EDITION CRITIQUE A L'ERE NUMERIQUE (L')

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Description

À l'ère du numérique, l'avenir des formes traditionnelles de la culture, de la connaissance et de l'érudition se trouve mis en question. Le statut de l'écriture et de l'édition critique, héritées d'une longue tradition, évolue : l'autorité des objets culturels séculaires est remplacée par la création de nouveaux espaces et médias pour la connaissance. Voici une exploration de la manière dont la transition du manuscrit et de l'imprimé vers les diverses formes de remédiations, numériques et de présentations change les procédés utilisés par les éditeurs, chercheurs, pour gérer les problèmes pratiques de l'édition critique tout en générant diverses conceptions de la nature des textes et de leur transmission.

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Publié par
Date de parution 15 septembre 2017
Nombre de visites sur la page 16
EAN13 9782140046094
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0232 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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SOCIOÉCONOMIE L’édition critique à l’ère du numérique DE LA CHAÎNE Sous la direction de
DU LIVRE
Daniel apollon
lors que le monde devient numérique et que les nouvelles philippe RégnieR
générations considèrent que les ordinateurs, les appareils mobiles ClaiRe Bélisle Aet Internet sont devenus des extensions de notre corps
indispensables pour vivre et exister aujourd’hui, c’est l’avenir des formes
traditionnelles de la culture, de la connaissance et de l’érudition qui se
trouve mis en question. Le statut même des textes, hérité d’une longue
tradition de manuscrits et de livres imprimés, évolue avec le développement
de l’écriture numérique. L’édition critique elle-même est de plus en plus
bousculée par l’innovation technologique et les nouvelles attentes des
lecteurs. La création dynamique de nouveaux espaces et médias pour la
connaissance remplace progressivement l’autorité des objets culturels L’édition séculaires.
L’édition critique à l’ère du numérique explore la manière dont la
transition du manuscrit et de l’imprimé vers des formes diverses de
remédiations numériques, de reformulations et de présentations, non
seulement change les procédés utilisés par les éditeurs chercheurs pour critique
gérer les problèmes pratiques de l’édition critique, mais aussi génère
diverses conceptions de la nature des textes et de leur transmission qui
entrent en compétition.
Les auteurs ont mis en commun leurs expériences de philologues, à l’ère du de critiques textuels, d’encodeurs de textes, d’éditeurs scientifques et
d’analystes du tournant numérique pour éclairer le futur de ce joyau de la
couronne philologique qu’est l’édition critique.
numériqueDaniel Apollon, docteur en philosophie, est professeur associé en humanités
numériques au département des études linguistiques, littéraires et esthétiques de
l’université de Bergen, Norvège.
ePhilippe Régnier, docteur en littérature française du XIX siècle, est directeur
de recherche au Centre national de la Recherche scientifque français (CNRS).
Claire Bélisle, docteure en psychologie cognitive, est consultante après une
carrière d’ingénieure de recherche en sciences humaines et sociales au CNRS.
Collection fondée et dirigée par Julien
DENIEUIL
SOCIOÉCONOMIE
ISBN : 978-2-343-12967-9 DE LA CHAÎNE
DU LIVRE39 €
Sous la direction de
Daniel apollon
L’édition critique à l’ère du numérique
philippe RégnieR
ClaiRe Bélisle







CET OUVRAGE EST LE
NEUVIÈME
DE LA COLLECTION
SOCIO ÉCONOMIE « -
DE LA CHAÎNE DU LIVRE »


Déjà parus dans la collection

Tiphaine DUVILLIÉ, Le droit de l’édition numérique, 2017.
Pierre LAGRUE, Silvio MATTEUCCI, La corporation des correcteurs et le Livre
(un abécédaire inattendu), 2017.
Sébastien EVRARD, Le Livre, le droit et le faux. Essai sur l’édition juridique et la
contrefaçon au Siècle des Lumières, 2017.
Stella CAMBRONE-LASNES, Internet, un espace de commercialisation du roman
antillais francophone, 2017.
Adrien de CALAN, Le Livre et le politique au prisme des médias. Publier pour
exister ?, 2017.
Julien PÉLISSIER, Lectures à vivre suivi de Vies à écrire, 2016.
Thierry CHARLES, Fahrenheit 4.0. Essai sur la disparition du livre, 2016.
Jean-Luc PIOTRAUT, Sébastien EVRARD (dir.), Le Droit et l’édition. Regards
français et étrangers sur les mutations engagées, 2016.

Édition originale :
Digital Critical Editions
© University of Illinois Press, 2014, 2017


© L’HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-12967-9
EAN : 9782343129679
2







L’ÉDITION CRITIQUE
À L ’ÈRE DU NUMÉRIQUE





3


ÉTUDES & ESSAIS
Collection fondée et dirigée par Julien DENIEUIL


Série « ÉTUDES »

Partant du constat d’un manque évident de documents et de
publications en la matière, la collection « Socio-économie de la chaîne du livre »
s’est donné pour objectif d’exposer et de rendre accessibles, au plus
large public, des textes s’intéressant à la socio-économie contemporaine
de l’édition française et francophone.
Dans son acception strictement socio-économique, la collection
regroupe des travaux qui portent sur les problématiques des
différents maillons de la chaîne (processus de production et de
commercialisation du livre, de l’auteur au prescripteur), et qui
prennent en compte les évolutions du secteur éditorial (innovations
numériques, notamment).
Selon une acception plus symbolique, plus militante, la collection
propose également des écrits qui abordent, d’une manière ou d’une autre,
les notions d’indépendance éditoriale et de diversité culturelle, de même
que la singularité du vecteur livre au sein de l’espace public, dans un
contexte capitalistique marqué entre autres, ces dernières décennies, par
une concentration et une financiarisation accrues du paysage éditorial.


Série « ESSAIS »

La série « Essais » accueille des écrits plus personnels d’auteurs
manifestant une vision originale et singulière de l’objet-livre et de la
lecture, et se détachant des lignes théoriques attendues.







4
Sous la direction de
Daniel APOLLON,
Philippe RÉGNIER
et Claire BÉLISLE





L’édition critique
à l’ère du numérique



















SOMMAIRE
INTRODUCTION
Alors que les textes deviennent numériques ........................................................ 9
Daniel Apollon, Philippe Régnier et Claire Bélisle

PREMIÈRE PARTIE
HISTOIRE, ENJEUX ET CONTEXTES ÉMERGENTS

CHAPITRE 1
Le tournant numérique de la critique textuelle :
perspectives historiques et typologiques ............................................................ 55
Odd Einar Haugen et Daniel Apollon

CHAPITRE 2
Les enjeux de l’édition critique numérique ....................................................... 79
Philippe Régnier

CHAPITRE 3
Le destin de l’appareil critique dans l’édition numérique scientifique .............. 101
Daniel Apollon et Claire Bélisle

CHAPITRE 4
Ce que la remédiatisation numérique change dans l’édition et la lecture ......... 133
Terje Hillesund et Claire Bélisle

DEUXIÈME PARTIE
TECHNOLOGIES TEXTUELLES

CHAPITRE 5
Systèmes de balisage de textes et éditions critiques .......................................... 179
Claus Huitfeldt

CHAPITRE 6
Éditions critiques et séparation de la description et de la présentation ............. 203
Alois Pichler et Tone Merete Bruvik
7
TROISIÈME PARTIE
NOUVELLES PRATIQUES, NOUVEAUX CONTENUS,
NOUVELLES POLITIQUES

CHAPITRE 7
La fabrique d’une édition critique : les trois moments-clés .............................. 227
Odd Einar Haugen

CHAPITRE 8
Du livre à la collection. Éditions critiques de documents hétérogènes ............. 271
Sarah Mombert

CHAPITRE 9
Vers une nouvelle économie politique de l’édition critique ............................. 291
Philippe Régnier

BIBLIOGRAPHIE, SOURCES EN LIGNE, LOGICIELS ........................................... 317
PRÉSENTATION DES AUTEURS ....................................................................... 347
GLOSSAIRE ..................................................................................................... 351
INDEX ............................................................................................................ 373
INDEX DES NOMS PROPRES ............................................................................ 399
TABLE DES FIGURES ....................................................................................... 407



8
INTRODUCTION

Alors que les textes deviennent numériques
Daniel Apollon, Philippe Régnier et Claire Bélisle
1À mesure que le monde devient numérique et que la production
d’information explose (dans des conditions telles que la production annuelle de
données dépasse dorénavant les capacités de stockage), les évidences convenues
sur lesquelles reposent non seulement la culture et l’érudition, mais aussi
l’ensemble des humanités, ne vont plus du tout de soi. Le statut symbolique des
textes, issu de la longue tradition du livre, depuis le livre manuscrit jusqu’au livre
imprimé, subit les pressions conjuguées des pratiques diverses et foisonnantes de
l’écriture multimédia, des changements incessants de technologies et de supports,
et des mutations corollaires massives des attentes des lecteurs. De nouvelles
générations vivent l’ordinateur, le téléphone portable et l’Internet comme des
sortes de prothèses corporelles et cérébrales devenues indispensables à leur
présence au monde et à leur identité. Aux rites communs, qui paraissaient
immuables, de la civilisation du livre, fondée sur un respect proche du sacré pour
l’autorité fixe et certaine des auteurs et des écrits, pour ne pas dire des écritures
(avec et sans majuscule à l’initiale), se substitue progressivement toute la gamme
des usages non (encore) codifiés, et si divers qu’ils en paraissent individuels, des
nouveaux supports de la connaissance, ordinairement qualifiés de dynamiques à
cause de leur évolution permanente et de leur interactivité.
Depuis une trentaine d’années déjà, de nombreux chercheurs en sciences
humaines et sociales travaillent avec des outils numériques et réussissent à faire
redécouvrir des œuvres en s’appuyant sur des dispositifs innovants. Les fruits
visibles de leurs efforts, c’est-à-dire la production sur supports numériques
d’éditions témoins significatives et désormais accessibles à tout un chacun, ont
amené sur le devant de la scène des problématiques disruptives.
Se posent dès lors les questions connexes du devenir de l’édition critique et,
au-delà des pionniers, de la capacité de l’ensemble de la communauté des
chercheurs en sciences humaines à s’approprier les outils numériques spécifiques

1 En référence au titre « Pourquoi et comment le monde devient numérique », de la leçon
inaugurale de Gérard Berry (2008).
9
créés à leur intention et à celle des publics attentifs aux publications qu’ils leur
destinent.
Car pour la grande majorité encore des producteurs d’éditions critiques et de
critique des textes, ces outils, à base de technologies d’encodage récentes,
2apparaissent encore comme de véritables boîtes noires , des objets hermétiques et
énigmatiques.
Il n’est pas inutile de réaffirmer que le concept d’édition critique et les
pratiques correspondantes, ainsi que le rôle de l’éditeur critique, autrement
nommé philologue, sont bien antérieurs à l’âge du traitement automatique de
l’information et d’Internet. Une étude détaillée et comparée des traditions de
l’édition critique et plus généralement de l’édition savante mettrait en lumière
toute une trame solidement préconstituée d’écoles et de micropratiques
éditoriales dont les singularités apparaîtraient comme déterminées en profondeur
par leurs contextes et par leurs prérequis historiques, géographiques, et
socioculturels respectifs. Ces traditions influent puissamment sur la relation
triangulaire éditeur-auteur-lecteur et rendent compte des différences spécifiques
qui s’observent d’une aire culturelle à l’autre, d’un pays à l’autre et à l’intérieur
même de chaque espace national. Il suffit pour le soupçonner de considérer la
grande diversité des types d’appareils critiques en usage dans l’édition critique
moderne. Mais la seule esquisse d’une histoire globale de celle-ci sortirait du
cadre de cet ouvrage. Plus modestement, sans perdre de vue ces déterminations
externes ni la diversité des régimes éditoriaux, les contributions ici réunies
entreprennent de décrire les problèmes communs liés aux bouleversements
technologiques en cours et les formes éditoriales nouvelles dont ces
bouleversements, selon le point de vue et selon les cas, ouvrent la possibilité ou
entraînent la nécessité.
Bien qu’elles n’aient pour le moins pas vérifié les prédictions fracassantes de la
mort du livre ou d’une société sans papier, les quatre dernières décennies ont vu
se développer entre les encore nouvelles technologies de l’information et les
pratiques éditoriales vieilles de plusieurs siècles un processus d’interpénétration
complexe, qui se réalise en ordre dispersé et qui, loin d’être homogène, se
caractériserait plutôt par sa diversification, voire par un certain morcellement. Les
effets en sont grandissants et, semble-t-il, irréversibles. L’invasion générale du
numérique, pour ne pas dire, désormais, son omniprésence, fait qu’il n’est
désormais plus possible d’envisager une édition sur papier sans prévoir sa version
en ligne, à moins que des raisons objectives ne conduisent à en concevoir une
toute différente, spécialement destinée à Internet. Pour autant, nous y insistons,
le phénomène est à décrire moins en termes de confrontation ou d’antagonisme
entre deux systèmes inassimilables l’un à l’autre qu’en termes d’interpénétration

2 Initialement utilisée pour désigner un dispositif, ou un système opaque, qui ne peut être décrit
que du point de vue de ses entrées et ses sorties, sans que soit connu son fonctionnement interne, la
notion de « boîte noire » s’est imposée dans le langage courant de la cybernétique et de la
systémique. En informatique, on s’en sert pour caractériser les programmes auxquels l’utilisateur
n’a pas accès ; en psychologie, le behaviorisme a désigné ainsi le psychisme humain ; en sociologie,
la « boite noire » peut être la technique, l’identité, ou tout autre question qu’on ne veut pas aborder
dans la réflexion en cours.
10
progressive ou d’intégrations partielles et cumulatives entre l’ancien et le
nouveau. Loin de s’accomplir en bloc et de manière homogène en tous lieux et
milieux, les évolutions adviennent au coup par coup, par pièces détachées, tout
en étant assez rapidement imitées et adoptées dès lors qu’elles sont jugées bonnes.
Mais que l’on soit un tenant enthousiaste et volontiers exclusif de l’édition
numérique, ou que l’on ait au contraire choisi par principe de rester au nombre
des praticiens exclusifs de l’édition sur papier, ou encore que l’on préfère
éclectiquement recourir aux deux supports selon les circonstances et les cas
d’espèce, force est de convenir au moins d’un fait incontournable : l’intrusion des
architectures numériques et de leurs pionniers dans les territoires auparavant
réservés aux livres sur papier et aux institutions, tels les maisons d’édition, les
gouvernements, les universités et académies, a créé une situation neuve et vouée à
une longue instabilité, incitant à des expérimentations et à des discussions de
fond qui ne font que commencer. La fulgurante diffusion mondiale de l’accès à
Internet, et par conséquent du travail en réseau, pousse en effet mécaniquement
et massivement non seulement à produire des éditions critiques numériques en
ligne, mais aussi à leur donner une forte dimension communicationnelle,
autrement dit à les orienter vers les usagers, ceux-ci ne se définissant plus avant
tout comme une petite élite de savants et d’amateurs éclairés, mais, a priori,
comme le public le plus large possible eu égard à l’objet. Autant en effet la
première période de développement de l’informatique (grosso modo de 1960 à
1993) a été dominée par l’invention de systèmes informatiques qui étaient
presque exclusivement des dispositifs de traitement automatique de
l’information, autant, la seconde, celle que nous vivons encore et qui a été
engagée en 1993 par l’entrée du World Wide Web dans le domaine public, se
trouve marquée par une mutation autrement plus profonde : l’avènement de la
société de l’information en réseaux, telle que Manuel Castells en a dressé le
3constat et, avec elle, la forge d’outils de communication, d’expression, de partage
et de collaboration multipliant indéfiniment les possibilités d’accès aux
informations et d’échanges d’informations. Le corollaire de cette situation n’est
autre que l’obsolescence des systèmes informatiques fermés, utilisés depuis les
années soixante pour établir des archives textuelles et créer des thésaurus ou des
corpus sous forme de bases de données. Les architectures basées sur Internet, y
compris les éditions critiques numériques, sont d’abord des architectures de
traitement de la communication qui exploitent des mécanismes sous-jacents de ent de l’information. Elles offrent une chaîne complète de production
textuelle et multimédia, depuis le recueil des contenus jusqu’à leur
transformation et leur réutilisation dans des productions orientées vers les
usagers.
C’est une raison supplémentaire pour que le présent ouvrage n’offre pas un
kit complet et prêt à l’emploi de l’édition critique numérique destiné à remplacer
un vade-mecum universel qui n’existe ni ne saurait exister de l’édition critique
sur papier. Car – il faudrait beaucoup d’ignorance ou de mauvaise foi pour
l’oublier – même avant l’invention des ordinateurs et d’Internet, les philologues

3 Voir sa trilogie (Castells, 1998, 1999a et 1999b).
11
ne s’étaient nulle part et jamais accordés sur un modèle unique et parfait
d’édition critique. Eux-mêmes souvent compromis dans une expérience éditoriale
plus ou moins traditionnelle ou novatrice, les rares chercheurs à s’être penchés
sur l’histoire des théories et des pratiques éditoriales modernes ont au contraire
plutôt mis l’accent sur la variété des cadres épistémiques qui ont guidé leurs
prédécesseurs au cours des siècles. Même à l’intérieur de champs d’application
erelativement restreints, tels que la littérature du XIX siècle dans un pays donné, il
n’est guère d’éditions critiques imprimées se bornant à exploiter une seule
méthode et un seul type d’appareil critique au motif que ce texte requerrait cette
méthode à l’exclusion de toute autre, et que ce type d’appareil critique serait
préconisé par cette méthode à l’exclusion de tout autre. Faut-il préférer la
dernière édition autorisée, soit la plus proche, pour ainsi dire, des dernières
volontés de l’auteur ? Ou bien l’édition princeps, celle qui a valu à l’œuvre sa
première réception ? Ou bien encore tel ou tel état intermédiaire, qui refléterait
mieux un goût ou une opinion ? Voire ce brouillon-ci ou ce brouillon-là ? Mais
pourquoi choisir et ne pas prendre le parti d’une édition synoptique, totale ? Et,
par ailleurs, convient-il de prêter plus d’attention aux évolutions du texte, donc
de privilégier une méthode telle que la génétique textuelle, ou bien de s’interroger
avant tout sur le rapport du texte au contexte, donc de se tourner en priorité vers
une approche critique historique ? Ce n’est là, sur des points de doctrine il est
vrai majeurs, qu’un exemple des désaccords classiques. Aux divergences héritées
de la diversité des cultures académiques nationales, ainsi que de la pluralité et de
la concurrence des maisons d’édition et de leurs collections, s’ajoutent par-dessus
le marché les choix individuels des éditeurs scientifiques. Or si elle peut accueillir
des quantités exponentielles d’information textuelle et multimédia, si elle offre
des dispositifs de présentation, comme le multifenêtrage, ou des fonctionnalités,
comme les liens hypertextes, permettant de surmonter certaines contraintes de
choix déterminées par les conditions matérielles propres à l’imprimé, l’édition
critique en ligne comporte ses propres limites matérielles et techniques, qui ne
seront pas toutes repoussées à l’avenir. Mais surtout, elle ne saurait sans illusion
être prise pour une panacée miraculeuse dispensant les philologues de faire le
moindre choix et capable de les mettre tous d’accord.
Voilà en somme, avant d’y revenir dans le détail, pourquoi l’édition critique
numérique n’est pas qu’une affaire de technique réservée à une poignée d’initiés,
mais constitue, pour l’ensemble de la communauté des philologues, un vrai sujet
de réflexion philologique, culturelle et sociétale.
Une approche exhaustive et pragmatique
Afin de procurer un parcours complet, nous avons tenu à prendre en compte
toutes les dimensions, des plus techniques jusqu’aux plus théoriques, et de la
production, pour ainsi dire, jusqu’à la consommation, c’est-à-dire jusqu’à la
lecture. Disons, en première approche, que nous avons distingué trois grandes
séries de questions :
12
1. la structuration, l’encodage, le formatage et la production de données
textuelles avec application particulière à l’édition critique, en référence aux
projets norvégiens se conformant à la TEI (Text Encoding Initiative), tels
que MENOTA (Medieval Text Archives), ou la collection de transcriptions
numériques diplomatiques (au sens philologique de ce dernier adjectif)
établies par l’université de Bergen ;
2. en relation avec les traditions séculaires de l’édition critique, la jeune
histoire, la conception, la fabrication, les conditions et les finalités sociales
de l’édition critique de textes et d’archives textuelles sur supports
numériques que ce soit en ligne, sur cédérom ou sous forme de livres
électroniques téléchargeables, à partir, entre autres, des expériences menées
à bien en Norvège des œuvres complètes d’Ibsen et des archives de
Wittgenstein, ou, à Lyon, du projet relativement à Saint-Simon et au
saint-simonisme ;
3. les pratiques de lecture sur les différents supports numériques, à partir des
études pilotes conduites dans la Région Rhône-Alpes sur la lecture
numérique et sur l’usage des livres électroniques, sur la lecture
d’encyclopédies en ligne par des étudiants, comme à partir des
observations de Jill Walker Rettberg, à l’université de Bergen, sur des
textes de blogueurs.
La première série de questions est plus liée qu’il n’y paraît au mouvement de
la numérisation de masse du patrimoine textuel mondial initiée par Google et
également engagée à sa suite et concurremment par les bibliothèques de
conservation et de recherche. Car derrière la mise en ligne de copies numériques
des originaux s’opère en fait, de manière assez anarchique, une grande entreprise
de traduction assez comparable à celle naguère menée par la bibliothèque
d’Alexandrie pour dupliquer en grec tous les manuscrits qui lui arrivaient dans
des langues « barbares ». Dans cette phase de transition dont ils n’ont pas la
maîtrise et sur laquelle un tout petit nombre d’entre eux seulement parviennent à
influer, ceux qui s’aventurent à éditer sur support numérique sont amenés à faire
leur marché parmi les langages et les standards informatiques existants, à se les
approprier et, bien souvent, à les adapter. Aussi nous sommes-nous efforcés de
faire comprendre en quoi consistent ces encodages (principalement XML) et ces
standards de balisage (principalement la TEI), et d’indiquer les enjeux impliqués
par les choix. L’inventaire raisonné de ces outils permet d’entrevoir quel parti il
est possible d’en tirer au profit d’une extension quantitative, d’une amélioration
qualitative et peut-être même d’une révolution de l’analyse et de la critique des
textes.
Au fil des chapitres, c’est le spectre complet des différents types d’éditions
critiques numériques qui est exploré. Les unes, comme celle de Virginia Woolf,
donnent accès aux différents états d’une œuvre d’auteur et fournissent
simultanément un corpus sélectif de documents contextuels empruntés ou non à
l’auteur pourvu qu’ils soient susceptibles de l’éclairer. D’autres, comme l’édition
réalisée à Bergen du Nachlass de Wittgenstein, se restreignent aux archives de
l’œuvre laissées par l’auteur lui-même et poursuivent donc un objectif purement
13
génétique. Certaines visent, d’une manière ou d’une autre, à établir une version
du texte qui soit la plus conforme possible aux intentions attestées de l’auteur.
C’est le cas des projets Chaucer, Joyce ou Kierkegaard. Un nombre important
méritent d’être qualifiés d’éclectiques ou d’hybrides, en ce sens que, comme celle
d’Ibsen, elles combinent l’établissement d’un texte destiné à faire autorité avec
l’apport d’un appareil critique relevant les variantes et donnant des
éclaircissements d’ordre biographique ou historique.
Avoir résolu de prendre en considération l’ensemble des possibles sans afficher
de préférence pour telle ou telle option ne traduit aucune sous-estimation de
l’attention épistémologique aiguë qu’il convient de cultiver lorsqu’on se penche
sur les différentes technologies numériques offertes au service des différentes
théories et pratiques éditoriales. Passer en revue les exemples les plus divers est, au
contraire, le moyen le plus efficace pour comprendre comment la théorie essaie
de s’orienter dans la technologie, comment, à l’inverse, la technologie peut
délibérément ou non favoriser une orientation théorique, ou encore comment les
besoins de telle pratique liée à telle théorie incitent la technologie à inventer telle
fonctionnalité. Au dogmatisme qui aurait consisté à mettre en scène une énième
guerre des Anciens et des Modernes, nous avons préféré le pragmatisme :
observer et évaluer les nouvelles pratiques qui émergent du fait de l’utilisation des
supports et des outils numériques. Seuls sont pris en compte dans cet ouvrage les
débats théoriques qui ont un impact direct sur les pratiques éditoriales en
général, et sur le contexte numérique en particulier. Ainsi, plutôt que de discourir
sur : « Qu’est-ce qu’un texte ? », les contributeurs se sont astreints à se
demander : « De quel type de texte examinons-nous ici le processus de
production ? », « Comment ce texte est-il produit ? » et « Pourquoi est-il produit
de cette façon particulière ? »
C’est ainsi qu’est apparue l’importance d’en passer par une explicitation et
une discussion des suppositions sous-jacentes et des paradigmes incorporés qui
s’entrebattent au sein de chaque pratique éditoriale, de quelque école qu’elle se
réclame et même si elle ne se réclame d’aucune. Malgré l’apparent apaisement
actuel des querelles en la matière, on aurait grand tort de nourrir l’illusion que
quelque médiation du numérique les aurait amenées à se rejoindre dans un modus
vivendi à la fois cohérent et respectueux de leurs différences. Il est plus réaliste de
considérer les éditions critiques numériques dans leur ensemble, et chacune
séparément, comme résultant d’une accumulation hétéroclite de procédures
faiblement interconnectées, depuis la sélection des originaux de référence et leur
collationnement, serait-il automatisé, jusqu’à l’interaction du lecteur au moyen
de son clavier et de sa souris avec ce qu’il voit à l’écran. Bien que basés sur une
approche technique unifiée, les nouveaux outils eux-mêmes, c’est-à-dire le riche
ensemble des techniques inventées pour baliser le texte et pour en permettre la
visualisation au terme d’une suite de transformations, peuvent fort bien être
constitués de couches très hétérogènes.
Pour développer brièvement ce dernier point, qui n’est pas le plus facile à
saisir, nous nous bornerons à indiquer ici que du point de vue de l’éditeur
scientifique, les relations que les informaticiens ont à construire entre, d’une part,
14
les différentes représentations balisées du matériel à éditer et, d’autre part, les
présentations visuelles du même matériel, ne peuvent pas être considérées comme
relevant uniquement de la technique. C’est en effet plus fondamentalement la
question de la conservation de l’identité même du texte qui se pose au terme du
processus des transformations automatiques qui sont provoquées par des
mécanismes algorithmiques pour passer de l’accumulation de signes codés que
constitue sa représentation balisée à sa présentation visuelle finale. Une fois
celleci obtenue, pour l’utilisateur courant, aucun de ces signes n’apparaît plus sur
l’écran. Mais l’énorme et complexe métastructure qu’ils constituent, faite de
plusieurs niveaux et d’une multitude d’hyperliens, n’en demeure pas moins ce
qui, en profondeur, informe le texte qu’il est en train de lire. Ainsi chargé et pour
ainsi dire réécrit par toute l’information invisible qui lui a été amalgamée en
langage informatique, le texte numérique, en fin de compte, est-il le même texte
que le texte manuscrit ou imprimé ? Peut-on vraiment le lire comme si de rien
n’était et ne faudra-t-il pas, tôt ou tard, pour juger du résultat ou pour l’amender,
soumettre les métadonnées elles aussi à une forme de critique ? Nous nous
bornons à noter le problème.
Le contexte de la société de la connaissance
L’évidence est devenue telle que ce rappel va passer pour le pire des lieux
communs : le flux remplace la périodicité, la civilisation du numérique remplace
4la civilisation du journal . Bien que loin sans doute d’être arrivées au bout des
perfectionnements possibles et souhaitables dans le domaine qui nous occupe, les
technologies numériques acheminent déjà quotidiennement dans les foyers des
quantités faramineuses de texte. Dans cette circulation en constante expansion,
une part non négligeable revient aux textes patrimoniaux, du moins à en juger
par les investissements qu’y consacrent Google et un grand nombre d’institutions
publiques de par le monde. Jamais l’accès aux écrits, anciens, récents ou en
devenir, n’a été aussi facile et, par voie de conséquence, veut-on présumer, aussi
5fréquent et aussi massif que dans ces « sociétés de la connaissance » vers
lesquelles nous nous dirigerions. Aujourd’hui, un document se crée à l’aide
d’outils numériques, il s’édite sur des plates-formes plurimédia, il se diffuse
électroniquement sur les réseaux et il se conserve sous forme d’archives digitales.
Les technologies numériques se retrouvent ainsi à toutes les étapes du cycle de vie
d’un document parce qu’elles en facilitent la continuité éditoriale, c’est-à-dire

4 Voir Kalifa, Régnier, Thérenty et al. (2011).
5 L’expression est réputée avoir été inspirée par les travaux du sociologue Daniel Bell et du
philosophe Jean-François Lyotard, bien que ni l’un l’autre ne l’aient employée. Enracinée dans la
gestion des connaissances et la gestion du bien-être social, la notion de société de la connaissance est
adossée à la fois à celles de société de l’information et de société postindustrielle. L’origine de
l’expression elle-même semble remonter à des ouvrages publiés à partir des années 80, par ex.
Böhme et Stehr (1986), qui furent parmi les premiers à l’avoir définie avec précision. Pour un
historique de son usage voir Stehr (1994, chap. 1 : « The Concept of Knowledge Societies). Elle
serait en voie d’être remplacée par « société numérique » (voir Compiègne, 2010)
15
qu’elles permettent d’intégrer ces étapes dans une seule et même chaîne d’outils
et de processus.
Il semble bien que les technologies de l’information et de la communication
(TIC), que l’on pourrait renommer technologies de l’intelligence et de la
connaissance, contribuent pour une large part à la codification croissante des
connaissances dans une société se vivant comme marquée de manière dominante
par le développement desdits « services intensifs en connaissance »
(Knowledgeintensive services, ou KISs). L’observation, d’un côté, de ce mouvement de
codification croissante des connaissances, qui les standardise et les rend
transférables, et, d’un autre côté, la redécouverte par la psychologie cognitive du
rôle central de la connaissance tacite, issue de l’expérience personnelle et de
l’interaction sociale, pourraient être appliquées avantageusement aux processus
sous-jacents à l’activité d’édition critique. Avec la numérisation de grandes
quantités de textes et d’images, le développement des bibliothèques numériques,
l’intégration des outils et services du web dans les universités et les centres de
recherche, et, enfin, la place grandissante des réseaux virtuels, l’édition critique
est engagée dans des bouleversements aussi profonds que ceux traversés par le
journalisme, l’éducation ou la distribution.
6Lors d’un « Sommet sur les outils numériques pour les humanités », qui a fait
date et qui avait réuni une soixantaine de chercheurs de diverses disciplines, le
comité organisateur avait, à l’ouverture, déclaré que les chercheurs en humanités
étaient au seuil d’un véritable changement révolutionnaire de leurs compétences.
Ayant dû se résoudre à admettre qu’il n’y avait encore qu’un infime pourcentage
(environ 6 %) des chercheurs qui utilisaient d’autres outils numériques que le
traitement de texte, un navigateur, un moteur de recherche généraliste, et la
messagerie électronique, les participants tinrent néanmoins à réaffirmer
collectivement, à l’issue de leur rencontre, leur conviction que
« La recherche prenant possession de l’outil numérique […] va modifier
fondamentalement la manière dont l’humanité perçoit et interagit avec les documents
historiques, parce que la technologie, rendu pertinemment utile, pourra aider l’esprit
humain à faire ce qu’il fait déjà de manière unique : produire des intuitions créatives
7et de nouvelles connaissances. ».
L’incessante réitération de cette pétition de principe depuis une dizaine
d’années ne doit pas conduire à en conclure que les outils et les supports
numériques seraient largement répandus, utilisés et appréciés par les chercheurs
amenés par leur spécialité ou par un besoin particulier à produire une ou des
éditions critiques. Bien que ce contexte concerne éminemment le devenir de cette
pratique savante fondamentale dans le rapport à la connaissance qu’est l’édition

6 Voir le Report on Summit Accomplishments de la conférence « Summit on Digital Tools for the
Humanities », tenu à la Virginia University, Charlottesville (Virginia), en septembre 2005.
Disponible À l’adresse : http://www.iath.virginia.edu/dtsummit/SummitText.pdf
7 « Digitally enabled research in the humanities […] will substantively change how the human race
understands and interacts with the human record, because the technology -made properly useful- can aid
the human mind in doing what it uniquely does, and that is to generate creative insight and new
knowledge. » p. 6., voir note n° 7 ci-dessus.
16
critique, de nombreux enjeux de la mutation en cours du rapport à la
connaissance restent méconnus et seule une étroite minorité de chercheurs en
sciences humaines et sociales s’intéressent et contribuent eux-mêmes à l’entreprise
d’intérêt pourtant commun que constitue la numérisation des textes, comme si
cette formule recouvrait une simple opération de reproduction, aussi anodine
que, naguère, le microfilmage. Il est vrai que l’introduction de nouveaux outils
technologiques de recherche et de publication dans les humanités requiert des
compétences et des savoir-faire que les littéraires n’ont souvent pas encore pu
s’approprier et auxquels beaucoup d’entre eux se tiennent délibérément
extérieurs, que ce soit par principe, par goût ou du fait de leur formation initiale.
eUne cause déterminante en est évidemment la grande coupure instaurée au XIX
siècle entre les Lettres et les Sciences. Si plusieurs sciences sociales, notamment
l’économie, campent par pans entiers du côté du savoir mathématisé, il n’est
guère que les linguistes, du côté des sciences humaines, qui n’éprouvent pas trop
de peine à passer de la langue naturelle aux langages formels que sont les langages
informatiques. Les purs « littéraires », c’est-à-dire les spécialistes de littérature, de
philosophie, d’histoire, etc., qui ont affaire en priorité à l’histoire et au sens des
textes, s’ils se reconnaissent volontiers dans la complexité et les itinéraires
labyrinthiques du numérique, rechignent carrément devant modèles, systèmes,
programmes et codes. Mais un frein majeur réside aussi et surtout dans la
difficulté de ces chercheurs appartenant aux générations avant tout formées par la
fréquentation des livres et des bibliothèques à prendre conscience qu’il leur
appartient de se saisir de l’opportunité des nouveaux outils pour concevoir de
nouveaux enjeux et se fixer de nouveaux objectifs, quitte à en profiter pour
réviser en conséquence leurs stratégies intellectuelles. Puisque ces évolutions
souhaitées peinent à advenir par la spontanéité des initiatives individuelles, force
est d’estimer qu’il conviendrait de promouvoir avec plus de vigueur l’opinion
8que, comme l’a déclaré une importante société savante américaine , la priorité
devrait être mise aujourd’hui sur les « innovations institutionnelles qui
permettront à l’érudition numérique d’être cumulative, collaborative et
synergétique ».
Ainsi, cet ouvrage veut contribuer à la connaissance des nouveaux outils et à la
maîtrise des problèmes techniques importants et réels que pose l’édition critique
numérique aux chercheurs humanistes. Les éditeurs de ce livre, ayant conscience
du patrimoine littéraire et disciplinaire de l’édition savante, ont l’intention de se
centrer sur les deux aspects de l’édition critique numérique : les pratiques variées
de l’édition numérique et les pratiques aussi variées de la lecture numérique
contemporaine.

8 Voir le rapport de l’American Council of Learned Societies (2006) « Our Cultural
Commonwealth, The Final Report of the American Council of Learned Societies Commission on
Cyberinfrastructure for the Humanities & Social Sciences ».
17
Pourquoi et pour qui ce livre a-t-il été écrit ?
Origines et finalités
Bien que la compétence en humanités numériques soit encore rarement prise
en compte lors des évaluations qui déterminent leur recrutement, il est devenu
important pour les chercheurs en sciences humaines et sociales de se familiariser
avec elles : avoir à l’esprit des réalisations exemplaires, s’en être servis de manière
experte pour certaines de leurs recherches, savoir quels sont les outils disponibles,
connaître les principes de leur fonctionnement et même posséder une pratique
qualifiée de certains d’entre eux. C’est pour penser cette part du métier
croissante, mais souvent maintenue dans une sorte de non-dit pénalisant pour les
humanités que notre ouvrage a été conçu. À la fois pour prendre la mesure des
opportunités et des défis, pour penser les choses à la racine, et pour commencer à
réunir un minimum d’éléments de réponse.
Le projet d’un livre répondant à ces besoins est né d’un improbable concours
de circonstances créé au milieu des années 2000 par la rencontre professionnelle,
au sein d’une commission d’évaluation de l’Union européenne, entre un
universitaire norvégien d’origine lyonnaise et une ingénieure de recherche
lyonnaise d’origine canadienne, appartenant, le premier, à l’équipe de l’université
de Bergen connue pour avoir produit l’édition sur cédérom des archives de
Wittgenstein et pour s’être impliqué dans l’édition des œuvres complètes d’Ibsen,
et la seconde, à une unité de recherche en littérature française ayant notamment
réalisé l’édition également pionnière et pareillement sur cédérom d’un journal
efrancophone du XVIII siècle, la Gazette d’Amsterdam. Non seulement leurs deux
équipes étaient confrontées par leur pratique et par leurs projets aux questions
posées par la production d’éditions numériques, mais il se trouvait aussi que
toutes deux entretenaient symétriquement une réflexion sur la lecture numérique,
ses supports, ses outils et ses adeptes. Aussi la rencontre entre les individus ne
tarda-t-elle pas à s’élargir aux collectifs, où s’exprima vite un besoin de se
conforter les uns les autres par voie d’information réciproque, de comparaisons et
d’échanges entre littéraires sur ce qui nous rassemblait aussi bien que sur ce qui
faisait nos différences spécifiques ou contingentes. Norvégiens comme Français,
nous nous sentions assez isolés dans nos disciplines. Fiers, mais aussi conscients
des risques pris, nous souhaitions nous donner une vision commune de notre
situation dans un champ émergent, mais mal identifié dans nos pays respectifs
ainsi qu’au plan international. Partageant le sentiment que l’introduction du
numérique était un phénomène de nature à bouleverser nos activités en
profondeur, et estimant ensemble que de tels bouleversements devaient se gérer à
une échelle supérieure à nos échelles respectives, nous étions donc de plus en
manque d’une réflexion de fond pour comprendre quel complexe réseau de forces
culturelles, sociales et économiques pourrait bien prendre en charge nos
initiatives, porter et généraliser pour des pratiques éditoriales telles que les nôtres
de nouveaux régimes d’organisation, de présentation et de représentation (sur le
sens numérique bien précis désormais assigné à ces termes).
18
Un programme franco-norvégien dénommé AURORA a fait le reste en
finançant une série de rencontres bilatérales et informelles dont les exposés,
passionnément discutés et longuement retravaillés, ont donné naissance à la
présente suite de chapitres.
Au-delà des convergences et des divergences d’ordre théorique et pratique
constatées et débattues, les participants au programme se mirent d’accord en
premier lieu pour dresser un état des lieux de l’édition critique ou, plus
largement, scientifique, en Europe sur supports numériques. Ils s’entendirent
aussi pour engager conjointement une réflexion sur l’économie politique de ce
nouveau créneau d’édition et sur ses rapports au monde de l’édition. Le livre en
somme a été conçu pour articuler ensemble toutes les questions, de natures très
diverses, auxquelles se voit confronté un éditeur scientifique tenté d’employer le
numérique, depuis : « Opterai-je ou n’opterai-je pas pour l’édition numérique ? »
jusqu’à : « Comment établir et implémenter une édition critique en ligne ? », sans
oublier celle qui suscite le plus de craintes a priori : « Comment encoder mes
textes ? ».
La théorie générale de l’édition critique n’est pour l’essentiel abordée qu’à
travers ses incidences pratico-techniques. Il ne s’agissait pas d’entrer dans des
différends doctrinaux qui ne datent pas d’hier ni de se précipiter pour les
reconstruire à l’identique sur le terrain du numérique. Prudent et modeste donc,
notre ouvrage collectif respecte les partis pris antérieurs de ses contributeurs et
des lecteurs qu’il espère s’attirer, ce qui ne le retient pas, on le verra, de plaider
pour une certaine standardisation des formes de l’appareil critique et pour une
certaine clarté dans l’affichage des principes. C’est l’une des conditions à remplir,
semble-t-il, pour qu’un plus grand nombre de personnes prennent l’habitude de
se tourner vers les éditions savantes plutôt que de les fuir. Quant aux
considérations d’histoire, de sociologie ou d’économie politique relatives au livre,
aux éditeurs scientifiques, aux maisons d’édition, à la lecture, aux bibliothèques,
aux publics, etc., nous ne les mettons au premier plan et ne les développons que
dans la mesure où elles éclairent pour de bon les pratiques éditoriales sur support
numérique.
Par ailleurs, alors que l’édition critique sur papier encourt sans états d’âme
excessifs le reproche de produire des livres réservés aux spécialistes et aux
amateurs fortunés, le caractère nativement « ouvert », « libre » et donc volontiers
gratuit d’Internet (en anglais particulièrement, ces adjectifs tendent à la
synonymie), les idéologies philanthropiques qui lui sont associées et sa
propension au communicationnel, au collaboratif et à l’interactif, incitent à
l’inverse à donner aux éditions critiques numériques une vocation publique, voire
grand public. Quoi que l’on pense, craigne ou désire sur ce point, force est
d’admettre que le passage du papier au numérique, a fortiori au numérique en
ligne, oblige à repenser la représentation traditionnelle des publics de la
littérature et a fortiori du lectorat de l’édition critique. Alors que le terme et la
théorie de la « réception » font à peu près consensus lorsqu’il est question de
fiction ou de poésie imprimées, leur inadéquation est flagrante lorsqu’il s’agit de
décrire les attentes, le comportement et l’expérience de l’usager en ligne, dont on
19
ne sait trop si l’on doit continuer à le nommer lecteur ou le considérer déjà
comme une variété particulière de l’espèce des internautes. Or une caractéristique
majeure des internautes paraît être leur volonté de ne pas revenir à l’attitude
passive qui passe à tort ou à raison pour être celle des lecteurs d’imprimés.
Produire une édition critique, c’est, qu’on le veuille ou non, façonner de
nouveaux usages, et par là même refaçonner autrement les usagers, voire en créer
de très différents. L’hypothèse n’est pas à exclure que l’évolution ainsi engagée ait
à terme pour conséquence un vaste transfert de pouvoir qui dessaisirait le(s)
spécialiste(s) et tendrait à transformer les sites éditoriaux en wikis et leurs visiteurs
en autant de coéditeurs anonymes.
Une approche suggestive d’un futur possible de l’édition critique numérique
est l’évolution du livre électronique imaginée par Robert Darnton pour sa
discipline, l’histoire (1999). Dans un article intitulé « Le nouvel âge du livre »,
celui-ci s’appuie sur le procédé des hyperliens pour proposer un modèle
d’organisation de l’essai historique se présentant comme une succession
pyramidale de couches de texte offrant la faculté de lectures différenciées, par
approfondissements et/ou élargissements successifs. Le niveau exigu par lequel on
entrerait, le sommet de l’édifice, explique-t-il, serait une présentation synthétique
concise du sujet, qui aurait la forme d’un exposé suivi et donnerait
éventuellement lieu à un tirage en livre de poche. Un deuxième niveau, un peu
plus étendu, reviendrait en détail sur divers points de l’argumentation en leur
consacrant des développements séparés spécifiques. Le troisième niveau
s’élargirait davantage pour accueillir des documents « probablement de genres
différents, chacun mis en relief par un essai interprétatif ». Un quatrième niveau
encore plus vaste serait « théorique ou historiographique, avec une sélection de
travaux antérieurs et leurs discussions ». Enfin, en approchant de la base, un
cinquième niveau serait pédagogique, fournissant des programmes
d’enseignement, des cours et des sujets de discussion pour la classe. La base
ellemême collectionnerait les commentaires du « livre », depuis les premiers rapports
de lecture commandés par l’éditeur pour avis, jusqu’aux lettres des lecteurs à
l’auteur, en passant, serait-on tenté d’ajouter pêle-mêle, par leurs courriels, les
articles de presse, les recensions dans les revues savantes, voire les réactions
exprimées sur les librairies en ligne et dans les FAQs. Et Robert Darnton de
conclure :
« Un livre de ce type inciterait à un genre nouveau de lecture, certains lecteurs se
contentant d’un rapide parcours du récit supérieur, d’autres désirant lire
verticalement et suivre certains thèmes de plus en plus profondément dans la
documentation et les essais complémentaires. […] L’écran d’ordinateur serait utilisé
pour sélectionner et chercher des informations, alors que la lecture intensive et longue
recourrait au codex conventionnel.
Loin d’être utopique, la monographie numérique pourrait répondre aux besoins de la
communauté universitaire là précisément où ils réclament une solution urgente. Elle
fournirait alors un instrument pour sérier les problèmes et ouvrir un nouvel espace à
l’extension des connaissances. »
20
Formulée voici une dizaine d’années, cette vision conserve aujourd’hui toute
sa valeur prospective, alors que le livre électronique a pris son essor commercial
sans pour autant s’être encore inventé des formes neuves. Elle mérite, sans aucun
9doute, d’être transposée à l’édition numérique électronique, mutatis mutandis .
Les réalisations que nous avons pu recenser et sur lesquelles nous fondons nos
analyses montrent effectivement à la fois une grande diversité et de fortes lignes
de convergence. D’une manière générale, sauf celles qui inclinent à reproduire le
plus possible les formes du livre, tout se passe comme si chacune se voulait une
aventure singulière. À notre connaissance, il n’en est aucune qui ait réutilisé une
architecture créée pour une autre œuvre ou pour un autre corpus. Mais toutes,
d’un autre côté, intègrent des standards, des modalités de présentation et des
outils interactifs ayant fait leurs preuves, la plupart, ailleurs que dans des cas du
même genre. Ce sont, bien sûr, le caractère souvent expérimental et la jeunesse
relative de l’édition critique numérique qui expliquent cette diversité génésiaque,
mais aussi son inscription dans le contexte général lui aussi on ne peut plus
mouvant de la littératie informationnelle. Comment, du reste, dans une édition
qui se dit numérique, l’équipe éditoriale et les lecteurs n’attendraient-ils pas de
retrouver les propriétés spécifiques les plus utiles et les plus agréables du
numérique ? Il n’est sur cette voie pas du tout impossible que, comme Robert
Darnton le suggère pour le genre de l’essai historique, la créativité technologique
ait des effets sur le mouvement même de la connaissance. D’ores et déjà, le
constat semble pouvoir être fait que la diversité des architectures numériques
entraîne ou accentue une certaine diversification des conceptions philologiques
par elles implicitement mises en œuvre.
Inversement, il y a une certaine urgence à réduire les multiples inconvénients
que comporte aussi la diversification observable : difficulté ou impossibilité de
rendre interopérables des éditions qu’il serait intéressant de faire communiquer
entre elles ; nécessité pour les éditeurs et pour les lecteurs d’un nouvel et parfois
peu ludique apprentissage chaque fois qu’ils passent d’un corpus à un autre ;
coûts d’ingénierie exorbitants pour, quelquefois, réinventer la roue que des
prédécesseurs ont déjà su faire tourner… Plus les chercheurs et les ingénieurs
seront créatifs, plus devront être entendus les appels maintes fois lancés à la
simplification, à l’explicitation, à la collaboration.
eD’une certaine façon, la philologie, au XXI siècle, en revient à la situation de
esa (re)naissance au XVI siècle. Elle est à nouveau à la croisée des chemins.
D’ailleurs, les chercheurs qui se consacrent à une édition numérique ne sont
pas sans prendre des risques. Les institutions de recherche dont ils sont les
boursiers ou les salariés ont quelquefois eu – c’est de moins en moins le cas – une
certaine tendance à les marginaliser, au motif qu’ils feraient un travail trop
artisanal, quasi manuel. Les comités de pairs chargés de les évaluer dans le cadre
d’un recrutement ou du suivi de leur carrière ne leur épargnent pas toujours le
même reproche grave et volontiers récurrent : en coopérant étroitement avec les
informaticiens jusqu’à mettre les mains dans le moteur, estiment ceux qui sont
personnellement demeurés étrangers à une telle expérience, ils se déporteraient à

9 Op. cit., p. 175.
21
mille lieues de leurs objectifs, de leurs besoins et de leurs compétences
scientifiques propres.
Cet ouvrage voudrait donc au contraire aider à découvrir combien la pratique
de l’activité d’édition critique dans un environnement numérique ouvre de
nouveaux horizons : comment, en particulier, elle peut offrir des solutions pour
accueillir et organiser des corpus et des informations que le papier ne peut
matériellement contenir ni présenter ; et comment, ce faisant, elle peut à la fois
faire tomber des barrières doctrinales, faire surgir de nouvelles problématiques, et
faire passer la relation éditeur vs lecteur et usager d’un régime de
productionconsommation passive à un régime de communication et d’interaction.
Les différents destinataires
L’émergence incessante de normes, de standards et d’outils inventifs et
conviviaux à laquelle on assiste dans le monde du numérique n’ouvre pas
seulement de nouveaux horizons aux pratiques d’édition « classiques » en mettant
à la disposition des chercheurs, instantanément et sans même qu’ils aient à se
déplacer, une masse documentaire et une capacité d’investigation automatique
sans limites. Il est également fort probable qu’à terme, elle procurera
couramment des moyens d’étude et de publication adéquats aux ambitions les
plus utopiques des approches les plus novatrices. Qu’il s’agisse de restituer sur
écran, dans toute sa complexité, la dynamique de la genèse des textes, ou bien de
permettre à tout un chacun d’inventer des parcours de lecture et des
recompositions originales, ou bien encore de faire éclater les frontières d’une
œuvre ou d’un corpus en provoquant sa mise en relation avec des contextes
documentaires de plus en plus larges, y compris les domaines non textuels
(gravure, peinture, musique, architecture, etc.), tous les espoirs sont permis.
Nous ne savons même pas quelles bornes poser. Demain, par exemple, peut-être,
nous saurons jouer de la classification automatique pour créer à volonté de
nouvelles collections.
Cet ouvrage s’adresse donc à tous ceux qui dans leur profession ou dans leurs
activités culturelles ont souvent affaire à des textes méritant édition ou réédition
savante, qu’ils soient chercheurs, éditeurs, conservateurs ou archivistes, ingénieurs
et techniciens supérieurs en informatique de différentes spécialités, étudiants, ou
tout simplement lecteurs, dès lors qu’ils se posent la question de l’intérêt d’en
disposer sur un support numérique et sous une forme un tant soit peu élaborée.
S’il fallait à toute force faire une distinction, nous avons eu à l’esprit en
particulier quatre types d’acteurs-usagers : les producteurs d’éditions et leurs
commanditaires ou maîtres d’ouvrage ; les lecteurs et autres utilisateurs, qu’ils
soient actifs, passifs ou interactifs, professionnels ou amateurs, pourvus d’un
doctorat ou en cours d’étude ; les acteurs technologiques : concepteurs,
développeurs, distributeurs, intégrateurs multimédias, encodeurs, archivistes,
documentalistes ; et les acteurs sociaux et notamment les distributeurs du
numérique.
22
Les producteurs d’éditions et leurs commanditaires
La production littéraire accumulée au cours des siècles est aujourd’hui
considérée comme un patrimoine culturel que les sociétés et les peuples sont
appelés à partager. D’où l’importance des éditions critiques numériques, qui
constituent le moyen par excellence d’entretenir et de revaloriser ce patrimoine
tant au plan économique qu’au plan intellectuel, puisque leur principale valeur
ajoutée est d’accroître sa lisibilité. Or loin d’être, comme on le croit parfois au vu
de quelques sites ou blogs amateurs, un loisir facile, individuel et bon marché
pour internautes bénévoles, les éditions critiques numériques mobilisent des
compétences scientifiques et technologiques de niveau professionnel et à temps
plein, requièrent de tous les collaborateurs une qualification technique de plus en
plus élevée et engagent par conséquent des coûts en personnel tout à fait
considérables. Aussi leur mise en œuvre suppose-t-elle au départ la conjonction,
d’une part, d’une équipe scientifique et technique motivée et compétente, et,
d’autre part, d’un consortium solide de bailleurs de fonds pénétrés de l’utilité des
enjeux sociaux en cause et capables de faire converger leurs intérêts respectifs
jusqu’au terme du projet.
Les universitaires
Les connaissances et observations ici rassemblées concernent d’abord les
éditeurs scientifiques qui voient dans les toujours « nouvelles » technologies de
l’information et de la communication l’opportunité de produire des éditions
critiques quantitativement et qualitativement supérieures, et même peut-être bien
d’un type nouveau. Ces chercheurs de métier peuvent fort bien compter plusieurs
éditions sur papier à leur actif et même s’être déjà aventurés avec succès sur
Internet, mais ils peuvent aussi n’être qu’au seuil de leur première expérience
d’édition. Certains peuvent avoir décidé de basculer entièrement dans le nouveau
média, mais s’il en est peu qui se refusent absolument à risquer quelques pas en
dehors de l’imprimé, beaucoup, semble-t-il, choisissent de ne pas choisir entre le
livre et l’écran. Ils ont envie des deux à la fois et ils se persuadent que la
cohabitation durera longtemps, peut-être toujours, et qu’elle présente
d’appréciables avantages. Peu importe. Les uns et les autres éprouvent sans doute
à un degré similaire le même besoin fondamental qui a réuni les contributeurs de
cet ouvrage : celui de disposer d’une vue d’ensemble des approches et des
techniques numériques, non seulement synthétique quant aux principes en jeu,
mais aussi capable d’un certain recul critique, et de surcroît précise et
relativement complète quant aux savoirs requis et quant aux outils disponibles.
La visée des différentes contributions est précisément de jeter un pont entre
d’une part la science et l’art de l’édition critique, dont certains points acquis ou
en débat nécessitent de sommaires rappels pédagogiques, et, d’autre part, les
technologies actuellement disponibles et en devenir.
En travaillant à combiner l’ancien et le nouveau, c’est-à-dire à intégrer à
el’ancien le meilleur du nouveau, et inversement, les éditeurs scientifiques du XXI
23
siècle n’auraient-ils pas tout lieu de croire qu’ils participent à l’invention de
nouvelles humanités ?
Les maisons d’édition
Aujourd’hui, directement ou à travers des prestataires, les maisons d’édition
ont déjà couramment affaire à des outils numériques sophistiqués pour faire
imprimer leur production et pour exploiter une partie de leur catalogue sur
support numérique, soit qu’elles proposent une version e-book de certains de
leurs livres, soit qu’elles donnent un accès en ligne gratuit ou payant à leurs
revues ou à leurs dictionnaires. Mais à notre connaissance, aucune d’entre elles ne
s’est encore risquée à investir dans le secteur des éditions critiques numériques. Il
n’est toutefois pas incongru de conjecturer qu’il en ira différemment à l’avenir,
lorsque les habitudes de lecture auront changé et qu’une perspective de
rentabilité se sera fait jour.
Une des visées du présent ouvrage est de convaincre les éditeurs de réfléchir à
cet avenir et de s’y préparer activement sans attendre que leur heure soit passée.
Qu’ils appartiennent au secteur privé ou au secteur semi-public des presses
universitaires, ils ne sauraient longtemps écarter de leurs réflexions stratégiques le
constat que l’abondance des ressources et la qualité des modes de présentation
auxquelles parviennent désormais les sites savants d’édition sont en train de
révolutionner l’offre de lecture et de recherche.
Les bibliothèques et les centres de ressources
Non seulement les éditions critiques exploitent des ressources détenues
habituellement par des bibliothèques, mais elles sont aussi destinées pour une
bonne part à un lectorat qui comprend les usagers de leurs salles de lecture. Or la
croissance de la lecture savante ou de loisir culturel sur tablette ou en ligne, et les
efforts considérables mêmes que les bibliothèques et, en général, les centres de
ressources documentaires font pour numériser leurs collections ont notamment
pour résultat de faire chuter dans des proportions partout sensibles la
consultation des originaux et par conséquent la fréquentation des salles de
lecture. Qu’elles agissent en partenariat ou en concurrence avec Google et les
diverses initiatives de moindre envergure qui se sont approprié quelques-unes de
leurs missions essentielles, le défi et la responsabilité sociale pour ces institutions
ne seront bientôt plus tant de mener à son terme la numérisation de masse que
de proposer une numérisation de haute qualité et, surtout, de manière plus
générale de préparer l’après-Google. Voilà qui devrait les amener et les amène
d’ores et déjà et de plus en plus à mettre en œuvre une nouvelle organisation de
leurs catalogues et de leurs collections, de nouveaux modes de distribution pour
la consultation à distance, ainsi que de nouveaux modes de lecture assistée par
ordinateur. De là à intervenir de quelque façon dans l’enrichissement des
contenus par la présentation de leur histoire, la stabilisation et la certification de
leurs différents états, l’ajout d’annotations et de liens vers d’autres contenus
primaires et secondaires, la distance n’est pas si grande.
24
En d’autres termes, il se pourrait bien que les bibliothèques et les centres de
ressources documentaires, ayant à redéfinir leur métier en concertation avec les
éditeurs scientifiques et avec les maisons d’édition, se trouvent un rôle à assumer
dans la chaîne de la production et de la communication d’éditions critiques
numériques reconnues comme ressortissant de l’intérêt public. Toujours est-il
que cette hypothèse prospective, nourrie par différents constats et plusieurs
analyses, fait en première ligne partie des raisons pour lesquelles nous invitons
instamment les responsables de ces institutions à feuilleter pour leur propre
compte les pages qui suivent.
Les lecteurs et utilisateurs
Dans la société de la connaissance vers laquelle les bons esprits prédisent que
l’on se dirige à grands pas, les lecteurs d’éditions critiques sont appelés à devenir à
la fois plus nombreux et plus divers. C’est pourquoi ce serait sans doute une
erreur que de persister dans la représentation traditionnelle du lecteur
etraditionnel et de se borner à projeter dans le XXI siècle l’idéal type de l’honnête
homme façonné par la civilisation de l’imprimé. Mais bien qu’inclinant à
imaginer que l’internaute moyen visitera demain les monuments littéraires
numériques avec la même curiosité et le même profit culturel que les collections
muséales et les expositions en ligne, il va sans dire que nous n’avons pas la
prétention de capter son attention. Nous nous adressons en priorité à celles et
ceux pour qui la mise en ligne de corpus textuels en général et d’œuvres littéraires
en particulier constitue par elle-même un objet d’intérêt. Soit en premier lieu aux
chercheurs et aux enseignants du supérieur, nos collègues, ainsi qu’aux
conservateurs des bibliothèques patrimoniales et de recherche, nos interlocuteurs
habituels, et plus largement aux étudiants, en particulier en sciences humaines et
en sciences sociales, mais aussi en informatique : s’ils ne sont pas encore tous
éditeurs sur Internet, tous, déjà, y sont lecteurs, que ce soit occasionnellement ou
assidûment. Nous espérons en outre nourrir la réflexion des décideurs et des
conseillers en matière de politique culturelle, et, enfin, nous ne serions pas
mécontents non plus si nous pouvions sensibiliser un certain nombre de lettrés
érudits ayant depuis belle lurette quitté le cadre universitaire, mais désireux, en
tant que citoyens de la République des Lettres, de ne pas demeurer à l’écart de
l’information et des discussions sur les mutations de la textualité et de la lecture.
Puisse chacun des lecteurs de ce livre y trouver des éléments de nature à stimuler
et diversifier son interaction avec ces e-éditions qui, évoluant dans une autre
direction que les e-books, ne sont déjà plus des livres, mais bien des bases de
données en ligne.
Précédant les natifs du numérique, trop jeunes encore quant à eux pour
s’intéresser au sujet, une partie des lecteurs qui feuilletteront nos chapitres les
plus technologiques ne seront probablement pas en mesure, compte tenu de leur
appartenance générationnelle et des lacunes ou du vide de leur formation initiale
en informatique, d’entrer pleinement dans le lexique et les logiques qui en
constituent la trame. Au moins ces pages introduiront-elles les profanes aux
principes de fonctionnement des bases de données textuelles, tout comme les
25
rencontres franco-norvégiennes qui ont préparé la rédaction ont en partie dessillé
les participants les plus étrangers à de tels développements.
Les plus initiés eux-mêmes, qui cultivent avec bonheur de nouvelles formes de
rapports aux textes et au multimédia en profitant couramment des outils
disponibles, apprécieront sans doute d’accéder à une approche globale et critique
des ressources et des pratiques dont ils sont familiers, et de se voir guidés dans un
survol international, le premier de la sorte en français, des éditions numériques
les plus savantes et les plus élaborées parmi toute la masse de celles qui, à présent,
sont effectivement consultables.
Les acteurs technologiques
Sont également concernés au premier chef les ingénieurs et les techniciens
supérieurs intervenant sur un point quelconque de la chaîne de production et
désireux de s’en donner une compréhension globale : les concepteurs de
programmes et d’usages ; les développeurs qui se chargent de rendre
opérationnelles les idées innovatrices ; les spécialistes des interfaces et des
interactions personne-machine ; et enfin ceux qui travaillent sur le texte
informatique caché derrière le texte alphabétique, autrement dit les encodeurs,
ceux qui remplissent ainsi la mission, en quelque sorte, de traduire celui-ci pour
les machines et pour tous ceux de leurs homologues qui, un jour ou l’autre,
auront après eux à ré-intervenir sur ses structures et sur ses formes. Il va sans dire
que la démographie de ces spécialités encore trop rares est appelée à connaître
une belle croissance, que leurs définitions et missions respectives sont en pleine
évolution, et, corrélativement, que leur organisation commune reste à préciser.
Concentrés sur la dimension purement technique de ce qu’ils font au jour le
jour pour parfaire l’architecture et les fonctionnalités de la base, pour y entrer et
intégrer les données, pour les structurer, ou encore pour améliorer l’interface, ces
intervenants majeurs de l’immense chantier de l’entrée du patrimoine écrit dans
l’ère du numérique trouvent certes de vives satisfactions à vérifier le bon
fonctionnement des outils qu’ils ont créés, mais ils n’échappent pas toujours à
une certaine frustration devant l’absence de discussion sur la gamme des choix
possibles ou sur les finalités scientifiques et culturelles qui donnent son sens à
leur travail.
Nous avons par conséquent également pensé à eux, en souhaitant leur
apporter des éléments de réflexion générale.
Les acteurs sociaux
À cette catégorie de nos destinataires se rattache dans une certaine mesure un
nouveau type de représentation de professionnels, nécessairement très au fait et
au contact de l’ingénierie informatique, qu’il importe de signaler : les
distributeurs du numérique. Le développement d’éditions de textes et de
documents anciens sur supports numériques nécessite à terme l’émergence d’un
nouveau type d’entrepreneur-éditeur, voire – c’est une hypothèse que nous
sommes loin d’écarter – l’émergence d’un nouveau marché. Si les chercheurs en
26
sciences humaines et sociales ont d’ores et déjà fait un travail remarquable pour
rassembler ou créer et faire créer des outils, des moyens et des solutions, il devient
urgent pour communiquer et pour valoriser leurs réalisations, mais aussi et
surtout pour susciter une généralisation du mouvement initié par la recherche, de
favoriser à la fois l’évolution des maisons d’édition traditionnelles et la naissance
d’entrepreneurs d’un nouveau type, aussi audacieux que le furent en leur temps
les imprimeurs et les libraires de jadis, et comme eux portés par l’essor d’une
nouvelle industrie – l’industrie du numérique tenant ici le rôle moteur, il est
devenu archi-banal de le souligner, qui fut celui de l’imprimerie à partir de la fin
edu XV siècle.
Enfin, nous tenons, quitte à paraître nous répéter, à mentionner ici une
seconde fois les archivistes et à attirer l’attention sur l’importance de leurs
relations avec les documentalistes. Tantôt associés, voire confondus, tantôt
dissociés et invités à se différencier sans retour, ces deux métiers ont en toute
hypothèse à coopérer 1° en matière de conservation, pour assurer la collecte et
l’entreposage des contenus numérisés, y compris les éditions critiques
numériques, 2° en matière de communication et de consultation, pour
contribuer à inventer et pour mettre en place les nouveaux services et usages
correspondants, ainsi qu’ils l’ont fait pour les catalogues en ligne, désormais
couramment utilisés par un très large public. Il y a tout lieu de présumer que les
progrès incessants réalisés pour améliorer l’accessibilité des copies numériques en
termes de vitesse, de qualité et de fonctionnalités ne tarderont pas indéfiniment à
s’étendre aux éditions critiques numériques. Il suffit pour déclencher une telle
évolution que les prototypes existants suscitent assez d’émules pour faire standard
et accroître l’offre. La consultation de ces nouvelles éditions entrera ensuite dans
les mœurs et la demande, actuellement très faible, pour ne pas dire quasiment
inexistante, se développera consécutivement.
Verra-t-on les distributeurs d’éditions critiques numériques sortir des rangs
des éditeurs de livres, ou y rester, ou, provenant d’ailleurs, y rentrer ? Seront-ils
plutôt des informaticiens de formation tentés par la création d’entreprises
innovantes ? Mais – troisième possibilité non exclusive des deux autres –
s’agissant d’un bien culturel commun des nations et de l’humanité, ne doit-on
pas privilégier l’hypothèse selon laquelle pareille responsabilité devrait revenir en
premier lieu non pas au secteur privé, mais au bloc assez homogène que forment
ensemble les conservateurs, les bibliothécaires et les documentalistes travaillant
dans les bibliothèques patrimoniales et les archives publiques et assurant donc,
hors marché, des services publics ?
Voilà pourquoi le sujet du présent ouvrage devrait capter l’attention non
seulement des professionnels de la distribution informatique des textes, mais
aussi, bien plus largement, celle des citoyens de la République des lettres et des
citoyens tout court.
27
Les grandes évolutions en cours et les questions vives qui en résultent
S’il est nécessaire aujourd’hui de repenser l’édition critique et les différents
processus que cette activité de recherche met en œuvre, c’est parce que des
changements dans l’environnement de travail des chercheurs modifient
profondément les conditions de production des éditions critiques. En effet, alors
10que les sociétés d’information se transforment en sociétés de la connaissance ,
que les technologies de l’information et de la communication émergent de plus
en plus comme des technologies de l’intelligence et de la connaissance, il était
important de prendre la mesure des conséquences pour les activités d’édition
savante qui ont depuis toujours irrigué la production des connaissances.
Quatre évolutions, ayant des conséquences particulièrement importantes pour
l’édition savante, seront prises en compte ici : le développement exponentiel dans
la production et l’accessibilité des documents, l’émergence d’outils spécifiques
pour l’édition savante, les nouveaux régimes politiques de l’édition, ainsi que les
attentes et postures des lecteurs-usagers qui organisent leur parcours dans les
textes et deviennent ainsi davantage acteurs de leur compréhension. Pour
chacune de ces forces agissant sur l’édition critique et savante, des « questions
vives » sont identifiées et discutées.
Première évolution : l’explosion du domaine des textes
Dans un monde qui devient numérique, un des bouleversements les plus
importants concerne l’univers des textes. Les bibliothèques du monde entier
numérisent leurs fonds patrimoniaux et les rendent accessibles en ligne. Ainsi des
initiatives ambitieuses voient le jour telle que celle d’Europeana, la Bibliothèque
11numérique européenne , avec la mise en commun des ressources numériques des
©bibliothèques nationales européennes, celle de Google Scholar , service de la
©société Google s’adressant aux chercheurs pour leur faciliter l’accès à la
12littérature savante , ou celle de Wikipédia, production collective d’une banque
encyclopédique d’informations en ligne à partir de contributions d’internautes
spontanées, mais constamment amendées. Ainsi, le rapport aux textes jouit d’une
qualité, d’une quantité et d’une rapidité jamais atteinte. Non seulement les écrits
et chefs-d’œuvre du passé sont à portée de souris, mais surtout la production
13d’informations nouvelles chaque année est telle qu’elle dépassera bientôt la

10 Il n’est pas possible de développer davantage ce constat ici, mais le lecteur pourra approfondir
cette question avec les sources suivantes : « Les paradoxes de la société de la connaissance », La lettre
EMERIT (septembre 2003) ; Bertucci et al. (2005) : Understanding Knowledge Societies in Twenty
Questions and Answers ; Bindé (2005) : Vers des sociétés du savoir.
11 Accès en ligne aux plus grandes collections numérisées des bibliothèques de l’Union européenne :
http://europeana.eu/portal/
12 Dans le cadre de la mission qu’il s’est donnée d’organiser l’information du monde entier et la
©rendre universellement accessible et utile, Google s’est allié aux éditeurs et aux bibliothèques pour
donner un accès spécifique aux ouvrages, revues et publications scientifiques, disciplinaires et de
recherche.
13 Voir la recherche de Lyman, Varian et al. (2003) sur la mesure de l’information produite en une
année. Une étude similaire en 2007, réalisée par le cabinet IDC, indiquait que l’ « Homo

28
capacité d’archivage. C’est donc tout le rapport aux archives, à la mémoire et à la
tradition qui est à repenser. L’effet de ce passage très rapide de la Galaxie
Gutenberg à l’ère Internet semble encore difficile à apprécier. Philippe Quéau,
un pionnier du numérique, déclarait en 2000 : « Internet sera aussi banal que
l’électricité. Il va s’immiscer dans tous les recoins de la vie. Il sera autant indispensable
pour étudier que pour travailler. On ne pourra plus vivre sans Internet au
e 14XXI siècle . » Ainsi le numérique exercerait une véritable pression sur la galaxie
Gutenberg, d’autant plus déstabilisante que l’informatique et l’Internet sont
apparus et se sont diffusés durant une période très courte de la longue l’histoire
des sociétés littéraires savantes.
Le passage de l’ère Gutenberg, du livre imprimé et du papier, à l’ère du
numérique est généralement perçu comme impliquant par-delà les changements
de technologie visibles en surface, des changements moins évidents, plus opaques,
plus difficiles à apprécier concernant le rôle des textes et de l’édition dans nos
sociétés. De fait, l’environnement numérique transforme la connaissance, à la fois
en quantité, en qualité et en diversité : jamais les connaissances n’ont pu être
acquises avec une telle vitesse, avec des processus aussi puissants et avec des
capacités de stockage aussi gigantesques. Les technologies numériques, y compris
Internet, offrent pléthore d’outils pour interagir avec les textes et plus
généralement avec tous types de documents. En effet, le numérique, en dissociant
une information de sa représentation, uniformise la représentation des textes, des
images, des films ou de la musique, sous forme binaire. Cette numérisation de
l’information transforme radicalement ses conditions d’accès, d’usage et de
stockage, ainsi que le souligne Gérard Berry, dans sa leçon inaugurale au Collège
de France : « Ainsi, dans les disques durs, clés USB ou serveurs Internet, on range
pêle-mêle des textes, des photos, des films, des livres de comptes, etc. La dissociation de
l’information et de son support est selon nous une révolution fondamentale, peut-être
encore plus importante à terme que l’imprimerie. » (Berry, 2008 ; p. 21-22)
Bien sûr, il nous manque en effet un minimum de recul historique nécessaire
pour mener à bien un tel bilan. Trois mots pourraient caractériser grossièrement
cette nouvelle situation : « tout, tout de suite et partout ». Les technologies
numériques abolissent de plusieurs manières l’attente, le délai du temps de
transport des contenus et suscitent chez les utilisateurs une exigence
d’immédiateté. De plus, le nouveau régime de l’information en réseau (Castells,
1998) fait miroiter la possibilité d’encoder tout, sinon presque tout (tous les
livres, tous les films, etc.) et il apparaît alors normal que tout ce qui a été écrit,
filmé, enregistré, soit disponible et directement utilisable. Enfin, le numérique ne
connaît pas de lieu privilégié, mais s’impose « partout » (ubiquité) parce que la

numericus » a créé, en 2007, 281 milliards de gigaoctets (Go) de données, soit 45 Go par être
humain, soit plus de 50 fois la production de 2002. Laurent Checola, article publié le 19 mars
2008, Le Monde, Paris. L’estimation pour 2016 est de 2,5 quintillions d’octets par jour (voir aussi
« Every Day Big Data Statistics – 2.5 Quintillion Bytes of Data Created Daily » à l’adresse

http://www.vcloudnews.com/every-day-big-data-statistics-2-5-quintillion-bytes-of-data-createddaily/).
14 Cité dans Le Monde de l’éducation, n° 287, numéro spécial, juillet-août 2001, Paris.
29
réduction radicale des temps et coûts de transmission des contenus est aussi vécue
comme l’abolition des distances géographiques et aussi culturelles.
Les conséquences de l’ubiquité : continuité ou rupture ?
Le mélange de désarroi et d’attente expectative ressenti par le grand public
face au « maintenant, tout et partout » du numérique, se retrouve également chez
tous ceux, qui en qualité d’éditeur, de chercheur sur les textes, ou de
documentaliste, s’efforcent d’appréhender et de maîtriser ce nouvel
environnement qu’ils se voient imposer. Alors que le développement du texte
manuscrit et imprimé est rétrospectivement lent, l’évolution des fonctionnalités
offertes par le numérique et des modèles d’interaction culturelle qui y émergent a
procédé à une vitesse perçue comme fulgurante par nos contemporains. Ces
technologies numériques semblent répondre à deux logiques, une logique de
continuité, liée au besoin de réinvestir des pratiques paratextuelles traditionnelles
et familières : tables de matières, index, mise en page, etc.; et une logique
d’opportunité, introduisant des outils innovants qui répondent à de nouveaux
besoins chez les utilisateurs, comme ceux de la recherche plein texte, de
l’indexation automatique, des cartes conceptuelles (Topic Maps et
« ontologies »), de l’annotation dynamique. Mais cette logique peut être
déstabilisante, lorsqu’elle propose une pléthore d’outils de visualisation
dynamique-, de générateurs de résumés, ou de traducteurs automatiques.
Trois attitudes envers le numérique, difficilement compatibles dans la
pratique quotidienne semblent ainsi se manifester : d’un côté, accueilli
favorablement comme un avènement, le numérique est perçu comme un régime
de continuité qui permet de consolider et d’amplifier les acquis et les savoirs
passés ; à l’opposé deux attitudes, sensibles davantage à la rupture qu’opère le
numérique avec
– d’une part, les partisans de cette rupture, qui voient dans le web une
occasion historique de rompre avec des modes élitistes de traitement et de
communication des contenus, jugés inefficaces ou représentatifs d’un
certain pouvoir culturel ; cette rupture nourrit leur vision parfois utopique
d’une culture de diffusion, de partage et de construction des savoirs par
tous et pour tous ;
– d’autre part, les inquiets, qui perçoivent dans ces modes de rupture, une
véritable perte de compétences, d’acquis culturels et de savoir-faire
aboutissant à un monde déculturé et superficiel.
Difficile de poser un diagnostic en dehors d’une position partisane, chacun
étant contraint d’expérimenter en permanence dans son activité quotidienne les
avantages et les limites de cette numérisation « sans limites ». L’anxiété des
milieux littéraires peut se mesurer au nombre de rapports, livres et autres
manifestations qui annoncent la « fin de l’humanisme » (Robert Redeker,
philosophe), « la mort du livre » (Benoît Ivert, Président de la CNL), « le déclin
de la lecture » (Bernadette Seibel, sociologue), « une rupture civilisationnelle »
30
(Pierre Nora) ou tout simplement « l’épuisement de la culture européenne »
(Jean-François Mattei, philosophe).
Tout naturellement, les interprétations de cet état de choses différent : pour
ceux qui croient voir dans le numérique une reproduction, conservation et
amplification de l’acquis de la période Gutenberg, le numérique tend à être perçu
comme une chance exceptionnelle pour passer à des projets d’édition au sens
large considérablement plus ambitieux. Dans cette optique, « l’édition
numérique » est considérée plutôt comme une série de transformations et de
transpositions de pratiques, savoir-faire et procédés déjà reconnus, qu’un acte
d’innovation radicale. Les difficultés rencontrées en route ne seraient alors que
d’ordre pratique, logistique et industriel, le numérique étant considéré plus d’un
point de vue utilitaire que d’un point de vue idéologique. L’édition numérique
devient, somme toute, un instrument prosthétique, jouant grosso modo le même
rôle d’amplification que le microscope ou le télescope. Si l’édition numérique
dans un avenir plus ou moins lointain devait remplacer l’édition sur papier, ce ne
serait pas parce que le livre (l’écrit) possède des déficiences ou défauts avérés, mais
plutôt pour des raisons de coût de production et diffusion et de pression
institutionnelle. D’une certaine manière, le numérique constituerait une nouvelle
aire d’expansion et d’expression pour l’écrit. Alors que le monde du livre et du
texte papier a suivi ces derniers siècles une évolution linéaire, la dynamique de
l’espace numérique suit une logique de l’accélération et de l’abolition de la
distance. (Paul Virilio, 2010)
Cependant, sans rejeter l’éventualité d’une rupture définitive, le passage de
Gutenberg à Internet peut aussi être étudié, jusqu’à nouvel ordre, comme une
série de transpositions et de transformations ayant pour but une création de
sens. C’est en prenant notre point de départ dans l’intention de créer,
communiquer, gérer et consommer du sens, qu’il nous semble concevable de
pouvoir décrypter les nouveaux outils et pratiques numériques.
Ce passage d’un mode de littératie à un autre semble pointer vers deux
dynamiques. D’un côté, une dynamique conservatrice assurerait la transmission
et la reproduction d’outils conceptuels, de schémas, de compétences et de
pratiques issus de la Galaxie Gutenberg. Il ne nous semble ainsi pas infondé de
décrire l’édition électronique au sens large, comme une activité qui récapitule,
reproduit et renvoie à l’écrit sur papier. De l’autre côté, une dynamique de
rupture, d’innovation, de changement de phase, nous forcerait à prendre
conscience de différences présentes dans ce nouveau médium. Quiconque prend
le temps d’examiner la présentation et la diffusion de « contenus » sur l’Internet,
peut identifier une multitude d’innovations, d’hybridations de formes et
contenus, qui, fréquemment, laisse une impression de prolifération et de
développement rhizomique.
Ainsi, comment maintenir le concept de propriété littéraire, défini depuis le
eXVIII siècle à partir d’une identité perpétuée des œuvres, reconnaissables quelle
que soit la forme de leur transmission, dans un monde où les textes sont mobiles,
malléables, ouverts, et où chacun peut, comme le disait Michel Foucault,
« enchaîner, poursuivre la phrase, se loger, sans qu’on y prenne bien garde, dans ses
31
interstices » ? Les vues de Walter Benjamin sur l’effet de la reproductibilité de
l’œuvre d’art sur sa déperdition d’aura semblent encore davantage confirmées
avec la réalisation de l’ubiquité de l’accès à l’information et de « l’œuvre
numérisée ». Le rapport entre, premièrement les outils numériques
(transformation, encodage, diffusion, annotation et analyse), deuxièmement les
« œuvres » (au sens traditionnel ou récent) et troisièmement l’aura combinée de
l’œuvre et du spécialiste de l’œuvre, est devenu triplement problématique. La
déperdition d’aura, d’autorité et d’expertise héritée semble couplée à une
reconfiguration radicale du rapport entre expertise et critique, entre autorité de
l’expert et accessibilité des outils experts.
Nous insisterons sur le terme récapitulation : en employant ce mot, nous
entendons décrire un héritage de procédés, manières de faire, schémas historiques
et outils conceptuels que nous regrouperons sous la notion de « technologies
intellectuelles », en référence à Jack Goody. Cependant, « récapitulation » n’est
pas synonyme de « reproduction ». Tout comme le fœtus animal récapitule
l’histoire de l’évolution du vivant, le cybermonde récapitule, comprime, amplifie,
mais, ce faisant, parvient à se démarquer de manière innovatrice de la galaxie
Gutenberg. « Récapituler » connoterait de la sorte une dynamique de
reconfiguration, recyclage, compression et recontextualisation de ce qui précède.
Une telle situation dynamique et, sous beaucoup d’aspects, déroutante, semble
caractériser les périodes de formation et de stabilisation de nouvelles
« technologies de l’intellect » (Jack Goody). Le but de cet ouvrage n’étant pas
d’offrir au lecteur une discussion en profondeur de l’impact culturel du
numérique, nous nous contenterons de situer l’édition scientifique numérique
dans le contexte de cette double dynamique.
Cette idéologie de la mort du livre ou de la presse semble reposer sur deux
équations simplistes, identifiant le livre et la presse à leurs versions imprimées sur
papier et la lecture à une version littéraire et scolaire, qui depuis longtemps n’est
plus dominante dans les lieux de travail. Résistant à un tel absolutisme, Michel
Melot, dans un interview sur le malade imaginaire que serait le livre (Crom,
2007), estime que « l’écrit est partout » et que « nous restons dans une civilisation de
l’écrit, donc de la lecture ». Pour Roger Chartier le « support électronique sera
adéquat pour certaines formes de connaissances scientifiques, pour les genres
documentaires et encyclopédiques. Mais pour toute lecture qui suppose une continuité,
une perception de la totalité, je ne vois pas pourquoi la logique du livre imprimé ne
demeurerait pas [...] De la même façon que la révolution de l’imprimé n’a pas mis fin
à la culture manuscrite, la lecture sur écran coexiste déjà avec les anciens modes de
lecture. L’histoire nous enseigne qu’il n’y a pas de substitution pure et simple. »(Crom,
2007)
Ainsi, les partisans du modèle de continuité peuvent se rassurer en
présupposant que le numérique intègre de nombreux modes de représentation et
de présentation des contenus qui procèdent essentiellement de modèles
provenant de la Galaxie Gutenberg. On pourra aussi noter au passage qu’il en est
de même pour les médias audiovisuels, télévision, cinéma et radio, qui,
simultanément, antidatent le numérique, et, comme le numérique, héritent des
matrices de l’écrit, et, de surcroît, y compris l’audiovisuel. Tout comme la
32
médialité de l’audiovisuel puise dans le roman, la presse écrite, le théâtre, le cirque
et surtout l’art cinématographique, l’hypermédialité du numérique puise sans
grande discrimination dans l’audiovisuel et dans tous les modes de représentation
des contenus de l’ère Gutenberg.
Questions vives liées à la croissance explosive des textes
L’EXPLOSION DU DOMAINE DES TEXTES IMPLIQUE-T-ELLE L’EXTENSION DU
DOMAINE DE L’ÉDITION CRITIQUE ?
L’espace social, économique, culturel et individuel, au sein duquel évoluent
« les textes » à l’âge de la société de la connaissance, est en train de subir des
modifications phénoménales, qui dépassent l’entendement des sciences textuelles
dites « traditionnelles ». Les situations d’écriture, de production, de diffusion et
de lecture actuellement couvertes par « les textes » à l’âge de la société de
l’information, représentent un véritable défi scientifique et, qu’on le veuille ou
non, politique, pour les spécialistes de la critique textuelle et de l’édition critique.
Cette explosion du domaine des textes n’implique pas nécessairement que les
textes dits « vieux » ou « traditionnels » aient perdu de leur actualité et doivent
être délaissés comme des vestiges d’une époque révolue ; cela ne veut pas dire non
plus que nous devrions tirer un trait sur les problèmes paléotextuels, et sur
l’espoir de la reconstruction d’originaux perdus. La conjecture et la
reconstruction, ainsi que l’établissement d’un texte de référence, activités qui
peuvent être profitablement assistées par ordinateur, auront toujours leur raison
d’être, et un bel avenir, à condition d’être réactualisées. Idem pour la valeur du
jugement de l’expert d’une tradition textuelle, exploitant un contact matériel et
palpable, accumulé dans la durée, sans lequel l’édition critique ne pourrait se
passer.
Mais le phénomène contemporain de production, propagation, reduplication
des textes, de leurs contenus et des dispositifs qu’ils mettent en jeu, de leur
imbrication dans des présentations graphiques et multimédias, présente un
caractère vertigineusement futuriste et oblige à se poser le problème de
l’extension du domaine de la critique textuelle et du domaine de l’édition
critique.
Cette extension renvoie à deux types de questionnements : d’abord la prise en
compte des contextes multimédiatiques dans lesquels sont présentés de plus en
plus les textes. Peut-on étendre à ces nouveaux ensembles sémiotiques et
sémantiques les outils d’analyse, de comparaison et de sélection développés pour
les seuls textes ? D’autre part, est-il possible de standardiser les processus de
l’édition critique de façon à pouvoir en établir les présupposés, en codifier les
principaux mécanismes et en multiplier les usages ? Est-il possible de rendre
davantage accessible et transmissible cet art du jugement et du « bien lire » qu’est
le travail de l’éditeur critique ?
L’extension du domaine de l’édition critique pourrait se concevoir dans trois
directions : (1) application de nouvelles méthodes et techniques à de « vieux »
textes et « vieux » problèmes, (2) application de « vieilles » méthodes et « vieux »
33 ́
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problèmes aux néotextes, (3) application de nouvelles méthodes aux néotextes.
Nous décrivons plus amplement ces trois dimensions ci-dessous :
1. L’entreprise potentiellement gigantesque et cauchemardesque de
numérisation des fonds de bibliothèques – par exemple le projet
bibliothèque de Google livres (catalogue virtuel complet de tous les livres
et dans toutes les langues), ou le projet en cours Europeana, Bibliothèque
Numérique Européenne (« 53,110,475 œuvres d’art, objets, livres, vidéos
15et sons de toute l’Europe » ) — illustre quel rôle l’édition scientifique
critique pourrait et devrait se tailler dans ce monde de la numérisation
rapide. Le risque encouru par des projets du type Europeana serait que de
« vieux textes » soient numérisés et diffusés de manière sommaire, sans
l’apport de nos vieilles méthodes et normes de l’édition critique. Ce
problème, déjà présent dans le monde de l’édition savante sur papier,
risque d’empirer dans le monde de l’édition numérique.
2. La tradition et les principes de l’édition critique devront être réactualisés
aussi bien face à notre héritage textuel (par exemple, Dumas, Holberg, le
Coran, les sagas scandinaves) que face aux nouveaux textoïdes. Nous
proposons les mots « textoïde » et « néotexte » dans l’intention de stimuler
l’imagination de chercheurs et d’éditeurs critiques face à des produits plus
fluides, plus dynamiques, plus évanescents. Ces textoïdes ou néotextes qui
pourraient bien — ou pourraient bien ne pas — défier certaines
définitions généralement admises de ce qu’est un texte et de l’extensibilité
du mode textuel, constituent une nouvelle matière à critiquer et à éditer.
Ces néotextes ne devraient pas échapper aux vieilles méthodes et aux vieilles
normes d’édition. Deux exemples : le fourmillement actuel de la littérature
16extimiste (par opposition à la littérature intimiste) des blogs sur Internet
donnant lieu à un engouement généralisé et les systèmes de généalogie
textuelle s’auto-construisant des systèmes Wikipédia.
3. Les néotextes ouvrent de nouvelles perspectives sur de vieux problèmes
comme par exemple, les limites du texte, l’intertextualité, la genèse du
texte, la reconstruction de la tradition textuelle, Vorlage (terme de la
philologie allemande pour désigner le prototype d’un texte), etc. En fait,
tout problème « classique » est transposable dans le monde des néotextes.


15 http://www.europeana.eu/portal/
16 Le terme extimité a été créé par Serge Tisseron (2001, p.29’) :” Je propose d’appeler « extimite »
le mouvement qui pousse chacun a mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique
que psychique. Ce mouvement est longtemps passe inapercu bien qu’il soit essentiel a l’etre
humain. Il consiste dans le desir de communiquer sur son monde intérieur. Mais ce mouvement
serait incomprehensible s’il ne s’agissait que « d’exprimer ». Si les gens veulent exterioriser certains
elements de leur vie, c’est pour mieux se les approprier en les interiorisant sur un autre mode grace
aux echanges qu’ils suscitent avec leurs proches.”
34
QUELLES CONSÉQUENCES LA NUMÉRISATION EFFRÉNÉE POURRAIT-ELLE
ENTRAÎNER SANS L’APPORT DE LA CRITIQUE DES TEXTES ET SANS
L’APPLICATION DES PRINCIPES DE BASE DE L’ÉDITION CRITIQUE ?
La critique textuelle, la philologie des textes et les éditions critiques telles
equ’elles sont connues et exercées depuis le XIX siècle, malgré toutes leurs
imperfections, constituent la base sur laquelle devront s’ériger de nouvelles
constructions. La raison pure et simple est qu’en ignorant cette base, et malgré
toute la capacité de numérisation en masse dont nous pouvons rêver, l’édition
numérique risque d’enfanter des textes et corpus de piètre qualité.
L’expérience des documents déjà en ligne permet malheureusement de vérifier
que la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. De nombreuses initiatives ont
été lancées sans que soient observées les étapes indispensables de choix et de
conjecture préalables à la mise à disposition d’écrits patrimoniaux. Si le
développement de l’imprimerie a eu un effet bénéfique pour faire diminuer
drastiquement les erreurs de copie et d’interprétation, celles-ci n’ont jamais
complètement disparu, la tolérance étant plus ou moins grande selon les éditions.
Le développement de l’Internet constitue ainsi une sorte de répétition de
l’histoire, avec cette différence majeure que la quantité de textes n’est plus la
même.
Par contre, l’alliance possible entre l’acribie du critique des textes, l’expérience
de l’éditeur critique et la boîte à outils des nouvelles technologies, ouvre de
nouvelles perspectives de fertilisation pour notre science qui est aussi un art. Par
boîte à outils, il faut comprendre tout le potentiel offert par (a) l’encodage des
textes, les analyseurs et les techniques de classification automatique et (b) les
modes de représentation des textes sur support numérique, et les outils de
navigation et de lecture. Le projet d’édition des œuvres complètes d’Henrik Ibsen
illustre ce type d’alliance.
Deuxième évolution : l’émergence d’outils et des réseaux numériques pour l’édition
savante
L’impact du numérique sur l’édition critique peut s’observer à plusieurs
niveaux, depuis le travail initial de transcription jusqu’aux stratégies de diffusion
et valorisation du travail fait. Bien que les travaux en édition critique intégrant
des outils numériques se développent en Europe depuis une quinzaine d’années,
les résultats sont encore peu connus, dispersés et peu accessibles. Des initiatives
successives en France, depuis le dossier sur les Digital Humanities publié par
17l’Observatoire Critique jusqu’à la mise en place du TGIR (Très Grande
Infrastructure de recherche) Huma-Num, visant à faciliter le tournant numérique
de la recherche en sciences humaines et sociales, témoignent d’une volonté
d’informer sur les actions en cours et de rattraper le retard des équipes dans ce
domaine. La TGIR Huma-Num coordonne la participation française à DARIAH

17 Il s’agit de l’Observatoire critique des ressources numériques en histoire de l’art et archéologie :
voir le dossier de Chaussegros et Welger-Barboza (2007) : « Grand Tour à l’heure des Digital
Humanities ».
35
(Digital Research Infrastructure for the Arts and Humanities), dont l’objectif est de
développer l’échange de données, d’expertises et de services au niveau européen.
Il n’en est pas de même dans les équipes américaines qui ont bénéficié, avec le
démarrage des grands programmes de numérisation des bibliothèques des années
quatre-vingt-dix, de moyens conséquents et de soutien à l’intégration d’outils
numériques dans les travaux d’édition critique. Il en résulte une importante
avancée qui se manifeste par l’existence de centres d’excellence dans l’édition
savante, par la maîtrise des outils numériques par un nombre significatif de
chercheurs, et par la présentation en ligne d’éditions critiques exemplaires
d’œuvres patrimoniales. Néanmoins, l’avenir de l’édition critique n’en est pas
pour autant assuré, car ces pionniers ont rencontré de nombreux obstacles, la
création d’outils spécifiques n’étant pas un des moindres.
L’édition critique est une activité de recherche qui, usant d’une méthode
historique, à la fois rationnelle et expérimentale, a pour objectif l’établissement
des textes selon le dernier état voulu par l’auteur ou selon tout autre critère
permettant au texte de faire autorité. Cette activité, à la fois scientifique et
artisanale, avait reçu ses lettres de noblesse au moment de la Renaissance, face à
l’arrivée d’imprimeurs ignorants qui corrompaient les « Lettres ». Ainsi le grand
humaniste Henri Estienne redoutait que « l’imprimé ne relègue au second plan,
sinon dans l’oubli, le manuscrit et l’incessante comparaison des variantes qui rend la
Tradition vivante. » (Jehasse, 1976). Car l’imprimerie a permis à la fois le
développement de l’édition critique tout en représentant une menace. Ainsi que
le rapporte Jean Jehasse, « De fait la recherche des manuscrits, la collation des
variantes, la confrontation des textes, atteint une valeur scientifique inégalée, et
l’imprimerie permet une succession d’innovations qui créent l’édition moderne ».
Mais en même temps le danger de la corruption de textes, de l’insertion d’erreurs
n’a jamais été aussi grand :
« L’imprimé universalise et éternise en quelque sorte un texte souvent fautif dans son
information, sinon même dans sa formulation. À nouveau la barbarie risque de
s’étendre, d’autant plus que la Typographie se trouve ravalée de son rang d’art
éminent au niveau d’une technique subalterne et mercenaire ; […] or voici désormais
le règne de marchands “illettrés” élevant leur fortune grâce à un prolétariat de commis
ignorants. » (Jehasse, 1976).
Il est intéressant de reprendre ces propos alors que l’arrivée du numérique crée
une situation similaire. À nouveau la présentation des textes est faite très souvent
par des personnes très au fait des outils numériques, mais ignorant souvent tout
de la tradition critique. Ainsi de nombreux ouvrages ont-ils été numérisés et mis
à la disposition des lecteurs sur le web sans qu’intervienne aucun choix éclairé de
l’édition à prendre en compte et sans que les versions numérisées aient été
sérieusement révisées par des personnes compétentes.
La publication de documents s’accompagne habituellement d’une activité
éditoriale, c’est-à-dire l’étude du ou des documents, la datation, le déchiffrement,
la collation des versions, le choix des variantes, l’annotation, l’interprétation, etc.
ainsi que la mise en forme des textes, illustrations, tableaux et autres items, de
choix des contenus à la sélection des éléments typographiques et
36
compositionnels. Cette activité éditoriale, particulièrement importante pour des
textes anciens, relève d’une compétence dite d’érudition ou savante (angl.
scholarly), qui jusqu’à récemment était plutôt confinée dans les bibliothèques et
unités de recherche. Or avec le développement des bibliothèques numériques et
l’accès généralisé aux patrimoines culturels, de nouveaux lecteurs sont apparus
dans le champ.
Le contexte immédiat et l’environnement, au sens écologique du terme, de
l’édition critique conditionnent aussi les choix technologiques. Les technologies
et pratiques numériques ne représentent pas un tout unifié, mais plutôt un
ensemble de méthodes, approches et attitudes disparates. La grande diversité des
problématiques dans l’établissement des textes avait jusqu’à maintenant rendu
vaine toute tentative d’homogénéiser les pratiques. Une même technologie, par
exemple XML (Extensible Markup Language), peut refléter des choix éditoriaux et
des présupposés épistémiques très divergents.
Aussi, mais plus complexe à décrypter, les choix technologiques peuvent
influer, laisser transpirer un parti pris implicite pour telle ou telle conception du
contenu ou des processus qui ont mené à ce contenu. Par exemple, la pratique de
l’encodage des témoins d’un texte pourrait théoriquement imposer de facto une
notion de clôture du texte, et sanctuariser le texte. Alternativement, tel ou tel
choix d’encodage pourrait s’imposer sur « un texte » qui fonctionnerait comme
une camisole de force. C’est pourquoi, plus les rapports entre l’idéologie
éditoriale d’une part, et les choix technologiques, d’autre part sont explicités, plus
il sera possible d’exploiter un tel produit à sa juste mesure.
Les relations complexes entre l’édition critique et les technologies
numériques
L’implication du numérique dans le processus d’édition critique et dans la
production du résultat final ne se réduit pas non plus à sa simple acceptation ou
son rejet en bloc. L’éditeur numérique in spe doit donc naviguer dans un paysage
d’options, parfois incompatibles ou contradictoires. La dimension numérique
peut ainsi s’insérer à des degrés différents dans le processus éditorial. Sera
qualifiée de numérique une édition critique qui attestera une implication
conséquente du numérique à divers stades. La proposition de Peter Robinson,
précisant qu’« une édition numérique devra être basée sur une transcription
numérique complète des textes originaux et que cette transcription devra se référer à
des principes explicites » (Robinson, 2005) nous semble une définition minimale
utile. Il convient cependant de rappeler que « transcrire » n’est pas éditer au sens
plein du terme.
Au-delà de la transcription par encodage numérique du contenu éditorial (qui
pourra impliquer des contenus autres que des textes), les divers outils
algorithmiques ouvrent des perspectives analytiques jusqu’ici impraticables pour
la critique textuelle « artisanale » : la classification automatique des témoins, le
filtrage lexical et bientôt sémantique de traits pertinents aux contenus, les
recoupements massifs d’informations, l’alignement de corpus parallèles, les
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variations de formes de représentations ad libitum (et souvent ad nauseam) pour
en énumérer quelques exemples. Mais ces outils, si performants qu’ils soient, ne
dispensent pas l’éditeur de devoir opérer selon une conception d’ensemble de son
activité éditoriale. Bien au contraire, c’est la thèse sous-jacente des contributions
des auteurs, les choix technologiques tendent à mettre en exergue la « textologie »
de l’éditeur critique.
Il ne fait aucun doute que les moyens informatiques disponibles depuis quelques
décennies et les nouveaux standards et pratiques d’encodage permettent de traiter des
« masses textuelles » considérables. Ce nouvel horizon de traitement de masse se
heurte cependant aux obstacles (mais s’agit-il d’obstacles ?) de la lenteur inhérente du
processus d’édition critique. Les potentiels du numérique se fondent donc sur l’espoir
de libérer le temps, les ressources humaines et l’espace intellectuel de l’éditeur. La
possibilité de produire des éditions critiques à divers niveaux de collections de
contenus textuels massifs et autres, homogènes (tels que des textes d’auteurs et leur
avant-texte) ou hétérogènes (textes et autres contenus émanant de tels ou tels
environnements et époques) implique cependant la mobilisation de nouvelles
ressources humaines, la combinaison de nouveaux savoirs et savoir-faire. La
dimension sociologique de l’édition critique est aussi de prime importance : l’édition
critique scientifique (ECS) traditionnelle n’a pas été pratiquée en effet dans un vide
institutionnel, économique et politique. La nouvelle donne, qu’implique dans une
certaine mesure l’intégration systématique du numérique dans l’ECS, doit gérer
divers obstacles structurels et institutionnels.
Alors que l’ECS traditionnelle possède des modes de production, des
producteurs, des intermédiaires et des lecteurs cibles bien identifiés, les ECS
numériques, surtout s’il s’agit d’éditions en ligne, ont la potentialité d’influer
profondément (1) sur la conception de l’éditeur critique, (2) sur les composantes
du processus d’édition (angl. editing) et (3) sur la nature et répartition du lectorat
ciblé par ces nouveaux produits. Comme l’implique P. Robinson, l’acte même de
lecture critique pourrait être modifié par l’environnement numérique, même si
cet auteur ne décrit pas l’objet ni les effets de ces modifications.
Alors que la transcription des textes, l’apparat critique, la codification des
variantes étaient pratiquées d’après des normes artisanales propres à telle ou telle
école ou à telle ou telle conception de l’ECS, la transcription des contenus par
encodage systématique comporte le danger réel de rendre les contenus cryptiques,
sinon indécryptables hormis pour quelques initiés. L’élaboration, l’emploi et la
documentation systématique de standards d’encodage reconnus s’imposent donc.
Et même dans le cas d’une conformation idéale à des normes et standards
mondiaux (par exemple, XML, XSL, TEI) le risque d’hermétisme reste
omniprésent. Au-delà des modes opératoires d’encodage, nous nous intéresserons
à la praxis sous-jacente de l’éditeur critique.
18Les cinq propositions de Peter Robinson pour définir l’édition critique
numérique nous offrent les contours ce qu’il conviendrait d’appeler un « modèle

18 Voir sur le site de la TEI les cinq propositions de Peter Robinson, « propositions générales
concernant la nature du travail éditorial dans le nouveau medium » (« general propositions about the
nature of editorial work in this new medium ») :

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minimal de continuité ». Ces cinq thèses s’abstiennent cependant de toute
extension de la notion d’édition critique à de nouveaux objets d’étude telle que le
font Buzzetti et McGann sur le même site, tout en défendant le projet critique
originel :
« Les buts et procédures de base de l’édition critique ne vont pas changer avec les
technologies numériques. Il est vrai que l’échelle, l’étendue et la diversité des
matériaux qui peuvent être soumis à la formalisation et à l’analyse érudite sont très
largement amplifiées par ces nouveaux outils. De plus, l’émergence d’artéfacts nés
numériques ouvre à de toutes nouvelles possibilités critiques, ainsi qu’à de nouveaux
problèmes pour les bibliothécaires, les archivistes, et toute personne intéressée par
l’étude et l’interprétation des œuvres culturelles. Néanmoins, les buts du chercheur
sont les mêmes – conservation, accès, diffusion et analyse/interprétation – ainsi que la
19méthode critique de base, la formalisation. » .
Cette ouverture prudente ne va cependant pas jusqu’à inclure les ambitions de
la nouvelle critique (Cerquiglini, op.cit.), ni même probablement l’approche
alternative de la génétique textuelle (Ferrer, 2008), et encore moins les positions
fortement débattues du New Criticism (Wellek, 1978).
Question vive : Possibilités et limites de la thèse d’un changement radical de
l’édition critique induit par l’émergence d’outils et de réseaux numériques
LA TECHNOLOGIE MET-ELLE EN QUESTION LES PRATIQUES
TRADITIONNELLES ?
S’intéresser à l’édition critique, c’est d’abord se confronter à une multiplicité
de pratiques traditionnelles de l’édition et sa variante savante l’édition critique.
Ces pratiques sont abordées plus spécifiquement dans la première partie de cet
ouvrage. Il s’agit ici de mettre en évidence le questionnement sous-jacent qui a
suscité à la fois les rencontres et discussions et la production de cet ouvrage.
Dès le départ, il ressortait des échanges que le concept de pratiques textuelles
traditionnelles n’existait pas vraiment. Car en fait chaque chercheur sait qu’il y a
une pluralité de pratiques, avec peu ou pas de limites définissantes, qui
ressortissent effectivement à la pratique artistique d’édition savante et qui sont
éminemment des pratiques individuelles. Les chercheurs qui s’adonnent à ces
pratiques sont soit des chercheurs solitaires, soit des universitaires pris dans la

http://www.tei-c.org/Activities/ETE/Preview/robinson.xml « Mes cinq propositions sont :
1) L’usage de la technologie informatique pour produire une édition particulière a lieu dans un
contexte de recherche particulier.
2) Une édition numérique devrait être basée sur une transcription complète des textes originaux
dans une forme numérique et cette transcription devrait se référer à des principes explicites.
3) L’usage de méthodes analytiques assistées par ordinateur peut restaurer la critique historique de
larges traditions textuelles comme un but central pour les éditeurs savants.
4) La nouvelle technologie a le pouvoir de changer non seulement la manière dont les éditeurs
éditent et mais aussi celle avec laquelleles lecteurs lisent.
5) Des projets éditoriaux générant des quantités substantielles de textes transcrits en mode
numérique devraient adopter dès le début une politique de transcription ouverte. »
19 Voir Buzzetti et McGann (2006) ; Lawall, 1988 ; Wellek, 1955-1993 ; Wellek et Warren, 1949.
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contrainte carriériste des évaluations qui ne prennent en compte que le travail
productif individuel.
La vision de Walter Benjamin selon lequel la reproduction mécanique (et, a
fortiori la production et diffusion informatisée) libérerait l’œuvre d’art de sa
dépendance parasite du rite pointe bien en delà du modèle minimum de
continuité esquissé plus haut.
Les lignes prémonitoires de Paul Valéry avec lesquelles Walter Benjamin
ouvre son célèbre essai « L’œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique »
(1939) peuvent être appliquées à cette nouvelle situation, à condition de
remplacer, « beaux arts » par « pratique éditoriale » et « l’antique industrie du
Beau » par « édition critique » :
« Nos Beaux-Arts ont été institués, et leurs types comme leurs usages fixés, dans un
temps bien distinct du nôtre, par des hommes dont le pouvoir d’action sur les choses
était insignifiant auprès de celui que nous possédons. Mais l’étonnant accroissement
de nos moyens, la souplesse et la précision qu’ils atteignent, les idées et les habitudes
qu’ils introduisent nous assurent de changements prochains et très profonds dans
l’antique industrie du Beau. Il y a dans tous les arts une partie physique qui ne peut
plus être regardée ni traitée comme naguère, qui ne peut pas être soustraite aux
entreprises de la connaissance et de la puissance modernes. Ni la matière, ni l’espace,
ni le temps ne sont depuis vingt ans ce qu’ils étaient depuis toujours. Il faut s’attendre
que de si grandes nouveautés transforment toute la technique des arts, agissent par là
sur l’invention elle-même, aillent peut-être jusqu’à modifier merveilleusement la
20notion même de l’art. » .

QU’EST-CE, DÉSORMAIS, QUE FAIRE UNE ÉDITION CRITIQUE ?
Les contributions de cet ouvrage tenteront d’illustrer deux forces distinctes :
Primo : une force centrifuge, qui exploitant l’efficacité des nouveaux outils
informatiques renforce et enrichit l’aspect procédural des pratiques
traditionnelles et amplifie par extension, les normes sous-jacentes du projet
classique de l’édition critique (par exemple, approche généalogique, quête de la
correction d’erreur et recherche du meilleur texte, etc.).
Secundo : une force excentrique qui désormais, puisque rien hormis la
tradition ne l’interdit, permet d’étendre la notion d’édition critique à de
nouvelles pratiques et normes critiques, qui cette fois se soucient bien moins du
vrai ou meilleur texte que de sa fonction sociale ou culturelle ou historique.
Ainsi, « faire l’édition critique de » ne signifierait plus uniquement, collectionner,
sélectionner, reconstruire et établir, mais systématiser la contextualisation de
l’œuvre dans un environnement plus vaste (par ex. en créant des collections
multimédias hyperstructurées).


20 Paul Valéry, « La conquête de l’ubiquité » (1928), in Œuvres, tome II, Pièces sur l’art, Nrf,
Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1960, 1726 pages, pp. 1283-1287. Paru dans De la musique avant
toute chose, Éditions du Tambourinaire, 1928.
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