Les enfants de la rue au Cameroun

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Dans l'imagerie populaire, les enfants de la rue au Cameroun sont perçus comme les naufragés d'un système social et les victimes désignées d'une société qui les éjecte. Les recherches menées sur le terrain, étayées par les histoires de vie recueillies par les auteurs, montrent bien plus qu'au départ, c'est la rue qui attire en elle-même ces enfants; elle les enferme ensuite et les retient une fois dedans.

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Date de parution 15 mai 2017
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EAN13 9782140037726
Langue Français

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JIKI N ANA N
JeanNZHIEENGONO Estelle MarlineNANANJIKI
LES ENFANTS DE LA RUE AU CAMEROUN
Itinérance, histoire et histoires de vie Estelle Marline
LES ENFANTS DE LA RUE AU CAMEROUN
08/03/17 00:20
Les enfants de la rue
au Cameroun
Jean NZHIEENGONOEstelle Marline NANANJIKILes enfants de la rue au Cameroun
Itinérance, histoire et histoires de vie
De Jean Nzhie Engono, chez le même éditeurDiscours sur l'afro-modernité. Pour une herméneutique de la pensée africaine, 2013. © L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr ISBN : 978-2-343-11794-2 EAN : 9782343117942
AVANT-PROPOS Cet ouvrage est le fruit d’une collaboration synergique des auteurs animés au départ par une ambition et une volonté communes : celles de mener une sorte de réflexion synoptique sur le problème préoccupant des enfants de la rue au Cameroun. Il s’agit ici d’une réflexion formalisée autour de leur « itinérance », de leur histoire, de leurs histoires de vie, et qui a pour point de départ essentiel les enquêtes de terrain, appuyées elles-mêmes sur un certain nombre d’observations itératives. Une réflexion qui s’inscrit aussi, somme toute, dans une perspective de prise en compte prospective de la prolifération de ces enfants dans les rues des grandes villes camerounaises, en dépit des préoccupations philanthropiques pourtant salutaires affichées par les politiques publiques et largement élaborées en faveur de leur réinsertion sociale. Le phénomène des enfants de la rue au Cameroun, il convient de l’évoquer en prime, a toujours fait l’objet de multiples études et d’investigations scientifiques diversifiées : ceci dans la perspective heuristique de mieux cerner ses manifestations et ses origines, ainsi que les circonstances structurelles de son apparition, et afin de chercher à le contenir ou à le prévenir au besoin. Des travaux dont le profil didactique a souvent été aussi de s’inscrire et d’être orienté la plupart du temps dans une démarche analytique globale destinée à mettre en scène, dans des interprétations multiformes mais convergentes, l’expérience
souvent malheureuse et l’encadrement plus ou moins raté des familles qu’on ne manque pas de mettre toujours ici en cause. En effet, lorsqu’un enfant se retrouve dans la rue pour une circonstance quelconque, même induite fortuitement par des aléas conjoncturels autrement repérables, ou même par la fréquentation indue d’autres enfants exerçant un fort ascendant sur lui, on ne voit le plus souvent dans cette situation d’égarement, qui fait pourtant la désolation de sa famille, qu’une faillite éducative des parents dans le processus de sa socialisation antérieure. Très souvent aussi on ne retient de cette forme de déchéance que la dimension (certes regrettable) de sa vulnérabilité et de sa fragilité psychologiques. Toutes choses qui disposent du même coup les uns et les autres à rendre toujours coupable sa cellule familiale, dont le tort est de n’avoir pas pu ou su exercer sur lui toute l’autorité nécessaire et requise pour son suivi éducationnel. Bien des fois aussi, c’est souvent le même entourage social proxémique qu’on pointe du doigt d’exercer sur lui une pression éducative néfaste, jugée inconciliable ou même incompatible avec son jeune âge. Quoi qu’il en soit, il ressort que c’est la problématique familiale même lorsqu’elle n’est pas clairement exprimée ou même évoquée qui reste toujours au cœur du débat éducatif et de tout le dispositif d’élucidation de cette inconduite juvénile. Rarement on a pu trouver dans cette forme d’égarement l’indice et la prégnance pourtant hautement significatifs de sa seule idiosyncrasie dans le façonnement progressif de sa personnalité, et partant, de son attrait naturel pour la rue.
Il est certes admis de nos jours dans la psychologie moderne que la personnalité d’un individu se forme à partir de trois éléments essentiels : l’héritage biologique, la socialisation et l’idiosyncrasie (qu’on tend très souvent à reléguer en arrière-fond des tentatives d’explication des conduites et comportements humains). Mais nous sommes conduits à nous rendre de plus en plus à l’évidence
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aujourd’hui, au regard des résultats de nos enquêtes menées sur le terrain, que de ces trois éléments fondamentaux, l’idiosyncrasie reste certainement celui qui occupe une place de prédilection jugée incontournable dans l’évaluation de la conduite de ces enfants de la rue et de leurs difficultés de réinsertion sociale. L’idiosyncrasie qui traduit, comme on le sait, la nature intrinsèque de chaque personne et qui « prédispose » chacun d’entre nous à faire les choses de la manière spécifique dont il les fait, indépendamment du poids certes contraignant de la socialisation pourtant reçue. C’est cette considération à prendre largement en compte qui nous pousse à affirmer avec une certaine conviction, en tenant surtout compte de nos observations de terrain depuis près d’une décennie, qu’il est plus opportun aujourd’hui pour l’esprit scientifique en quête de connaissances plus ciblées et édifiantes sur les enfants de la rue au Cameroun, de revisiter les formes d’approche de nos connaissances et nos certitudes les plus apodictiques sur la formation de la personnalité de chaque enfant.
En disant cela, nous voulons simplement attirer l’attention sur le fait que beaucoup de recherches sur les enfants de la rue au Cameroun, en omettant de considérer à sa juste valeur cette part prégnante de l’idiosyncrasie qui finalement retrace mieux ici le contour et le profil de l’histoire personnelle de chacun dans cette aventure personnelle de la rue, font du même coup une entorse aux possibilités étendues d’une connaissance plus poussée de la déviance juvénile.
Une telle orientation normative des travaux portant sur cette catégorie sociale ne doit cependant pas étonner. C’est que les savoirs constitués sur ces enfants en difficulté et leur parcours atypique ont la plupart du temps pour enjeu essentiel et pour orientation spécifique de conduire résolument les acteurs sociaux de la prévention sociale vers la prise en compte de ce dispositif épistémologique dans les voies de recours de leur appropriation clinique, qui est celui de mettre
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sur pied les stratégies pour une intervention sociale. C’est cette même logique d’orientation des approches plus encline à faire la part belle aux politiques d’intervention qu’à la constitution des savoirs mieux étoffés et plus enrichis, qui nourrit d’ailleurs aussi parallèlement le discours relatif à la « ville » et à ses formes de déstructuration du tissu social. La ville entendue ici comme le lieu d’articulation et d’éclosion de nouvelles identités, favorables au façonnement de nouvelles formes de vie, elle-même propice à la création de nouveaux liens et mécanismes de rejet des individus sans ancrage social solide. Une telle approche, en cherchant à justifier ainsi ce phénomène de prolifération des enfants de la rue à partir du paradigme de la ville, qui tient aussi lieu de cadre de sécrétion des conflits parents-enfants, ne fait que reprendre à sa manière un discours répétitif sur l’exclusion sociale des jeunes, laquelle donne finalement lieu à leur attrait de la rue.
Tout en reconnaissant certes en amont le poids et l’influence significatifs de la famille dans le choix de vie qu’opèrent désespérément les jeunes à vouloir partir à tout prix du noyau familial parfois sécurisant, supposé aussi les encadrer et les maintenir en place, cette étude voudrait dans son profil s’articuler sur une double perspective:
celle qui est de constituer d’abord un prolongement des discours qui intègrent les savoirs sur les enfants de la rue au Cameroun. Elle se veut ici une approche orientée vers une analyse attentive des logiques sociales qui renforcent chez ces jeunes la pratique de cette mobilité contextuelle. Il s’agit d’examiner la manière dont les formes de transhumance observées en direction de cette rue obéissent à une traduction typée des modes d’adaptation différenciés des catégories sociales vulnérables, que constituent ces enfants, à un environnement qu’ils jugent hostile et peu favorable à leur épanouissement. C’est dans ce contexte qu’on est finalement amené à considérer cet attrait de la rue (qui est aussi
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beaucoup plus la traduction d’une fuite) comme un produit désigné et illustratif de leurs histoires familiales ; celle qui voudrait, en référence à nos enquêtes de terrain, s’extraire contradictoirement des problématiques familiales factuelles si souvent évoquées en guise de tentatives d’explication de cette forme d’inconduite juvénile. Cette perspective ambitionne de s’ouvrir bien plus sur l’histoire personnelle de chaque enfant de la rue. Dans cette orientation spécifique, il va sans dire que cette étude entend s’étendre bien au-delà des causes exogènes à l’enfant, et qui sont tributaires du seul liant social que constitue la famille. Ceci pour viser davantage à explorer le versant endogène relatif aux rationalités personnelles et profondes qui sous-tendent le comportement de ces enfants, qui choisissent de faire de la rue et parfois en dépit du milieu favorable dont ils sont issus - un espace opportun d’expansion et un cadre de vie permanent. La rue avec ses pratiques et ses dangers, qu’ils savent eux-mêmes prendre en compte et relativiser, au mépris des considérations éthiques propres à une morale sociale bien-pensante. La rue au Cameroun et ses enfants-occupants Les résultats de l’enquête qui sous-tend cette étude reposant en définitive sur ces deux orientations montrent à suffisance que le contexte politique, économique et social ambiant influence de manière significative le choix de certains enfants qui décident d’élire domicile dans la rue. Tout comme les problèmes auxquels ils font face dans leur milieu d’origine viennent concourir à accentuer l’attrait de cette rue, qui en retour renforce les fondations de l’inhospitalité, le rejet ou même le dégoût du foyer familial. Dès lors la rue devient, au plus profond de leur acceptation et de leur entendement, un milieu satisfaisant et même utile. Même si vivre dans la rue n’est pas toujours la solution la plus judicieuse ou rationnelle, toute chose égale par ailleurs,
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