Mon destin
278 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Mon destin

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
278 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

L'auteur de ce livre, ancien Capitaine de l'Armée royale Lao, qui a servi son pays d'origine jusqu'à la chute du régime royaliste, raconte son parcours, sa déportation dans un camp de travaux forcés dans son pays, son implication dans la résistance armée puis sa carrière militaire en France. En effet, réfugié en France, il s'est engagé dans la Légion Etrangère, pour intégrer, six ans après, l'Armée régulière française.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 440
EAN13 9782336256825
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296125452
EAN : 9782296125452
Mon destin

Singto Na Champassak
Je dédie ces écrits à la mémoire de
Ma mère, décédée après une longue maladie, et dont je n’ai pas pu malheureusement m’occuper comme je l’aurais voulu, ni assister à ses funérailles
Aux Officiers de l’Armée royale Lao, morts dans des camps de détentions, ou tombés dans des embuscades au cours de leurs évasions
Aux combattants de la Résistance armée Lao, morts pour la liberté, aux infirmes et aux rescapés.
Je remercie
Le frère du Lieutenant BOUAKHEO
Les deux guides passeurs
La population de la Province d’Attopeu, pour sa générosité
La Saint-cyrienne
Mes camarades de la Promotion de Saint-Cyr Lieutenant-Colonel BRUNET de SAIRIGNE (1967-1969), en particulier le Général Bernard VIALATTE
La France, mon pays adoptif, qui m’a accueilli et pour qui j’ai beaucoup de reconnaissance et de gratitude
En souvenir et en mémoire de mes compagnons de route.
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Dedicace Je remercie Introduction 1. Retour au pays 2. Prise de fonction 3. Soulèvement populaire dans le Sud du pays 4. Séminaire à l’école pédagogique (Kilomètre 3 de la ville de Paksé) 5. Le Camp de détention dans la province d’Attopeu. 6. Préparation de l’évasion 7. Le jour J 8. Contact avec la résistance armée Le village de Bane Houay Na 9. La frontière Thaïlandaise 10. Le camp de réfugiés à Oubon (Thaïlande) 11. Embarquement pour la France Carte et Photos Chronologie des événements laotiens Notes
Introduction
Alfred de Vigny écrivait dans Servitudes et grandeurs militaires : « La parole, trop souvent, n’est qu’un mot pour l’homme de haute politique. Elle devient un fait terrible pour l’homme d’armes. Ce que l’un dit légèrement et avec perfidie, l’autre l’écrit sur la poussière avec son sang ». Et l’on disait aussi : « Avec l’âge, l’homme acquiert de la sagesse et apprend à faire la part des choses ».

Après mes études en Faculté et après mon stage à Saint-Cyr, la prestigieuse École de l’Armée de Terre française, j’ai voulu faire sortir mon pays de l’engrenage, dû à une guerre fratricide, l’aider et le soutenir, afin qu’il retrouve la paix et la tranquillité. J’ai voulu aussi aider à sa reconstruction et à son développement, en utilisant mes idées, mes connaissances et mon savoir-faire.

Mon désir n’a pas été exaucé, en raison de la politique de finasserie d’un homme d’État malhonnête, ne pensant qu’à mettre en sécurité son clan et sa famille.

En 1975, lors du soulèvement populaire, je suis resté l’arme au pied, respectant les ordres de mes supérieurs. J’ai exécuté bêtement leurs consignes et leurs ordres. Puis, j’ai été envoyé au Camp appelé le camp du Séminaire. J’y suis resté quatre années, dans des conditions de détention atroces, au péril de ma vie.

C’est après une longue réflexion que je me suis rendu compte que j’avais pris le mauvais chemin. J’ai compris alors le degré de trahison de mes supérieurs et des hommes politiques de mon pays. Malgré l’amour sincère que je porte au Laos, à ma chère patrie, je ne pouvais plus supporter ce régime barbare et mensonger. J’ai alors décidé de m’évader.

Le contenu de ce livre correspond à une réalité rencontrée quotidiennement lorsque j’étais détenu. Ce n’est pas une vengeance, malgré les atrocités du régime des prisonniers. J’ai quitté mon pays avec beaucoup de regrets dans l’âme, pour recouvrer ma liberté, en abandonnant mes compatriotes toujours sous le joug du marxisme-léninisme. Ai-je été lâche ? Peut-être. Dans tous les cas, je laisse aux lecteurs le soin de me juger.

Je tiens quand même à féliciter dans ce livre les intellectuels qui sont restés dans le pays et ont supporté stoïquement les mauvais traitements et la barbarie du régime durant la période fatidique, soit par convictions personnelles, soit par patriotisme.

Je regrette de ne pas avoir eu la chance de servir et de participer vraiment au développement de mon pays d’origine, que j’ai tant aimé et adoré. C’est la terre de mes ancêtres où mes parents sont enterrés - mon cordon ombilical. Je prie Bouddha qu’il veille sur le sort de mon pays. Et malgré tout je lui souhaite d’être Lao et prospère.
1. Retour au pays

- Fin du stage militaire en France
J’ai terminé mon stage à l’École d’application de l’Infanterie le 10 juillet 1970. L’attaché militaire auprès de l’Ambassade du Laos à Paris m’a convoqué pour organiser mon retour au pays. J’ai pris le train de nuit Montpellier - Paris et suis resté quelques jours dans la capitale.

Le 15 juillet 1970, je quitte définitivement la France pour retourner au Laos, via Bangkok. Mes amis Français et Laotiens, que j’ai côtoyés sur les bancs de la Faculté et des Écoles militaires, m’accompagnent à l’aéroport d’Orly. Après avoir bu quelques verres d’adieu, je me suis dirigé vers la salle d’attente avec le cœur serré. Je ne sais pas quand j’aurais encore l’occasion de revenir en France et de les revoir.

A 15 heures, le Bœing 707 de la compagnie Air France, pour la ligne Paris – Bangkok, décolle. Il survole cette capitale que j’ai beaucoup aimée. Le paysage et la beauté de la ville que j’aperçois à travers le hublot de l’appareil me rappellent les souvenirs que j’ai eus pendant mon séjour. Ils disparaissent en quelques instants dans le brouillard. Il ne me reste dans la tête que les enseignements et la culture occidentale, qui seront plus tard un élément précieux pour participer à la reconstruction de mon pays.

Mes pensées s’orientent ensuite vers la mission que l’état-major des forces armées laotiennes m’a confiée en tant que jeune Lieutenant, sortant tout juste de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, et n’ayant pas encore l’expérience du terrain. Je commence à réfléchir sérieusement à la situation militaire, économique, politique et sociale de mon pays. Je suis aidé en cela par la lecture des journaux que j’ai à ma disposition.

- L’arrivée à Bangkok
Le 16 juillet, à 14 heures, le Bœing 707 où je me trouve survole l’aéroport de Done-Muoang à Bangkok, la capitale thaïlandaise. Le paysage que je vois à travers le hublot me rappelle des souvenirs d’enfance. Je vois une vaste étendue de rizières immergées dans l’eau et quelques arbustes sur les digues. Une baraque de fortune construite sur pilotis avec des bambous couverts de paille se dresse au milieu d’une diguette. Le cultivateur l’utilise comme abri pendant la période de repiquage. Une légère fumée sort de cette baraque et se propage doucement dans le ciel.
Je pense à mes parents, lorsque j’étais avec eux dans mon village natal de Champassak. Nous vivions ensemble pendant cette saison dans notre plantation. Sous la pluie battante, mon père labourait la terre avec une vieille charrue tirée par un buffle. J’étais torse nu, avec un panier attaché à la hanche, derrière lui, et je ramassais les crabes, les têtards et les rainettes qui émergeaient du sillon tracé par mon père. Le travail était dur et pénible, mais nous étions heureux sur notre terre. Ma mère restait à la maison, près du feu, et préparait la cuisine pour un copieux petit déjeuner.

Soudain, un bruit assourdissant dû au choc des roues de l’avion sur le sol. L’arrivée sur la piste d’atterrissage me réveille en sursaut. Dans la carlingue, il y a une petite bousculade et quelques rires parmi les passagers. Nous sommes à l’aéroport international de Bangkok, en Thaïlande. Après avoir récupéré ma valise, je me dirige vers la salle d’attente, en attendant impatiemment le prochain embarquement pour le Laos.

- L’arrivée à Vientiane
A 15 heures, je monte dans le Dakota. C’est un vieil appareil de l’armée de l’air américaine, utilisé pour transporter du matériel et du personnel pendant la seconde guerre mondiale, que la société Royal Air Lao a aménagé pour transporter des passagers. Sur la carlingue se trouve l’emblème de notre pays. Nous sommes accueillis par une belle et charmante hôtesse de l’air laotienne. Elle porte une longue jupe, tissée à la main avec des fils d’or très fins, une belle écharpe le long de son corps.

Elle nous sourit quand nous pénétrons dans l’appareil. Elle ressemble physiquement à une jeune fille de la bourgeoisie de Paksé, dont je suis tombé amoureux lorsque j’étais collégien en 1961. Je n’ai jamais oublié son visage, son corps, sa taille, sa discrétion et sa douceur. Depuis que j’ai quitté la ville pour poursuivre des études supérieures, je n’ai pas eu de ses nouvelles. En pensant à mes souvenirs d’adolescent, mon cœur bat la chamade.

L’appareil n’est pas très confortable. Il est bruyant et nerveux, mais le service à bord est excellent. Le Dakota transporte une trentaine de personnes. La plupart des passagers sont des hommes d’affaires et des fonctionnaires de l’ambassade qui rentrent au pays. Après une heure de vol, le Dakota traverse le Mékong, survole Vientiane et vient se poser sur l’aérodrome de Wat-Tay.

L’hôtesse de l’air nous annonce notre arrivée dans la capitale, et nous informe que la température extérieure est de 35°. Elle s’approche de la porte de l’appareil et l’ouvre. Nous commençons à descendre et nous nous dirigeons vers le bureau de la Police de l’air pour accomplir les formalités administratives, puis nous récupérons nos bagages.

Dans le hall central de l’aéroport, nos proches et nos amis nous attendent impatiemment. Certains agitent leur mouchoir, d’autres lèvent les bras pour nous faire signe. Je regarde à gauche et à droite pour chercher une personne de connaissance. Au bout d’un moment, j’entends une dame qui m’interpelle. Je tourne la tête dans cette direction et je vois ma mère. Elle parait âgée, maigre et légèrement courbée, alors qu’elle ne l’était pas auparavant. Elle est accompagnée de ma tante et de ma cousine. Je me dirige vers elle et je l’embrasse fortement. Je vois des larmes couler de ses yeux.

Je ne savais pas qu’elle avait pensé à moi. Ce que je peux dire, c’est qu’elle m’aimait beaucoup, parce que je suis l’aîné de la famille. Je l’avais aidée quotidiennement dans les travaux du ménage, du commerce et de la plantation lorsque j’habitais sous son toit. Notre famille n’est pas riche mais modeste, grâce à la rigueur de mes parents et de leur ardeur au travail.

A noter que mes frères et sœurs vivent convenablement. Ma mère travaillait dur toute la journée, passait des heures et des heures dans la cuisine, à préparer les repas, à laver la vaisselle et le linge. Nous étions à une époque où la cuisine était chauffée au bois et au charbon. Il fallait aussi aller chercher l’eau dans le Mékong.

- L’arrivée à la maison
Je reste une semaine à Vientiane chez ma tante, veuve d’un ancien Ministre de l’Éducation nationale, et premier Laotien licencié ès lettres de la Sorbonne. Pendant mon séjour dans la capitale, je vais rendre visite à mes amis. Je me présente également à l’État-major des forces armées royales Lao (Division instruction) afin de prendre mon ordre de mission et ma permission.

Enfin je pars pour Champassak, avec un avion de la Royale Air Lao, la ligne intérieure du pays, Vientiane - Paksé. Le vol est direct et sans escale. Le voyage dure environ trois heures. L’appareil est le même que celui que j’ai pris à Bangkok, mais le pilote est Laotien. Il avait servi dans la Royale Air Force, et a été formé à Marrakech en 1955 avant le départ des troupes françaises stationnées en Indochine.

Le jour de notre voyage, il pleut à torrent. Le ciel est noir et obscur, l’appareil ne cesse de tanguer au moment où il entre dans la masse des nuages. Ma mère, qui n’a pas l’habitude de prendre l’avion, prie afin que le temps s’éclaircisse. A midi, nous arrivons enfin à Paksé. Nous sommes accueillis par ma jeune tante dont le mari est le Gouverneur de la Province, le chao khouèng. Nous déjeunons avec eux dans leur résidence. Une maison de style colonial, construite au début du siècle par le gouvernement français pour loger le Résident général. A l’issue du repas, son chauffeur nous accompagne à la gare routière, afin de prendre le car, autrement dit un camion cargo aménagé pour le transport des passagers. Et nous rentrons à Champassak.

Ma mère connaissait le propriétaire de cet autobus, parce qu’il venait souvent acheter des produits dans son épicerie. Le conducteur nous conduit avec soin et nous offre une place dans la cabine, à côté de lui, tandis que les autres passagers sont entassés derrière nous, mélangés pêle-mêle avec les marchandises et les cages de volailles. Le bus avance sur la route coloniale n°13 et s’arrête à chaque village, afin de permettre aux passagers de monter, de descendre et de décharger leurs marchandises.

Le voyage est long et dure plus deux heures, pour une distance de cinquante kilomètres à vol d’oiseau. C’est fatiguant, mais nous n’avons pas le choix car il n’y a pas d’autres moyens de transport. Il faut juste s’armer de patience. A 16 heures, nous arrivons à Bane Mouang, le village natal de Son Excellence Thao 1 Katay 2 . Bane 3 Mouang est le district de la ville de Paksé, situé sur la rive droite du Mékong, à l’opposé de la ville de Champassak.

Nous prenons la grande barque amarrée au bord du fleuve pour traverser le Mékong. Lorsqu’elle passe Done Phakam, un îlot au milieu du fleuve, j’aperçois la plantation de mon père. J’y venais fréquemment planter des arbres fruitiers lorsque j’étais enfant. Sur les berges du fleuve, je vois les villageois assis paisiblement dans leurs huttes, autour du feu de bois qui brûle plus ou moins, et dont la fumée se propage aux alentours. Leur savoir-faire leur permet d’éloigner les moustiques et les insectes nuisibles de leurs lieux de repos.

La barque accoste, l’aide mécanicien se précipite sur les planches de bois qui, assemblées, constituent une sorte de pont amovible, et les installe entre la barque et la berge, permettant ainsi au bus de descendre de la barque.

Puis l’autobus quitte la berge et se dirige vers le centre ville, en passant par Ho Paphine, où se trouve l’autel des souverains protecteurs de la ville. J’incline légèrement ma tête et je joins en même temps mes deux mains, en guise de respect, au moment où je rentre dans cette ville. Le bus continue sa route, passe devant la résidence de mon grand-père maternel Chao Rasdanay, et s’arrête 500 mètres plus loin.
Nous sommes enfin arrivés chez nous. Je retrouve mon père et ma grand-mère paternelle, mes frères et mes sœurs. Malgré leur âge, ils sont toujours en bonne santé. Ma grand-mère est joyeuse et enchantée de me voir. Je me mets à genoux et me prosterne devant elle. Je suis particulièrement heureux de la voir toujours en pleine forme. J’avais perdu ma grand-mère maternelle lorsque j’étais en France. Elle est morte d’une longue maladie, malgré les soins intensifs du médecin spécialiste.

- La retraite au monastère
La Division du Personnel des Forces armées royales Lao m’a accordé 45 jours de permission. À l’issue, je dois me présenter à l’académie militaire pour recevoir d’autres instructions. Mais ma mère a toujours souhaité que je devienne bonze, que je consacre mon temps à apprendre et à pratiquer les enseignements de Bouddha, prier et méditer dans le monastère en me privant de tous loisirs. Elle croit, comme tous les bouddhistes pratiquants, que lorsqu’elle mourra, si un de ses enfants est bonze, son âme ira au Nirvana.

Une cérémonie de retraite est organisée dans la résidence de mon grand-père maternel, une maison de style colonial construite en 1923, au milieu d’un vaste terrain de trois hectares, avec un lac de lotus fleurissant pendant la saison des pluies. Je me suis donc habillé en toge jaune safran, le crâne rasé et les pieds nus.

Pendant un mois, j’ai passé mon temps à me recueillir dans la pratique du Dhamma, au monastère Wat-That 4 sous la direction d’un vieux moine, respectable mais autoritaire, compréhensif mais sévère. Dans le monastère Chao Soysisamouth, fut élevé le That « stûpa » du saint moine Phakou Phonsamek. Celui de Chao Soysisamouth se trouvait sur la berge du Mékong à 500 mètres, et menaçait de s’effondrer. Il y fut transporté en 1961 à côté de son saint protecteur.

Le soir du troisième mois de la lune montante, les habitants de la ville viennent commémorer le jour de la mort du saint moine en posant des fleurs, des baguettes d’encens et des bougies allumées au pied de son stûpa. Dans ce « Wat » (Pagode) repose également la dépouille de mon grand-père et de mon arrière-grand-mère, du côté de mon père. Ma vie quotidienne dans le monastère est monotone : prière, méditation, et la quête matinale de la nourriture auprès des fidèles du village, selon la coutume. Dans la journée je consacre mon séjour à me documenter dans la bibliothèque. Je fais des recherches sur la médecine ancestrale que les bonzes pratiquaient auprès des malades. Cette recherche s’est avérée très utile, lorsque je me suis trouvé dans les camps de travaux forcés dits de rééducation sous le régime communiste laotien, dans la province d’Attopeu.
2. Prise de fonction

- A l’Académie militaire de Vientiane
Ma permission se termine le 1 er décembre 1970. Je monte à Vientiane et me présente au Général, Directeur de l’Académie royale militaire, au camp de Chinaimo. Le Général me confie le commandement d’une Section d’Élèves Officiers d’active de la 24 ème Promotion. Puis après à peine quatre mois, mon chef hiérarchique me désigne pour commander la 5 ème Promotion d’Élèves officiers d’administration. Je suis content d’avoir l’honneur d’être appelé à servir dans cette institution prestigieuse, malgré le peu de moyens qui me sont consentis. Mais je suis fier de servir mon pays, fier de former des hommes qui seront un jour capables de défendre notre territoire et notre liberté contre des envahisseurs.

Pendant les deux années passées avec mes stagiaires, j’ai eu l’occasion de connaître les paysans et les chefs des villages de Tha Deua, Bane Home, Salakham, Km 27 et Phou 5 Khaokhouay. J’ai noué avec eux des liens amicaux à l’occasion des exercices pratiques sur le terrain. Mes élèves ont dans l’ensemble un bon niveau scolaire. Pourtant, ils ont été sélectionnés parmi les lycéens ayant échoué au baccalauréat.

Nos instructeurs sont Laotiens, formés à Saint-Cyr ou dans des Écoles d’armes en France et aux États-Unis. Il y a également quelques Officiers français, chargés des cours de langue et de mathématiques. Nous travaillons ensemble dans une bonne ambiance de camaraderie, tout en échangeant nos savoirs. L’Académie militaire a beaucoup de succès parmi les adolescents vientianais, toutes classes confondues. Parmi nos élèves, il y a le fils d’un Général commandant en chef, et des fils de Ministres, de fonctionnaires, d’Officiers, de Sous-officiers, de commerçants et de paysans. Ils s’entendent tous à merveille.

Nous faisons souvent des sorties pendant les fêtes nationales, pour commémorer les journées d’anniversaire de l’Indépendance, de la création de l’Armée nationale, du That louang 6 . Lors des catastrophes naturelles survenues pendant la saison des pluies, nous participons également aux secours, en apportant de l’aide aux populations sinistrées. Nous assurons la sécurité dans la capitale, nous assurons également la garde d’honneur au Palais royal lors des grandes réceptions organisées par Sa Majesté le Roi, ainsi qu’à l’issue des grandes fêtes religieuses. Nos actions sont rapportées dans les pages des journaux du pays.
La scolarité prend fin en mars 1972. Les élèves sont nommés au grade d’Aspirant par Ordonnance royale. La cérémonie grandiose de la remise des galons est présidée par Sa Majesté le Roi, à l’aérodrome du camp. Elle est émouvante, aussi bien pour les élèves que pour leur famille. Le major de la Promotion reçoit une carabine M1, présent de sa Majesté, ainsi qu’une bourse offerte par le ministère de la coopération française, pour effectuer un stage à l’École d’application d’Infanterie de Montpellier.

Les jeunes Lieutenants sont ensuite répartis dans les diverses Régions militaires. Ils sont affectés dans des Bataillons, dont certains ont la chance d’aller au combat à l’issue. Personnellement, je suis affecté au bureau des études de l’Académie, comme instructeur volant, en attendant d’être muté ailleurs. Je donne entre-temps des cours de formation générale aux Capitaines et aux Lieutenants qui ont gagné leurs galons au feu, et ne sont pas titulaires du brevet de Chef de Section. Le contact que j’ai avec eux me permet de mieux comprendre la réalité des choses se déroulant sur le terrain.

Ils ont mon âge et sont sympathiques, ouverts et courageux. Ils ont aussi de l’expérience et des connaissances parfaites dans l’exercice de leurs fonctions. L’instruction à l’Académie n’est que complémentaire. La plupart ont servi dans les Bataillons des Forces spéciales (S.G.U.: Special Unit Guérilla) soutenus et financés directement par les Américains. Ils ont participé aux batailles de Nam Bak, de Samsone (au Nord du pays), ainsi qu’à celle de Lam son 719 7 .

Au mois d’août de l’année suivante, j’ai l’occasion d’assister à une tentative de coup d’Etat monté par l’extrême droite. L’état-major de la 5 ème Région militaire du camp Chinaimo, où s’était installée l’Académie royale militaire, est bombardé par un appareil T 28 vers sept heures du matin. Les coups de feu crépitent un peu partout. La radio nationale annonce un coup d’Etat et la prise du pouvoir par Thao Ma. C’est un Officier de l’Armée de l’Air, formé à Marrakech dans les années cinquante, ancien Général d’aviation, qui s’était réfugié en Thaïlande en 1966. Il aurait été acheté par l’extrême droite pour monter cette opération, afin de changer le gouvernement en place jugé inactif et procommuniste.

- A la Compagnie de Bane Hineheup
Le 21 septembre de la même année, je me porte volontaire pour commander une Compagnie mixte, dans un secteur isolé. Avec l’accord du directeur de l’École et du commandant de la Région, je me fais héliporter par un H 34 (« une banane ») de l’Armée de l’Air à Bane Hineheup, à une centaine de kilomètres au Nord de Vientiane. L’hélicoptère me pose auprès du poste de commandement, situé sur une petite colline non loin de la rivière, où la végétation est plus ou moins clairsemée, et à peine à 500 mètres de la RN 13.

Après le passage de consignes, mon prédécesseur le Lieutenant Okinh embarque dans l’appareil. Je suis tout seul, au milieu de soldats à l’allure de forcenés. Certains ont gardé les cheveux longs et la barbe. Leur corps est tatoué et ils ont l’air malveillants. Le Lieutenant Okinh est un ancien de Saint-Cyr, Promotion du Lieutenant-Colonel DRIANT (1965 – 1967). Nous nous connaissons bien. Lorsque les événements ont bouleversé le pays, il s’est réfugié en France et a organisé une lutte armée active de 1975 à 1990 contre le régime communiste. Mais son mouvement a disparu par manque de moyens et de soutiens de la part du monde libre.

Bane Hineheup est un village d’une trentaine de maisons. La plupart sont sur pilotis avec le toit couvert de paille. Les façades sont faites de roseaux tressés. La population dans ce village est divisée en deux catégories. La première catégorie comprend des gens originaires du village, agriculteurs, petits commerçants, ou exerçant divers métiers non conformes à la loi du pays. Ils font le commerce de marchandises interdites et de produits stupéfiants (opium et khanxa ou chanvre indien). Ils ouvrent des casinos clandestins, coupent du bois sans autorisation, en prétextant être les hommes de confiance des Généraux.

La deuxième catégorie comprend des gens provenant des zones de combat, ou des zones occupées par les forces communistes lao-viêt, de la région de Phon savan, Mouang mok, Long chèng et Phou khoun. Ils se sont installés dans des cabanes, à quelques kilomètres, sur les berges de la rivière. Ils ont des conditions de vie déplorables, par manque de matériel et de riz. Ils pratiquent la culture sur brûlis, en plantant du riz, de l’igname, du manioc et du maïs, afin d’améliorer leurs besoins alimentaires. Les enfants ne vont pas à l’école et aident leurs parents dans les travaux quotidiens et champêtres. L’aide accordée par le gouvernement par l’intermédiaire de la Division sociale (ustensiles de cuisine, vêtements, couvertures et riz) est insuffisante.

Ma Compagnie est implantée sur une petite colline, au bord de la route nationale n° 13, à 300 mètres du pont Belley qui enjambe la rivière Nam Lik, et à deux kilomètres du village. Le site offre une vue imprenable sur le paysage et la rivière. C’est une Compagnie légère, composée de 90 hommes, dont la moitié sont mariés et pères de famille. Elle possède en dotation trois fusils mitrailleurs, trois M 79 (fusil lance-grenades de fabrication américaine), un poste radio 25, cinq caisses de grenades à main, des mines M 18, des fusils M 16 et trois unités de feu par personne, de quoi tenir au moins 24 heures en cas d’attaque.
Nous sommes à une centaine de kilomètres de Sala Phoukhoune, dernier bastion situé au carrefour des routes n° 13 et n° 7 menant, au Nord à Louangprabang et au Nord-Est à Xienkhouang, la frontière Nord-vietnamienne. Ma mission consiste à protéger le pont sur le confluent de Nam Lik, à surveiller la route, à recueillir des renseignements sur les éléments avancés de l’ennemi, et à contrôler les marchandises et les passagers dans les véhicules circulant dans mon secteur.

L’ambiance au sein de la Compagnie n’est hélas pas saine. Les soldats restent sur place, mais sont relevés tous les six mois. Ils couchent dans des tranchées aménagées et recouvertes de toile de tente. La solde mensuelle est payée irrégulièrement. La nourriture est insuffisante. Le ravitaillement des denrées et du courrier se fait une fois par mois en hélicoptère. Il n’y a pas de loisirs. Les soldats inexpérimentés ou psychologiquement faibles sont déboussolés. Ils consomment du khanxa et jouent entre eux aux cartes, après le service, pour gagner un peu d’argent.

Mais ces pratiques et les mauvaises habitudes prises sont contraires à la réglementation et à mes idées. Je les préviens gentiment des dangers liés à leurs vices. Malheureusement, certains n’écoutent pas et continuent comme avant. Je décide alors de mettre en action le plan que j’ai conçu. Je désigne l’un des meneurs fautifs et ordonne à l’Adjudant de Compagnie de l’attacher au mât des couleurs. Au rapport du matin, je lui demande de tendre les bras, afin que je pose deux bouteilles sur la paume de sa main. Puis je prends ma carabine M1 et m’amuse en tirant tranquillement sur les bouteilles. A la tombée de la nuit, je l’emmène à 500 mètres du poste et je l’attache à un tronc d’arbre. Il va y rester pendant quatre nuits. Je veux montrer par là ma férocité et ma détermination à l’égard des indisciplinés.

J’avoue que mon approche paraît inhumaine et barbare. Mais je ne tolère pas les voyous et les récidivistes. Malgré tout, je les aime bien et je veux qu’ils soient corrects, deviennent de bons soldats et de bons pères de famille. Je dors mal la nuit, de peur d’une revanche. Je garde mon pistolet automatique chargé à portée de main. Je me réveille au moindre bruit, malgré la présence de mon ordonnance à mes côtés.

D’après les informations recueillies, l’opinion des villageois est assez partagée. Car il existe au village des espions, des escrocs et des trafiquants. Notre présence dans le secteur n’est pas souhaitable. Certains cherchent tout le temps à nous provoquer. Un jour, je décide de monter une opération, après leur refus de me vendre de la volaille et des cochons pour nourrir les soldats. J’envoie une patrouille dans le village avec des boules de riz mélangées avec de la dynamite pour rendre malade leurs basses cours. Deux jours après, la même équipe descend au village, et propage auprès des habitants la nouvelle qu’il y a une grippe aviaire dans le secteur. Évidemment, les villageois prennent peur et nous demandent de les débarrasser des volailles. La patrouille peut ainsi ramener les poules et les cochons soi-disant empoisonnés, sans que cela nous coûte un centime. Cette action, juste réponse à l’hostilité des habitants, nous permet de nourrir la Compagnie pendant une semaine. Et en plus, j’économise l’achat de huit jours de nourriture.

Pour modifier en mieux notre condition de vie, je réorganise l’emploi du temps de ma Compagnie dans la journée, afin de permettre à mes hommes de se reprendre. Une Section va contrôler les véhicules et les passagers au pont. Une autre va chercher de la nourriture dans le secteur, pour améliorer l’ordinaire. Elle va aussi couper des bambous pour faire des paniers et des boites à riz. Les produits artisanaux ainsi réalisés (pendant les temps de repos) seront envoyés aux familles, afin qu’elles puissent les vendre au marché et arrondir leurs fins de mois.

J’ai bien sûr gardé une Section en permanence au P.C, pour faire de l’instruction militaire, mais aussi les corvées et les servitudes habituelles dans toute armée en campagne. Je trouve que la situation de mes hommes s’améliore nettement, car ils ont l’air content et heureux. Tout le monde a de quoi s’occuper pendant la journée. Les jeux, les vices et la drogue ont disparu également. La Compagnie est devenue une belle Compagnie.

Je suis resté à Bane Hineheup pendant deux mois et demi. Et puis, l’état-major de l’Académie Royale militaire m’envoie une convocation pour revenir à la Base. Je suis désigné par le commandement pour effectuer le stage des Capitaines et la formation d’état-major à Montpellier. Je suis tellement heureux d’apprendre ces bonnes nouvelles et de revenir encore en France où j’ai tant d’amis, une France que j’ai beaucoup aimée.

Quelques heures avant l’embarquement sur le H 34, je demande à l’Adjudant de Compagnie de me présenter le puni pour lui expliquer pourquoi il a été sanctionné. Je lui dis calmement que je souhaite qu’il devienne un honnête homme, capable d’élever ses enfants et sa famille avec dignité.

Ce fut ma première expérience de vie dans un corps de troupe. Elle m’a permis de comprendre les difficultés de l’exercice de cette fonction, de toucher du doigt les dures conditions de vie de mes subordonnés, ainsi que la pauvreté de nos compatriotes, et l’insécurité dans laquelle ils vivent. Je les ai quittés le cœur serré et avec beaucoup de regrets.

- Stagiaire à l’E.A.I. de MONTPELLIER
Je me repose une semaine à Vientiane. Je prépare entre-temps mon départ, je contacte l’Officier de liaison auprès de la Mission Militaire Française, pour avoir des renseignements complémentaires concernant mon stage. Le 30 janvier 1974, je prends l’avion de la Compagnie Royale Air Lao pour Bangkok, puis le Bœing 747 pour la France.

J’arrive à l’aéroport d’Orly à sept heures du matin le lendemain, avec une température de moins huit degrés. J’ai remis mon vieil imperméable vert olive, souvenir de mon passage à la prestigieuse école de Coëtquidan. Je me dirige vers la sortie pour effectuer les formalités administratives et récupérer mes bagages. Je prends ensuite le car de la Compagnie Air France pour rentrer à Paris, puis le métro, et enfin le train à la gare Montparnasse pour rejoindre Montpellier, sans avoir averti personne à l’ambassade du Laos.

Je passe la nuit chez un ami Laotien, étudiant à la Faculté des Sciences. Le lendemain matin à 8h00, je me présente au poste de sécurité de l’E.A.I. (École d’application de l’Infanterie). L’Officier de permanence me reçoit aimablement et m’accompagne au bureau d’accueil du G.P.O (Groupement de perfectionnement des Officiers). Je suis logé dans le bâtiment des Officiers, et je partage les commodités avec le Capitaine Beethoven, de la République du Dahomey, Saint-cyrien de la Promotion du Serment de 14. Il a l’air timide, discret, mais sympathique et sincère, une fois sa confiance donnée.

Mon stage dure près de six mois et demi. Nous sommes une centaine dans notre Promotion, dont une vingtaine d’officiers étrangers. Le week-end, j’aime sortir en ville et boire quelques verres au bistrot de l’esplanade. Je passe ensuite au foyer des étudiants lao, situé 4, rue Saint-Louis, pour voir mes amis et préparer des plats typiques du Laos. Certains sont mes amis d’enfance, ou des camarades du lycée de Vientiane. Ils logent dans un appartement propriété de l’État. La ville de Montpellier n’a pas de secret pour moi (les bars, les restaurants, les boîtes de nuit etc.). J’y ai déjà vécu un an en 1970, à l’issue de ma formation à l’École Spéciale Militaire de St-Cyr.

Mon stage se termine le 20 juillet. Le 10 septembre 1974, je prends le train pour Paris. Dans la matinée, je me présente à la caserne de Neuilly-sur-Seine pour prendre mon billet d’avion, puis je me rends à l’Ambassade royale du Laos, pour saluer l’Attaché militaire. Le Colonel, chef de la Mission, m’informe sommairement de la situation alarmante du pays. Vientiane, la capitale administrative, est menacée. Le Congrès des États-Unis a décidé de mettre fin à l’engagement des forces en Indochine. Notre avenir devient donc incertain.
Notre gouvernement vient de signer les protocoles annexes, avec le Front patriotique, concernant les dispositions pratiques de la constitution du gouvernement provisoire de l’union nationale, après les accords signés à Paris le 21 février 1973, pour mettre fin au conflit. Dans quelques mois, il y aura des élections législatives, afin de former un nouveau gouvernement d’union nationale. Le taux de change de la monnaie nationale a chuté jusqu’à 1.400 kips pour un dollar US. Les conditions de vie sont de plus en plus difficiles dans les grandes villes. Malgré tout, nos compatriotes vivent calmement.

Après avoir pris ces informations auprès du Colonel et l’avoir salué, je me rends chez un ami, étudiant à la cité universitaire de la porte d’Orléans (maison indochinoise) pour me reposer et préparer mon retour. Le lendemain, j’embarque à bord d’un Bœing 747 de la compagnie Air France à destination de Bangkok, puis d’un appareil de la Royale Air Laos à destination de Vientiane.

- Affectation à la Subdivision militaire de Champassak
Le commandement m’avait accordé trois semaines de repos, à l’issue desquelles je me présente à la Division Instruction des Forces Armées. Le chef du Bureau m’informe que je suis affecté au Sud, dans la 4 ème Région militaire, et que le Général Phasouk, le chef d’état-major des Armées, ancien commandant de cette région, veut me voir personnellement.

Je me présente donc au Général, dans son bureau du camp militaire de Phon kèng, afin de recevoir ses instructions. Il m’informe de la situation et me confie le Bataillon des Volontaires n° 48 (B.V 48), avec pour mission de rétablir l’ordre public. Ce Bataillon est composé de 350 militaires environ. Le poste de commandement (PC) est implanté à Done Talat, village natal du Prince Boun Oum, avec une Compagnie à Sakouma et une autre à Nong tè, à une dizaine de kilomètres de la frontière thaïlandaise.

En attendant l’ordre de mutation, le Général me demande de rejoindre l’état-major de la Subdivision de Champassak, commandé par Chao Sith, Saint-Cyrien de la promotion Bir hakeim 1961-1963. Son PC est installé dans une maison en briques plus ou moins vétuste, au milieu d’un camp d’entraînement abandonné. Il est situé au pied de la montagne, à deux kilomètres à peine du temple Wat Phou 8 .

Je suis impressionné par la mission qui m’a été confiée et content d’être reçu par le chef d’état-major des Armées en personne. La nuit, j’ai du mal à m’endormir, effrayé à l’idée de ne pas être à la hauteur de la mission qui vient de m’être confiée.
Le lendemain matin, j’embarque pour Paksé à bord du C 130, l’avion de transport de l’Armée de l’Air, et je prends ensuite le bus pour Champassak. N’ayant pas de maison, je suis logé chez mes parents et je me présente ensuite au PC de l’état-major de la Subdivision. Le Commandant Chao Sith est au courant de mon affectation et de ma mission. En attendant l’ordre d’affectation au BV 48, il me confie la mission de réorganiser la Compagnie de soutien de la Subdivision, dont l’effectif est d’une centaine d’hommes. Cette Compagnie est composée de trois Sections, dont deux Sections administratives pour les affaires courantes de l’état-major, du renseignement et de la propagande. Une troisième Section commando assure la sécurité du Quartier et les escortes du commandant de la Subdivision lors de ses déplacements.

C’est un travail de routine, mais néanmoins compliqué. Les soldats ont l’habitude de se laisser aller. Il faut les ramener à l’ordre, changer leur mentalité et leurs habitudes. Cela devra se faire doucement pour éviter tout désagrément, tout en s’adaptant à la situation, avec les moyens mis à ma disposition. Nous sommes pauvres. Nos salaires, nos équipements, notre armement, ainsi que notre dotation en munitions, dépendent de nos pays amis, en particulier des Américains. Les soldats sont mal payés, le coût de la vie est cher. La solde mensuelle n’a pas été revue à la hausse depuis des années.

Il règne une ambiance morose et un certain mécontentement. Le travail fourni n’est pas à la hauteur de ce qu’on en attend. Le projet envisagé par le commandement va prendre plus de temps que prévu, et n’est pas prêt d’être réalisé. Une telle situation est d’ailleurs générale dans tous les secteurs publics du royaume. J’essaie de remédier aux difficultés quotidiennes rencontrées au sein de mon unité en appliquant avec souplesse mais rigueur mon plan de redressement. Je laisse à mon adjoint, le Capitaine Phoumi, la partie instruction et la sécurité. Je me réserve le développement agraire, qui constitue l’une des mes priorités.

Pendant leurs heures de repos, j’utilise les militaires logeant au camp (mariés comme célibataires) pour défricher les bois aux alentours du cantonnement et faire la culture sur brûlis, planter du riz, du maïs, du manioc, du piment, des bananiers. Je confie également l’élevage des volailles et des cochons aux personnes âgées.

Le lieu de stationnement de la Compagnie est favorable à l’élevage et à la culture familiale. La terre est bonne, humide et fertile. L’eau coule dans le ruisseau presque toute l’année. C’est un endroit fréquenté par les crabes, les rainettes, les caméléons et les couleuvres. Autrement dit, j’ai mis sur pied une exploitation communautaire, afin de permettre à mes subordonnés et à leur famille de vivre honorablement.

J’améliore également le camp des mariés, en envoyant des patrouilles couper du bois et des bambous, afin de reconstruire leurs habitations. Je ne veux pas que mes hommes et leur famille vivent dans des conditions déplorables pendant la saison des pluies, dans des huttes ou dans des cabanes autour du camp. En fait, tout ce que j’entreprends n’a rien à voir avec ce que j’ai appris dans les Écoles. Sur le terrain, il faut savoir s’adapter à la situation, avoir du courage, de la volonté et de l’intelligence face à la diversité des choses. Cela n’est pas facile !

La vie à Champassak est monotone et triste. Il n’y a pas d’électricité ni de possibilités de se distraire. Pour se détendre, je passe mon temps pendant le week-end dans la plantation de mon père à bêcher la terre, à planter des légumes et à arracher les mauvaises herbes. En fait, je me comporte comme un vrai paysan. Ce fait m’apportera plus tard l’estime, le respect et l’amitié de la population.

La province de Champassak est composée de trois villes principales : Sakouma, Phonthong et Champassak. Elle est peuplée de près de 150.000 habitants. Deux Bataillons sont implantés dans la Province, dont le commandement suprême dépend de deux partis politiques différents (droite et neutre). Ces deux formations sont sous la tutelle du commandant de la Subdivision, mais uniquement pour le maintien de l’ordre public. La partie opérationnelle dépend du Général commandant la Région militaire. Mais c’est un sujet tabou dans l’Armée nationale lao.

La situation générale dans la Province semble calme, mais en réalité elle ne l’est pas. L’ennemi profite du cessez-le-feu pour faire passer ses éléments perturbateurs dans les zones contrôlées par la droite, pour semer le trouble et organiser des attentats. Le prix du riz flambe. Les produits indispensables aux besoins quotidiens sont rationnés. Et pourtant, la vie s’écoule normalement. Les fêtes populaires dans la Pagode se succèdent dans l’insouciance. Dans les zones non contrôlées, l’ennemi critique les faiblesses et les défauts du gouvernement. Il recrute des jeunes et menace la population. Son agressivité ne cesse de s’accroître tous les jours, malgré les accords de paix et la formation d’un gouvernement de coalition.
3. Soulèvement populaire dans le Sud du pays
Les forces patriotiques, en position de force, font toujours preuve d’agressivité dans l’ensemble du pays. Elles implantent leurs agents dans les Ecoles, les Instituts et les Facultés, poussent les élèves et les étudiants à se soulever contre leurs directeurs et l’administration. La révolte éclate à Thakhek, dans le centre du pays, faisant un mort et onze blessés. Un combat violent se produit ensuite à Sala Phoukhoune, à une centaine de kilomètres de la capitale.

A Vientiane, Louangprabang, Thakhek et Paksé, ont lieu de grandes manifestations populaires. Elles sont manipulées par l’ennemi, contre la corruption, l’inégalité et la hausse du coût de la vie. Les attentats se multiplient contre les personnalités et les hommes de Droite. Chao Boun Om 9 paye de sa vie tous ces débordements. En effet, un individu a balancé une grenade dans sa voiture au moment où il se déplaçait de nuit, sans escorte, dans la capitale.

La situation est dramatique, le pays devient ingouvernable. Face à la pression des manifestants, le gouvernement provisoire de l’Union nationale demande aux Forces patriotiques de rentrer dans les villes, mais précise que la Droite doit rester l’arme au pied, afin d’éviter toute effusion de sang. Ce fut une erreur phénoménale et fatidique pour la Droite et son parti. De fait, ses Ministres et ses Généraux ultra réactionnaires se sentent maintenant en danger et s’enfuient à l’étranger. De même, l’exode de la population commence. Le pays est en plein chaos.

Le 5 mai je reçois les Colonels Khamsouk, Hinphet, et quelques Officiers de l’état-major de la Région militaire, venant de Paksé en hélicoptère, pour ramener à la raison le Colonel Samrane, qui semble en fuite avec des éléments armés. Mais Samrane cherche des sympathisants pour organiser la lutte dans la province de Champassak. C’est un Officier actif, formé à Dong Hène, baroudeur et téméraire. Il fut blessé à Paksong lorsqu’il combattait les Viets à la tête de son Bataillon. Il avait été nommé commandant de la Subdivision de Paksé un an avant la révolte.

Le Colonel Khamsouk me renseigne sur les événements qui règnent à Paksé et m’informe de la situation militaire dans le royaume. Il me conseille de croire et de suivre la politique du gouvernement de coalition, pour éviter de s’entretuer inutilement. Il m’informe également que le Cambodge et le Sud Vietnam viennent de tomber. Les communistes du Pathet lao, soutenus par ses alliées, avaient une force écrasante et nous ne pouvions résister sans l’aide des Américains.
Il me demande ensuite de l’accompagner pour convaincre son frère, le Colonel Samrane. Celui-ci avait aménagé sommairement sa maison secondaire en poste de commandement, à l’extrémité de la ville. Lorsqu’il me voit, le Colonel Samrane me demande si mon Bataillon est prêt à réagir. Je lui réponds que je commande uniquement la Compagnie de soutien. Évidemment, cela n’a rien à voir avec ce qu’on m’avait destiné à commander au départ.

Le Colonel Samrane devient rouge de colère et de déception. Le Colonel Khamsouk prend alors son bras et le conduit dans une pièce au 1 er étage. Les deux frères sont accompagnés par le Colonel Hinphet. En sortant de la pièce, le Colonel Samrane a les larmes aux yeux et me dit : « je vais être fait prisonnier ». Il me demande alors de récupérer son matériel de guerre entreposé dans sa maison, avant d’embarquer dans l’hélicoptère devant ses fidèles compagnons qui le regardent avec tristesse et amertume.

Le Colonel Samrane est emmené à Paksé, puis à Vientiane dans la nuit. Son sort est le même que celui de la plupart des chefs de Provinces. Il a fait par la suite seize ans de travaux forcés dans les camps de détention de Sop-hao et de Xiengko, dans la Province de Xam neua, à une vingtaine de kilomètres de la frontière Nord-vietnamienne, où l’on construisait principalement des routes.

Le 7 mai 1975, sous la pression de la masse populaire, soutenue par les agents infiltrés de l’ennemi, la ville de Paksé et les autres villes du Sud tombent aux mains des forces communistes lao-viêt, sans un coup de feu : c’était la tactique de l’ennemi, ne pas perdre d’hommes et surtout faire en sorte que les personnalités de Droite ne se rendent pas compte qu’elles sont manipulées.

Il est interdit au Commandant Chao Sith, commandant la Subdivision militaire de Champassak, de retour de voyage de France, de rejoindre son poste. Les manifestants le considèrent comme réactionnaire. Le Commandant Chao Seumsak, son adjoint, qui assurait le commandement par intérim, est forcé par les insurgés d’abandonner ses fonctions. Le Bataillon 402 du Premier ministre a déjà rendu les armes. Son chef, le Lieutenant-Colonel Khambou, Officier neutraliste, est ligoté par ses hommes et envoyé vers une destination inconnue. Le BV 48, du parti de Droite, se rallie à la rébellion. Son chef sauve sa peau, en rejoignant le Comité de libération, composé d’Officiers déloyaux de l’état-major de la Région.

L’ennemi a obligé ma Compagnie à déposer les armes et à se rendre sans condition. Dans la matinée du 8 mai, je reçois un cadre du Front patriotique. Il est en tenue de combat froissée, avec une casquette Mao sur la tête, et un pistolet automatique russe accroché à la ceinture. Il me demande poliment de lui rendre la Compagnie et la totalité des armes, en évoquant la situation actuelle dans la région. Je lui explique que je respecte les accords signés, la politique du gouvernement de coalition, et la volonté du Premier ministre. Je ferai ce qu’il me demande, mais avant de faire quoi que ce soit, je veux expliquer d’abord la situation à mes subordonnés.

Je rassemble à la hâte les Officiers et Sous-officiers pour leur donner mes directives, mon but étant de les convaincre de déposer les armes. Effectivement, ils sont tous compréhensifs, sauf l’Adjudant-chef Long qui refuse de s’exécuter. Il vient me voir respectueusement dans mon bureau, les larmes aux yeux, en me disant qu’il avait combattu toute sa vie les ennemis de son pays, que son frère et son fils étaient morts au combat pour la liberté, qu’il ne leur pardonnerait jamais et garderait son arme pour les combattre. Il me demande de s’enfuir avec lui et de revenir ensuite les combattre. J’essaye de le convaincre des intérêts nationaux et de l’avenir de notre pays. Il ne m’écoute pas. Long est le Sous-officier le plus âgé de la Compagnie, très expérimenté au combat, sobre, discret, honnête et respectable. Il m’est très attaché et me considère comme un père, malgré mon âge. Il me quitte avec déception et tristesse.

Le matin, je vois arriver en camion cargo de fabrication russe une Section des Forces patriotiques. L’Officier que j’ai vu la veille se dirige vers moi, et me demande si je suis prêt à me soumettre. Je le fais entrer dans mon bureau, lui fait visiter le cantonnement de la Compagnie, l’état-major de la Subdivision, l’armurerie et le local des transmissions, avant de lui remettre l’ensemble. Il est satisfait et ne me demande aucun papier. Les armes, les munitions et les postes radio sont embarqués en vrac dans le camion vers une destination inconnue.

C’est l’agonie de l’Armée royale laotienne. Les chefs n’ont pas osé réagir à temps ni donner des ordres aux bons moments. Nos soldats sont vaillants, mais nos chefs sont trop indécis. Cela me rappelle ce que disait le Maréchal Ney : « Mieux vaut avoir une armée d’ânes commandée par un lion, qu’avoir une armée de lions commandée par un âne ».

Le soir, je rentre à la maison. Je n’ai plus rien à faire. Ma mère est préoccupée par les événements qui se déroulent depuis le début des émeutes et la mort de son demi-frère Chao Boun Om. Elle commence à s’inquiéter également de mon sort et souhaite que je me sauve dans la nuit avec mon ordonnance. Elle est prête à financer ma fuite avec de l’or et les devises étrangères qu’elle a économisées lors de la vente des produits de la plantation. Je comprends son sentiment, mais je ne m’y attarde pas. Je résiste à ses suggestions. Ce n’est que plus tard que j’ai réalisé mon erreur et ses tristes conséquences.
Le 12 mai, l’Officier du Front patriotique vient me chercher à la maison. J’embarque dans un camion bâché où je retrouve mes collègues Officiers de l’état-major de la Subdivision. Ils sont entassés dans la caisse et ne parlent pas. Mais ils sont contents de me voir et m’apprennent que nous allons au Séminaire « Samana 10 ». Le camion nous emmène à l’état-major de la 4 ème Région militaire de Paksé où siège le Comité de libération, puis au kilomètre 3, l’École de formation des instituteurs et des professeurs de collège.
4. Séminaire à l’école pédagogique (Kilomètre 3 de la ville de Paksé)

- Introduction
L’École est implantée au bord de la route nationale n°13, à trois kilomètres au Sud de la ville de Paksé, sur un terrain de cinq hectares, bien aménagé et clôturé par des fils de fer barbelés, avec des piquets en béton armé. C’est un des grands centres de formation des enseignants du Ministère de l’Éducation dans le Sud du pays. Elle a été construite en 1965. Le Centre est composé de quatre grands bâtiments, pouvant loger trois à quatre cents élèves. Il y a un réfectoire, une salle des fêtes, un terrain de sport et une quarantaine de petits bâtiments de plein pied. Les installations sont bien entretenues. Les frangipaniers, les flamboyants et les bougainvilliers poussent le long de la clôture.

Nous arrivons dans ce lieu vers midi, après quelques heures de voyage. L’Officier accompagnateur nous emmène au bureau du Comité de libération. Ce bureau est composé de plusieurs Officiers subalternes, déserteurs de l’Armée royale. Ils sont encadrés par des Officiers des Forces patriotiques. Dès le début de notre présentation, le Directeur du Séminaire nous demande gentiment d’enlever nos galons et nos attributs de l’Armée royale. Puis il nous affecte dans quatre Compagnies, chacune étant composée de 150 personnes.

Après les formalités administratives, nous allons chercher de quoi manger chez les marchands ambulants chinois, à l’extérieur de l’enceinte. Je vois des camions de transport rentrer sans arrêt dans l’enceinte de l’École. Des Officiers débarquent des véhicules avec leurs sacs à dos. Ils se regroupent devant le bureau du Comité. Je cherche des amis et des visages familiers dans la foule, mais ne trouve personne pour l’instant.

Je loge dans le bâtiment n°4 avec Phoumi. Notre compagnie est commandée par le Sous-lieutenant Somsanit, un des membres du Comité. Il a pour moi de l’estime et du respect, car ce fut l’un de mes élèves à l’Académie royale militaire. C’est un garçon de caractère, ambitieux, franc, travailleur acharné, robuste, téméraire et nationaliste, mais pas trop intelligent.

- Les conditions de vie
A partir de ce jour, nous ne sommes plus considérés comme des Officiers. Tout le monde est appelé « xa hay » (camarade). Nous subissons le règlement militaire, comme dans un corps de troupe. Nous effectuons des corvées matin et soir et nous mangeons à l’ordinaire. Le coucher est à 22 heures et le réveil à 5 heures du matin. En outre, nous restons en permanence dans le Quartier.

- Les repas
Au début, les repas étaient préparés par des cuisinières. A un certain moment, elles ont disparu. Nous devons alors faire à manger nous-mêmes, à tour de rôle. Au menu, du riz gluant moisi, de la soupe composée de morceaux de viande de dernière qualité flottant dans de l’eau salée, et du liseron d’eau bon marché. Le plat est accompagné d’une sauce de poissons salés et saupoudrée de piment de Cayenne, nous brûlant la bouche à chaque repas.

Nous sommes obligés de l’avaler tous les jours. Certains d’entre nous ont de la famille en ville ou aux alentours. Leurs enfants apportent des plats préparés par les épouses. D’autres, plus fortunés, mangent au restaurant privé, à l’intérieur de l’École. A noter qu’il est tenu par une famille chinoise dont la fille est vraiment jolie.

La plupart des occupants de l’École me connait. Certains d’entre eux étaient passés par l’Académie militaire où j’étais instructeur. J’ai également près de moi Payrat, un ami d’enfance qui habite à Paksé. Chaque fois que son épouse apporte un plat, il m’invite à le partager avec lui. Son père est instituteur. Son frère est Colonel, commandant le Bataillon des Partisans. Il est patriote et courageux. Mon ami Payrat a été formé à l’École des Officiers de réserve Dong hène. Il appartient à la même Promotion que Phoumi, mon adjoint.

- Le logement
Les bâtiments où nous logeons ne disposent pas de couchage. Nous devons dormir par terre, en utilisant notre imperméable et notre couverture verte armée pour s’isoler du sol. Certains d’entre nous se sont servis de cartons d’emballage ramassés chez le restaurateur chinois. En ce qui me concerne, afin de passer la nuit, je m’installe sur une table et me couvre avec une moustiquaire. Elle est soulevée fréquemment par des coups de vent, ce qui fait que chaque matin au réveil, j’ai des boutons rouges sur le corps, dus aux piqûres de moustiques.

L’enceinte est gardée en permanence par un petit soldat âgé d’à peine 16 ans. Ce garçon est doté d’un fusil kalachnikov, dont la longueur est à la hauteur de sa taille. Il nous a interdit de sortir, mais les camarades qui ont adoré la vie nocturne sortent quand même en lui donnant une centaine de kips ou un paquet de cigarettes américaines. Ce petit bonhomme est aussi naïf qu’inconscient.

- Début du stage

- Discours d’un Commissaire politique
Nous attendions impatiemment les cours que nous étions censés recevoir. Le 14 mai, après les corvées matinales, notre chef de groupe Khammani nous informe que le cours commencera vers huit heures. Il nous demande d’être dans la salle des fêtes une demi-heure à l’avance. En arrivant, je constate que la salle est déjà pleine de monde. Je m’assieds au dernier rang, là où il restait encore de la place.

A huit heures et dix minutes, un command car russe arrive de l’état-major de la 4 ème Région militaire, où s’est installé le PC de la 23 ème Brigade des Forces communistes lao-viêt. Il s’arrête devant la salle. Un homme de 45 ans, dans une tenue verte toute neuve mais complètement froissée, descend du véhicule. Il porte des bottes noires en caoutchouc malgré la chaleur, une casquette Mao et un pistolet automatique russe à la ceinture. Ce personnage entre dans la salle en marchant majestueusement.

Le camarade, élève de jour nous demande de nous lever et d’entonner le chant révolutionnaire que nous venions d’apprendre la veille, afin d’accueillir l’arrivant. Ce dernier prononce alors un discours d’ouverture, avant de décrire les événements actuels. Il exalte sa hargne contre nos Ministres, nos Généraux et nos chefs de Provinces. Il n’hésite pas à les traiter de corrupteurs et de valets à la botte des américains. Il les accuse d’avoir mis l’économie et les richesses du pays au fond du gouffre.

Son discours, creux et inconstructible, n’est pas dans le sens que nous souhaitons entendre. Par contre il nous incite à nous révolter. Nous avons accepté de rendre les armes et de cesser de combattre, dans le but de ramener l’entente et la réconciliation après des années de guerre fratricide. Nous avons exécuté les ordres en suivant les directives du gouvernement de l’Union nationale, et les hommes du Front patriotique sont présents. Nous sentons une sorte de trahison. Mes camarades me demandent s’ils ont vraiment l’intention de se réconcilier. Je leur ai répondu : « On n’est pas sûr. Mais, malgré leur idéologie, ils sont néanmoins laotiens. On verra par la suite . ».

Après un long discours, le Commissaire politique quitte la salle sous les applaudissements. La chanson révolutionnaire est alors entonnée, mais avec contrainte et amertume. J’ai baissé la tête et serré les dents pour me calmer. J’ai accepté l’humiliation et les blessures morales pour mon pays, que j’ai tant aimé. Je laisse ma vie dans la main de Dieu et ma destinée, parce que je ne veux pas l’abandonner. Je sais qu’il a beaucoup souffert de la séparation, de l’occupation et des ravages incessants causés par ses voisins et les puissances étrangères.

- Discours du Directeur Sivone
Après une pause de vingt minutes, « xa hay » Sivone, Directeur de l’École, monte sur l’estrade et poursuit le discours politique. Il est en tenue grise délabrée, chaussé de sandales en caoutchouc type Ho Chi Minh. Il parle de la situation mondiale, passée et présente, de la victoire des pays communistes et socialistes dans le monde, en Indochine et au Laos, mais avec une certaine courtoisie, afin de ne blesser personne.

A l’issue, il nous demande de l’apprendre par cœur et organise un débat par groupes séparés jusqu’à l’extinction des feux. Il nous demande également d’écrire notre biographie, ainsi que celle de nos parents et grands parents. Je ne comprends pas ce qu’il veut exactement. Par ailleurs, le contenu de son discours est le B.A.-B.A de la propagande, où l’on n’y trouve rien d’intéressant. Pourtant, j’accepte de suivre aveuglément ce qu’il nous recommande.

Dans le même temps, les communistes ont regroupé les Officiers supérieurs de l’Armée royaliste et les ont envoyés à Attopeu. Ils les ont trompés et flattés par des paroles habiles en leur disant : « Aller voir pendant deux semaines la zone conquise par les forces du Front patriotique, où l’économie est prospère. La population dans cette zone vit dans le calme et la tranquillité. A l’issue de la visite, vous serez réintégrés à vos postes comme auparavant ». Les malheureux les ont crus et se sont mêmes portés volontaires pour y aller. Certains ont même apporté leurs appareils photos, afin de ramener des souvenirs à leurs épouses. C’est la théorie de Xieng Mieng 11 de notre conte populaire : « Il a menti aux Princes pour qu’ils descendent dans le bourbier ».

- Discours de Sonesi
Deux semaines après, « xa hay » Sonesi, un autre cadre communiste, vient nous parler des richesses du Laos, des luttes du père Ka douat, Tiao Pha patchay, Ong Kéo khommadam. Mais le scénario reste le même : chant révolutionnaire, applaudissements, discussion et débat sur le sujet pendant quatre jours consécutifs. En résumé, il nous parle du soulèvement du peuple dans le pays contre l’administration coloniale, vers la fin du XVIII ème siècle.
En ce qui concerne Ong Kéo khommadam, son histoire a un lien avec notre famille. C’est ainsi que, lorsque j’étais petit, mon père m’a raconté la légende d’Ong Kéo, un soir après le repas, autour de la lampe à pétrole.

Ong kéo était le chef de tribu des montagnards appelé khas, ou lao theung. Cette tribu était probablement d’origine austro-asiatique. Elle vivait sur le plateau du Bolaven et sur le flanc de la montagne Phou Louang. C’est une région riche en produits forestiers, en riz et en viande. Elle est difficile d’accès à cause des montagnes et des forêts denses.

Ong Kéo était mécontent des taxes prélevées dans sa communauté. Il se révoltait contre les occupants. Le Résident général avait envoyé des troupes armées à plusieurs reprises pour le soumettre. Mais elles étaient harcelées par les insurgés, armés de lances, d’arbalètes empoisonnées et utilisant des pièges. En fait, il était impossible de le soumettre par la force.

C’est dans cette situation que le Résident général a demandé à mon Grand-père maternel, Chao Rasdanay, de servir d’intermédiaire. Mon Grand-père a régné, mais n’a pas gouverné. Pourtant, il avait une influence prédominante et respectable. Grâce à lui, Ong Kéo a cessé de se battre et a accepté de se soumettre à l’autorité coloniale. A noter également que son fils aîné, Sithon Kommadam, devenait plus tard membre du lao libre, puis du Front patriotique, et ensuite Ministre dans le gouvernement communiste, et cela jusqu’à sa mort.

- Discours de Saly
Deux semaines après Sonesi, « xa hay » Saly, un autre cadre du Front patriotique, vient prononcer un discours. Il parle de règlement et de discipline dans les Forces patriotiques. Il traite de l’Armée fantoche qui a été vaincue. Il parle pendant trois heures sans s’arrêter. Les élèves sont las de l’entendre, parce qu’il est nuisible et inconstructible. Certains quittent la salle volontairement. Saly a alors demandé à deux soldats armés de venir nous surveiller. Mais Saly est hautain et fanfaron. Il explique qu’il a participé aux grandes batailles de Nam bak, Samsone et Lam son. Il nous dit que le Front patriotique a gagné les batailles grâce à son courage et sa détermination. Mais cela nous fait rire aux éclats.

Car nous savons très bien que les Forces patriotiques avaient seulement 40.000 hommes. Elles étaient encadrées par les Nord-vietnamiens, et appuyées par leurs combattants avec environ 65.000 hommes. Elles étaient renforcées également par trois Divisions chinoises et des pièces de DCA, chargées de défendre les routes de Mouang Sing, Louang Namtha, Mouang Xai et Phongsaly, au Nord du pays. A part ça il existait également 16.000 ouvriers chinois chargés de construire les routes à partir de Mengla, dans la Province de Yunnan jusqu’à Mouang Sing.

Nous avons trouvé les preuves des combats par la présence de cadavres, de blessés et de prisonniers. Toutes les batailles furent réalisées par les Nord-vietnamiens. Lorsque le terrain était conquis, ils se repliaient en laissant la place aux combattants du Front patriotique afin occuper le terrain. S’arroger entièrement la victoire était la tactique que le Front patriotique utilisait couramment pour tromper le monde extérieur.

A l’École, Saly utilise le même scénario que son prédécesseur. A l’issue du cours, il organise des débats et des discussions mouvementés pendant des jours et des nuits. La plupart d’entre nous ne sont pas intéressés, et préfèrent se reposer dans leur chambre, ou aller boire « le mékong », alcool à base de riz, au restaurant chinois, en admirant Amoy, la jolie serveuse, en oubliant leurs soucis. D’autres s’élancent à l’aventure en passant sous les fils barbelés ou achètent les sentinelles pour passer une nuit dans une maison close, et revenir se présenter le lendemain matin au cours. Chacun trouve à sa manière un moyen pour équilibrer son psychisme et ne pas abandonner son pays et sa famille

- La révolte de Simoune et de Khamphèng
Un jour, un cadre communiste vient chercher ses hommes qui étaient ralliés à l’ancien régime. Il vient à l’école et emmène avec lui une dizaine de personnes dans un camion. Parmi eux, il y a Khamka, un ancien membre du « dac-kong », le fameux commando Nord-vietnamien, spécialisé dans le sabotage et l’infiltration dans les campements américains. Le Directeur de l’École nous a assuré plus tard que la Nation et le Parti populaire avaient besoin de ces personnels pour travailler ailleurs. Il nous a demandé de ne pas nous inquiéter. En fait, la réalité était toute autre.

Je connaissais Khamka, un rescapé de 1979, chef d’une fraction dans la résistance armée. Il m’avait raconté son aventure. Il était incarcéré dans la prison de brousse quelque part dans la région de Houay kong. Il était enchaîné jour et nuit, surveillé par les gardes lao theung. C’étaient des sauvages qui comprenaient à peine la langue laotienne. Les conditions de détention étaient déplorables. Il n’attendait que la mort.

Une nuit, il a réussi à enlever la chaîne qui l’entravait en s’aidant d’une savonnette. Il a alors escaladé le toit, sous les ronflements paisibles du gardien et s’est sauvé. Une fois en liberté, il s’est engagé dans la résistance armée et a mené la lutte jusqu’en 1980.

Une semaine plus tard, Khammani vient me réveiller en pleine nuit pour participer à une réunion. Je me lève sans lui poser de question. Je le suis dans l’obscurité jusqu’au bâtiment n° 1, en face du terrain de sport. J’entre dans une pièce sombre où se trouve rassemblée une dizaine de mes camarades. Parmi eux il y a Simoune, l’ancien commandant de la Compagnie commando. A peine réveillé, j’entends Simoune exposer son plan de soulèvement. Il compte sur ses hommes qui sont encore à Paksé. Il me demande de porter un message à Vientiane, pour le remettre au gouvernement de coalition. Il me demande ensuite mon avis. Je lui dis que son idée n’est pas mauvaise, mais qu’elle n’est pas réalisable pour le moment, car les événements vont trop vite et que la situation du moment est déjà dépassée.

Les camarades insistent pour que je participe au soulèvement. Je leur réponds que ce n’est pas possible. En revanche, je leur suggère de rester calme et de patienter encore un peu. Avec nos forces actuelles, nous ne pouvons pas résister au rouleau compresseur. Il vaut mieux chercher la bonne solution pour éviter qu’il ne nous écrase pas, tout en s’adaptant à la situation, afin de trouver la meilleure parade ultérieurement.

Le dimanche, je suis invité à déjeuner dans la famille de Khamphèng 12 , l’ancien commandant du BV n° 49 à Siphandone 13 . J’arrive chez lui vers midi. Je trouve les convives rassemblés dans un salon spacieux, en train de siroter le whisky thaïlandais, « le mékong ». Ce sont les mêmes personnes que j’ai vues l’autre nuit, à part Simoune. Personne ne savait où il était.

Khamphèng nous demande de collaborer activement avec lui pour que le soulèvement soit réussi. Mais il ne nous précise pas comment, avec quoi ni avec qui. L’apéritif était un peu musclé, le « mékong » coulait à flot, et la discussion est devenue banale. Je conseille alors à Khamphèng de ne pas continuer à parler parce que cela ne sert à rien.

- Emmené de force à Houay Kong

- Le départ
Un jour, après la corvée matinale, je suis allé au restaurant Amoy avec Sinouane 14 pour prendre un café. Vers huit heures, l’élève de jour vient nous chercher au restaurant en nous disant qu’il y aurait cours à 8h30. Sinouane est de mauvaise humeur. Il lui répond méchamment : « O n s’en fout ». Je lui ai aussitôt dit : « Mais non ! Il faut y aller ».

Nous arrivons à la salle, et prenons place au dernier rang. Au même moment, j’aperçois un camion garé derrière le bâtiment. Je vois également quatre soldats armés de fusils kalachnikov assis tranquillement sur la banquette. Je n’y prête pas autrement attention. Lorsque « xa hay » Sivone entre dans la salle, les élèves entonnent le chant révolutionnaire habituel. Puis, Sivone dit alors que la Nation, l’État et le Parti révolutionnaire du peuple lao avaient besoin des camarades Simoune, Khammani, Pradit, Somvang, Bounmi, Phila et moi-même pour effectuer des missions ailleurs, dans nos domaines de spécialité.

Dans la foulée, des soldats et leur chef viennent nous chercher dans la salle de réunion, sous le regard ébahi de nos camarades. Dans la confusion, Sinouane quitte discrètement la salle et revient avec mon sac à dos et mes affaires de toilette. Nous embarquons alors dans le camion, sans pour autant connaître notre destination.

- Le voyage jusqu’à Paksong
Nous roulons d’abord vers la ville, sans doute afin de détourner la vigilance des élèves qui nous regardent attentivement. Arrivé à un rond point, à deux kilomètres de l’École, le camion fait demi-tour. Il prend la direction de l’Est en utilisant une route plus ou moins goudronnée, dont certaines portions sont coupées et détruites par les bombardements aériens, ou pilonnées par l’Artillerie pendant la guerre. Aucun village et aucun signe de vie sur le passage. Chaque coté de la route est recouvert d’herbes et de ronces, difficilement pénétrables. Le climat est frais par rapport à Paksé. Le vent souffle de temps en temps et une pluie diluvienne tombe.

Nous sommes sur l’ancien plateau volcanique de Bolaven, dont l’altitude est d’environ 1.340 mètres. Il fait froid. Je sors mon parka US et me couvre, tandis que mes camarades grelottent au fond de la caisse. Nous ne savons pas où on nous emmène, ni pour quelle raison. Mes collègues ont le visage tendu et restent silencieux pendant le voyage. Je pense qu’ils sont soucieux, mais je n’ose pas le leur demander.

Le camion continue à cahoter sur la route en latérite, argileuse et glissante, et s’arrête devant un bâtiment en ruine au bord de la route, probablement détruit par un bombardement aérien, mais que le propriétaire du lieu a aménagé. Le bâtiment est recouvert de ronces et d’arbustes. Nous rentrons dans cet abri où se trouvent entreposés une centaine de sacs de riz et des milliers de boîtes de conserve de fabrication russe. Aux alentours de ce bâtiment, il y a une dizaine de trous individuels et collectifs, un poste de radio et trois sentinelles armées, des montagnards (lao theung). Un soldat nous apporte le déjeuner, menu composé de tubercules de ciboulettes, de sel et de riz gluant. Je prends trois boules de riz, tandis que mes camarades déclinent l’offre.

Khammani s’approche de moi et me chuchote à l’oreille que nous sommes à Paksong, dans l’enceinte du marché. Il connaît bien les lieux, car il a commandé une Compagnie dans ce secteur. Ce fut une zone de combat violent entre les forces gouvernementales et les Nord-vietnamiens. C’est là qu’il a vu pour la première fois un char russe, le PT. 76, et l’avion de bombardement américain Pan Thom. Malgré l’appui aérien et le renfort massif, les forces gouvernementales n’ont pu résister à la marée humaine et aux chars de combat de l’ennemi.

Paksong, sous l’ancien régime, était la ville principale du plateau de Bolaven, riche pour sa faune et sa flore. Sa terre est fertile, son climat favorise la culture du café. Celle-ci était pratiquée par les colons français. Les habitants de la région sont des montagnards qui vivent en communauté ethnique, et ont préservé leurs coutumes et leurs traditions ancestrales. Nous voyons les Alaks, les Katus, et les Ta oy. Ils vivent dans des huttes, pratiquent la culture en brûlis, la chasse et la cueillette.

- Poursuite du voyage jusqu’au camp d’Houay Kong
Après la pause déjeuner d’à peine une heure autour du feu de bois allumé par les soldats, le camion reprend la route. Vers deux heures de l’après-midi, nous arrivons à l’ancien aérodrome d’Houay Kong. Il est recouvert d’herbe et d’arbrisseaux et les troupeaux de bétail se reposent tranquillement sous leur ombrage.

Le camion s’arrête au milieu du terrain. Le cadre qui nous accompagne descend de la cabine. Il se dirige vers une maison sur pilotis, dont le toit est recouvert de tôles dévorées par la rouille. Nous restons dans la caisse en observant les gens portant des pelles et des pioches qui défilent silencieusement devant nous. Ces hommes sont encadrés par de jeunes gardes originaires de lao theung : oreilles trouées et visages tatoués. Nous voyons la scène et devinons tout de suite qu’il s’agit de prisonniers. Mes collègues ont peur de devenir comme eux.

Pradit, notre compagnon de route, me chuchote discrètement que ces hommes appartenaient au Bataillon 402 du Colonel neutraliste Khambou. Il reconnaît certains visages. J’ai appris plus tard que Khambou était détenu dans ce camp, et s’en est échappé quelques mois après. Il a organisé par la suite la résistance armée dans le secteur de Mouang Phine, Phalane, Song khone, à l’Est de Savannakhet. Ses hommes harcelaient les convois de marchandises et de transport militaire provenant du Viet-nam sur les routes n° 9 et n° 13, reliant le pays du Nord au Sud.

Ils détruisaient également les fermes collectives, les coopératives et attaquaient les postes isolés. Son action, dans le milieu de la résistance armée Centre et Sud, a été très importante pendant plusieurs années. Il a reçu un soutien matériel et financier assez important de la part de la diaspora lao des pays occidentaux et américains. Sa tête a été mise à prix par le gouvernement de la République démocratique populaire lao.

Il a été capturé vers 1997 par des agents communistes lao-viêt, avec la complicité des polices thaïlandaises à Khemmarat, la ville frontalière thaïlandaise, alors qu’il venait se faire soigner. Depuis, nous n’avons plus eu de ses nouvelles, sans doute est-il mort en prison sous la torture des communistes lao.

- Retour à Paksé
Après une heure d’attente, je vois le cadre communiste sortir de la maison sur pilotis. Il se dirige vers le camion et nous demande de descendre. Il nous dit avoir reçu l’ordre de nous emmener au camp de cette ville pour nous rééduquer. Mais pour l’instant, l’école est fermée. Alors, il est obligé de nous ramener à Paksé. Nous le croyons et embarquons dans le camion pour le retour.

Houay Kong est depuis longtemps une ville arriérée, située entre Paksong et Saravane. Peuplée de groupes ethniques d’origines diverses, en majorité les Khas (les montagnards) divisés en tribus distinctes : les Souay, les Katus, les Gna heuns, les Ta oy, et les Lavès. Ils pratiquent la culture sur brûlis et migrent fréquemment des collines vers les hauts plateaux, jusqu’à la frontière du Vietnam.

Sous l’ancien régime, le Général Phasouk, commandant la 4 ème Région militaire, avait favorisé le développement de cette ville en faisant construire des écoles, des routes, un hôpital, des bâtiments administratifs, un aérodrome. Houay Kong, à cette époque, attirait beaucoup de touristes et de commerçants chinois. Lorsque la guerre éclata, toutes les installations furent ravagées par des incendies et par des bombardements. Il ne restait que la piste d’atterrissage, maintenant envahie par des arbrisseaux et des mauvaises herbes. On y trouve aussi beaucoup de flaques d’eau.

Nous quittons Houay Kong vers 16h00, sous une pluie battante et dans l’obscurité. La route est glissante et dangereuse, obligeant le véhicule à rouler au pas jusqu’à la terre ferme. Nous arrivons finalement à Paksé vers 21h00.

Après cette aventure, je comprends que je suis impliqué dans l’affaire de Simoune. Oudom, un ancien cadre du Front patriotique, rallié à l’Armée royaliste, est un agent infiltré et un mouchard parmi nous. Ce coup fut monté dans le but de capturer Simoune, le leader. Mais celui-ci s’était sauvé et n’était donc pas là.

- Visite de mes parents et de ma Grand-mère paternelle
Le week-end, nous sommes autorisés à nous reposer. Je profite de cette occasion pour descendre à Champassak et rendre visite à ma famille. Mon Père est agriculteur, mais il possède également une pharmacie et une épicerie qui sont gérées par ma mère et ma sœur. Chaque jour, elles reçoivent de nombreux clients venant de villages lointains pour acheter les produits nécessaires à leurs besoins.

- L’instituteur
Ce jour-là, il y a un instituteur que je connais parmi les clients. J’ai rencontré cet enseignant, que je considère comme un ami, lors de ma tournée d’inspection dans la zone intermédiaire, avec le Commandant Chao Sith. Il a enseigné aux élèves de l’école primaire pendant des années, dans un village isolé où se trouvaient des agents infiltrés. Certains de ces élèves, qui ne voulaient pas travailler dans les champs de leurs parents, s’étaient engagés dans les Forces patriotiques, pour suivre une formation militaire au Viet-nam.

L’instituteur est plus âgé que moi. Il a beaucoup de qualités, est sobre, discret et respectable. Il est content de me voir et a plein de choses à me dire. Je l’emmène dans une pièce derrière le comptoir du magasin de mon Père, pour discuter en tête à tête. Il aborde la situation actuelle, concernant mon séminaire, me suggère de ne pas croire à la propagande mensongère des gens du Front patriotique. Il me conseille de quitter le pays avant qu’il ne soit trop tard. Je lui dis qu’il m’est impossible d’abandonner mes concitoyens au moment de la réconciliation. Ma réponse ne lui plaît pas du tout. Il me quitte en déclinant mon invitation à déjeuner.

- La Grand-mère
Au moment de l’entretien, ma Grand-mère préparait le déjeuner dans une pièce à coté et avait compris ce que l’instituteur avait dit. Malgré son âge avancé, elle s’intéresse à tout ce qui se passe autour d’elle. C’est une dame curieuse. Avant de passer à table, elle me rappelle que l’instituteur a vu tous les jours les hommes du Front patriotique. Il n’y a pas de secret pour lui. Il faut donc réfléchir et ne pas prendre ses conseils à la légère. Elle me dit aussi : « Si une personne ne vous aime pas, elle ne vient pas vous avertir du mal ».

Ma Grand-mère est la nièce de Chao Thammathéva, lui-même étant le fils aîné de Chao Boua, 9 ème Roi de Champassak, tombé sous la domination du Siam vers 1778. Elle est née à Veunxay (ou Virôchey) dans la Province de Ratanakiri (devenu cambodgien). Son Grand-père avait été envoyé par son cousin Chao Khamsouk (ou Nhoutithammathone), 11 ème Roi de Champassak (1863-1899), comme Délégué pour gouverner une région lointaine du royaume.

Elle a éprouvé beaucoup de nostalgie lorsqu’elle a quitté sa terre natale et son Grand-père. Elle est venue s’installer à Champassak pour suivre mon Grand-père, au milieu de cousins et cousines qu’elle ne connaissait pas. Sa vie quotidienne, dans ce milieu inconnu, était totalement différente de ce qu’elle avait vécu à Veunxay, où tous les travaux manuels et pénibles étaient exécutés par des domestiques Khas (lao theung ou montagnard).

Malgré les difficultés, elle ne baisse pas les bras. C’est une dame courageuse, éduquée, avec l’œil acéré et beaucoup de mérites. Pour aider notre famille, elle tisse et brode. Ses productions sont vendues en ville et attirent l’attention des familles bourgeoises, quant à son art et à sa manière de travailler. Certains viennent même commander à la maison pour habiller leur fille lors des cérémonies nuptiales.

- Départ pour Attopeu
Après avoir vu ma famille, je rentre à Paksé dans un autobus bondé de passagers et de marchandises. Je m’assieds à côté de paniers de légumes et de cages de volailles, dans la caisse, derrière la cabine du conducteur. J’arrive à l’École vers midi. Phoumi et Sinouane viennent me voir. Ils me parlent du départ pour Attopeu, dont la date n’est pas encore fixée. Je leur demande : « Comment le savez-vous ? C’est le bruit qui court ! », me répond Sinouane. Ils veulent connaître ma réaction. Je leur réponds avec calme et sérénité : « On verra ! Quoi qu’il en soit, Attopeu est la terre de nos ancêtres ».

L’ambiance à l’École en ce moment est mouvementée et bouillonnante. Les élèves stressent et certains paniquent. Ils cherchent le moyen de ne pas y aller car ils ont peur d’être emprisonnés.

- Les cousins Chao Ong At et Chao Pratiouapsak
Dans l’après-midi, mon cousin Chao Ong At, Officier de réserve en activité, vient me voir en me disant qu’il quitte le pays. Il me propose de l’accompagner. Je maintiens ma décision de ne pas abandonner le Laos. Le cousin est parti sans moi et s’est réfugié en Thaïlande, où il a combattu dans le rang de la résistance armée pendant un certain temps, avant d’aller aux États-unis.

Un autre cousin, Chao Pratiouapsak, vient me voir quelques heures plus tard, en me prévenant qu’il prendra le pilote en otage, si vraiment il nous emmène à Attopeu, et si nous sommes dans le même avion. Il tuera le soldat accompagnateur avec son couteau et obligera le pilote à atterrir en Thaïlande. A noter que l’avion est toujours piloté par un Officier de l’Armée royale, car le front Patriotique manque de personnel.

Je lui réponds : « Ne faites pas de bêtises ! Il n’y a pas que nous deux dans l’avion ». Il me répond avec violence en m’insultant, ne comprenant pas mon tempérament et ma passivité face au danger. Pratiouapsak est un homme téméraire, impitoyable et capable de tout quand il se met en colère. Au camp de travaux forcés, il était enfermé dans la prison à cause de son caractère révolté et de son insubordination. Il s’en est évadé et depuis lors, je n’ai plus eu de ses nouvelles. Sans doute a-t-il été tué.

- Amoy
Chaque matin Sinouane et moi avions l’habitude d’aller prendre un café au restaurant d’Amoy. La serveuse était dans la cuisine, en train de laver la vaisselle. Lorsqu’elle nous voit, elle laisse tomber ses occupations pour venir nous accueillir. Elle sort de la cuisine et me tend un sac en plastique contenant de la nourriture, en me demandant de le garder pendant mon voyage, et de ne l’ouvrir que le moment venu.

Je ne savais pas vraiment ce qui s’était passé au sein de l’École. Sans doute Amoy était-elle au courant de quelque chose, mais elle n’a pas osé me le dire. Ses clients ne sont pas tous des élèves. Les cadres du Front patriotique viennent aussi consommer dans son établissement. J’ai pris son sac et j’ai demandé à Sinouane de le porter.

- L’aérodrome
Vers 9h00, je vois une rame de camions devant le bâtiment où je suis logé. Sinouane est surpris et s’exclame : « Il vient nous chercher ! ». Nous quittons Amoy et son père Apè, en les remerciant pour leur accueil et leur générosité. Amoy nous regarde avec le visage fermé et mélancolique. Nous nous dirigeons vers la rame de camions. Je vois Thongkoune qui porte mon sac. Il me dit que tout est prêt et que la Section m’attend pour embarquer. Thongkoune était un de mes élèves à l’Académie militaire. Il avait une formation technique de base dans le collège Lao-allemand avant d’être Elève officier. C’est un garçon serviable, dévoué, de petite taille, mais robuste et résistant. C’est également un grand travailleur.

Le camion nous transporte à l’aérodrome qui se trouve de l’autre côté de la ville, afin d’embarquer dans l’avion vers Attopeu.