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Une sociologie de l'autodestruction

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Description

Clochards, anorexiques, toxicomanes... de nouveaux personnages ont colonisé notre paysage médiatique, et le territoire de notre mal de vivre. Leur singulier pouvoir de fascination vient de la passion qui les rassemble, la passion de l'autodestruction. En ces temps de performance, où il n'est pas permis de se dérober à l'action, il peut se trouver beaucoup de séduction dans les idées d'absence, d'oubli, de rien.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 417
EAN13 9782296252134
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait


CollectionLogiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
dirigée par Bruno Péquignot

SérieSocioAnthropo-Logiques
dirigée par Florent Gaudez

Construire desobjets nouveaux à l'intersection de plusieurs disciplines
des Sciences humaines et sociales, et de ce fait
développerde nouvelles méthodes d'investigation,
ré-inventer constammentune connaissance pragmatique, fondée sur
l'empathie avec le sujet, privilégiant la dimension intersubjective de
l'Anthropos,
penserrelationnellement et privilégier le travail réflexif de la démarche
scientifique sur elle-même,
utiliserla fonction de symbolisation du fait social total comme enfin
éclairage du soi et de l'autre,
telle est laposture socio-anthropologiquemode de comme
connaissance du social dont cette série se propose de se faire la tribune.

Déjà parus dans cet esprit

Roger BASTIDE,Art et société(préface de Jean Duvignaud).
Jean-Michel BESSETTE (dir.),Crimes et cultures.
Michèle FELLOUS,A la recherche de nouveaux rites. Rites de passage et
modernité avancée.
Isabelle GARABUAU-MOUSSAOUI,Objet banal, objet social. Les objets
quotidiens comme révélateurs des relations sociales.
Isabelle GARABUAU-MOUSSAOUI,Cuisines et indépendances. Jeunesse et
alimentation.
Florent GAUDEZ,Pour une socio-anthropologie du texte littéraire. Approche
sociologique du Texte-acteur chez Julio Cortázar.
Alain GRAS et als,Sociologie des techniques de la vie quotidienne.
A. GRAS, S. POIROT-DELPECH,L'imaginaire des techniques de pointe. Au
doigt et à l’œil.
Yves GUILLARD,Danse et sociabilité. Les danses de caractères.
Pierre LANTZ,L'argent, la mort.
Patrick LEGROS,Introduction à une sociologie de la création imaginaire.
Marc PERRENOUD (dir.),Terrains de la musique. Approches
socioanthropologiques du fait musical contemporain (préface d'Antoine Hennion).

Dernières parutions

Sophie POIROT-DELPECH,Mémoire et histoires de l’automatisation du
contrôle aérien. Sociobiographie du CAUTRA (préface de Bernadette
BensaudeVincent), 2009.
Jean-Olivier MAJASTRE,L'art, le corps, le désir. Cheminements
anthropologiques (préface d'Henry Torgue), 2008.

5

À Benoit.
Parti vers d’autres routes.

6

INTRODUCTION

«Ce qu’aucune âme humainenedésire, on n’apasbesoinde
l’interdire, celas’exclutdesoi-même »

SigmundFreud, «Considérationsactuelles sur la guerre et
sur lamort»,Paris,Payot,1981,p.41.

Quelque chose a changérécemmentdans le domaine
denotremaldevivre.Celasemesuretoutd’abord à
différentsdéplacementsau seindephénomènesbien
renseignés ;commelesuicideparexemple.Ainsien 1841,
s’ilfautencroireles statistiques rapportées parÉmile
Durkheim,il s’étaitcommisenFrance 8,2 suicides pour
100 000habitants.En 1851, ce chiffre atteignait 10pour
100 000habitants.En 1860,11,19 pour00 000
12
habitants… Eten2002,officiellement,10632françaises
etfrançais s’étaientdonnélamort,soitun ratiode17,3
pour 100 000habitants.Quasimentconstante, donc, depuis
les toutdébutsdelarévolution industrielle,latendance à
l’inflationdes tauxdesuicide alongtemps pusemblerune
donnéeindissociable denotre forme d’organisation
sociale.Àtel pointd’ailleurs que denombreux
sociologues,suivant l’impulsionde Durkheim, avaient pris

1
Émile Durkheim, « Lesuicide », Paris, PUF,1930,p. 12.
2
«Suicideset tentativesdesuicide enFrance »,Bulletindela
DREES,n°468,Mai2006.Leschiffres officielsdes tauxdesuicide
sont publiésgénéralementavecun retard de 4 à 5 années, ceuxde
2002sont les plus récents quenousayons punous procurer.

7

l’habitude d’y voir le curseurdesavancéesdela
démocratielibéralemoderne etd’enfairele diapasondes
atermoiementsdu sujeten proie auxcontraintesde ces
nouvellesconditions. Or,précisément, depuis quelques
années, cettetendance historiquesemble avoirfinalement
3
rencontrésapierre d’achoppement .Aprèsavoirconnu
sonapogée en 1986 (12525suicides,soit32.1cas pour
100 000habitants),lenombrerelatif des suicidesen
France aprogressivementcommencé à diminuer pour
enfin sestabiliser, aucoursdesannées 1990, autourde
4
10500cas paran,soitenviron 17cas pour 100 000
habitants.Chose curieuse cependant, euégardnotamment
àl’importance considérable delaproblématique du
suicide dans l’histoire dela discipline, ce fait remarquable
n’a étél’objet que de fort peude commentairesdelapart
desociologues,ni même desimples mentions.Ilestvrai
également que,surun plan plusgénéral,le contextene
semblait pas propice auxéventuellesdéductions optimistes
quel’onaurait pu vouloiren tirer ;desdéductions
suggérant parexemplequenotre civilisationaurait
finalementcommencé àseréconcilieravecsapropre
modernité.Eneffet, alors mêmequelenombre de ceux
qui setuentcommençaitdoucementàsestabiliser, de
multiples témoignageset statistiques s’accordaient pour
relever, en sens inverse,une augmentationfulgurante du
nombre de ceuxqui«s’abîment»,qui sesabotent,qui se
rabaissent,qui semortifient…qui se détruisentàpetitfeu.

3
En réalité,l’histoiremoderne a connurégulièrementdes intervalles
de bas tauxdesuicide.Ceux-cicependant sesuperposaient toujours
exactement jusque-là à desépisodesde criseprofonde, de guerre, de
révolution, de catastropheoud’occupation, cequi semble autoriserà
lesconsidérercomme circonstancielsetexceptionnels.
4
« Évolutiondes suicides surunelonguepériode »,Bulletindela
DREES,n°185, Août2002.

8

Ainsi, en moins de deuxdécennies,onavait pu voir
certains schémascomportementauxauparavant rarissimes,
5
commel’anorexiementaleparexemple,outoutdumoins
cantonnésà des publicsbiendélimités, commela
6
toxicomanie , drainerà euxdes massesconsidérablesde
population,jusqu’àseposeren phénomènes sociaux
majeurs.Etbien que,prises isolément, cesdifférentes
mutations puissent nepas paraîtreparticulièrement
7
significatives,on serendaitcompte assez vite, en les

5
Lescasde boulimie et/oud’anorexiementalerelevaientencore
clairementdans lesannées 1970duregistre descuriosités
médicopsychiatriques. Or, en l’absence,ilestvrai, detout recensementfiable,
beaucoupdespécialistes s’accordentaujourd’huià évaluerentre
400 000et500 000lenombre depersonnesaffligéesde cetype de
«troublelourd ducomportementalimentaire » dont 90%de femmes
âgéesde13à35 ans.
6
Lesannalesdesannées 1950-1960évaluent lenombre de
toxicomanesàseulement quelques milliersde cas ;essentiellementde
grandsblessés restésdépendantsauxmorphiniquesaprès s’enêtrevu
prescrirepourdelongues périodesdansuncadremédical. Les
statistiques les plus récentescomptentdésormais plusieurscentaines
demilliersde consommateurs réguliersdepsychotropes (horsalcool)
dontenviron 160 000usagersde drogues« àproblème »(indicateur
par lequel lanomenclatureofficiellerecense désormais lescasde
dépendancelourde). Ilconviendraitalorsbien sûrdepouvoir mesurer
précisémentcequi, danscettespectaculaireinflationdeschiffres
officielsdelatoxicomanie, doit respectivementàl’accroissement
effectif duphénomène etàla créationd’unesensibiliténouvelle à
l’égard delaquestiondesdrogues, dans les milieuxmédicauxet
policiersen particulier,mais le faiten soiestdéjàporteurde
signification.
7
Force estde constater parexemplequemêmesi l’inflexion
«récente » dela courbe ascendante des tauxdesuicide esteffective,
ellene changerienàlaréalité globale duphénomène. Quand bien
mêmelenombre de cas sestabiliseraitdurablementautourde10500
paran, cequerien, au vudenotre faiblerecul,nenous permetde
sérieusement pronostiquer,nous restonsunesociété fortement
«suicidante » àla descriptiondelaquelleles modèlescanoniques,qui

9

appréhendantcommeunensemble,qu’ellesavaient
tendance àse coordonner pour toutes indiquerunemême
8
direcCommtion .esi,insensiblement,la constellation
hétéroclite des misèresetdesvicescontemporains s’était
mise à graviterautourd’un nouvelastre;évoluant,sous
cetteinfluence,versdesformesdorénavant moins
mortifèresetviolentes quemorbides,indirectes, diffuses,
lentes, apathiques ;desformes marquéesdusceaudu
dégoût, delarancœur, du masochisme, dela fatigue etde
9
l’ennui .Commesi, aufond,touten semaintenantdans
saséculairespirale condamnatoire,notre civilisation y
avaitentaméun nouveaucycle,troquant l’image
dominante del’autolyse contre celle del’autodestruction.

raisonnenten termesde déficitd’intégrationdes systèmes libéraux,
continuentàs’appliquer parfaitement.
8
Outrel’augmentation remarquable dunombre desadeptesde
certaines pratiques,tellela consommationde drogues« dures».Cette
réorientation tendancielle desdémarchesd’autolyseversdesformes
morbides«molles» estégalement marquéeparcertainesévolutions
internesauseindephénomènes préexistants, dontellenemodifie
cependant pas«l’enveloppe ».Parexemple,l’universdel’alcoolisme,
sans pourautant sevoir renforcerdenouvellescohortesdepopulation,
tend,surtoutaucoursdesannées 1980, à évoluerdepuisdesformes
agressives, actives, «sociables», expansives, engageant surtoutdes
hommes issusdes milieuxpopulairesetfréquentant lesdébitsde
boisson,versdesformes solitaires, «honteuses», «passives»,
impliquantdes ressortissantsdetoutescatégories, et notammentde
plusen plusde femmes,surunarrière-fond dépressifsouvent
clairement marqué.
9
C’estun peulemême constat quelivre AlainEhrenberglorsqu’il
annonceque :dé« Lapressiondécline aujourd’hui lesdifférentes
facettesdumalheur intime ».AlainEhrenberg, «La fatigue d’être
soi», Paris,OdileJacob,2000,p. 9.

10

Lapromotiondes schémasdel’autodestruction se
vérifie dureste aujourd’hui trèsau-delà delaminorité de
sujets qu’ilsengagentdirectement, en particulier par
l’audience croissantequesevoientaccorder les
trajectoiresde déchéance etde dégradation,réelles ou
fantasmées. Denouveauxpersonnages sesonteneffet
récemmentfrayéuncheminvers notre familiarité. Tellela
jeune femme anorexique, devenuel’une desclientes types
de cesgrands«talk-shows» compassionnels qui ont
colonisénosécransdans le courantdesannées 1990et où
elleoffre àprésent sans relâche à des regards jamais
rassasiés,lespectacle desoncorps réduitàl’étatde
squelette, desesdents jaunies,rongées par l’acide deses
vomissements quotidiens. Telaussi le drogué,quel’image
d’Épinal seplaitàreprésenter ravagé,le corpsexsangue,
lesyeuxcaves,l’aiguilleoubliée dans le bras, effondrésur
ungrabatdansunbougeimmonde ausol jonché de
bouteilles rempliesd’urine- parceque, dans le délicieux
oublidel’héroïne,il netrouverait mêmeplus la force de
setraîner jusqu’auxtoilettes. TelencoreleSDF,quiest
maintenant luiaussidetous les magazines, detous les
débatsetdetoutes lesfictions ;étalant pourun public
avideles stigmatesdesoncorps martyrisé etdesonesprit
ravalé auxfrontièresdela bestialité;faisant scène desa
puanteuretdeson obscénité. Or,significativement, ces
personnages investissent lasphèremédiatique aumilieu
desannées 1990,tandis quesestabilisentet se «publient»
lesdonnéesd’unenouvelle conjoncture;une conjoncture
caractérisée doublement par l’installationduchômage
massif et par l’effondrementdesanciennes structures
pacificatricesdépendantdumodèle del’État-providence.
Leurfonction pourraitalors paraîtretransparente. Ils

11

seraientessentiellementencharge demettreun«visage »
10
sur l’objetd’une anxiété diffuse , caractéristique de
l’expérience dusujetdans les sociétés libérales modernes.
Ilsauraient missionde direlerisque,laperte de garantie,
mécaniquement induits par laproclamationde
11
l’émancipationdel’individuetdesondroitàl’initiative.
Ambassadeursde cettenouvelle «rhétorique de
l’insécurité »qui, en parallèle del’affirmation primaire de
lavocationdetousàseporteraupremier rang,laisse
entendre à chacun qu’il peutaussiàtout momentglisseret
seperdre,ils seraienten quelquesortenotrenouvelle
«image dupire »,l’hommequi se défaitcommereflet
inversé dela figure dominante duselfmademan.La
réalité cependantest sansdoutepluscomplexe encore.
Dansuncontextemarquépar la findes idéologies,
c'est-àdirepar l’attritiongénérale desgrandesfinalités

10
Lorsd’un sondagerécent,67%des personnes interrogées,toutes
catégories socialesconfondues, déclaraient
redouter,pourellesmêmes oupour leurs proches,laperspective de devenirun jour SDF.
La disproportionde cettepeuraveclaréalité des risques (les SDF sont
sansdoute entre100 000et 120 000sur leterritoire françaiset se
recrutent pour leur immensemajorité dansdes milieuxdéjàmarqués
par la grandepauvreté)ditassezsoncaractèresymptomatique d’un
sentimentd’insécuritéplusgénéral.
11
On sait parexemplequelaproclamationdurègne dela «liberté
sexuelle »(abolitiondesanciennes structuresdemariage «arrangé »
oudumoinsadoubépar la communauté, banalisationdudivorce, dela
contraception, des relations informelles…)a égalementengagé celui
dela grandemisèresexuelle etaffective;eneffet, dansun système
fondésur lelibre choix,ilest nécessaire et prévisibleque certains
« candidats» àlarelation soient moins,voirejamaischoisis. Le
principe de cette «extensiondudomaine delalutte »dérivanten
droiteligne del’abolition, aunom souventdelasincérité des
sentimentsetdelasalubrité des relations, desanciens systèmes
obligatoiresformels,peutd’ailleursêtre extrapolé aumonde du
travail, des relations intergénérationnelles…

12

collectivesetdes instancesdedécision ;uncontexteoù,
parailleurs,lesavancées techniqueset organisationnelles
tendentdeplusen plusàprendre devitessela capacité de
compréhensiondeleurs propres promoteuil n’rs ;esten
effet pasvéritablementderéussitequi nenourrisse en
12
dernier lieu un sentimentde dépossessionetdenon-sens .
Laperformanceproclaméepourelle-mêmen’a ainsi
souventd’autre action que denous renvoyeravecplusde
vigueuràl’immuabilité denos limites, àla conscience
amère denotre finitude, et si, donc,l’autodestructionest
aujourd’hui lamatière de cette désillusion, c’estalors
moinsderisquequ’ellenous parleque de destinée. Dans
notrerelationà elle,il s’agit moinsenfinde compte dese
prémunircontresaperspectiveque desepositionneren
13
regard desonévidence.

12
On songera à cetégard àlamanière dontbeaucoupd’emballements
libertairesdesannées 1960sesontfinalementégarésdansun tropisme
morbide.Ainsi,parexemple, de cette générationdejeunes
révolutionnaires qui, après s’être baignée auxgrandsenthousiasmes
desannées 1968, a fini par seperdre dans lesvoiesduterrorisme;
traçantunchemincontinudel’exubérance festive du«joli moisde
mai» àla désespérance fielleuse et morbide d’unBaader.Ainsiaussi
desexpérimentations mystiquesdesannées 1970, dont les ruines
fournirent leterreausur lequelallait se développer lemonde dela
toxicomanie.Ainsiencore descomplexes rapportsde filiation/rejet
entrelephénomènepunketcertainescomposantesdumouvement
hippie.
13
On trouverait,le caséchéant,un terrainfavorablepour l’examende
cette complexité denotrerelationauprincipe de «fureur
destructrice », entre effroietévidence, avecle courrierdes lecteursdu
journal«Lemonde » auxmoisd’Avril, MaietJuin2002. Suite àla
publication par lequotidiend’unesérie d’extraitsdujournalde
RichardDurn,le «tueur nihilistdee »lamairie deNanterre,une
virulentepolémiques’yengagea eneffet.Or significativementcette
polémiqueneportajamais sur lescausesde cepassage àl’acte,que
prétendaitélucider l’article,mais suruneseulequestion: était-il
« décent» d’examineretdepublier le discoursdutueur ?Ainsi la

13

Creusetdenos symptômeset refuge denos
défaillances ;visionde «l’enfer»promisà celui qui
dévieraitet prémonitiondela failliteterminale detoute
tentativepour semaintenir sur la «justevoie »; toutàla
fois repoussoiretcertitude,l’image del’autodestruction
estdorénavantun peupartoutàl’arrière-plandugrand
discoursambiant sur l’investissement,laréussite,letalent
et lajouissance. Undiscours qu’elletravaille àlamanière
de cesvanités queles peintresdu16èmesiècle avaient
coutume de disposerdans le décordes triomphes qui leur
étaientcommandés, c'est-à-dire en luifournissant moins
undémenti qu’uncontrepoint,une dynamique. L’objetde
laprésente étudesera d’élucider lepouvoirde cette
image;d’enexpliquer laprééminence;de comprendre de
quoielle estexactementfaite etce avecquoielleretentit
précisémentaujourd’hui. Toutes questions qui, aufond,
pourraientaussibien se condenserenuneseule,tant ilest
vrai que-commelesuggère cemotdeSigmundFreud
quenousavons porté enexerguen’- ilestguère, chez
l’homme, d’effroi, derejet nidepréoccupationengénéral
qui nesoiten premier lieudel’ordre dudésir:Laquestion
del’attractivité del’étatde destruction.

majorité des intervenantsarguaient-ils quenepas renvoyeràlapure
inintelligibilité dela foliele discoursdeDurn,mettantenavantun
sentimentd’écrasementetunesourderancœurenversdesélites jugées
indigneset spoliatrices, commelasource desongeste,revenaità
donnerune cautionà ce geste et,incidemment, àmettre encausela
mémoire des«véritables»victimes. Or onvoitbienceque ceteffort
«vertueux» de dénonciation recèle ausside dénégation, c'est-à-dire
cequ’il révèle encreuxd’un sentimentd’expositionàlaséductiondes
argumentsducrime.

14

-

Lavolonté dese détruire;un perpétuel impensé.

En sociologieilestdes recherches quel’onchoisitet il
enestd’autres,quelquefois,qui nouschoisissent. Ilestdes
objetsd’étudequel’on prémédite etd’autresauxquels on
se cogne;des objets qui serévèlentd’abordpardéfaut,
dans l’aporie d’un raisonnement, dans lalacune du
système d’explication sur lequel onavaitcrupouvoir
s’appuyer, etdont lepouvoiralors,plus que d’intérêt ou
depromesse, estde carence etd’obsession. Ilenestainsi
del’objet qui nous occupeici. Sapertinence eneffet,
plutôt que d'aucunsdeséléments«positifs»quenous
venonsd’évoquer,sejustifie d’abord d’unesensationde
manque, d’un perpétuelarrière-goûtd’inaccompli. Notre
soucidesociologuepour lesattitudes morbides n’estde
fait pas récent,pas plus quen’est nouvellenotre
fréquentationdepersonnesaspiréesdansun tropisme de
déshérence. Cependantcesexamens nous ont longtemps
conduitsàuneimpressionfrustrante. L’impressiondene
jamais retrouver laparole,levécu, de celui qui se détruit
dansaucune desexplications prétendanten rendre compte.
L’impression,plus précisémentencore, detrouvercette
parole, cevécu,systématiquement oblitérés par les
discours mêmes quidéclaraient lesdévoiler. Car on sait
bien,parexemple, en quels termes restrictifs Émile
Durkheim raisonnait lapossibilitépourunhomme de
tourner sa force contresapropreintégrité :

«Lavie, dit-on,n’est tolérablequesi on luiaperçoit
quelqueraisond’être,quesielle aunbutet quienvaillela
peine. Or l’individu, àlui seul,n’est pasune fin suffisante
pour sonactivité. Ilest trop peude chose. Il n’est pas
seulementborné dans l’espace,ilestétroitement limité
dans letemps. Quand, donc,nous n’avons pasd’autre

15

objectifquenous-mêmes,nous nepouvons paséchapperà
cetteidéequenosefforts sontfinalementdestinésàse
perdre dans lenéant,puisquenousdevonsyentrer.Mais
l’anéantissement nousfaithorreur.Danscesconditions,
on nesauraitavoirde courage àvivre, c'est-à-dire à agiret
àlutter,puisque, detoute cettepeinequ’on se donne,il ne
doit rien rester.Enun mot,l’étatd’égoïsmeseraiten
contradictionaveclanature humaine, et,par suite,trop
14
précairepouravoirdeschancesde durer.»

En substance, ditDurkheim,unêtre humain,parcequ’il
estune entitéréflexive,parcequ’ilestcapable depenser
qu’ilexiste et quel’essence de cette capacité est le
jugement, apour particularité d’avoir toujoursbesoinde
trouverdes raisonsàsonexistence.L’autodestruction
devientalors possible en tant qu’opérationultime d’une
réflexivité «aliénée »qui,s’évaluantelle-même comme
dépourvue deraison, décide des’annuler.Cequi signifie
également quel’actiondese détruirenesauraitavoir
d’autrepertinencequepurementutilitaire, étant la
ressource,l’outild’une décision qui la dépasse, c'est-à-dire
plus simplement la condition technique delaréalisationde
15
l’étatdemort .Or s’ilfaut sansdoute, àtout lemoins,

14
ÉmileDurkheim, «Lesuicide »,Paris,PUF,1930,pp.224-225.
15
On pourraitarguer ici queDurkheimabordespécifiquement la
questiondel’autodestructionautraversdufaitdesuicide, cequi
semblejustifieren soi l’assimilation/mort/destruction,puisquetelle est
laréalitéobjective dusuicide.Formellement, ce futeneffet leprojet
deRobertMerton, dans lesannées 1950, et nonceluideÉmile
ème
Durkheim, àla findu19 siècle,que d’étendrelaportée des
analysesen termesd’anomie etd’intégrationau-delà dusuicide,pour
lesappliquer parexemple auxfaitsd’alcoolisme, detoxicomanie, de
vagabondageoude délinquance désorganisée.Remarquons
néanmoins que cette ambitionhégémonique dusystèmeDurkheimien,
finalementappliquéeparMerton,n’étaiten rienétrangère auxpères

16

reconnaître à cettepostureuneprofonde cohérence
intrinsèque,on nesauraitéluder non pluscequ’elle
comporte de décret. Eneffet,que descomportements tels
quela boulimie/anorexie,l’alcoolisme,latoxicomanie,le
délaissementdesoi… aient,pratiquement,uneffet
délétèresur lasanté de celui qui s’yadonne,qu’ils
engagentàplus oumoinscourt termesasurviephysique,
c’estunfait,mais rien n’indiquepourautant que cesoit là
leurvocation. C’est surtout paraffirmationgratuite,
observons-le,quelamort, dustatutd’incidenceprobable
del’actiondélétèresur soi-même,s’esten lamatièrevue
éleverà celuide finaliténécessaire. Une affirmation
gratuitequi, dureste,semble aujourd’hui se heurterà de
nombreusesdonnéesdelapratique effective de
l’autodestruction.Ainsi, comment justifier par les
motivationsconsidérées parDurkheim,la démarche de
cettejeune femmequi, de12à23ans, a enchaînéune
boulimie/anorexie deplusen plusenvahissante etune
consommationfrénétique de cannabis,jusqu’àvivre, «24
heures sur 24 dans les nuages», avec en ligne demirela
perspective deseréduire à cette épavequidoit« fairela
16
putepour payer (sa)dose »? Oucommentencore en
expliquer latrajectoire de cethommequiapassé
l’essentieldesavie adulte às’agonirdetoutes les
pratiques possibleset imaginables (laroute,le cannabis,le
jeu,la cocaïne,l’alcool…) pour,vingtans plus tard,se

del’école française desociologie.Ainsidurestequ’on peut le
constaterdans le chapitre2dulivre III du«suicide » etdanscertains
passagesdes« causesdusuicide » de Maurice Halbwachs.Mêmesi
alors, effectivement, cesdeuxauteursfinissent par reculerdevant le
paradoxe dela décorrélationdes tauxdesuicide etd’homicide. Voir:
EmileDurkheim, «Lesuicide »,Paris,PUF,1930,pp.369-411 ;
MauriceHalbwachs, «Lescausesdusuicide »,Paris,PUF,2002.
16
Voir: «Sophie ».

17

laisser lentementdépérir,sous le gouvernementconjoint
17
d’unemisanthropie amère etd’unalcoolismelarvé? En
effet, clairementces personnes se fontviolence;
clairementelles semortifient, clairementelles sesabotent,
elles s’amoindrissent, elles s’abîmemnt ;ais sivraiment
leur motivation pourcela avait résidé dans lesouciunique
demettreun terme au«scandaldee »leurexistence
dépourvue deraison, alors pourquoiferaient-ellesainsi
18
indéfiniment traîner leprocessusdelamise àmort ?
À l’aune de cescontre-exemples,unequestion semble
alors mériterd’êtreposée :L’enjeudelamort, chez
19
Durkheimet ses suivants,n’aurait-il pas obnubiléla
problématiqueprimaire del’autodestruction
?Nel’auraitil pas«parasitdeé »ses propres représentations
spécifiques - quesont l’avantet l’après,l’iciet l’au-delà,
laprésence et l’absence- pourenfinde compte en
occulter lamatièreobjective? Unequestion qui, dureste,
enappelleimmédiatementune autre :Ceteffacementde
l’actiondese détruire derrièreleparaventdesa fin
dernièreprésupposée,qu’est ici lamort, doit-ilêtre
considéré comme fortuit ?Oualorsconviendrait-il plutôt
d’yreconnaîtrelamanifestationd’un mécanismeplus
généralet plus systématique d’oblitéraEntion ?effet,on
saitégalement que,pour Durkheim,unhommenesetue
jamais parcequ’ilaspire àlamort,mais parcequ’il ne
s’accrocheplusàlavie; parceque,pour Durkheim,un
hommen’est jamais malheureuxqu’àl’exactemesure des
limites, des repères, descontraintes qui luifontdéfaut…

17
Voir: «Manu».
18
Quand, dureste,il leuraurait,semble-t-il, étéplusfacile dese
donnerunesatisfactioncomplète et immédiate aumoyend’une arme,
d’une cordeoud’une boîte demédicaments.
19
MauriceHalbwachsetRobertMerton notamment.

18

c'est-à-dire àl’exactemesure deson manque desociété
quiestd’abordun manque delui-même :

«Unvivant quelconquenepeutêtre heureuxet mêmene
peutvivrequesi sesbesoins sont suffisammentenaccord
avecses moyens.Autrement,s’ilsexigent plus qu’il ne
peut leurêtre accordé,ousimplementautre chose,ils
serontfroissés sanscesse et nepourrontfonctionner sans
douleur. Orun mouvement qui nepeut seproduiresans
souffrancetend ànepas sereproduire. Des tendances qui
nesont pas satisfaites s’atrophientet, commelatendance à
vivren’est quelarésultante detoutes lesautres, ellene
20
peut pas nepas s’affaiblir si lesautres serelâchent.»

Aussi, chezDurkheim,l’autodestruction n’est-ellepas, en
finde compte,un objet sociologique àproprement parler.
Ellenes’expliquepasdusocialet, a fortiori, elle
n’expliquepas lesocial.Ellenes’expliquemêmepasà
proprement parlerdu vivant puisqu’ellerésulte
essentiellementd’une atrophie chezl’homme desfacultés
nécessairesàlavie.Plutôt réflexe animal que décision,
plutôtconstatet obligation pardéfaut quevolonté, ellene
peutêtretenuepour, en soi,significative.En tant que
contenu,que discours ouqueprocessus, ellen’est
qu’aberration.Ellen’arienà dire dans lelangage dela
société,qui réciproquement n’arienà enentendresinon,
encreux,le diagnostic desaproprelacune.En tant
qu’action,tout simplement, ellen’existepas.

20
Émile Durkheim, « Lesuicide », Paris, PUF,1930,p.272.

19

Defait,nous nesommes pas les premiers, à avoir
relevé cettepropensiondes théories sociologiques
« classiques» àoblitérer leur propreobjet. Jean
Duvignaud, ainsi,prêtemême à cettemanièretypique de
raisonner«négativement»l’actiondese détruire,une
fonctionfondamentale dans l’ordre delapensée d’Émile
Durkheim. Elleyservirait, dit-il, àreprésenter leprincipe
de changement sociaml ;ais surun modeparticulier
cependant,un modeprécisément«négationniste ». En se
focalisant, avecun indubitableprofitdureste,sur le
21
caractèresymptomatique dusuicide ,Durkheim seserait
de cepointdevuesurtout permisd’occulterune
dimensiondel’actiondestructrice, àl’endroitdelaquelle
ilestconnupourconcevoirdeprofonds préjugés
«idéologiques» :laproposition. Eneffet, dit Jean
Duvignaud :«Lasubversionest le caractère éclatantde
l’anomie etcela expliqueprobablement queDurkheim ou
Mertonaienteupeurdetirerduconcept qu’ils
22
découvraient tous les sens possibles».JeanDuvignaud
compte enéminenceparmi leschercheursd’une
générationcharnière dans l’histoire delasociologie etde
l’anthropologie française, dont onaurait pus’attendre à ce
qu’ils soient justementceuxqui réhabilitentenfin
l’expérience del’autodestructionet laparolepropre deson

21
Ilestainsi trèsclair queleproposdeDurkheim lorsqu’il poseque
«lesuicidevarie en raison inverse dudegré d’intégrationdesgroupes
sociauxdontfait partiel’individu»estdeprofiterdelaréversibilité de
la formule, de façonà constituer letauxdesuicide en indicateurde
«l’étatdesanté » des sociétés.ÉmileDurkheim, «Lesuicide »,Paris,
PUF,1930,p.223.
22
JeanDuvignaud, «Hérésie et subversion ;essais sur l’anomie »,
Paris,La découverte,1986,pp.28-29.

20

23
auteur. Héritiersultimesdesderniers« classiquesce» ,s
chercheurs prétendirenteneffetexercerun inventaire
critique deleur leçon, et notammentdescatégories
normatives qui s’yattachent.Premiers, enFrance, àse
porterdirectementaucontactdes populations qu’ils
étudiaient,ilsfurentaussi précurseursdans l’exploration
d’espaces sociauxjusque-làréputés indignesde
traitement,tels quel’asile,lapauvreté,l’errance,la
délinquance,larue,laprison…un intérêtdont lasincérité
n’a audemeurant pas lieud’êtremise en question.D’où
vientalors qu’àl’épreuve dutemps ilsaient souventété
les principauxfossoyeursde cette expérience, de cette
parolequ’ils prétendaient restaurer ?Penchons nous pour
le comprendresur leurconcept leplusemblématique :la
marginalité.Notonsd’abord, enguise de début
d’explication,quele conceptdemarginalitérésulte enfait
d’unepure et simpletransposition.L’idée générale étaitde
reconduirele conceptd’anomie en lelibérantdesa
dimension purement négative, c’est-à-dire enfaisantde
l’étatde changement social qu’ildésignenon plusune
maladie ducorps social,maisune desesfonctions.Pour
ce faire,un imposant travailderelecture avait toutefoisdû
être consenti.Posant, àlasuite deDurkheim,lasociété
comme étantessentiellementun mécanisme de créationde
normes,les promoteursde cetteidées’étaienteneffet
trouvésconfrontésàunemanière deparadoxe.Comment
faire cohabiter, dansun système défini par l’objectif du
maintiend’unestabilité,une fonction senourrissantau
contraire delaperte derepèresetdelimites pour produire
del’inédit ?C’estdonc à ceproblèmeprécis, etclassique,

23
Laplupartdesauteurs quenousévoquons ici, autraversdeJean
Duvignaud, furentenfait, dans lesannées 1930,lesdisciples plus ou
moinsdirectsdeMarcelMauss.

21

de la cohabitationdeprincipesdiscordants,querépond au
fondle conceptdemarginalité, en lui offrantunesolution
elle-même classique, celle dela frontière. Dansun
systèmeintégrant lanotiondemarginalité,les tendances
anomiques, bien qu’étant poséescommeperpétuellement
omniprésentes,sontenvisagéescommeordinairement
24
inhibées par l’actiondesfonctions normatives,
auxquellesestaccordéuncaractèrespontanément
dominant ;à ceci près queraisonner l’actiondelanorme
en termesde dominationet non plusd’évidencepermet
aussideposerdes limites physiquesà cette actionet
d’envisagerainsi l’existence d’un« espacesocial
lointain» faiblement soumisàl’influence des instances
« centrales», et oùdonctrouveraientàs’exprimer
librement toutes sortesdetendancesdisruptives.
Raisonner l’actiondelanorme en termesde dominationet
non plusd’évidencerendpossiblel’existence d’unezone
liminaireoù, face auxmutations permanentesde
l’environnement qui l’accueille,lasociété/système de
normes,se définiraitendynamique.Elleinscrirait son
équilibre dans le déroulementdutempset non pluscontre
lui,sepérenniseraitenfinen puisant sanscesse de
nouvelles réponsesà denouvellescontraintesdans
l’infinievariété des propositions surgiesdel’imagination
etdel’initiative déchaînée desujetscertesen panne de
limitesetderepères,mais qui s’en trouvent toutautant
libérés.Sous lenomdemarginalité,l’anomie,principe du
changement social, devientainsi non plusun moment
critique del’histoire des sociétés,maisunespace
permanenten leur sein, dont l’intégration paradoxale dans
un systèmetoujoursadmiscomme essentiellement

24
Sibien quelescatégoriescanoniques, héritées notammentde
Durkheim restentgénéralement opérationnelles.

22

normatif dépend alors simplementdela définitiond’une
frontière. Delà,la définition que Yves Bareldonne dela
marginalité comme étantun mécanisme global
d’invisibilisation,uneprocédurepermanente de
dissimulationetde dénégation,uneoblitération
systématique delaparticipation, et surtoutdel’influence,
des sujets porteursdenouvelleshypothèses
d’organisation,pourun systèmeréellementen perpétuel
devenir,mais qui nesait sepenser lui-mêmequ’en tant
25
quepermanence. Comment, donc,un travailderelecture
aussi solide,produitd’un souci indubitablement sincère de
réhabiliterdesexpériencesetdes paroles jusque-là
réputées indignes, a-t-il pu, commenous l’affirmionsau
débutde ce chapitre, aboutiràl’effet strictement inverse?
C’est-à-dire àl’occultation redoublée de cesexpériences
etde ces paroles. Car,toutenconcédantàHoward
2627
Becker ouàMicheldeCerteau, entre autres,laparfaite
cohérence deleursanalyses spécifiques,on nesauraiten
effet,parfois,s’empêcherdes’interroger sur leurs
tendancesàoblitérercertainesdimensionsdes
phénomènesdont ils traitent, en particulier les plus
sordides.Est-ilainsivraiment opportund’étendre
systématiquement, commeils le fond,lamétaphore du
contestataire auchampentierde cequel’onappelait
autrefois la déviance?Est-ilvraiment pertinent,ou

25
YvesBarel, «Lamarginalitésociale »,Paris,PUF,1982,p. 93.
26
Lorsqu’il montre comment la cultureparticulière des joueursde
jazz/fumeursde haschichs’estd’abordnégociée en tant
qu’alternative, dansuncontextemarginalet parfoisdoncsurunfond
d’autodestruction, avantdese diffuser progressivement pourdevenir
le fermentd’unenouvelle culture demassesignant lesecond âge du
libéralisme.HowardBecker, «Outsiders ;étudesdesociologie dela
déviance »,Paris,Métaillié,1985.
27
MicheldeCerteau, «La culture aupluriel»,Paris,Seuil,1993.

23

simplement sérieux, d’aborder parexempleun phénomène
commela clochardisationautraversdelapropositionde
Yves Bareldevoirdans la demande d’oublide celui qui se
détruitune forme deprotestation radicalepar
28
«l’absentéismesocial»? Cethommeivremortavachi
aucoindelaruepeut-il raisonnablementêtre considéré
commeungréviste delavieoccupé àune forme extrême
desit-in ? Ouest-ce déjàlà,sous le couvertdel’intention
généreuse derestitueruneintelligibilité àsavoixdans le
grand discours social,unemanière d’occulter lescandale
desoncomportement ? En luidonnantun sensau-delà de
saréalitéobjective. Là encore, commenous l’avonsfait
avecDurkheim,observons que c’est pardécret que
l’actiondese détruiresevoitattribuerune findernière, en
l’occurrencelasubversion ;et que ce décretestunvecteur
directd’occultation. En l’évinçant, d’abord, auprofitde
figures« fortes»,réputées incarner sa dignité,maisen
regard desquelles saréalitétrivialenepeut
29
que décevoir ;en le cantonnantensuite dansdes rôlesde
pythie, deCassandrequi,levouantàtémoigner pour
d’obscursau-delà,lui interdisent littéralement l’ici-bas,
c'est-à-dire «l’entre-nous», force estde constatereneffet
queles tenantsduconceptdemarginalitéont
généralement pluscontribué à éloignerdenotrevoisinage
celui quel’on nommaitautrefoisundéviant,quetoutes les
réprobationsd’un Durkheim, d’un Halbwachs oud’un
30
Merton .

28
YvesBarel, «Lamarginalitésociale »,Paris,PUF,1982.
29
Carbienentendutous lesfous nepeuventdécemmentêtreAntonin
Arthaud,tous lesautomutilateurs Vincent VanGogh,ni tous les
droguésHenryMichaud.
30
L’extraordinaire, eneffet,n’est-il pas quelquepartuneterre d’exil
bien plus lointainequetoutes lesautresformesd’extériorité?

24

Depuis sonapparition sur lascènephilosophique, àla
ème
toutefindu18siècle,le développementdela
problématique del’autodestruction paraîtaufondobéirà
une étrange «fatalité »,quiveut quetouteproductionde
connaissance concernant lescontexteset lesfacteursde
l’acte ait pour rançonautomatiquela créationd’une
«inconnaissabilité »proportionnellerelative
àl’acteluimême et,plusencore, àlapersonne desonauteur.Ainsi,
c’estaumoment mêmeoù,par laplume deDurkheim,le
suicidesetrouve constitué dans le champdelasociologie,
qu’il sevoitaussividé desasubstance,ravalé d’abord au
rang d’utilité, condition technique del’accèsàlamort,
avantd’êtrelittéralementexpulsé dudomaine del’humain,
c'est-à-dire delapréoccupation légitime delascience de
l’homme.Quelquesdécennies plus tard,
ceseraientceuxlàmêmes qui,prenantconscience ducaractère de décret
de cetteoblitération, etvoulantyremédier,la
multiplierontaucontraire, contreleurs propreset sincères
engagements.Aujourd’huienfin,passés plusde deux
sièclesd’interrogations ininterrompues, après quese
soient succédésàsonchevet,les théoriciensdelanorme,
leschantresduchangement social,les penseursdela
pauvreté,les spécialistesdes territoires…lephénomène de
l’autodestruction n’a aufondjamais semblé aussi
insaisissable, aussi obscur, aussiconfus ; jusqu’à cequele
simple faitdelenommer se fasseune gageurequasi
insurmontable.Quoi quel’onfasse,plus onenfait même,
l’autodestruction toujourséchappe.Pourquoi ?On ne
sauraitévidemmentéluder lapartence domaine de
certains impératifséthiques, conscientset inconscients ;
mais on nesaurait non plusentièrement sesatisfaire de
cetteseule explication.Au-delà delarépulsion
épidermique,que d’ailleursbeaucoupde chercheurs ont su
dépasser ;au-delà delanécessaire empreinte,sur toute

25

œuvre, deprésupposéséthiqueset/oumétaphysiques, dont
il seraitcaricatural, et mêmeinjurieux, de direquetous les
auteurs quenousavonsévoqués sont prisonniers,lamise
en place delaproblématique del’autodestruction recèle
une difficultétoutà fait particulière :l’irréductibilité de
l’acte. Une difficultéquePatrickDeclerck identifie fort
bien,tandis quelui-mêmes’attelle àorganiserune
interrogationduphénomène dela clochardisation, en se
heurtantaupassage aumêmeproblème d’innommabilité
quenousvenonsd’évoquer.Eneffet,le
clochard,observet-il,neselaissejamais restreindre,nidéfinir,paraucune
descontraintes quel’on pourrait pourtant, à bondroit,
reconnaître comme étantàl’origine desasituation.C’est
ainsi qu’il nese contentejamaisd’agréer les privations qui
lui incombent par la force deschoses (logement, argent,
respect…)etdes’organiser pour« fairesans»,mais que
toujours il seporteplus loindanscette dynamique,se
privant lui-même de certainsbénéficesauxquels il pourrait
objectivementcontinueràprétendre, faisantachopperdu
même coup laplupartdesanalyses macrosociologiques
visantàrendre compte desonattitu« cade :renfin,on
seraitendroitdesupposer quesi la clochardisation se
résumaitàunesorte devictimologiesocio-économique,le
sujetdevrait s’empresserdesaisir touteopportunitéqui lui
permettraitdeserapprocherd’unfonctionnement social
plus normal.Hélas,s’ilestuneleçonessentielle àtirerde
cette cliniqueparticulièrequiest laleur, c’est qu’il n’en
31
est rien».Toutcomme d’ailleurs ildéfielesexplications
ordinairesdelapsychiatrie, faisantdela clochardisation la
rançonultime de certaines incapacitésà fonctionnerdans
laréalité,puisque,là encore, «on seraitendroitde
supposer qu’un sujet, affligé d’unepathologie

31
PatrickDeclerck, «Les naufragés»,Paris,Plon,2001,p.286.

26

psychiatrique donnée, aimeraitêtresoulagé des
souffrancesentraînées par samarginalisation sociale. Il
32
n’enest rien». La clochardisation, donc,nepeuten
aucuncas sejustifierdel’impactdel’uneoul’autre
contrainte,mais seulementdel’adhésion profonde dusujet
à cescontraintes. La clochardisation nes’élucidepasdela
misère, delaprivation, dudéclassement, elle est la «folie
delamisère »,laprivationet le déclassement lorsqu’ils
cessentd’êtrela condition supportéepar lesujetet
deviennent lesujet lui-même,son identitéprofonde. À
l’instar,nous leverrons, desautresformesde
l’autodestruction, ellenepeutdoncse concevoiren
dernier lieuqu’en tant quemanifestationd’un«moi»,
qu’en tant queprojet (fut-il inconscient)dusujet,
c’est-àdire,pourcequiconcernelesociologue, en tant que
témoignage d’une «vérité »intime, en tant queparole.
C’estcetteparole, d’abord,quenousavonsvouluici nous
donner les moyensderéentendre.

On trouveraicideuxparties. Dans
lapremièreraisonsetfaçonsdel’autodestruction - nous nous
efforceronsd’élucider, àl’échelle des individus
directementconcernéset sur la base deleur parolepropre,
lalogique d’uncomportementd’autodestruction. Dans la
seconde- laréception institutionnelle dufait
d’autodestructionetdesonauteur - nous nous
intéresseronsàlamanière dont lasociété française, en tant
que «corps», appréhendel’autodestruction ;et plus
particulièrementencore àlalogique des politiques
d’intervention qu’elleluiadresse.

32
Ibid,p.288.

27

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