Le poids de Knysna

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Avec l'affaire de Knysna, durant la Coupe du Monde 2010 en Afrique du Sud, le football français n'avait jamais connu un tel cataclysme. En adoptant un comportement déshonorant pour des footballeurs perçus comme les représentants de la nation, les "caïds" de l'équipe de France étaient devenus persona non grata. Les médias ont expliqué ce désastre sportif et moral par les origines ethniques et sociales de ces Tricolores véhiculant par là une image stéréotypée des quartiers et de sa jeunesse. Cet opuscule tente de déconstruire une lecture pernicieuse du foot et de la banlieue.

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Date de parution 01 octobre 2013
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EAN13 9782336326160
Langue Français

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LE POIDS DE KNYSNA
Ou l’illusion du mal des banlieues
Le football français n’avait jamais connu un tel cataclysme. En
adoptant un comportement déshonorant pour des footballeurs
que l’on considère dans le cadre de la sélection comme de
fervents représentants de la nation, les « caïds » de l’équipe de
France étaient devenus persona non grata.
Les médias ont expliqué l’étiolement de la sélection
nationale par les origines ethniques et sociales de ces Tricolores,
construisant des passerelles entre ce désastre sportif et moral,
avec l’image stéréotypée que l’on renvoie des quartiers et de
sa jeunesse.
Du scandale de Knysna à la question de la vénalité chez le
jeune joueur en passant par l’analyse de l’image du footballeur
des cités, cet opuscule tente de déconstruire une lecture LE POIDS DE
pernicieuse du foot et de la banlieue.
KNYSNA
Rayan Ouamara, 23 ans, est étudiant en Sciences humaines
et sociales. Originaire de Seine-Saint-Denis et passionné de
football, il porte un intérêt particulier à l’image que véhiculent
les banlieues françaises. RAYAN OUAMARA
Photographie de couverture :
Close up of a ball on a football pitch © Getty Images.
ISBN : 978-2-343-01670-2
18 e
Ou l’illusion du mal
des banlieues
RAYAN OUAMARA
LE POIDS DE KNYSNA



Le poids de Knysna

Ou l’illusion du mal des banlieues



RAYAN OUAMARA



LE POIDS DE KNYSNA

Ou l’illusion du mal des banlieues






















© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-01670-2
EAN : 9782343016702





À mes proches.


“Blacks, Blancs, Beurs”, si ça allait de soi dans la
société française, on n’aurait pas besoin d’en faire un
slogan.
Fatou Diome

Tout ce que je sais de plus sûr à propos de la moralité
et des obligations des hommes, c’est au football que
je le dois.
Albert Camus

On dit le malaise des banlieues. Mais si c’étaient les
banlieues, le malaise.
Jean-Jacques Peroni

Les footballeurs n’ont plus de nationalité. Ils n’ont
que des clubs qui ont plus ou moins d’argent pour les
acheter.
Françoise Giroud
PROLOGUE

La mutinerie de Knysna, un événement inédit dans
l’histoire du Mondial
Seules les victoires comptent. Seuls les vainqueurs restent
dans les mémoires. C’est ce que nous dit ce fameux poncif
relatif au monde du sport. Pourtant, force est de constater que ce
cliché, un brin sommaire, a été déjoué plus d’une fois, l’Histoire
ayant parfois volé la vedette aux vainqueurs, ou du moins, forcé
le partage de la gloire.
Il y a le cas de Raymond Poulidor (dans les années 1960-70),
l’éternel second du Tour de France, qui n’a jamais pu étrenner
le maillot jaune tant convoité sur le podium final, mais qui a
joui d’une incroyable popularité, du fait de sa malchance à
répétition, pour ainsi dire. Des infortunes qui ont permis au coureur
rival de Jacques Anquetil de rentrer dans le Panthéon du
fatalisme sportif, bien français, avouons-le.
Le souvenir impérissable de la défaite s’inscrit également dans
ce qu’elle a d’injuste. Le peuple algérien garde encore une
rancœur tenace lorsqu’on lui remémore le Mundial espagnol de
1982, et l’élimination des Fennecs programmée par la supposée
conspiration entre l’Allemagne de Franz Beckenbauer et
l’Autriche. Présents dans le groupe B, où leur statut d’outsider
n’était a priori pas une évidence (Chili, RFA, Autriche), les
compagnons de Lakhdar Belloumi créent la surprise en battant
la grande Mannschaft (2-1). Après avoir disputé ses trois
rencontres, la sélection algérienne comptabilise le même nombre
de points que la RFA et l’Autriche, mais est desservie par un
goal average qui lui est inférieur. L’Algérie n’a donc plus le
11 destin entre ses mains, et doit compter sur une victoire par plus
de deux buts d’écart des Allemands ou des Autrichiens, qui
clôtureront ces phases de poule. Le peuple vert y croit. Après
tout, la RFA doublement championne du monde (en 1954 et
1974) a largement les moyens de venir à bout des Autrichiens
par un large score. Mais c’était sans compter sur la connivence
faussement cachée des deux équipes.
Après l’ouverture du score dès la 10e minute par les
Allemands (Horst Hrubesch), les deux adversaires d’un soir se
livrent à une supercherie et se contentent, le reste de la partie, de
faire tourner le ballon, sans se procurer de réelles occasions de
but. La victoire allemande suffit aux deux équipes pour se
qualifier pour le prochain tour. Cette victoire germanique sonne
alors le coup de sifflet final pour la sélection algérienne. Rabah
Madjer et les siens rentrent au pays. Avec ce double statut si
singulier d’être à la fois héros et victimes.
Héros, car les joueurs ont fièrement représenté El Khadra (la
Verte, en arabe) sur la scène internationale, en déployant un jeu
léché et une tactique quasi avant-gardiste pour l’époque. Héros
aussi, puisque les hommes de Mahieddine Khalef et Rachid
Mekhloufi ont symboliquement pris le pas sur le football
occidental en faisant taire la morgue des Allemands. Héros encore,
car ces hommes venaient de sortir la tête haute du Mondial, le
premier de l’histoire pour l’Algérie. Mais victime, car face à la
manigance germano-autrichienne, la bande à Mustapha Dahleb
n’a pu qu’accepter la défaite, forcée. Avec un goût d’iniquité et
d’inachevé, tout de même.
Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts. Et le défenseur
allemand de l’époque, Hans Peter-Briegel, s’est excusé auprès de
l’Algérie pour cette rencontre très spéciale : « Oui, je suis
désolé. Et je n’ai rien d’autre à dire que de présenter mes excuses à
l’Algérie parce qu’elle méritait de se qualifier au second tour
12 après avoir présenté des prestations de qualité durant le
Mondial [1982]. Il était en notre pouvoir de battre l’Autriche par
plus de deux buts d’écart, mais cela ne s’est pas produit et je
1m’en excuse auprès de l’Algérie ». Malgré tout, Peter-Briegel
réfute tout accord au préalable qui aurait été établi avec l’équipe
autrichienne. Toujours est-il que depuis cet épisode, la FIFA a
pris la décision de faire jouer en simultané les ultimes matches
de groupe. Afin d’éviter ce genre d’arrangement déguisé ?
Aussi, l’Histoire n’a, jusqu’à ce jour, plus donné l’occasion
aux deux nations de se rencontrer. Le cas échéant, sans doute
qu’une pointe d’amertume ressurgirait côté algérien. Confucius
disait : « Une injustice n’est rien si on parvient à l’oublier. »
Pas sûr que la formule du philosophe chinois ait trouvé écho
auprès des Algériens.
Le Mondial 2010, lui, a été celui des premières fois. Et comme
toute expérience nouvelle, celle-ci a tendance à se figer dans la
mémoire, entrant ainsi dans le rang des souvenirs immuables,
telle une photographie imprimée sur papier glacé. Pour la
première fois de son histoire, l’Espagne devenait donc championne
du monde en Afrique du Sud et soulevait le trophée tant désiré
le soir du 11 juillet, après avoir battu les Pays-Bas durant les
prolongations. Un rêve enfin devenu réalité pour l’armada
ibérique.
Quelques jours avant le triomphe de la Roja, l’équipe de
France avait elle aussi, à sa manière, marqué de son empreinte
son passage en terre africaine. Les Tricolores semblant faire de
l’expression de Léon Zitrone (« qu’on parle de moi en bien ou
en mal, peu importe. L’essentiel, c’est qu’on parle de moi ! »),
leur ritournelle.

1 AÏT-HATRIT, Saïd (2007). « Mondial 1982 : un joueur allemand s’excuse
pour l’élimination de l’Algérie », www.afrik.com, 8 juin 2007.
13 Ainsi, en décidant de faire grève d’un entraînement le
dimanche 20 juin 2010, les Bleus ont laissé une trace indélébile
sur la page retraçant l’histoire de la dix-neuvième édition de la
Coupe du monde. Pire encore, confinés dans leur bulle et ne
prenant sans doute pas conscience du chaos médiatique que leur
mutinerie allait engendrer, les Tricolores se sont tiré une balle
dans le pied en refusant de se préparer correctement à deux
jours d’affronter les Bafana Bafana, un match décisif pour la
France qui pouvait croire encore en l’espoir d’une qualification
pour les huitièmes de finale.
Certes, la Coupe du monde n’a pas toujours été un long fleuve
tranquille, la compétition ayant déjà connu quelques épisodes
houleux par le passé, comme en témoigne l’exemple du Zaïre,
en 1974. Sèchement éliminés dès le premier tour, les Léopards
préparent leur deuxième rencontre contre la redoutable équipe
yougoslave dans une tension extrême, puisque les primes
financières promises aux membres de la sélection n’ont pas été
versées. Le portier zaïrois, Mwanba Kazadi, menace alors sa
fédération de faire la ‘’grève des arrêts’’, avant d’être suivi par le
reste de l’équipe. Mais face à la crainte du général Mobutu, les
joueurs font machine arrière et abandonnent finalement l’idée
d’entamer une grève. Pour le Zaïre, cette unique participation
au Mondial en RFA restera à coup sûr dans les annales de la
compétition. Et dans la tête des joueurs (presque) frondeurs.
La même affaire se répète des années plus tard. Bis repetita
donc, à quelques détails près. La Coupe du monde se déroule
dans une Allemagne, cette fois réunifiée depuis la chute du mur.
Mais la sélection qui est en plein tumulte avec sa fédération
reste une équipe africaine, le Togo. Là encore, les Éperviers
menacent de faire grève et de ne pas disputer leur premier
match face à la Suisse, si la fédération togolaise ne verse pas les
14 primes convenues aux joueurs. Et là encore, ces derniers
reviennent sur leur position.
L’équipe de France, elle, n’a pas fait marche arrière. Et a
emprunté tout droit la voie de la rébellion. Les joueurs ont donc
observé une grève d’un entraînement, restant perchés dans le
bus au message si antinomique (« tous ensemble vers un
nouveau rêve bleu »), en soutien à l’exclusion de Nicolas Anelka
du groupe, après son altercation avec le sélectionneur,
Raymond Domenech. Pour la première fois depuis la création des
plus prestigieux des tournois internationaux de football, une
sélection refuse de s’entraîner et vole en éclats. Un crash qui
aura de lourdes retombées sur la scène internationale. Du jamais
vu ! Exception culturelle à la française, c’est bien ça ?
Plus que tout autre échec sportif, cet épisode a largement
dépassé le cadre formel du sport pour s’inscrire dans des enjeux
de débats publics, incitant même le gouvernement de l’époque à
intervenir. Avec ce scandale — le terme ne semble pas être
excessif —, le foot est devenu comme un miroir grossissant de
la société, reflétant ses problèmes et ses malaises, ses crises de
différentes natures.
En refusant de chausser les crampons, puis en accumulant les
contre-performances sportives et des actes (de communication
notamment) non maîtrisés, certains joueurs de l’équipe de
France ont plus ou moins écorné leur image et celle du maillot
bleu, laissant dans leur sillage la contemplation du visage
ébréché du foot français qui, encore aujourd’hui, lutte pour
retrouver de sa fraîcheur. Comme le formulait Aimé Jacquet, « le
football est le reflet de notre société. Regardez bien
15 l’expression d’un joueur sur le terrain, c’est sa photographie
2dans la vie » .
Ainsi, que reste-t-il des vestiges de Knysna ? Près de quatre
ans après l’avènement de ce psycho drame ‘’à la française’’,
l’équipe de France et les acteurs du football hexagonal ont vite
voulu tourner cette page peu glorieuse. Bref, passer à autre
chose. Sauf qu’un dossier de cette ampleur ne se referme pas en
un claquement de doigts. Et laisse forcément des séquelles,
d’autant plus que les dérives récentes du dernier Euro ont ravivé
le souvenir acrimonieux des dérapages tricolores en Afrique du
Sud.
Depuis, il semblerait que les joueurs de banlieue au
comportement parfois en inadéquation avec ce que veut la société ont
perdu de leur cote sur les pelouses françaises. Un désamour
d’une équipe de France qui a les plus grandes peines à retrouver
de sa flamboyance d’antan, conjugué à un rejet des valeurs
‘’superficielles’’ que véhicule le foot : les conséquences de
l’échec de Knysna se font bel et bien ressentir. Ajouter à cela la
dénonciation de l’attitude de certains footballeurs, originaires
des quartiers, jugée aux confins de l’ineptie… Il n’en fallait pas
plus pour que la thématique sur la banlieue et sa jeunesse en
perdition pointent le bout de son nez.
Dès lors, la France est tombée dans un véritable capharnaüm.
Tout ou presque a été sujet à polémique. Les footballeurs trop
friqués, le manque d’amour de la nation, le foot-business, la
‘’ghettoïsation’’ du ballon rond, la réclamation des primes, le
fait de chanter ou pas La Marseillaise…

2 JACQUET, Aimé. Extrait du magazine Télérama, 9 juin 1999.
16 À l’issue du Mondial sud-africain, Marine Le Pen avait
déclaré « ne pas se reconnaître dans cette équipe de France »,
dénonçant le manque de patriotisme chez quelques joueurs : « La
plupart de ces gens considèrent qu’un coup ils sont
représentants de la France quand ils sont à la Coupe du monde, un
autre coup ils se considèrent comme appartenant à une autre
nation ou ayant une autre nationalité de cœur. […] Si un
certain nombre ne refusait pas de chanter la Marseillaise, si on ne
les voyait pas enroulés dans le drapeau d’autres nations que la
3nôtre, peut-être les choses changeraient. »
Un sujet qui reste toujours d’actualité puisqu’en mars 2013,
l’attaquant tricolore Karim Benzema, invité de l’émission Luis
Attaque sur RMC, a annoncé qu’on « ne le forcerait pas à
chanter La Marseillaise ». De quoi faire jaser les détracteurs du
Madrilène, critiqué pour son manque d’efficacité en équipe de
France. À commencer par le FN, qui n’a pas hésité à fustiger le
jeune homme dans un communiqué : « Ce mercenaire du
football, payé 1 484 euros de l’heure, affiche un mépris
inconcevable et inacceptable pour le maillot national qu’il a la chance
de porter, déplore le parti d’extrême droite. Karim Benzema
‘'ne voit pas de problème’' à ne pas chanter La Marseillaise, les
Français ne verraient pas de problème à ce qu’il ne joue plus
4pour l’équipe de France. »
Au regard de ces palabres engendrées par cette question sur
l’attachement national, on se rend bien compte que la situation
de la France du football ‘’post-Knysna’’ n’est plus la même que
celle de l’époque des Platini ou Zidane, qui eux non plus
n’étaient pas de fervents chanteurs de l’hymne national. Mais

3 AFP (2010). « Marine Le Pen critique les Bleus », www.lefigaro.fr, 3 juin
2010.
4 Karim Benzema : « On ne va pas me forcer à chanter La Marseillaise »
(2013), www.lemonde.fr, 19 mars 2013.
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