Marges, normes et éthique

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Français
309 pages
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Au sein de cet ouvrage spécialisé en sciences sociales seront abordés deux thèmes principaux : tout d'abord les marges et marginalités au Maroc, puis l'anthropologie face aux nouveaux enjeux éthiques. Enfin, cet ouvrage se termine par trois études et un document à propos de la marginalité.

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Date de parution 01 septembre 2011
Nombre de lectures 59
EAN13 9782296466906
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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Maghreb et sciences sociales 2011
Marges, normes et éthique
Marges et marginalités au Maroc
Sous la direction de Céline AUFAUVRE, Karine BENNAFLA
et Montserrat EMPERADOR-BADIMON
Centre Jacques Berque, Rabat
L’anthropologie face aux nouveaux enjeux éthiques
Sous la direction de Sihem NAJAR
Institut de recherche sur le Maghreb contemporain - Tunis
USR 3077maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 4
Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
Maghreb et sciences sociales
USR 3077
Institut de recherche sur le Maghreb Maghreb et sciences sociales
contemporain (IRMC)
Alfa. Maghreb et Sciences sociales est une
Créé en 1992, l’IRMC est l’un des 27 Instituts publication annuelle de l’Institut de recherche sur le
français de recherche à l’étranger (IFRE) du Maghreb contemporain créée en 2004 sous le titre
ministère français des Affaires étrangères et Alfa. Maghreb et sciences sociales.
européennes (MAEE) auquel, depuis l’an 2000,
sont associés le ministère de l’Éducation nationale, Comité scientifique de Maghreb et
le ministère de la Recherche et le Centre national de
sciences sociales
la recherche scientifique, dont il constitue
actuellement l’USR 3077. Ces instituts sont Abdesselam Cheddadi (Institut universitaire de
la recherche scientifique, Rabat), Jacquesregroupés en Pôles régionaux dotés chacun d’un
Commaille (CNRS, Groupe d’analyse desConseil scientifique. L’IRMC est regroupé avec le
politiques publiques, Paris), Jocelyne DakhliaCentre Jacques-Berque de Rabat dans le Pôle
(EHESS, Paris), Hichem Djaït (Université deMaghreb.
Tunis), Chérif Ferjani (Université de Lyon II,
Groupe de recherche et d’étude sur la
Méditerranée orientale, Lyon), Mercedes
Garcia-Arenal (Consejo Superior deConseil scientifique du Pôle Maghreb en 2011
Investigationes Cientificas, Madrid), François
Benjamin Stora (INALCO, Paris XIII. Président Georgeon (CNRS, Études turques et ottomanes,
du conseil scientifique du Pôle), Rahma EHESS, Paris), Éric Gobe (CNRS, Institut d’étude
Bourqia (Université Hassan II-Mohammedia, et de recherche sur le monde arabe et
Maroc), Jean-Philippe Bras (IISMM-EHESS, musulman, Aix-en-Provence), Abdelhamid
Paris), Abdelmajid Charfi (Université de Hénia (Université de Tunis, Dirasset-Etudes
La Manouba-Tunisie), Jean-Pierre Frey (IUP- Maghrébines), Raymond Jamous (CNRS,
Université de Paris XII), Éric Gobe (CNRS, Laboratoire d’ethnologie et de sociologie
IREMAM, Aix-en-Provence), Danielle Jacquart comparative, Nanterre), Slim Laghmani
(EPHE, Paris), Bernard Heyberger (Université (Université du Sept-Novembre à Carthage),
de Tours/CNRS), Anne-Marie Moulin (CNRS, Giovanni Levi (Université Ca’Foscari de
INSERM-Paris), Henri Regnault (Université de Venise), Mohamed Madoui
(Lise-CNAMPau), Pierre Signoles (Université de Tours), CNRS, Paris), Abdelwedoud Ould Cheikh
Mohamed Tozy (IREMAM, Aix-en-Provence). (Université de Metz), Michel Péraldi (CNRS,
Paris), Hassan Rachik (Université de
Casablanca), Pierre Signoles (Université de
Tours, CITERES-EMAM, Tours), Houari TouatiL’IRMC est un centre de recherche en sciences
(EHESS, Paris), Malika Zeghal (CNRS, Centrehumaines et sociales : son équipe de recherche est
d’études inter-disciplinaires des faits religieux,composée entre autres de chercheurs du CNRS
Paris et Université de Chicago).
affectés à l’institut pour une durée déterminée et de
chercheurs sous contrat du ministère des Affaires
Directeur de l’Institut et de la publicationétrangères. Les chercheurs ont à charge la conduite à
Pierre-Noël Denieuil. l’échelle régionale de recherches collectives dont les
résultats aboutissent à des ouvrages édités par les
Comité de rédaction soins de l’institut. L’institut accueille des boursiers
Rédacteur-en-chef : Romain Costa.du MAE en tant qu’allocataires de recherche pour
Responsables des thèmes 2011: Céline Aufauvre,une durée déterminée et des doctorants pour de
Karine Bennafla, Montserrat Emperador-Badimon etcourtes durées. Il dispose d’une bibliothèque
présentant la double spécificité d’être une Sihem Najar.
bibliothèque générale de sciences humaines et Secrétariat et PAO : Besma Ouraïed.
sociales et un centre de documentation spécialisé sur
le Maghreb. Constitué de 27 500 ouvrages et de 97 Institut de recherche sur le Maghreb contemporain
titres de périodiques en abonnement, le fonds de la Tél. (216) 71 796 722 – Fax. (216) 71 796 376
bibliothèque aujourd’hui entièrement informatisé est direction@irmcmaghreb.org - http://www.irmcmaghreb.org
consultable en ligne.
© Institut de recherche sur le Maghreb contemporain, 2011
20, rue Mohamed Ali Tahar – Mutuelleville – 1002 – Tunis (Tunisie)
ISBN : 978-2-296-55443-6
Impression et diffusion : L’Harmattan, 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique
F-75005 Paris (France)
Tél : 01 40 46 79 20 – Fax : 01 43 25 82 03 – Email : diffusion.harmattan@wanadoo.frmaghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 5
Auteurs
Thème 1
Céline Aufauvre, doctorante en anthropologie ; Laboratoire d’Ethnologie et de Sociologie
Comparative, Paris X – Nanterre.
Karine Bennafla, Maitre de conférences en géographie à l’Institut d’Etudes Politiques de Lyon.
Mériam Cheikh, doctorante en anthropologie sociale et culturelle, aspirante FNRS, Institut de
sociolgie-Germe, Université Libre de Bruxelles.
Jean-Louis Edogué Ntang, doctorant en anthropologie, ancien chargé de cours au Centre Jacques
Berque, Rabat.
Montserrat Emperador-Badimon, doctorante en science politique à l’Institut d’études politiques
d’Aix-en-Provence.
Aziz Iraki, sociologue, Professeur à l’Institut national d’aménagement et d’urbanisme (INAU),
Rabat et chercheur associé au Centre Jacques Berque, Rabat.
Catherine Miller, socio-linguiste, chercheur CNRS, Centre Jacques Berque, Rabat.
Michel Péraldi, socio-anthropologue, directeur de recherches au CNRS, ancien Directeur du
Centre Jacques Berque, Rabat (2005-2010) rattaché depuis septembre 2010 au CADIS.
Ariel Planeix, doctorant en anthropologie, Université Paris I-Sorbonne / IEDES, Paris.
Victoria Veguilla, doctorante à l’Université Aix-Marseille III et à l’Université de Grenade.
Thème 2
Aouij Mrad Amel, Professeur à la Faculté de droit et des sciences politiques de Tunis-El Manar.
Ariba Mahmoud, Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’Université d’Oran
EsSénia, chercheur associé au CRASC-Oran.
Ben Salem Lilia, Maître de conférence – HDR en sociologie, Faculté des Sciences Humaines et
Sociales de Tunis.
Châtel Vivianne, Professeur de sociologie à l’Université de Fribourg.
Hirschhorn Monique, Professeur à la Sorbonne, Université Paris Descartes, CERLIS/CNRS.
Laroussi Houda, Assistante en sociologie, Institut Supérieur de Travail – Tunis.
Le Roy Etienne, Professeur émérite, Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, Laboratoire
d’Anthropologie Juridique de Paris.
Melliti Imed, Maître de conférence – HDR en sociologie, Institut Supérieur des Sciences
Humaines de Tunis.
Nachi Mohamed, Professeur de sociologie à l’Université de Liège.maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 6
Auteurs
Najar Sihem, Maître de conférence – HDR en sociologie, chercheure à l’IRMC.
Roque Maria Àngels, Docteur en Anthropologie Sociale et Culturelle et Directrice d’Etudes de
Cultures Méditerranéennes, IEMed, Barcelone.
Études
Emilie Goudal, doctorante en Histoire de l’art à l’Université Paris-ouest, Nanterre-La Défense et
boursière à la mobilité à l’IRMC, Tunis.
Salah Hamzaoui, sociologue au CERES, Tunis.
Maaike Voorhoeven, doctorante en droit à l’Université d’Amsterdam (Pays-Bas).
Document
Mustapha Nasraoui, Professeur de psychologie sociale, Président de l’Université de Jendouba,
Tunisie.
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Sommaire
Pierre-Noël DENIEUIL, Marges, normes et éthique 9
I. Marges et marginalités au Maroc
Thème sous la direction de Céline Aufauvre, Karine Bennafla
et Montserrat Emperador-Badimon
Céline AUFAUVRE, Karine BENNAFLA et Montserrat EMPERADOR-BADIMON,
Fabrication et sens des marges au Maroc. Introduction 17
Vivre en marge
Jean-Louis EDOGUÉ NTANG et Michel PERALDI, Un ancrage discret :
l’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale marocaine 23
Mériam CHEIKH, Les filles qui sortent, les filles qui se font :
attitudes transgressives pour conduites exemplaires 35
Céline AUFAUVRE, De l’établissement psychiatrique à Bouya Omar :
des transgressions sous contrôle 45
Marges : question d’énoncés
Catherine MILLER, Marges et normes linguistiques au Maroc : un terrain mouvant 57
Ariel PLANEIX, L’instrumentalisation de l’historiographie dans les processus
de marginalisation des populations rurales au Maroc : le cas des Zkara 71
Les pouvoirs publics et la gestion des marges
Aziz IRAKI, Marges et illégalité : des espaces du cannabis aux quartiers
d’habitat non réglementaire : des négociations locales de la norme 85
Victoria VEGUILLA, La gestion localisée de conflits « invisibles » :
les mobilisations socio-économiques des jeunes Sahraouis à Dakhla 95
Karine BENNAFLA, Enjeux et gestion de la protestation dans une marge territoriale :
le mouvement local de Sidi Ifni (Maroc) 105
II. L’anthropologie face aux nouveaux enjeux éthiques
Thème sous la direction de Sihem Najar
Sihem NAJAR, L’anthropologie face aux nouveaux enjeux éthiques. Introduction 119
Les sciences sociales et l’anthropologie interpellées par la question éthique
Imed MELLITI, L’indigénisation des sciences sociales en Tunisie : un malentendu ? 129maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 8
Sommaire
Étienne LE ROY, La place de l’éthique dans les pratiques disciplinaires de l’anthropologue :
un état de l’art à la lumière d’une expérience de lutte contre la pollution 141
Maria Àngels ROQUE, Crise de l’éthique ou crise disciplinaire ?
Quelques réflexions sur le terrain 151
Morale, éthique, confiance
Houda LAROUSSI, L’éthique de la reliance sociale et les valeurs du micro-crédit 161
Monique HIRSCHHORN, Ethique et relativisme moral 169
Vivianne CHÂTEL, Par-delà l’incantation, l’éthique comme responsabilité 173
Mohamed NACHI, Le renouveau éthique. Fondation d’une éthique du futur et réinvention
d’une nouvelle anthropologie de l’homme et de la nature : réflexions à partir
de l’œuvre de Hans Jonas 185
Ethique et valeurs
Mahmoud ARIBA, L’éthique, entre conviction et « effet d’époque » : le rôle de l’éducation 195
Lilia BEN SALEM, La famille face aux questions éthiques 205
Amel AOUIJ-MRAD, L’éthique en crise ? Intemporalité et vulnérabilité de l’éthique.
Libres propos 213
Postface
Étienne LE ROY, L’apport des anthropologues maghrébins à une éthique du « bien commun » 217
III. Études
Emilie GOUDAL, Les Femmes d’Alger, d’Eugène Delacroix (1834) à Djamel Tatah (1996) :
déconstruction de la représentation picturale de l’Algérie ? 233
Maaike VOORHOEVE, Le chaînon manquant : L’argumentation judiciaire dans les décisions
tunisiennes en matière de droit de la famille : analyse à partir des jugements
contemporains tunisiens 243
Salah HAMZAOUI, Habitus, culture et domination masculine. Acteurs, groupes sociaux
et conventions internationales favorables aux femmes 253
IV. Document
Mustapha NASRAOUI, La marginalité. Une lecture dans la réalité de l’exclusion sociale 279
Résumés
français 289
anglais 295
arabe 306
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Marges, normes et éthique
Pierre-Noël DENIEUIL
n assiste de nos jours à une inflation les systèmes de rejet et de refus commeO du parler sur l’éthique et la règle, et ce « porteurs et révélateurs d’un fonctionnement
discours questionne cette sortie de la norme qui sociétal et politique », et donc comme une
constitue une marge. manière de comprendre notre société. Ainsi que
le précise à cet égard Michel Péraldi, « uneIl est intéressant de confronter ces trois
socio-ethnographie de la migration se doitconcepts de l’action que sont les marges, les
d’être aussi une ethnographie de la société ànormes et l’éthique. Si la marge est bien cet
l’intérieur de laquelle la migration prendespace blanc laissé sur le bord extérieur d’une
place». Nous comprenons alors mieuxpage, la « norma » caractérisée par l’angle droit
comment se gèrent les marges en question et dede l’équerre ou le tracé conforme de la règle,
quelles négociations politiques, sociales,désigne sur la même page cet intervalle d’espace
individuelles elles font l’objet.(ou de temps), latitude dont on dispose dans
certaines limites. La norme est la limite, et l’on Le second dossier ici proposé aborde
« émarge » à la limite ou à une distance plus ou l’éthique comme objet de pensée pour les
moins grande hors de cette limite. Quand à anthropologues. Celle-ci renvoie en effet à des
l’éthique, on la pensera comme « la norme que jugements normatifs auxquels se trouve
l’on peut mobiliser quand toutes les autres ont confronté l’anthropologue en tant que défenseur
échoué » (Le Roy, 2008). Elle s’avère ainsi une des valeurs de l’altérité. Altérité de
ressource possible à disposition de la marge pour « l’indigène » comme objet de savoir, mais
s’assigner ses propres limites. Nous la aussi altérité d’un « soi » que l’ethnologue des
considèrerons globalement comme « ce qui sociétés contemporaines prend désormais pour
règle, évalue et justifie les conduites humaines ». objet. L’ethnologue affiche dorénavant un
regard de proximité sur sa propre société et surA ce titre, les textes ici réunis témoignent
les mutations qui en affectent les normes, lespour la plupart d’une réflexion anthropologique
règles et les marges : des identités des mondesqui affirme que nos pratiques sont orientées par
méditerranéens aux injonctions vertueuses de lanos systèmes de valeurs, valeurs à la fois
morale entrepreneuriale, de l’égalité démo-spécifiques à nos modes de vie
spatiocratique aux discriminations économiques, detemporels, et communes par l’universalité de
l’interprétation des normes à leur refondationcertains interdits ou préceptes d’humanisme ou
dans la responsabilité humaine et sociale.de reliance sociale.
Les anthropologues sont bien placés pour
nous expliquer que la question des marges
sociales, spatiales, comportementales n’est pas De l’émargence à la négociation
dissociable de celle des normes, règles et des normes
valeurs qui assignent aux individus leur statut
de membre d’un groupe ou d’une communauté. Une étude « hors dossier » de Mustapha
D’où le projet d’un ensemble de textes ci- Nasraoui, nous donne l’occasion de définir la
dessous présentés, de considérer les limites et diversité des situations de marge ou de
Maghreb et sciences sociales 2011. Éditorial, 9-13.maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 10
Marges, normes et éthique
marginalisation. La marge est un concept culture du cannabis au Maroc, tolérés par le
polysémique qui caractérise des comportements pouvoir central et sources de mobilisation
sociaux dits déviants (délinquance) ou encore locale. On note une négociation continue de la
transgressifs ou d’enfermement géographique norme entre les injonctions centrales tout à la
voire d’appartenance à des minorités. Elle peut fois empreintes de tolérance et de répression, et
s’expliquer ponctuellement (dépression, le rapport de force imposé par les acteurs
homosexualité, changement de culture ou locaux (élus, petits producteurs, populations et
déterritorialisation, troubles sociaux, guerre autorités locales). La négociation de la norme
civile, crise économique), et se manifester de renforce ici la marginalité comme repli sur soi
manière chronique, épisodique ou passagère. Il et construction communautaire. Ainsi que le
s’agit d’une mise à l’écart qui peut être subie au précise Iraki :
nom du maintien d’un ordre public, produite [...] si le cannabis a accentué l’individualisme, en
par le bas (populations entre elles) ou par le revanche la marginalité et l’illégalité ont renforcé la
haut (actions de l’État), mais aussi communauté autour des équipements essentiels
possiblement volontaire ou désirée pour pour sa survie, et activé certaines formes de
solidarités. quelqu’un qui veut changer de vie ou s’insérer
dans un mode d’existence non agréé par la
Lamarginalité facilite alors des formesnorme dominante. Dans une approche
psychod’intégration solidaire dans les cas de règlementsociologique, Mustapha Nasraoui distingue la
des conflits ou d’aides aux populations enmarginalité antisociale (criminalité) de la
instance judiciaire, de la défense des réseaux oumarginalité asociale (le clochard). N’existant
de la préservation du secret. pas en soi mais par référence à un univers qui
La négociation de la norme s’illustre aussiexclut, elle stigmatise la fragilité du marginal en
dans le récit de Victoria Veguilla sur lesréférence à une société qui l’englobe, et se vit
mobilisations économiques des jeunes desur le mode de l’intériorisation et/ou de
Dakhla, ville saharienne sur un territoirel’exclusion. Il n’existe pas de marginalité
disputé entre l’État marocain et le frontabsolue, puisque celle-ci se définit relativement
Polisario. L’objet en était la gestion desà la norme dont elle se distingue (en marge de).
réserves halieutiques par de jeunes chômeurs
contestant les irrégularités d’attributions des
Des territoires. Focalisant leur travail sur licences de pêche. L’article montre à ce titre,
l’établissement «discret» des migrations que la légitimité revendicatrice de ces
subsahariennes à Rabat, Michel Péraldi et Jean- marginaux n’a pu s’obtenir qu’au titre de leur
Louis Edogué Ntang pointent la marge comme appui recherché auprès des notables liés
un territoire (le quartier africain de Takadoum) ethniquement à eux, désamorçant ainsi toute
géographiquement circonscrit. On y comprend dissidence possible due à la revendication
comment une marge comme point de passage et d’ethnicité et d’indépendance.
situation de transit, passe du provisoire au Karine Bennafla décrit l’enclave de Sidi
définitif, conquiert une identité sociale et se Ifni, marge territoriale et espace frontière, zone
transforme progressivement en un lieu d’entre-deux située au contact de plusieurs
repérable par sa précarité économique et souverainetés et normes d’appartenance à la
stigmatisé du côté marocain par la mise à fois à l’Espagne et au Sahara et devenue un îlot
l’écart, la dépréciation sociale et la dangerosité. de pauvreté. Elle nous montre comment un
Ariel Planeix nous décrit la marginalisation mouvement de protestation, réclamant l’accès à
et l’effacement des savoirs et des mémoires, des l’emploi et aux services de base, peut échapper
Zkara, tribu berbère antimusulmane et à la sécession, dans la mesure où ses habitants
considérée comme « dégénérée ». Dans la réclament in fine l’aide de l’État. Nous sommes
lignée de ses pratiques de normalisation, et dans ici dans un processus de négociation d’une
le mépris des contingences locales, minorité avec la norme dominante. À ce titre,
l’historiographie du Maroc les a relégués des l’attribution d’un programme de
dévelopterritoires nationaux. La norme est une affaire pement d’urgence est considérée par l’État
de négociation. À ce titre Aziz Iraki nous protecteur et tutélaire comme un don fait aux
propose une lecture des espaces illicites de insurgés et un mode de régulation des conflits.
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Pierre-Noël DENIEUIL
On voit ici à quel point la pérennisation des nom d’un diagnostic de possession par les
marges se joue sur des compromis avec la djinns, norme extérieure à l’individu et établie
norme. par la tradition, ou de maladie, norme inhérente
à l’individu et construite puis reproduite par leLe cadre vertueux du micro-crédit décrit par
corps médical. La norme s’impose ici comme laHouda Laroussi comme reposant sur un
condition sine qua non de catégorisation de laprincipe de sympathie avec les démunis,
marginalité. accessible en proximité et facteur de cohésion
sociale par la solidarité et l’apprentissage des Proposant le cas de figure de l’évolution des
valeurs citoyennes, est un nouvel exemple de normes et de la marginalité historiquement
cet arrangement avec la norme. Le micro-crédit, identifiée, Catherine Miller analyse la
sorte de don d’argent souvent prêté à perte par hiérarchisation des langues (les « écrites » et
l’État tunisien, et producteur de norme, hautes, fusha, et français ; les « orales », et dites
correspond à un pacte social passé avec les marginales le darija et le berbère). Elles ne
populations marginalisées et instituant une forment pas des entités indépendantes mais
solidarité qui va devenir un outil de domination interagissent sous forme de code switching.
sociale et de pouvoir politique. C’est alors que des normes linguistiques se
marginalisent et que des marges linguistiques se
standardisent, des parlers berbères oraux à laDes comportements. Passant de la marge
langue amazighe qui se développe au Maroc parcomme territoire à la marge comme état,
sa sortie de langue minoritaire. Il en est deMériam Cheikh s’intéresse aux relations
même de la reconnaissance du darija au Marocsexuelles hors mariage de jeunes filles
ou en Tunisie, et de leur entrée dans la sphèremusulmanes, précaires et déscolarisées, vivant
médiatique. Ainsi que le précise Catherineloin de leur famille et pratiquant l’amour
Miller, « parler dialectal à la radio ou à la télé,illicite. Ces filles ont individuellement et
c’est donc déplacer un peu les frontières entresilencieusement décidé de transgresser car elles
marge et norme ». Il en est de même desne se sont jamais identifiées à un groupe. Elles
nouvelles pratiques de l’écrit liées aux NTIC.ne constituent pas une catégorie collective de
Elles marquent le brouillage des frontières entremarginales face à une norme qui donnerait une
oral et écrit, public et privé. Le dépassement desreconnaissance collective à ce stigmate de la
marges relève alors de la fluidité des pratiquestransgression sexuelle. Au contraire et
des usagers.paradoxalement, leur marginalité individuelle
s’avère pour elles un facteur d’intégration dans Autre cas de négociation de la norme, celui
la société. En effet par l’argent gagné, d’ailleurs de son interprétation, évoqué par Maaike
considéré plus comme un don fait par les Voorhoeve dans les décisions tunisiennes en
hommes rencontrés que comme le salaire d’une matière de droit de la famille. Entre la loi et le
prostitution, ces femmes s’adonnent à la verdict, l’auteure fait place aux marges
consommation de biens et de loisirs, puis interprétatives de la loi par l’individu légiférant.
répondent au modèle social de l’aide familiale Il s’agit d’une part des normes ouvertes par le
que tout enfant établi et autonome peut apporter langage dans le souci du législateur de permettre
à sa famille. Enfin, par leurs multiples aux juges de s’adapter aux circonstances du cas.
fréquentations, elles augmentent leurs chances Il peut s’agir d’autre part de la force du
de trouver un mari et de régulariser leur syllogisme où le juge applique la loi
situation, entretenant ainsi avec la norme des logiquement (donc), ou encore d’une marge
valeurs de tension et de conformité. d’interprétation de la loi (fournie par le code),
ou en référence aux sources juridiques parallèlesDe son côté Céline Aufauvre pointe un autre
(la charia, la coutume, la jurisprudence, lestype de marge, celle de la violence de Larbi
conventions internationales), puis du registre dedans un village asilaire marocain. Chacune de
l’activisme judiciaire ou de l’influence par leses sorties dans l’espace public donne lieu à la
cours du temps voire par les médias. stigmatisation verbale et aux évitements, et jette
le déshonneur sur sa famille. La marginalisation Enfin, Salah Hamzaoui évoque le droit et la
se confirme à l’hôpital où la transgression norme en matière de conventions
interentraîne la relégation voire l’enfermement, au nationales appliquées aux droits des femmes.
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Marges, normes et éthique
Les acteurs qui gèrent les domaines sociaux titre sur « l’illusion que ce regard venant de
d’implication de la femme, les juges comme les l’intérieur puisse incarner la promesse d’une
syndicalistes ignorent ces conventions et leurs science sociale où il devient possible de faire
normes. L’auteur en recherche les raisons, coïncider « le point de vue de l’indigène »,
d’abord dans les pratiques professionnelles de selon l’expression de clifford Geerz et celui de
ces acteurs, puis dans les formes de l’anthropologue ». Le statut d’indigène ne
socialisation des femmes par les contes et les donne pas accès à tout et ce n’est pas parce
manuels scolaires. Il les situe dans l’habitus et qu’on appartient à un monde qu’on est légitimé
la violence symbolique comme régulateurs de à en parler. En ce sens l’anthropologue,
la norme. Il pointe alors la contradiction d’un adoptant la posture de Lévi-Strauss, ne doit-il
État ou de conventions internationales qui pas maintenir ce «regard éloigné » qui le
édictent une norme (le droit des femmes) tout positionne à la marge de son objet ? D’autres au
en propageant une image négatrice de ce droit. contraire, à l’image des postcolonial studies,
s’estiment particulièrement légitimés à parler
de leur histoire marginalisée et faite
L’anthropologie face à d’anomalies et de carences au regard des
l’individualisation de l’éthique valeurs d’universalité de l’histoire européenne.
De son côté Etienne Le Roy s’interroge sur le
De l’anthropologie du soi. L’anthropologie degré de liberté scientifique de
l’anthropoa introduit dans son épistémologie une logue vis-à-vis de l’attachement ou du
révolution de taille : elle n’est plus comme la détachement de son terrain. Doit-il se
constituait en 1956 Claude Lévi-Strauss, au comporter en avocat des sociétés où il
même titre que l’histoire, une science « qui travaille ? Toutefois le chercheur n’est pas cet
étudie les sociétés autres que celles où nous artiste en projection imaginaire sur son objet,
vivons ». L’anthropologue, qui prenait pour tel que l’analyse Emilie Goudal à propos de la
objet les valeurs des autres, se trouve confronté représentation des Femmes d’Alger chez les
à ses propres valeurs et au regard sur soi. peintres, de Delacroix à Djamel Tatah en
L’anthropologie est devenue une science passant par Picasso. Leur regard porté sur
réflexive prenant assise sur l’ethnologie du « l’autre », sur ces femmes algériennes, s’ avère
monde moderne par la constitution d’une fortement orientalisé par l’image du mystère, de
discipline, dans les pays anciennement ciblés l’interdit et de l’érotisme qui s’est constituée
par l’ethnologie de l’époque coloniale, où dans l’esprit occidental.
doctorants et chercheurs se penchent sur leur
quotidien : les valeurs des adolescents, les
Pour une éthique de la diversité.acculturations alimentaires, les vécus de
La question que nous pose en définitive Imedl’espace, les nouvelles pratiques religieuses,
Melliti est de savoir à quel « nous » prioritaireetc… Elle est ainsi amenée à combiner les
le chercheur doit-il faire allégeance. Un telpostures traditionnelles de l’ethnologie (regard
« nous » ne réfère-t-il pas aujourd’hui, ainsi queéloigné), avec celles de la modernité (position
l’évoque Maria Àngels Roque, à la diversité desde proximité et de connaissance de sa propre
société). C’est dans ce contexte et à partir d’une appartenances culturelles et des valeurs de
critique de la science coloniale que, Imed référence : être Catalan et Espagnol, être
Melliti questionne «l’indigénisation des musulman et Européen, Algérien kabyle ou
sciences sociales» qui cherche à baser la Marocain et revendiquer la culture amazighe.
légitimité du savoir sur celle de l’autochtonie. On peut jouer des différentes perceptions entre
Existerait-il un « essentialisme positif » qui le local et le global, dans une Méditerranée
servirait les intérêts d’une cause au statut de universaliste comme une sorte d’écosystème
minoritaire et à la « marge » : femmes, afro social et en mouvement. Etienne Le Roy en
américains, minorités diverses ? C’est alors que conclut à la nécessité pour le chercheur de
l’illusion identitaire nait de la volonté de rester vigilant face aux normes et aux postures
légitimer l’autochtonie, lorsque les marges se de la recherche : fondamentale lorsqu’elle
prennent pour objets et prônent sur elles-mêmes repose sur la liberté du chercheur,
opérationun discours de sujet. Melliti s’interroge à ce nelle depuis la sélection du commanditaire,
12maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 13
Pierre-Noël DENIEUIL
appliquée sur les utilisations comme enjeu ; ou l’individualisme explique parallèlement celle
contextualisée selon les protocoles de la de l’éthique », tout en notant la nécessité de
recherche action, pluridisciplinaire pour nuancer une telle assertion dans le cas de
élaborer un objet commun dans «un champ sociétés encore largement communautaires,
scientifique partagé », puis transdisciplinaire comme par exemple la société tunisienne.
pour repérer un objet dont on prend en compte
la complexité et les dynamiques adhérentes. Une éthique de conviction ? Comme le
C’est alors qu’après s’être mis plus au clair montre Sihem Najar, à la suite d’Edgar Morin,
sur la posture de l’anthropologue face à son la source de l’éthique se situerait dans une
objet, il nous faut avec Monique Hirschhorn, reliance d’inclusion communautaire de
définir l’éthique hors de la morale considérée l’individu par l’altruisme et collectif par la
comme l’ensemble des principes et normes qui solidarité. C’est à ces principes qu’en appelle
règlent nos conduites, et la distinguer du Vivianne Châtel dans nos sociétés
relativisme moral comme doctrine philoso- contemporaines, où des valeurs dites éthiques et
phique. Évoquant Raymond Boudon, Monique faussement vertueuses entrent en contraction
Hirschhorn précise que le premier principe du avec les inégalités financières, raciales, sociales
relativisme est celui de l’égalité démocratique et politiques connues. L’auteure estime que
qui a sapé les fondements de la morale l’éthique pourrait réapparaître dans un nouvel
traditionnelle. L’éthique serait guidée par le humanisme de la présence et de l’engagement
souci de s’orienter « moins vers la mise en individuels, en tant que «
responsabilité-pourplace de normes que de procédures qui autrui ». Tel est de même le point de vue
renvoient vers l’individu ou vers un groupe d’Amel Aouij-Mrad qui note que la réflexion de
d’individus le choix de la norme à appliquer ». l’éthique s’enracine dans la crise des valeurs et
En ce sens, l’individuation s’opposerait à la des cultures. L’auteure oppose une éthique
tradition éducationnelle de l’éthique, que globale, de management et donneuse de leçons,
Mahmoud Ariba définit comme une dimension comme ensemble de valeurs que l’on désire
pérenne de la vie sociale et d’une société imposer au sein d’une société, à l’éthique de
«dénormalisée». Une telle tradition court l’action beaucoup plus intemporelle. Cette
cependant le risque de s’inscrire dans la dernière en tant « qu’éthique de conviction »
recherche de codes, dans les religions ou dans s’imposerait comme une éthique de la
l’enfermement communautaire. L’air du temps responsabilité sociale et politique. Dans cette
ne semble toutefois pas favorable à ce scénario. perspective et proche des travaux de Hans
Lilia Ben Salem a bien montré à ce propos la Jonas, Mohammed Nachi propose les
source communautaire de la morale (moralis, conditions de possibilité d’une éthique des
de mores : les mœurs), alors que l’éthique vient sociétés contemporaines. Celle-ci se fonderait
de l’ethos défini comme comportement dans les enjeux de l’action impliquant « une
individuel. Selon l’auteure, les termes de la forme de responsabilité », sur les conditions
morale normative étaient définis par des codes d’une vie incluant l’harmonie avec la nature et
de bonne conduite que l’on retrouvait dans la l’environnement, et tenant compte du
coutume et la religion. Ils avaient valeur « commerce avec le monde extra-humain ».
prescriptive. Aujourd’hui la famille se réfèrerait Lenouvel impératif catégorique s’adresserait
plutôt à une éthique qui se veut en réponse à des moins à la raison légiférante (kantienne) et
valeurs universelles et confrontée à des codes privée qu’à la raison collective et publique,
culturels. Ils ont une valeur plus réflexive que prônant un « agis de telle façon que les effets de
prescriptive. Ils renvoient à des normes ton action soient compatible avec la
éthiques universelles rapportées aux valeurs de permanence d’une vie authentiquement
dignité, de liberté, d’individualité et de humaine sur terre, ou n’en soient pas
«communication inter-subjective». Il en destructeurs ». Référons nous ici à l’inclusion
résulte des formes d’hédonisme consom- de ce tiers responsable posé par Michel Serres,
matoire, ou bien de refuge dans des principes en tant que conscience éprouvée par l’individu,
religieux et communautaires. À ce titre, Étienne de la nature comme condition de sa survie et de
Le Roy précise que «la montée de sa complétude.
13maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 14maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 15
Marges et marginalités au Maroc
Thème 1. sous la direction de
Céline Aufauvre, Karine Bennafla et
Montserrat Emperador-Badimonmaghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 16maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 17
Introduction
Fabrication et sens des marges au Maroc
Céline AUFAUVRE, Karine BENNAFLA et
Montserrat EMPERADOR-BADIMON
dans laquelle elles sont de supprimer un certainmorcé à la fin du règne d’Hassan II,
nombre de choses, de gens, de processus, ce qu’ellesA mais amplifié depuis l’accès au trône
doivent laisser sombrer dans l’oubli, leur système dede Mohammed VI en 1999, le thème d’un
répression-suppression.Maroc nouveau est au cœur d’une rhétorique
officielle qui décline l’engagement du pays Suivant tout aussi bien l’invitation
foucaldans un processus démocratique, la redéfinition dienne en faveur d’une «attitude
historicodu mode d’intervention de l’État dans le champ critique » (Foucault, 1984) que les préceptes de
social et une politique de développement 4l’école de Chicago , une réflexion commune
résolument libérale avec un mode de gestion sur les marges et limites au Maroc a été initiée,
privatisée, un appel aux investissements directs en mai 2009, lors de deux journées d’études
étrangers, l’ouverture de zones franches et la organisées par le Centre Jacques Berque de
mise en place de procédures de libre-échange Rabat à la Bibliothèque Nationale du Royaume
1avec l’Union européenne et les États-Unis . 5Marocain . Diverses expériences et études de
Le lancement de « grands chantiers » en matière 6cas y ont été croisées avec des approches
d’urbanisme ou de développement industriel et disciplinaires variées mais selon un parti pris
portuaire, l’élaboration de vastes programmes méthodologique commun qui considère les
sociaux (lutte contre la pauvreté, « Ville sans pratiques, les espaces et les catégories sociales
bidonvilles », etc.) appuyés sur de nouveaux « limites » ou périphériques comme porteurs de
dispositifs institutionnels (Agences régionales sens et révélateurs d’un fonctionnement sociétal
de développement, Agence de développement et politique plus général. Par «marges» et
social, Initiative nationale pour le dévelop- « bordures », nous entendons ce qui est souvent
pement humain, etc.) et des mesures de ostracisé, rejeté, empêché par le corps social
déconcentration régionale sont, entre autres, des ou/et la puissance publique.
éléments présentés par les pouvoirs publics
comme annonciateurs d’une ère de changements.
Dans ce contexte, le choix de focaliser le 1. Nous renvoyons aux travaux de : Paola Gandolfi (dir.), 2007,
Le Maroc aujourd’hui, Casa Editrice Il Ponte, Bologna ; Pierreregard sur les marges et les périphéries du
Vermeren, 2004, Le Maroc en transition, Paris, La Découverte ;
Maroc, définies d’un point de vue social, Bernabé Lòpez Garcia, 1997, Marruecos en trance, Madrid,
comportemental ou spatial, vise à aborder sous Editorial Mapfre.
un autre angle la réalité des dynamiques de 2. Cf. M. Tozy, 1999, Monarchie et islam politique au Maroc, Paris,
Presses de Sciences-Po.changement social, les reconfigurations
3. Michel Foucault, 1971, 184. politiques et le redéploiement de l’État marocain
4. Cf. Les injonctions de Robert Park citées par Yves Grafmeyer etdont l’aptitude à perdurer et à gérer les ruptures
Isaac Joseph, dans Naissance de l’écologie urbaine : l’école de
a déjà été amplement démontrée, notamment par Chicago, (Paris, Flammarion, 2004).
2Mohamed Tozy . Nous nous référons aux 5. Ariel Planeix, « L’instrumentalisation de l’historiographie dans
3 les processus de marginalisation des populations rurales au Maroc.propos de Michel Foucault dans Dits et écrits :
Le cas des Zkara », cf. infra, 71.
Il m’a paru intéressant d’essayer de comprendre 6. Seuls certains exposés sont ici présentés. Nous remercions par
notre société et notre civilisation à travers leur ailleurs les modérateurs de ces journées, notamment Mustapha
système d’exclusion, de rejet, de refus, à travers ce Naïmi, Abderahmane Rachik, Karima Dirèche et Béatrice Allain-El
Mansouri.dont elles ne veulent pas, leurs limites, l’obligation
Maghreb et sciences sociales 2011. Thème 1, 17-19.maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 18
Fabrication et sens des marges au Maroc
L’établissement de limites bornant le champ briment autant les marges que la parole de ceux
10du possible, du tolérable et de l’admis ne ressort qui tentent de les dire et de les analyser . Dans
pas uniquement d’un appareil d’État selon un ces conditions, la production et l’énonciation de
schéma autoritaire et descendant. La fixation de l’information ou de la connaissance sont
normes est aussi établie d’« en bas » depuis délicates tant pour les journalistes que pour les
différents foyers de pouvoir innervant la chercheurs.
société : institutions religieuses et politiques, Les différentes figures de marges
entreprise, foyer familial, etc. Ainsi, la margina- constituent un ensemble éclectique mais elles
lisation des Subsahariens à Rabat résulte aussi ont en commun de cristalliser tension et conflit
bien d’une mise à distance par la population autour de comportements individuels ou
marocaine, encore largement méfiante ou collectifs. La catégorisation de « marges » n’est
méprisante vis-à-vis de ces migrants, que d’un finalement qu’une des issues possibles d’une
durcissement de la législation marocaine depuis lutte pour l’imposition de sens qui opposent
2003 à l’égard des étrangers en situation différents acteurs ; il y en a d’autres telles que
7irrégulière . la répression, la minimisation du conflit, un
Les marges qui ont une valeur de limites, de refus de son énonciation ou une
réinzones rouges, de frontière du possible, de terprétation des enjeux qu’il véhicule. Les
confins de la norme, sont le siège de contro- marges sont, dans tous les cas, des phénomènes
verses, d’opposition de significations et de construits et conjoncturels. Il s’agit de voir
divergences de perceptions. Ces marges comment, par qui et pourquoi tout en
s’incarnent parfois dans des conduites ou des soulignant la mouvance et la labilité des
comportements sociaux qualifiés de catégories. Cette fluidité est particulièrement
« déviants » ou « transgressifs » (prostitution, saillante dans le domaine linguistique où les
addiction à l’alcool ou à d’autres drogues), dans glissements réciproques de normes et marges
11des espaces particuliers de relégation, voire sont fréquents mais elle est tout aussi
d’enfermement (régions géographiques vérifiable dans le champ social : les alliances
excentrées, espaces de cultures illicites, matrimoniales entre Subsahariens et
prisons, lieux d’asile psychiatrique) ou à travers Marocaines attestent d’une banalisation
des individus ou des groupes porteurs de progressive de la présence de ces migrants dans
12visions minoritaires d’un projet sociétal le monde populaire urbain , de même que le
(opposants politiques, « minorités sociales »). mariage de filles aux pratiques sexuelles
Quels qu’ils soient, ces pratiques, ces groupes jusqu’alors transgressives souligne un rapport
ou ces espaces des marges (ou en marge) transitoire et circonstanciel aux valeurs
dérangent socialement et politiquement. Leur normatives, tordues et réinterprétées au gré des
13existence se mesure parfois à l’aune de la périodes de la vie .
production ou de l’absence de discours à leur Les modes de gestion de ces phénomènes de
sujet. L’état de marge transparaît en effet à marges comme les négociations politiques et
travers des barrières langagières, des sous- sociales dont elles sont l’objet, constituent un
entendus, des non-dits ou le silence. Le cas de autre volet des analyses exposées. Les
la tribu des Zkara, dont l’histoire est effacée des
récits nationaux et de la mémoire locale, est
8éloquent en la matière . La gestion des secrets 7. Jean-Louis Édogué Ntang et Michel Péraldi, « Un ancrage discret.
et mensonges déployés par de jeunes femmes L’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale
marocaine », cf. infra, (23-33).pour dissimuler à leur proche entourage des
8. Cf. A. Planeix, op.cit.activités sexuelles hors mariage illustre
9. Mériam Cheikh, « Les filles qui sortent, les filles qui se font.l’importance primordiale de ne pas mettre au
Attitudes transgressives pour conduites exemplaires », cf. infra,jour des pratiques moralement réprimées et de
(35-44).
rester « silencieusement transgressive » quand
10. Céline Aufauvre, « De l’établissement psychiatrique à Bouya
9bien même ces activités sont connues . Les Omar. Des transgressions sous contrôle », cf. infra, (45-54).
« interdits », les « secrets », voire la « honte », 11. Catherine Miller, « Marges et normes linguistiques au Maroc :
que certains phénomènes sociaux (troubles un terrain mouvant », cf. infra, (57-70).
mentaux, alcoolisme, toxicomanie, mais aussi 12. Cf. J.-L. Edogué Ntang et M. Péraldi, op.cit.
13. Cf. M. Cheikh, op.cit. célibat et divorce) imposent et suscitent,
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Céline AUFAUVRE, Karine BENNAFLA et Montserrat EMPERADOR-BADIMON
14contributions consacrées aux espaces marges Au final, dans tous les exemples
montrent qu’une mise en contexte s’impose appréhendés avec des problématiques et des
pour saisir la variabilité des enjeux véhiculés et démarches disciplinaires variées, on constate
le traitement différencié effectué par les que le basculement de certaines actions et
pouvoirs publics. À Sidi Ifni et à Dakhla, les pratiques au-delà de la norme ou de
mouvements protestataires observés depuis l’acceptable et, inversement, leur admission ou
2005 dans des espaces périphériques à la charge normalisation renseignent sur les dynamiques
géopolitique forte révèlent un recul des limites de changement politique et social à l’œuvre.
des expressions de mécontentement tolérées et
une gestion diversifiée des espaces liminaires,
alternant usage de la violence, octroi de
14. Karine Bennafla, « Enjeux et gestion de la protestation dans une
15concessions et dépolitisation des énoncés marge territoriale. Le mouvement local de Sidi Ifni (Maroc)»,
16revendicatifs . En s’appuyant sur le cas des cf. infra, (105-115) ; Aziz Iraki, « Marges et illégalité : des espaces
du cannabis aux quartiers d’habitat non réglementaire. Desespaces de cannabis et celui des quartiers
négociations locales de la norme », cf. infra, (85-93) ; Victoria17d’habitat clandestin, Aziz Iraki souligne la
Veguilla, «La gestion localisée de conflits « invisibles ».
permanente négociation à l’échelle micro de Lesmobilisations socio-économiques des jeunes Sahraouis à
l’application d’une norme centrale et le poids Dakhla », cf. infra, (95-103).
de facteurs conjoncturels (calendrier électoral, 15. Cf. K. Bennafla, op.cit.
pressions internationales etc.) dans les 16. Cf. V. Veguilla, op.cit.
opérations de régulation. 17. Cf. A. Iraki, op.cit.
19maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 20maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 21
Vivre en margemaghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 22maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 23
Un ancrage discret : l’établissement des migrations
subsahariennes dans la capitale marocaine
Jean-Louis EDOGUÉ NTANG
et Michel PERALDI
i «marginalités urbaines» il y a éclate de rire et nous répond : «Nous neS aujourd’hui au Maroc, la migration sommes pas ici aux États-Unis d’Amérique !
subsaharienne en est une des figures bien réelle Mais montez, je vais vous conduire au quartier
et encore bien énigmatique. En effet, si des Noirs ». Finalement, il nous y a conduits et,
l’existence d’une migration subsaharienne est à l’arrivée, il nous a conseillés de longer une
un fait avéré, (Pian, 2009 ; Alioua, 2009 ; dizaine de mètres la rue qui mène à douar Hajja
AMERM, 2009) paradoxalement, les migrants pour rencontrer les Noirs. Le « statut de quartier
subsahariens restent toujours confinés à un africain » est donc de plus en plus évident et il
statut de non-existence dans la société est reconnu comme tel par l’opinion publique et
marocaine. Tout se passe encore comme si leur les mondes populaires qui reçoivent parmi eux
présence ne pouvait être tolérée que sous la les populations subsahariennes.
forme d’un transit provisoire et précaire. Ce
caractère provisoire s’accompagne
inévitableL’effacement des mondes populairesment d’un phénomène de marginalisation. Or,
s’ils sont dans une situation « d’oiseaux sur la
branche» (Piore, 1980) faite d’alerte et de Rabat est capitale du royaume, dans une
précarité, ils se trouvent dans le même temps de société marquée, à la fois, par de très grandes
plus en plus parties prenantes de la société disparités sociales entre les plus riches et les
urbaine et des mobilités des mondes populaires. plus pauvres, et par une méfiance très ancienne
Décrire leur situation permet de dévoiler du régime envers les mondes populaires,
certains des fonctionnements de cette société volontiers frondeurs et émeutiers. Cette sorte de
urbaine. Pour ce faire, nous avons recouru aux « petit Washington » que constitue Rabat s’est
méthodes très classiques de l’anthropologie donc constituée en territorialisant ce mode de
urbaine et, plus précisément, à l’observation rapport du pouvoir au peuple. C’est d’abord en
participante car l’un d’entre nous au moins vit tenant à l’écart la grande majorité des classes
dans le quartier sur lequel ont porté ces populaires, lentement expulsées au cours du
observations. siècle vers Salé (Brown, 2001), aujourd’hui
véritable banlieue populaire de l’agglomérationNous avons choisi de travailler sur un
r’batie, que s’est concrétisé ce clivage ; puis, àquartier populaire de Rabat, Takadoum, connu
l’intérieur même de la ville, par une logiquepour être le « quartier africain » ou le « petit
assignant aux quartiers populaires la forme deSénégal » par les chauffeurs de taxis et la
niches ou de «bulles» enserrées dans despopulation de la ville. Cela montre que des
quartiers de classes moyennes ou supérieuresgroupes africains sont déjà bien installés dans le
(M’Hammedi, 2009).paysage urbain et identifiés comme tels. Une
anecdote survenue lors d’un voyage à Rabat S’il y a bien encore à Rabat des mondes
peut illustrer cette visibilité ordinaire. En août populaires – formés essentiellement des strates
2006, de passage à Rabat et ignorant le nom du inférieures de l’administration et des mondes de
quartier où habitent « les Noirs », nous nous services et de domesticité que mobilisent
adressons à un chauffeur de taxi en lui indiquant justement la forte présence de bourgeoisies
que nous cherchons ce quartier. Ce dernier (classes moyennes et supérieures), de diplomates
Maghreb et sciences sociales 2011. Thème 1, 23-33.maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 24
Un ancrage discret : l’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale marocaine
et d’expatriés – leur mode de présence dans la lotissements de classes moyennes soit par des
ville est rendu très discret, y compris sous la obstacles naturels. Cette zone est de
pression d’un marché où les prix fonciers restent peuplement assez tardif, ses parties les plus
à un des niveaux les plus élevés du royaume. anciennes, auxquelles la zone doit son nom
général qui signifie « progrès», datent desContrairement à la morphologie la plus
dernières années du protectorat. Ces quartierscommune des villes marocaines
(Navezont été essentiellement peuplés par des migrantsBouchanine, 1997), Rabat ne connaît pas ces
venus des campagnes. Dans leurs déplacements,grandes extensions de bidonvilles et de
certains ont conservé des pratiques rurales tellesquartiers populaires qui caractérisent
que l’élevage. Ainsi, à l’arrière du quartier, dansCasablanca, Fès ou Salé. Ces quartiers
un paysage en pente aux caractéristiques depopulaires étendus et autonomes existaient sans
doute jusqu’au cœur des années 1970, mais ils zone agricole, des troupeaux de moutons et de
tendent à disparaître au profit de micro- chèvres, surveillés par de jeunes bergers,
quartiers, de plus en plus réduits et dont la broutent. Des points d’eaux sous forme de
logique d’expansion semble bridée, parfois par sources soigneusement aménagées au pied
les seules limites de l’espace. Takadoum est d’une grande colline, permettent d’abreuver le
ainsi singulièrement situé dans l’un des espaces bétail et facilitent certaines tâches domestiques.
les plus ingrats de Rabat, pourtant ville Takadoum est constamment présenté à
champêtre et formée d’une grande plaine sans l’étranger comme « dangereux » ou comme une
relief sauf en ce lieu, bord abrupt du long « zone de non droit », à craindre ou à fuir. De
plateau r’bati, strié de vallons étroits qui fait, un agencement d’îlots d’habitat, informels
surplombe le Bou Regreg. Outre qu’il offre et formels, structure ce quartier qui se présente
donc le site le plus inconfortable de la ville, le sous forme d’archipel entouré d’une zone
quartier, par sa morphologie même, permet industrielle et par d’autres quartiers de classes
difficilement toute expansion et organise un moyennes (Youssofia, Mabella, Hay Nahda) ou
peuple urbain contenu. La même caractéristique de haut standing (Souissi, lieu de résidence de
se retrouve d’ailleurs dans ces autres quartiers nombreuses légations diplomatiques). La zone
populaires (G5, Océan ou même l’ancienne industrielle, en contrebas, intègre des ateliers de
médina) bornés, d’un côté, par les quartiers confection, un complexe de production de
bourgeois du centre-ville et, de l’autre, par la matériaux de construction, les sièges de sociétés
mer offrant ici, en cette côte atlantique, d’import/export espagnoles, etc. La frontière
l’inconfort d’un climat en permanence humide entre Takadoum et chacun des espaces
et souvent brumeux. Cela explique également la bourgeois qui l’entourent est toujours marquée
relative instabilité des quartiers populaires : ils par une route asphaltée. L’œil lui-même peut
sont des lieux dans lesquels on passe plutôt que alors marquer les limites : d’un côté, de belles
dans lesquels on reste, d’autant que ces maisons entourées de murs d’enceinte, des
dernières années ont été marquées par une guérites de gardiens, des rues larges et dégagées,
politique de développement et de renouvel- plantées d’arbres ; de l’autre, Takadoum et ses
lement de l’habitat populaire («villes rues étroites, à l’image de l’habitat le plus
nouvelles») dont la capitale a largement classique des médinas où se concentrent des
profité. Ce processus d’instabilité crée une habitats formels et informels. S’y ajoute la forêt
fluidité/mobilité rendant possible le phénomène d’antennes paraboliques qui couronne les toits
de succession/invasion (Chouiki, 2005). en terrasses et qui signe mieux que toute autre
Celui-ci permet aux quartiers populaires dont la marque architecturale, un quartier populaire. Un
tradition d’accueil des migrants ruraux est forte, château d’eau, situé à la sortie de la rue
de connaître en permanence de nouvelles principale (communément appelée « carrefour
arrivées ; et celles-ci ne sont pas forcément du château ») est, avec les mosquées, le
d’origine subsaharienne. principal repère monumental qui oriente les
La portion de ville connue sous le nom de passants et guide les visiteurs. On trouve à
Takadoum, constitue donc en réalité un puzzle Takadoum les services publics essentiels : une
composite de quartiers populaires fragmentés, école primaire et un collège, un centre de santé,
séparés les uns des autres soit par des un commissariat principal de police et un autre
24maghreb et sciences sociales 5-04-2011:Magreb et sciences sociales 2011 20/07/2011 11:42 Page 25
Jean-Louis EDOGUÉ NTANG et Michel PERALDI
secondaire dans le souk principal. Autre Maliens, les Bissau guinéens, les Sénégalais,
caractéristique des quartiers populaires, un les Guinéens de Conakry, les Gambiens et les
marché de rue (souk), occupant les principales Ivoiriens constituant l’essentiel des nationalités
artères du quartier, s’y tient de façon quasi représentées. Des groupes se constituent aussi
permanente, offrant fruits, légumes, viandes et en fonction de l’identité ethnolinguistique, à
produits d’occasions. Les rues du quartier ne l’instar des Peuls du Sénégal, de Guinée
sont pas identifiées par des noms, mais par une Conakry, de Gambie et de Guinée Bissau, en
numérotation qui les répartit en blocs. dépassant le sentiment d’appartenance nationale.
Dans certaines communautés comme celles desLa partie intérieure, au relief le plus sinueux
Nigérians, c’est par affinités ethnico-religieuseset dénommée douar Hajja, selon la tradition, du
que les regroupements se forment : Ibosnom de la première femme à s’y être installée.
catholiques, Benis, Yoruba musulmans, etc.Là, cohabitent et coexistent des autochtones,
différentes communautés subsahariennes et Réduits à vivre dans des « lieux invisibles »
plus récemment arrivées, des populations et dans la précarité, des groupes nigérians et
asiatiques originaires du Pakistan, du d’autres nationalités subsahariennes développent
Bangladesh. Dans ce « laboratoire social » des mobilités intra-urbaines entre les espaces
cohabitent aussi différentes catégories sociales : périphériques de la ville de Rabat. En effet, ces
petits fonctionnaires (policiers, forces mobilités dépendent, entre autre, d’« activités
auxiliaires, gendarmes, militaires, infirmiers, économiques de ruses» essentiellement
enseignants, etc.), ouvriers de la zone fondées sur des fausses promesses de
industrielle, métiers de la domesticité et des « multiplication d’argent » (Bayart, Hibou et
mondes interlopes de la précarité, étageant donc Ellis, 1999, 155) et sur des mensonges liés aux
des situations qui vont d’un confort relatif à la pratiques de divination. Dans certains de ces
plus grande vulnérabilité, qui est loin d’être « lieux invisibles » se retrouvent parfois des
l’apanage des seuls Subsahariens. sous-«état-major» aux usages multiples :
séquestration de femmes, tribunal, rétention
d’un ou plusieurs membres de la communautéDes oiseaux sans ailes ?
en cas de trahison dans une affaire selon le
pouvoir discrétionnaire du chairman nommé à
En 1995, douar Hajja commence à accueillir ce poste d’état-major signalé plus haut.
des gens d’Afrique de l’Ouest qui marquent une
Actuellement, et selon nos proprespause dans leur périple vers l’Europe,
enquêtes, les séjours de la plupart de Sub-1notamment vers l’Espagne . Peu nombreuses,
sahariens installés à douar Hajja varient entreces personnes réussissent à louer une ou deux
trois et douze ans ; un allongement des duréeschambres dans lesquelles elles vivent groupées
de séjour est attesté en d’autres lieux urbains dupar communauté nationale, dans la discrétion
Maghreb (Pliez, 2006). La plupart des migrantstotale jusqu’au moment de leur départ vers les
rencontrés n’ont pas conscience d’êtrezones de traversée (Pian, 2009).
«établis», bien que leur installation soitAu début des années 2000, les mouvements
marquée par l’institution de symboles, fussent-migratoires de l’Afrique subsaharienne vers le
ils illégitimes, régulant les rapports intra etMaroc prennent de l’ampleur. Les drames de
extra-communautaires, à l’instar des tribunauxCeuta et Melilla de l’automne 2005 constituent
d’arbitrage en cas de conflits. Ce manque deun moment historique pour ces migrants
conscience tient, pour partie, au déficit de(Migreurop, 2006). En effet, avec le durcissement
légitimité dont ils sont l’objet. La constructiondes mesures de sécurité aux frontières, on
des instruments de régulation comme, parobserve leur reflux, par vagues successives,
exemple, les tribunaux « informels » ont toutvers certaines grandes villes marocaines. Pour
d’organisations provisoires et « de fortune »,nombre d’entre eux, le Maroc devient un pays
même si elles organisent bel et bien la vied’accueil où le projet migratoire est
quotidienne au sein des foyers. Ainsi, l’espaceenvisageable. Douar Hajja devait ainsi voir ses
populations migrantes grossir au fil des mois et
des années suivantes. Les regroupements 1. Entretiens réalisés auprès de Marocains qui vivaient déjà à douar
s’opèrent toujours sur une base nationale, les Hajja avant 1995.
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Un ancrage discret : l’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale marocaine
occupé par chaque communauté nationale ou trouver un travail rémunéré devient une
nécessité vitale.transnationale appelé « foyer » est désigné par
la nationalité de ses occupants ou par le nom du Dans les mondes populaires, trouver un
2chef de groupe qui est le chairman . espace à louer n’est pas toujours aisé.
Lademande locale, sans cesse croissanteJusqu’en 2007, l’admission dans un foyer
(ycompris sous la pression de nouveauxchez les Ouest-africains francophones était
arrivants, asiatiques notamment, dont le nombresubordonnée au versement d’un forfait, dont le
croît au fil des mois) oblige les migrants à semontant variait de 50 à 150 euros, sur simple
rabattre vers un type de logements clandestinsdécision discrétionnaire du chairman. Cette
et insalubres. Ces logements, le plus souventpratique permettait à ceux qui avaient déjà passé
situés dans les sous-sols, sont dans un étatun temps relativement long d’être exonérés de la
avancé de dégradation : absence de fenêtres,participation au loyer, ne serait-ce que pour un
forte humidité, toilettes sommaires, obstructionmois. De ce fait, les nouveaux faisaient vivre les
régulière des conduits d’évacuation, etc. Ainsi,anciens et ainsi de suite, selon que les arrivées
les groupes communautaires s’entassentétaient nombreuses ou pas. Les dépenses de
souvent à plus de soixante personnes dans unefonction du chairman (crédits de recharges
ou deux chambres exiguës. Des couverturestéléphoniques, mais aussi toutes les dépenses,
étalées à même le sol servent de lit, lesfussent-elles les plus fantaisistes) qu’il pouvait
ustensiles de cuisine sont récupérés dans less’autoriser étaient couvertes par ces « frais
décharges. Le surpeuplement et l’étroitesse dud’admission au foyer ». Il était celui qui gardait
cadre de vie des migrants favorisent lales passeports de ceux qui en possédaient et il
promiscuité, souvent à l’origine d’épidémies dedevait être absolument informé du montant que
gale. Des vêtements entassés sur une courtepossédait chacune des personnes vivant dans son
corde ou accrochés à un clou, sont infestés defoyer. Le fait que le foyer porte le nom du
poux. La gestion de l’entretien des toilettes sechairman (pratique encore actuelle) est
révèle souvent difficile et c’est là, dans unrévélateur de la forte emprise qu’il a sur chacune
endroit très souvent malodorant, que se fait lades personnes vivant dans son foyer. De nos
vaisselle. L’eau directement puisée dans lesjours cependant, il convient de relativiser le
toilettes sert aussi à la consommation puisquepouvoir des chairmans au sein des communautés
c’est souvent le seul point d’eau accessible dufrancophones ouest-africaines. La longévité du
logement. Une télévision et un décodeurséjour, les transformations dans la manière de
achetés sur des fonds collectif sont posés danspenser leur vie par rapport à eux-mêmes et au
un coin de la chambre permettant de suivre lespays d’accueil, obligent à la révision des
événements au pays.« modalités de faire communautaires » qui les
structuraient auparavant. Globalement, on Dans ces conditions d’extrême précarité, les
assiste à une « individuation » des pratiques migrants ne bénéficient que du soutien
3locatives et résidentielles qui affaiblit leur d’organismes caritatifs tels que Caritas ou le
pouvoir. Une organisation coordonnée par un Comité d’entraide internationale (CEI) qui
chef de communauté se structure autour relèvent de l’Église évangélique américaine.
d’obligations élémentaires : paiement du loyer et Caritas agit dans les domaines de la santé en
cotisation pour manger. En effet, le chairman accompagnant les migrants dans les centres de
reste le seul interlocuteur du bailleur pour tout ce santé, les cabinets dentaires, en intervenant
qui concerne le loyer et les autres aspects
domestiques secondaires liés au logement.
2. Chairman est une désignation qui s’applique aux leaders ouS’agissant de l’achat collectif de nourriture, une
présidents des partis politiques dans les pays d’expressioncotisation égale est fixée et respectée par tous.
anglophones de l’Afrique noire. Dans les groupes migrants, elle fait
Ainsi, selon le nombre de personnes concernées, référence au chef de communauté.
un demi, un ou deux dirhams sont collectés pour 3. Caritas relève du Secours catholique France créé en 1946. Son
action s’inscrit dans le statut de l’Église catholique et le mandat del’achat de condiments (tomates, poivrons,
son clergé est officiellement défini sous le règne de Hassan II, enoignons, etc.) poissons ou morceaux de poulets.
1983 : cette organisation est libre d’exercer ses activités relatives àUne collecte est aussi faite pour l’achat de sacs
la bienfaisance de ses fidèles, de pratiquer l’enseignement religieux
de brisures de riz, vendus comme nourriture et de visiter les prisonniers de confession catholique (Bulletin
pour animaux. Or pour subvenir à ces charges, Officiel, 30 décembre 1983).
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Jean-Louis EDOGUÉ NTANG et Michel PERALDI
auprès des grands hôpitaux pour les cas graves Caritas, qui l’obligerait à tenir un discours de
(hospitalisation, intervention chirurgicale), en plus en plus dissuasif s’inscrivant indirectement
achetant des médicaments ou en payant dans la stratégie de lutte contre la migration
directement des factures de soins médicaux. subsaharienne irrégulière.
Son engagement va aussi dans l’action sociale Pour ne pas dépendre uniquement de l’aide
et la formation, surtout auprès des femmes provenant des structures caritatives, des
migrantes (initiation à l’artisanat, broderie, initiatives se développent, comme celle de ces
cours de cuisine, etc.), la scolarisation des coiffeurs qui rasent à domicile pour la modeste
mineurs et l’alphabétisation des adultes. Des somme de 5 dirhams (0,35 euros). Mais, ces
financements de projets d’auto-emploi étaient activités peuvent prendre une forme encore plus
possibles, jusqu’à récemment, à hauteur de 600 précaire, par exemple la mendicité ou le
ou 800 dirhams (54 à 72 euros) selon le projet. ramassage des légumes en fin de marché. Enfin,
Ces financements visaient l’« intégration » des les migrants ont aussi recours à l’aide de leur
migrants par l’auto-emploi et grâce à la famille, au pays ou en Europe. À la seule
construction d’interactions entre populations observation de la présence nombreuse et
locales et migrantes : une expérience certes régulière des Subsahariens aux guichets de
4difficile au regard des comportements que Western Union , il apparaît que cette aide est
génère la frontière raciale (méfiance, rejet etc.). certainement très fréquente et peut-être la
Toutefois, ces financements ont permis à principale source de revenu de bon nombre de
certains migrants de s’installer comme migrants, écornant au passage le mythe de la
cordonniers à différents points de douar Hajja. dépendance : ici, le migrant dépend encore de
Le paiement des loyers était aussi souvent sa famille « établie », au pays ou en migration,
régularisé par Caritas, au cas par cas. De plus, plus que l’inverse. Mais, plus les migrants
pendant l’hiver souvent très pluvieux et froid s’installent, plus il s’avère que trouver un
ces dernières années à Rabat, des couvertures, travail rémunéré devient une nécessité vitale.
des rations alimentaires, des vêtements chauds Les souks du quartier sont les premiers
et des doses de lessive ont été distribués. Quant endroits sollicités. Les migrants y sont
au CEI, il est régulièrement sollicité par les employés au déchargement des camions de
mêmes personnes, plus d’une fois par mois, légumes, très tôt le matin. En fonction du
pour des demandes de nourriture, de santé ou de nombre de caisses déchargées, le salaire peut
frais de loyers. L’Église évangélique apporte atteindre 5 dirhams (0,35 euros) de l’heure.
aussi son soutien aux migrants dans les mêmes Certains sont embauchés pour aider à la vente
domaines à l’exception du volet scolarisation. sur les stands du marché, pour un salaire de
Enfin, Médecins sans frontières (MSF), avant 20 dirhams (1,8 euros) la journée. Les
l’arrêt de ses activités en 2009 aux côtés de Sénégalais, sans doute pour les liens religieux
migrants subsahariens, leur accordait une confrériques (Pian, 2009) séculaires qui les
assistance médicale et établissait des rapports lient au Maroc, sont souvent acceptés plus vite
sur la situation de violentes atteintes à leur que les autres nationalités, en tant qu’aides
intégrité physique. Cependant, les discours vendeurs dans la vente au détail de friperie,
moralisateurs de ces structures de soutien, avec une rémunération de 20 à 30 dirhams (1,8
rendent leur position ambiguë et complexe car à 2,7 euros) la journée. Un propriétaire de
ils n’hésitent pas, dès le premier contact, à hammam qui a séjourné en Europe, emploie des
rappeler aux migrants qu’ils peuvent retourner Maliens : deux d’entre eux travaillent
dans leurs pays, notamment en utilisant les directement auprès de la clientèle (frottage,
services de l’OIM. Les soutiens apportés aux massage) ; trois autres approvisionnent la
populations migrantes par Caritas ont
considérablement été revus à la baisse depuis
4. Pendant longtemps, les services de Western Union de Takadoum2008. Cette réduction de leurs interventions
acceptaient de payer les mandats de beaucoup de Noirs possédant lesauprès des populations subsahariennes est coordonnées de leurs virements, même si ces derniers étaient
justifiée par l’insuffisance de budget, mais la dépourvus de pièces d’identité. Les services Western Union étaient
plus intéressés à capter les devises utiles à son fonctionnement et à larumeur circulant dans les foyers impute ces
stabilité de la balance de paiement du Maroc. Et, aujourd’hui encore,
restrictions aux injonctions de l’Union la fréquence de ces retraits de mandats opérés par les Subsahariens
de Takadoum est un important apport pour cette agence.européenne, principal bailleur de fonds de
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Un ancrage discret : l’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale marocaine
chaufferie ; un est employé à la caisse. comme un Noir », renvoyant à l’image du Noir
Le propriétaire du hammam explique son choix héritée du temps de l’esclavage (Ennaji, 2007).
de Subsahariens par leur dévouement au travail, Comment passer sous silence les caméras de
leur sens de la discipline et leur honnêteté. contrôle qui exercent une pression sur les
Chacun de ses employés perçoit un salaire de travailleurs au point de les empêcher de s’étirer,
50 dirhams (4,5 euros) la journée. pour une ou deux minutes, sans être blâmés ou
Le quartier de Takadoum ne peut cependant même radiés ? Le salaire, identique pour tous
absorber à lui tout seul la demande de travail les ouvriers, est de 70 dirhams (6,3 euros) la
5des Subsahariens, et il faut prendre le risque journée, payé à quinzaine .
d’aller plus loin dans la ville. Pour les femmes, À moins de cent mètres, une autre usine
il est encore plus difficile de trouver un travail. fabrique des briques de terre et emploie des
Cette difficulté est accentuée chez les migrants subsahariens. Ici encore les conditions
anglophones, originaires du Nigeria pour la de travail sont très pénibles, au milieu de fours
plupart. La majorité d’entre elles, souvent qui dégagent une grande chaleur, tandis que les
mères d’enfants nés au Maroc, mendient pour ouvriers sortent les briques et les passent à
survivre. Les femmes francophones, souvent d’autres, alignés en chaîne, jusqu’à leur
sénégalaises, sont régulièrement recrutées rangement au sol sous le contrôle vigilant d’un
comme domestiques dans les quartiers aisés de contremaître. Le salaire est ici de 50 dirhams la
la ville. journée (4,5 euros).
Dans la zone industrielle proche de douar Dans la migration comme dans la mobilité,
Hajja, l’usine de fabrication de marbre recrute les Subsahariens, ont toujours « réinventé »
régulièrement des migrants subsahariens. Au symboliquement les espaces qu’ils fréquentent
cours d’un retour récent dans cette entreprise, et parcourent. Il en va ainsi au Maroc et les
nous avons remarqué que sur plus d’une lieux où se déroulent les « bourses du travail »
6soixantaine d’employés, cinq seulement sont souvent nommés « places Tchad » . Tôt le
aujourd’hui sont Marocains. Ils étaient près matin, les Subsahariens de douar Hajja s’y
d’une quarantaine en 2007. Expliquer cette rendent pour attendre les employeurs qui
évolution par le caractère corvéable à merci, peuvent être entrepreneurs, fonctionnaires ou
bon marché et docile de la main-d’œuvre, est un militaires. Des femmes vivant dans les quartiers
peu court ; d’autant que le Maroc vit un résidentiels voisins viennent y chercher une
moment d’extension du chômage. Le contre- main-d’œuvre domestique. Chaque employeur
maître de cette usine déclare que les a ses propres critères de recrutement mais, pour
Subsahariens sont ponctuels, travailleurs et la plupart d’entre eux, seuls les critères de
moins capricieux que la main-d’œuvre locale, corpulence et de gabarit prédominent. Ainsi, les
ce qui signale sans doute une évolution même plus «costauds » sont transportés dans des
du processus de travail qui serait sans doute à camionnettes vers des chantiers du bâtiment, de
l’origine de ces choix de main-d’œuvre. À ce jardinage, etc. Les salaires varient, selon les
jour, tous les postes de machinistes sont employeurs, entre 70 et 100 dirhams (de 6,3 à
occupés par des Subsahariens. Le travail 9 euros) la journée.
commence à sept heures trente le matin et dure Au fil du temps, l’émergence d’une
sans arrêt jusqu’à la pause de treize heures. multiplicité de commerces peut être lue comme
À quatorze heures, le travail reprend jusqu’à un signe de prospérité liée à la présence des
dix-huit heures. À dix-neuf heures, une équipe populations subsahariennes. Ainsi, des vendeurs
prend le relais jusqu’à six heures du matin. Les de légumes, des restaurateurs, des cabines
conditions de travail sont extrêmement pénibles téléphoniques, des «cyber-internet», des
pendant l’hiver. À certains endroits de l’usine, épiceries ont vu leurs chiffres d’affaires
l’eau glaciale arrive au niveau des genoux. Les s’accroître. Les migrants achètent cash,
côtés tranchants des surfaces de marbre qui ne
sont pas encore passées au polissage, blessent
5. Pendant notre terrain, l’un de nous a réussi à travailler dans cettesans cesse les ouvriers qui, en général,
usine de travail du marbre.
travaillent sans gants de protection. Certains 6. À Tamanrasset, la « bourse du travail » où les employeurs
contremaîtres, peu satisfaits de leurs algériens viennent chercher une main-d’œuvre négro-africaine est
appelée « place Tchad » par les migrants eux-mêmes.manœuvres déclarent : « Tu ne travailles pas
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contrairement aux autochtones habitués à la considérer de nouvelles grilles de lectures. Par
pratique du crédit. Les propriétaires immobiliers exemple, certaines frontières terrestres entre
offrent des locations à 500 dirhams, Afriques « blanche » et « noire », à l’instar de
(45,45 euros), 600 dirhams (54,54 euros) ou celles qui existent entre l’Algérie et le Mali,
700 dirhams (63,63 euros) qui n’ont rien à voir entre le Maroc et la Mauritanie, sont désormais
avec les prix fixés pour les Marocains. Lorsque réinvesties pour des retours temporaires dans
les migrants sont à plus de cinq pour une les pays d’origines. Plusieurs raisons justifient
chambre, le prix est de 100 dirhams (9 euros) ces retours : rendre visite à la famille ; renouer
par personne. Même certains propriétaires de des liens amoureux ; célébrer un mariage ;
maisons spéculent désormais avec des vendre les produits marocains rapportés ;
Marocains. Mohammed, propriétaire d’un grand consulter le marabout pour une bénédiction ;
cyber, à douar Hajja nous dit : mais aussi, avec les faibles économies
épargnées, monter une petite entreprise auLes Noirs dynamisent les petits commerces du
profit d’un membre de la famille. À la suite dequartier. Et cela est ressenti dans la restauration, le
ce séjour, très peu reviennent au Maroc parlogement, les cabines téléphoniques, le transport…
leur contribution est de 100 % surtout que leurs prix avion, la plupart reprenant la route terrestre au
sont plus élevés. départ du Mali, du Sénégal ou de la Guinée
Conakry pour une semaine ou dix jours deDans la journée, certains cybers à l’intérieur
trajet. Lorsqu’une question leur est posée sur lesde douar Hajja fonctionnent uniquement avec la
difficultés d’aller et retour dans l’illégalité, ils
clientèle subsaharienne. répondent que « l’expérience du premier
À l’issue de nos visites, foyer après foyer, voyage leur a fourni des connaissances et des
nous pouvons estimer entre 1 500 et 2 000 le astuces qui rendent aujourd’hui le trajet plus
nombre de migrants subsahariens vivant court que la première fois ».
aujourd’hui à douar Hajja. Même si ce quartier
Un exemple de ces allers et retours ests’est constitué en « quartier africain », sans
fourni par Fatimatou. Arrivée à douar Hajja ildoute du fait de son ancienneté, il est loin
y a cinq ans pour immigrer vers l’Europe, elled’avoir l’exclusivité de la résidence des
est parvenue à changer de nationalité :migrants subsahariens dans Rabat : d’abord,
ressortissante d’un pays de l’Afrique centrale,parce que leur présence s’étend aux périphéries
elle a réussi à prendre une nationalité d’Afriqueimmédiates de douar Hajja et irradie sur tout
de l’Ouest qui la dispense désormais deTakadoum ; ensuite, parce qu’une présence
demander un visa pour ses voyages au Maroc.stable et résidentielle est attestée désormais dans
En possession d’un passeport, elle a engagé latous les quartiers populaires de la métropole
procédure d’obtention d’une carte de séjour,(Océan, G5, Hay El-Fath et ancienne médina).
jouant de complicités avec les servicesSans tomber dans l’erreur souvent commise par
compétents dans l’établissement d’un documentles chercheurs qui tentent de donner des
de résidence. Sa carte de séjour en poche, elle aestimations très approximatives du nombre des
mis en place un commerce de denréesSubsahariens présents au Maroc, il nous semble
alimentaires venues d’Afrique noire (tuberculesplausible d’avancer que leur nombre atteint,
d’ignames, pâte d’arachide, poissons fumés,
voire dépasse, le solde des plus anciennes et
poissons salés, huile rouge, etc.) et des produitsvisibles communautés étrangères installées à
cosmétiques spécialisés (mèches et perruquesRabat. Sans doute, ce fait reste à étayer, mais
sénégalaises). Elle loue aujourd’hui une piècenous pouvons avancer que les Subsahariens
en bordure de route à Douar Hajja à 1 500forment désormais, autant que les Européens, un
dirhams (136,36 euros) le mois. Si sa clientèlegroupe important, sinon le plus important,
principale est subsaharienne, des Marocainsd’étrangers urbains dans les villes marocaines.
ayant résidé en Afrique noire et de passage dans
le quartier achètent ses produits. Ces mêmes
En voie d’intégration ? Marocains nostalgiques de l’Afrique
subsaharienne, se font des relais d’informations
Le passage progressif d’une situation de auprès de leurs compatriotes ayant ou non
transit provisoire et précaire à l’installation et à séjourné en Afrique noire et élargissent la
l’établissement, modifie les attitudes et oblige à clientèle de Fatimatou.
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Un ancrage discret : l’établissement des migrations subsahariennes dans la capitale marocaine
Du reste, Fatimatou n’est pas la seule permettent de n’être pas trop visibles. Leur
femme à exercer ce commerce d’alimentation à discrétion conditionne la tolérance de leur
douar Hajja. Dans les années passées, une présence. Ainsi, ils ne se promènent jamais en
Sénégalaise et une Ivoirienne parcouraient déjà groupe, ne se réunissent pas dans les cafés et
Takadoum en vendant, de foyer en foyer, des rasent les murs pour rentrer chez eux. Les
denrées venues de leur pays d’origine. Subsahariens sont devenus objets de méfiance,
de rejet, de préjugés en tout genre, et subissent
un racisme violent.
En état d’alerte
En effet, les populations migrantes et
autochtones marocaines ne partagent pas grand-Depuis 2003, le Maroc s’est doté d’une
chose, quand bien même leur coexistence se faitlégislation fortement répressive avec la loi
02au quotidien. Comment concevoir, par exemple,03-03 qui fait du séjour irrégulier sur le sol
que des personnes qui partagent un immeublenational un délit : elle a transformé l’émigrant
d’à peine deux étages, les mêmes escaliers, lesen situation irrégulière en un criminel
mêmes vérandas, et qui mettent à sécher leurssusceptible de troubler l’ordre public. Le pays
vêtements sur la même terrasse, vivent danss’est vite revêtu de l’habit de « supplétif de la
l’indifférence la plus totale ? Au lieu que cetterépression » européenne, sans prendre en
proximité les rapproche et crée des conditionscompte les droits fondamentaux des migrants
d’interculturalité, c’est tout le contraire qui sesubsahariens auxquels s’appliquent
principaleproduit même si une, deux ou trois années ontment cette loi. Devenu un élément de trouble à
été passées ensemble. Ceux que les populationsl’ordre public, l’étranger en situation irrégulière
marocaines désignent comme « nègres » (azzy)fait, depuis lors, l’objet de «chasses à
ou «Africains » sont parfaitement tenus àl’homme » permanentes. Ainsi, les populations
distance. Une barrière de mépris racial,de douar Hajja assistent, en milieu de journée, à
soigneusement élaborée, empêche la mixité dedes courses poursuites entre les forces de
groupes sociaux dans les ruelles intérieures dul’ordre et les migrants dénoncés. Lorsqu’un
quartier. C’est dans les plus banales despolicier arrête un Subsaharien, il juge inutile de
situations et des contacts urbains quelui demander de présenter sa pièce d’identité.
s’expriment le rejet ou le mépris, voire le déniLe délit de faciès le rend coupable de fait.
d’humanité. Prenons un exemple. La serveuseNeutralisé et pris par la taille du pantalon, le
marocaine d’un restaurant situé au carrefour de« délinquant » est exhibé aux yeux de tous, en
la rue principale voit un groupe de six Noirs ensituation humiliante, à un moment de grande
train de causer calmement en bordure de route.affluence dans le quartier. Les médias justifient
Elle s’étonne, interpelle d’autres femmes avecces « chasses à l’homme » en avançant le risque
lesquelles elle travaille, leur signale leque ces «clandestins » feraient courir par
« groupe » de Subsahariens qui discutent sansl’irrégularité même de leur situation – comme si
gêner personne. Les commentaires de ceselle n’était pas, d’abord et exclusivement, un
femmes laissent entendre que la présence desdanger pour eux-mêmes – invoquant parfois la
Noirs s’accroît dans leur quartier. Lorsque nousmenace d’« invasion épidémique » (VIH) que
7 demandons à ces Marocaines si beaucoup decette situation pourrait provoquer . Les
Noirs vivent dans le quartier, elles nousmessages de culpabilité diffusés à l’égard des
répondent que oui et nous montrent du doigt leSubsahariens en situation irrégulière ne tardent
petit groupe. Cette anecdote est révélatrice dupas à produire des effets sur la population
caractère très sensible de la « visibilité publiquelocale. Aussi des personnes zélées se
substituent-elles aux policiers en demandant
aux migrants de leur présenter leurs papiers.
7. En 2005, un hebdomadaire local, en évoquant en arabe les
Subsahariens, déclare : « Le criquet noir venant de la jungleLorsque l’État affirme sa volonté de
africaine, par les frontières algériennes, aux villes du Maroc,maintenir le contrôle du territoire sur lequel
considérées comme un pont vers l’Europe, aggrave la situation dans
s’exprime sa souveraineté, les « indésirables » ces villes, et menace d’une catastrophe si les autorités
n’interviennent pas, en coordination avec les ambassades africainesaccusés d’occupation illégale de l’espace public
présentes au Maroc, pour mettre fin à cette invasion grandissante etsont obligés de construire des modes de dangereuse avec tout ce qu’elle comporte comme crispation sociale
circulation, dans leur propre quartier, qui leur et drames humains ». Ashamal (Le Nord), 6 septembre 2005.
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