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Français

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Description

La Nature, par définition, n'a rien à dire. Elle est silencieuse. Pourtant, l'homme l'a toujours couverte d'intentions. Cette nature qui nous environne et nous domine répond aussi à nos besoins. Mais, selon les lieux, les époques, s'agit-il des mêmes besoins et mêmes populations ? Cette problématique invite le lecteur au voyage : voyage au coeur des lieux de nature, au coeur des cultures humaines, peut-être au coeur de l'homme lui-même. La condition humaine dans la Nature est une construction aux multiples facettes, reposant sur les perceptions, les représentations, sur les imaginaires et les cultures.

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Date de parution 01 juillet 2014
Nombre de lectures 13
EAN13 9782336352237
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Natures, miroirs
des hommes ?

sous la direction de
Sylvie Guichard-Anguis,Anne-Marie Frérot etAntoine Da Lage


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2014

NATURES,
MIROIRS DES HOMMES ?

sous la direction de
Sylvie Guichard-Anguis, Anne-Marie Frérot et Antoine Da Lage

L’Harmattan

COLLECTION « Géographie et Cultures »
Publication du LaboratoireEspaces nature et culture

Fondateur :Paul CLAVALDirectrice :Catherine FOURNET-GUÉRIN
Comité de rédaction :Jean-Louis CHALEARD, Louis DUPONT, Édith FAGNONI, Catherine FOURNET-GUÉRIN,
Delphine GRAMONT, Isabelle LEFORT, François TAGLIONI

Série « Fondements de la géographie culturelle »
Marc Brosseau,Des Romans-géographes. Essai,1996, 246 p.
Françoise Péron, Jean Rieucau,La Maritimité aujourd’hui,1996, 236 p.
Robert Dulau, Jean-Robert Pitte, (dir.),Géographie des odeurs,1998, 231 p.
Fabien Chaumard,Le commerce du livre en France. Entre économie et culture, 1998, 221 p.
Joël Bonnemaison, Luc Cambrézy, Laurence Quinty-Bourgeois (dir.),Les territoires de l’identité, 1999,
583 p. (2 tomes)
Pernette Grandjean (dir.),Construction identitaire et espace, 2009, 202 p.
Série « Histoire et épistémologie de la géographie »
Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.),La Géographie française à l’époque classique,1996, 345 p.
Jean-François Staszak (dir.),Les Discours du géographe,1997, 284 p.
Jean-Pierre Augustin, Vincent Berdoulay,Modernité et tradition au Canada, 1997, 220 p.
Vincent Berdoulay, Paul Claval,Aux débuts de l’urbanisme français, 2001, 256 p.
Jean-René Trochet, Philippe Boulanger,Où en est la géographie historique ?,2004, 346 p.
Thierry Sanjuan (dir.),Carnets de terrain. Pratique géographique et aires culturelles, 2008, 243 p.
Série « Culture et politique »
Henri Goetschy, André-Louis Sanguin (dir.),Langues régionales et relations transfrontalières en Europe,
1995, 318 p.
Georges Prévelakis (dir.),La Géographie des diasporas,1996, 444 p.
Emmanuel Saadia,Systèmes électoraux et territorialité en Israël,1997, 114 p.
Anne Gaugue,Les États africains et leurs musées. La Mise en scène de la nation,1997, 230 p.
Paul Claval, André-Louis Sanguin (dir.),Métropolisation et politique, 1997, 316 p.
André-Louis Sanguin (dir.),Vivre dans une île. Une géopolitique des insularités, 1997, 390 p.
Thomas Lothar Weiss,Migrants nigérians. La diaspora dans le Sud-Ouest du Cameroun,1998, 271 p.
Jérôme Monnet (dir.),Ville et pouvoir en Amérique : les formes de l’autorité, 1999, 190 p.
André-Louis Sanguin (dir.),Mare Nostrum, dynamiques et mutations géopolitiques de la Méditerranée,
2000, 320 p.
Yann Richard, André-Louis Sanguin (dir.),L’Europe de l’Est quinze ans après la chute du mur. Des
États baltes à l’ex-Yougoslavie, 2004, 330 p.
Hélène Velasco-Graciet, Christian Bouquet (dir.),Tropisme des frontières. Approche pluridisciplinaire.
t. 1,2006, 290 p. ;Regards géopolitiques sur les frontières, t. 2,2006, 231 p.
François Taglioni, Jean-Marie Théodat (dir.),Coopération et intégration. Perspectives panaméricaines,
2008, 275 p.
François Moullé, Sabine Duhamel (dir.),Frontière et santé. Genèses et maillages des réseaux
transfrontaliés, 2010, 286 p.
Amaël Cattaruzza,Territoire et nationalisme au Monténégro. Les voies de l’indépendance, 2010, 310 p.
Delon Madavan, Gaëlle Dequirez, Eric Meyer,Les communautés tamoules et le conflit sri lankais, 2011,
214 p.
Série « Études culturelles et régionales »
Béatrice Collignon,Les Inuits. Ce qu’ils savent du territoire,1996, 254 p.
Thierry Sanjuan,A l’Ombre de Hong Kong. Le delta de la rivière des Perles, 1997, 313 p.
Laurent Vermeersch,La ville américaine et ses paysages portuaires,1998, 206 p.
Robert Dulau,Habiter en pays tamoul, 1999, 300 p.
Myriam Houssay-Holzschuch,Ville blanche, vies noires : Le Cap, ville Sud-Africaine,1999, 276 p.
Federico Fernández Christlieb,Mexico, ville néoclassique. Les espaces et les idées de l’aménagement
urbain (1783-1911), 2002, 249 p.
Yann Richard,La Biélorussie. Une géographie historique, 2002, 310 p.
Jacques-Guy Petit, André-Louis Sanguin,Les fleuves de la France atlantique. Identités, espaces,
représentations, mémoires,2003, 221 p.
Vincent Marcilhac et Vincent Moriniaux,Les établissements de restauration dans le monde, 2012, 367 p.
Hors-série :Jean-Robert Pitte, André-Louis Sanguin (dir.),Géographie et liberté. Mélanges en hommage
à Paul Claval, 1999, 758 p.

© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-03367-9
EAN : 9782343033679

SOMMAIRE

Introduction :nature, patrimonialisation et imaginaires................................5
Antoine Da Lage, Anne-Marie Frérot, Sylvie Guichard-Anguis
Localisation des lieux étudiés dans les articles.............................................15

PARTIE I : Besoins de nature, besoin de sens ?...........................................17
La nature dans les jardins religieux : un chemin vers l’éternel.....................21
Étienne Grésillon
Laziyara, une pratique de l’espace en Mauritanie saharienne .....................35
Yehdih Tolba
Les réponses aux besoins de nature en Amérique duNord : « penseurs »
et « faiseurs » dewilderness.........................................................................43
Caroline Moumaneix
Des traces dans la montagne : le parcours rituel duVKXJHQGǀ(Japon).........57
Anne Bouchy
Cheminer du Mont Taishan au Mont Nishan : en Chine, province du
Shandong ......................................................................................................73
Jocelyne Fresnais-Vaudelle
L’Homme et la Nature : de l’ordinaire à l’extra-ordinaire,rencontres et
mutations.......................................................................................................91
Stéphanie Chanvallon
Le rapport ambigu aux grands prédateurs : quelle patrimonialisationpour
ces animaux fascinants qui dérangent ?......................................................107
Laine Chanteloup

PARTIE II : Quand la nature déplace les hommes….................................123

De l’alpe en Laponie : regards croisés sur l’espace pastoral ......................127
Éric Canobbio
Mythes, grands espaces et aventure : le Sahara des voyageurs
et des touristes.............................................................................................145
Bruno Lecoquierre
Marcher dans l’Himalaya, imaginaires et pratiques....................................165
Isabelle Sacareau

« Arrachez les arbres pour garer les voitures » ou la difficile cohabitation
du tourisme et de la nature : l‘exemple des parcs nationaux du sud-ouest
des États-Unis ............................................................................................179
Annick Hollé
Voyager à sa propre rencontre : lecture des déplacements touristiques
dans les espaces protégés canadiens ...........................................................193
Stéphane Héritier
De la marche comme thérapie ....................................................................213
Bernard Ollivier
Les sentiments reflétés à travers un paysage : une rhétorique japonaise
pour dépeindre la nature .............................................................................223
Mariko Okada

PARTIE III : Les pieds sur terre,la nature dans la tête.............................233

Un marcheur en Grèce ancienne : Pausanias..............................................237
Colette Jourdain-Annequin
Quand la nature déplace les Sahariens :ils n’ont pas la tête attachée
et se saisissent des dos................................................................................249
Anne-Marie Frérot
Le bain dans les eaux thermales au Japon : une relation fondamentale
à la nature....................................................................................................261
Sylvie Guichard-Anguis
La nature sous la cendre : les incendies de forêt en Corse, comme image
du désastre ou promesse de renouveau ? ....................................................277
Pauline Vilain-Carlotti
Les animaux qui dérangent : entre regarda prioriet pratiques
au quotidien ................................................................................................291
Coralie Mounet
La nature consommée : visions d’ici, visions d’ailleurs.............................303
Jean Louis Yengué
Enfermés entre quatre murs : les besoins de nature des détenus ................317
Olivier Milhaud

EN GUISE DE CONCLUSION .................................................................331
Sylvie Guichard-Anguis, Anne-Marie Frérot, Antoine Da Lage

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INTRODUCTION
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Antoine Da Lage
Laboratoire Espaces, Nature et Culture
(ENeC) UMR 8185
Université Paris 8

Anne-Marie Frérot
Laboratoire Espaces, Nature et Culture
(ENeC) UMR 8185
Université de Tours


Sylvie Guichard-Anguis
Laboratoire Espaces, Nature et Culture
(ENeC) UMR 8185
CNRS

GENÈSE DE LA DÉMARCHE :
CONSTRUCTION D’UN OBJET DE RECHERCHE
Quand des ruralistes, des urbanistes et des écologues confrontent leurs
regards sur la nature, quand des biogéographes, des spécialistes de
géographie sociale ou de géographie culturelle scrutent les relations entre les
sociétés et leurs natures, quand des africanistes, des spécialistes du grand
Nord ou de l’Himalaya, de l’Amérique latine ou de l’Asie du Nord-Est
relatent leurs observations sur les pratiques quotidiennes, saisonnières ou
exceptionnelles des hommes et des femmes d’aujourd’hui dans la nature
(avec d’utiles retours sur des exemples pris dans l’histoire), les questions sur
la nature, et plus encore la question de la Nature, s’en trouvent renouvelées.
Comprendre pourquoi la nature est parfois adulée et parfois redoutée (mais
s’agit-il de la même nature?), comprendre si les besoins de nature sont
vitaux pour l’homme ou s’ils sont un luxe (mais s’agit-il des mêmes besoins
et des mêmes populations ?), telle est la problématique de ce livre, reflet de
douze séances de rencontres et de partages d’expériences. Il se veut une
invitation au voyage : voyage au cœur des lieux de nature, voyage au cœur
des cultures humaines, peut-être même voyage au cœur de l’homme
luimême. Un voyage qui suit les rythmes de la nature, les saisons, les cycles de
vie et prend en compte les bouleversements séculaires ou brutaux. Un
voyage qui suit les rythmes des hommes: celui de leurs pas quand ils
marchent dans la nature, celui de leurs croyances, celui de leur quête de
subsistance pour eux-mêmes ou leurs troupeaux, celui de l’élaboration
planifiée ou non de leurs cadres de vie. Un voyage dans une Nature qui est,

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Collection Géographie et cultures

certes, un donné de quatre milliards d’années d’histoire de la Terre, et plus
particulièrement de l’Holocène, mais qui est, tout autant, et peut-être même
d’abord, un construit aux multiples facettes, reposant sur les perceptions et
représentations, sur les imaginaires et les cultures.

QUAND LA NATURE DÉPLACE LES HOMMES…
Les hommes et les femmes passent une grande partie de leur vie, de leurs
journées à se déplacer: pour pouvoir s’approvisionner (qu’ils soient
chasseurs-cueilleurs ou clients de supermarchés), pour aller travailler ou
chercher du travail, pour aller faire la guerre ou coloniser, pour s’exiler, mais
aussi pour leurs loisirs, pour partir à la découverte du monde ou à la
rencontre de l’Autre. Les mobilités humaines sont un des objets classiques
de la géographie – ainsi, le Festival International de Géographie de
SaintDié-des-Vosges de 1997 a-t-il eu pour titre «La planète “nomade”: les
mobilités géographiques d’aujourd’hui». Tout type de lieu et de milieu est
en effet propice aux déplacements: à la campagne, en ville, sous terre (le
métro…), sur mer ou dans d’autres milieux « naturels » (le désert, la forêt, la
haute montagne…).
Pour certaines populations, les déplacements dans le monde n’ont jamais été
aussi rapides. Gagner toujours un peu plus de temps continue à justifier des
investissements considérables, dans de nombreuses régions, destinés à la
construction d’aéroports, de lignes de trains à grande vitesse, etc. Comme
s’il n’y avait pas de limite à ces gains de temps! Mais cette course à la
vitesse n’a pas aboli le plus ancien des modes de déplacement, et sans doute
un des plus lents : la marche. Pour les uns, marcher est une nécessité, pour
d’autres, un devoir, et pour d’autres encore un plaisir. En effet, la marche et
les déplacements à pied semblent, paradoxalement, jouir d’une popularité
toujours croissante dans les pays jadis dits «développés ».Toute une
littérature séduisant le grand public occupe les rayons des kiosques et des
librairies ou est mise en ligne sur Internet; de même, se multiplient toutes
sortes d’associations destinées à la promotion de cette activité sous une
forme récréative. Selon ces diverses manifestations, sans oublier les
messages véhiculés par toutes sortes de média, la marche permet, non
seulement de rester en forme au contact de la nature, mais aussi constitue un
excellent moyen d’aller au-devant de l’Autre et à la rencontre de soi. Dans
les pays anglo-saxons, le succès d’un ouvrage comme celui de Rory Stewart
(Stewart, 2009) qui dépeint un tableau de la société contemporaine en
Afghanistan découverte au cours d’une longue marche de plusieurs mois,
atteste de cet engouement.
Il est certes des cas où marcher dans la nature est une contrainte subie: on
connaît ces situations très fréquentes d’exode après un cataclysme naturel,
pendant un conflit armé ou à cause d’un épisode de famine. Mais il en est

͸

Natures, miroirs des Hommes ?

d’autres, plus librement consentis, où la marche met les hommes dans un état
de nature, de liberté et de spiritualité qui procurent la sérénité. En marchant
dans la nature, ou plutôt dans ce qu’on appelle nature – même quand ce sont
des espaces et des milieux très anthropisés dès lors qu’une certaine
dominante végétale, rocheuse ou aquatique contraste avec la ville ou le
village que l’on a quittés – un autre rapport au monde s’établit, une autre
perception de l’espace et du temps. C’est la prise de conscience de
l’environnement, d’appartenir à un grand tout, au cosmos, et surtout la prise
de conscience de notre corps. Reprendre corps dans son existence peut aller
jusqu’à retisser des liens avec l’effort, la faim, la soif, le froid, la chaleur,
etc. et vise parfois à procurer la santé physique et psychique, la possibilité de
guérir dans le silence et l’effort.

À travers différents exemples, le présent écrit ouvre la question de
« l’utilité »de la marche dans la nature. Mais son inutilité n’est-elle pas
fondamentale ?Il va de soi que marcher est une activité ancestrale et
naturelle. Pourtant, peu de travaux ont été consacrés à la marche en tant
qu’objet de recherche. L’historien Joseph Amato (2004) démontre comment
la marche – longtemps une nécessité que ce soit pour faire la guerre ou à des
fins de pèlerinage, sans oublier la traversée des villes depuis leur apparition,
etc. – est devenue de nos jours un choix. Le sociologue David Le Breton
analyse l’imaginaire contemporain «des chemins et de la lenteur » pour en
faire «l’éloge » :« Lesimaginaires contemporains de la marche sont
heureux, ils réfèrent plutôt au loisir, à la disponibilité» (Le Breton, 2012,
p. 25).Le philosophe Christophe Lamoure rappelle que tous les grands
philosophes marchaient et nous invite à la promenade comme les
péripatéticiens; page après page, il nous enseigne la manière d’adapter nos
pas à nos pensées, et inversement (Lamoure, 2007)... Parmi les sciences
humaines et sociales, la géographie s’est encore peu emparée de ce thème de
recherche.

La confrontation de questionnements ayant trait aux déplacements dans la
nature et portant sur deux aires culturelles – l’Asie du Nord-Est avec le
Japon d’une part (Guichard-Anguis et Moon, 2008; Guichard-Anguis, à
paraître), le Sahara africain d’autre part (Frérot, 2011) – que tout semble
opposer, dans leur localisation, leur mode de vie, leur rapport à la nature,
leur niveau de développement, a constitué le point de départ de cette
réflexion. Or, ces travaux, qui abordent la nature dans sa dimension
patrimoniale, comme lieu de mobilité, support d’une mémoire, d’un
imaginaire influant sur la territorialité des groupes sociaux, aboutissent aux
mêmes résultats scientifiques. Force est de constater que dans ces deux aires
culturelles, comme dans bien d’autres, l’environnement et le paysage ne
peuvent être pensés en dehors des liens dynamiques matériels et idéels que
les sociétés entretiennent avec la nature et que les logiques à l’œuvre dans la
production des territoires sont indissociables de leurs dimensions

͹

Collection Géographie et cultures

symboliques, des représentations de la nature et des perceptions du paysage
comme contenu et contenant. Dans ces deux cas, le lien analogique entre
nature et culture est fondamental. Au Japon comme au Sahara, nous sommes
loin de l’univers cartésien «de mécanicien où l’approche poétique n’a plus
de place» (Durand, 1969, p.19), loin du monde occidental qui dévalue la
pensée symbolique, le raisonnement par similitude et la métaphore dont
regorgent les parlers japonais et bédouins (arabes et berbères). La perception
et les représentations de ces espaces sous cet angle engendrent des usages et
pratiques de cette nature qu’il semble fructueux de rapprocher, malgré les
évidentes différences géographiques, culturelles, sociales et économiques.
En effet, et particulièrement dans ce type de contrées et de cultures, la nature
est non seulement envisagée dans sa matérialité (relief, environnement,
végétaux, produits, terroirs, etc.), mais aussi, et surtout, dans sa temporalité
(les saisons, le rythme de la journée de travail, de prières, ou dans une toute
autre dimension un rapport à la mémoire, voire une quête de l’éternité) et sa
dimension immatérielle (ainsi c’est le lieu de séjours des divinités au Japon
ou des saints en Afrique, le cadre de fêtes, etc.).

Dans les deux cas évoqués ci-dessus, c’est aussi, et parfois d’abord à des fins
spirituelles qu’on marche au sein de cette nature. Le voyage est matérialisé
dans l’espace tout en étant un voyage intérieur. Ainsi, quels sont les rapports
entre les conditions matérielles d’existence d’un groupe humain déterminé et
ses expressions symboliques? En revanche que deviennent ces symboles
engloutis dans la modernisation mondialisée? S’agit-il de discours ? D’une
réappropriation d’imaginaires à des fins de patrimonialisation ? En allant à la
rencontre de ces vies et des capacités de ces sociétés à la symbolisation, nous
cherchons également à en comprendre les limites, afin de mieux saisir notre
propre rapport à la nature dans les sociétés occidentales.

C’est en ce sens qu’il nous a semblé tout à fait pertinent de mettre en miroir
de ces recherches des travaux portant sur un Occident (Da Lageet al., 2008)
où se sont instaurés un discours et une perception d’une nature idéalisée et
déifiée. Cette déconstruction permet de se demander par exemple si les liens
que les populations vivent avec leur territoire (qu’elles s’y sentent bien ou
qu’elles le subissent), ainsi que les images mondialisées véhiculées sur
l’environnement mondial (et le territoire-monde), ne sont pas parmi les
premiers facteurs de création d’imaginaires sur la nature: la nature telle
qu’on voudrait qu’elle fût plutôt que la nature telle qu’elle est. Quand, à
propos de nature et de pèlerinages sur des chemins de nature, nous entendons
parler de religion (la «vraie »,celle qui relie à Dieu ou aux dieux, et celle
par laquelle on relie Dieu, les dieux à sa propre humanité), nous nous
demandons si certains discours pro-nature, pro-biodiversité, pro-paysages,
pro-conservation/préservation, ne sont pas assimilables à un nouveau dogme
(infaillible ?)qui doit être accueilli comme une Vérité immanente et non
comme une pensée socialement construite. Parmi la palette d’aires protégées

ͺ

Natures, miroirs des Hommes ?

existant sur le globe, on compte même les «sanctuaires de vie sauvage» !
Mais sans aller jusqu’à cette institutionnalisation d’une nature sanctuarisée,
il n’est qu’à inventorier le nombre de livres, d’articles ou de sites Internet sur
« les arbres remarquables », sur « les merveilles de la nature » etc., bien plus
considérables que les quelques écrits sur la nature ordinaire.

Si les uns (au Japon ou au Sahara) marchent dans la nature à des fins
spirituelles, d’autres (en Occident?) se fabriquent et fabriquent du
pseudospirituel dans lequel ils font de force marcher la nature! Au final, nous
cherchons tous à comprendre le monde tel que les hommes le vivent et
l’expriment dans la patrimonialisation de la nature et à travers leur
territorialité imprégnée d’imaginaires. Ce questionnement s’est avéré
universel. Partout, les hommes et les sociétés ont besoin de nature.

LA NATURE, UN BESOIN, QUI DÉRANGE, PARFOIS…
Alors que le taux de population urbanisée dépasse presque partout largement
la moitié de la population globale, et que le cadre de vie de chacun n’est plus
seulement anthropisé, mais extrêmement artificialisé, il n’a jamais été autant
fait référence à la nature. Il s’agit alors parfois de la nature destructrice
(séismes, tsunamis, ouragans, sécheresses, canicules…) ou de celle entendue
comme un lieu de production; mais il convient aussi de prendre en
considération celle vers laquelle l’homme vient rechercher certains bienfaits.
Cette demande n’est pas récente comme l’attestent bon nombre de pratiques
(la médecine à base de simples…) qui peuvent être déclinées selon les
époques et les régions du monde. On peut aller au devant de la nature
comme l’attestent de nombreuses pratiques récréatives (la marche, le bain, le
pique-nique…), sportives, touristiques, etc. Mais on peut aussi faire venir
cette nature à domicile en créant un jardin ou bien en consommant
quelquesunes de ses productions ; bref, en faisant venir la nature dans son assiette. Et
alors l’idée de nature rejoint celle de bien-être, d’un équilibre à retrouver,
d’une qualité de vie à maintenir ou à reconquérir. Cet accès plus ou moins
facile à la nature (à des lieux de nature ou à des produits naturels et sains),
cette satisfaction plus ou moins fréquente des besoins de nature est de plus
en plus prise en compte dans les études qualitatives sur les espaces de vie, en
terme de justice spatiale par exemple.
Mais si le besoin de nature apparaît aujourd’hui comme une évidence, il est
des cas où l’on se passerait bien de certains éléments de la biodiversité ! En
effet, alors que certains idéalisent la nature (romantisme,wilderness,
écologisme…), d’autres se méfient des « espèces invasives », des « animaux
prédateurs » et ne voient dans la nature qu’un milieu où s’exerce la « loi de
la jungle »… D’autres encore regrettent que les communes doivent supporter
le surcoût de l’entretien généré par la nature en ville qui, en quelque sorte,
devrait être aseptisée : oui aux espaces verts et aux arbres d’alignement, mais

ͻ

Collection Géographie et cultures

à condition qu’il n’y ait pas de feuilles mortes sur lesquelles on risque de
glisser sur un trottoir mouillé, ni de déjections d’oiseaux sur les bancs
publics ou les carrosseries automobiles, ni de pollen pour agresser les
allergiques... En ce sens, nous vivons des temps paradoxaux: les cultures
vivrières des villes d’Afrique, si présentes de tout temps en contact direct
avec l’habitat, sont désormais considérées comme de la « mauvaise nature »
et éradiquées progressivement… Dans le même temps, dans les villes du
Nord, des projets de jardins partagés émergent et on parle de réinventer un
urbanisme où l’agriculture urbaine aurait toute sa place (comme le
préconisent certains des projets qui ont été exposés pour le Grand Paris);
dans tous les cas, la «bonne nature», dans les écoquartiers ou dans les
jardins maraîchers, est nécessairement « biologique » !

Les catastrophes naturelles modifient l’environnement et perturbent
fortement les activités humaines, mais contribuent parfois aussi à la bonne
régulation de celles-ci. Ainsi les pluies diluviennes liées aux typhons au
Japon causent chaque année des inondations considérables accompagnées de
glissements de terrain, mais sont aussi garantes d’un apport d’eau
indispensable à l’agriculture. En Campanie, comme partout au pied des
volcans en activité, les populations ont développé une culture du risque vécu
et intégré. Cette ambivalence se retrouve à toutes les échelles. Il suffit de
citer le domaine des loisirs et les problèmes inhérents à l’enneigement : les
amateurs apprécient de voir tomber la neige sur les pistes de ski, mais pas
sur les autoroutes qui mènent aux stations de sports d’hiver. Les
Mauritaniens apprécient le vent de sable de février qui féconde les palmiers
alors qu’il dérange les touristes et va jusqu’à salir les pare-brise des voitures
en Europe... Face à ces multiples ambivalences, notre ouvrage interroge
finalement ce rapport équivoque à la nature. Fondamentalement, il n’existe
pas de bonne ou de mauvaise nature, mais une variation du regard sur les
phénomènes naturels, leurs usages et leurs conséquences. Quelle est alors
« lavalidité des doctrines qui font de la Nature un critère du juste et de
l’injuste, du bien et du mal ou qui d’une manière ou à un degré quelconque
approuvent ou jugent méritoires les actions qui suivent, imitent ou obéissent
à la Nature » ? (John Stuart Mill, 1874,Three essays on religion, p. 55.)

LA NATURE, MIROIR DE L’HOMME
La Nature, par définition, n’a rien à dire. Elle est et restera silencieuse et ne
constitue que le reflet de l’instrumentalisation humaine. L’homme l’a
toujours couverte d’intentions: colères, manifestations négatives ou au
contraire positives (cadeau, «don de la Nature», punition/récompense).
Dans toutes les cultures, il existe un monologue de l’Homme face à la
Nature et le droit de réponse de la nature est perçu à travers ses différentes
manifestations ou bien les intentions qui lui sont attribuées. Cette

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Natures, miroirs des Hommes ?

interprétation négative ou positive d’un donné terrifiant a généré des
réactions dans toutes les sociétés. Il y a donc construction d’imaginaires, de
perceptions et ambivalence, avec une part d’irrationnel face à cette Nature
qui nous environne et nous domine toujours, comme l’ont démontré les
évènements de Fukushima en 2011.

Les différents chapitres de ce livre, à travers des témoignages, des récits et
des analyses concernant diverses contrées et diverses époques,
déconstruisent la pensée duale Nature/Culture et démontrent que la question
des rapports entre la Nature et l’Homme est un révélateur plus
particulièrement de l’Homme. À l’appui de nombreux exemples, d’un
continent à l’autre, et d’une époque à l’autre, les usages et pratiques de la
nature, tout autant que les imaginaires de celle-ci sont analysés à travers le
regard porté par différentes disciplines. Il offre la découverte d’invariants
universels qui, en réalité, en disent plus sur la quête existentielle de
l’Homme que sur la Nature elle-même.

BIBLIOGRAPHIE, ET POUR ALLER PLUS LOIN
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LOCALISATION DES LIEUX ÉTUDIÉS DANS LES ARTICLES

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Collection Géographie et cultures

ͳ͸

PARTIE I

BESOINS DE NATURE, BESOIN DE SENS ?

Natures, miroirs des Hommes ?

La Nature étant indéniablement un support des représentations et d’une
quête de sens, il convient de rechercher sous quelles formes il est fait appel à
une nature bienfaisante et d’explorer l’imaginaire qui y est associé. Les
textes qui suivent tentent d’analyser de quels besoins et de quelle nature il
s’agit. Si la demande de nature n’est pas récente, les besoins de nature
sontils immuables (besoins ontologiques; diversité spatiale et mutations
temporelles des cultures ; besoins suscités par la publicité…) ? En fait, quels
manques profonds révèlent ces besoins (un déracinement, un appel au
ressourcement, un mal-être…)? Quelle nature peut combler ces attentes:
une nature sauvage et lointaine; une nature anthropisée, aménagée, voire
(re)créée ;une nature ordinaire et proche…; une nature convoitée, une
nature idéalisée, une nature oubliée…? En définitive, quels regards sur la
nature, mais aussi quelles images sur l’homme et les sociétés, peuvent
révéler ces besoins de nature ?

Les réflexions, issues d’un travail de terrain dans quatre continents,
permettent de confronter des imaginaires qui, il faut bien le constater,
montrent certaines convergences malgré la diversité des regards portés par
leurs habitants. La nature, intimement associée au sacré, se révèle porteuse
de sens et, d’utilitaire, sa fonction devient symbolique : la nature en dit plus
sur l’homme que sur elle-même.

Avec Étienne Grésillon, nous allons dans les jardins de communautés
religieuses catholiques, lieux de parcours de prières ou de méditations.
L’idée de trouver Dieu dans la nature vivante influence de façon irréfutable
le regard qu’ont les sociétés occidentales contemporaines sur cette même
nature.

Le regard de Yehdih Tolba porte sur un tout autre parcours symbolique, à
travers l’immensité du Sahara, associé aux mouvements confrériques soufis.
Le pèlerinage accompli vers les cheikhs soufis intermédiaires avec le divin,
ou leurs tombeaux, entraîne les disciples vers des lieux saints dont le
positionnement reste toujours très stratégique.

Caroline Moumaneix s’attache à une toute autre nature puisqu’il s’agit de la
wildernessnord-américaine. Il n’est pas question de nature productive, mais
d’une nature dans laquelle s’inscrit une vision, d’un écran sur lequel se
projettent et se confrontent les aspirations d’une jeune nation. La nature
sauvage sert de miroir à une certaine conception de l’humanité.

Anne Bouchy s’intéresse à des montagnes en Asie, au Japon, en évoquant un
autre parcours rituel associé à la pratique duVKXJHQGǀvoie de, «
l’acquisition des pouvoirs par l’ascèseª 6XU OHV PRQWV ƿPLQH XQ SDUFRXUV
rituel sur les traces du fondateur de cette pratique constitue un entraînement
initiatique avec la marche pour fondement. Et on peut se demander si, d’une

ͳͻ

Collection Géographie et cultures

certaine manière, n’existe pas une curieuse parenté entre la conception de la
wildernesset celle duVKXJHQGǀ!
Jocelyne Fresnais-Vaudelle, en nous entraînant en Chine dans le Shandong,
deuxième province chinoise par sa population, prolonge cette réflexion sur la
patrimonalisation de la nature à travers d’autres montagnes. Elle évoque l’un
des cinq monts sacrés de Chine, le Taishan, qu’ont investi toutes sortes de
cultes. La nature s’y trouve perçue à travers une relation qui met en scène le
ciel et la terre, une mémoire patrimoniale. La nature n’existe qu’à travers la
relation au sacré et dans sa fonction symbolique, qu’atteste le parcours rituel
effectué jusqu’au sommet par les pèlerins visiteurs.
L’analyse de Stéphanie Chanvallon montre que les représentations de la
nature traduisent au fond les relations à l’autre, à l’en dehors de soi, à une
réalité autre. Elle interroge la notion d’appel de la nature, évoque la privation
de nature, met en vis-à-vis osmose et scission avec cette même nature ; elle
reconsidère l’altérité au regard de l’animalité.

Laine Chanteloup traite d’une autre nature sauvage, celle susceptible
d’habiter les grands espaces décrits par Caroline Moumaneix, mais cette
fois-ci à travers la patrimonalisation des grands prédateurs comme le loup ou
l’ours polaire. La patrimonalisation du vivant contribue à renforcer le
symbolisme de ces prédateurs, associée à la protection de l’environnement.

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LA NATURE DANS LES JARDINS RELIGIEUX
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Étienne Grésillon
Laboratoire LADYSS
Univeristé Paris Diderot

Michel de Certeau définit les signes comme «bifaces » carils représentent
« une chose (reconnaissable à travers lui) » appelée « le signifiant » et « une
réalité propre (qui constitue son épaisseur)» nommée «le signifié»
(Certeau, 1982, p. 200). Ce texte aborde cette dimension duale de la nature
dans le jardin religieux, en étudiant à la fois l’organisation de l’espace et la
symbolique religieuse associée. L’étude s’appuie sur les espaces verts
appartenant à des religieux catholiques français, membres de congrégations,
d’ordres, d’instituts ou de communautés reconnus officiellement par le
Vatican, dans lesquels les hommes ou les femmes mènent une vie religieuse.
L’analyse porte particulièrement sur les déplacements pédestres priants des
religieux. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure ce cheminement révèle une
relation spécifiquement catholique à la nature et aux paysages.

Pour répondre à cette problématique, le choix des terrains d’observation
repose sur un échantillonnage raisonné de jardins de communautés
religieuses en France effectué lors d’une thèse de doctorat (Grésillon, 2009).
Les vingt-sept communautés sélectionnées couvrent l’ensemble des
spiritualités catholiques: huit communautés monastiques, trois
communautés franciscaines, six communautés rattachées à l’école de
spiritualité française, sept congrégations à supérieur majeur, et enfin trois
communautés contemporaines (carte 1). Dans chacun de ces jardins, l’étude
a intégré les pratiques et les représentations des religieux avec des
observations participantes pendant plusieurs mois ainsi que des
questionnaires et des entretiens dirigés.

L’analyse s’attache d’abord à montrer que la religion est un système culturel
qui délimite des représentations, des usages susceptibles d’influencer les
pratiques. Puis, il s’agit de montrer concrètement que la prière itinérante
dessine deux types de paysages visibles dans l’aménagement et dans le choix
des espèces végétales.

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Collection Géographie et cultures

Carte 1 : Cinq spiritualités dans vingt-sept jardins religieux (Grésillon, 2012)

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Natures, miroirs des Hommes ?

LE JARDIN RELIGIEUX : UNE INTERFACE ENTRE SACRÉ ET
PROFANE

Ora et labora: devise de l’aménagement du jardin religieux
Jean-René Bertrand constate que «les rapports entre religions et territoires
sont incontournables dans l’histoire des sociétés européennes» (Bertrand,
1999, p.11). Dans un espace comme le jardin religieux, cette relation est
d’autant plus forte que le territoire du jardin est entretenu par des religieux
depuis plusieurs générations. Ces derniers ont marqué l’espace avec des
usages propres à leur spiritualité, congrégation ou communauté.
La religion assure une structure qui cadre des pratiques et des
représentations. Pour Pierre Deffontaines, la religion se présente comme une
« économie de salut en vue d’obtenir la vie éternelle » (Deffontaines, 1948,
p. 197). Pour maintenir cette relation au divin, les religieux se regroupent et
organisent leur vie selon des codes, tacites ou non.
Les règles communautaires comme celles de saint Benoît invitent souvent
les religieux à vivre de la prière (ora) et du travail (labora) artisanal ou
agricole. Ces observances très suivies par les religieux pendant le Moyen
Âge poussent les religieux à prendre soin de leurs jardins pour se nourrir
(potager, verger, champ, étang), pour se chauffer (forêt), pour se guérir
(jardin de simples), pour décorer l’église (bouquetier), mais également pour
répondre à une norme spirituelle. Ce travail de la terre a transformé les
paysages des espaces ruraux reculés. Les médiévistes comme Georges Duby
(Duby, 1989) ou Jacques Le Goff (Le Goff, 1991), ainsi que le géographe
Jean-Robert Pitte (Pitte, 2001) ont montré que les religieux et en particulier
les cisterciens ont participé aux défrichements des forêts, ainsi qu’à la mise
en place de terres arables dans les zones humides (Sajaloli, Grésillon, 2013)
et dans les espaces forestiers en France. Les monastères auraient introduit en
particulier des activités spécifiques comme la viniculture et la pisciculture.

Ainsi, les jardins permettent aux communautés de pourvoir à leurs besoins
matériels et spirituels. Hildegarde de Bingen estime que les plantes des
simples guérissent à la fois le corps et l’âme (Hildegarde, 1997). Chaque
plante du jardin a donc une vertu spécifique qui découle des textes antiques
et de la Bible. L’abbesse Herrade de Landsberg explique à ses novices que le
jardin est à l’image du paradis; c’est un lieu «dans lequel les arbres de
différentes espèces avaient été plantés pour contrecarrer tous les
inconvénients possibles: par exemple, si l’homme mangeait du fruit au
moment opportun sa faim s’apaisait, d’un autre sa soif s’éteignait, d’un autre
encore sa fatigue se dissipait; si enfin il avait recours à l’arbre de vie, il
échappait à la vieillesse, à la maladie et à la mort » (Herrade de Landsberg,
[2004], p. 36).

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