Violences, sécurités et territoires

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Le phénomène des violences urbaines et le sentiment d'insécurité sont au cœur des dynamiques urbaines contemporaines. Pour répondre à la demande de sécurité des citoyens, des moyens publics, privés et communautaires, servent les nouvelles politiques urbaines dans les grandes métropoles. Pour ne pas passer du conflit légitime à la violence, il faudra reconsidérer l'anomie dans la ville, ne plus vouloir ignorer l'état de destructuration de certains territoires et répondre aux risques urbains.

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Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 75
EAN13 9782296485112
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Violences, sécurités
et territoires




Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante
reste universitaire, la collectionLogiques Socialesfavoriser les liens entre la entend
recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les
recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la
connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation
méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes
conceptuels classiques.

Dernières parutions

Emmanuel QUENSON,Une socio-histoire des relations
formationemploi,2012.
Alhassane CHERIF,Le sens de la maladie en Afrique et dans la
migration. Diagnostic, pronostic, prise en charge,2012.
Philippe ZARIFIAN,Sociologie du devenir. Éléments d’une sociologie
générale,2012.
Birgitta ORFALI,L’adhésion à l’extrême droite. Étude comparative en
France, Hongrie, Italie et Roumanie, 2012.
Arnaud ALESSANDRIN,Aux frontières du genre, 2012.
Colette MÉCHIN,La Fabrique des prénoms, 2012.
Yris ERTUGRAL,Le désir de maternité et la mort, depuis la
légalisation de la contraception et de l’avortement, 2012.
Ulrich BRAND, Michael LÖWY,Globalisation et crise écologique. Une
critique de l’économie politique par des écologistes allemands, 2011.
Fred DERVIN,Impostures interculturelles, 2011.
Anne-Lise SERAZIN,Vies de travail en Loire-Atlantique au XXe siècle.
Traversées du siècle, 2011.
Jacqueline DEGUISE-LE ROY,Les solidarités à l'épreuve de la
Ee
pauvreté.Expériences anglaises et françaises auxXIX et XX siècles,
2012.
William GASPARINI et Lilian PICHOT (sous la dir. de),Les
compétences au travail: sport et corps à l’épreuve des organisations,
2011.
André GOUNOT, Denis JALLAT, Michel KOEBEL (sous le dir. de),
Les usages politiques du football, 2011.
Martine CHAUDRON,L’exception culturelle, une passion française?
Éléments pour une histoire culturelle comparée,2011



Charlotte Boisteau








Violences, sécurités
et territoires













































Image de couverture :
Sonia Carvalho
Je t’aime, 2005
Acrylique sur toile, 80 x 120 cm

www. soniacarvalho.com











© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96157-9
EAN : 9782296961579

SOMMAIRE

AVANT-PROPOS ...................................................................................9

INTRODUCTION : VERS UNE NOUVELLE THEORIE
CRITIQUE DES VIOLENCES ET ACTIONS DE SECURITE EN
TERRITOIRES URBAINS.................................................................. 21

CHAPITRE I : DES VIOLENCES URBAINES AUX VIOLENCES
DE L’URBANISATION....................................................................... 27

CHAPITRE II : DE LA GOUVERNEMENTALITÉ À LA
GOUVERNANCE : LA GRANDE TRANSFORMATION DE LA
SECURITE OU LA FIN DE L’ETAT WEBERIEN ......................... 47

CHAPITRE III : SOCIOLOGIE URBAINE DE LA VIOLENCE
DES VILLES ......................................................................................... 81

CONCLUSIONS $32/2*,( '( /¶(63$&( 38%/,&
« COSMOPOLITIQUE ».

BIBLIOGRAPHIE.............................................................................. 14

LEXIQUE ............................................................................................ 16

ABREVIATIONS................................................................................ 1

TABLE DES MATIERES.................................................................. 17

AVANT-PROPOS

En février 1997, alors que je vivais une expérience pré-universitaire en
Afrique du Sud, j’écrivais: «un homme, père de quatre enfants, vient de
recevoir quatre balles dans le bassin. J’ai entendu les déflagrations mais j’ai
d’abord cru que c’était la télévision. L’assassin était le fils de la victime ». La
violence dont j’ai souvent été témoin dans les townships de Johannesburg est
1
devenue dès lors mon premier terrain de réflexion et d’analyse. Quelques
années plus tard, mon engagement au sein du bureau de l’ONU-HABITAT à
Genève m’a conduite à développer puis à coordonner le projet «Violences
Urbaines et Politiques de Sécurité. Pratiques locales publiques et privées dans la
sécurisation de l’espace urbain. Recherche-action à Barcelone et Bogota»
2
(VUPS) . Cette responsabilité m’aura permis de financer ma propre recherche et
de conduire ainsi mon travail dans d’excellentes conditions, puisque en
m’établissant notamment plusieurs années sur mes terrains de recherche.
Notre démarche méthodologique s’est construite de manière progressive.
Pour trouver ce qui de prime abord est «caché »comme l’écrivait Gaston
Bachelard, il nous faut poser les bonnes questions, puis chercher aux bons
endroits, c’est-à-dire creuser tout autant le terrain que la pensée. Nous sommes
consciente que notre travail, parce qu’il s’inscrit dans le champ des sciences
humaines, suppose notre implication en tant que sujet dans la compréhension de
notre objet et influe sur la posture que nous adoptons et le discours que nous
tenons. Mais pour reprendre les mots de Bourdieu, « les chances de contribuer à
produire la vérité me semblent dépendre de deux facteurs principaux, qui sont
liés à la position occupée : l’intérêt que l’on a à savoir et à faire savoir la vérité
(...) et la capacité que l’on a de la produire» (Bourdieu, 1984, p. 22). Pour
autant, notre travail ne prétend ni à l’exhaustivité des observations et des propos
dans le champ concerné, ni à la pérennité des hypothèses vérifiées mais nous
avons souhaité conduire notre recherche avec une rigueur scientifique et le
souci constant d’apporter la preuve par des références aux observations et
actions sur les lieux de nos travaux de recherche et de réflexion.


1
Voirla publication issue de ces premiers travaux de recherche: Boisteau (2003),Sécurité,
dynamiques urbaines et privatisation de l’espace à Johannesburg, Cahier du LaSUR 7, en ligne :
http://lasur.epfl.ch/cahiers/CahierLaSUR07_johannesburg.pdf. Consulté le 11 décembre 2008.
2
Les résultats du projet VUPS ont été publiés en février 2008. Voir : Boisteau, Pedrazzini (2008).

9

DES RECHERCHES-ACTIONS SOCIO-SPATIALES EN MILIEU URBAIN

Nous sommes aujourd’hui, à propos de ces questions-clés sur le
développement de nos sociétés urbaines, dans l’obligation de revenir à une
observation à la fois distante et rapprochée des phénomènes urbains. La
recherche urbaine que nous avons menée est caractérisée par une pratique de
débordement des champs disciplinaires et scientifiques vers le
transdisciplinaire, le politique et l’action.
3
Dans un effort de rupture épistémologiqueet bien que cela puisse sembler
contraire à la règle d’or de l’objectivité dans les sciences, nous avons jugé que
l’engagement dans le champ politique autant que l’ancrage dans la vie
communautaire ou de quartier, c’est-à-dire la transdisciplinarité, étaient
nécessaires à cette recherche. Pour reprendre les termes du géographe
JeanBernard Racine, «seule une réflexion transdisciplinaire peut être utile en la
matière, ne se contentant pas de convoquer différentes disciplines mais devant
associer plus étroitement les divers acteurs de la ville, académiques certes, mais
aussi institutionnels et politiques» (Racine, 2005, p.102). Notre recherche a
alors favorisé des rapports étroits avec les autorités locales compétentes en
4
matière de sécurité*à Barcelone et à Bogota et nous avons amorcé une
« coopérationville à ville» sur nos thèmes de recherche. Cette coopération
ainsi que notre engagement dans la promotion de la convivialité par la culture,
5
par l’accès aux services essentiels et par la préservation de l’espace public*a,
dans un mouvement de réciprocité, nourri notre réflexion et enrichi notre
analyse. Nous avons pratiqué ce qui est aujourd’hui relativement en vogue mais
qui a longtemps souffert de son ambivalence : la recherche-action.

3
Nousne nous référons pas à la « rupture épistémologique » des sociologues comme Bourdieu,
Chamboredon et Passeron (cf.Le métier de sociologue, 1983) qui établissent une coupure nette
entre la démarche scientifique et ce qu’ils appellent « les prénotions » mais bien à ce qu’il était
convenu jusqu’alors d’opposer à cette sociologie à présent dominante (ce pour quoi dans un jeu
de renversement des rôles nous affirmons que nous effectuons une rupture épistémologique) : la
sociologie des sociologues qui s’intéressent aux fortes proximités entre la connaissance
sociologique des acteurs et les pratiques professionnelles des chercheurs, travaux représentés par
exemple par l’ethnométhodologie d’Harold Garfinkel (1967). Voir : Philippe Corcuff (2005), p.
33.
4
Certainstermes que nous utilisons nécessitent une mention particulière. Ils ont souvent été
longuement débattus dans le milieu scientifique. Leur première utilisation dans notre texte est
marquée d’un astérisque, qui signifie qu’ils sont définis dans le lexique. Ce lexique tantôt fait
figurer la définition d’(un) autre(s) auteur(s) au(x)quel(s) on se rallie, tantôt donne notre propre
définition du terme référé.
5
De2002 à 2007 nous avons été consultante pour différents programmes des Nations Unies.
D’abord « point focal » du Programme Safer Cities de l’ONU-HABITAT à Genève, nous avons
ensuite assuré la mise en place puis la direction scientifique à l’UNITAR du Réseau CONVIVAL
« PolitiquesUrbaines Intégrées et Sécurité pour la Convivialité dans les Villes d’Amérique
Latine »ayant pour objectif la formation des acteurs locaux. Cette formation est basée sur la
recherche des pratiques de sécurité et de convivialité dans l’espace public. Nous nous sommes, ici
aussi, ancrée dans une démarche de recherche-action.

10

Déjà en 1987, Jean Dubost dans son ouvrageL’intervention
psychosociologiqueparlaitd’action-research,à partir des travaux de Kurt et
6
Lewin etde ses collaborateurs en donnait quatre caractéristiques (Dubost,
1987, pp. 71-72). Il s’agit d’une recherche :
1) fondamentale (au sens épistémologique et politique que Popper -1945,
1972- lui confère)
2) sur l’action (dans notre cas, particulièrement sur l’action de sécurité et
d’urbanisme)
3) pour l’action (amélioration des politiques publiques principalement)
4) en action (travail de terrain dominant la recherche dans une logique
intersectorielle et inter-actorielle).
Ainsi, grâce à la «recherche-action »,nous avons pu discuter avec les
acteurs politiques de la ville (du maire au technicien de la prévention dans les
districts ou les localités) des connaissances scientifiques que nous avions
acquises, mais nous en avons aussi discuté avec une multitude d’autres acteurs
urbains, du commerçant à l’enfant des rues, du syndicaliste au travailleur social,
etc. L’avis d’un acteur social est toujours significatif et nous avons pris soin
d’attribuer la même considération, aux commentaires d’un chercheur, d’un
député ou d’un acteur dit «communautaire ».Ils ont de cette manière, tous,
indirectement, participé à notre recherche. Comme le soulignent les
anthropologues américain et norvégien Greenwood et Levin, «le point
important est de savoir comment le discours entre les chercheurs et les membres
de groupes locaux peu à peu dessine une situation de co-apprentissage qui
7
affecte autant la recherche que les actions» (Greenwood,Levin, 1998, p. 4).
Car la recherche-action lie le chercheur et l’acteur local dans un échange de
savoir théorique et pratique qui s’enrichit de sa réciprocité.
Notre choix de la recherche-action, après avoir été une préférence, est
devenu une conviction épistémologique, et c’est autant la participation de tous
les acteurs de la ville, que la participation du chercheur dans l’action, qui nous


6
L’originede l’expressionAction-research estgénéralement attribuée au psychologue allemand
(ayant acquis la nationalité américaine après sa fuite de l’Allemagne nazie) Kurt Lewin (1951),
travaillant durant la pénurie de la Seconde Guerre Mondiale pour le gouvernement américain à
convaincre les ménagères de s’approvisionner en bas morceaux de viande (tripes et abats).
7
Traduit par nous.

11

8
ont décidée à passer outre les critiques récurrentes de normativité ! Nous
considérons l’engagement du chercheur comme une nécessité dans le jeu des
transformations politiques, économiques et humaines et nous déplorons que les
divisions entre les secteurs public, privé, académique, non-gouvernemental et
international ne facilitent pas les échanges et que tant de frontières persistent.
Ainsi notre recherche-action «a pour but de relier ce que la recherche
classique tend à séparer: la théorie et la pratique, la recherche et l’action,
l’individuel et le communautaire, l’affectif et l’intellectuel» (Mayer, Ouellet,
1991, p. 104). Nous souscrivons à la pensée d’Edward Soja qui «cherche le
savoir pas seulement exact mais aussi utile pour changer le monde en mieux»
(Soja, 2003, p. 270).
Tous les acteurs locaux, au Nord comme au Sud, ont de plus en plus de
responsabilités et d’exigences en matière de lutte contre la violence* et la
criminalité urbaines, mais les stratégies et actions visant à améliorer les résultats
dans le domaine de la sécurité paraissent avoir atteint des limites
méthodologiques. C’est pourquoi nous avons mis en place une méthode
particulière de caractérisation.


Une méthodologie socio-spatiale : la micro-caractérisation

Caractériser une situation d’in-sécurité* doit être étayé et mesuré en termes
de conséquences: les discours sont nombreux, récurrents, souvent
contradictoires, livrés à la manipulation médiatique ou au sens commun.
Pourtant chacun d’eux mérite l’écoute du chercheur, tous fournissent des
éléments à prendre en considération et à confronter aux réalités saisies dans un
territoire* déterminé. Mais le chercheur n’est pas un magicien, il n’a pas de
« remèdemiracle »aux problèmes rencontrés par une municipalité. C’est
9
pourquoi nous n’avons pas choisi le terme de diagnosticpour notre méthode,
mais celui decaractérisation. Le chercheur peut donner des conseils utiles


8
Selonnous, les sciences de l’homme, si elles mettent l’Homme au centre de leur recherche,
peuvent difficilement échapper au normatif. «Certains défendent une séparation tranchée entre
jugements de faits et jugements de valeurs (...). La ‘neutralité axiologique’ s’est fréquemment
dégradée dans les milieux académiques en un mot d’ordre routinisé d’autodéfense corporative
suscitant peu de réflexions (...) ainsi historiquement, les sciences sociales ont produit des outils
d’objectivation et de distanciation rendant possible un détachement relatif des deux aspects»
(Corcuff, 2005, pp. 34-35). Suivant l’exemple du sociologue français Philippe Corcuff, nous
pensons avoir adopté une position équilibrée qui à la fois prend en considération le caractère
« normatif » inhérent à toute recherche sur l’Homme et la société, mais se soucie de l’objectivité
du sujet, et considère qu’il existe des dimensions scientifiques dans la recherche non réductibles
au « normatif ».
9
Dansles pages qui suivent, le terme «diagnostic »est employé en référence aux travaux
généralement menés à l’échelle de la ville ou des localités (districts) par les experts et cabinets
d’expertise, le plus souvent statistique. Nous préférons parler de « caractérisation ».

12

fondés sur ses connaissances, mais il faudra sans cesse les remettre en cause, les
adapter et les renouveler.
Notre approche scientifique est celle d’une sociologie urbaine de la violence
dansles villes autant que de la violencedesvilles. La préoccupation constante à
l’égard des formes urbaines politiques, sociales et spatiales et leurs
transformations, nous a conduite à une approche que l’on peut qualifier de
socio-spatiale ou de spatio-sociologique, les questions sociales et spatiales
n’étant pas soumises les unes aux autres. Ces deux domaines d’investigation
pris ensemble interrogent la transformation de la ville «pour des raisons de
sécurité ».Les questions sociales sont prolongées par des questions spatiales:
10
par le jeu d’une analyse situationnellenous cherchons à cerner les dynamiques
de la violence et des actions de sécurité, pour comprendre les transformations
politiques et territoriales des villes contemporaines, etvice versa.
Au-delà des divers problèmes sous-jacents à l’urbanisation galopante, deux
questions fondamentales doivent être posées: qui ou qu’est-ce qui produit la
forme des villes? Quelle incidence la forme des villes a-t-elle sur le
comportement de ses habitants ?
11
Formes, formantset formalitéss’influencent sans cesse et nous partons
pour notre étude du constat d’Henri Lefebvre selon lequel l’espace est à la fois
un produit et un producteur de la vie en société, même mondialisée. Nous
travaillons alors à plusieurs échelles et notre corpus est constitué d’analyses de
formes urbaines et de subjectivités. L’approche spatiale différentielle nous
permettra aussi la mise en relief des corrélations entre villes du Nord et villes du
Sud puisque notre travail repose sur une mise en relation des situations
sociospatiales dans les villes de Barcelone et Bogota. Nous souhaitons appréhender
la ville dans ce qu’elle a de pensé, de bâti, de sensible, mais aussi de générique

10
Selon Michel Agier (1999, p. 15), « l’enquête s’étend naturellement au contexte et permet ainsi
d’apprécier le poids des différents éléments de la société globale dans la formation du sens des
interactions quotidiennes (...). Les situations qui composent la vie citadine peuvent être définies
par la combinaison de ces quatre principaux caractères, c’est-à-dire comme des espaces-temps
d’interactions intellectuellement cohérentes, contextualisés par leurs relations à d’autres
espacestemps d’interactions. »
11
Dansun article intitulé «Formes, formants et formalités: catégories d’analyse de
l’environnement urbain », l’architecte Grégoire Chelkoff, s’interroge sur la façon d’articuler les
dimensions physiques, esthétiques et micro-sociales dans la ville. Il faut, pour lui, considérer trois
domaines descriptifs pour «saisir les espaces urbains comme lieux d’expérience sensible et
pratique, et considérer transversalement les enjeux de la conception des espaces urbains»
(Chelkoff, 2001, p. 101) :
Les formes qui renvoient à la fabrication du milieu physique ou construit.
Les formants qui renvoient aux acteurs qui parcourent et perçoivent la ville de manière sensible.
Les formalités qui caractérisent l’action humaine dans l’espace et les différents degrés
d’appropriation des lieux.
Ces trois domaines descriptifs renvoient à trois champs d’analyse: le physique, le sensible et
l’expressif. C’est en appréhendant ces trois champs d’analyse simultanément qu’on peut se faire
une idée juste du fonctionnement d’une ville tant dans l’appropriation de sa monumentalité que
via les interactions qui y prennent place.

13

pour évaluer sa dépendance au principe de sécurité. Qu’est-ce qui justifie la
mondialisation des principes de sécurité et de « développement » des villes ?
Ce recours à une vision spatialisée des problèmes urbains en identifiant la
nature de la relation que les phénomènes sociologiques de violences et
d’insécurité entretiennent avec la ville comme « milieu » spatial, sociétal et culturel
constitue une originalité de notre travail. Croiser le social et le spatial, le vécu et
le construit, c’est se situer à l’interface de plusieurs disciplines : « la ville est à
la fois un cadre matériel et un complexe social et culturel. (...) Séparer l’étude
des paysages urbains des recherches sur les groupes sociaux, les comportements
et les aspirations, aboutit fatalement à des erreurs. Géographes, historiens,
sociologues, économistes doivent collaborer aux mêmes tâches. » (Chombart de
Lauwe, 1965, p. 35). Cette collaboration est aussi souhaitable et utile avec
d’autres spécialistes de la ville tels que les architectes et les urbanistes. À
quelques exceptions près, cette mise en commun des compétences est
12
aujourd’hui encore trop souvent négligée: les sociologues continuent de faire
de la sociologie et les architectes de l’architecture… Alors que, si l’on
considère que les processus de violences et d’in-sécurité urbaines relèvent du
spatial aussi bien que du social, il est désormais indispensable que les sciences
sociales s’allient aux sciences de l’ingénieur et à l’architecture.
Nous avons finalement souhaité approfondir notre réflexion dans la lignée
des travaux d’Edward Soja, pour qui les événements prenant leur place sur un
territoire, les « villes elles-mêmes ont un impact causal sur la vie sociale ». Le
« développement »historique des sociétés humaines ne prend pas seulement
placedansville, il est aussi généré laparville (Soja, 2003, p. 275). Voilà la
pourquoi nous souhaitons insister sur la corrélation importante entre violences,
sécurités et territoires pour saisir les transformations urbaines contemporaines.
Nous avons cherché dans la notion de territoire ce qui nous permet de mettre
en relation différents niveaux d'analyse locale et/ou globale dans deux villes
Barcelone et Bogota - et y caractériser différents lieux, de centraux à
périphériques. Le concept de territoire, bien que souvent utilisé par les
géographes, nous permet en tant que sociologue de relater les liens
d'appartenance que des individus ou des groupes entretiennent vis-à-vis de leur
ville, l’intensité de ces liens et leur variabilité d'un lieu à l'autre.
L’urbanisation, bien qu’étant aujourd’hui un phénomène global, n’est pas un
processus homogène. Son intensité et ses effets varient selon les régions et les
sociétés où elle se développe. En conséquence, suivant que l’on observe
l’urbanisation d’un endroit du mondeou d’un autre, on pourra avoir le
sentiment que l’on a affaire à un phénomène contrôlé ou bien, au contraire,
chaotique. Une société se définit par son rapport au territoire qui n’appartient

12
À l’exception de quelques architectes qui ont pensé les relations sociales dans l’espace comme
Le Corbusier (1929), Berenstein (2002), ou de quelques sociologues qui ont pensé l’incidence de
la structure ou de la morphologie de la ville sur les sociétés (Moley, 2006; Baudouï,
PiconLefebvre, 1993).

14

qu’à elle et la distingue des autres sociétés spatialisées. Comprendre les
dynamiques complexes et multidimensionnelles des transformations urbaines
oblige donc le chercheur à utiliser une approche territorialisée et différenciée.
Mais en-deçà des différences socio-géographiques à l’échelle de la planète,
la ville elle-même offre différentes échelles d’analyse : l’agglomération urbaine,
la métropole, le district (pour Barcelone) ou la localité (pour Bogota), le
quartier, le pâté de maisons, le coin de la rue, etc. Selon que l’on se situe à un
niveau ou à un autre, notre compréhension des phénomènes observés varie,
autant que peuvent varier les éléments, les sujets et les objets, les interactions
qui transforment ces territoires d’analyse. Dans la ville, comme dans ses
territoires (localités, quartiers, etc.), les situations de délinquance et de
criminalité changent rapidement du fait des dynamiques propres aux actes
violents, de l’impact des actions de sécurité et de l’influence directe et indirecte
d’un environnement mouvant. Elles sont soumises aussi à des variables comme
le temps : si l’on prend comme exemple la stigmatisation à un certain moment
d’un groupe de population ou d’une zone urbaine particulière comme
dangereux, ce diagnostic sera-t-il toujours d’actualité quelques années plus
tard ? Ainsi les sociologues ou les ethnologues urbains, à l’instar des américains
Harvey Zorbaugh (1929) et William Foote Whyte (1943), sont-ils «tiraillés
entre une pratique d’enquête micro-sociale fondée sur des relations
personnelles, et un cadre de questionnement -la ville- inaccessible
empiriquement en tant que tel, [et ils] reprennent à leur compte le malaise des
citadins et des aménageurs » (Agier, 1999, p. 11).
Le souci de restituer la voix des multiples protagonistes qui vivent et font la
ville nous a conduit à délimiter d’abord des territoires d’études approfondies à
Barcelone et à Bogota : « L’enquêteur doit recourir aux savoir-voir, aux
savoirdire et aux savoir-faire qui viennent avec le métier, qu’aucune technologie ou
méthodologie ne peut transmettre formellement, qui ne s’enseignent que par
l’exemple et ne s’apprennent qu’en exercice. Comme un artisan, il doit se
montrer capable d’épouser les aspérités et les dénivelés du terrain sans se perdre
dans le fourmillement des détails, de dégager des formes typiques sans rompre
leur adhérence à des matériaux particuliers et concrets» (Cefaï, 2003:
517518).
Dans chaque ville, nous avons étudié plus particulièrement deux territoires :
un territoire «urbain central» correspondant dans les deux cas à un centre
historique médiéval ou colonial et un territoire « suburbain» ou « périphérique »
de zones en partie auto-construites. Nous avons, en commençant notre
recherche, opposé la centralité à la périphérie. Mais, à peine étions-nous entrée
dans ces quartiers que nous constations que les cloisons se fissurent, laissant
percevoir des pans entiers de « périphérique » dans le central et des surfaces de
« centralité » dans les quartiers les plus périphériques. Cependant, les territoires
urbains, selon qu’ils sont centraux ou périphériques, n’expérimentent ni la
même délinquance, ni la même criminalité; ils ne suscitent pas le même

15

sentiment d’in-sécurité, et n’appliquent pas les mêmes remèdes; ils ne
permettent pas non plus les mêmes interventions physiques de (re)construction,
de réhabilitation ou de rénovation. Nous pensons que ces territoires centraux et
périphériques, lorsqu’on en comprend les enjeux, les dynamiques propres, dans
cette temporalité actuelle de globalisation ou glocalisation*, suffisent à révéler
les modalités de gouvernance* d’une ville et à esquisser les bases de la
gouvernance des villes en général. Nous sommes ainsi « descendue » au niveau
infra-local des sous-ensembles urbains, pour en identifier les éléments
significatifs et pouvoir « remonter » jusqu’à l’échelle supra-locale dans la mise
en regard de nos deux villes.
Habituellement, l’élaboration de la politique de sécurité des villes commence
par l’établissement d’un diagnostic général de la situation de violence, de la
délinquance ou de la criminalité urbaines en considérant la ville dans son
ensemble comme cadre de l’analyse et de l’action. Ce diagnostic général, sans
doute nécessaire, caractérise et oriente l’action de sécurité des pouvoirs publics.
Pourtant, face à l’hétérogénéité du territoire urbain, les micro-territoires et les
dynamiques qui leur sont propres ne sont pas compris et encore moins pris en
compte dans les diagnostics; ils ne sont donc pas servis par les politiques
publiques de manière directe et efficace. L’alternative au diagnostic général, à
l’échelle de la ville, est donc de recourir à une méthode qui caractérise les
violences et les in-sécurités dans les micro-territoires urbains. Il s’agit de
prendre en considération les dynamiques socio-économiques et
spatioculturelles qui construisent et identifient les communautés locales et dont les
changements affectent−positivement ou négativement− letissu social de ces
micro-territoires urbains sans négliger les interventions sur le territoire,
opérations de rénovation ou de réhabilitation de l’espace public.
Par ailleurs, du fait des processus croissants de décentralisation un peu
partout dans le monde, il existe au niveau micro-local des instances officielles
et non-officielles pour traiter les conflits et pour planifier le développement et
l’investissement public. La micro-caractérisation suppose la reconnaissance de
cet institutionnalisme local et de ses mécanismes propres de régulation des
territoires.
La participation populaire à la formulation et à la mise en œuvre des
politiques publiques de sécurité et d’urbanisme est un paramètre important de
notre méthode. Les citoyens ont des intérêts divergents, assument des rôles
différents et face aux violences urbaines ils développent des actions qui leur
sont propres et s’affrontent parfois aux politiques publiques, voire pallient leur
inertie. Les expériences communautaires et les formes d’organisation des
sociétés civiles, qui vont de la formation d’entreprises de sécurité privée ou de
stratégies commerciales à l’organisation de comités de quartiers pour faire face
à la délinquance, sont des éléments de connaissance indispensables à la
compréhension de la participation de ces acteurs dans l’arène publique.

16

De plus, les limites méthodologiques des diagnostics généraux sont souvent
perceptibles au niveau quantitatif, mais elles proviennent surtout d’un emploi
insuffisant de méthodes qualitatives. C’est pourquoi notre travail a laissé une
large part à l’observation participante. Des travaux d’anthropologie urbaine tels
que ceux de l’École de Chicago− Le HoboNels Anderson ou le livre de
Outsiders etla récente contribution à l’ouvrage de Daniel Cefaï (2003)
d’Howard S. Becker−les nombreux travaux européens, africains et latino- et
américains conduits par Paul-Henry Chombart de Lauwe ont inspiré notre
décryptage des témoignages des acteurs au sein de leur communauté, qu’ils
soient délinquants, agents de sécurité ou habitants. Tous ces acteurs, qu’ils le
souhaitent ou non, interagissent et forment un système social dans lequel
« chaquefait social particulier est expliqué par référence explicite à sa place
dans un ensemble complexe de variables en interconnexion » (Becker, 2003, p.
357). Notre analyse doit dès lors servir à expliquer l’organisation de ce système
social et de ses ramifications.
La micro-caractérisation garantit la reconnaissance des facteurs de risque* et
de menace, territorialisés selon une démarche complémentaire au diagnostic
général. Elle permet la reconnaissance de la participation dans le «système de
sécurité »tant des acteurs publics que des acteurs privés et communautaires.
Comme le dit Michel Agier (1999, p. 16), qui emprunte cette jolie expression à
Clifford Geertz au sujet de la culture, il s’agit de lire la ville «par-dessus
l’épaule » des citadins.


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