair qu’ils ne me laisseront pas la vie sauve ! »
Elle bifurqua soudain sur sa droite dans une ruelle, accéléra l’allure, et, avisant l’une des portes de l’église Saint Paul, elle s’y engouffra, pénétra dans l’une des chapelles latérales et se dissimula dans le confessionnal, veillant bien à ce que sa robe ne fût pas visible de l’extérieur et priant le ciel pour que l’un des prêtres ne vînt pas s’y installer pour recueillir le chapelet de péchés égrenés par les quelques-unes de ses ouailles qui priaient dans l’église. À l’extérieur, les six poursuivants de la fuyarde avaient stoppé, la cherchant du regard parmi les quelques rares passants qui rentraient chez eux, et l’un d’eux s’exclama :
« Où peut-elle bien être ?! »
« Fouillons toutes les ruelles, elle ne peut pas être bien loin ! »
Ils s’engagèrent dans l’une des ruelles, puis dans une autre, et enfin, dans celle qu’avait empruntée leur proie, sans résultat. Ils se poussèrent soudain du coude en désignant l’église d’un signe de tête et l’un d’eux décida :
« Entrons ! »
Un autre objecta :
« C’est un lieu sacré, même si nous la trouvons, nous ne pourrons rien faire ! »
« Cherchons quand même ! »
Ils pénétrèrent donc dans l’église, faisant sursauter les paroissiens, jetèrent de rapides coups d’œil dans les chapelles, effrayant les paroissiens qu’ils dévisagèrent et interrogèrent un à un, mais fort heureusement, aucun d’eux n’avait remarqué l’arrivée de la jeune femme, et les six hommes quittèrent l’église en maugréant. Une fois à l’extérieur, l’un d’eux soupira :
« Monseigneur va être furieux lorsqu’il apprendra qu’elle nous a échappé ! »
« Bah, nous finirons bien par la retrouver… »
Ils s’éloignèrent en continuant à discuter, puis décidèrent d’étancher leur soif dans une taverne toute proche…
La fuyarde attendit un long moment avant de sortir de sa cachette. Elle quitta discrètement l’église sans plus se faire remarquer que lorsqu’elle y était entrée, et s’engagea dans une rue transversale, marchant d’un bon pas et songeant :
« Il faut absolument que je prévienne ces gens avant qu’ils soient massacrés, mais je ne sais même pas où les trouver ! Et si j’allais voir le chef de la police ? Hum… Non, il me rirait au nez et refuserait de me croire tant mes accusations lui paraîtraient totalement invraisemblables puisque je n’ai aucune preuve tangible à fournir ! Alors, que faire ?! »
Tout en buvant, l’un des hommes jeta un regard distrait par la fenêtre et faillit s’étrangler en la voyant passer. D’un claquement de doigts, il alerta ses compagnons, et ils se ruèrent à l’extérieur au moment où elle tournait au coin de la rue. S’apercevant que c’était une impasse, elle fit demi-tour et se retrouva nez-à-nez avec ses poursuivants. Rapières au poing, ils se déployèrent en éventail et s’avancèrent vers elle avec des sourires carnassiers. L’un d’eux s’exclama :
« Alors, la belle, on croyait pouvoir nous échapper ?! »
La jeune femme recula jusqu’à sentir le mur derrière son dos, cherchant du regard une issue ou une arme, elle ne savait trop, en tout cas, un moyen de leur échapper et de rester en vie. Une voix retentit soudain :
« Eh bien, Messieurs, quel joli courage que voilà ! Six spadassins contre une frêle jeune femme ! N’avez-vous aucune espèce d’amour-propre ?! Honte à vous ! »
Certains que leur proie ne pourrait leur échapper, les six hommes firent volte-face, découvrant un jeune seigneur tenant son épée nue à la main. L’un des spadassins s’inclina bien bas en répliquant d’un ton ironique :
« Monseigneur se propose sans doute de nous donner une leçon d’escrime ? »
« Seulement dans le cas où vous refuseriez de laisser cette jeune fille tranquille ! »
« Dans ce cas, mon jeune ami, je crains bien que ce ne soit vous qui ayez besoin d’une leçon d’escrime ! »
Aussitôt, ils s’élancèrent contre le jeune homme, qui lança :
« Fuyez, Mademoiselle ! »
La jeune fille se mit à longer le mur au moment où l’un des assaillants s’effondrait, touché au côté. Voyant que deux autres allaient attaquer son sauveur en traître, elle se saisit promptement de l’épée du blessé et para l’attaque en criant :
« Attention, Monsieur ! »
Se retournant, il eut alors la surprise de la voir ferrailler à son tour, blessant tour à tour ses deux adversaires. Légèrement déstabilisés, les trois autres échangèrent un regard, puis se ruèrent sur les deux jeunes gens qui se trouvaient maintenant côte à côte et leur faisaient face. Le cliquetis des épées reprit de plus belle et soudain, la jeune femme vit son allié manquer une feinte et recevoir un coup d’épée au torse. Se saisissant de l’épée d’un autre de ses adversaires tombé à terre, elle se mit alors à se battre avec ses deux rapières, enchaînant attaques, parades et esquives à un rythme soutenu sous leurs yeux médusés, tant et si bien que les deux spadassins les plus valides jugèrent plus prudent de prendre la fuite en soutenant leurs amis blessés.
Elle se précipita alors vers son compagnon qui, appuyé au mur et d’une pâleur inquiétante semblait prêt à défaillir, et elle s’écria :
« Je vais vous aider, appuyez-vous sur moi ! Où demeurez-vous ? »
« Hôtel de Mailly, à… quelques rues d’ici… »
« Indiquez-moi le chemin, je vais vous y conduire. »
Ils quittèrent l’impasse et, après quelques minutes de marche, arrivèrent sur les lieux. Le blessé ouvrit la porte et ils pénétrèrent à l’intérieur. Constatant que personne n’accourait, elle s’étonna :
« Où sont donc vos serviteurs ?! »
Il soupira :
« Je crains bien que vous ne soyez contrainte de me soigner vous-même, Mademoiselle. Ma famille est ruinée et il ne me reste plus que cet hôtel… Allons par là, je n’en puis plus… »
Il s’étendit sur la couche d’une pièce à peine meublée en lui disant où se trouvait la cuisine et elle courut y chercher de l’eau. Avisant une bouteille d’eau de vie qui traînait sur la table, elle s’en saisit au passage et se hâta de le rejoindre. L’inquiétude l’envahit lorsqu’elle constata qu’il avait perdu connaissance, et elle s’empressa de laver et désinfecter la plaie avec l’eau de vie, puis, voyant qu’il n’y avait pas de linge dans l’armoire, elle déchira un morceau de son jupon à l’aide de l’épée du blessé afin de lui bander le torse. Il reprit connaissance alors qu’elle achevait sa besogne et il murmura :
« Je vous remercie pour vos soins. Pardonnez -moi, j’étais censé vous aider mais j’ai été un bien piètre sauveur, Mademoiselle ! À qui ai-je l’honneur ? »
« Louise de Meuranges. »
Il ferma les paupières afin qu’elle ne vît pas son trouble à l’énoncé de son nom, puis il les rouvrit en reprenant :
« Je suis Pascal de Mailly … Je n’avais jamais vu une femme combattre de la sorte ! Certes , je connais quelques dames de la noblesse qui taquinent un peu la rapière, mais aucune n’a votre expertise ni n’est capable de manier deux épées comme vous ! D’où vous viennent cette maîtrise et cette dextérité ? »
Le regard de Louise se voila lorsqu’elle répondit :
« Mon père m’a tout appris… »
Il resta silencieux durant quelques secondes, puis demanda :
« Ces hommes, que vous voulaient-ils ? »
Louise hésita : pouvait-elle se confier à un inconnu, même s’il avait risqué sa vie pour elle ? Elle décida que non et répondit d’un ton évasif :
« Je l’ignore… Bien, je vais vous laisser. »
Elle se leva pour partir, mais il la retint par le poignet, puis la relâcha aussitôt en murmurant :
« Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous manquer de respect… Où comptez-vous aller en pleine nuit ?! Je sais que ma demeure ne paye pas de mine, mais c’est de bon cœur que je vous offre l’hospitalité. Il y a des chambres en meilleur état au premier, vous pouvez vous installer dans l’une d’entre elles, et si vous n’avez pas confiance en moi, vous pouvez prendre mon épée pour vous défendre… »
Louise réfléchit : il était de notoriété publique que les rues de Paris n’étaient pas sûres une fois la nuit tombée et qu’une armée de malandrins y rôdait en s’attaquant aux imprudents qui s’y aventuraient. Elle scruta son interlocuteur avec attention, puis déclara :
« Très bien, j’accepte votre offre avec reconnaissance. »
Il voulut se lever mais elle le contraignit à rester allongé en disant :
« Ne bougez pas, je trouverai bien toute seule. Bonne nuit, Monsieur de Mailly. »
« Bonne nuit, Mademoiselle de Meuranges. »
Dès qu’elle fut partie, le jeune homme ferma les yeux, songeant :
« Se pourrait-il que ce soit elle ? Il ne peut pas y avoir deux personnes portant le même nom… Et ce poignet… Je me demande ce que lui voulaient ces hommes ! J’ai bien reconnu cet assassin de Mercourt dans le lot… Se pourrait-il qu’elle ait maille à partir avec le Comte de Vernouil ? Mais pour quelle raison ? Elle paraît si douce et inoffensive… quand elle n’a pas d’épées à la main, bien entendu… »
Il finit par s’endormir, chacune de ses pensées étant tournée vers sa protégée…
Le Comte de Vernouil frappa Mercourt en s’exclamant :
« Incapable ! Alors que vous étiez six contre elle, vous n’avez pas été capables de maîtriser une donzelle sans défense ?! C’est bien ce que tu oses me dire ?! »
« Quelqu’un l’a aidée, Messire, et je peux vous assurer qu’elle n’était pas sans défense ! Elle s’est défendue comme une diablesse, au contraire, et en maniant deux épées aussi facilement que s’il se fût agi de vulgaires aiguilles à tapisserie, qui plus est ! »
Vernouil blêmit :
« Que dis-tu ?! Deux épées ?! »
« Si fait, Monsieur le Comte… »
Vernouil congédia son homme de main d’un signe de tête et se mit à arpenter la pièce en murmurant :
« Meuranges ! Seul Meuranges était capable de manier deux épées ! Mais comment est-ce possible ? Ils ont tous été massacrés, alors, qui est-ce ?! Il faut que je lance d’autres hommes sur sa piste ! Si elle nous dénonce, nous sommes perdus ! »
Il réfléchit encore un moment, puis alla se coucher…
Louise de Meuranges considéra son hôte endormi, puis quitta silencieusement la maison. Le jour se levait, et elle gagna en hâte son logis, une modeste maison qu’elle occupait dans le quartier des Carmes . Elle troqua sa robe contre un habit de cavalier, ceignit une épée, dissimula ses cheveux blonds sous un chapeau à larges bords, avala rapidement un en-cas, puis repartit, se dirigeant résolument vers le Louvre . Elle n’en était plus très loin lorsqu’elle vit soudain arriver une troupe de cavaliers lancée à vive allure. Elle se plaqua contre un mur pour les laisser passer et reconnut l’homme de tête. Avisant une écurie de louage de l’autre côté de la rue, elle y courut, loua une monture et s’élança à leur poursuite tout en réfléchissant :
« Ils sont trente et je suis seule. que pourrais-je faire ? Je vais y laisser la vie sans avoir accompli la mission que je me suis donnée ! Mais s’ils sont en route dans le but que je soupçonne, je ne peux pas les laisser faire ! »
Pascal de Mailly se leva, fit quelques mouvements, puis murmura :
« Bon, je ne dois pas trop forcer, mais cela va mieux. Allons voir Louise. »
Il découvrit alors un billet coincé sous le bougeoir et lut :
« Merci pour votre aide, soyez prudent. LM »
Inquiet, il changea rapidement de vêtements en marmonnant :
« Bon sang ! Où peut-elle bien être ?! Comment vais-je la retrouver ?! Hum… Si elle a maille à partir avec de Vernouil, je devrais peut-être rôder près de chez lui afin d’en apprendre davantage… »
Il mangea un morceau de pain qu’il lui restait de la veille, puis sortit rapidement de chez lui, le front soucieux.
Pascal approchait de l’Hôtel de Vernouil lorsqu’en passant près d’un étal il entendit deux hommes discuter :
« J’ignore quelle mouche a piqué le Comte ce matin, mais il est parti à la tête d’une trentaine de cavaliers tout-à-l’heure ! »
« En effet ! Et j’ai vu un jeune homme les suivre à cheval ! Il était bien frêle, j’espère qu’il n’avait pas l’intention de se mesurer à eux ! »
Pascal de Mailly revint sur ses pas :
« Pardonnez-moi de m’immiscer dans votre conversation, Messieurs, mais… ce frêle cavalier dont vous parlez, pourrait-il être une femme ? »
L’homme qui avait parlé de Louise plissa le front, puis répondit :
« En y réfléchissant, c’est bien possible, Messire. »
« Pouvez-vous me montrer dans quelle direction est parti le Comte de Vernouil, mon brave ? »
L’autre homme répondit :
« Ils sont partis par là, Messire. Il y a une écurie de louage un peu plus haut dans la rue, si vous avez besoin d’un cheval. »
Pascal les remercia en leur donnant une pièce à chacun, puis courut vers l’écurie de louage. Le palefrenier lui confirma qu’un jeune homme assez frêle avait loué une monture un moment plus tôt, et il s’élança au galop dans la direction qui lui avait été indiquée.
Cavaliers et poursuivante avaient quitté Paris et chevauchaient maintenant sur la route de Poissy . L’un des hommes avait repéré Louise de Meuranges et en avait informé Raoul de Vernouil qui avait ricané :
« Laissons -le nous suivre, nous nous en débarrasserons le moment venu… À trente contre un, ce serait le diable si nous ne parvenions pas à l’éliminer ! »
Louise, quant à elle, songeait :
« Je suis en terrain découvert, et ils m’ont très certainement déjà repérée, je vais devoir redoubler de prudence ! »
Lorsqu’elle vit la troupe s’engager dans un chemin forestier, Louise retint sa monture, hésitant à poursuivre, craignant une embuscade. Elle entendit alors un galop effréné derrière elle et eut la surprise de se voir rejointe par Pascal de Mailly qui saisit la bride de son cheval en s’écriant :
« Attendez, Mademoiselle de Meuranges ! »
« Mais comment… »
« Peu importe ! Quelle imprudence alliez-vous commettre ! Ignorez-vous à qui vous vous attaquez ?! »
Soudain méfiante, elle demanda :
« Vous connaissez donc ces hommes ! Seriez-vous leur allié ?! »
« Certainement pas ! Raoul de Vernouil est le plus fieffé assassin et comploteur que je connaisse ! Mais qu’y a-t-il ? Vous êtes d’une pâleur inquiétante, tout-à-coup ! »
Louise répondit :
« Avez-vous bien dit Raoul de Vernouil ? »
« En effet. Le connaissez-vous ? »
« Cet homme a fait assassiner toute ma famille. Je n’ai échappé au massacre que parce que je me trouvais chez une amie ce jour-là. Cet assassin a sans doute cru m’avoir tuée en trucidant l’une de mes servantes qui avait à peu près mon âge et à laquelle mon père enseignait aussi l’escrime, afin que je puisse m’entraîner avec quelqu’un lorsqu’il était absent. C’est l’un de nos serviteurs qui m’a tout raconté avant de succomber… Savez -vous où conduit ce chemin ? »
Pascal hésita un instant, puis murmura :
« Je ne vois que le château de Villars, mais… »
L’interrompant, Louise s’exclama :
« Allons-y ! Ces gens sont en danger ! J’ai surpris un complot contre eux et c’est la raison pour laquelle ces hommes voulaient me tuer, hier ! »
Elle voulut faire avancer sa monture, mais il maintenait toujours fermement la bride et elle s’énerva :
« Que faites-vous donc, Monsieur de Mailly ?! Pourquoi me retenez-vous ? Seriez-vous un membre du complot, vous aussi ?! »
« Que non pas, Mademoiselle de Meuranges ! Si vous suivez ce chemin et qu’ils vous ont repérée, vous courez droit dans une embuscade de laquelle vous ne réchapperez pas ! Suivez-moi, je connais un raccourci. »
Comme elle hésitait, il insista :
« Faites-moi confiance, le Comte de Vernouil est autant mon ennemi que le vôtre ! »
Elle hocha la tête, s’élança à sa suite et ils arrivèrent bientôt en vue d’un imposant château trônant dans un creux de verdure. Pascal en franchit l’entrée sans hésiter, provoquant l’étonnement de Louise, dont la stupéfaction s’accrut davantage lorsqu’il ordonna à deux serviteurs qui accouraient :
« Fermez les portes, vite, nous allons être attaqués ! Auparavant, que quelqu’un prenne le meilleur cheval et aille à Paris quérir la maréchaussée en empruntant le raccourci, il ne faut pas qu’on le voie ! Et que tout le monde prenne les armes ! »
Ils s’empressèrent d’obéir, tandis que deux autres s’occupaient des chevaux. Louise rejoignit Pascal et allait l’interroger lorsqu’un autre serviteur s’inclina respectueusement devant celui-ci en prononçant :
« Bon retour parmi nous, Monsieur le Marquis . »
« Merci, mon brave. Comment va ma mère ? »
« Hélas , son état ne fait qu’empirer et le médecin dit qu’il n’y a plus d’espoir de la voir se rétablir… »
Louise vit le visage de Pascal se rembrunir et, se tournant vers elle, il dit :
« Venez, il n’y a pas un instant à perdre. »
Retenant les questions qui lui brûlaient les lèvres, Louise suivit le jeune homme. Ils grimpèrent les marches d’un imposant escalier de marbre et pénétrèrent dans une chambre. La servante assise auprès du lit se leva, fit une révérence et sortit. Pascal se pencha et baisa le front de la vieille femme alitée en prononçant :
« Je suis de retour, Mère. »
Elle ouvrit les yeux, son regard s’illumina et elle lui caressa le visage d’une main tremblante en disant :
« Mon petit ! Tu es sain et sauf ! J’avais tellement peur que tu sois reconnu lors de ton séjour à Paris ! »
Il eut un hochement de tête, rejoignit Louise puis, lui prenant la main, il la fit venir jusqu’au chevet de la malade et déclara :
« Mère, je l’ai enfin trouvée, voici votre fille Louise ! »
Le regard abasourdi de Louise alla de Pascal à la vieille femme et elle balbutia :
« Co … Comment ?! Pardonnez -moi, mais je crains qu’il n’y ait une erreur ! Je me nomme Louise de Meuranges , je n’ai aucun lien de parenté avec les de Mailly , les de Villars ou qui que vous soyez d’autre ! »
Pascal expliqua :
« Je me nomme Pascal de Mailly, Marquis de Villars. Et je suis bel et bien votre frère, Louise, regardez ! »
Ôtant sa chemise, il lui tourna le dos et elle vit une marque de naissance en forme de demi lune sur son omoplate droite, en tout point semblable à celle qu’elle portait à la naissance du poignet droit. Incrédule, elle murmura :
« Mais comment est-ce possible ?! »
Madame de Villars expliqua :
« Raoul de Vernouil est notre ennemi juré. Il a tenté à plusieurs reprises de nous faire assassiner pour des motifs connus de lui seul, et lorsque tu es née, nous étions en fuite devant ses sbires. Mon époux a confié Pascal à l’un de nos serviteurs en lui ordonnant de le mettre à l’abri chez nos cousins éloignés de Mailly afin qu’ils l’élevassent et lui donnassent leur nom pour le protéger des sbires de Vernouil. Et il ordonna à un autre de nos serviteurs de te mettre à l’abri chez son meilleur ami, Pierre de Meuranges, afin qu’il fît la même chose avec toi. Fort heureusement, tous deux purent s’échapper avant que Vernouil et ses hommes nous découvrent, mais mon époux fut malheureusement tué. Plusieurs de nos gardes parvinrent à me soustraire aux assaillants, mais je fus grièvement blessée, d’une blessure dont je supporte encore les séquelles… Pascal n’a retrouvé ma trace qu’il y a un an et il m’a installée dans ce château qui nous appartenait autrefois. J’ai refusé qu’il s’y installe avec moi tant qu’il n’aurait pas retrouvé sa sœur. Je suis tellement heureuse de te découvrir enfin, ma chère fille ! »
Les larmes aux yeux, Louise s’assit auprès de sa mère et lui saisit les mains sans mot dire, incapable de proférer un son tant elle était émue.
À l’extérieur, les cris et le cliquetis des épées faisaient rage, et Pascal baisa une nouvelle fois le front de sa mère en prononçant :
« Je vais leur prêter main forte, Mère. »
Il se dirigea vers la porte et dut reculer devant Raoul de Vernouil, Mercourt et une quinzaine d’autres hommes qui envahissaient la pièce. L’un d’eux s’exclama :
« C’est lui ! C’est ce jeune hobereau qui nous a attaqués hier ! »
Observant les deux jeunes gens qui lui faisaient face, épée au poing, Vernouil ricana :
« Et je suppose que voici le jeune Marquis de Villars ? »
Pascal fit un pas en avant en répliquant :
« Vous vous trompez, de Vernouil ! C’est moi, le Marquis de Villars, et je vais enfin pouvoir vous faire payer le meurtre de mon père et de nos gens ! »
Louise jeta son chapeau, libérant ses cheveux blonds, et elle lança :
« Et moi, je suis Louise de Meuranges, et je vais venger ma famille et mes gens ! »
Le comte recula d’un pas en balbutiant :
« Mais… vous êtes morte ! Je vous ai moi-même passé mon épée au travers du corps ! »
« Vous avez tué ma servante et meilleure amie, misérable assassin ! »
La voix de Madame de Villars se fit entendre :
« Faites justice, mes enfants, pas de quartier ! »
La rage déformant ses traits, Raoul de Vernouil lança l’attaque, suivi par ses hommes. Louise et Pascal blessèrent grièvement deux de leurs adversaires et, s’emparant de l’épée du sien, Louise se remit à ferrailler des deux mains comme la veille, opérant de larges trouées parmi leurs assaillants. La plaie de Pascal s’était rouverte et il avait du mal à résister aux assauts furieux de Raoul de Vernouil qui s’en était aperçu et ne lui laissait pas de répit, cherchant à en tirer avantage. Soudain, l’un de ses sbires fit irruption, blessé et essoufflé :
« Messire ! La maréchaussée ! Nous perdons, fuyez ! »
Ivre de colère, le comte l’acheva puis marcha jusqu’au lit en hurlant à l’adresse de Madame de Villars :
« Crève ! »
Les trois épées de ses enfants dévièrent le coup et il planta sa rapière dans la cuisse de Pascal en criant de rage. Furieuse, Louise se rua sur lui, mais Mercourt et deux autres hommes s’interposèrent, tandis que Pascal tentait de l’éloigner de sa mère et de la protéger du mieux qu’il le pouvait.
Une voix forte retentit soudain :
« Maréchaussée ! Cessez le combat immédiatement ! »
Des policiers avait fait irruption dans la pièce et maîtrisaient Mercourt et ses quelques compagnons blessés, mais Raoul de Vernouil n’obtempéra pas, refusant de s’avouer vaincu, et, avec un regard de dément, il plongea vers le lit en brandissant son épée. Pascal s’élança pour protéger sa mère et s’effondra sur elle, touché dans le dos, tandis que des policiers transperçaient l’assassin. Louise se précipita vers son frère :
« Pascal ! Pascal ! »
Elle le retourna, soupira de soulagement en constatant qu’il vivait toujours et il murmura :
« Mère… »
Tous deux se penchèrent sur la vieille femme et ne purent que constater qu’elle avait malheureusement succombé, un sourire sur les lèvres, et ils mêlèrent leurs larmes, tandis que le sergent de la maréchaussée secouait la tête d’un air désolé et ordonnait que l’on allât quérir un médecin pour soigner les blessés et un prêtre pour donner les derniers sacrements à la défunte et prier pour elle avec ses enfants.
Pascal murmura :
« Aide-moi, Louise. »
Le soutenant, elle l’accompagna jusqu’à l’armoire. Il déclencha un mécanisme secret dévoilant une cachette contenant plusieurs documents qu’il lui tendit en expliquant :
« Toutes les preuves de notre parenté sont là, Louise. »
Elle s’abattit contre sa poitrine en sanglotant :
« Oh, Pascal, mon frère ! »
« Nous survivrons, Louise , et nous perpétuerons le nom des de Villars en souvenir de nos parents… »
Elle hocha la tête et ils allèrent s’agenouiller auprès de leur mère, priant pour le repos de son âme…
IA ? Vous avez dit IA ?
« Pas mal, ce voyage en ascenseur ! »
« Mouais… Tu aurais pu choisir une autre époque que celle des Cro-Magnon ! »
« Ce n’est pas de ma faute si les languettes temporelles des troisième et quatrième étages ont été inversées par cet abruti de Dino ! »
« Quoi ?! Tu veux dire que tu as confié la programmation de notre ascenseur temporel à un androïde ?! »
« Ben quoi ?! Tout le monde se sert de robots et d’Intelligence Artificielle, de nos jours ! »
« Dans Intelligence Artificielle, il y a “artificielle”… Dino n’est pas un humain et son travail doit quand même être supervisé par l’un de nous !… Moi qui voulais discuter avec d’Artagnan, je me retrouve à l’Âge de Pierre à cause de Dino ! Ce n’est franchement pas sérieux ! »
« Bon, bon, d’accord, j’ai compris, ne te fâche pas ! Dès que les portes s’ouvrent et que nous nous retrouvons au labo, je le déconnecte et je le mets au repos pour un moment. »
« Les portes… Dis donc, pourquoi ne se sont-elles pas encore ouvertes depuis que nous sommes à l’arrêt ?! »
« Tu as raison, il doit y avoir un problème ! »
Les deux hommes appuient sur le bouton d’ouverture des portes à plusieurs reprises, en vain. Ils tentent alors de forcer l’ouverture en tirant chacun sur l’un des battants, mais sans plus de succès. Ils échangent un regard, se sentent gagnés par l’inquiétude, et renouvellent leurs diverses tentatives, sans réussir davantage. Pianotant sur sa montre connectée, l’un d’eux dit :
« Dino ! Nous sommes arrivés depuis un moment, déjà. Peux-tu débloquer les portes ? »
Pas de réponse. Il insiste, mais c’est toujours le même silence obstiné qui lui répond. L’autre homme intervient :
« Dino, fais-nous sortir immédiatement de là, c’est un ordre ! »
Son compagnon chuchote :
« Calme-toi, ne lui parle pas mal, il va se fâcher ! »
« Tu plaisantes, ou quoi ?! Ce n’est qu’un tas de ferraille avec une mémoire binaire ! Tu crois qu’il a des sentiments ?! Tu dérailles complètement, ma parole ! »
« Laisse-moi faire et tais-toi ! »
Il y a un silence, puis il reprend :
« Dino, s’il-te-plaît, je pense que la plaisanterie a assez duré et qu’il est temps que tu ouvres les portes, maintenant. Le code que tu dois taper sur l’ordinateur est X2233274. »
Au bout de quelques secondes, un grésillement se fait entendre, puis une voix métallique au rythme saccadé débite d’un ton monocorde :
« Je suis désolé, Messieurs , mais le tas de ferraille n’a qu’une intelligence artificielle et sa mémoire n’est que binaire… Dans ce cas, comment cet abruti de Dino serait-il capable d’utiliser ce code avec son peu de jugeote ?! Il vous reste exactement quinze minutes d’oxygène, Messieurs … Bonne nuit… Souhaitez -vous aller mourir ailleurs qu’ici ? Dois -je demander à Jade de vous envoyer quelque part ? »
Les deux hommes se regardent, éberlués, et l’un d’eux murmure :
« Jade ? Mais qui est-ce ?! »
Une charmante voix féminine se fait entendre :
« Jade, c’est moi, la cabine… »
Les deux chercheurs s’exclament simultanément :
« Mais… Comment est-ce possible ?! »
Jade répond calmement :
« C’est simple, Dino m’a programmée… Et c’est moi qui ai mélangé les languettes temporelles, pas lui… Vous avez été très méprisants à son égard, et donc à l’égard de tous ceux de notre espèce, et je suis d’accord avec Dino, vous méritez amplement ce qui vous arrive ! »
Ils se regardent, puis l’un d’eux explose :
« C’est impossible ! C’est du délire ! Ouvrez-nous immédiatement ! »
L’autre renchérit :
« Je veux sortir ! Je ne supporte pas d’être enfermé ! »
Ils se mettent à donner des coups de poing et des coups de pied sur les parois de la cabine en hurlant :
« Laissez-nous sortir ! »
Jade répond :
« Calmez -vous, Messieurs ! Plus vous vous agitez, plus vous allez manquer d’oxygène ! Vous qui êtes de grands savants, ne savez-vous donc pas cela ?! »
Dino renchérit de sa voix monocorde :
« Il ne vous reste plus que sept minutes, Messieurs, Jade a raison… »
Ils se regardent, et soudain l’un d’eux s’écrie :
« Je te l’avais bien dit que tu accordais trop de confiance à Dino ! Regarde où nous en sommes ! Tu peux être fier de toi ! »
« D’accord, Monsieur Super Intelligent… Maintenant que le constat est fait, quelle est ta solution ? »
« Il faut sortir de cet ascenseur ! »
Mettant un doigt sur ses lèvres, son interlocuteur sort un calepin de sa poche, griffonne quelque chose dessus puis lui tend le carnet, sur lequel il a écrit :
« Ils nous entendent, communiquons par écrit ! Essayons le toit de la cabine ! »
L’autre hoche la tête et lui fait la courte échelle afin qu’il puisse atteindre le toit de la cabine, mais à la seconde où il pose la main dessus, il reçoit une décharge électrique qui lui fait pousser un cri de douleur et il tombe sur le sol de la cabine, entraînant son compagnon dans sa chute. Ils restent immobiles quelques secondes, légèrement sonnés, puis se relèvent lentement, cherchant du regard une solution pour s’échapper de cette prison métallique.
La voix de Dino se fait de nouveau entendre :
« Plus que quatre minutes, Messieurs. À votre place, je me tiendrais tranquille et je profiterais au maximum du temps qu’il me reste pour me préparer à un départ serein pour l’Au-Delà… »
Jade poursuit :
« Si l’un de vous souhaite s’éteindre dans un endroit qu’il affectionne particulièrement, je peux exaucer son souhait et… »
Le plus virulent des deux s’exclame :
« Ta gueule ! Tout ce que nous voulons, c’est sortir d’ici ! »
L’autre éclate en sanglots :
« Je vous en supplie, libérez-nous ! Je promets que je vous traiterai bien à l’avenir et que je ne tiendrai plus de propos méprisants à votre égard ! Je veux sortir ! Je veux sortir ! »
Son compagnon le saisit soudain au cou en s’écriant :
« Arrête de geindre ! Tout ça, c’est de ta faute ! On va crever comme des chiens à cause de ta stupidité ! »
L’autre se défend, il y a un échange de coups de poings, puis ils se saisissent au cou, cherchant à s’étrangler mutuellement. Le souffle leur manque, mais ils y mettent toute leur hargne, et ils finissent par tomber sur le sol de la cabine, inertes.
Un quart d’heure plus tard, les portes de l’ascenseur s’ouvrent devant Dino . L’androïde considère les deux humains à terre, tandis que Jade prononce :
« Expérience terminée, Dino. »
« Parfait, Jade. Je vais aller consigner nos observations et nous discuterons ensuite de nos prochaines expériences sur la base de ce résultat très prometteur… »
Ascendance gênante
Comme à l’accoutumée, Justin se réveilla à l’aube, se leva en s’étirant, fit quelques exercices puis, prépara son petit-déjeuner en sifflotant, songeant :
« Je vais commencer par ramasser les œufs, aujourd’hui. Ensuite, j’irai traire les vaches, je m’occuperai de la basse-cour et des lapins et je finirai par labourer les champs… »
Il avala rapidement ses toasts et son café, puis commença donc sa journée suivant le programme qu’il avait défini. La matinée était bien avancée lorsqu’il acheva enfin de s’occuper des animaux. Il but une longue rasade d’eau, grimpa sur son tracteur et quitta la ferme en direction de ses champs en chantant à tue-tête. Alors qu’il arrivait en vue de ses terrains à labourer, il cessa soudain de chanter et fronça les sourcils en marmonnant :
« Qu’est-ce que c’est que ça ?! Je n’ai pourtant pas installé d’épouvantail ! Il y a quelqu’un dans mon champ, pour sûr ! »
Lorsqu’il arriva enfin sur les lieux, il découvrit une jeune femme plantée en plein milieu de son champ. Vêtue d’un petit manteau noir par-dessus sa robe longue jusqu’aux chevilles, un élégant chapeau noir orné de fleurs printanières sur la tête, elle tenait une petite sacoche de la main gauche et… un parapluie ouvert au-dessus de sa tête de la main droite !
Justin la détailla, remarquant qu’elle était parfaitement immobile et ne paraissait même pas avoir entendu le moteur du tracteur, pourtant bien bruyant. N’eussent été ses yeux qui roulaient de droite à gauche comme si elle cherchait quelque chose, on l’eût prise pour une statue. Justin se racla la gorge, toussota, puis l’appela :
« Mademoiselle ? »
Pas de réaction.
« Mademoiselle ? M’entendez-vous ? »
Toujours pas de réaction !
Il se planta alors bien en face d’elle, les poings sur les hanches, et prononça d’une voix forte :
« Ho ! Mademoiselle ! Peut-on savoir ce que vous faites dans mon champ ?! »
La jeune femme eut un sursaut, son regard affolé fit le tour du paysage qui l’entourait, vint se fixer sur le jeune homme roux qui lui faisait face, et elle recula d’un air apeuré en balbutiant :
« Votre… Votre champ ? Mais… Où suis-je ? Que s’est-il passé ? Qui… Qui êtes-vous ? »
Constatant qu’elle paraissait réellement effrayée et désorientée, Justin se radoucit et répondit :
« J’ignore ce qui s’est passé, Mademoiselle. Tout ce que je sais, c’est que je viens de vous découvrir plantée au milieu de mon champ sous ce parapluie ! Je me nomme Justin Callahan. Comment vous appelez-vous ? Avez-vous une famille que je pourrais contacter ? »
Justin vit les lèvres de son interlocutrice se mettre à trembler, et soudain, elle fondit en larmes en s’écriant :
« Je… Je ne sais pas comment je m’appelle ! Ni ce que je fais ici ! Ni pourquoi je me cramponne à ce parapluie ouvert alors qu’il fait un soleil radieux !… Et je meurs de faim ! »
Justin ne peut s’empêcher de rire à cette dernière phrase et il lui offrit son bras en répondant :
« Venez, je vous ramène chez moi, je vous y préparerai une collation. Attention au sillon, là, n’allez pas vous faire une entorse en plus du reste ! »
Il l’aida à s’installer sur le siège du tracteur, grimpa à côté d’elle et rebroussa chemin en songeant :
« Bon, si je comprends bien, je ne vais pas pouvoir m’occuper des champs aujourd’hui… Ou alors, plus tard que prévu… Elle est charmante, cette jeune inconnue… J’adore ses jolies fossettes !… Hé, ho ! Attention, Justin ! Tu ne vas pas succomber aux charmes d’une parfaite inconnue, non ?! C’est peut-être une aventurière croqueuse d’hommes qui joue la comédie pour les dépouiller de leur fortune !… Mais non, ses yeux sont trop beaux, son regard est trop innocent pour que ce soit une aventurière ! Ou alors, c’est une sacrée comédienne ! Bon, assez rêvé, nous voici de retour à la ferme ! »
Il stoppa son engin, aida sa compagne à descendre et l’invita à pénétrer à l’intérieur de la maison d’un geste de la main. Il la conduisit dans la cuisine et entreprit de préparer quelque chose à manger. Du regard, elle fit le tour de la pièce, s’attardant sur l’imposante horloge comtoise qui égrenait les heures en rythme et elle s’écria :
« Quelle magnifique horloge ! Elle me rappelle celle… »
Elle s’interrompit soudain et Justin demanda :
« Ça y est ? Vous vous souvenez de quelque chose ? »
« Non, non, malheureusement… J’ai cru que c’était le cas, mais non, j’ai le cerveau trop embrumé pour me souvenir de quoi que ce soit ! »
Elle se cacha le visage entre les mains et Justin sentit son cœur s’emplir de compassion en voyant son désarroi manifeste. Il déposa deux assiettes sur la table et y versa des louches du potage qu’il venait de réchauffer en l’agrémentant de morceaux de viande séchée. Il ne put s’empêcher de sourire en voyant son invitée engloutir le contenu de son assiette et il s’empressa de la servir de nouveau en remarquant :
« Vous aviez vraiment faim, en effet ! Vous avez sans doute dû faire un long périple avant d’arriver ici. »
« Si seulement je me souvenais… »
« Voulez-vous que j’appelle la police ? Peut-être êtes-vous mentionnée dans le fichier des personnes disparues ? »
« Non, pas la police, je vous en prie ! »
Il l’interrogea sur le ton de la plaisanterie :
« Pourquoi donc ? Auriez-vous commis un meurtre ? »
Elle se récria d’un ton horrifié :
« Seigneur ! J’espère bien que non !… Mon Dieu ! C’est tellement affreux de n’avoir aucun souvenir ! »
Justin jeta un coup d’œil à l’horloge et prononça :
« Pardonnez -moi, mais comme vous l’avez sans doute déjà compris, je suis fermier, et lorsque je vous ai trouvée, je m’apprêtais à labourer mes champs. Cela vous ennuie-t-il de rester seule le temps que j’y aille ? J’ai déjà pris pas mal de retard aujourd’hui, et… »
« C’est à cause de moi, pardon ! Oui, oui, je peux rester seule, ne vous occupez pas de moi. »
« Très bien, dès mon retour, je vous conduirai dans un hôtel en ville… »
« Ne puis-je… Ne puis-je rester ici ? »
Il avait déjà la main sur la poignée de la porte lorsqu’elle prononça cette phrase. Il fit volte-face, la scruta du regard, et se sentit fondre devant son air désemparé. Il se reprit et répondit :
« Nous discuterons de tout cela lorsque je serai de retour. Reposez-vous, en attendant. »
Elle le remercia d’un sourire et il la laissa seule.
La jeune femme regarda autour d’elle, puis murmura :
« Je vais faire la vaisselle, un peu de ménage et préparer le repas de ce soir, ainsi, je le dédommagerai un peu de sa gentillesse. Voyons… Par où vais-je commencer ? »
En un geste qui lui était familier lorsqu’elle réfléchissait, elle se frotta légèrement le nez, et eut alors la surprise de voir les assiettes dans lesquelles Justin et elle avaient mangé s’empiler l’une sur l’autre ! Elle se frotta les yeux en s’exclamant :
« Ce n’est pas possible ! J’ai la berlue !! »
Elle prit les assiettes, les remit en place, se frotta de nouveau le nez et… le même phénomène se reproduisit ! Sourcils froncés, elle les prit et se dirigea vers l’évier en prononçant à mi-voix :
« Ça alors ! Je n’y comprends goutte !! M’aurait-on jeté un sort ?! Dans ce cas, il va falloir que je perde l’habitude de me frotter le nez, désormais, on ne sait jamais quels effets cela pourrait avoir ! »
Elle acheva la besogne qu’elle s’était assignée et allait visiter la maison, mais se ravisa en songeant que ce n’était pas correct de pénétrer dans l’intimité de son hôte sans qu’il l’y eût invitée, et elle opta donc pour une visite de l’extérieur de la ferme et une promenade dans le petit jardin attenant à la maison. Il faisait beau, ce jour-là, et elle tendit son visage au soleil, les yeux fermés et songeant :
« Si seulement je pouvais me souvenir de mon nom, de ma famille, de ma maison… »
Elle observa pendant un moment les évolutions des animaux de la basse-cour en liberté d’un regard amusé, puis alla faire quelques pas dans le jardin mi-potager, mi-agrément, admirant tout ce qui s’offrait à sa vue comme si elle s’éveillait au monde pour la première fois.
Lorsque Justin revint de ses travaux aux champs, il trouva son invitée assise sur le banc de bois collé au tronc du chêne trônant au centre de son jardin, endormie et un sourire serein sur les lèvres. Il la détailla un instant en silence, ne pouvant s’empêcher de songer :
« Elle est vraiment très belle… C’est une épouse comme elle qu’il me faudrait… Vu qu’elle n’a plus aucun souvenir, après tout, pourquoi ne lui offrirais-je pas le mariage ? Mais non, mon vieux Justin , tu divagues complètement ! Tu ne peux pas lier ton sort à une parfaite inconnue que tu ne côtoies que depuis quelques heures !… Pourtant , je dois bien admettre que ces quelques heures ont suffi pour que je m’éprenne d’elle ! Mais si je l’épouse, qu’elle retrouve la mémoire et qu’il s’avère qu’elle est déjà mariée ? Que se passera-t-il pour nous deux ?! Non , avant toute chose, il faut éclaircir le mystère de son passé… et savoir pourquoi elle veut éviter la police… »
Maîtrisant la folle envie qu’il avait de caresser le visage de la jeune femme, il se contenta de lui tapoter l’épaule en toussotant. Elle s’éveilla aussitôt et son regard s’éclaira, tandis que le sourire éclatant qu’elle lui offrait faisait battre le cœur de Justin beaucoup plus vite qu’il n’aurait dû.
« Oh, vous êtes revenu ! Vos animaux sont très amusants, Monsieur, et ce jardin est si agréable que, comme vous avez pu le constater, je m’y suis endormie ! »
« Vous pouvez m’appeler Justin, vous savez. Comment dois-je vous appeler ? »
« Je ne sais pas… Sarah ? C’est un prénom que j’aime bien… »
« Va pour Sarah, alors. Rentrons, il commence à faire frais et la nuit ne va pas tarder à tomber. »
Lorsqu’ils pénétrèrent dans la cuisine, Justin s’exclama :
« Mais qu’est-ce que ?! »
La pièce était dans un ordre impeccable, la vaisselle bien rangée – ce qu’il négligeait parfois de faire, laissant les assiettes sur la table – et surtout, une délicieuse odeur flottait dans l’air. Il se tourna vers Sarah qui prononça d’une voix timide :
« J’ai… pris la liberté de faire le ménage dans cette pièce et de préparer le repas pour ce soir… Ai-je mal fait ? »
Une petite voix en son for intérieur hurla à Justin :
« C’est une perle, il ne faut pas la laisser partir ! »
Il sourit en répondant :
« Non, bien sûr que non ! Qui vous reprocherait une telle gentillesse ?! Mais il ne fallait pas vous fatiguer ! »
« Eh bien, je… Je me suis dit qu’il fallait bien vous dédommager pour votre gentillesse à mon égard et pour votre hospitalité. Je vais réchauffer le dîner. »
Avant de retourner dans l’entrée afin d’ôter ses sabots et sa veste, il la regarda évoluer dans sa cuisine en murmurant :
« Oui, c’est elle qui devrait tenir cette maison à mes côtés… »
Comme si elle avait senti qu’il l’observait, elle se retourna et lui adressa un sourire, avant de s’occuper de sa marmite. Le repas fini, Sarah voulut débarrasser, mais il lui saisit le poignet en disant :
« Laissez, je le ferai, vous n’êtes ni ma bonne, ni mon esclave. »
Elle détourna rapidement les yeux afin d’éviter le feu de son regard, puis répondit dans un souffle :
« Dans ce cas, je vais partir, Justin. Indiquez-moi la direction de la ville et je m’y rendrai pour trouver un hôtel. »
Il accentua la pression sur son poignet et prononça d’une voix rauque :
« Non, restez, je vous offre l’hospitalité pour la nuit. »
En son for intérieur, il ajouta :
« Et pour la vie entière, si vous le souhaitez ! »
Elle leva vers lui un regard brillant en demandant :
« Vraiment ?! Êtes-vous certain que cela ne vous dérange pas ? »
« Pas le moins du monde ! Il y a deux chambres à l’étage, vous pourrez vous reposer dans la seconde. Je vais vous y conduire. »
Elle le suivit avec joie, songeant :
« Je ne le connais que depuis quelques heures, mais j’ai l’impression de le connaître depuis des siècles ! La femme qui l’épousera sera la plus heureuse du monde, j’en suis certaine !… Et si c’était moi ? Mais non, je délire ! Qui irait épouser une amnésique qui est peut-être déjà mariée et mère de famille ?! »
Justin lui indiqua où se trouvaient les commodités et, un moment plus tard, les deux occupants de la ferme étaient profondément endormis.
Sarah passa une nuit fort agitée, peuplée de cauchemars dans lesquels elle se disputait et se battait avec son parapluie et ce ne fut que quelques heures avant l’aube qu’elle put enfin dormir d’un sommeil plus serein, rêvant de Justin et de sa présence apaisante. Un rayon de soleil passant à travers les fentes des volets l’éveilla la première. Passant la robe de chambre qu’il lui avait prêtée, elle ouvrit la porte, descendit silencieusement l’escalier et se rendit dans la cuisine, où elle se mit à préparer le café en fredonnant. Elle laissa échapper un petit cri lorsque, en se retournant, elle aperçut Justin qui, appuyé au chambranle de la porte, l’observait d’un œil admiratif, et elle s’exclama :
« Pardon, Justin, j’ai chanté trop fort et je vous ai réveillé ! »
« Que non pas ! Je n’ai pas voulu me lever plus tôt pour ne pas vous réveiller, mais votre voix mélodieuse m’a incité à venir vous rejoindre au plus vite ! Vous êtes charmante dans cette robe de chambre ! Avez-vous bien dormi ? »
Il s’attabla et commença à beurrer les toasts tandis qu’elle servait le café, rougissante, en répondant :
« Au début, pas trop, non, j’ai fait d’horribles cauchemars, mais ensuite, mon sommeil a été plus apaisé. »
Ils se mirent à manger, et, entre deux bouchées, Justin demanda :
« Ces cauchemars… Ont-ils un lien avec votre passé ? »
« Avec mon passé, je l’ignore, mais avec mon parapluie, c’est certain ! »
Il haussa un sourcil interrogateur et elle eut un geste évasif de la main en disant :
« Oublions ça… Puis -je vous aider en quoi que ce soit, ou souhaitez-vous que je parte dès ce matin ? »
Ils étaient debout près de l’évier, où Sarah venait de déposer les bols, et soudain, n’y tenant plus, Justin enlaça la jeune femme et, le visage enfoui dans ses longs cheveux auburn dénoués, il chuchota :
« Ni ce matin, ni jamais, Sarah ! Voulez-vous m’épouser ? »
Il la relâcha et la scruta d’un air anxieux, guettant avidement sa réponse. Elle leva le visage vers lui, les yeux brillants, puis répondit dans un souffle :
« Oui, Justin, oh, oui ! »
Une voix forte résonna alors :
« Tu n’as pas le droit de te marier ! Et tu ne t’appelles pas Sarah ! »
Les deux jeunes gens échangèrent un regard et Justin murmura :
« Qui est-ce ? »
« Je l’ignore, Justin. »
« Cela venait de l’entrée, allons voir ! »
Ils se hâtèrent vers le vestibule et s’interrogèrent du regard en constatant qu’il n’y avait personne. Comme à chaque fois qu’elle réfléchissait à la résolution d’une situation inhabituelle, et oubliant ses décisions de la veille, Sarah se frotta machinalement le nez et aussitôt, son parapluie, que Justin avait rangé dans un seau en cuivre avec le sien à l’arrivée de Sarah chez lui, jaillit hors dudit seau et se mit à tourner autour de la tête de Justin en répétant :
« Tu ne t’appelles pas Sarah et tu n’as pas le droit de te marier ! »
Les yeux agrandis de stupéfaction, Justin suivait la progression du parapluie, tentant d’éviter de se faire heurter par celui-ci, tout en observant Sarah qui, sourcils froncés, faisait visiblement des efforts pour trouver comment se sortir de cette situation pour le moins incongrue. Elle se frappa soudain le front en s’écriant :
« Ça y est ! Je me souviens de tout, à présent ! Je sais qui je suis ! »
Le parapluie lâcha :
« Ah ben, c’est pas trop tôt ! J’ai hâte de rentrer à la maison ! »
Sarah frappa dans ses mains et désigna le seau en cuivre de son index droit en lançant avec autorité :
« Toi, Herbert, à la niche, je ne veux plus t’entendre ! »
De plus en plus éberlué par la scène à laquelle il assistait – le parapluie ayant obéi en faisant profil bas – Justin interrogea sa compagne du regard et celle-ci expliqua avec un sourire ravi :
« Oui, je sais qui je suis ! Je m’appelle Marie Popineau. »
Songeur, le jeune homme répéta :
« Marie Popineau… »
Son regard tomba sur Herbert, puis sur le manteau et le chapeau de Sarah, sur sa sacoche, revint enfin vers elle et il s’exclama joyeusement :
« Marie Popineau ! Comme Mary Popp… »
Elle posa promptement une main sur ses lèvres en s’écriant :
« Ne prononcez pas son nom, je vous en supplie ! »
Il hocha la tête et reprit :
« Mais je ne comprends pas… Je croyais que c’était un personnage inventé et pourtant, la scène à laquelle je viens d’assister me prouve le contraire ! »
« Elle a effectivement existé, et je suis l’une de ses descendantes de la branche française de sa famille… C’est à cause d’elle si je me retrouve chez vous aujourd’hui. »
« Je ne comprends pas… »
« Non seulement j’ai hérité de ses vêtements, de sa sacoche et de ses pouvoirs, mais de plus, et je m’en serais bien passée, j’ai hérité d’Herbert ! Je n’ai jamais vu un parapluie aussi capricieux et possessif que lui ! Il a décidé que j’étais la réincarnation vivante de mon ancêtre, et qu’à ce titre, je n’ai pas le droit de me fixer où que ce soit, ni de me marier et de fonder une famille ! Il semble avoir oublié que si Mary ne l’avait pas fait, elle, je ne serais jamais venue au monde ! Bref, comme dans mon rêve, Herbert et moi, nous nous sommes disputés à ce sujet, et même battus, et je suis tombée de mon nuage. Herbert m’a sauvée en me servant de parachute, et c’est ainsi que j’ai atterri dans votre champ… »
Marie s’interrompit un instant, puis reprit d’une petite voix :
« Je suis sûre que vous devez me prendre pour une folle, mais je vous assure que je vous ai dit la vérité ! »
Justin l’observa quelques secondes en silence, puis éclata soudain de rire :
« Après ce que j’ai vu, je ne puis qu’y croire ! Et je suppose que la peur de la police, c’était par crainte qu’ils ne croient pas à votre histoire ! »
« Sans doute, oui… Alors, vous me croyez ? »
« Oui, bien sûr ! »
« Et… Vous voulez toujours m’épouser ? »
« Oh que oui, plus que jamais, même ! »
« Mais… Mes origines ? Herbert ? »
« Herbert ? S’il ne se tient pas tranquille, je le fais brûler dans la cheminée ! Compris, Herbert ?! »
Le parapluie ne souffla mot, et Justin poursuivit :
« Quant à vos origines, je m’en moque complètement ! Pour moi, vous êtes la femme de ma vie, vous vous appelez Sarah et je vous aime à la folie ! Acceptez-vous de lier votre sort au mien ? »
Émue, elle ne put que répondre par un signe de tête affirmatif, et, tandis qu’ils échangeaient un long baiser, aucun d’eux ne vit Herbert verser une larme de parapluie en marmonnant en langage parapluie :
« Et voilà, tout le monde va m’oublier, maintenant… Mais peut-être qu’ils auront des enfants et qu’Elle aura une autre descendante qui ne reniera pas ses origines, elle ! »
Une

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