Zog

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Doté d’un corps asymétrique, Robin, le Zog, rêve de traverser l’énigmatique « rivière à damiers » qui déchire en deux hémisphères sa petite planète.
Son ambition? Rien de moins que d’établir le « contact » avec les Zots, l’autre peuple dont on ne connaît pas grand-chose et dont on en dit encore moins de bien. La rivière est pourtant infranchissable : tel un échiquier où les cases noires contiennent des remous meurtriers et les cases blanches une eau parfaitement calme, elle est à la fois monstre de légende et frontière naturelle. Mais quelle idée saugrenue que de tenter de traverser? Son voyage ne sera pas de tout repos, et il sera témoin de l’ultime abomination qui lui coûtera bien plus que ses illusions.
À des années lumières de là, Hubert, un GNOM (pour Génétiquement NON Modifié) et ses trois amis humains « normaux », sont à ce point blasés par leur travail dans un coin perdu de la galaxie qu’ils s’organisent une petite virée sur Terre aux « frais de la reine ». Certes, les technologies ont évolué dans les 2000 dernières années… mais pas l’humanité avec ses défauts crasses et ses éléments parasitaires qui embourbent un système socio-économique
tout aussi corrompu, et encore plus chaotique. Aussi impossible que soit ce
parcours, il mènera pourtant Hubert aussi près qu’il n’a jamais été de réaliser lui aussi son rêve : découvrir une nouvelle souche de vie dans l’univers… à moins qu’il ne finisse parqué dans une « réserve naturelle » pour humains non génétiquement modifiés!

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Date de parution 10 septembre 2014
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EAN13 9782897261252
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0172 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Première partie
autour de 4000 après Jésus-ChristChapitre 1
La fin du Peuple des montagnes
a jeune Zøg observait avec fascination ses parents plonger les mains, pour une
toilette rapide, dans cette dangereuse rivière. La Grande Rivière à damiersL
représentait un danger latent, toujours si prévisible dans son imprévisibilité : comme les
vipères qui serpentaient entre les rochers, bien connues du Peuple des montagnes. Le
Peuple des montagnes, un nom voué à l’oubli. Le petit groupe de quatre Zøgs tentait,
tant bien que mal, de survivre dans ce massif montagneux où la nourriture était aussi
rare sur le versant est que l’eau l’était sur le versant ouest. Ils étaient les derniers
descendants de ce groupe qui avait eu l’idée ridicule d’apprivoiser ces montagnes. Plus
ridicule encore était leur dépendance de cette maudite rivière pour leur survie. Pas
étonnant que tous les autres membres du clan se soient réfugiés dans les villages au
pied des montagnes depuis plusieurs années ! Quand le radis ne pousse pas, change de
potager, disait le dicton.
Les yeux de la petite furent attirés, comme toujours, par les étranges sections de la
rivière qui se juxtaposaient l’une à l’autre comme un patchwork créé par quelque
machine divine. À la façon d’un damier, chaque section de 30 mètres par 30 mètres est
séparée de sa voisine, comme si une membrane invisible divisait l’eau. Dans l’un des
carreaux, l’eau est endiablée, remuée comme si quelques monstres sous-marins
s’entretuaient en permanence. Dans l’autre carreau, c’est tout le contraire. L’eau est
paisible, sans vague, sans mouvement, sans remous et sans ondes. Même le vent
semble n’y trouver aucune prise et n’arrive jamais à troubler cette eau si calme qu’elle
parait morte ! Et c’est ainsi sur toute la surface de la Grande Rivière ceinturant la petite
planète Zø en son équateur, et la séparant ainsi en deux continents jumeaux. Cette
séparation naturelle, si peu naturelle pourtant, avait créé deux peuples qui avaient évolué
en parallèle sans aucun contact puisque les damiers rendent toute traversée impossible
et que ni les Zøgs, habitant l’hémisphère nord, ni les Zôts de l’hémisphère sud ne
possèdent la technologie ou les matériaux nécessaires à la construction de ponts de
cette importance et encore moins de quelque appareil leur permettant de voler. De fait,
depuis la nuit des temps, chaque peuple craint l’autre comme la peste et les légendes
des uns racontent à coup sûr le caractère sanguinaire, sauvage et meurtrier des autres.
De toute façon, la plus simple prudence a toujours imposé de ne jamais s’approcher de
cette rivière infernale et encore moins d’y plonger ne serait-ce que la main droite dans
l’un des carreaux, fut-il calme comme une mer de tranquillité… Dans le doute, ne doute
pas et recule ! Un dicton que les derniers survivants du Peuple des montagnes bravaient
plus par nécessité que par courage.
Justement, dans l’un de ces carreaux calmes, la jeune Zøg observait maintenant son
père, sa mère et son frère faire leur toilette. De leur main gauche longue et habile à sept
doigts, ils lavaient leur corps trapu, haut d’environ un mètre, pendant que leur main droite
plus courte et pourvue de seulement quatre doigts tenait au sec quelques vêtements
défraichis et usés. Pas question de laisser leurs dernières pièces d’étoffe sans
surveillance au risque de perdre un bout de vêtement chapardé par un rongeur ou
emporté par une bourrasque de vent provenant de la montagne.
Soudain, son attention se porta sur le damier endiablé le plus proche de sa famille. Il
bouillonnait de rage comme toujours, dans un boucan épouvantable empêchant toute
communication verbale. Le carreau semblait s’être rapproché. La petite âgée d’à peine
quatre années zøriennes, observa avec attention ce phénomène si étrange. C’étaitcomme si les monstres sous-marins tentaient de s’approcher de sa famille pour satisfaire
un appétit insatiable depuis des siècles… ou plutôt comme si carreaux calmes et
carreaux endiablés tentaient de se rejoindre pour couper court à cet étrange formation en
damiers et redonner à la nature son harmonie. La jeune Zøgue comprit soudainement
que sa famille était en danger. Elle tenta de les avertir en criant de toutes ses forces, en
sautillant sur place pour attirer leur attention, mais le brouhaha de la rivière empêchait
tout son de rejoindre les oreilles pointues et orientables des trois Zøgs occupés à laver
leurs deux jambes : la gauche courte et massive se terminant par un pied muni de cinq
orteils et la droite plus élancée et plus gracieuse munie d’un pied doté de ses six orteils,
leur permettant de s’agripper aux anfractuosités du sol lorsqu’il sautille.
Impuissante, l’enfant assista avec terreur à une scène inévitable. Son frère fut tout
d’abord attiré au fond de l’eau, comme si on avait agrippé sa jambe. Sa mère levant les
yeux au dernier moment, vit son propre enfant disparaître subitement. Elle lança un cri de
terreur que le père, tout près, capta immédiatement. Au lieu de sauver sa propre vie, la
mère fit un pas vers le damier endiablé : réflexe fatal. Elle n’eut pas le temps de
comprendre et lorsque sa jambe droite franchit la membrane invisible séparant les deux
damiers, elle sentit une force incroyable l’attirer vers l’abîme. Le père, vif d’esprit, prit la
main de sa conjointe pour la retenir et la ramener vers lui. Malheureusement, le résultat
de la manœuvre fut tout le contraire : dans un effet de succion, le damier entraîna mère
et père en une fraction de seconde.
Tétanisée, la petite resta sur la berge pendant plusieurs heures dans l’espoir de revoir
les siens. Même après que les damiers eurent repris leur position initiale, environ une
heure plus tard, la rivière ne recracha rien des trois Zøgs qu’elle venait d’engloutir
comme un animal sauvage affamé. Pas un morceau de chair, ni un os, ni même une
pièce de vêtement que la jeune enfant aurait pu conserver comme ultime souvenir de
ceux qui avaient pendant une trop brève période constitué sa famille et les derniers
survivants du Peuple des montagnes.Chapitre 2
Le concours de radis
« aites que ça pousse. Faites que ça pousse. Faites que ça pousse ! » Robin
répétait cette phrase dans sa tête avant d’ouvrir les yeux vers son carré de jardinF
pour la troisième matinée consécutive. Déjà, il entendait les hourras de certains de ses
cousins qui découvraient de jeunes pousses de radis poindre au ras du sol. La troisième
journée était fatidique. Pour éviter l’humiliation, il devait trouver au moins deux ou trois
pousses. Sinon, aussi bien abandonner ce stupide concours annuel qui marquait le début
des festivités du solstice d’été. Pendant qu’il réfléchissait à la façon de surmonter, une
fois de plus, une probable défaite, il entendait les cris de joie se multiplier. Rien de
rassurant. Il prit une bonne respiration et rouvrit les yeux. Rien. Même en grattant
tendrement le sol des sept doigts de sa main droite, il ne voyait aucun germe tenter de
rejoindre la lumière du jour. À seize ans zøriens, soit l’équivalent de six ans terriens, il
aurait normalement dû être capable de faire pousser des radis, légume à la base de
l’alimentation zøgue. Juste bon à faire pousser un radis était l’expression consacrée pour
qualifier un incapable. Et lui, Robin, ne pouvait même pas le faire.
— Ça pousse super vite cette année. Même Robin doit déjà avoir des pousses, lança
un jeune enjoué dans son dos.
Robin ne voulait pas en entendre davantage. Il arracha la pancarte portant son nom et
écrasa de son pied les cinq rangs qu’il avait si soigneusement tirés au premier jour du
concours puis il prit la fuite à grands bonds vers la forêt. Pendant plus d’une heure,
victime de la rage qui l’habitait, il bondit à la façon très particulière des Zøgs. Lorsqu’il
s’arrêta enfin, il comprit qu’il était plus loin de la maison familiale qu’il avait jamais été et
il s’abandonna au découragement.
Robin était un « à l’envers », fait très rare dans la population. C’est-à-dire qu’il avait
sept doigts à la main droite et quatre à la main gauche, exactement le contraire de ses
congénères. Ses pieds étaient aussi à l’envers puisque son pied de cinq orteils était à
droite et son pied de six orteils à gauche. Alors qu’il ruminait de sombres pensées,
quelque chose attira son attention. Il s’agissait en fait d’un bruit sourd et discret. Puis,
quand il orienta ses deux oreilles en direction sud, il perçu distinctement ce son si
particulier. C’était, il va sans dire, la première fois qu’il l’entendait. Robin s’accrocha à ce
bruit comme à un espoir fou. Et si ce bruit lui permettait de faire une découverte
incroyable et d’être enfin reconnu par les siens pour autre chose que pour son incroyable
bêtise ?
Sa grande curiosité lui fit instantanément oublier sa rage et sa tristesse ; il se dirigea
vers le bruit. Le terrain était devenu maintenant très accidenté et la forêt avait laissé la
place à un sol rocailleux. Plus Robin progressait, plus le son était distinct. On aurait dit
qu’un million de feuilles d’arbres se froissaient en même temps. Ce son lui rappelait celui
de la meule de pierre qui écrase les céréales au village, mais des onzaines et des
onzaines de fois plus fort. Cet amalgame de bruits disparates formait un tout très
homogène. Se mêlait aussi le son de l’eau qui coule… ou qui est brassée, comme le
bouillonnement d’une grosse marmite pleine de pommes de terre et de radis. Robin était
subjugué par ce bruit et il accélérait ses bonds à mesure que le bruit s’intensifiait. Le
jeune voulait voir de près ce qui pouvait provoquer un son à la fois si fort et si complexe.
Jamais il n’avait vécu quelque chose de vraiment nouveau et ce bruit était la nouveauté
même. Il ne restait qu’une butte à passer et Robin pourrait enfin découvrir ce qui
l’hypnotisait à ce point. Il mit son pied droit, très musclé, sur le sommet de la butte ets’élança de toutes ses forces, les yeux fermés pour savourer à plein ce nouveau son… Il
espérait enfin découvrir quelque chose… qui lui permettrait peut-être, pour la première
fois de sa vie, d’être le centre d’attraction. On l’écouterait, lui Robin l’à-l’envers, aussi
attentivement que le raconteux du printemps venu donner des nouvelles du reste de la
planète.
Tout en bondissant, il savourait pleinement le nouveau bruit qui lui parvenait cette fois
d’en-dessous. Il ne sentait plus d’obstacles entre lui et le bruit et il vivait l’extase…
jusqu’à ce qu’il ouvre à nouveau les yeux pour découvrir sous lui, à une cinquantaine de
mètres plus bas, une inimaginable épouvante. La Grande Rivière à damiers, qu’il croyait
être une légende destinée à éloigner les enfants des terres du sud, était sous ses pieds,
majestueuse et enragée, crachant de l’écume. Subjugué par le bruit, Robin s’était lancé
de la falaise directement dans l’antre de la bête. Sa chute, certes ralentie par la faible
gravité de la planète, était pourtant indiscutablement inévitable et imminente. Nul n’aurait
sans doute pu y survivre. Alors imaginez un petit Zøg de 16 ans incapable de faire
pousser des radis…Chapitre 3
Hubert est un GNOM
ubert... Hubert... HUBERT !-H Hubert sursauta. C’était la troisième fois de la matinée que l’institutrice le
surprenait en train de rêvasser au lieu de se concentrer sur le cours du jour : l’expansion
de l’humanité à travers l’univers.
— Alors Hubert, on est dans la lune, encore ?
— Non madame, je pensais justement à ça !
— Et c’est quoi ce « ça » au juste...
— Bien à l’univers et tous les endroits non découverts.
— Il existe encore des endroits non visités par les humains, reprit l’institutrice un peu
agacée. Mais mon petit Hubert, tu sais qu’il n’y a, à proprement parler, aucun endroit non
découvert... Avec les moyens dont les savants disposent, c’est désormais un fait
incontestable : toutes les galaxies du groupe local sont découvertes...
— Quand je serai grand, je découvrirai un jour une nouvelle planète !
L’institutrice haussa les épaules en signe de découragement... Décidément, cet enfant
était le plus imbécile et le plus stupide à qui il lui avait été donné d’enseigner. Elle eut
toutefois pitié de ce jeune garçon de 9 ans, dont la pauvreté des parents n’avait permis ni
une modification génétique de son ADN, ni la pose d’un implant cervical qui aurait pu
augmenter ses performances. Il côtoyait des enfants deux fois plus jeunes que lui et dont
les connaissances étaient multipliées, grâce aux implants et aux manipulations
génétiques subies au stade de l’embryon. Et selon les rumeurs circulant dans le moment,
ce petit enfant resterait ainsi toute sa vie : un « non modifié ». On parlait d’un moratoire
imminent, empêchant les manipulations sur les personnes dont l’ADN était encore « pur
».
L’institutrice sortit de ses réflexions en entendant les rires des autres enfants. « Hubert
est un GNOM !, Hubert est un GNOM ! ». Avant d’avoir pu obtenir le silence, le jeune
Hubert s’était enfui de sa classe. Elle eut un moment de honte parce qu’elle n’était pas
intervenue, et celui-ci avait sans doute interprété son silence pour ce qu’il était : un
instant de réflexion de trop avant de corriger l’injustice… Elle balaya rapidement cette
honte et pensa aux progrès que les élèves de sa classe pourraient faire, en l’absence du
GNOM. Elle sourit intérieurement puis effaça immédiatement du tableau holographique le
contenu de la leçon du jour portant sur l’histoire du peuple terrien. Le moment était rêvé
pour enfin passer au difficile chapitre sur le calcul différentiel, leçon qu’elle retardait
depuis longtemps. L’ordinateur photonique avec coprocesseur quantique analysa le
nonverbal de l’institutrice, constata le départ de l’élève trop lent, calcula rapidement
l’opportunité d’apprentissage et arriva à la même conclusion. Elle fut légèrement surprise
lorsque le titre du chapitre sur le calcul différentiel s’afficha de lui-même sur les écrans
holographiques individuels des élèves, provoquant une rumeur de protestation dans la
classe. Mais cela ne freina pas son ardeur. Avec leur cerveau génétiquement modifié et
les implants informatiques parfois ajoutés dès la naissance, tous ces enfants étaient
capables d’assimiler le calcul différentiel en quelques heures ! Quant au jeune GNOM, il
serait sans doute beaucoup plus heureux s’il se contentait de travailler à la petite ferme
familiale artisanale d’où il venait.... Sa place n’était pas vraiment en classe.Chapitre 4
La chute
u moment de tomber dans le vide, Robin sentit une vive douleur à la cheville. Puis
son visage s’écrasa sur la paroi rocheuse. Malgré le choc, il comprit soudainementA
qu’on l’avait sauvé d’une mort certaine en l’attrapant par la cheville. Lorsqu’il fut remonté,
il tremblait.
— Mais veux-tu me dire ce que tu faisais si loin de la maison Robin ?
— Est-ce que tu vas le dire à maman, répondit le jeune Zøg entre deux crises de
larmes ?
— Toi et moi devons parler de certaines choses que ta mère ne peut ou ne veut pas
entendre.
Le grand-père de Robin prenait un air solennel et Robin comprit qu’il avait quelque
chose d’important à lui dire. Il sécha ses larmes et s’installa en face de lui : le grand-père
sortit un mouchoir blanc aux armoiries familiales, contenant une onzaine de beaux gros
radis crus, accompagnés de morceaux de carotte et de navet. Il s’était remis rapidement
de sa mésaventure ; ainsi sont les jeunes : Adieu la peine, bonjour le radis.
— Je ne raconte jamais cette histoire parce que les gens me croiraient fou. C’était il y a
seize ans, au jour de ta naissance. J’explorais les alentours de la Grande Rivière à
damiers… pendant que les mères veillaient à ta venue au monde.
— Dis-moi grand-papa. Pourquoi personne ne veut venir voir la Grande Rivière ? Ils
refusent même qu’on en parle à l’école.
— Tu sais, tous les Zøgs ne sont pas aussi curieux que nous deux... La plupart
souhaitent mener une vie bien tranquille à faire pousser les radis. Quant à la rivière,
comme tu as pu le voir, elle est très dangereuse.
— Dis, c’est vrai que de l’autre côté, il y a les Zôts et qu’ils mangent les petits Zøgs ?
— Il y a effectivement un autre peuple de l’autre côté de cette rivière… Mais je pense
qu’ils nous ressemblent et il est même possible qu’ils aient aussi peur de nous que nous
d’eux. Ils racontent peut-être eux aussi à leurs petits que nous les mangeons…
— En as-tu déjà vus, des Zôts ? Je veux dire pour de vrai, pas dans les livres ?
Grand-père garda le silence un moment, afin de se remémorer les détails avec
précision. — J’en ai entrevu un, une fois, de l’autre côté alors que j’observais les
étranges damiers qui se superposaient. J’essayais de comprendre comment il était
possible qu’une zone calme et sans vague se trouve collée à une zone tumultueuse,
sans rien pour les empêcher de se mélanger. J’ai vu alors quelque chose
d’extraordinaire. Un Zôt se trouvait de l’autre côté, mais plus extraordinaire encore, les
damiers se sont mis à se déplacer lentement, jusqu’à ce que les sections agitées et les
sections calmes se joignent… Tu sais ce que ça voulait dire ? demanda grand-père en
joignant ses deux mains pour illustrer ses propos.
— On pourrait traverser et aller chez les Zôts ! répondit Robin avec entrain.
— Exactement. Le contact entre nos deux civilisations aurait pu être possible à ce
moment-là. Le Zôt, de l’autre côté, s’est sauvé rapidement mais moi, je suis resté sur
place pour vérifier si les choses changeaient. Au bout d’une heure, les damiers se sont
remis en place. Tu imagines si nous réussissions à traverser et à établir un vrai contact
avec les Zôts ? Nous aurions enfin la réponse à la question la plus importante de toutenotre histoire : qui sont réellement les Zôts ? C’est pourquoi, depuis ce jour, je suis
revenu des centaines et des centaines de fois. Jamais je n’ai revu ce phénomène, mais
je suis certain qu’il se reproduira un jour et je vais te montrer pourquoi. Lève-toi
maintenant, nous allons marcher un peu.Chapitre 5
Retour à la ferme
e petit Hubert courut pendant une heure avant de reconnaître le champ de maïs que
ses parents exploitaient sur cette petite planète. Ils faisaient partie des peuplesL
nomades qui avaient quitté la terre il y a plusieurs générations pour se déplacer de
planète en planète afin de réaliser des tâches parfois ingrates et toujours peu lucratives.
Les tziganes des temps modernes. Les parents de Hubert s’y étaient installés plusieurs
dizaines d’années auparavant, dans le but de faire pousser des légumes et ainsi nourrir
les travailleurs de l’entreprise qui exploitait la planète pour ses minéraux. Ils étaient
tolérés parce qu’ils vendaient à faible coût des denrées de base. On acceptait même
leurs enfants dans les écoles haut de gamme, réservées aux riches… Le père de Hubert
vit son fils arriver, bien avant la fin des cours.
— Il s’est encore passé quelque chose aujourd’hui, Hubert ?
— Ils n’arrêtent pas de rire de moi. Ils ont tous des cerveaux tripotés et ils retiennent
tout sans même faire d’efforts... Ce n’est pas juste.
— Je sais Hubert, mais dis-toi que ce que tu connais, tu l’as appris de la bonne façon
en y consacrant les efforts nécessaires.
— Et puis après ? Qu’est-ce que ça me donne ?
— Regarde cette tomate. Le plant a pris plusieurs semaines à sortir de terre, puis la
fleur est apparue et le fruit s’est développé lentement. D’un vert pâle au début, le fruit est
devenu rouge vif avant d’être prêt à manger.
— Ils ont une machine à la cafétéria qui fait tout ce qu’on veut en quelques minutes, à
partir de protéines...
— Et tu as goûté à cette nourriture ?
— Oui, une fois, dit-il tout honteux – sa mère lui préparait toujours une boîte à lunch
avec des aliments frais et savoureux.
— Alors tu sais que ça ne goûte pas pareil... Même les adultes qui s’en contentent
sautent sur nos légumes les jours de marché parce qu’ils veulent savourer quelque
chose qui goûte vrai...
— Et c’est quoi le rapport avec moi ?
— Ton apprentissage est comme la vraie tomate. Il prend du temps, mais il est
authentique. Tu connais la valeur du travail et les efforts nécessaires. Ces autres enfants
pour qui tout est facile ne savent rien du mot « travailler » et un jour ou l’autre, ils ne
pourront se contenter de se fier à leurs implants. Pendant ce temps, tu auras été dans
toutes les écoles et tu auras appris beaucoup moins de chose, mais tu auras quand
même appris le plus important : les efforts sont nécessaires pour réussir.
— Mais ils ont ri de moi quand je leur ai dit que je voulais découvrir une nouvelle
planète plus tard... Ils disent que toute la galaxie est découverte et qu’il n’y existe aucune
autre civilisation que l’humanité.
— Et toi, tu penses que ce n’est pas le cas ?
— Non... je suis certain que quelque part dans le ciel existe une toute petite planète
oubliée sur laquelle vivent des êtres différents...Chapitre 6
Terra preta
out en parlant, grand-père Thomas s’était levé et entraînait son petit-fils un peu plus
loin, abandonnant le casse-croûte sur place.T
— Regarde Robin. Depuis ce jour, j’ai découvert cette petite descente. Viens avec moi
et je te montrerai ce que j’ai préparé… au cas où les damiers se réuniraient à nouveau.
Les deux Zøgs descendirent un passage en colimaçon qui semblait mener au lit de la
Grande Rivière. Robin tenta de cacher la peur qu’il ressentait en entendant à nouveau le
son de l’eau. Ils arrivèrent à une minuscule caverne. En son centre, il aperçut une
embarcation montée sur des rails de bois et maintenue grâce à un dispositif particulier.
Cette barque suffirait sans doute à faire traverser deux ou trois personnes si les damiers
tranquilles se rejoignaient. C’est le dispositif de rail qui semblait le plus surprenant. En
s’asseyant directement dans le bateau, on pouvait actionner un levier, et les deux bras
qui retenaient l’embarcation s’écartaient. Un roulement à billes avait été conçu sous le
bateau à l’aide de petites noix bien rondes pour faciliter la descente. Robin n’avait jamais
rien vu de si fascinant.
— Grand-père, c’est toi qui as construit ce bateau ?
— Oui. Mais ce n’est pas moi qui ai aménagé cet endroit, pas plus que je n’ai fabriqué
ce dispositif de lancement…
Thomas cessa délibérément de parler, espérant que son jeune petit-fils comprendrait
les choses. Il avait suivi Robin pendant toute sa fuite. Il savait que Robin n’avait pas
vraiment de talent pour s’adonner à l’agriculture, représentant toute la vie et la fierté des
Zøgs. Mais de tous ses descendants, Robin était celui qui lui ressemblait le plus. La
curiosité n’étant pas du tout un trait commun ni souhaité dans son peuple, ses autres
petits-enfants auraient fait comme tous les adultes sensés : ils se seraient sauvés en
imaginant tous les dangers que cette découverte pourrait représenter.
Robin était donc le seul espoir qu’avait ce grand-père de pouvoir un jour transmettre
son attente. Les déceptions des dernières années l’avaient convaincu qu’il ne verrait
probablement pas le contact de son vivant. Et puis Thomas sentait qu’il ne lui restait pas
nécessairement très longtemps à vivre, peut-être une onzaine d’années. Alors qu’il se
perdait dans ses pensées, grand-père eut la joie d’être interrompu par son petit-fils.
— Si ce n’est pas toi qui as construit la rampe du bateau, c’est que des gens, avant,
avaient déjà essayé de traverser la rivière…
— Exactement Robin. Mais on ne sait pas si ces gens l’ont vraiment traversée ou s’ils
se sont simplement préparés à cet événement qui ne semble pas se produire très
souvent.
Robin se mit à regarder le bateau pendant que Thomas lui expliquait comment
actionner le levier… Il lui montra aussi un livre de bord où il avait noté ses venues à cet
endroit.
— Dis-moi grand-père. Pourquoi, quand j’ai sauté dans la Grande Rivière, je n’ai pas
senti que mon moment était arrivé. Si tu n’avais pas été là, je serais tombé.
Grand-père était subjugué par l’analyse de Robin. Comment un enfant de son âge
pouvait-il faire ce lien ? Robin faisait référence aux individus qui sentent leur mort arriver,
fait commun chez les Zøgs. Cette réflexion permit à grand-père d’aborder un sujet
difficile.— Comme tu le dis si bien, beaucoup de Zøgs peuvent pressentir le moment de leur
mort, et parfois longtemps d’avance. Il suffit d’être à l’écoute de son corps. Mais dans le
cas des morts par accident, on ne peut pas prévoir, bien entendu.
— Et comment on fait pour le ressentir. Ça fait mal ?
— Ça ne fait pas mal. On le ressent, c’est tout.
Robin se mit à pleurer soudainement. Il avait compris, par la précision des réponses de
son grand-père, que l’heure de sa fin approchait.
— Ne t’en fais pas Robin. Mon moment n’est pas encore arrivé et j’en ai encore pour
plusieurs années. Tu sais que certains peuvent le prédire longtemps avant ?
— Je ne veux pas que tu meures. Même dans plusieurs années.
— Je ne peux pas te promettre que je ne mourrai pas. Mais je peux te promettre que je
vais t’avertir avant. Mais tu n’as pas faim ? Si on allait retrouver notre casse-croûte ?
Tout en discutant, les deux Zøgs avaient pris le chemin du retour, le cœur beaucoup
plus léger. En sortant de la caverne, ils firent un détour. Grand-père s’arrêta devant un
trou plein d’une terre qui ne semblait rien avoir à faire à cet endroit. Cette terre était
complètement noire et remplissait une cuvette creusée dans le roc, assez profonde pour
contenir un Zøg. Il y vida quelques poignées de terre brune qu’il sortit de son sac de
montagnard et la remplaça par une quantité équivalente de terre provenant de la cuvette.
Il expliqua à Robin que c’était une poche de Terra preta, une terre extrêmement riche.
— C’est un autre de mes secrets. Tu sais que dans ton sac, tu dois toujours avoir
quelques graines de radis. Moi, j’ai toujours un peu de cette terre en plus. Si tu prends
une très petite poignée de terra preta, tu réussiras à faire pousser des radis presque
partout en un temps record. Mais quand tu prends de cette terre dans une cuvette
comme celle-ci, tu dois toujours mettre l’équivalent en terre ordinaire.
— Alors je peux en prendre pour le concours de radis ?
— Petit malin, ce serait de la triche ! La terra preta est précieuse. Je ne connais pas
d’autre endroit où en trouver. Alors ne la gaspille pas. Tu te dois de l’utiliser seulement
lorsque c’est absolument nécessaire. Tiens. Je vais t’en mettre un peu dans ton sac et la
prochaine fois, j’emporterai deux fois plus de terre ordinaire.
Robin n’était pas vraiment heureux d’apprendre qu’il ne pourrait pas utiliser cette terre
pour enfin gagner un concours. Mais à force d’explications, il se rangea du côté de
grand-père et enveloppa sa petite poignée de terre précieusement pour ne l’utiliser qu’en
cas d’extrême urgence. Alors qu’ils arrivèrent à l’endroit où ils avaient abandonné leur
casse-croûte, les deux Zøgs restèrent bouche-bée.
Une créature affreuse et sale, mi-Zøg, mi-animal dévorait les morceaux de radis et de
carottes qu’il avaient laissés là. Cet animal se tourna vers eux et s’enfuit à toutes jambes,
non sans avoir pris le mouchoir contenant encore quelques morceaux.
— Qu’est-ce que c’était grand-père ? Et si c’était un Zôt qui a traversé ? Et s’ils nous
envahissaient ?
Alors que Robin prononçait ces mots, les deux Zøgs entendirent un vrombissement
assourdissant provenant de la Grande Rivière. En une fraction de seconde, un objet
volant gris traversa la rivière et passa juste au-dessus d’eux, virevolta rapidement et
s’enfuit vers l’horizon. Grand-père suivit la direction de l’objet. Il n’y avait pas de doute, il
filait vers le village...Deuxième partie
15 ans plus tardChapitre 7
Dîner à la cafétéria
ubert sortit son lunch d’un sac brun. Il plaça tranquillement devant lui un sandwich
au pain de seigle, une petite bouteille Thermo pleine d’eau à sa main droite et àH
gauche, un petit contenant rouge comprenant une vingtaine de morceaux de carottes et
une belle tomate bien mûre. Puis il sortit de sa poche un canif à lame de diamant
permatranchante et commença à entailler sa tomate avec des gestes précis, afin d’en faire de
belles tranches destinées à son sandwich. Ce rituel attirait l’attention, il le savait. Hubert
en était à sa première journée de travail dans cette boîte et il ne savait vraiment pas
comment on l’accepterait, lui un GNOM. Il avait passé sa matinée collé à une surface
holographique, observant des centaines de codes, dans un travail plutôt banal et
probablement inutile que personne ne faisait depuis le passage du dernier GNOM, il y
avait au moins cinq ans. Mais maintenant, c’était son premier bain de foule et il savait
qu’il attirait l’attention. C’était toujours comme ça. Au moins, cette fois-ci, il n’avait pas un
macaron sur la poitrine annonçant : « Bonjour, je suis Hubert, et je suis un GNOM ».
— Qu’est-ce que tu manges ? lui demanda une voix derrière son épaule.
— Un sandwich, répondit Hubert sans se retourner.
— Qu’est-ce que tu mets dedans ? redemanda la voix.
— Des tomates. Tu sais le fruit.
Hubert aurait souhaité être assez incisif pour mettre fin à cet interrogatoire et retourner
à son repas. Mais, visiblement, il semblait avoir affaire à un curieux.
— Ce n’est pas un légume une tomate ?
— Techniquement, ça pousse à partir de la fleur du plant de tomates, comme font les
fruits, répondit Hubert, agacé.
— Pourquoi tu ne les achètes pas carrées comme tout le monde, tes tomates ? Et en
plus, ça ne dégouline pas tout dégueulasse quand elles sont pré-coupées.
Cette fois, Hubert en avait assez et il se retourna. En voyant le drôle de type devant lui,
il oublia la réplique cinglante qu’il avait préparée. Pas très grand, ni très gros, l’homme
n’aurait pas attiré l’attention si ce n’était son œil gauche rouge et jaune qui tournait à
toute vitesse à l’intérieur de son orbite, comme un gyrophare. Hubert en était
bouchebée. Jamais sur sa petite planète il n’avait vu d’implant de la sorte. Cet œil à lui-seul a dû
coûter au moins… 30 000 crédits ! L’homme à l’œil tournant n’avait pas semblé
remarquer l’air ahuri de Hubert, ni son langage corporel plutôt distant qui l’invitait à
passer son chemin. Comme il n’avait saisi aucune des remarques acerbes du GNOM, il
n’était donc pas étonnant qu’il ne comprenne pas non plus son langage non verbal. Notre
homme fit donc un grand sourire, prit une chaise et s’assit à la droite de Hubert.
Lâchant son sandwich, Hubert ouvrit la bouche pour protester, quand deux autres
personnes prirent place autour d’eux, transportant des plateaux de nourriture artificielle
générée à partir de protéines.
— Aye le cyclope, tu vas me dire ça toi. Pourquoi la con a merdé tout l’avant-midi ?
questionna l’un des dîneurs.
— T’es pas supposé surfer sur la console toute la journée. Un imbécile a probablement
passé son avant-midi à déjouer la sentinelle pour télécharger des trucs illégaux.
Sur cette dernière déclaration, le troisième comparse arriva avec un atomiseur àketchup Heinz 57.
— Aye ! les gars, avez-vous vu ce que j’ai trouvé sur la con en avant-midi ? Une
nouvelle série d’images pour mon tattoo. Ça s’appelle les héros de la mythologie
terrienne. Ça faisait au moins deux jours que j’essayais de déjouer la putain de sentinelle
!
Tous éclatèrent de rire, à l’exception de Hubert. Le nouveau venu releva la manche de
son chandail et montra son tattoo à pigmentation holographique qui permettait de
changer d’image toutes les cinq secondes… selon ce qui était téléchargé par le
propriétaire sur une puce électronique microscopique. Les amis se mirent à jouer à celui
qui identifierait le plus rapidement les héros qu’ils voyaient sur le tattoo…
— Hercule…
— Einstein !
— Jésus !
— Steve Jobs !
— Et lui, c’est qui ?
— Je ne sais pas. Il n’y avait pas la liste des noms. Et j’ai cherché sur la con pendant
une heure pour l’identifier, et c’est là qu’elle a planté.
— C’est Ben Laden. Mais l’histoire est un peu floue à son sujet. Il aurait arraché deux
tours de centaines d’étages à la seule force de ses bras, déclara Hubert qui ouvrait la
bouche pour la première fois. Certes, il était peut-être un GNOM, mais il connaissait
mieux que quiconque l’histoire terrienne.
Après quelques présentations, les trois amis se remirent à parler entre eux. Hubert
n’écoutait plus vraiment et se contentait de croquer machinalement ses carottes. Il sortit
subitement de ses pensées lorsque la discussion bifurqua :
— Vous ne savez pas quoi ? Y paraît qu’ils ont engagé un GNOM… un vrai ! déclara
l’homme au tattoo.
— C’est vrai qu’ils ne savent même pas parler ? Ma grand-mère me disait toujours que
les GNOM se contentaient de grogner et que si on ne les nourrissait pas, ils mouraient de
faim parce qu’ils sont trop tarés pour se rendre compte qu’ils ont faim !
— Tu devrais au contraire le remercier ce GNOM quand tu le verras. Parce qu’avec la
subvention que la boîte reçoit pour l’embaucher, ça paye le salaire de toute ta division,
répondit un des hommes qui n’avait pas parlé jusqu’à ce moment.
C’était le conseiller juridique de la boîte. Lui, il n’était pas un GNOM puisqu’on avait
monstrueusement modifié son cerveau pour lui permettre d’emmagasiner toutes les lois
de l’univers, ce que n’importe quel mobile de poche pouvait faire d’ailleurs. Mais surtout,
son cerveau pouvait trier les informations et les catégoriser plus rapidement que
n’importe quelle machine non biologique, capacité fort utile quand on imagine le nombre
de règles et de lois qui régissent l’univers et leurs interactions respectives ! On n’avait
pas encore inventé de système capable d’imiter le processus complexe de sélection du
cerveau. Les modifications effectuées au cerveau du conseiller en faisaient un travailleur
très recherché et diablement bien payé. Le seul problème c’est qu’il était incapable de
parler de quoi que ce soit qui ne fût pas juridique. C’était un défaut embêtant, mais il était
quand même loin d’être un abruti de GNOM !
Hubert rageait. Depuis qu’il avait quitté la maison familiale dans sa petite planète
1expropriée parce qu’elle était riche en tantale-180ml , il devait fait face à tous ces
préjugés. Oui il était un GNOM : un Génétiquement NOn Modifié. Ce titre voulait dire qu’iln’avait reçu aucun implant et que son ADN était encore vierge de toute modification
artificielle. Dans cette époque d’informatique biologique, les GNOM étaient rares et
certains les considéraient comme des créatures mythiques issues d’une autre époque.
Depuis la dérèglementation des modifications génétiques, c’était le chaos total. Une
seule règle tenait encore : il était interdit de modifier un GNOM afin de garder un peu de
pureté dans tout ce bordel. Les GNOM étaient classés patrimoine humanitaire, comme
jadis les châteaux du Moyen-Âge, ce qui en avait fait des bêtes de foire. Toute une
industrie s’était créée autour du phénomène : sectes religieuses adoratrices de GNOM,
spectacles ambulants avec des GNOM habillés en peaux d’animaux, vente de reliques
de GNOM, dont les crânes qui, lorsque parfaitement intacts, atteignaient des prix records
sur le marché noir. Sur ces réflexions, Hubert se releva et alla rejoindre son poste de
travail, sans même saluer ses nouveaux collègues.
1. Le tantale est un isomère très rare ; très difficile à manufacturer (par fusion nucléaire), il est
largement employé dans la fabrication des coprocesseurs quantiques au cœur photonique de
tout ordinateur digne de ce nom, du 40e siècle. Et puisqu’il ne réagit pas avec les fluides
corporels, le tantale est l’un des seuls métaux employés dans la fabrication des implants
cervicaux.
* * *
Hubert était installé à son bureau. Son employeur, Univex, était une entreprise d’une
grosseur incommensurable, spécialisée dans l’exploitation des ressources des planètes
se trouvant sur son chemin. Hubert, lui, travaillait dans une division de recherche et
développement mais, comme la plupart de ses collègues, il aurait été incapable de dire
ce qu’on recherchait au juste. Ce département d’environ 500 employés ressemblait à
n’importe quelle entreprise ankylosée par l’administration. Le travail de Hubert faisait
partie du département de redécouverte, harmonisation et valorisation des techniques,
technologies et savoirs anciens, holistiques et temporairement non disponibles et il
consistait à identifier des séquences d’information selon le système employé pour
permettre le déchiffrage des messages. Ce travail ne pouvait être fait par un ordinateur
puisque la plupart de ces séquences de codes étaient envoyées par de vieux automates
abandonnés un peu partout dans l’univers et utilisant des langages qui n’étaient plus
supportés par leur fabriquant. Il pouvait s’agir, par exemple, d’un robot en charge de
l’entretien d’une mine abandonnée sur un astéroïde quelconque et qui requérait une
nouvelle pile. Dès que ce message était reçu, une fois le langage utilisé identifié, le
message était traduit ; l’ensemble était alors transféré dans un autre département qui
devait trouver lequel était en charge de prendre une décision entourant cette requête.
Inutile de dire que souvent, les dossiers étaient simplement abandonnés faute de pouvoir
identifier un responsable. La plupart des messages étaient d’abord filtrés par un
ordinateur qui identifiait les langages les plus récents et les plus souvent employés. Tout
ce qui était envoyé à Hubert était soit sans importance, soit si vieux que, de toute façon,
ça ne pouvait avoir aucune incidence sur quoi que ce soit. Il y avait cinq ans qu’aucun
GNOM n’avait travaillé dans cette division et donc cinq ans qu’aucun travail du genre
n’avait été vraiment accompli.
Hubert se sentait comme Gaston Lagaffe, ce vieux personnage de bande-dessinée qui
se retrouvait devant une pile immense de courrier à classer, à la différence près que son
courrier à lui était sans importance et qu’il était entré plusieurs années auparavant,
peutêtre des décennies. Si Hubert tenait à rester dans cette entreprise, c’est qu’il n’avait pas
abandonné son rêve d’enfance de découvrir une nouvelle civilisation. Ce boulot chez
Univex était ce qu’il avait trouvé se rapprochant le plus de la prospection planétaire.
Malgré tout, Hubert aimait bien ce travail. Ce qui semblait être ennuyeux à mourir au
départ s’était avéré très intéressant, même parfois passionnant. Il pouvait passer desheures sur un seul code pour identifier le langage employé, après quoi il devait transférer
le code au triage qui, lui aussi avait quelques années de retard dans le traitement des
demandes. Hubert tentait toujours de déchiffrer et lire le message. Parfois c’était sans
signification : juste une série de caractères sans rapport entre eux. Il lui arrivait de faire
des trouvailles incroyables. La semaine précédente, à son deuxième jour d’embauche, il
avait trouvé un « cookie », un message à vocation publicitaire datant de deux siècles. Il
s’agissait d’une machine à espresso qui identifiait la marque la plus souvent employée
par les gens de la maisonnée, dans le but de compléter une étude de marché. La
machine avait sans doute été jetée au dépotoir sans qu’on désactive la pile et celle-ci
continuait d’envoyer ce message en boucle depuis plus de 200 ans. Cette idée amusait
grandement Hubert qui, s’il avait eu accès aux modules de retraçage de la compagnie,
aurait pu trouver l’endroit d’où émanait le message. Mais qui, à part Hubert, se
préoccupait d’une machine à espresso vieille de plus de deux siècles ?
Hubert bossait depuis deux jours sur une série de 250 codes très semblables, reçus
l’année précédente. Il avait fait le tour des codes présents sur son module informatique et
rien ne s’y apparentait. Il était certain qu’il s’agissait de codes très anciens, ou alors de
codes provenant d’une nouvelle civilisation encore inconnue, deux options très
excitantes de toutes façons. La dernière découverte d’importance dans l’univers datait de
plus de 500 ans. Pour plusieurs, tout l’univers accessible était maintenant connu. Mais
Hubert ne croyait pas à cette théorie simpliste et rêvait depuis sa tendre enfance
d’inscrire son nom dans l’histoire, à côté des Jacques Cartier et des Trixie Orr : le
premier ayant découvert l’Amérique et la seconde ayant été la première à faire un voyage
extragalactique. À l’école, on avait cessé de lui remettre les pieds sur terre. Un GNOM ne
pourrait jamais être assez intelligent pour mener à bien une entreprise de la sorte. Et de
toute façon, il ne restait plus rien à découvrir. Hubert jubilait en imaginant le choc que
provoquerait la découverte d’une nouvelle civilisation : non seulement les savants des
universités utilisant près de 87 % de leur cerveau se seraient mis un doigt dans l’œil,
mais en plus, ce serait un stupide GNOM avec ses 25 % d’utilisation qui leur aurait mis le
nez dans leur caca ! Même s’il n’en parlait pas plus ouvertement, ce rêve occupait son
esprit jour et nuit. C’est pour cette raison que Hubert avait accepté cet emploi sans
envergure. Ce travail lui permettait d’écouter l’univers et de trouver des messages, dont
la séquence des 250 codes de l’année précédente.
C’est alors qu’il eut l’idée de consulter l’homme au tattoo qui avait su si bien déjouer la
sentinelle informatique, pour avoir accès à la console, que tous appelaient la con. C’était
en quelque sorte un réseau des réseaux d’information, dont l’ancêtre avait été le Web,
e einventé quelque part entre le 19 et le 22 siècle terrien du calendrier romain. Mais c’était
aussi beaucoup plus, la con était un ordinateur super puissant qui réussissait à trier et à
se retrouver dans le fouillis incommensurable qu’était devenu l’espace public
d’information, saturé par la publicité et la pornographie. Cette console permettait non
seulement de pouvoir orienter intelligemment des recherches en fonction des résultats
que l’on souhaitait, mais ses possibilités de calcul dépassaient de loin toute autre
ordinateur. Les possibilités de calcul étaient devenues le nerf de la guerre et même un
super ordinateur comme la console avait ses limites. Quiconque souhaitait absolument
réaliser rapidement des calculs vraiment complexes devait s’adresser aux Calculus, cette
race de savants si génétiquement modifiés qu’on ne savait plus vraiment si c’était des
gens ou des calculateurs quantiques. Ils étaient des millions de fois plus performants et
plus rapides que n’importe quelle machine photonique puisqu’ils étaient les seuls à
pouvoir parfaitement maîtriser le calcul et les composantes quantiques… Peu de
sociétés pouvaient se permettre leurs services et les seuls clients réguliers des Calculus
étaient ceux qui voyageaient sur de longues distances dans l’espace puisqu’il étaitnécessaire de calculer en temps réel, tant au niveau quantique, énergétique, que
macrophysique, toutes les probabilités pour filer aux vitesses dépassant de multiples fois celle
de la lumière. Un astéroïde dans le pare-brise est si vite arrivé ! Un micro trou noir est si
vite engendré ! Et les trop rares Grand Maîtres Calculus pouvaient, quant à eux, se
rendre carrément jusqu’aux cordes, entités d’existence les plus petites et les plus
fondamentales qui soient, et ne pouvaient être sollicités que pour les voyages
intergalactiques, exclusivement. La compagnie qui embauchait Hubert faisait parfois
appel aux Calculus… mais jamais pour identifier un code à la demande d’un GNOM !
Hubert devait donc se rabattre sur la con ; seulement, comme la moitié du personnel, il
n’y avait pas accès. Il décida donc de tenter d’aborder le petit groupe à l’heure du dîner.Chapitre 8
Le raconteux
a nuit tomba drôlement rapidement et dans la semi-obscurité, le flash bleu provoqué
par l’étoile centrale du système bi-solaire semblait moins étincelant. MinusculeL
planète, comparable en grosseur à la vieille lune terrestre, Zø, la planète des Zøgs et des
Zôts, tourne autour d’une petite étoile orange, apportant une lumière douce et une
chaleur permettant à la vie d’y prospérer. Cette étoile tourne elle-même autour d’un
pulsar bleu : une étoile à neutrons, minuscule mais très massive, qui émet une pulsation
toutes les secondes zøriennes, un peu comme un girophare envoyant sa lumière vers les
bateaux. Pour le commun des mortels, ce flash est peu visible mais très souvent, il excite
des gaz sur son parcours, entraînant une lumière bleue. Pour les indigènes qui y sont
nés, ce flash est tout aussi naturel que les bruits de la ville dans les civilisations dites
plus avancées. Il offre certains avantages, comme celui de mesurer le temps.
Robin avait mal planifié son déplacement et en pleine nuit, il se retrouvait au milieu de
nulle part, à mi-chemin entre deux villages. L’endroit était sec et le sol rocailleux. Pas
d’arbre à l’horizon, pas d’anfractuosité dans le sol pour y passer la nuit, il ne lui restait
pour s’abriter que sa couverture de voyage. Il ne voyait même pas de morceaux de bois
pour y faire un feu. Il était sans doute allé trop au sud et s’était éloigné du sentier
habituellement emprunté par les résidents de ce secteur. Il se dirigea vers un
promontoire, y grimpa et orienta ses oreilles de tous les côtés pour tenter de repérer un
bruit. En dirigeant ses oreilles plein sud, il entendit le son distinct et étonnamment
rapproché de la Grande Rivière à damiers. Même si un grand nombre d’années zøgues
s’étaient écoulées depuis la dernière fois qu’il l’avait entendu, le son de cette rivière
serait à jamais gravé dans sa mémoire. Robin ferma ses yeux un moment et se laissa
bercer par le bruit. Les souvenirs des instants passés avec son grand-père lui revinrent à
l’esprit : la caverne contenant un bateau, l’étrange animal qu’ils avaient surpris en train
de voler leur casse-croûte, puis le bruit de l’objet volant. En revenant à la maison en
sueur, ils avaient trouvé un groupe de gens vaquant à leurs tâches quotidiennes.
Personne n’avait semblé inquiet de leur absence, si ce n’est sa mère qui l’avait regardé
d’un œil grondeur, avant d’apercevoir grand-père derrière lui, quelques secondes plus
tard. Ils s’étaient regardés, éberlués. Avant même qu’il ne se jette dans les bras de sa
mère, grand-père lui avait fait un clin d’œil et avait placé son doigt du milieu devant la
bouche. Il n’avait jamais raconté à personne cette aventure et n’était jamais retourné à
cet endroit.
Depuis, les années ont passé et Robin était devenu adulte. Parfois, il se demandait si
son imagination débordante de petit Zøg ne lui avait pas joué des tours et s’il n’avait pas
imaginé toute cette histoire, juste pour se croire intéressant. Mais ce bruit qu’il entendait
maintenant, à jamais gravé dans sa mémoire, réveillait en lui ces souvenirs aussi
tangibles que le sol sous ses pieds. Robin planta machinalement sa main droite dans sa
poche d’aventurier. Ses sept doigts se frayèrent un chemin à l’intérieur d’un petit sac qu’il
n’avait pas ouvert depuis plusieurs années. Elle était encore là, cette poignée de terra
preta, séchée par le temps, lui rappelant son grand-père qu’il n’avait pas revu depuis si
longtemps. À ce moment même, il se revit avec lui, dans cette caverne, à observer le
drôle de dispositif et il devint honteux. Depuis cette rencontre, il n’avait pas vraiment
tenté d’avancer dans cette quête. Pourtant, son métier de raconteux lui permettait de
traverser le monde connu d’ouest en est, si bien qu’il se trouvait aujourd’hui « de l’autre
côté du monde », loin de chez lui. S’il avait été plus attentif, il aurait sans doute pucapter, au fil de ses déplacements, des bouts de discussions ou des récits de légendes
pouvant supporter la théorie du contact entre les deux seules civilisations de sa
planète… et probablement de tout l’univers.
Dans l’organisation de la vie des Zøgs, les raconteux jouaient un rôle essentiel.
D’abord, ils faisaient circuler l’information, puisqu’aucun moyen de communication
moderne n’existait. En réalité, l’absence de source d’énergie puissante avait limité le
développement de la communauté. À part l’indomptable Grande Rivière à damiers que
seuls les fous osaient approcher, pas un cours d’eau n’était assez tumultueux pour
produire de l’énergie en quantité. Le vent au sol était presque inexistant et malin aurait
été le Zøg qui aurait pensé à construire un moulin assez haut pour capter les courants
d’air en hauteur. De toute façon, de par sa physionomie, le Zøg ne savait pas vraiment
lever la tête. Rachitiques et clairsemés, les arbres n’auraient pas suffi à alimenter des
machines et créer de l’énergie de masse. La communauté zøgue en était donc réduite
aux moyens rudimentaires de production individuelle et artisanale et les communications
étaient le reflet de cette vie.
Depuis toujours, les raconteux se promenaient donc de village en village, colportant
l’information, en échange d’un repas et de quelques objets usuels nécessaires à la
survie. Certains d’entre eux, comme Robin, y ajoutaient un élément spectacle, organisant
des soirées pendant lesquelles on racontait les vieilles légendes. Les raconteux étaient
toujours bien reçus, parce qu’ils permettaient de se distraire et de briser l’isolement.
Dans chaque village, un coin de maison, un abri, une petite cabane ou une chambre leur
était réservée. Ne pas avoir une « place du raconteux »aurait mis n’importe quel village
dans l’embarras. La collégialité des raconteux avait mis un ingénieux dispositif de
communication en place. Entre les villages, dans de petits sentiers à peine visibles, se
cachaient de petites boîtes. À l’intérieur de ces boîtes, on retrouvait une carte du secteur,
le nom du chef du village le plus proche, de même que la date du passage du dernier
raconteux. Puis ces boîtes contenaient parfois des messages destinés à une personne
en particulier, avec le nom du village. Le raconteux trouvant ce message et passant par
ce village avait le devoir moral d’aller le livrer. Il y avait aussi des nouvelles générales :
villages à l’Ouest victimes d’une sécheresse, découverte d’une nouvelle variété de radis
dans les villages du centre, etc. Le parcours habituel du raconteux se faisait d’ouest en
est, puis d’est en ouest. Il ne faisait jamais le tour complet de la planète, à cause de la
chaîne de montagnes trop imposante à traverser, qui la divisait. L’échec du Peuple des
montagnes rappelait qu’il était suicidaire de s’en approcher. Nul besoin de préciser que le
parcours du raconteux se faisait uniquement dans l’hémisphère Nord puisque personne
n’osait approcher la Grande Rivière, encore moins la traverser. On disait souvent : aussi
bien choisir entre les montagnes et la rivière quand on se retrouvait devant deux choix
impossibles.
Le village du grand-père de Robin était situé à l’extrémité ouest et il était maintenant à
la fin de son périple, à l’extrémité est de la planète… à la fois si près et si loin de chez lui.
Robin était donc dans un secteur peu connu et recherchait une boîte de communication
lorsqu’il s’était égaré… étant visiblement descendu trop au sud. Il sortit de ses rêveries
car il devait prendre une décision rapidement. Ne retrouvant ni la boîte de
communication, ni trace de Zøg dans les parages, il avait le choix de tenter ou de
dénicher un endroit relativement calme pour la nuit, ou de rebrousser chemin et
poursuivre sa route dans la pénombre… ce qui ne l’enchantait aucunement, d’autant plus
qu’il ne connaissait pas bien cette région. Il se souvint alors de la descente que son
grand-père lui avait montrée et menant à une petite caverne. Et si, dans le passé, la
communauté zøgue avait construit plusieurs de ces observatoires, mettant sur pieds un
vaste réseau d’étude… pour ensuite abandonner petit à petit la quête, faute de résultats