Circulation et archipels de l'exception

-

Français
189 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Préoccupé par les libertés contemporaines, ce numéro se centre sur la circulation des personnes, leurs droits, leur désir de mouvement à l'échelle internationale ou la possibilité de pouvoir rester sur place. Il analyse la volonté de contrôle des gouvernements, y compris démocratiques, de filtrer, trier ceux qui sont désirables et ceux qui ne le sont pas, de recenser et garder en mémoire ces mouvements. Ces contrôles débouchent souvent sur des pratiques illégales qui génèrent des archipels d'exception...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2008
Nombre de lectures 74
EAN13 9782296192638
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Cultures & Conflits
n° 68 - hiver 2007

CIRCULATION ET ARCHIPELS DE L’EXCEPTION

FRANCE

L’Harmattan
5-7, rue de
l’EcolePolytechnique
75005 Paris

HONGRIE

L’Harmattan
Hongrie
Hargita u.3
1026Budapest

ITALIE

L’Harmattan
Italia
ViaDegliArtisti 15
10124Torino

Actualité de la revue, colloques, séminaires, résumés des articles
(français/anglais) et tous les articles publiés sur :
www.conflits.org
Résumés en anglais également disponibles sur :
www.ciaonet.org
Indexé dans CambridgeSociological Abstracts, International Political
Science Abstracts, PAIS, Political SciencesAbstracts, Linguistics&
Language BehaviorAbstracts.

Cultures

& Conflits
n° 68 -hiver 2007

CIRCULATION
ETARCHIPELS DE L’EXCEPTION

Ce numéro a bénéficié des soutiens du CentreNational
duLivre, duCentre National de la Recherche
Scientifique, duministère de la Défense. Il présenteune
partie des travauxliésauprogramme CHALLENGE
The Changing Landscape of European Liberty and
Security. Ce programme derecherchesestfinancé parle
e
6Programme Cadre de la DG Recherche de la
Commission Européenne. Pourplusd'informations,
consulterlesite :www.libertysecurity.org.

Cultures & Conflits
n° 68 -hiver 2007
Directeur de publication :Daniel Hermant
Rédacteur en chef :DidierBigo
Rédacteurs associés:Michel Galy, Antonia Garcia Castro,
EmmanuelPierre Guittet, Anastassia Tsoukala
Numéro sous la responsabilité scientifique de :DidierBigo
Secrétariat de rédaction :Estelle Durand
Ont participé à ce numéro:LaurentBonelli, Colombe Camus, Xavier
Guillaume, Antoine Mégie, Miriam Perier
Comité de rédaction :Philippe Artières, Nathalie Bayon, HamitBozarslan,
YvesBuchetde Neuilly, Ayse Ceyhan, Frédéric Charillon, YvesDezalay,
Jacqueline Domenach, Louis-Jean Duclos, Wolf-DieterEberwein, Gilles
Favarel-Garrigues, Virginie Guiraudon, Jean-Paul Hanon, Bastien Irondelle,
Christophe Jaffrelot, Riva Kastoryano, Farhad Khosrokavar, Bernard
Lacroix, Angelina Peralva, Gabriel Périès, Pierre Piazza, Jérôme Valluy,
Dominique Vidal, Chloé Vlassopoulou, Michel Wieviorka
Equipe éditoriale:David Ambrosetti, Tugba Basaran, MathieuBietlot,
Philippe Bonditti, LaurentBonelli, Stephan Davishofer, Marielle Debos, Xavier
Guillaume, Julien Jeandesboz, Antoine Mégie, Christian Olsson, Natacha Paris,
Miriam Perier, ElwisPotier, Francesco Ragazzi, Amandine Scherrer
Comité de liaison international :Elspeth Guild, Jef Huysmans, Valsamis
Mitsilegas, R.B.J. Walker
Secrétaire général :Dario Chi
Documentation / presse :Emmanuel-Pierre Guittet, JacquesPerrin

Les biographies complètes de chacun des membres de la revue sont disponibles
sur notre site Internet : www.conflits.org
Webmaster / communication :Aurélie Veyron-Churlet

Manuscrits à envoyer à :Cultures& Conflits 34,rue de Montholon
BP20064 -75421 Pariscedex 09 France
Tél. : +331 49212086- Fax: +331 401170 01 -redaction@conflits.org

Les opinions exprimées dans les articles publiés n’engagent que la
responsabilité de leurs auteurs.

Conception de la couverture / diffusion :Pauline Vermeren
© Photographie de couverture : Valérie Baeriswyl

© Cultures& Conflits /L’Harmattan, mars 2008.

SOMMAIRE /CIRCULATION ET ARCHIPELS DE L’EXCEPTION

Editorial/
p.7DidierBIGO
Editorial. Circulation etarchipelsde l’exception
Articles/
p. 13Josep RAMONEDA
Archipel de l’exception

p. 17

p.31

p. 51

p.61

p. 85

p. 111

Ulrich BECK
Réinventerl’Europe. Unevision cosmopolite

Federico RAHOLA
La forme-camp. Pour une généalogie deslieuxdetransit
etd’internementduprésent

Alain BROSSAT
Demandezle programme !
Quelques réflexionsurl’«Extraordinay Rendition Program»

Paolo CUTTITTA
Le contrôle de l’immigration dansle monde-frontière

Gérard BEAUDU
L’externalisation dansle domaine des visasSchengen

Michel PERALDI
Economiescriminellesetmondesd’affaire à Tanger

p. 127BenoîtCAILMAIL - Miriam PERIER
Lorsqu’un conflitlocals’intègre
dansla guerre globale au terrorisme : le casdesmaoïstesduNépal
Regards surl’entre-deux /

p. 149Amanda S. A. DIAS
Histoirespeintes. Desartistesaucamp de Beddawi
Chroniquesbibliographiques /
p. 167Emmanuel-Pierre GUITTET - Amandine SCHERRER
Panorama des théoriesdes relationsinternationales.
Contesterpourinnover?
Résumés /Abstracts /

Editorial.
Circulation

DidierBIGO

et archipels de l’exception

Didier Bigo est Maitre de conférences des universités à Sciences-Po Paris, chercheur
associé au CERI,Visiting ProfessorauKing’sCollegeà Londres, rédacteur en
chef des revuesInternational Political SociologyetCultures& Conflitset
coordie
nateur scientifique du 6PCRDChallenge.

e numéro deCultures & Conflitsn’estpas un numérothématique,
contraireC
mentà notre habitude.Néanmoins, malgré l’hétérogénéité de contributions
venantde diverscolloquesetdetextesproposés spontanémentà larevue, il existe
unesorte de fil d’Ariane qui courtentre lesarticlesetqui est sansdoute lereflet
dumonde contemporain ainsi que despréoccupationsde nombre de chercheurs
1
quantauximplicationsde certainespratiques surleslibertéscontemporaines. Ce
fil d’Ariane concerne la circulation despersonnes, leurdroitetleurcapacité de
mouvementà l’échelle internationale, leurliberté etleurdésirde bougeroude
pouvoir rester surplace, etlavolonté de contrôle desgouvernements–ycompris
démocratiques–detracerlesmouvementsbrowniensde cesindividus, de filtreret
trierceuxquisontdésirablesetceuxquisontindésirables, derecenseretgarderen
mémoire cesmouvements. Cela a pourbutnonseulementde fixerdanslesbases
de donnéeslerapportque chaque individua avec la circulationtransfrontalière,
maisaussi d’entirerdesleçonsafin de construire desprofilsde personnalités,
inconnuesmaisnéanmoinsconsidéréesparanalogie avec d’autrescas, comme
présentantdes risques:risquesà lasanté publique, à l’économie etauxbénéfices

1 . Ce numéros’appuiesurles recherchescollectivesdugroupeChallenge,surlescolloques tenusau
Centre de Cultura Contemporània de Barcelona(CCCB) – avec qui nousallonséchanger
régulièrementdes textes–,surle colloqueChallengeWP 8 :Thinking Wars: Armed Conflicts and
Contemporary Cultures,des 28 et 29 avril2006qui a aussi nourri notre partenaire italienConflitti
Globali,surle colloque organisé parRada Ivekovic –Sociétés, Etats, « terreur » et « terrorisme ».
Une perspective historique et philosophiquedes 2,3et4 novembre2006, Collège international de
philosophie etCalcutta Research Group, Paris–,surles travauxpréparatoiresduWP2etle
colloqueChallengeWP2 /LSE :Justice and Home Affairs External Dimension, du 21septembre2007.
Tousces travaux vontdonnerlieuà despublicationsd’ouvragesen anglais, italien, espagnol dont
nous rendronscompteultérieurement, lorsde leurparution, maisnous voulions traduire et
sensibilisernotre lectoratà ces thèmesetces recherchesimmédiatement.

sociaux reçus par les citoyens et les personnes régulièrement entrées sur le
territoire d’unEtat, à lasécurité publique. Cerisque, construitcommeun calcul
rationnel évaluantle comportementd’individusinconnusàtraversdescritèresde
dangerosité, analyséex-post, à partirde casprécisdupassé,tend àstructurer une
volonté de contrôle dufuturdesmouvementsindividuels,unevolonté
d’anticipation des trajectoiresavantmême qu’ellesneseréalisent. Le caractère hautement
hasardeuxdetelles spéculations surl’avenirde la partdesagencesdesécurité ou
desacteursprivésqui lesélaborent, de même que lesdoutes surlavalidité du
savoirqui constitue cescatégories, en particulierlorsque l’on cherche à déduire à
partirde caractéristiquescorporelleslescomportementsoumême lesidéesd’un
individudonné, etencore plusd’un individuidéaltypique construitcomme
matrice dudangerpotentiel,sontla plupartdu tempsmisde côté, «suspendus»
aunom de l’urgence à faire quelque chose, à agiravantqu’il nesoit troptard;la
scientificité apparente desmoyensmasquantla dimension astrologique des
spécur 2007
e
lationsqui ontfondé cesanalysesderisque oùle «mythe est dense dans la
hiv
2
science». Latentative deréduire le futuràun futurantérieuret, dèslors,un futur
lisible etconnu, à partirduquel « prévenir» le pire, est sansdoute lerationale ou
la logique diagramatique quitraverse lesdifférentsdispositifsde
pouvoircontem3
porain quisontici étudiésdansleurs spécificités. Ilsne conduisentpas touset
toutletempsà despratiquesd’exception, à desdérogationspermettantà
desformesintrusivesdesurveillance etde contrôle dese développer. Certainsdispositifs
Cultures & Conflits n°68
sontmême appelésde leurs vœuxpardesindividusquisesententen permanence
8
ensituation de peurou toutdumoinsd’inquiétude etdontles repères
traditionnels sontchangésparles transformationsglobalescontemporainesconcernantle
marché du travail, lesinégalités sociales, la formation de groupesd’experts.
Lasurveillance desmouvements sousforme anticipatrice peutalorsêtreréclamée par
tous, en particulierparceuxqui pensentqu’ilsn’enserontpasl’objetparce qu’ils
bougentpeuouparce qu’elle nes’appliqueraitqu’auxautres, auxétrangers. La
complicité active auxchaînesdeservitude évoquée parLa Boétie estbien actuelle,
etelles sesontmaintenantélargiesàune demande d’auto-surveillance concernant
nonseulementlesdocuments traçantlesmouvementsetlespassagesde
frontiè4
res, maisaussi lescorpseux-mêmesdes sujets. Il enrésulteun appesantissement
de lasurveillance etducontrôle descorpsquiva au-delà
descontrôlesauxfrontières, des visasetde la police à distance etquis’institue àtravers une nouvelle
relation entre identifiantsbiométriques(toujoursplusinterne etnon modifiable
parl’individu) etinstantanéité deséchangesd’information entre basesde données
informatiquesinteropérablesà l’échelle,sinon mondiale, dumoins
transatlanti

2. SerresM.,Rome, le livre des fondations, Paris, Grasset, 1983.
3. Bigo D., “From foreigners to abnormal aliens: how the facesofthe enemyhave changed
following September the 11thwiththe processof policing beyond borders”, in Guild E.,
Vans(edelme J.s.),Threats and Assets of Migrants, Ninjhof, Martinus,2005;Bigo D.,
“Security, exception, ban andsurveillance”, in Lyon D. (ed.),Theorizing Surveillance, the
Panopticon and Beyond, Kingston, Willan,2006.
4 . MCGrath J.E.,Loving Big Brother, Performance, Privacy and Surveillance Space, London,
Routledge,2004.

que, tout au moins pour un certain nombre de services chargés du renseignement
et de la lutte contre la violence politique, le crime et, de plus en plus, les
irrégularités de passage des frontières.Quand cetappesantissementde lasurveillance au
nom de la préventions’opérationnalise dansdescontrôlesa prioris’appuyant sur
deslogiquesdesuspicion portant surdesgroupesparticuliers, marquésparleurs
appartenances religieuses,
ethniquesouminoritairesetparleursmotivationsidéologiques, il débouchesouvent surdespratiquesillibérales,visantàs’extraire des
règlesélémentairesde contrôle démocratique,
etdébouchesurcesarchipelsd’exception quisontà l’œuvre aussi bien danslescampsdetype Guantanamo, dans
lesenlèvementsdesuspectsparles servicesderenseignementetleur remise à
d’autres servicesquis’autorisentlatorture, que danslesformesplusbénignesa priori
pourl’individu, maisplusgénéralisées, de centresde détention pourétrangersaux
frontièresouen amontde celles-ci ouencore, de manière moins visible, pardes
politiquespréemptivesd’interdiction devisa empêchantlespersonnesdese
dépla5
cerlà oùellesdésiraient serendre .L’hétérogénéité de cesdispositifsetde leurs
effets surlesindividusempêche d’y voir, à notre avis,uneseule logique
implacable, celle d’une modernitétechnocratiquetransformantlesindividusen individus
réduitsà leurbios, etleurniantleursformesdevie institutionnelles. Les
résistances sontdiverses, multiplesetlesprojetsdesprogrammesd’exception n’ontpasla
mêmeteneur selon qu’ils’agitd’emprisonnerindéfinimentouderenvoyerle plus
vite possibleun indésirable. Mais, on leverra, le débatestouvertentre lesauteurs
qui, comme Agamben,y voient unetendance lourde des sociétéscontemporaines,
dépassantde loin leseffetsdu11septembre, mais reconnaissant son
impactaccélérateur, etceuxqui insistent surles spécificitésde chaque dispositif etlesnormes
et valeurslibéralesqui contraignentlesgouvernementsquis’enréclamentetqui
ontdansleur société descontre-pouvoirseffectifs, ainsi qu’unetradition
enraci6
née de libertéspubliques.

Josep Ramoneda – dontnouspublionsici l’introduction àun colloquetenu
auCentre de Cultura Contemporània de Barcelona(CCCB)surlesarchipels
d’exception – montretoutl’intérêtde
laréflexionsurlesconditionscontemporainesde la démocratie effective
etlesambiguitéspossiblesdanslesjeuxdesgouvernements« libéraux» quis’enréclament, en particulierquand ilsessaient
d’instituerdesespaces videsde droit, au sensdevidesde droitsfondamentaux
respectantla personne humaine etpleinsde mesuresadministrativesad hocetde
justificationsparl’urgence masquantcevide. Il donne de nombreuxexemplesde

5 . Bigo D.et al.,Terror, Insecurity and Liberty: Illiberal Practices of Liberal Regimes after 9/11,
London, Roultledge, “Libertyand Security”,2008.
6. Outre lescontributionsde ce numéro,voirAgamben G.,Etat d'exception. Homo SacerII, 1,
« L'ordre philosophique »,Paris, Seuil,2003 ;GuAgamben face aild E., «uxjuges.
Souveraineté, exception etantiterrorisme »,Cultures & Confits, n°51,2003 ;Neal A.,
“Foucaultin Guantanamo:towardsan archaeologyofthe exception”,Security Dialogue,
vol.37, n°1,2006 ;Noll G., “Visionsofthe exceptional: legal andtheoretical issues raised by
transitprocessing centresand protectionzones”,European Journal of Migration and Law,
vol.5, n°3,2003.

Editorial

D
.
BI
G
O

9

ces « espaces » dérogatoires et les lecteurs intéressés pourront se reporter aux
différents textes du colloque disponible en catalan et espagnol sur le site
7
duPaCCCB .rmi ceux-ci, nousavons traduiten françaisletexte d’Ulrich Beck,
qui n’étaitdisponible qu’en catalan, caril éclaire de manière centrale la question
despratiquesdémocratiquesauxprisesavec lesmesuresd’exception prisespar
lesgouvernementsde cesmêmesdémocraties représentatives, etlesambiguïtés
de ce qu’« Europe » peut vouloirdireselon qu’on prendune perspective
entermesde nationalisme méthodologique etqu’on litl’Europe comme lasomme de
cespolitiquesgouvernementalesetdesinstitutions
supranationalescommunautairesque l’Union européenne a essayé de constituerou si on prendunevision
cosmopolite de l’Europe quis’intéresse àses valeurs, àsesluttesetàseséchecs.
Onreconnaîtra à distanceune discussion des thèsesd’Etienne Balibar sur
l’Europe comme médiateuren ligne de fuite («vanishing mediator») et surles
espoirsque l’on peutplacerounon dansl’Europe au regard de la problématique
r 2007
e
de l’exceptionnalisme de l’administration Bush etdescroyancesdesAméricains
hiv
8
dansle particularisme de leurdestin etde leurmission .L’Europese
distinguet-elle du reste dumonde etdesEtats-Unis, et sitel estle cas, comment? Sans
doute n’est-ce pasàtravers unevisionterritoriale de cette dernière,ramenée à des
frontièresétatiquesouculturelleshégémoniquesqu’on peutle penser, mais si
l’Europe n’estpasoùellesemblesesituer, comme lesignalaitR.B.J. Walker,
alorscommentcette Europe-là, nonterritoriale etnonsujette à la politique deses
Cultures & Conflits n°68
9
gouvernements, peutellese faire entendre ?
10
Federico Rahola, à proposde la forme-camp, etAlain Brossatà partirde
l’analyse despratiquesde disparition forcée des
servicesderenseignement,semblentpeuenclinsàvoirdansl’Europe –ycomprisnonterritoriale –unsite de
résistance. Ils y voientplutôt unsite de complaisance etde complicité,voireun
site d’invention despratiquesd’exception qui nesontnullementleseul faitd’une
administration américaine entourée d’une poignée de gouvernementsalliés, dont
lesplusindéfectibles sonteuropéens. Ilsdéveloppentl’un comme l’autre des
réflexions surce dispositif mondial intégré de contre-terreurqui affecte
lasouveraineté, lestatutdesfrontièresetla liberté despersonnesetils rejoignentpour
beaucoup lesconclusionsde l’ouvrage collectif duprogrammeChallengequi
vientd’être publié à La DécouvertesousletitreLa Guerre au terrorisme et ses
10
ombres. Dansce numéro, lui même dansla lignée des
travauxliésauxprogrammesEliseetChallengeque nousavonspubliésprécédemment, comme dansceux

7. Colloque des10et11 novembre2005, http://www.cccb.org/ca/
8 .BalibarE.,Nous, citoyens d'Europe. Les Frontières, l'Etat, le Peuple, Paris, La Découverte,
2001;BalibarE.,L'Europe, l'Amérique, la Guerre : réflexion sur la médiation européenne,
Paris, La Découverte,2002.
9 .WalkerR.B.J., “Europe isnot where itis supposedto be”, in Kelstrup M., Williams
M.C. (eds.),International Relations Theory and The Politics of European Integration. Power,
Security and Community, London, Routledge,2000.
10. BigoD., Bonelli L., Delthombe T.,La Guerre au terrorisme et ses ombres, Paris,
La Découverte,2008.

de nos collègues de la revueConflitti Globali, comme dans le colloque tenu à la
Maison des sciences de l’Homme dirigé par Rada Ivekovic sur la terreur et dont
le texte d’AlainBrossatestextrait, il apparaîtenfin possible de lire autrementles
événementspost-11septembre ouplusexactementpost-13 septembre2001, date
à laquelle George Bushse fait remettre despouvoirsd’exception. Il nya pasde
radicalité nouvelle de laviolence dite «terroriste », maisilya la mise en place
d’unrégime particulierde contre-terreurqui « assemble »touteunesérie de
dispositifspré-existantsen lescoordonnant, en lesmettantenréseaueten essayant
de les subordonnerauximpératifsdu renseignementetde la prévention. Ce
régime de contre-terreurn’estdonc pasnon plusd’uneradicale nouveauté, mais
il opère commeunréajustementet une accélération desmodalitésexistanteset
s’origine dansce que Federico Rahola appelle la « forme-camp » etla production
de catégoriespermettantde justifierdespratiquesde déportabilité,
d’internabilité, d’indéfinitionspatiale et temporelle. C’estégalementla problématique que
reprend Paolo Cuttitta qui développe, comme Federico Rahola, cerapportentre
monde-frontière, circulation despersonnes, logique de confins, de confinement
etmise en place d’archipelsd’exception. PourPaolo Cuttitta, cerégime de
contre-terreuretl’apparition de la forme-campsontàrelierplusprofondément
encore avec la mise en place d’un monde-frontière entraînant
unereconfiguration deslimitesdes statutsetde l’altérité. Il explique alorscommentlespolitiques
derefoulementetlespolitiquesdevisasconcourentà cesmécanismesde police à
distance qu’Elspeth Guild etmoi-même avonsessayé d’analyserenrelation avec
11
la problématique de l’ordre etduchangement social .

Dans unstyletrèsdifférentmais surle même objet, Gérard Beaudufait
une analyse extrêmementdétaillée despolitiquesdevisa conduitespar
l’Union européenne et, par sa connaissance approfondie desmécanismes, il
montre l’intérêtetleslimitesdesapprochesprécédentes. Ilya certainementà
prendre en considération danslesanalysesdespolitiquesde prévention et
d’exception, nonseulementleslogiquesdesgouvernementsetleur volonté de
puniroude prévenir, maisaussi la manière dont sestructurentdesformes
d’externalisation qui impliquentlesacteursprivésdansla gestion des visas, et
dansd’autrespolitiques, etcommentceci concourtà laredéfinition de ces
frontièresdes statutsanalysée parCuttitta. Toutceci nousamène àréfléchir
autrement surce quesignifie l’action extérieure despolitiquesdesécurité
intérieure etde migration de l’Union européenne. Quel estlestatutéthique de ces
politiques, qu’elles
soientgouvernementalesouprovenantd’agenceseuropéennes? Cespolitiques sont-elleshomogènesdansleursintentions, dans
leurseffets, ou traverséespardeshétérogénéités telles,tenantà desacteurs si
différents, que l’on ne peutlesanalyserensemble ? Dansla prolongation de la
réflexionsurlespolitiquesdevoisinage etdesformesde logique detutelle qui
se mettenten place, on pourraitpenserquese profileune hégémonie
euro

11 . BigoD., Guild E. (eds.),Controlling Frontiers: Free Movement into and within Europe,
London, Ashgate,2005.

Editorial

D
.
BI
G
O
11

péenne douce, se voulant différente du modèle américain de l’empire, mais
12
néanmoins une hégémonie.Seulement, celasupposerait une croyance dans
13
l’efficacité duprojet, orcelle-ci està mettre en doute .

Il n’estpascertain que l’ensemble de cesdispositifsgénère,sinon
l’immobilité, dumoins une mobilitésous surveillance.Et, dèslors,se pose la
question :sont-ilsglobalementefficacesau regard des
risquesqu’ilsdisentprévenir? D’une certaine manière,une lecture agambenienne dumondesemble en
être convaincue par sa négligence desformesderésistancesinscritesau sein des
dispositifsmêmesde pouvoir. Maisceci estloin d’être certain,
etgénérerl’arbitraire danscertainslieuxou surcertainescatégoriesn’esten aucun cas
unsystème efficace de contrôle duchangement social. Michel Peraldi, àtravers sa
lecture desphénomènescriminelsà Tanger, en faitla démonstration avec brio. La
prétention aucontrôle, fût-il bilatéral et transnational, incorporantounon des
r 2007
e
acteursprivés, est toujoursprise audépourvuparl’inventivitésociale des
hiv
acteurs. Leséconomies« criminelles» jouentet se jouentdescontrôles, que
ceux-cisoientfrontaliersouà distance, etlesdynamiquesde contrôle
neréussissentnullementà construire desmurs, desforteresses, ellesne mettenten
place que des« points», des« nœuds» de contrôle qui nesontpas reliés, etqui
doiventleurefficacité à deslogiques symboliques(dissuader, convaincre de
rester, etc.)souventmisesà mal face auxlogiqueslourdesdesmega-cités, des
Cultures & Conflits n°68
logiquesdu travail à l’échelle mondiale etdesinégalitéscomme PeterLock l’a
12
14
parailleursmontrDané .s un autreregistre, c’estaussi ce que montrent
Miriam PerieretBenoitCailmal, lorsqu’ilsdonnentàvoirle placage du régime
de contre-terreuretdeson mode discursif maisaussi coercitifsurdes réalités
localesquis’originentdansd’autres systèmesde lutte etdereprésentation.

12. Balzacq T. (dir.), « Construire levoisin. Pratiqueseuropéennes»,Cultures & Conflits, n°66,
Paris, L’Harmattan, été2007.
13. ColloqueChallengeWP2,Justice and Home Affairs External Dimension,21septembre2007,
London, LSE.
14 . Lock P., “Fromthe economicsofwar to economicsof peace, The
dynamicsofshadowglobalisation andthe diffusion of armedviolence asan obstacleto build peace”,Peace and
Security,vol.XXXIV, mars 2003.

Archipel de l’exception
1

JosepRAMONEDA

Josep Ramoneda est philosophe et journaliste. Il est directeur duCentro de Cultura
Contemporánea de Barcelona(CCCB) et collaborateur deEl Paíset de la
Sociedad Española de Radiodifusión(SER). Il a publié entre autres :Deltiempo
condensado, Barcelona, Nuevas Ediciones de Bolsillo, 2003 etDespuésde la pasión
política,Madrid, Taurus, 1999.

’exception est une expression ducaractère arbitraire dupouvoir.
L
2
ZygmuntBauman l’a expliqué dans sa lecture dulivr. Le poe de
Jobuvoirne peutjamaisêtre entièrement régulé parce qu’il perdrait sa principale
force, celle qui découle deson caractère capricieux, extravagant, imprévisible.
L’Etatmodernes’estconstruit surle principe desouveraineté. Celui-ci
accorde le derniermotà la citoyenneté et trouve dansla loi la façon de limiter
le pouvoirde ceuxqui gouvernentpardélégation;il détermine lesfrontières
physiquesdupouvoirpolitique de lasouveraineté. Nul besoin d’être
particulièrementnietzschéen pourcomprendre que lavolonté desgrandspouvoirs
estd’échapperaucontrôle descitoyensetdes’approprierle droitd’avoirle
derniermot. Cettetentatives’appelle le principe d’exception. Etc’est une
constante de l’exercice dupouvoir toutaulong de l’histoire.

La création d’espacesfermésdesouveraineté, conformémentauprincipe
de l’Etat-nation, a permisle développementdudroitcomme principe
derelation entre lesEtats touten donnantauxcitoyensdesdroits universellement
reconnus. La démocratie, entantque mécanisme conçupouréviterlesabusde
pouvoir, atenté de délimiteretde légaliserl’exception, c’est-à-dire de limiter
l’arbitraire pardesnormes. Maisdesfuites sesontproduites,
dansdeuxdirec

1 . Traduitde l’espagnol parAntonia Garcia Castro.
2. NdT : Cetexte est une introduction àun colloque organisé parle CCCB les10et11
novembre2005 à Barcelone autourdu thème « Archipelsd’exceptions. Souverainetésde
l’extraterritorialité ». Lesquestionsabordéesdansce cadre, etamorcéesici parJosep Ramoneda,
prolongent uneréflexion engagée parle CCCB et sescollaborateurs surles relationsentre pouvoiret
territoire. Le colloque aréuni desprofessionnelsde diversesoriginesetformations, parmi
lesquelsdesphilosophes, desarchitectesetdes sociologues.

tions au moins : à mesure que le système a changé d’échelle et que les marchés
locaux ou nationaux sont devenus globaux, le pouvoir économique s’est
autonomisé, en tentant d’optimiser les possibilités offertes par la capacité d’agir
simultanément dans plusieurs endroits et en créant des espaces à la marge, tels
les paradis fiscaux ou certains territoires dans lesquels règne l’ordre des
narcotrafiquants, sans aucune possibilité d’intervention de l’Etat. Dansle même
temps, le pouvoirpolitique a d’abord eula prétention de convertirl’exception
en norme (épisodetotalitaire) eta ensuite créé desespacesen marge dudroit
etducontrôle desouveraineté dontl’objectif déclaré est une plusgrande
efficacité. C’estainsi quese développentlesespacesd’exception, «espaces vides
de droit» pourle dire dansles termesd’Agamben, oùle pouvoiragit sans
limites, conformémentauprincipe de lavolonté de pouvoir, envertude
laquelle «toutestpossible ».

r 2007
e
La crise de l’idéologie de l’Etat-providence etl’impuissance desEtatsà
hiv
réduire leseffetscollatérauxdulibre jeudumarchéréduisentde plusen plus
leurfonction à celle deresponsable de lasécurité, dans unesorte deretour
abruptà l’étathobbesien, entendude la manière la plus simple. Aunom de la
sécurité, nousavonsassisté à la multiplication desespacesen marge dudroit.
Paradoxalement, ceretourà l’Etathobbesiense produitàun momentoù
l’Etatne possède plusle monopole de la force légitime, parce qu’il a été en
parCultures & Conflits n°68
tie privatisé. D’un côté, lasécuritésesitue dansl’axe de la politique et, de
l’au14
tre, elletend à être privatisée. Le corrélatde lasécurité, c’estla peur.
L’arbitraire estessentiel à la construction de la peur, chose qu’un directeur
général desécurité,toutcommeunresponsable d’Al-Qaïda,saitparfaitement
bien. Dans un monde oùl’argentnereconnaîtplusleslimitesnationalesetoù
le pouvoirpolitiquese légitime parlasécurité, lesespacesd’exceptionse
développent. Aupointque d’aucunspeuvent soutenirque l’exception est
redevenue la norme, c’est-à-dire que ce qui étaitautrefoisconsidéré comme
exceptionnel – parce qu’excessif, parce qu’abusif, parce que manquantderégulation
etde contrôle – peutmaintenantdevenir une pratiquerelativementhabituelle.

Sousle nom d’«archipels d’exceptions», cesjournéesprétendentmontrer
une cartographie desenclavesqui échappentà lasouveraineté
desEtatsnationsetquisont régiespar un principe d’exception permanente. La liste
seraitlongue : frontières, paradisfiscaux,régionshorsducontrôle
gouvernemental, campsde concentration etderéfugiés, prisons spéciales,
basesmilitaires, espacesclandestinsdetorture,zonesde guerre,no man’s land, ghettos
urbains. On pourraitparlerd’un défi auconceptdesouveraineté,si nousnous
entenonsauprincipe de Carl Schmitt(«le souverain est celui qui décide de
l’état d’exception»);enréalité, nous sommesdevant unerévélation de
lasouverainetéréelle etd’unevisualisation dupouvoir réel.

Le conceptd’exception estaujourd’huiunthèmerécurrentdansle débat
universitaire, etmême médiatique. Ce colloque offreune perspective plus

concrète. Il se concentre tout particulièrement sur les territoires où la
suspension du droit passe par le jeu de la vie et de la mort.Danscette perspective,
l’accent sera mis surlarelation entre exception,territoire, architecture et
corps, qui constituent unesorte de matérialisme de l’exception;autrementdit,
lesmanièresdontlespratiquesde l’exception modèlentl’espace physique et
vital, ouencore, le lieuetlesmanièresoùprincipe d’exception etexpérience
personnelleserencontrentetoùl’exception devientmort.

Comme le ditZygmuntBauman, l’actuel processusde globalisation prend
le chemin inverse ducolonialisme. En effet, le colonialisme a occupé des
territoires vierges, ilyavaitbeaucoup d’espace disponible pour yenvoyerce que
Bauman appelle les«déchets humains». Le processusactuel estcelui de
l’accumulation au sein de l’espaceurbain. Des vieillescoloniesauxmétropolesetde
la campagne à laville, lesfluxfontque le mondeurbain devientleréceptacle de
touslesproblèmes. Etainsi, les territoiresd’exception arriventaussi aupremier
monde, en Espagne égalementoù, autourdudétroit,
auxCanariesetauxenclavesde Ceuta etde Melilla,se produisent régulièrementdes situationsoùle
droitentre en étatdesuspension oude confusion. La figure du
travailleurillégal nous renvoie àunsujetnonreconnucomme
porteurdesdroitsélémentaires. C’estlàune desgrandesfracturesqui menacent une chose essentielle :
l’idée d’humanité.

Lesquestionsposéesparce débat sontnombreuses. Permettez-nousd’en
formulerquelques-unes. La première concerne l’utilité duprincipe
d’exception : est-ilréellementefficace pourle fonctionnementdu système ? Y a-t-il
unseuil à partirduquel l’exception faite norme détruitleséquilibrespossibles
etdevient un problème pourlespuissants?

Dansle prolongementde cette question, on peutinterrogerlarelation
entre démocratie etexception :quelles sontlesfrontièresquiséparentla
démocratie du totalitarisme, c’est-à-dire latransformation de l’exception en
norme, l’Etatoùl’individuest soumisen permanence à l’arbitraire ?

L’exceptionse concrétise dansdesespacesphysiques, dansdes territoires
oùl’arbitraire comme principe entre entension avec latendance naturelle à
s’organiser– età établirdesloisnon écrites– de n’importe quelle
communauté humaine. Quelles sontles techniquesarchitectoniquesetphysiquesde
l’exception ? L’architecture est-elle capable de
penserdesformesparticulièrementefficaces s’agissantderéduire le citoyen àsa plus simple expression
biologique ?Lerenouvellementdes techniquesmilitairesd’occupation a-t-il
gagné en efficacité dufaitde la désagrégation desindividuset, donc, de leur
neutralisation entantque citoyensetde leurisolement?

Enfin,un quatrième niveaude questionsconcerne l’être humain entant
qu’habitantd’un milieudéterminé. L’une desmanifestationsextrêmesde
l’ex

A
rc
hip
e
l
de
l’
e
x
ce
ption

-
J
.
R
A
MON

EDA

15

ception a été la suppression du nom que le régime sud-africain d’Apartheid
imposait à quelques-uns de ces sujets – supprimant du même coup l’ensemble
des droits les plus élémentaires (puisqu’ils n’existaient pas, ils ne pouvaient parler
avec autrui, ni même posséder ou échanger).Lesimmigrantsillégaux setrouvent,
euxaussi, danslevide, nonreconnusparleurpaysd’accueil etpasdavantage par
leurpaysdesortie. L’exception peut-elle modifieroucréer un moyen adéquat
pour, comme le prétendaitMichel Foucault, provoquercertainesconduiteschez
lescitoyens? A partirde quand le pouvoirdevient-il « biopouvoir» ?

Face à cetype d’interrogations,voici lesquestionsqui
délimitentlespossibilitésderéponse : la citoyenneté dispose-t-elle de mécanismespour
répondre à cette menace ouest-ellesa complice ? L’indifférence est-elleune arme de
l’exceptLeion ?sinstitutionsdémocratiques sont-ellescapablesd’éviterla
dériveversl’exception permanente ? Quesignifientlesdroitsfondamentaux
r 2007
e
lorsque c’esten leurnom que l’on pratique l’exception de
manièrerécurhiv
rente ? Cesquestions sontdirectementliéesaudestin de l’homme. Parce que
e
la grande menace qui accompagne ce débutduXXIsiècle (etilsuffit, pourle
comprendre, deserendre
dansquelquesgrandesagglomérationsoùl’incommunication entre lesdiversesclasses socialesestabsolue), c’estla disparition
de l’idée d’humanité entantquetelle etlascission de l’espèce ensurhommes,
hommeset« déchets».
Cultures & Conflits n°68

16

Réinventer
Une vision

UlrichBECK

l’Europe.
cosmopolite

Ulrich Beck est professeur de sociologie à l'université Ludwig-Maximilian de
Munich depuis 1992, il enseigne également à laLondon School ofEconomics.
Parmi ses œuvres:WasistGlobalisierung ? :IrrtümerdesGlobalismus,
Antworten auf Globalisierung, Frankfurt am Main, Suhrkamp, 1998 ;La Société
du risque :surlavoie d’une autre modernité, Paris, Aubier, 2001 ;Qu’est-ce que
le cosmopolitisme ?, Paris, Aubier, 2006.

’Europe ne peutdevenir un Etatniune nation, etelle ne le fera pas. Elle ne
L
1
peutdonc être pensée entermesd’Etat-nation .Le
cheminversl’unification de l’Europe ne passe pasparl’uniformisation,
maisplutôtparlareconnaissance desesparticularitésnationales. La diversité estlasource même
dupotentiel de créativité de l’Europe, le paradoxe étantque la pensée nationaliste peut
être le pire ennemi de la nation. L’Union européenne estplusà même de faire
avancerlesintérêtsnationauxque ne le feraientlesnationsen agissant seules.

Ilya plusde deux siècles, Emmanuel Kantécrivaitque, dansla mesure où
nous vivons«côte à côte», les«violations de la loi à un endroit de la planète se
ressentent partout ailleurs». Voici quelque 150ans, Nietzsche déclaraitque :

« [l’] Europe doitdetoute nécessitéserésoudre à devenir toutaussi
menaçante [...] pourmettre enfinunterme à la comédie quitraîne
en longueurdesa fragmentation en petitsEtatsetdesa
multiplication devolontés tantdynastiquesque démocratiques. Letempsde
la petite politique estpassé : le prochainsiècle apporte déjà la lutte
pourla domination de laterre – la contrainte d’envenirà la grande
2
politique ».

1 . Traduction de l’allemand parl’agence Discobole, n°934880293. Nous remercionsleCentre de
Cultura Contemporanea de Barcelona(CCCB) d’avoirpermiserfacilité latraduction de cetexte.
2. Nietzsche F.,Par-delà le bien et le mal,trad. française de P. Wotling, Paris, Garnier
Flammarion, p. 176.

r 2007
e
hiv

Karl Marxprédisaitque ceseraitle capital mondialisé etnon la politique
desEtatsqui entameraitlesaxiomatiquespolitiquesnationalesetouvrirait
l’ère de la grande politique :

« A la place de l’ancien isolementdesprovincesetdesnations
sesuffisantà elles-mêmes,se développentdes relations universelles,une
interdépendanceuniverselle desnations. Etce qui est vrai de la
production matérielle ne l’estpasmoinsdesproductionsde l’esprit. Les
œuvresintellectuellesd’une nation deviennentla propriété
commune detoutes. L’étroitesse etl’exclusivisme nationauxdeviennent
de jouren jourplusimpossibles ;etde la multiplicité deslittératures
3
nationalesetlocalesnaît une littératureuniverselle ».

Enfin, c’estdansle domaine des scienceshistoriquesque MaxWeber tira
desconclusions:

« Vient untempsoùlesopinionsadoptées sans réfléchir vacillent,
oùle cheminse perd dansla pénombre. La nature
desgrandsproblèmesculturelsa évolué. C’estaussi là que lascience, également,se
prépare à changerde pointdevue etd’équipementconceptuel, età
considérerle fluxdesévénementsduhautde la pensée ».
Cultures & Conflits n°68
8
1
Ce que Kant, Nietzsche, MarxetWeberontprophétisé estdevenu réalité :
un nouveaucosmopolitisme estdansl’air!

e
QuesontlesLumièresà l’aube duXXIsiècle ? Cela impliquesansdoute le
courage de nous servirde notre « perspective cosmopolite », c’est-à-dire
d’affirmernosidentitésdiverses, d’adopterdesmodesdevie puisantleurorigine dans
la langue, la couleurde peau, la nationalité oulareligion etde lesépouseren
étantconscientquetoutes sontégalesmêmesi chacune estdifférente.

Appliquée à l’Europe, la perspective cosmopolitereconnaîtque l’Europe
continue desouffrirnonseulementdesa multiplication devolontés, mais
encore plusdeson ontologie nationale de la politique etde lasociété, qui
sous-estimesasingularité historique etdébouchesurdesimpassespolitiques.
Le paradoxe dontil faut tenircompte estle faitque penserl’Europe comme
une grande nation attise lespeursprimitivesnationalesdesEuropéens. Il
faudraitchoisirentre l’Europe etlesnationseuropéennes,
commesiunetroisième option étaithorsde question. Aufinal, cette auto-mécompréhension
nationale faitde l’Europe etdesespaysmembresdes rivauxmettanten
dangerleursexistences respectives. Danscette conception erronée,
l’européanisa

3. MarxK.,Manifeste du Parti communiste,trad. française de L. Lafargue, Paris, Librio,2004,
p.31.