Se raconter entre violence et résistance

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Français
194 pages
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Description

Ce volume réunit des textes qui rendent compte de la multiplicité de l'expérience narrative du sujet contemporain et en font ressortir la dimension sociale et politique. Les contributions rassemblées abordent les multiples écueils du récit de soi et de son adresse dans des contextes de violences réelles et symboliques souvent extrêmes et interrogent le pouvoir d'affirmation et de résistance du récit et les limites qu'il rencontre.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782336376295
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SE RACONTER ENTRE VIOLENCE
ET RÉSISTANCE

Sous la direction de
Christophe NIEWIADOMSKI
& Christine DELORY-MOMBERGER

Avec Vanessa Andrade de Barros, Michel Autès, Arsène Bolouvi, Josette
Brassart, Katia Choppin, Ana Amelia Cypreste Faria, Claire Desmitt,
Caroline Desprès, Carmen Teresa Gabriel, Patricia Janody, Elodie Jouve,
Carole Mariotti, Lúcia Ozório, Lise Poirier Courbet, Carolyne Reis Barros,
Isabelle Seret, Letitia Trifanescu.

Espace éditorial Le sujet dans la Cité/L’Harmattan
Hors-série Le sujet dans la Cité - Actuels n°4
mars 2015

SE RACONTER ENTRE VIOLENCE ET RÉSISTANCE
ENJEUX SOCIAUX ET POLITIQUES DE LA RECHERCHE BIOGRAPHIQUE

SOMMAIRE

INTRODUCTION
ChristopheNIEWIADOMSKI& ChristineDELORY-MOMBERGER

PREMIÈRE PARTIE
Se dire au risque des violences et traumatismes

•PatriciaJANODY
Trauma, discours et symptômes

•IsabelleSERET
Recherche biographique et écoute testimoniale

•CaroleMARIOTTI
Le positionnement du sujet face au discours de l’Autre nazi chez
Primo Levi et Robert Antelme

p. 4

p. 9

p. 22

p. 36

•LisePOIRIER-COURBET p. 51
Reconstruction du sujet et écriture de l’expérience traumatique du viol

•VanessaANDRADE DEBARROS, CarolyneREISBARROS
& Ana AmeliaCYPRESTEFARIA p. 63
Une expérience de recueil d’histoires de vie dans l’univers carcéral au Brésil

•Carmen TeresaGABRIEL p. 74
Combattre l’invisibilité dans le milieu universitaire brésilien : place des récits
biographiques d’étudiants d’origine populaire

•LuciaOZORIO p. 87
Une recherche communautaire dans la favela de Mangueiria à Rio de Janeiro

DEUXIÈME PARTIE
Témoigner pour résister et exister

•CarolineDESPRÈS p. 94
Mettre sa santé en péril : analyse anthropologique des renoncementsaux soins

•ArsèneBOLOUVIp. 110
Migration « clandestine » et recherche biographique : le récit de soi comme
support de résistance

•LetitiaTRIFANESCU p. 122
Comment advient-on comme sujet-migrant ? Récits biographiques de femmes
en situation de migration

•ÉlodieJOUVE& KatiaCHOPPIN p. 134
Le récit de type biographique à l’épreuve de l’existence en habitat précaire :
de la récolte des données à la reconstruction des parcours d’habiter

•JosetteBRASSART, ChristopheNIEWIADOMSKI& MichelAUTÈS p. 151
Funestes destins collectifs ? La « grande claque » des années 80 dans le
NordPas-de-Calais

•ClaireDESMITTp. 164
La igure du transfuge. Illustration biographique d’un parcours de résistance
et de recherche

•ChristineDELORY-MOMBERGER
Exister/s Résister. Le geste d’Agata

Les auteurs

p. 176

p. 188

4

Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance


INTRODUCTION
ChristopheNIEWIADOMSKI
ChristineDELORY-MOMBERGER

Le présent volume fait suite à la parution, en 2013, de deux ouvrages
(Niewiadomski & Delory-Momberger, 2013a ; 2013b) en rapport avec la
tenue d’un colloque international consacré à la recherche biographique.
1
Organisée à Lille en mai 2011 , cette manifestation scientiique avait pour
objet d’interroger la place et les enjeux de la recherche biographique en
sciences humaines et sociales aujourd’hui. Nous tentions d’y préciser alors
l’empan du développement actuel de la recherche biographique qui, loin de
se limiter au seul domaine de la formation des adultes, explore aujourd’hui
des domaines d’expérience pluriels où se déploient, à la faveur de la mise en
récit de soi, la multiplicité de l’expérience narrative du sujet contemporain.
Par ailleurs, l’exploration des territoires d’investigation de la recherche
biographique nous avait également conduits à tenter de resituer les pratiques
narratives dans leur variabilité sociohistorique, à interroger les conditions
et les environnements dans lesquels les récits sont produits, à identiier les
usages auxquels ils répondent, les fonctions qu’ils peuvent prendre et les
efets individuels et collectifs dont ils sont le lieu. Pour plus de clarté, il n’est
sans doute pas inutile de repréciser brièvement le projet scientiique que
poursuit la recherche biographique. Celui-ci s’organise autour du souci de
mieux comprendre les processus de construction du sujet contemporain en
suscitant et en analysant les processus de « biographisation » d’individus et/
ou de groupes (Delory-Momberger, 2009). En d’autres termes, la visée de

1.
Ce colloque, intitulé « La recherche biographique aujourd’hui : enjeux et perspectives », s’est déroulé
au Nouveau Siècle à Lille les 18, 19 et 20 mai 2011. Il était organisé par le
LaboratoireCIREL-Université de Lille 3, le Centre de recherche interuniversitaireEXPERICE-Universités Paris 13-Paris 8, le
Laboratoire de Changement social-Université ParisVII, l’AssociationASIHVIF-RBE, la revueLe sujet
dans la cité. Revue internationale de recherche biographique, l’École Nationale de la Protection Judiciaire
de la Jeunesse.

Introduction

la recherche biographique consiste à interroger les rapports que l’individu
entretient avec les choses, avec lui-même et avec les autres dans le monde
historique et social en portant attention à l’étude des formes narratives que
celui-ci donne à son expérience.
Cependant, cette orientation n’est pas sans conséquences
épistémologiques. En efet, à la diférence des « approches biographiques »
qui se déinissent avant tout par leur usage du récit à des ins de recherche
et/ou d’intervention (Niewiadomski, 2012), la recherche biographique fait
du récit le cœur de sa rélexion théorique. Elle considère en efet l’activité
narrative comme condition même d’une connaissance de l’être humain
dans les sciences sociales. À l’appui de cette orientation, Christine
DeloryMomberger souligne combien l’individu contemporain se trouve désormais
afecté par son inscription dans l’espace de la « condition biographique ».
Celle-ci introduit en efet
« un renversement du rapport historique entre l’individu et le social, dans
lequel les conséquences sur les existences individuelles des contraintes sociales et
économiques et des dépendances institutionnelles sont perçues comme relevant
d’une responsabilité individuelle et d’un “destin personnel” […] Dès lors, chacun
est renvoyé à la construction rélexive de sa propre existence, à sa biographie […] Les
rapports sociaux et les espaces qui leur correspondent ne sont plus conçus comme
le fait de déterminations externes, ni même comme résultant de l’intériorisation
de normes collectives, ils font l’objet d’une élaboration et d’une productivité
individuelle, ils participent du processus de construction du moi et de l’existence. »
(Delory-Momberger, 2009, p. 22-23)

Par ailleurs, si le projet éditorial de la revueLe sujet dans la Cités’attache,
depuis son origine, à signiier et à interroger les liens entre construction de
soi et inscription sociale, entre projets personnels et pratiques collectives,
entre rélexivité individuelle et délibération sociale, entre éducation et société,
entre éthique et politique, d’autres questionnent également à leur manière
les enjeux sociaux et politiques de la recherche biographique. Ainsi, notre
collègue Danilo Martuccelli (2010) montre très bien comment la société
contemporaine est aujourd’hui structurellement afectée par l’inléchissement
de l’individualisme vers ce qu’il nomme le « singularisme », c’est-à-dire par

5

6

Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

un mouvement de fond où la vie sociale alimente aujourd’hui la singularité.
À partir de ce constat, il propose de renouveler le regard et les méthodes de la
sociologie en s’appuyant sur les expériences individuelles des individus pour
décrire et comprendre comment les phénomènes sociaux se structurent. Ainsi,
le biographique, en particulier à partir de la prise en compte des épreuves
auxquelles se trouve confronté l’individu, devient ici un analyseur privilégié
des rapports entre structures sociales et expérience individuelle. Pour sa part,
Vincent de Gaulejac, compagnon de route depuis de nombreuses années,
évoque, dans l’un de ses derniers ouvrages (2011), les mécanismes complexes
qui afectent aujourd’hui l’individu dans son rapport au travail. Il décrit la
désespérance psychique, le mal-être et la perte de sens dans les entreprises et
les organisations et se fonde sur l’hypothèse selon laquelle ces phénomènes ne
cessent d’augmenter à mesure que l’évaluation de la « rentabilité humaine » et
de la culture du résultat se développent à marche forcée. Au carrefour d’une
analyse du social, de l’individuel, de l’économique et du politique, il montre
combien la prise en compte du récit de l’acteur social permet d’illustrer de
manière saisissante de tels processus. Enin, dans un ouvrage récent, Pierre
Rosanvallon insiste sur la nécessité de développer le recueil de récits de vie
au bénéice de l’ouverture salutaire d’un espace d’expérimentation sociale et
politique. Il précise :

« La démocratie est minée par le caractère inaudible de toutes les voix de faible
ampleur, par la négligence des existences ordinaires, par le dédain des vies jugées
sans relief, par l’absence de reconnaissance des initiatives laissées dans l’ombre. La
situation est alarmante, car il en va à la fois de la dignité des individus et de la vitalité
de la démocratie. Vivre en société, c’est en efet au premier chef voir son existence
appréhendée dans sa vérité quotidienne. » (Rosanvallon, 2014, p. 10-11)

Ce numéro hors-série de la revueLe Sujet dans la Citépropose au lecteur
une sélection de quatorze textes qui font écho à de telles préoccupations
sociales et politiques. Dans la première partie de ce volume, « Se dire au risque
des violences et traumatismes », sept textes abordent tour à tour les multiples
écueils du récit de soi et de son adresse dans des contextes de violences réelles
et symboliques souvent extrêmes. Outre les questions relatives aux béances
traumatiques, à la place du symptôme et à sa mise en forme langagière,

Introduction

aux efets individuels et collectifs du récit de l’horreur et de l’indicible, des
efets des inégalités plurielles, les auteurs nous invitent à une rélexion sur les
conditions d’élaboration et de réception de récits qui débordent très largement
la singularité d’existences souvent brisées.
Dans la seconde partie, intitulée « Témoigner pour exister et résister »,
sept autres textes poursuivent cette rélexion en venant rendre compte de la
place du biographique dans l’abord de questions relatives au renoncement aux
soins, aux problèmes migratoires, à l’habitat précaire, à la igure du transfuge
culturel et à l’impact territorial des transformations industrielles de la seconde
moitié du vingtième siècle dans le Nord de la France. Enin, le texte qui
clôt la seconde partie de ce volume surprendra sans doute le lecteur familier
des textes de Christine Delory-Momberger. Elle y fait en efet recours à ce
qu’elle nomme une « autre écriture » pour faire entendre le geste artistique et
politique d’un photographe contemporain, Antoine d’Agata.

Laissons désormais le lecteur prendre connaissance de ce hors-série
dont nous espérons qu’il sera de nature à éclairer quelques-uns des enjeux
sociaux et politiques du « vivre ensemble » aujourd’hui.

Références bibliographiques

Niewiadomski, C. & Delory-Momberger, C. (dir.) (2013a).Territoires
contemporains de la recherche biographique.Paris : Téraèdre.
— (2013b).La mise en récit de soi.Lille : Presses Universitaires du Septentrion.
Delory-Momberger, C. (2009). La condition biographique. Essai sur le récit de soi
dans la modernité avancée.Paris : Téraèdre.
Niewiadomski, C. (2012).Recherche biographique et clinique narrative.
Toulouse : Érès.
Martuccelli D. (2010)La société singulariste.Paris, Armand Colin.
Gaulejac, V. de (2011).Travail. Les raisons de la colère.Paris : Seuil.
Rosanvallon, P. (2014).Le Parlement des invisibles.Paris : Seuil.

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PREMIÈRE PARTIE

SE DIRE AU RISQUE DES VIOLENCES
ET TRAUMATISMES

Trauma, discours et symptômes



1
TRAUMA, DISCOURS ET SYMPTÔMES
PatriciaJANODY

La question du trauma a pris un tour de sollicitation pressante auprès des
psychistes divers, supposés capables d’en répondre tant soit peu. L’usage du
terme a rapidement évolué, de son introduction dans le langage médical au
e
XIXsiècle à son extension dans les discours courants, et ce à travers les grandes
e
catastrophes duXXsiècle. Le praticien n’en est que plus démuni – démuni
de tout autre moyen que celui de son écoute au regard du désordre galopant
du monde. Il accepte de se laisse concerner, certes, mais selon un écart qui se
pose d’emblée, entre la demande sociale et le cadre des entretiens cliniques.
Qu’est-ce qu’un trauma ? Deux acceptions au moins peuvent s’étayer de
l’étymologie grecque : dans un sens scientiique, il s’agira de blessure ou de
lésion ; au sens psychique, on y entendra, plus radicalement, un trou. Un trou
causé simultanément dans le corps et dans la langue, et qui fait rupture avec
les modes d’expression antérieurs du sujet. Si bien que du trauma comme
tel, il n’y aurait en somme rien à dire – si ce n’est que le silence du trauma
vient à être troublé par des symptômes. La singularité de l’écoute clinique
se développe sans doute dans cette zone, où la béance traumatique se croise
avec le champ d’émergence de symptômes. Par cette voie, le praticien s’écarte
efectivement de la demande sociale, qui s’en tient généralement à réclamer
l’abrasion des symptômes, soit en prétendant quantiier de manière chifrée
leurs manifestations, soit en les qualiiant sous leur seul aspect d’une soufrance
à soulager. Or les symptômes résistent à ces prises dans le il des discours
institués, et ils en dérangent le type de consécution. Ils dérangent aussi, à vrai
dire, les dispositifs cliniques, y compris dans les attentes d’interprétation qui

1.
Texte paru dans l’ouvrage collectif dirigé Ghislaine Capogna-Bardet,Clinique du trauma, Toulouse,
Érès, Collection du Centre Primo Levi, 2014.

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Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

peuvent y être attachées. L’on voudrait ici s’arrêter ici sur cette première étape,
c’est-à-dire les conditions d’ouverture d’un espace clinique. Celui-ci n’est
jamais donné d’avance, moins encore lorsqu’il s’agit des suites de situations
traumatiques. Le praticien peut être tenté par un éclaircissement, une mise en
récit, ou toute autre forme d’homogénéisation linguistique de cela qui porte
l’insupportable avec soi. L’espace clinique se pose toutefois à l’encontre de
cette tendance. Son ouverture apparaît plutôt se faire depuis la part opaque
des symptômes, leur présentation en mode d’étrangèreté, la résistance qu’ils
opposent aux attentes de lecture immédiate.

Valeur du symptôme

L’incommensurable du symptôme s’impose quand sont impliqués non
seulement les traumatismes individuels et familiaux, mais les grands
traumatismes collectifs, jusqu’à l’extrême des exactions d’un génocide.
Envisageons une telle situation clinique. Un homme, rescapé du génocide
rwandais, est amené par son compagnon de voyage, qui explique comment
ils ont fui à pied, échappant de justesse à l’assassinat sur leurs personnes, mais
non sans avoir été les témoins obligés des tueries incluant leurs proches. Quant
à l’homme reçu en tant que patient, il demeure mutique, igé de corps et de
visage. Il se nourrit très peu, ne fournit plus l’efort de sortir de chez lui, et se
refuse à efectuer les démarches administratives nécessaires à la demande d’un
statut de réfugié. Il est reçu régulièrement, sans émerger de sa prostration.
À peine livre-t-il quelques éléments relatifs à ses diiciles conditions de vie
actuelle, très peu relativement au passé. Le clinicien, les nuits suivant ces
entretiens, fait des cauchemars où s’entrechoquent des éléments de massacre,
outrepassant les formes de violence, réelles ou fantasmées, dont il a pu avoir
à connaître personnellement. Quoiqu’il en soit, l’état de l’homme demeure
inchangé : il se maintient dans le hors temps de son symptôme mélancolique,
et tout à la fois, par son refus de toute démarche susceptible de l’extraire de
son dénuement social actuel, se dirige vers un redoublement de la catastrophe
déjà traversée.

Trauma, discours et symptômes

Que peut faire le clinicien ? À peu près rien, sinon s’interroger sur ses
propres cauchemars. Cauchemars en somme compréhensibles, vis-à-vis d’un
homme qui a vu massacrer et mutiler les corps des personnes proches, qui a
vu les anciens camarades passer au rang des bourreaux. Que peut-il advenir
encore, quand tout a été systématiquement détruit de ce qui faisait lien ?
Que reste-t-il des ressources de la langue et des possibilités d’adresse, et que
peut signiier une situation d’entretien clinique, en une telle extrémité ? Les
cauchemars sont compréhensibles et contribuent probablement à soutenir
le cadre thérapeutique, du moins pour le clinicien ; pour autant, ce procès
ne touche manifestement pas au symptôme mélancolique. Si bien que le
contraste devient frappant entre leur caractère bruyant et le quasi mutisme
du patient. Le clinicien peut se demander si son activité onirique ne vient pas
en quelque sorte suppléer à ce silence-là : comme s’il s’agissait de concrétiser
des traces traumatiques, de les faire consister en quelque trame, aussi
chaotique soit-elle. Le fait est que, dans les suites de ce questionnement sur
leur fonction, les rêves d’angoisse s’interrompent. Et autre chose intervient.
Étape à vrai dire imprévisible, d’un allègement de la charge mélancolique
du symptôme, en sorte que le patient peut supporter un certain degré de
circulation pulsionnelle, impliquant de se mouvoir, de se nourrir, d’échanger
quelques phrases et signes physionomiques, et même débuter des démarches
administratives.
Que s’est-il passé ? À peu près rien, sinon la survenue de quelques
cauchemars, brodant à leur façon autour du rien dont l’attitude tout entière
du patient fait signe, puis une interruption de ces cauchemars. Quand le
clinicien laisse le silence re-venir, soit quand le symptôme n’est plus rapporté
à aucune trame compréhensible, fût-ce sous forme cauchemardesque, et qu’il
est rendu à sa pleine opacité, alors survient cet écart minime et décisif qui
entame la radicalité mortelle du symptôme. Ce moment clinique particulier
renvoie aussi à d’autres moments analogues où il s’agit, sur fond d’abord
donné d’une immobilisation de tout, d’une ouverture psychique assez mince,
et néanmoins permettant à sa façon une voie à rebours de la pétriication qui
fait suite au trauma. De quoi s’agit-il ? Pas encore d’un processus clinique, ou
d’un travail psychothérapique, de quelque nom qu’on lui accorde, mais sans
doute déjà de sa possibilité.

11

12

Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

Reprenons la question du trauma depuis l’entrée dans la langue. Tout
être parlant entretient quelque rapport à la question du trauma, au titre
précisément de son entrée dans la langue. En résulte un écart de lui à
luimême, tel qu’un sujet parlant ne saurait jouir d’une totalité assurée de son
propre corps. Ce fait de structure désigne le corps ainsi marqué en un point
focal : à la fois espace d’émission d’une parole singulière, et objet voué aux
pires sévices, visant en quelque façon à l’efacement de cette marque-là. Qui
a été exposé au déchaînement de ce second versant se voit du même coup
atteint au plus intime de ses ressources langagière. Qu’y peut un dispositif
clinique ? Au regard des sévices publiquement organisés, il est certainement
impuissant. Reste que le cadre de l’entretien clinique se montre parfois doté
d’une capacité à re-situer, tant soit peu, la valeur d’un symptôme devant le
trauma. Possibilité qui en passe par un certain dérangement de ce cadre,
impliquant tant le clinicien que son patient.
Cette dimension de la clinique est appelée devant qui a subi l’extrême
des exactions des guerres civiles. Mais pas seulement : on sait bien que la
mortiication des corps se déploie aussi dans les marges des sociétés policées.
Prenons une situation tirée d’une pratique en dispensaire dans l’île de
e
Mayotte, devenue 101département français dans l’année 2011. Le syndrome
délirant apparaît d’abord faire seul l’objet de la consultation, où une jeune
mère, depuis peu traitée par neuroleptiques, conirme au psychiatre l’intérêt
du médicament. Elle a tenté de l’interrompre et s’est aussitôt vue assaillie
de nouveau par divers phénomènes terriiants, internes et externes, qui la
mettaient hors d’état de prendre soin de son bébé âgé de trois semaines.
L’accord semble donc conclu pour reconduire la prescription, validant le
dispositif de soin et les positions respectives de la patiente et du médecin. Si
ce n’est que survient le problème du lait : l’allaitement n’a pu être poursuivi
et cette femme, qui a déjà nourri trois enfants, comptait recourir au lait en
poudre premier âge. Or l’argent nécessaire à l’achat de lait en poudre lui fait
défaut. Elle en a recherché comme elle a pu, entre laPMI(centre de protection
maternelle et infantile) et les deux associations susceptibles de la secourir : en
vain. Plus de lait premier âge, et aucune date de réapprovisionnement ixée.

Trauma, discours et symptômes

Pénurie criante qui fait soudain ressortir autrement le symptôme délirant
au regard de la situation de la patiente. Grand-comorienne de naissance,
ainsi que son mari, elle ne dispose pas d’un visa en règle, encore moins d’une
carte de séjour pour Mayotte. Ils sont donc soumis aux contrôles de police
qui s’exercent régulièrement, et risquent d’être expulsés du territoire, voire
brutalement séparés d’avec leur enfant, qui a reçu la nationalité mahoraise/
française de par son lieu de naissance.
Comment enfanter, quand le vœu de procurer à l’enfant une nationalité
réputée avantageuse est mis en balance avec la mise en danger de sa vie ? Un
conlit est certes inhérent à toute naissance : il faut en passer par le déilé des
renoncements, abandonner une part des vœux portés sur l’enfant, au proit
de son avènement à ce qui fait monde commun. Mais lorsque l’enjeu de
l’inscription au registre d’état-civil est la survivance même, se tient-on encore
dans cette logique commune ? La loi relative au droit de séjour s’immisce,
dans son application, jusqu’à ce degré d’intimité concrète, non seulement de
la disposition du corps propre, mais celle de l’enfant engendré. Reste-t-il alors
un autre choix que celui du délire, c’est-à-dire cette forme de clivage radical
entre monde commun et monde délirant, avec ce que celui-ci implique de
retours terriiants ? Contrairement à la tradition, la femme n’intègre d’ailleurs
aucundjinn dansson délire. Elle se contente de lutter contre ses visions
terriiantes et de chercher du lait pour son bébé.
Le temps de la consultation est donc dédié à la recherche de lait en
poudre premier âge. Ce dépannage ponctuel ne modiie en rien l’intenable
situation de la patiente, non plus que celle de chacune de ces femmes
comoriennes ou anjouanaises, étrangement saisies, après leur accouchement
à Mayotte, par un épisode délirant que rien n’annonçait dans le cours de
leur vie antérieure. Du point de vue clinique, toutefois, un déplacement s’est
opéré quant à la place du symptôme : depuis le registre d’une production
maladive, dont il conviendrait d’atténuer les efets par voie médicamenteuse,
il prend le statut d’invention ultime, quand les mailles légales bloquent tout
recours. Aussi bien, traversant le cours réglé d’un dispositif médical qui lui
apporterait solution convenue, le symptôme reprend-il soudain une valeur
d’interposition. Le lait fourni dans la réalité apporte son minime secours,

13

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Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

mais il fait aussi ressortir l’absence de réponse digne de ce nom. Il s’agit d’un
temps clinique très bref. La patiente, toutefois, note cet écart – écart qui se
trouve entamer l’emprise du délire, au moins ponctuellement, lui laissant
latitude de lutter par d’autres voies.
Un processus clinique débute quand il rétablit la valeur d’un symptôme,
entre un trauma, qui happe le sujet, et un discours, qui en écrase les attendus à
seule in de poursuivre son cours. La spéciicité de l’abord clinique tient dans
cette jonction : ni discours sur les discours, ni considérations sur l’horreur
comme telle du trauma, mais écoute portée sur cette improbable articulation
du symptôme. Sans doute y a-t-il quelque chose de risqué à travailler dans
cette zone-là. À commencer par le risque de dé-diférencier des symptômes
« extra-ordinaires », touchant ceux qui ont été pris dans des situations extrêmes,
d’avec des symptômes « ordinaires », rattachés aux discours « ordinaires ». On
peut y trouver matière à protestation en deux sens : soit qu’on y entende une
tendance à banaliser l’inhumanité des épreuves traversées, soit qu’on craigne
d’en contaminer les rythmes des vies épargnées. Et ces protestations, en deux
sens quasiment opposés, se rejoignent quant au souci de préserver un type
de discours qui se garderait indemne des ruptures tragiques de l’histoire. Or
l’expérience clinique conirme que certains discours, de facture lissée, au point
de recevoir label de la science, peuvent se révéler propres à engager les corps
dans des démultiplications traumatiques.
Un jeune homme psychotique demeure délirant, persécuté et igé,
reclus chez lui, incapable de manger comme de dormir, en proie à une douleur
psychique extrême. Aucun traitement, délivré dans un secteur psychiatrique de
la région parisienne, ne le soulage. Il laisse pourtant aleurer son intelligence,
et les tours très personnels par lesquels il a su se débrouiller, jusqu’à un certain
point de son existence, de ses empêchements relationnels. Mais chaque
amorce de mobilisation psychique apparaît aussitôt devoir s’annuler, et le
patient retombe dans un état de mélancolisation sans recours. Un élément
déterminant de l’histoire infantile ressort néanmoins : une sténose du pylore
déclarée à quelques semaines de vie par des vomissements ininterrompus. Un
retard de diagnostic est cause, malgré le succès de la réparation chirurgicale,
d’une ulcération de la muqueuse de l’œsophage. Les médecins préconisent la
position déclive ain que la muqueuse se restaure. Les parents en déduisent

Trauma, discours et symptômes

la nécessité de ligoter leur ils assis sur une planche, jusqu’à ce qu’il tienne la
posture de lui-même – inévitablement plus tardivement que la plupart des
enfants. On n’épiloguera pas ici sur l’intrication psychique qui peut conduire
des individus à une telle soumission à une prescription médicale supposée. En
ce cas comme en d’autres, les attributions arbitraires de culpabilité ne servent
guère qu’à masquer les enjeux cliniques réels – en l’occurrence cet inébranlable
ancrage symptomatique. En revanche, un évènement vient soudain bousculer
le déroulement d’un entretien familial. À travers l’épuisement ressenti de ses
capacités cliniques, le praticien se surprend à demander au patient s’il sait ce
qu’est une « sténose du pylore ». Celui-ci répond l’ignorer complètement, à la
stupéfaction de tous, et en premier lieu de la sienne propre, qui ne savait pas
qu’il ne savait pas.
Au regard de cette obscure valeur du mot, le symptôme ressort tout
autrement du cadre de l’entretien. Le patient était en somme tout entier
sténose du pylore – mot fait corps, ou corps fait mot – incompréhensible
obstruction, quoiqu’il en soit. Non-sens radical qui s’impose, et s’oppose au
discours (médical) qui le ligotait. Que se passe-t-il alors ? Cette irruption
conjointe de la valeur du mot et de la valeur du symptôme vient trouer le
cadre de l’entretien. Trouée qui s’avèrera conduire à une levée de la douleur
psychique qui igeait toute autre possibilité, permettant progressivement le
réinvestissement du mouvement nécessaire à la vie, puis, même, d’un certain
degré de plaisir.
Ces trois situations cliniques, à travers leurs diférences de contexte,
évoquent une présentation symptomatique répétitive, ixée à l’épreuve du
trauma. Vient toutefois à se produire, par surprise, sinon par efraction, un
passage marqué par un empiètement sur l’espace psychique du praticien. Le
plus immédiatement frappant est sans doute la survenue des cauchemars
e
(1 situation): cette expérience singulière, à laquelle plus d’un clinicien
s’est confronté, d’avoir à supporter des cauchemars qui ne sont pas ses
propres cauchemars. Mais pas davantage, à vrai dire, ceux de son patient.
e
Et qu’il s’agisse d’un aliment de survie (2situation), ou du poids d’un mot
e
(3 situation),le circuit est analogue. Il y va du surgissement d’un certain
poids de réel dont la charge semble se reporter du côté du praticien, bien
qu’elle ne provienne pas non plus du patient. Le clinicien s’en trouve projeté

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Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

en dehors de ce qu’il prenait pour le cadre de l’entretien, sur un mode à
chaque fois cauchemardesque. Que l’on rencontre, en efet, un cauchemar
repérable comme tel, un cauchemar inversé en nourriture nécessaire, ou
une forme cauchemardesque ramassée sur un seul mot, son irruption ne se
laisse approprier ni par le clinicien ni par le patient. Cauchemar de personne,
pourrait-on dire, par déinition. Aussi bien, il faut le souligner, ce n’est pas
le pâtir du praticien qui ouvre la brèche. Distinction notable, sans laquelle
le masochisme soignant peut trouver à se déployer sans limite.... Non, il
semblerait que ce qui opère ne tient pas à l’intervention même du cauchemar,
mais plutôt à ce que le cauchemar laisse après lui, soit une zone de non
adéquation au symptôme. Un certain type de rupture logique qui ouvrirait la
possibilité d’un espace clinique.

Parcours du symptôme

Si tout être parlant est soumis à la question du traumatisme, certains se
trouvent exposés, de manière violemment inégalitaire, à des sévices corporels
publiquement organisés. Publiquement organisés, c’est-à-dire par voie de
discours – soit par des manipulations sur la trame complexe des récits qui
tissent les liens sociaux. C’est le cas des discours oiciels auxquels renvoie la
première situation clinique. Josias Semujanga (2010) procède à une analyse
du type de forçage qui a été opéré sur les motifs mythologiques qui avaient
cours au Rwanda et dans la région des Grands Lacs, puis a iniltré le tissu
social en préalable au génocide. Il s’attache en particulier à cette cellule
mythique : trois frères soumis dans un temps immémorial à une épreuve
imposée par leur père, leurs diférents modes de résolution générant les
diférentes composantes ethniques. Il s’agit, comme souvent dans les mythes,
d’indiquer l’inlocalisable de l’origine – en l’occurrence via la provenance
supposée autre des Tutsi, représentant la part de l’étranger au sein d’un groupe
donné. Semujanga montre comment cette dimension mythique est manipulée
de la période coloniale jusqu’à celle du génocide, igée en récits qui prétendent
assigner l’origine réelle comme la place sociale de chacun. Ces récits prennent
alors valeur injonctive, qui se ige ainsi : départager les autochtones, citoyens
légitimes, de ceux qui viendraient d’ailleurs, citoyens illégitimes. Débarrasser

Trauma, discours et symptômes

les premiers de l’existence déclarée nuisible des seconds. Et les appels au
meurtre de 1994, difusés par tous les medias disponibles, au premier chef
radiophoniques, sont venus comme une conséquence logique de cette
intoxication discursive préalable. À un autre degré encore que les pillages
et massacres qui avaient déjà lieu de manière récurrente, c’est une pratique
d’assassinats systématiques qui s’est organisée.
Cette question d’une manipulation de la langue précédant les exactions
sur les corps a été traitée par diférents abords depuis le génocide visant
les juifs. Le point crucial concerne le forçage de la langue commune qui a
précédé et cadré cette extermination arbitraire et systématique d’une part de
l’humanité. Pour ce qui est de l’amalgame entre registre mythologique et récit
historiques à valeur injonctive, Jean-Pierre Faye (2003) le souligne comme le
langage même des États totalitaires. L’enchevêtrement des récits qui disent
l’origine y est rabattu sur une narration idéologique qui barre a priori toute
distinction des registres. Citons également Georges-Arthur Goldschmidt
(2004), qui questionne la structure même de la langue allemande, son type de
composition qui s’est trouvé asservi à un funeste idéal de transparence. Victor
Klemperer (1975) a conduit son travail magistral dans les pires conditions
de persécution personnelle. Philologue privé progressivement de ses droits à
disposer de ses sources livresques, il n’a cessé, envers et contre tout, de mener
sa recherche sur la base du langage courant. Il a opéré un relevé rigoureux des
termes dont la polysémie constituante était rabattue sur l’univocité des mots
e
d’ordre de laLTI(Lingua Tertii Imperii, langue duIIIReich), en sorte que se
dé-diférencient notamment langue écrite et langue orale, langue privée et
langue publique.
En regard de ces totalisations forcées de la langue, la déhiscence
du symptôme ressort fortement. Réserve d’étrangèreté dans la langue, il
résiste à toute traduction vers une langue supposée homogène. Ce point
est décisif, et il importe de le rappeler, notamment pour qui se trouve en
position de clinicien. Le souci clinique implique en efet une vigilance à tenir,
relativement aux demandes de récits émanant des dispositifs établis autour des
personnes ayant eu afaire à des traumatismes majeurs. Quel types de récits
sont-ils ici convoqués, et avec quel risque de renvoyer à un ordre totalisant
de discours, passant outre la fonction du symptôme qui, précisément, s’en

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Actuels 4 - Se raconter entre violence et résistance

excepte ? La question doit être posée, quand bien même ces demandes se
déploient dans un tout autre contexte. Prenons le registre juridique : les
personnes ayant besoin de recourir à l’asile politique doivent fournir (auprès
de l’OFPRA, l’Oice français de protection des réfugiés et apatrides) un
récit probant des sévices et persécutions auxquels elles ont été soumises.
L’argument, certes, s’entend : quand les preuves font défaut, du fait même
du chaos politique dans leur pays d’origine, on en appelle à la fonction du
récit, soit à la catégorie du vraisemblable telle qu’elle court depuis Aristote.
Ni inexistant assumé, ni réalité actuelle, mais « mise en intrigue », séquences
d’évènements correspondant aux types d’enchaînements causaux qui sont
réputés tisser notre monde. Il y va donc d’une simple attente de construction
discursive, capable de générer la compréhension et l’adhésion d’autrui. Non
pas, donc, d’un réquisit totalitaire, au sens déini par Jean-Pierre Faye. On en
constate cependant les efets souvent redoutables pour les personnes qui ont
été soumises à la torture. S’en trouve écartée la dimension symptomatique
minimale des oublis, réticences, confusions d’espace ou de chronologie,
toujours plus ou moins constitutive des récits de vie, et ressortant encore plus
manifestement chez ceux qui ont traversé le pire. Dans cette mesure, l’ombre
de l’injonction reste à planer sur ces demandes de récits post-traumatiques.
Quand il s’agit du registre du droit, il demeure, quoiqu’il en soit,
envisageable de faire la part de la iction, inhérente à la chose juridique – là
où nul n’est tenu de s’égaler à ce qui lui est demandé. En revanche, les efets
d’injonction sont encore plus diiciles à démêler lorsqu’il s’agit d’un cadre
clinique – là où il s’agit de procurer un espace à cela qui reste sans répondant.
Or c’est tout un courant dérivé de la clinique qui se range sous une telle
prévalence du récit cohérent. Via les diférentes techniques de « débrieings
thérapeutiques », il est demandé une « verbalisation », la plus immédiate
possible, des « vécus traumatisants », ceci dans le but avoué d’éviter la
formation de symptômes. Quelles que soient les (bonnes) intentions dont ces
techniques peuvent se parer, on y voit s’avancer l’idée qu’il serait souhaitable
d’homogénéiser la dimension du symptôme à celle d’un récit cohérent, soit
de lisser les aspérités symptomatiques – efectivement l’un des idéaux bien
cotés dans notre société. Et derrière l’éradication du symptôme, il s’agirait
d’annuler ce qui pourtant a eu lieu – le trauma –, en le réduisant aussitôt