Des roses et des épines

-

Livres
276 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Cet ouvrage éclaire la période du retour au multipartisme au Cameroun en 1990. L'auteur, journaliste, a vécu, à l'intérieur du régime, les soubresauts de cette période au cours de laquelle le bateau Cameroun a dangereusement tangué. On y découvre l'hypocrisie et la perfidie de certains personnages qui jouent encore un rôle politique majeur. Ce livre fourmille d'anecdotes, de témoignages sur une carrière peu ordinaire.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2011
Nombre de lectures 504
EAN13 9782296809239
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème



Des roses et des épines

Gilbert Tsala Ekani




Des roses et des épines


Souvenirs de 25 ans de journalisme





















L’HARMATTAN


















© L'HAR M ATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-54995-1
EAN : 9782296549951







Le journalisme mène à tout même si on n'en sort pas

Avant propos

L'oralité, soutient-on, est le propre de nos sociétés
africaines. Est-ce la raison pour laquelle de nombreuses
personnalités africaines répugnent à rédiger des mémoires ?
Toujours est-il que ces personnalités emportent avec elles
des pans entiers de notre histoire et cela peut se révéler fort
préjudiciable pour mieux comprendre le passé, bâtir le
présent et préparer l'avenir. Loin de moi toute prétention
historique. Il est certain que je pouvais donner beaucoup
plus que ce que j'ai donné jusque là, mais il fallait qu'on me
mette en position de pouvoir le faire. Cela n'a pas toujours
été le cas. Je me console à l'idée que je ne suis pas seul dans
cette situation. Je me console ? En réalité, je devrais m'en
désoler pour le pays. Pas sûr que ce soit-là un vrai sujet de
préoccupation pour nombre de ceux qui ont voix au
chapitre. «Si le Cameroun réussit, c'est grâce à moi, s'il
échoue, c'est à cause de moi », ces propos qu'on prête à Mgr
Albert DONGMO ont probablement été enterrés avec leur
auteur. Quel dommage ! Ce livre a été écrit sans acrimonie,
sans le moindre esprit de revanche, avec pour seul souci de
raconter les événements comme je les ai vécus. Cela plaira
ou non, mais c'est ma vérité, sans doute même un peu la
vérité.
J'ai d'abord voulu intituler ce livre « avocat du diable ». Je
me rends compte en effet- et je ne suis pas seul dans ce cas
que ceux qui veulent agir normalement, logiquement sont de
moins en moins nombreux. Ils apparaissent même comme
des déviants, de doux rêveurs, de gros naïfs ou des
réincarnations de Don Quichotte. La gloutonnerie,
l'individualisme forcené font que chacun ne pense qu'à tirer
son épingle du jeu dans notre société. Comme si ce sont les
Martiens qui viendront construire ce pays, censé être nôtre.
Parler de construction nationale, de sens de l'intérêt général
c'est effectivement jouer les avocats du diable. On peut le

7

faire dix mille fois sans provoquer autre chose que de gros
éclats de rire. Pour éviter le ridicule, ne vaut-il pas mieux
hurler avec les loups, siffler l'air du temps ? Un air qui
soutient sans ambages que tous les moyens sont bons à
condition qu'ils soient efficaces. L'efficacité, il n'y a que cela
de vrai. Ceux qui vivent sont ceux qui luttent, dit-on. On
pourrait le rectifier ici chez nous en disant que ceux qui
vivent sont ceux qui se débrouillent. Et même si certain
chanteur l'affirme, qui peut jurer que "débrouiller n'est pas
voler » ? C'est en tout cas le terrain de prédilection de ceux
qui bricolent, font semblant, s'entourent d'un épais
brouillard. Ces charlatans se font passer pour ce qu'ils ne
sont pas. Eux exultent : vive la débrouillardise. Un de mes
amis leur propose de crier plutôt : vive la médiocrité. J’ai
pensé un moment qu'il avait raison de me suggérer ce titre
quitte à ce que je passe pour un… avocat du diable. Mais un
de mes aînés, Kumé Talé, s’en est offusqué et son
expérience professionnelle, sa qualité d’écrivain, le respect
dû aux aînés professionnels au talent avéré et aux aînés tout
court m’ont une fois de plus obligé à changer le titre de cet
ouvrage. Et voilà comment j’en suis arrivé à parler
simplement des roses et des épines qui ont jonché une
carrière que je trouve malgré tout magnifique.

Journalisme : l’appeldu destin

J'ai toujours rêvé d'être journaliste. Journaliste ou quelque
chose de semblable. En fait, j'ai été parfois tenté de devenir
enseignant. Enseignant d'histoire. Et le journaliste dit-on, est
l'historien de l'instant. L'actualité a, à mes yeux, un côté
fascinant dont on ne se lasse pas. Très tôt, j'en ai été
convaincu à telle enseigne que j'ai commencé très jeune à
tenir une espèce de cahier d'actualité. A vrai dire, c'est sans
doute un peu pompeux d'appeler cela cahier d'actualité. Le
petit carnet que j'ai alors ne peut en aucun cas soutenir la
comparaison avec le document bien léché, rigoureux qu'on
m'apprendra plus tard à remplir, à tenir à l'ESIJY, l'Ecole
supérieure internationale de journalisme de Yaoundé. Quand
je parcours ce petit carnet aujourd'hui, j'ai néanmoins
l'impression de voir défiler sur un écran l'actualité de cette
période. Bien sûr il y a la politique mais il y a aussi du sport
pour lequel j'ai toujours eu un net penchant. Edson Arantes
do Nascimento dit PELE, Cassius CLAY qui s’appellera
plus tard Mohammed ALI, MBAPPE LEPE, voilà les héros
qui peuplent mon quotidien d'adolescent en ce début des
années 70. A l'époque, il n’ y a pas de télévision. Pas chez
nous en tout cas. La radio seule me permet de suivre les
exploits de mes idoles. La radio seule ? Pas vraiment parce
qu'il m'arrive quand même de tomber sur un journal. Je le
dévore de la première à la dernière ligne. Mais la radio se
taille la part du lion dans mon information et pour le sport,
PELE y occupe une place de choix. Longtemps, très
longtemps l'émissionSports et RythmesRadio de
Cameroun démarrera sur un reportage d'un match de
football avec PELE en vedette. Une séquence comme seuls
savent les animer les reporters brésiliens.
A l’école primaire de la mission catholique de Mokolo à
Yaoundé, j’ai la chance de bénéficier de l’encadrement
d’enseignants dévoués comme Jacques AYISSI, Siméon

9

MBIDA, Albert MEVOA, « Vieux coq » et tant d’autres. Ils
nous forment à la dure n’hésitant pas à puiser dans leur
temps de repos pour nous faire des cours de rattrapage. Ces
maîtres nous aident à cultiver la mémoire mais s’efforcent
aussi de nous expliquer ce qu’ils enseignent. A l’époque, la
grande satisfaction d’un maître du CM2 est d’avoir cent pour
cent de succès au CEPE. Il y a même comme une
compétition entre les divers enseignants sur ce plan. On
apprend aux élèves les vertus du travail bien fait et le sens de
l’honneur ;tout cela les met, pense-t-on, à mille lieues des
choses comme la tricherie, le vol d’ailleurs tous condamnés
par le catéchisme qu’on nous enseigne chaque vendredi. On
nous apprend également des chansons destinées à doper
notre enthousiasme à l’école. Ainsi, on chanteLes écoliers
laborieux. Les paroles de ce chant sont tout à fait explicites.
Les écoliers laborieux
Vont avec joie à leur ouvrage
Mais les élèves sans courage
Partentles larmes dans les yeux
Allons il faut faire silence
Les jeux sont finis
Mes petits amis
Voilà le maître qui s’avance
Sans perdre de temps mettons-nous en rang
Nous apprenons aussi des chansons exaltant le courage à
l’instar duJeune marin oudeDebout camarade. D’autres
chansons commeFrère Jacques ouFleur d’épine ontun côté
purement badin. Bien entendu, les chants liturgiques ne
manquent pas. Nous chantons doncTu es mon berger ou
encoreVictoire, tu règneras. La première de ces chansons est
une déclaration de foi avec des phrases comme« dans la vallée
de l’ombre je ne crains pas la mort, ta force et ta présence seront mon
réconfort, tu m’as dressé la table d’un merveilleux festin…vers ta justice
sainte tu traces mon sentier».Je ne suis pas sûr que nous

10

comprenions parfaitement les phrases de ces chants qui
résonnent comme autant d’engagements mais on chante
avec enthousiasme et c’est peut-être là l’essentiel pour nos
enseignants. Il nous arrive de faire d’ailleurs pire ou mieux
en chantant carrément en latin une langue qui pour nous est
véritablement du… chinois. Pourtant, on entonne
vaillammentLauda Jérusalemon cafouille les paroles. Il et
suffit d’avoir à peu près le ton et d’ajouter par ci par là des
Dominium ou des Santum et le tour est joué. Nos
enseignants ont de drôles de manières de nous expliquer
certains mystères de la religion. Pour la désignation du pape,
ils nous ont toujours dit que c’est le Saint Esprit qui, sous la
forme d’un oiseau vient se poser sur la tête du cardinal choisi
par Dieu. Peut-être c’est ainsi qu’on l’a expliqué à ces
enseignants durant leur scolarité mais devenus grands, vous
imaginez le choc des anciens élèves en découvrant que le
pape est simplement élu. Ces petits mensonges n’enlèvent
pourtant rien au magnifique travail de ces enseignants qui
consacraient chacun de leurs week-ends à corriger nos
copies. Ce n’est donc pas du tout une surprise d’apprendre
que l’école de la Mission catholique de Mokolo a
régulièrement 100% de succès au CEPE. Les résultats de cet
examen sont officiellement et solennellement annoncés à
l’Ecole du centre et je me souviens parfaitement avoir couru
de cet endroit jusqu’à ma maison dès la lecture de mon nom.
Cela fait quand même quelques kilomètres. C’est d’ailleurs
ma seule manifestation de joie bruyante après un succès à un
examen. Par la suite, je me montre plus zen.
e
Jusqu'en classe de 3je vis avec mes parents adoptifs,
c'est-à-dire ma tante et son mari. Certes il y a bien un
récepteur radio à la maison mais je ne peux pas en user à ma
guise. Cependant les rares fois où je peux l'utiliser, j'écoute
Radio Cameroun bien sûr. Ses vedettes d'alors s'appellent
Daniel OWONO, Joseph ITOTOK, Henri BANDOLO,
Jean Vincent TCHIENEHOM, Richard EKOKA Sam
EWANDE, Antoine LOBE, Germaine EPEE, Peter

11

ESSOKA, Jules ATANGANA. Bien entendu je ne connais
de ces journalistes que les intonations de la voix. Mon esprit
gambade essayant de donner un visage à chacune de ces stars
qui me marquent chacune à sa manière. Aujourd'hui encore,
je n'ai rien oublié. Le calme, la diction grinçante d’un Jules
ATANGANA, la fougue, l'enthousiasme d'un Daniel
OWONO recommandant de manger un œuf chaque jour
pour avoir la santé. Le style incisif et la parfaite maîtrise de la
langue française d’un Joseph ITOTOK au journal parlé. Je
me souviens encore de la manière dont il annonce en 1968 la
mort du sénateur américain Robert KENNEDY alors
candidat à la présidence des Etats-Unis :« çay est. Robert
KENNEDY est mort». On peut trouver cette formulation
brutale mais à vrai dire, c'est sans doute aussi cela le
journalisme : d'abord les faits sans fioritures. Comment ne
pas parler ici d'Henri BANDOLO qui, autant que mon
esprit juvénile puisse en juger, manie le micro comme un
fouet. Son émissionDominiqueest un rendez-vous à la fois
attendu et redouté. En plein parti unique, qu'est-ce qu'il se
permet ! Je me souviens qu’un jour, il prend en mains le
dossier d’une route en terre battue en plein centre ville de
Yaoundé. Des semaines durant, il parle de cette route reliant
le carrefour Warda à l’actuel ministère des Postes et
télécommunications. Il s’y accroche comme un chien à un os
et il a bien fallu qu’on goudronne cette route pour qu’il lâche
prise. BANDOLO, c’est le courage d’oser, c’est la suave
impertinence, c’est un humour corrosif, c’est une voix qui
vous transperce comme des rafales de mitrailleuse. Son
émission est parfois suspendue, lui-même connaît de temps
en temps quelques mauvais moments mais on dit que
chaque fois, son talent le sauve. Le Président AHIDJO en
personne est, dit-on, subjugué par ce journaliste qu’il
nommera d’ailleurs par la suite patron professionnel du
journal «Cameroon Tribune». Jean Vincent
TCHIENEHOM lui, présenteCanne à sucre et piment. Il
y manie le chaud et le froid. Peut-être m'apparaît-il moins

12

audacieux que BANDOLO, moins porté sur les coups
d'éclat, plus austère ou sobre dans le style, moins flamboyant
dans la tonalité de ses émissions mais quelle diction ! Richard
EKOKA SAM EWANDE lui m'a toujours fait penser à un
pape. En l'écoutant j'ai l'impression qu'il est peu porté sur la
plaisanterie. Il prêche du haut de sa chaire. Que d'erreurs la
radio peut faire commettre parfois aux gens ! On imagine la
personnalité d'un journaliste et la vérité est tout à fait
différente. Plus tard devenu journaliste, j'ai pu mieux
découvrir EKOKA. Ses copains l'appellent Dickson mais
malgré l'affection qu'il semble me porter je n'ose l'appeler
ainsi. Je me contente d'un simple «grand frère ». Cela ne
m'empêche pas de constater que pour l'ironie et l'humour,
EKOKA est un as. Rien à voir avec le journaliste que je
croyais austère, guindé quand il présentait l'émission
radiophonique «Toutes les villes jouent ».Peut-être y
jouait-il simplement alors un rôle. Antoine LOBE et Peter
ESSOKA m'apparaissent comme des sportifs accomplis…
au micro. Ils font réellement vivre un match de football à
leurs auditeurs avec une verve étonnante. Je me suis toujours
demandé si ces deux-là n'étaient pas souvent plus essoufflés
à l'issue du match que les acteurs eux-mêmes. Quant à
Germaine EPEE, aussi loin que je m'en souvienne, je crois
devoir affirmer qu'elle me donnait l'impression de ne
manquer ni de cran, ni de talent, ni de… charme. Il en fallait
sans doute à une femme pour s'imposer au journal parlé et y
mener la barque, au lieu de s'engouffrer dans la traditionnelle
voie de l'animation radio. Je retiens de cette journaliste une
voix suave et quand on m'a appris un jour qu'elle était morte,
suite à un accident de la circulation je crois, j'en ai été très
peiné. Sans la connaître autrement que par les ondes, elle
était pourtant devenue une de mes familières.

Tout jeune j'écoute donc Radio Cameroun mais aussi la
Voix de l'Amérique. Un Camerounais, Georges COLLINET
y travaille mais mon chouchou est un autre journaliste
Claude PORSELLA. Je l'apprécie tant et si bien que j'en

13

viens à lui adresser une lettre. Ô surprise ! La star trouve le
temps de répondre et même de m'envoyer une photo
dédicacée de sa propre main. J'en suis fou de joie. Je ne sais
pas encore que dans une radio sérieuse, il y a des services qui
ne s'occupent que de cela : répondre aux auditeurs. Toujours
est-il que cette photo figure encore en bonne place dans l'un
de mes albums 30 ans après.

Une autre vedette me subjugue à cette époque, c’est le
chanteur camerounais Elvis KEMAYO auteur deTe revoir
une chanson à succès. J’ose lui écrire une lettre et il me
répond ce qui me remplit de fierté. Contrairement à certains
jeunes de mon âge, je ne fréquente ni les bals, ni les boîtes de
nuit ; impossible de s’y aventurer avec une mère nourricière
vigilante, sévère même mais juste. De temps en temps, il
m’arrive quand même de feuilleter le journalSalut les copains
véritable bible du monde yéyé de l’époque. C’est dans ce
journal qu’on suit les batailles d’ego entre Johnny
HALLIDAY et Antoine. Le premier s’offusque de ce que le
second veuille s’installer sur un piédestal et pour lui rabattre
le caquet il lance une chanson qui a pour titreCheveux longs
idées courtes.Comme par hasard, Antoine a une longue
crinière. On se passionne aussi pour la lutte de leadership
entre deux groupes anglais les Beatles et les Rolling Stones.
On adore les mélodies à l’eau de rose de John, Paul, George,
Ringo, garçons bon chic bon genre originaires de Liverpool
que nous baptisons «les quatre garçons dans le vent» mais
on admire en même temps le côté rebelle, l’esprit rétif voire
les frasques de Mick JAGGER ou de Keith RICHARD. De
temps en temps aussi, je suis à la radio le programme de
« disquesdemandés »ce qui me permet d’être au fait des
chansons à la mode. Avec mes camarades, nous fredonnons
les chansons des Surfs, d’Alain BARRIERE, de Marcel
AMONT, d’Hugues AUFRAY, de Salvatore ADAMO…
Nous chantonsBambino deDALIDA, Belles belles belles etSi
j’avais un marteaude Claude François, Le pénitencieretSouvenirs
souvenirsde Johnny HALLIDAY, C’est toi que j’aime de

14

SHEILA,Les divorcésde Michel DELPECH, Si tu vas à Riode
Dario MORENO,Scandale dans la famillede Sacha DISTEL,
Salade de fruitBOURVIL de, Quand le film est triste deSylvie
VARTAN…

A l’époque, nous ne savons pas que nombre de ces
chansons ne sont en fait que des interprétations, les versions
originales étant l’œuvre d’artistes anglo-saxons. Nous
connaissons quand même quelques uns de ces artistes
anglosaxons à l’instar de James BROWN, Elvis PRESLEY, Otis
REDDING dont le destin tragique nous fait beaucoup de
peine.

Cela peut paraître curieux mais tout en écrivant à Claude
PORSELLA de la Voix de l’Amérique, j'entretiens aussi une
correspondance assidue avec Radio Varsovie en Pologne,
derrière le rideau de fer. Je n'ai jamais écouté la moindre
émission de cette radio mais ses responsables m'inondent de
documents présentant leur pays comme un paradis. Tout le
contraire de ce qu'en disent les Américains à l'époque. Tout
ce beau monde fait pourtant du journalisme ! Un rude métier
dans lequel la vérité peut, manifestement, prendre toutes
sortes de visages. Cela n'altère en rien ma détermination
d'être journaliste ou quelque chose de voisin, enseignant par
exemple. N'ayant pas de l'argent pour acheter les journaux, je
parcours les kiosques passant de longues minutes ici à lire la
une des journaux, là à lire la dernière page, ailleurs à feuilleter
très lentement un journal. Je ne manque rien de la révolte
estudiantine de mai 1968 en France qui emportera de
GAULLE. Quelque chose me frappe dans cette affaire, c’est
ces propos qu’on prête au Président français apprenant
qu’on faisait des misères au philosophe Jean Paul
SARTRE :n’arrête pas VOLTAIRE« On». Une phrase
stupéfiante de bon sens et de respect de la pensée dont
devraient s’inspirer bien des gens chez nous qui ont tout
misé sur le matériel le hissant au Panthéon. Nous
avonsnous aussi nos VOLTAIRE mais quel sort leur
réservonsnous ?

15

Quand je serai contraint de vivre avec ma seule mère
nourricière, sans radio je me retrouve très souvent la nuit
derrière les maisons des voisins pour suivre le journal parlé.
Chance, on est encore loin de la vague de banditisme qui
déferlera plus tard sur le pays. Tous les chats étant gris la
nuit, on m'aurait peut-être confondu avec un apprenti
bandit. C’est même une chance que les bandits n’écument
pas encore les routes de nos villes en ce moment-là puisque
nous allons apprendre nos leçons nuitamment, en profitant
des lumières des lampadaires publics au quartier Mokolo ou
à l’actuelle Cité verte parfois jusqu’à deux heures du matin.

Ma scolarité est sans histoire au Lycée technique
commercial de garçons de Yaoundé, actuel CES de Ngoa
Ekelle. J’y suis confronté à une forme de bizutage. D’abord
e
tous les bleus, c’est-à dire les élèves de la classe de 6 , sont en
culotte. Et il nous arrive fréquemment d’aller acheter des
friandises pour nos aînés. La plaisanterie la plus utilisée est
de recevoir 50 francs et de s’entendre dire qu’il faut acheter
les beignets pour… 100 francs. Une espèce de bahutage il
est vrai mais tout cela n’est pas méchant et permet de tisser
des liens entre les aînés et les cadets. Ces derniers ont parfois
l’occasion de se venger au football par exemple sans que cela
provoque un tremblement de terre. Je joue d’ailleurs dans
l’équipe de ma classe au poste d’avant-centre en dépit des
mises en garde répétées de ma mère nourricière. Je suis
plutôt frêle comme attaquant mais assez vif, roublard et
opportuniste ce qui me permet de marquer des buts même
face aux défenseurs taillés en armoires à glace. Comme je ne
me gêne pas pour m’en vanter, ces défenseurs m’attendent
au tournant. Un d’eux va me bousculer un jour alors que je
suis en suspension, m’infligeant une grave blessure au genou.
Pour toute explication je dis à ma mère nourricière que c’est
en faisant le saut en hauteur que j’ai eu cet accident. Elle
n’est pas dupe je crois, puisque la blessure guérie, elle me dit
tout simplement : «Arrête cette affaire de football».

16

A l’époque, au collège je ne me bats pas pour la première
place puisque je suis un peu fâché, c'est peu dire, avec les
mathématiques. Ma haine des mathématiques a un nom:
Mme DENEUX. Cette enseignante m’a infligé un zéro sur
vingt pour la simple raison que je n’avais pas de cahier de
travaux pratiques. A mes yeux, cette note est une grave
injustice puisqu’elle ne sanctionne pas mon travail, plutôt la
pauvreté de mes parents. Dès lors, je décide de tourner le
dos aux mathématiques pour montrer à Mme DENEUX
qu’on peut, à défaut de s’en passer mais au moins les réduire
à la portion congrue. Et dès lors, quand je sélectionne les
livres à acheter en début d’année, celui des maths en fait
rarement partie. Cela ne m'empêche pas du tout d'être
régulièrement admis en classe supérieure avec en prime
quelques premiers prix et quelques accessits. J’aurais
pourtant pu me tirer d’affaire en mathématiques si j’avais
voulu tricher. Mon voisin de table as en maths est très
médiocre en français mais nous nous sommes mis d’accord
pour ne pas nous livrer à ce jeu dangereux et
particulièrement déshonorant. Le prof de maths aurait été
fort surpris de me voir transformé subitement en
PYTHAGORE ou THALES. Exactement comme le prof de
français n’en serait pas revenu de voir une telle
métamorphose dans la rédaction de mon voisin. En matière
de prix, je suis abonné à ceux de français, d'histoire et de
géographie. Et j'ai des professeurs qui m'incitent à me
surpasser. C'est par exemple Mme PIRODDI mon
professeur de français au premier cycle. Elle ne laisse rien
passer sur ma copie, pas le moindre accent oublié. C'est si
féroce que j'en viens à être convaincu qu'elle me déteste car
je ne m’explique pas autrement cette rage folle sur mes
copies. Elle doit probablement s'en rendre compte mais ne
dit rien. Tout juste à la fin de l'année scolaire quand je reçois
le premier prix de français me pose-t-elle cette question
pleine de sous-entendus: «Tu es content maintenant n'est-ce
pas ?». C'est aussi Mme ZENGUE qui m'apprend à aimer

17

l'histoire. Ces deux enseignantes me poussent à me
surpasser, tout le contraire du professeur d'espagnol Mme
MEBENGA qui passe son temps à me houspiller, à me
matraquer verbalement. Sans doute, ne suis-je pas un élève
particulièrement assidu au cours d'espagnol en cette année
1971 surtout lorsque le Canon de Yaoundé, en route pour
son premier titre de champion d'Afrique de football
s'entraîne au Stade militaire à 500 mètres de la salle de classe.
C’est autrement plus alléchant d’aller voir s’entraîner les
MANGA ONGUENE, Jean-Paul AKONO, ETEME dit
TOSTAO, EFFOUDOU, AYO, AKOA dit DJANGO,
MVE ELEMVA dit Maître penseur et compagnie que de
disserter sur UNAMUNO, CERVANTES ouLa Costa del
sol.MEBENGA est d'autant plus indignée que Dame
régulièrement absent des cours, je reviens lors des
interrogations écrites m'octroyer une très bonne note,
parfois même la première. Ah, el hijo de P… doit s'exclamer
intérieurement le professeur.

Quand j’arrive en classe de troisième, le second cycle de
ce qui était alors le Lycée technique commercial de garçons
de Yaoundé est délocalisé à Douala. Nombreux sont les
élèves qui ne peuvent pas aller à Douala poursuivre leurs
études. La principale raison est financière. Nous sommes
une bonne centaine d’élèves dans ce cas et nous décidons
d’aller voir le ministre de l’Education nationale. A l’époque,
ce ministère occupe les locaux de l’actuel ministère des
Sports près du Palais de Justice de Yaoundé. Le ministre
s’appelle alors Zachée MONGO SO’O. Nous pensons
pouvoir le rencontrer aisément et nous nous rendons à son
secrétariat. Et là, nous nous heurtons à une secrétaire très
peu coopérative, presque grincheuse et qui nous minaude.
«Ce n’est pas le lycée ici, et on ne voit pas le ministre comme vous
croyez», nous dit-elle presque avec dédain. Nous sommes
étonnés et même à vrai dire scandalisés par cette réponse. Le
ministre de l’Education nationale est quand même d’une
certaine manière et peut-être même d’abord le ministre des

18

élèves. Comment comprendre qu’il ne puisse nous recevoir ?
N’en déplaise à cette secrétaire gloussant de plaisir qui nous
prenait de haut, nous étions bien décidés à voir Monsieur le
ministre. Nous avons donc simplement encerclé sa voiture
d’apparat. Lorsqu’il arrive peu après sur les lieux, il paraît
surpris mais se ressaisit très vite en posant cette question:
«Que se passe-t-il mes enfantsRéponse en chœur? ».: «Nous
voulons vous voir ». « Nous pensions que vous étiez notre ministre mais
on nous dit que nous avons tort», poursuit un camarade. Le
ministre éclate d’un rire sardonique et nous rassure. Oui, il
est bien notre ministre et il est prêt à nous écouter
immédiatement. Nous lui exprimons donc notre souhait
d’obtenir un transfert au Lycée général Leclerc. Monsieur
MONGO SO’O ordonne alors au secrétaire général
M.MBONJO EDJANGUE de régler ce «petit problème».
Cela lui vaut une ovation du genre qu’il n’a pas dû souvent
recevoir.
1972 est une année contrastée pour moi. Je suis admis au
BEPC ce qui me console un peu de la grande déception
causée par la défaite en football du Cameroun en demi-finale
e
de la 8coupe d’Afrique des Nations. Un vrai drame national
puisque nous avions probablement la meilleure équipe de
cette compétition organisée sur nos terres avec des virtuoses
du ballon rond comme LEA EYOUM, NDOGA,
MOUTASSIE, NLEND, MOUTHE,NDONGO, le
professionnel Joseph YEBGA MAYA alors avant-centre de
l’Olympique de Marseille si malchanceux ou maladroit au
cours de cette demi finale et tant d’autres grands noms du
football national. Ironie de l’histoire, notre tombeur, le
Congo Brazzaville, avait été écrasé par le Cameroun 6 mois
plus tôt en match amical par 7 buts à 1. Nos footballeurs
vont venger plus tard l’affront et la déception de cette
compétition. Largement. En remportant définitivement le
trophée de la coupe d’Afrique des nations.
Au Lycée général Leclerc où je suis transféré pour le
second cycle, je suis obligé de m’inscrire en seconde C et

19

«c’est à prendre ou à laisser» ;je croyais pourtant en avoir fini
avec les mathématiques mais il faut comprendre le proviseur
ESSONO EDOU qui a des soucis. Les élèves qui se sont
inscrits les premiers ont presque tous choisi la série littéraire
et la série scientifique reste donc très peu fournie. Il faut
pourtant y envoyer des élèves.

Au Lycée Leclerc, je rencontre trois ou quatre professeurs
des plus consciencieux. C'est d'abord Joseph BAYIHA, mon
professeur de français de seconde C. A la fin de l’année, c'est
lui qui m'extirpe de cette série C où on m'avait dirigé, bien
ère
malgré moi, pour m’envoyer en 1A. Monsieur BAYIHA
est un enseignant passionné et rigoureux qui m'apprend à
analyser les œuvres littéraires, à les décortiquer au plan de
style et du fond. Au début, je ne comprends pas qu’il corrige
avec une espèce de férocité mes devoirs, ne me pardonnant
rien comme Mme PIRODDI jusqu’au jour où, n’en pouvant
plus, je lui pose la question de savoir pourquoi il est si dur
avec moi. Il ne s’en offusque pas et me répond
simplement :« Tupeux éviter une bonne partie des fautes que tu
commets encore en étant plus attentif, rigoureux. Cela est à ta portée».
Etre rigoureux, cela m’aide beaucoup. Par exemple à
combler avec les notes de dissertation française les faiblesses
récurrentes en mathématiques. BAYIHA s'est occupé de moi
comme si j'étais son fils adoré. Plusieurs fois il lui est arrivé
de m’acheter des cahiers «afin de ne pas rater le cours de
français». Il m’a appris la rigueur, la recherche permanente de
la voie vers l'excellence. BAYIHA est un vrai enseignant
attentif au moindre progrès ou à la moindre baisse de régime
de chaque élève. Comment lui témoigner ma
reconnaissance ?Dis-moi simplement merci me suggère-t-il
plusieurs années après puis, il m'avoue ceci : «Ma récompense,
c'est lorsque je t'entends faire un papier à la radio. J'en suis fier et je dis
à mes amis : voilà ma création, cela suffit à mon bonheur ».Un
professeur qui ne doit pas spécialement m’apprécier dans
cette seconde C c’est Mme GENDREAUX le professeur de
maths. Très souvent, j’estime que nombre d’exercices dans

20

cette matière sont tellement au-dessus de moi que cela ne
vaut pas la peine de me fatiguer. Je ne fais donc rien et cela
désole et même irrite le professeur qui me prend pour un
gros fainéant. La dame n’a pas vraiment tort dans sa matière
mais dans les dispositions d’esprit qui sont les miennes, il est
difficile de faire de moi un adepte des choses comme le
théorème de THALES ou les expériences d’EUCLIDE. Par
la suite, pour obtenir mon baccalauréat série A, je m’efforce
simplement d’éviter une note éliminatoire en mathématiques.
Pour cette épreuve qui doit durer deux heures, je vais
remettre ma copie au bout de trente minutes et toute la salle
rugit « PYTHAGORE ». Faux, bien sûr. Des trois exercices
proposés aux candidats, je fais un seul en m’assurant
simplement d’avoir trouvé la bonne réponse. Et pour ne pas
perdre du temps, des forces et de l’influx nerveux, je décide
de quitter la salle d’examen.

Un autre enseignant qui marque mon jeune esprit au
Lycée général Leclerc c'est THIERNO BAH MOCKTAR.
Ce Guinéen est un petit bout d'homme mais un vrai
GULLIVER de l'enseignement de l'histoire. Son cours truffé
d'anecdotes est consommé avec délectation. THIERNO ne
récite pas son cours, il raconte une histoire et tient en haleine
son jeune auditoire. Autre enseignant inoubliable,
JeanBaptiste OBAMA le "philosophe africain », un érudit qui est
un véritable recueil de citations. Il garde son pardessus
éternellement rivé sur ses épaules ; parce qu'il pleut dans son
cœur, explique-t-il. OBAMA est un crack en français, en
philosophie et en histoire. Il ne paie pas de mine, il a même
l’air un peu farfelu mais il n’en constitue pas moins une
véritable encyclopédie, un monstre de savoir à lui tout seul.

Un autre professeur qui me séduit, c’est celui de français
M. WOUNGLY MASSAGA frère d’un des leaders de l’UPC
parti politique interdit à l’époque. Un jour, relevant de
maladie, il introduit son cours sur l’hyperbole en ces
termes :suis là. Je sais que beaucoup d’entre vous souhaitaient« Je
ma disparition. Ils ne savent pas quelle perte cela aurait été pour votre

21

classe, pour le lycée, pour le Cameroun, pour l’Afrique, pour le
monde». Esprit brillant, WOUNGLY n’est pas à vrai dire un
modèle de modestie ; il se présente tout simplement comme
un savant. Une telle fanfaronnade est bien loin de
SOCRATE, ce philosophe qui déclarait: «Je ne sais qu’une
chose, c’est que je ne sais rien». Tous ces enseignants et les
journalistes cités plus haut, autant de gens qui, en faisant leur
métier qu'ils prennent à cœur, me donnent des arguments
pour m'engager plus tard dans le mien. Pourtant à cette
époque, si je m'intéresse au journalisme, cela ne crève pas
vraiment les yeux. Je ne me distingue ni dans les reportages
sportifs ni dans le journal du lycée. La faute sans doute à une
grande timidité, à un caractère quelque peu introverti modelé
par une mère nourricière et un père sévères mais justes. Je ne
manque pourtant pas d'humour et nombre de mes
camarades de lycée recherchent ma compagnie à cause de
mes bons mots. L’un de nos exercices favoris consiste à se
battre à coups de citations des grands philosophes du passé.
On énonce une citation et on demande qui en est l’auteur.
C’est ainsi qu’on bûche des pans entiers de HEGEL,
SOCRATE, BERGSON, AMIEL, SOPHOCLE, KANT,
ARISTOTE et tant d’autres. Je ne suis pas sûr que nous
ayons toujours compris la portée philosophique de ces
pensées que nous récitions mais cela nous permet de nous
attribuer le titre pompeux et sans doute excessif de
philosophe. Et de fanfaronner devant les élèves des classes
inférieures. Un de nos professeurs de philo aime nous
donner des sujets de dissertation de son cru du genre «que
pensez-vous de cette affirmation : la philosophie consiste à chercher dans
une chambre plongée dans l’obscurité totale un chat noir qui n’y est
pas ?».

Je suis donc plutôt timide même si je peux avoir le
propos cinglant mais cela ne suffit pas toujours pour
endosser le manteau de vedette dans un groupe de jeunes
lycéens turbulents et parfois hâbleurs. Très souvent,
s'imposent des personnages qui ont un petit côté cabotin et

22

mégalomane. Je préfère rester dans mon coin. Et mon père
part un jour d'un grand éclat de rire quand je lui dis que je
souhaite devenir journaliste. Tu plaisantes, dit-il. Toi, si
timide ?Prépare plutôt le concours d'entrée à l'EMIA pour
être militaire, ajoute-t-il. Je trouve très curieuse sa
proposition parce que dans l'armée, il faut certes se murer
dans le silence mais être en plus brave. Peut-être se dit-il que
là-bas au moins, on n'a qu'à obéir. Simplement. L'armée. La
grande muette. Si j'avais écouté mon père, peut-être serais-je
déjà tombé au champ d'honneur. Peut-être aurais-je la
poitrine bardée de médailles et les épaules surchargées de
galons. Qui sait? Mais il y a le destin. La main qui trace la
route de chacun. Ce destin m'appelle vers le journalisme.
Pour être soldat, soldat de la vérité. C'est ce qui explique que
je me retrouve à l'oral du concours d'entrée à l'ESIJY un jour
de 1975 en train de parler du cinéma. Moi qui ne vais que
très rarement au cinéma, je décroche pourtant ce jour-là un
des plus beaux rôles de ma vie. Il faut quinze jeunes
Camerounais et j'en suis. Un soir à 20 heures, on égrène les
noms des heureux élus. J’apprends plus tard que le corps
enseignant de l’ESIJY est souvent délocalisé pendant deux
jours à Obala pour les corrections du concours. Hervé
BOURGES, le directeur de l’ESIJY ne supporte pas les «
interventions »et il ne se préoccupe que de méritocratie.
Cela explique au moins pour une bonne partie que les
journalistes formés naguère dans cette Ecole soient en
général meilleurs que ceux formés aujourd’hui. Je suis donc
admis à ce concours hautement sélectif où il y avait près de
800 candidats. Mon père en prend acte. «Tu disais donc vrai »,
commente-t-il sobrement. Lui, semble me découvrir. Il n’a
jamais été blagueur avec ses enfants et moins encore avec
moi pourtant l’aîné de ses 8 enfants. Il entendait sans doute
m’éduquer à la dure et c’est peut-être ce qui explique qu’il ne
m’ait presque rien pardonné. Mes cadets eux, pouvaient
presque tout se permettre sans que cela irrite outre mesure
mon père et provoque ses foudres mais moi je devais être

23

parfait. Enfin, presque. Tout en étant sévère avec moi, mon
père s’évertuait pourtant à me protéger. Ainsi, il m’a
formellement interdit de jouer au football au stade du village.
Beaucoup plus tard, il m’apprendra qu’il avait surpris une
conversation entre des gens qui complotaient de me casser la
jambe !Leur argument: moi déjà plutôt brillant à l’école, je
ne devais pas m’illustrer aussi sur les terrains de foot. Il
fallait donc une solution draconienne.

BOURGES FAIT SON SHOW
« Il faut attaquer l'opinion avec ses armes.
On ne tire pas des coups de fusil aux idées ».
Rivarol.

L'ESIJY. L'École supérieure internationale de journalisme
de Yaoundé. Un nom. Une auréole. Une ambition intacte,
cinq ans après la création de cette école. Me voici donc
étudiant en cette rentrée académique 1975 pour faire partie
de la sixième promotion de cette école née en 1970. Hervé
BOURGES, le directeur de l'ESIJY nous accueille avec un
show qui, me dira-t-on plus tard, est déjà bien rodé. C’est un
maître de la parole. En l'écoutant chaque nouvel étudiant
mesure sa chance de pouvoir être là dans cette grande Ecole,
la plus grande sans doute en Afrique aux yeux de
BOURGES. Après avoir appris à connaître Hervé
BOURGES, un de mes camarades de classe dira:Ce «
Monsieur pourrait vendre des frigos au pôle Nord ». BOURGES
c'est en effet l'éclat, la classe. Le directeur de l'ESIJY invite
toutes sortes de personnalités, toutes sortes de vedettes pour
des conférences devant les étudiants et cela commence
toujours par un discours de BOURGES à l’exorde
invariable. Du genre : «C'est un honneur pour l'ESIJY et moi de
vous accueillir. Vous n'êtes pas le premier ici, avant vous il y a eu… ».
Suit alors une longue liste de noms prestigieux et l'invité du
jour est probablement tout heureux d’y être, en tout cas il
doit mesurer la chance qu’il a de se retrouver en pareille
compagnie. Du grand BOURGES. Nous voyons ainsi défiler
les artistes Myriam MAKEBA, Manu DIBANGO, les
journalistes Jacques CHANCEL, Samir AMIN, le cinéaste
Med HONDO et tant d'autres célébrités. BOURGES tient à
l'auréole internationale de son Ecole. Mais il arrive qu'un
invité finalement soit décevant. C'est le cas d'un certain
SCALABRE annoncé comme un grand spécialiste du conflit
libanais. Ce conférencier nous impose un exposé soporifique

25

et nous avoue par la suite ne pas être si spécialiste du Liban
qu'on l'avait cru. Il m’apparaîtra comme un personnage falot,
presque burlesque. Après son passage, «scalabrisme », un
néologisme de notre cru désignera toute argumentation
confuse, tordue, tout discours ennuyeux, soporifique. Mais
auparavant, BOURGES aura eu la délicatesse de s'excuser
lors de la deuxième conférence de Monsieur SCALABRE.
C'est Jean-Paul NYALENDO, le directeur adjoint qui se
tape cette nouvelle séance de «scalabrisme ». Les adjoints
doivent bien servir à quelque chose n'est-ce pas ? L'ESIJY de
BOURGES c'est le sérieux, la discipline, c'est un journalisme
intégré, adapté aux réalités africaines comme le proclame
fièrement le slogan placardé au fronton de l'Ecole. On nous
inculque le respect quasi sacré, presque maladif de l'heure.
BOURGES lui-même donne l'exemple. Lui qui n'hésite pas
à coller un zéro à un étudiant qui remet sa copie avec une
minute de retard comme j’ai pu un jour l’expérimenter
amèrement. Il sait tour à tour être père fouettard et
pouponner presque ses étudiants. A l'ESIJY on organise des
soirées fastes marquées du sceau de la classe. En même
temps on publie un journal hebdomadaire
«ESIJYFORUM ».Les enseignants décortiquent chaque article à la
recherche de la moindre faute. La réunion critique est
souvent impitoyable pour les fautifs ; c’est pratiquement
chaque fois une séance de flagellation publique. Pourtant, les
étudiants se battent pour écrire dans ce journal. L'émulation
est grande entre ces jeunes gens qui, plume en mains et
Nagra en bandoulière, rêvent de changer le monde. En
attendant de voir se réaliser ce projet planétaire, on se fait
des amis sur les bancs de l'ESIJY où se côtoient différentes
nationalités : Togolais, Tchadiens, Rwandais, Centrafricains,
Gabonais, et Camerounais. Je me lie d'abord d'amitié avec
un Centrafricain, Sébastien NGOUKA. D’une intelligence
vive, ce monstre de culture est imbattable dans les mots
croisés. C’est véritablement un cruciverbiste d’exception. Il
m'apprendra plus tard qu'il a, un moment, exercé le métier

26

de journaliste ; qu'il a été en France pour se perfectionner. Il
a l'humour à fleur de peau. Un jour de sa voix douce il me
dit : «Tu sais, l'Empereur BOKASSA est extraordinaire. Il réussit
le tour de force de fêter chaque année son cinquantième anniversaire».
Prudent, il me demande de ne pas répéter cette blague car
«BOKASSA a des antennes partout et le bras long ».NGOUKA
ne passe qu'un an avec nous. En deuxième année, on ne le
reverra pas. Peut-être le bras long de l'Empereur ? Je reste
orphelin de NGOUKA mais je me console avec mes autres
amis, GERBA MALAM; Michel ESSANG, ABUI MAMA,
Isaac EBWELE, Athanase BAKANG, Valentin
NGAPOUT, PANOU KOFFI, PLACCA DOSSEH,
Francis Emmanuel SITOUOCK, Luke ANANGA, Jean
Paul NANGA ABANDA. Non pas que les autres étudiants
soient mes ennemis mais je m'entends le plus avec ceux-là.
Michel ESSANG a une bonne humeur contagieuse. Un jour
e
en France, alors que nous sommes en 3année, ESSANG
manigance un coup tordu contre la boulangère de notre
quartier, à Issy-les-Moulineaux. Nos connaissances en
boulangerie sont assez limitées et nous n'arrivons que très
rarement à donner les noms des divers gâteaux que nous
voulons acheter. Cette boulangère doit un peu nous prendre
pour des gens incultes, illettrés en boulangerie se désole
ESSANG, je vais la remettre à sa place. Il m'entraîne donc à
ladite boulangerie, demande qu'on lui serve un iroko, un
acacia, un okoumé. La boulangère éberluée n'a rien de tout
cela. Normal, ces gâteaux sont plutôt des… bois, des
essences de chez nous. Le jour d'après, ESSANG renouvelle
son manège avec de nouveaux noms et la boulangère est
toujours aussi désolée de ne pouvoir servir ce client
apparemment fin connaisseur. ESSANG explose: «Mais
enfin madame, comment pouvez-vous tenir une boulangerie sans ces
choses-là ? C’est élémentaire». La dame confuse, rougit de honte,
s'excuse de son ignorance et c'est tout juste si elle n'engage
pas mon camarade de classe pour compléter sa formation de
boulangère qu’elle doit juger dès lors en deçà de la moyenne.

27