Des Géorgiens pour la France
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Description

Durant la guerre de 1939-1945, pourquoi et comment des Géorgiens, exilés politiques en France depuis les années 1920, ont-ils choisi de résister, avec les Français, aux Occupants nazis de leurs pays d'accueil ? Cette recherche retrace les parcours de ces hommes et de ces femmes, engagés pour la liberté et la Libération de la France. Voici le tableau d'une émigration géorgienne, traversée par les tensions de l'histoire du 20ème siècle.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juillet 2007
Nombre de lectures 182
EAN13 9782336255347
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.libfatfiehafmattan.com diffusion.hartnattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296036222
EAN : 9782296036222
Des Géorgiens pour la France
Itinéraires de résistance, 1939-1945

Révaz Nicoladzé
Françoise Nicoladzé
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Œuvres de Françoise NICOLADZÉ : Dedicace Préface Préambule 1. - Les exilés géorgiens en France Aperçu historique et trajectoire politique 2. - Les Guerriers de la Légion Etrangère 3. - Le “sauvetage” des juifs géorgiens dans la France occupée 4. - La Résistance 5. - Des exilés géorgiens dans la Wehrmacht 6. - Des Géorgiens de l’Armée Rouge dans la Résistance française 7. - Une vie à l’épreuve de l’idéal Postface REMERCIEMENTS Graveurs de mémoire - Dernières parutions
Œuvres de Françoise NICOLADZÉ :
-LA DEUXIEME VIE DE JORGE SEMPRUN
Aux Editions Climats, 1997.
-PASSANT, SOUVIENS TOI !
MONTPELLIER LIEUX DE MEMOIRE 1940-1945 Aux Presses du Languedoc , 1999.
-LA LECTURE ET LA VIE : JORGE SEMPRUN ET SON LECTORAT
Aux Editions Gallimard , 2002.
A Roman, l’aîné de nos petits - enfants qui, de premier, nous a menés vers cette recherche mémorielle et à Ana, Laure, Manuela, Tariel, Marc, Mathilda, Robin , Noé, tous unis dans notre affection.
“La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil.”
René Char, Fureur et mystère .
Préface
La tradition orale des faits historiques, on doit le constater, connaît vite ses limites. Qu’un chaînon fasse défaut ou qu’il n’y ait pas de transmission, et tout est définitivement perdu. Or l’histoire de l’occupation et de la Résistance en France, de 1939 à 1945, n’a pas encore été faite complètement, tant les enjeux politiques, historiques et de mémoire sont encore vifs. Il faut donc saluer avec enthousiasme la parution du livre de Françoise et Révaz Nicoladzé, consacré à l’étude des Géorgiens de France pendant cette période.
Comme les Français, et parce que, ayant été accueillis par la France au début des années 1920, ils se sentaient un devoir de gratitude envers elle, les Géorgiens vivant en France ont alors vécu des temps difficiles. Il leur fallut choisir comme les Français. Mais à cause de leur histoire propre, après juin 1941 et l’invasion de l’U. R. S. S. par les Allemands, il leur fallut opter entre la réalité proche : la libération de leur terre d’accueil et le rêve permanent: la libération de leur patrie perdue.
La nature humaine commune, que nous connaissons bien pour la partager, pouvait, là aussi, laisser présager des pages sombres. Sans les occulter, les auteurs n’ont pas voulu s’y attarder : on leur en saura gré.

Cette étude, qui a joint scientifiquement la mise en œuvre des sources écrites et de nombreuses enquêtes orales, était nécessaire. Dans quelques années, à cause de l’âge des témoins, elle ne serait plus possible.
Elle était nécessaire, d’abord, pour les Géorgiens. Une culture, fière de sa tradition multiséculaire, éclairée jusqu’à nos jours par les exploits du Chevalier à la peau de tigre , devait pouvoir fournir à ses jeunes générations vivant en France toute la lumière sur les événements de ces années difficiles. Les glorieux faits d’armes n’y ont, cette fois encore, pas manqué. Cette étude sera utile aussi en Géorgie même : idéologie obligeait, on y a ignoré les engagements des émigrés géorgiens en France et des prisonniers géorgiens des Allemands qui ont réussi à s’échapper pour rejoindre la Résistance.
Cette étude sera également profitable aux Français. Ils y découvriront, rapidement esquissée, une histoire moderne de la Géorgie, puis des pages ignorées devenues leur propre histoire. Cela me paraît d’autant plus utile actuellement que l’accueil des réfugiés politiques ne rencontre plus le même élan aujourd’hui que dans les années 20 du siècle passé. L’histoire a pourtant, ici aussi, tranché : elle a bien montré combien cet accueil a été alors récompensé.
Cette étude sera utile aussi pour les historiens. Tout particulièrement, la relation du sauvetage des juifs géorgiens - un seul périt - et de bien des juifs non géorgiens, est une page particulièrement glorieuse dans cette dure époque. Elle méritait d’être pleinement mise en valeur.
Françoise Nicoladzé avait déjà étudié la Résistance à Montpellier. Révaz, Français d’origine géorgienne, avait les portes ouvertes, sans nul besoin d’interprète, pour enquêter auprès des Géorgiens. Ce travail en couple a permis aux auteurs de prendre le recul nécessaire.

Nous avons donc ici une étude pionnière. Ouvre ces pages, lecteur : de belles rencontres t’y attendent, du lieutenant-colonel Amilakhvari au saint martyr Péradzé !
Bernard Outtier
Préambule
Paris, février 1943. Soir gris, triste. Dans la salle à manger, la famille emmitouflée se groupe autour de la table qu’éclaire une lumière parcimonieuse. Ma petite soeur lit à voix haute un conte géorgien de géants à trois têtes. Maman, après avoir découpé nos tickets d’alimentation, reconstruit une cigarette avec les mégots de ses amis. Mon grand-père marmonne, en piquant des petits drapeaux sur la carte d’Europe, punaisée derrière la porte.
Tassée sur sa chaise, ma douce grand-mère semble couver le poste de TSF qui crachote des sons bizarres. Elle soupire de dépit : les informations guettées de Radio Londres, ce soir, sont inaudibles. Une de ses filles vit en Angleterre, mariée à un général qui lui a fait composer, à partir du géorgien, un code chiffré pour les Services Secrets. Nous l’apprendrons après la guerre ! Une autre fille est loin, aussi, peut-être en danger, attendant en Afrique du Nord, son mari, militaire en Indochine.
Le tintement du marteau, sur les semelles de bois que mon père bricole, rythme une veillée adoucie par l’affection. Est-ce que mes chaussures seront prêtes demain, pour le lycée ? Nous vivons tourmentés par une inquiétude sourde mais constante. Il fait froid et j’ai toujours faim.
Partir le matin à la cueillette des éclats d‘obus 1 , tombés après la dernière alerte aérienne, ne nous amuse même plus, nous les enfants.
Cette guerre n’en finit pas de neiger sur les hommes. Boulevard Saint Michel, des affiches rouge sang me font peur. Dans mes cauchemars, aboient des mots allemands : Bekanntmachung ! Avis ! ...
Longtemps après, au soir de ma vie, ces images reviennent défiler en boucle dans ma mémoire. Elles m’incitent à raconter l’histoire de quelques Géorgiens qui ont vécu ces temps d’horreur mais en ont aussi partagé l’honneur.
Révaz Nicoladzé

Evoquer la traversée des années noires de 1939 à 1945 que les Géorgiens de France vécurent aux côtés des Français s’appuie aussi sur le désir de nouer un dialogue intergénérationnel. En effet, la quatrième génération, issue souvent de doubles origines, s’interroge avec un intérêt, parfois inquiet, sur cette période grave de sa filiation. Nos petits-fils nous questionnent sur les choix et les destins de leurs ancêtres, lors de l’Occupation nazie de la France.
Entre les mythes fondateurs, farouchement cultivés en terre étrangère et les réalités affrontées en terre française, comment se sont-ils situés, ceux dont l’exil avait été le prix de la survie et qui n’en étaient pourtant pas quittes avec l’Histoire ? Quelle France avaient-ils choisie dans ces années 40 ?
Appartenant, de chair ou de cœur, à la première génération née en France, nous avons voulu leur répondre pour deux raisons : d’abord pour fortifier des repères identitaires devenus flous entre mythifications réductrices ou silences dévastateurs. La compréhension nuancée du passé, le dépassement des passions estompées pourraient y contribuer. Ensuite - et cette seconde motivation vibre très fort en nous - pour rappeler la mémoire des Géorgiens et des Géorgiennes qui ont porté haut la dignité de leur communauté. En s’opposant à l’ennemi de leur pays d’accueil, en refusant, avec les résistants français, une idéologie de haine si contraire aux traditions de leur Géorgie natale.
Des premiers enrôlés volontaires dans la Légion Etrangère aux derniers combattants des maquis - ceux-ci arrivés plus tard en raison des détours de l’Histoire - ils ont droit à un souvenir vivant.
Pour faire émerger ces engagements et le climat d’époque qui les sous-tend, nous avons croisé et confronté témoignages, travaux d’historiens, documents et archives. Cherchant l’exactitude des faits, présentant des points de vue contrastés, nous avons tendu vers l’objectivité. Reconnaissons, toutefois, que notre sensibilité s’est glissée dans cette présentation : l’indifférence nous a été impossible.
Il se peut que des Français - dont un sur trois, aujourd’hui, a un aïeul étranger - soient intéressés par ce travail. Il est loin d’être exhaustif, mais nous l’espérons significatif car écrit avec cœur et rigueur.
Françoise et Révaz Nicoladzé
1.
Les exilés géorgiens en France Aperçu historique et trajectoire politique
Le très ancien royaume de Géorgie, carrefour d’influences européennes et orientales, connut son apogée au 12 ème siècle avec le roi David le Constructeur. Dans le creuset des cultures grecque, byzantine, perse et arabe 1 , le pays forgea une identité culturelle originale, grâce à son écriture et à sa langue qui ne se référent à aucun groupe linguistique connu. Brillant par sa culture chevaleresque, son art des métaux repoussés et des émaux cloisonnés, la terre mythique de Prométhée et de la Toison d’or devient une image miroir où les Géorgiens ne cesseront de se contempler.
Jusqu’au 18 ème siècle, le royaume garde une relative unité ainsi que son autonomie malgré les invasions et dévastations successives des Mongols, Huns, Perses et Turcs. Il avait connu, au 17 ème siècle, un moment de grâce sous le règne éclairé de Wakhtang VI, adepte des Lumières 2 qui chercha, en vain, des appuis auprès de Louis XIV et du Pape Clément XI : il envoya à la cour de France son ambassadeur Saba Sulkhan Orbeliani. En 1783, son successeur Irakli II est contraint de signer avec Catherine II de Russie un «Traité d’Amitié et d’Assistance » pour échapper à l’étau turco-persan. Mais en 1801, le tsar Alexandre 1 er , violant la parole donnée, annexe la Géorgie qui deviendra «province intérieure » de l’Empire russe.
En raison des révoltes incessantes, la politique impériale de russification ne parvint à se mettre en place qu’en 1860 : interdiction de la langue géorgienne dans les écoles, fermeture des universités, assujettissement de l’Eglise autocéphale au Patriarche de Moscou, toute-puissance d’une administration russe arrogante, sous l’autorité d’un vice-roi, également russe.
Le sentiment patriotique des Géorgiens ainsi colonisés s’affirmait à tout propos en manifestations revendicatives et émeutes, malgré les représailles aussitôt prises contre un peuple exaspéré par les taxations abusives, humilié par l’interdiction de parler sa propre langue. Le renouveau d’une littérature nationale qui reprend le thème de la liberté et de la défense d’une patrie bien-aimée, autour d’Ilia Tchavtchavadzé 3 , témoigne de la vitalité de ces sentiments.
Ces intellectuels qui célèbrent la Géorgie se sont également ouverts aux idées socialistes européennes. Dans la deuxième moitié du 19 ème siècle, des mouvements révolutionnaires se développent aussi bien en Géorgie qu’en Russie. La répression tsariste, féroce, condamne des milliers de militants à la prison, à la déportation en Sibérie et souvent à la mort.
En Géorgie, le courant marxiste s’impose à la fin du siècle, avec Noé Jordania, théoricien et président du parti social-démocrate ouvrier.
Il met l’accent sur la priorité de l’émancipation paysanne et son alliance avec la classe ouvrière, nécessaire à ses yeux, en Géorgie comme en Russie, pour sortir de la féodalité. Dans la fraction dure et minoritaire du groupe, favorable à l’action directe, s’illustre Joseph Djougachvili (dit Staline). Exclu du parti en 1899 pour ses coups de main aventureux, il quitte le pays pour la Russie ; échappé des prisons du tsar, il deviendra un proche de Lénine.
En 1903, a lieu la scission entre “bolcheviks” et “mencheviks” ; parmi ces derniers, les sociaux-démocrates géorgiens, choisirent une ligne politique démocratique et pluraliste, axée sur la justice sociale dans un environnement capitaliste. Au contraire, les bolcheviks de Lénine optèrent pour la révolution prolétarienne avec une avant-garde dirigeant les masses, devant conduire à une société sans classe, où toute propriété devient bien de l’Etat.
La première Révolution de 1905 contre le pouvoir impérial tsariste débute à Tbilissi 4 par une grève générale, elle est marquée en Géorgie par des expériences autogestionnaires originales en Gourie et Imérétie. Elle sera très sévèrement réprimée par le gouverneur du Caucase : des milliers de paysans jetés en prison, leurs dirigeants déportés.
En sortira pourtant la création de la Douma 5 , équivalent d’un parlement pan-russe. En 1907, huit députés géorgiens siègeront donc à Saint-Pétersbourg. Irakli Tsereteli, jeune et brillant orateur est élu président du groupe des sociaux-démocrates de l’Empire. Prônant des réformes démocratiques qui inquiètent un gouvernement menacé, ils seront déportés avec 4000 autres en Sibérie, dont certains à perpétuité, lors de la dissolution de la Douma.
La seconde Révolution russe de Février 1917 entraîne l’abdication de « l’Empereur de toutes les Russies ». La nouvelle sitôt connue en Géorgie, des « Conseils paysans et ouvriers » se saisissent d’un pouvoir déserté ; des premières élections ont lieu, dans lesquelles les sociaux-démocrates recueillent 75% des voix Noé Jordania devient président des Soviets de Géorgie.
Après une éphémère Fédération Transcaucasienne qui a rompu tout lien juridique avec la Russie bolchevique de Lénine, les Géorgiens, le 26 mai 1918 proclament l’indépendance de leur Etat 6 .
Une Assemblée Constituante est élue 7 , avec 103 députés sociaux-démocrates, les 27 autres sièges se répartissent entre fédéralistes et nationaux-démocrates non marxistes. « Aucun représentant du parti communiste ne siégeait à la Constituante 8 . »
La minorité bolchevique, en effet, avait boycotté les élections ; mais elle continuera d’agir sporadiquement à l’intérieur du pays 9 . En liaison avec Moscou, elle fournira le prétexte à l’invasion de l’Armée Rouge qui aurait été « appelée par le peuple... ».
1918-1921 sont trois années fragiles et tumultueuses dans l’ivresse d’une indépendance enfin gagnée. Le gouvernement prend des mesures progressistes avec : - la réforme agraire qui redistribue les grandes propriétés aux paysans. La conception d’une répartition démocratique en petites propriétés terriennes, adaptée à la structure agricole du pays était bien éloignée de « la domination inhumaine de l‘imaginaire 10 » des bolcheviks. Elle tournait le dos à la collectivisation forcée, contre laquelle se révoltèrent les paysans géorgiens dès que Staline voulut la leur imposer. - la réforme du travail qui fit passer la journée de travail à 8 heures pour tous. - la nationalisation des mines de manganèse de Tchiatoura. - la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la suppression de l’enseignement religieux dans les écoles. - la création de la Garde Nationale et Populaire, formée à 90% de paysans et d’ouvriers ; les officiers supérieurs issus des écoles militaires tsaristes furent cantonnés à la formation des cadres d’une armée future. Malheureusement, ce commandement bicéphale des troupes, lors de l’invasion soviétique, en brida encore plus l’efficacité.
Nous laisserons de côté les graves difficultés extérieures que connut la Géorgie pendant ces trois années, en raison de l’appétit de ses voisins : Turquie, Arménie, du jeu ambigu des puissances occidentales et surtout - ceci expliquant cela - du machiavélisme de la Russie soviétique qui visait la conquête du Caucase tout entier. Ce qu’un traité secret, passé avec l‘Angleterre 11 , leur concédait. Comme le notait un diplomate géorgien de l’époque : « les Géorgiens vivaient dans l’illusion sur le soutien des démocraties occidentales 12 ».
Le 11 février 1921, en violation du Traité de non-ingérence passé en mai 1920 entre la Russie soviétique et la République géorgienne, sans déclaration de guerre, l’Armée Rouge 13 envahit, par quatre fronts simultanés, la Géorgie qui venait - selon les conditions du Traité - de démobiliser une partie de la Garde Nationale. Dans L ‘ Impérialisme et la Révolution, Trotski reconnaît la préméditation de l’invasion comme le mentionne le rapport du général soviétique Hecker, daté de décembre 1920 14 . Après deux semaines de combats acharnés mais inégaux, sous la conduite du général en chef Kvinitadzé 15 , le 25 février 1921 Tbilissi, la capitale, tombe 16 . Entre le 12 février et le 18 mars, le sort du pays va se régler pour 70 ans, jusqu’en 1990 où la Géorgie retrouve son indépendance. A l’opposé du haut commandement militaire, Noé Jordania juge la défaite inéluctable ; le 16 mars, un armistice sera signé entre son délégué G. Lordkipanidzé et le commissaire politique soviétique, à Samtredia 17 . Le 17 mars, les membres du gouvernement avec leurs familles et une cinquantaine d’officiers se réfugient sur le bateau italien Kiroula et partent le 18 pour, selon les mémoires posthumes de Jordania, « continuer la lutte à l‘étranger 18 ».
Cependant, dans Batoumi, contrôlée désormais par le Comité révolutionnaire, l’armée régulière géorgienne se bat toujours contre les Turcs et chasse les soldats d’Atatürk au prix de durs combats 19 . Le 22 mars, l’Armée bolchevique entre à son tour dans la ville. Le pays tout entier est alors totalement occupé par les Soviétiques.
Invités par le gouvernement français qui venait juste de reconnaître en janvier, “de jure”, la République de Géorgie, les membres du gouvernement 20 arrivent à Paris, suivis d’autres personnalités politiques et militaires, de l’élite intellectuelle, d’une partie de la bourgeoisie et de l‘aristocratie 21 qui, de 1921 à 1928, chercheront asile auprès de la France.

Dès novembre 1921, des soulèvements populaires éclateront : ouvriers de Tbilissi, montagnards de Svanétie et de Khevsourétie, paysans de Kakhétie, tous impitoyablement réprimés.
Mais c’est l’insurrection d’août 1924, la plus importante et dont les causes sont à la fois économiques et patriotiques qui marquera le tournant entre un régime qui, en apparence, offrait quelques traits démocratiques et la prise en main totalitaire et poficière par le système soviétique. Cette révolte mémorable démarra dans le complexe minier de Tchiatoura et devait s’étendre à toute la Géorgie occidentale.
Elle sera sauvagement écrasée : 7000 exécutions sans jugements, prisonniers fauchés à la mitrailleuse dans des wagons, otages politiques emprisonnés en 1921 fusillés sur le champ dans les forteresses, traque générale des civils 22 , suivie d’assassinats, par la Tcheka 23 , de déportations par centaines dans ce qu’on appellera plus tard le “Goulag”.
La Conférence secrète tenue en 1925 par le parti social-démocrate de Géorgie analyse la situation comme : « l’exploitation de la classe ouvrière géorgienne dans les conditions du capitalisme d’Etat soviétique» qui fait du pays “une colonie 24 ”.
La Géorgie fut alors « labourée par la terreur » comme le préconisait Staline à Trotski 25 . Le régime imposé par Staline et organisé par Beria n’épargna pas, plus tard, les communistes géorgiens à la tête de la république devenue soviétique 26 . Vingt et un d’entre eux furent exécutés pour « déviation nationale ». En 1931, les combats reprirent, suivis de mêmes exécutions ; après les purges de 1937, le pays est exsangue : l’ordre stalinien règne sur le Caucase.

Revenons en France où la mémoire des exilés se gonflera de chagrin en apprenant la tragédie des leurs, restés en Géorgie.
Entre 1921 et 1928 où l’espoir disparaît, un flux continu de réfugiés s’échappe par la Turquie. La plupart choisissent la France de Victor Hugo, d’Alexandre Dumas et de Jean Jaurès. Les opposants armés qui parviendront à fuir arriveront les derniers.
A Paris, à la fin des années 20, la Préfecture de police 27 évalue le groupe de Géorgiens réfugiés à 1200, enfants compris, dont 700 dans la région parisienne. Les autres sont à Lyon, Montpellier, Marseille ou Sochaux. 80% vivent du travail en usine, de quelques commerces, dont de petites fabriques artisanales de yaourt qui les sauvent de l’extrême pauvreté. La plupart sont chrétiens, de religion orthodoxe ; quelques familles sont juives, peu, musulmanes.
Malgré ses divergences politiques, la communauté géorgienne reste très soudée à travers les années. Diverses associations culturelles sont fondées : une école maternelle, une école de danses traditionnelles, un groupe sportif. Sans compter l’édition de brochures et revues politiques et littéraires.
C’est dans la ferveur patriotique et l’émotion que tous se retrouvent, chaque 26 Mai, pour commémorer l’indépendance gagnée et perdue, au sein de la pluraliste Association Géorgienne en France, présidée par le docteur Wakhtang Hambachidzé. A cette occasion, les chants et les danses offrent une image raffinée et chaleureuse de l’identité géorgienne. Les amis français sont sensibles aux manières courtoises de leurs hôtes.
Cette culture prend toute son ampleur aux repas de fête lorsque le “tamada” - le chef de table choisi pour ses qualités d’orateur - corne sertie d’argent à la main, porte avec poésie, humour et sentiment, des toasts aux invités, à la patrie et au pays d’accueil. Cette convivialité, vibrante de sacralité, perdure à travers les avatars subis. C’est un moment de fusion par l’oralité, de paroles émises et de coupes bues, où les aspérités sont gommées, les tensions lissées.
L’éventail politique de la Colonie se répartit entre fédéralistes, nationaux-démocrates et sociaux-démocrates qui, eux, ne sont plus majoritaires car coupés de leur base populaire restée en Géorgie. Chacune de ces tendances s’exprime à travers bulletins, revues et réunions publiques. De nombreux membres du gouvernement s’installent dans la propriété de Leuville sur Orge, proche de Paris qu’ils ont achetée en 1923 avec l’ancien maire de Tbilissi. Presque tous les exilés auront l’occasion de s’y rendre. Beaucoup d’entre eux seront enterrés dans ce même village, au Carré géorgien du cimetière.
Marcel Livian se souvient de ses visites à Leuville, en compagnie de Marius Moutet, ministre dans le gouvernement de Léon Blum, pour rencontrer ses amis mencheviks et Noé Jordania. « Moutet les aimait et les protégeait. Dans leur Maison Géorgienne, nous avons connu Tsereteli, membre de la Douma, l’un des protagonistes de la révolution russe d’avril 1917. Des ministres aussi, comme Tsintsadzé, tous arrivés en France après que Staline eut annexé la Géorgie 28 .»
Les socialistes français, notamment ceux de la mission européenne de septembre 1920 qui avait « inspecté sur place 29 » cette toute première république sociale-démocrate soutiendront longtemps l’émigration géorgienne en France.
En janvier 1925, Pierre Renaudel, alors à la SFIO, s’adresse aux députés au sujet de « la Reconnaissance des Soviets et l’Indépendance de la Géorgie 30 ». Au nom de son groupe, il souligne le caractère illégitime de l’invasion bolchevique et de la répression qui s’est abattue sur le pays, à la fois révolté et subjugué ; il dénonce aussi les mensonges de la presse communiste menée par Marcel Cachin. Il conclut en appelant les élus de la république française à ne pas fermer les yeux sur « une entreprise de la force ».
Les réfugiés des années 20 connaissent une période favorable à l’immigration. L’immédiat après-guerre a besoin d’une main d’œuvre nouvelle après l’hécatombe de 14-18. La loi de 1927 facilitera la naturalisation que les Géorgiens hésiteront à demander, toujours dans l’attente d’une nouvelle donne internationale qui restituerait l’indépendance à leur patrie. « Ils posaient les valises mais s’asseyaient dessus sans les vider ! » conclut symboliquement un de leurs contemporains.
Les Géorgiens reçurent, en France, un accueil positif 31 de la part des socialistes mais aussi des autorités qui les dotèrent, contrairement aux autres apatrides, d’un régime administratif particulier : une “Légation de Géorgie” fut créée et maintenue jusqu’à la date de 1933.
Fermée à cette date à la suite du second décret de reconnaissance de l’URSS par la France, le ministère des Affaires Etrangères accorda la création d’un Office des Réfugiés d’origine géorgienne dirigé par Sosipatre Assathiani. C’était un service consulaire officieux qui traitait des affaires administratives et délivrait des titres d’identité et de voyage pour ses compatriotes qui bénéficieront aussi du passeport Nansen, accordé par la Société des Nations aux apatrides.
En 1940, les Allemands le perquisitionnent, avant de le fermer. Des responsables géorgiens sont inquiétés et interrogés. L’Office sera remplacé par un Office des émigrés caucasiens en France, créé et dépendant des autorités allemandes pour contrôler l’émigration.

Ce bref état de la Colonie géorgienne permet à notre sens, de mieux comprendre comment elle aborde la période de la seconde guerre mondiale. En 1939, Basile Tsouladzé, au nom du gouvernement en exil, rencontre officieusement, à leur demande, des émissaires d’URSS, au café Presbourg, avenue d’Iéna à Paris. Ces derniers veulent connaître la position que les Géorgiens en exil prendraient en cas de conflit international. Comme il en était convenu avec Gueguetchkori, l’ancien ministre des Affaires Etrangères, Tsouladzé confirme « leur neutralité 32 ».
La guerre, d’abord assumée par la France et l’Angleterre contre l’Allemagne et l’URSS, liées par le Pacte germano soviétique signé en été 1939 33 , ne posa aucun problème aux Géorgiens quant à leur engagement au côté des Alliés.
Le 4 février 1940, devant l’ambiguïté de la situation militaire de la France, Noé Jordania fait une Déclaration solennelle aux membres de l’ex-Assemblée Constituante géorgienne en France. Ceux-ci votent une Résolution publique dans laquelle, au nom de leur expérience d’émigrés politiques, ils expriment : « leur gratitude à la noble France pour son hospitalité généreuse » et affirment être du côté des «pays de démocratie et de liberté nationale » qui avaient reconnu l’indépendance de la Géorgie en janvier 1921. Ils s’élevaient, dans un même mouvement, contre l’invasion de la Finlande, contre « la dictature barbare », visant à la fois l’Allemagne hitlérienne et l’URSS de Staline « qui avait révélé son vrai visage 34 ».
Le dilemme apparut donc en juin 1941, lorsque, dans un brutal retournement d’alliance, la Wehrmacht allemande envahit l’URSS. Entre la fidélité à la France contre l’occupant nazi et la pulsion patriotique de se joindre à l’Allemagne contre l’adversaire de toujours -la Russie tsariste puis bolchevique qui continuait d’opprimer leur patrie depuis plus d’un siècle - les Géorgiens en exil ne réagirent pas de façon univoque.
Dans l’univers clos de l’émigration, à cet instant de l’Histoire où les enjeux pouvaient paraître brouillés, certains, lucides, comprirent que le principal ennemi de la civilisation était l’envahisseur de la France, leur pays d’accueil : l’Allemand national-socialiste hitlérien. D’autres, pas...
2.
Les Guerriers de la Légion Etrangère
Courant 1939, l’aimée française appelle tous ses sursitaires et les enrôle. Après leurs “classes”, ils deviendront les acteurs d’une guerre qui fit, ne l’oublions pas, 100.000 morts et 2 millions de prisonniers.
Les ressortissants étrangers, âgés de 23 à 30 ans sont convoqués en priorité : parmi eux des Géorgiens qui se battront pour la France, à titre étranger, dont Achille Tsitsichvili de Panaskhet ; son histoire militaire nous semble intéressante à relater pour son parcours atypique, tel qu“‘Atchico” - son surnom géorgien - nous l’a relaté avec verve et émotion.
Né en 1916 à Borjomi, en Karthlie, issu de vieille noblesse géorgienne - Panaskhet est le nom de leur fief ancestral - sa famille émigre en France en juillet 1921, après des péripéties périlleuses. Lors de l’invasion de l’Armée Rouge, le père qui travaillait dans une société pétrolière franco-anglaise se trouvait à Marseille. Atchico précise comment le regroupement familial put avoir lieu : « si ma mère et ses 3 enfants ont réussi à quitter la Géorgie, c’est grâce à nos employés qui nous ont aidés et ont facilité notre départ - difficile - pour Constantinople (Istanbul) ».
Les Tsitsichvili s’installent à Paris et feront face, comme les autres exilés, en ne refusant aucun travail pour élever leurs enfants. La Princesse Matiané, sa mère, nourrit un temps les siens en faisant des ménages chez les bourgeois parisiens. Atchico rappelle avec ironie « les restes des pirojkis casher » rapportés des réceptions d’Irène Némirowsky 35 .
En 1938, Atchico réussit le concours d’entrée aux Beaux-Arts, section Architecture, et commence brillamment des études vite interrompues par son appel sous les drapeaux français. Enrôlé comme seconde classe, il découvre les “gaîtés de l’escadron” avant qu’un commandant ne le remarque pour ses aptitudes et ne lui fasse intégrer l’école des Elèves-Officiers de Saint-Cyr.
Sorti lieutenant de la promotion “Rhin et Moselle” en avril 40, il défile à Paris le 12 mai 1940 devant le Maréchal Pétain qui préside la Revue, face à la statue de Jeanne d’Arc, rue de Rivoli. Surgissant de derrière un pilier des arcades, son amie d’enfance, la princesse Amilakhvari, ne peut se retenir de sauter à son cou au risque de lui faire rater le salut « tête droite » au Maréchal.
Au cours d’une brève permission avant son affectation à Pau, visitant son oncle au Vésinet, il croise dans la rue l’ancien chef d’Etat-major des Armées Géorgiennes, le général Kvinitadzé qui « tire ou pousse une charrette de pots de yaourt », gagne-pain habituel des émigrés géorgiens. Atchico s’avance pour le saluer avec respect quand le général l’arrête et, laissant là son chariot, lui reboutonne le col de sa vareuse, disant avec humour : « C’est comme ça qu’on perd les guerres ! » Et Atchico de commenter : « Hélas, il ne croyait pas si bien dire 36 ».
En effet, quelques jours plus tard, commencera la débâcle que son unité tentera vainement d’organiser sous des bombardements qui amplifièrent le chaos de l’exode devenu apocalyptique, comme le décrit Irène Némirowsky. « On mitrailla le convoi. La mort planait dans le ciel et, tout à coup, se précipitait, fondait du haut du firmament, ailes déployées, becs d’acier, dardés vers cette longue file tremblante d’insectes noirs qui rampaient le long de la route 37 . »
Ayant rejoint Pau, il se trouve au Mess des officiers où l’on écoute anxieusement les nouvelles de la TSF ; il entend les conditions de l’Armistice acceptées par Pétain. Profondément bouleversé devant cette défaite honteuse, il ne peut s’y résigner. Le lendemain, il sera définitivement écœuré par le discours du commandant de la Place de Pau, larmoyant de soumission. « Vous, les jeunes, vous subirez les brimades des envahisseurs, vous serez humiliés, mais vous devrez le subir avec un cœur fort. » Atchico conclut : « des conneries inénarrables, j’enrage ! ».
Il forme alors fidée, avec quelques saint-cyriens et des officiers de réserve - projet jamais réalisé en raison des circonstances - d’aller dans les Pyrénées pour « tenir, d’une façon ridiculement inefficace peut-être, mais avec l’illusion de nous être battus ». Dans ce but, il accompagne un officier en mission à la Place de Bayonne pour essayer d’y trouver des armes. Cet état d’esprit, partagé avec peu, s’expliquait par une analyse nouvelle de la situation : « l’Angleterre continuait la guerre, de Gaulle appelait les Français à combattre, l’Empire Colonial pouvait se joindre à la lutte. Encore des bruits d’espoir ! ».
A Bayonne, Atchico rencontre des militaires qui, ayant entendu l’Appel du 18 juin, ont pu obtenir des feuilles de route pour l’Angleterre ou le Maroc. De retour à la base de Pau, le lendemain, il fait, dans l’enthousiasme, la même demande qui lui est refusée par ses supérieurs, arguant ne pouvoir « favoriser une désertion ». Furieux de « leur lâcheté et de la résignation générale », il désobéit aux ordres, repart pour Bayonne où un lieutenant plus patriote fera inscrire sur son livret militaire le viatique espéré : « Se rend en Afrique du Nord pour rejoindre la Légion étrangère. ».
Muni de ce document, il réussit à embarquer le 21 juin 38 , sur un cargo suédois, le Taborg, «au milieu d’une pagaille indescriptible » de personnes en fuite : Allemands, Autrichiens et juifs fuyant le régime hitlérien, étudiants des Grandes Ecoles s’apprêtant à rejoindre le général de Gaulle à Londres.
Quand Atchico débarque à Casablanca, le 25 juin, il n’a « pour tout bagage que sa musette ». D’abord cantonné à Sidi bel Abbés, en Algérie, dans la Légion étrangère, il demande à rejoindre Meknès au Maroc, pour y retrouver d’autres Géorgiens, le Capitaine Odichelidzé et son cousin Léo Keresselidzé.
Bien que démobilisé à la fin de 1940, selon les directives de Vichy, ses officiers voudront le garder dans la Légion comme instructeur, fonction qu’il occupera jusqu’en janvier 1942, date à laquelle il est contraint de rentrer en France, démobilisé cette fois pour de bon.
Entre 1942-44, Atchico reprend ses études d’architecte à Paris, non sans avoir été soumis à des interrogatoires rue des Saussaies par la Gestapo qui veut impérativement tout connaître de son passage à la Légion. Il épouse Nathéla Jordania, et, après la Libération, en septembre 44, s’engage à nouveau dans la Légion étrangère. D’abord chargé de convoyer 160 engagés à Sidi bel Abbès et affecté au 1 er Bataillon de Marche de la Légion, il débarque du Jeanne d’Arc à Marseille, et se bat de février à mai 1945 : au cours de la Campagne d’Alsace puis en Allemagne.
Il sera légèrement blessé à la bataille de Nordheim qui entraîna de lourdes pertes dans son bataillon. Il reçoit à cette occasion la Croix de guerre avec la citation suivante : « Au mépris d’un danger incessant, a réussi, à la tête de son groupe de blindés et autochenilles, à rejoindre son unité de combat ».
En Autriche, à quelques jours de la fin des hostilités, invité à un dîner très officiel, il a l’occasion de bavarder avec le Kronprinz que son unité vient de faire prisonnier. Il est « très amusé d’être assis à côté du fils de Guillaume II ». La paix le rendra à la vie civile et à sa carrière d’architecte à Gap, toujours fervent de la montagne. Dans son autobiographie originale, Achille Tsitsichvili de Panaskhet clôt son chapitre sur la guerre de 39-45 sur ces mots : « Je dis un grand merci à la Légion étrangère ! ».

Un autre Géorgien servira dans la Légion. L’été 1939, Othar Djakeli se trouve à Bruxelles où, étudiant à l’Académie des Beaux-Arts, il se passionne pour l’architecture dont le but, sacré pour lui, est de bâtir des lieux favorables à l’épanouissement de l’homme. Après une enfance bousculée par l’Histoire, va t-il pouvoir poser ses bagages d’exilé ?
Il a neuf ans lorsque avec sa mère et son frère aîné, Georges, ils fuient la Géorgie sous la répression de l’Armée bolchevique. Ils mettront des semaines à gagner la frontière turque, guidés par un passeur, marchant la nuit, se cachant le jour, hébergés dans des couvents ou même, en Turquie, dans le harem d’un petit Pacha, halte trop courte dont Othar se souvenait avec délices 1
Au bout d’un long périple, la famille Djakeli séjourne un temps en France et finit par trouver refuge en Belgique, en 1929. A la déclaration de la guerre, le jeune homme sérieux et fier, n’a pas encore 20 ans mais, sans hésitation, il choisit de « défendre la culture française 39 » menacée et cherche à s’engager dans l’Armée belge, alliée. Mais cet homme sans patrie d’une nation effacée, est un apatride : la Belgique le rejette, qu’il aille « offrir ses services » et son sang à la France... Pour le même motif de non appartenance, l’armée française ne peut que l’orienter vers sa Légion étrangère dont le siège est à Aubagne, aux portes de Marseille.
En janvier 1940, Othar et son frère Georges y sont reçus fraternellement par le capitaine Chalikachvili 40 . Durant la bataille de France - du 5 au 17 juin 4-0 - ils prennent part aux combats meurtriers livrés par la Légion autour de Sedan. Au cours de la retraite qui se fera à marches forcées jusqu’à Marseille, leur régiment assurera l’arrière-garde de l’armée française en déroute. A Lyon, leur supérieur leur confie la mission de gardes du corps du comte de Paris qui sert comme seconde classe et à titre étranger sous le nom d’Henri d‘Orliac 41 , - noblesse réciproque oblige !
Dans leur section qui se replie sous le feu ennemi, (les Allemands iront jusqu’à Clermont-Ferrand et Tournon le 23 juin) les frères Djakeli forment un petit groupe très soudé avec l’aide de camp du roi Umberto d’Italie, Gégène le plombier parisien, le chef cuisinier de chez Maxim’s et l’un des futurs responsables de l’Unesco.
L’armistice signé, Othar et son frère se retrouvent avec les légionnaires rescapés à Marseille d’où on les renvoie « rejoindre leurs foyers » par leurs propres moyens : le train, l’avion, le cheval ou la voiture, comme on le leur dit plaisamment.
Dédaignant ces obligeants conseils, Othar s’apprête, en juillet 40, à rejoindre la Belgique à pied, à travers une France désorganisée, encore sous le choc de la débâcle. Il se met donc en marche sans perdre un instant, sans un sou en poche et dans son uniforme militaire.
Le troisième jour, alors qu’il traverse sous le soleil écrasant un village provençal, un homme, étonné de l’errance de ce soldat isolé, l’arrête et s’informe de sa situation. C’est le maire de la ville, un patriote bienveillant qui va l’aider à retrouver Bruxelles sans être capturé par les Allemands. Il l’héberge, le nourrit, lui fournit des vêtements civils, des faux papiers et, cadeau salvateur, lui donne une bicyclette. Othar rentrera chez lui sans trop d’aléas.
Mais la Belgique est occupée, le climat est frileux. L’Académie des Beaux-Arts fait des difficultés pour réinscrire le revenant d’une guerre perdue. De plus, il se voit dénoncé pour son engagement dans la Légion par un autre Géorgien ; convoqué à la police allemande, il doit répondre de son choix. Devant l’Allemand qui lui reproche d’avoir pris les armes contre le Reich, Othar réplique avoir voulu défendre la France, sa patrie spirituelle. L’officier change alors d’attitude, lui serre la main et lui livre le nom du dénonciateur. Othar qui était champion de boxe étudiant, le retrouvera mais, refusant de se battre avec lui, le soufflettera de son mépris.
Othar Djakeli réussira à terminer ses études d’architecte, ira construire des léproseries au Congo belge d’où, chassé par la révolution indépendantiste et rejeté comme apatride par la Belgique, il s’installera en France quelques années.
Mais il choisit en 1967 de retourner, avec les siens : sa femme Ethery et leurs trois enfants, dans son pays natal, rêvant d’y promouvoir une architecture moderne et humaine à la fois. N’oubliant jamais la France qu’il revint « humer et goûter » chaque fois qu’il le pût, il a souvent conté à ses amis français son engagement bref mais ardent dans la France meurtrie de 1940.

Il y eut 22 volontaires géorgiens qui s’engagèrent dans la Légion pour la durée de la guerre 42 , leur situation d’apatride et leur âge ne leur permettant pas d’entrer dans l’armée française.
Le courage de ces soldats sous l’uniforme français fut indéniable, citons encore celui de David Davrichachvili qui combattit avec les Cadets de Saumur sur la Loire et rappelons le sort de Chota Taktakichvili mort sur le front en 1940. La plupart de ces soldats, une fois démobilisés, regagnèrent leurs foyers, sauf ceux qui avaient été capturés et envoyés en stalag comme S.Kargaretheli et M.Miminochvili. Refusant une libération proposée par des collaborateurs géorgiens, ils « choisissent de partager le sort de leurs camarades français et de continuer, de cette manière, le combat pour la France 43 ».
Nous devons citer enfin, parmi ceux qui choisirent de s’engager directement dans les Forces Françaises Libres (FFL), rassemblées autour du général de Gaulle, Georges Tourkia qui fit campagne avec la légendaire 2 ème DB du général Leclerc.

A côté des combattants occasionnels qui ont voulu répondre à l’envahisseur de leur seconde patrie, nous ferons une large place aux soldats de métier, aux guerriers de la Légion étrangère qui servent déjà dans l’Armée française depuis les années 20.

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