Histoire(s) de l
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Français

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Histoire(s) de l'Internet

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Description

Saisir la complexité des enjeux sociétaux du réseau planétaire, quelques traces de ce qui fait son histoire et s'interroger sur les impacts de son développement massif constitue l'architecture de ce numéro. Telle une photographie, les problématiques révèlent les contours, illusoires ou non, des bouleversements, oscillant entre les frontières de l'espace public et de l'espace intime, de la sphère culturelle à celle du politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2015
Nombre de lectures 29
EAN13 9782336375939
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

4

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24

Coordonné par
24
Tiphaine Zetlaoui

Histoire(s) de l’Internet

Histoire(s) de l’Internet

N° 24
Université Lille 3













Histoire(s) de l’Internet


Coordonné par
Tiphaine Zetlaoui









Histoire(s) de l’Internet




























































































































































































































































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06079-8
EAN : 9782343060798

Fondés en 1990 au sein de l’Université Lille 3 (Centre de
recherches GÉRiiCO), lesCahiersInterdisciplinaires de la
Recherche enCommunicationAudioVisuelle –CIRCAV –offrent
un espace d’écriture ouvert aux jeunes chercheurs et aux chercheurs
confirmés en audiovisuel et en communication. Chaque numéro,
spécialisé dans une thématique, comporte en plus une rubrique
"décadrage", fenêtre ouverte sur l’hétérogène constitutif de
l’actualité s’inscrivant dans ces champs de recherches.

Procédure de sélection et d’évaluation des articles

Les articles soumis à la revue sont rendus anonymes et
évalués par au moins deux membres du comité de rédaction
accompagnés éventuellement par un spécialiste extérieur. La
décision de publication est prise après délibération du comité.

Membres fondateurs

Jean-Marie Alard
Bernard Leconte
Charles Tesson

Directrice scientifique et éditoriale

Yannick Lebtahi

Comité scientifique

Pierre Beylot (Bordeaux)
Didier Coureau (Grenoble)
Laurent Creton (Paris)
Christian Delage (Paris)
Jacques Demorgon (Paris)
Chantal Duchet (Paris)
Amos Fergombé (Arras)
François Jost (Paris)
Paul Lacoste (Toulouse)
Jacques Noyer (Lille)
Raphaëlle Moine (Paris)
Daniel Serceau (Paris)
Fabien Wille (Lille)


Comité international

Elizabeth Dos Santos (Brésil)
André Gaudreault (Canada)
Philippe Met (USA)
Ioanna Vovou (Grèce)

Comité de rédaction

Marité Birault
Marie-France Chambat-Houillon
Christine Charrier
Aurélia Lamy
Alphonse Cugier
Yannick Lebtahi
Patrick Louguet
Gisèle Scottez-Cugier
Tiphaine Zetlaoui

En couverture :

Événement, acrylique sur toile, 46x41 cm, Hervé Fisher,1999.
Le code binaire du numérique, qui semble régressif et élémentaire par rapport à
l’alphabet phonétique de quelque vingt-six lettres, en constitue de fait l’aboutissement
et tire précisément de cette simplification extrême sa puissance instrumentale
révolutionnaire de production, d’expression et de transmission. Nous le célébrons en
évoquant l’histoire de l’Internet, mais il n’est pourtant pas exclu qu’à l’avenir ce code
binaire passe à trois termes ou même plus, pour augmenter sa vitesse de calcul et pour
suivre en temps réel la complexité biologique de la vie, comme nous nous y essayons
déjà avec les ordinateurs quantiques. En effet, rien ne nous permet de croire que la vie
procède selon un code binaire ; au contraire, la structure de l’ADN est basée sur un
alphabet de quatre acides aminés, a, t, g, c.
C’est ce que j’évoque dans cette peinture de 1999. Le troisième terme (rouge) y crée
aujourd’hui dans sa continuité répétitive et linéaire une dysfonction; demain une
divergence créatrice : unévénement.
1
Conception graphique et gestion du site:

Bernard Rocher



1
http://circav.revue.univ-lille3.fr



Numéros publiés

o
n 1non thématique ; coord. par Bernard Leconte
o
n 2Cinéma; coord. par Claude Laboisse, Bernard Leconte et Charles Tesson
o
n 3Interactivité; coord. par Claude Laboisse
o
n 4Images abymées; coord. par Bernard Leconte
o
n 5L’image et le corps; coord. par Yannick Lebtahi et Françoise
ThoméGomez
o
n 6/7: hommage à Christian MetzLa lyre et l’aulos; coord. par Bernard
Leconte
o
n 8L’audible, visible et scriptible; coord. par Philippe Bootz et Aline
Leonardelli
o
n 9Le cinéma, cet obscur objet du désir; coord. par Patrick Louguet
o
n 10Images et pédagogie; coord. par Yannick Lebtahi et Bernard Leconte
o
n 11Cinéma et télévision - Jeunes chercheurs d’ici et d’ailleurs; coord. par
Nathalie de Voghelaer
o
n 12Multimédia - Entre fermeture et ouverture: les multimédias; coord. par
Philippe Bootz et Yannick Lebtahi
o
n 13Pour une politique de la représentation; coord. par Reynold Humphries
o
n 14: état des lieux réel(s) et virtuel(s)Le montage; coord. par Stéphane
Benassi et Alphonse Cugier
o
n 15Image(s) et Sociétés; coord. Par Michel Chandelier et Isabelle
RousselGillet
o
n 16Écrans et Politique; coord. Par Bernard Leconte et Érika Thomas
o
n 17Le film architecte; coord. par Anne Goliot-Lété
o
n 18Impureté(s) cinématographique(s); coord. par Alphonse Cugier et Patrick
Louguet
o
n 19La bande dessinée à l’épreuve du réel; coord. par Pierre Alban Delannoy
o
n 20: discours, formes et pratiquesLa publicité d’aujourd’hui; coord.par
Yannick Lebtahi et Françoise Minot
o
n 21Télévision et Justice; coord. par Marie-France Chambat-Houillon et
Yannick Lebtahi
o
n 22Cinéma(s) et nouvelles technologies, [Continuités et ruptures créatives];
coord. par Fabien Maheu et Patrick Louguet
o
n 23Dialogues avec François Jost, [des Arts aux Médias] ;
coord. par Marie-France Chambat-Houillon et Yannick Lebtahi


hors-sériea:\littérature↵ (Actes du colloqueNord Poésie et Ordinateur); coord. par
Philippe Bootz, coéd. Mots-Voir, 1994
hors-sérieCinéma et Danse [Sensibles Entrelacs](Actes du colloque
Cinématographies et Chorégraphies : sensibles entrelacs) ; coord. par
Didier Coureau et Patrick Louguet, Éditions L’Harmattan, 2013
hors-sérieRaymond Depardon [L’Immobilité et le Mouvement du Monde]; coord. par
Didier Coureau, Éditions L’Harmattan, 2015


2
Les numéros 1 à 13 sont dorénavant mis à disposition gratuitement sur le sitede la
revue. À cet effet, sur la page de présentation de chaque numéro, une version au
format PDF est accessible en téléchargement.

À paraître :

o
Trucage et Télévisioncoord. par Réjane Vallée.(n 25),


2
http://circav.revue.univ-lille3.fr


Avant-propos

Tiphaine Zetlaoui

L’ascension qu’opère le réseau Internet depuis le
début des années2000 à l’échelle planétaire et plus
particulièrement dans nos sociétés post-modernes est si
fulgurante qu’il est désormais devenu difficile de le contourner
et d’ainsi agir «sans » lui.C’est peut-être en raison de ses
inégalables capacités multi-fonctionnelles et inter-médiales
qui ne cessent de se modifier, de se développer et de se
diffuser dans tous nos secteurs d’activité que l’Internet
représente aujourd’hui l’outil par excellence de
communication. Nous avons souhaité, en rassemblant un
ensemble de textes qui l’abordait sous différents aspects, nous
rapprocher de l’insaisissable «techno-diversité »qui le
traversait.
Le présent dossier se propose à ce titre d’explorer sous
l’angle synchronique et diachronique les récits et les pratiques
que ce réseau technologique porte en son sein. Plus
précisément, c’est par l’examen des enjeux sociétaux et des
évolutions qu’il cristallise que les contributeurs questionneront
le sens, la portée, ou l’intérêt d’un phénomène qui tout en
étant daté semble en constant renouvellement. Jusqu’à quel
point cette technologie réticulaire est-elle un moteur de
transformations socio-cognitives ? Le principe d’innovation à
partir duquel l’Internet construit sa légitimité et son succès ne
cacherait-il pas des formes de réalités contraires ? Quelle est la
part d’illusions que ce réseau comporte et comment se
manifestent-elles ? Ces quelques lignes de questionnements
constitueront la principale trame de réflexion des auteurs dont
nous présenterons les contributions sous forme d’axes.

Un premier ensemble d’articles retrace l’Histoire de
l’Internet, depuis sa naissance jusqu’aux grandes étapes qui
marquent son expansion internationale.
Enquêter sur les origines de l’Internet n’est pas des
exercices les plus aisés. Non seulement cet objet est encore
11

peu étudié par les chercheurs notamment français mais il
nécessite de surcroît un savoir-faire pluridisciplinaire. Le
travail archéologique quasi-pionnier auquel se livrent Fanny
Georges, Camille Paloque-Berges et Valérie Schafer a le
mérite d’aller sonder les mystères de sa naissance et de nous
donner un aperçu précis de l’opacité, de la complexité et de
l’éclatement qui règnent sur elle.
La démarche de Malik Bozzo-Rey est similaire
lorsqu’il aborde le moment où la question de sa régulation
s’est posée en montrant les contradictions auxquelles ses
fondateurs ont été confrontés. Les règles morales qu’ils ont
édictées autour du réseau, malgré leur caractère
technolibertaire et apolitique, ont été récupérées par les élites
institutionnelles et économiques qui ont pu paradoxalement
grâce à elles renforcer l’assise que ces techno-utopistes
souhaitaient combattre.
Car comme nous le montrons dans notre article, à
l’aune des controverses parlementaires survenues en France
depuis le XIXe siècle, les réseaux de télécommunication aussi
innovants soient-ils n’échappent pas aux traditionnelles luttes
de pouvoir. Certains débats apparus en France au sujet de
l’Internet font ainsi en partie échos à ceux qui étaient survenus
au sujet de l’ancêtre du web, le télégraphe électrique.
Toutefois, si le passé nous aide à comprendre le
présent, il faut le mobiliser à bon escient et avec précaution.
C’est en tout cas ce qu’Hervé Fischer semble préconiser dans
son article lorsqu’il revisite les travaux de Marshall McLuhan
auquel il ne manque d’ailleurs pas de rendre hommage. En
nous mettant en garde sur la manière de mobiliser les
propositions théoriques du médiologue, il nous explique dans
quelle mesure elles constituent un matériau à la fois précieux
pour penser le monde numérique actuel et limité, voire
trompeur.
Un second ensemble d’articles s’intéresse aux usages
numériques du monde professionnel en questionnant la
manière dont citoyens et entreprises peuvent coopérer et
s’engager ensemble dans la voie du changement.

12

L’article de Marie-Caroline Heïd nous éclaire sur les
formes de résistance qui sont apparues chez les journalistes
face au développement des plateformes d’actualité non
professionnelles qui menaçaient leur statut. L’auteure nous
montre comment cette corporation a réussi à inverser la
tendance en incitant et en invitant les internautes à s’exprimer
dans un espace faussement participatif balisé par eux.
Cette stratégie de retournement est également
observée par Marie-Agnès de Gail lorsqu’elle étudie la nature
profonde des liens que les consommateurs et les marques
tissent entre eux dans leurs échanges électroniques soi-disant
collaboratifs. Le sentiment de liberté que peuvent éprouver
certains consommateurs est illusoire dans la mesure où il est le
résultat des techniques d’influence que les entreprises ont su
machiavéliquement appliquer à l’univers des réseaux sociaux.
Pourtant la gestion de fichiers électroniques peut être
appliquée à juste titre. C’est dans cette optique que Sophie
Arvanitakis nous présente les résultats d’une enquête menée
au sein d’une équipe de chercheurs dans le cadre d’un projet
financé par la région Provence-Alpes-Côtes d’Azur. Cette
étude apporte par le biais de la modélisation d’un ensemble de
données numériques, des pistes de réflexion sur la manière
dont les entreprises peuvent optimiser le mode de recrutement
de leurs futurs salariés afin que les attentes des uns et des
autres soient au mieux comblées.
Dans un troisième temps, les auteurs réfléchissent aux
problèmes de traçabilité que le web pose en terme de
cybersécurité.
En étudiant les traces laissées par les individus sur la
toile, Nisrine Zammar met en visibilité les risques
qu’encourent les navigateurs lorsqu’ils ne maîtrisent pas les
tenants et aboutissants de leurs actes. Car comme l’explique
Julie Alev Dilmac le climat virtuel est le meilleur allié de la
perversité. Sous couvert d’être masqués, les internautes
succombent aux élans pulsionnels de certaines communautés
en ligne où lorsque la tyrannie rencontre l’humiliation, les
traces n’en sont que stigmatisantes.

13

Pour conclure, nous pouvons nous demander si la
force de proposition de l’Internet ne se trouverait pas du côté
de l’art ?
Le résultat semble encore une fois mitigé. Le
témoignage d’Hervé Fischer sur Marco Polo, le premier projet
de roman télématique francophone qu’il a coordonné en 1985
et qui a été publié via le journalLe Devoirmontre à quel point
le passé peut rattraper le présent en matière de technologie. Il
en est de même du côté du webdocumentaire. Si pour Martin
Bonnard et Viva Paci, la toile a permis au genre documentaire
de se renouveler, avec la déconstruction des modes
traditionnels de narration, ce format reste néanmoins tributaire
d’une technologie qui lorsqu’elle est poussée, complexifie les
circuits de compréhension, de lisibilité et d’accès à l’œuvre. Il
n’est en outre pas dit comme l’indiquent les auteurs, que
l’effort demandé à l’internaute soit fourni par lui d’autant plus
que ce n’est pas la consommation de click qui éduque l’esprit.
À la lecture de l’article de Matteo Treleani, le web semble se
retourner contre lui-même et ceci en raison de son important
pouvoir d’interactivité et de transmédialité qui rend les
conditions de perception et d’attention du spectateur
particulièrement difficiles. Le récepteur-acteur est sollicité par
une diversité de stimuli s’offrant en permanence à lui. Et s’il
est libre de résister à la tentation du click, cette résistance
entraîne chez lui une forme de tension et de perte d’énergie.
En définitive, n’est-ce pas dans ce rapport
d’attractionrépulsion que l’Internet exprime le plus sa singularité par
rapport aux autres médias ?

14

La culture Internet au risque du Web

Valérie Schafer,
Camille Paloque-Berges,
Fanny Georges

La culture Internet a commencé à se forger bien avant
la naissance, au tournant des années1990, du Web. Vingt
années d’existence en amont, si l’on remonte au projet
1
Arpanet , né à l’Advanced Research Projects Agency(ARPA),
ont contribué à nourrir un imaginaire et des usages que Patrice
2
Flichy a analysés dansL’imaginaire d’Internet,la pour
composante américaine. Et ce n’est pas un hasard si au
3
moment de la popularisation du Web et de Mosaicdans la
première moitié des années1990, les pères fondateurs de
l’Internet ou les premiersNetizenscommencent à s’interroger
sur ce qui fonde et unit leur communauté, à la manière des
utilisateurs du réseau Usenet, confrontés en1993 à sa large
ouverture par AOL (America On Line) à un flux de néophytes.
Ceux-ci pénètrent “l’Éden originel” des
utilisateursconcepteurs, d’une élite pionnière dans la communication via
4
les réseaux numériques .
Nous proposons de revenir en deux tempssur cette
culture de l’Internet confrontée au risque de la massification,
du passage au grand public et aux usages commerciaux: la
première partie présente la culture pré-Web qui existe au sein
de l’Internet et d’autres réseaux. «D’Internet ou la


1
Serres A.,Aux sources d’Internet: l’émergence d’Arpanet, Thèse de
doctorat, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2003.
Abbate J.,Inventing the Internet, The MIT Press, 1999.
2
Flichy P.,L’imaginaire d’Internet, Paris, La Découverte, 2001.
3
Navigateur Web développé à l’Université d’Illinois autour de Marc
Andreessen et qui permet à partir de 1993 l’affichage d’images dans les
pages Web.
4
Paloque-Berges C., «La mémoire culturelle d’Internet: le folklore de
Usenet »,Le Temps des Médias, dossier « Internet dans l’histoire, Histoire
o
de l’Internet », n18, printemps 2012, pp. 111-123.

15

5
communauté scientifique idéale »au Web, nous proposons de
recontextualiser dans un temps plus long que celui des usages
grand public les pratiques en réseaux, les principes qui les
structurent et les valeurs fondatrices de l’Internet.
La seconde partie s’intéresse aux changements qui
affectent l’Internet à l’arrivée du Web et à la réaction de ces
communautés pionnières, confrontées à ce que certaines vivent
comme la fin de l’indépendance du Cyberespace et la victoire
6
d’un modèle cathédrale au détriment du modèle bazar , afin de
7
voir ce qu’il “reste du rêve Internet” .

Une culture d’Internet qui se forge avant le Web

Le grand public a découvert l'Internet au milieu des
années 1990et pourtant les internautes d’aujourd’hui sont
profondément imprégnés, parfois inconsciemment, de la
culture originelle qui a lui donné naissance.
S’il est aujourd’hui difficile de se rappeler, ou
d’imaginer pour les plus jeunes, à quoi ressemblait l’Internet
d’avant le Web et de ses débuts, la période de Gopher, Mosaic
ou des annuaires de sites Web (avant les moteurs de
recherche), et si lesBulletin Board Systems (BBS)ou les
Newsgroupssembler exotiques, tout un substrat peuvent
technique mais aussi culturel s’est forgé dans la période qui
précède l’invention de Tim Berners-Lee au Cern à la fin des
années 1980.Cette culture réseau est née grâce aux
scientifiques, à desearly adoptersamateurs férus de technique
ou encore à ces communautés virtuelles popularisées par
8
Howard Rheingold .

5
Flichy P., «Internet ou la communauté scientifique idéale », in «Internet
o
un nouveau mode de communication? »,Réseaux, n97, vol.17, 1999,
p. 110 et suiv..
6
Raymond E.,The Cathedral and the Bazaar: Musings on Linux and Open
Source by an Accidental Revolutionary, Cambridge, O'Reilly, 1999.
7
Faucilhon J.,Rêveurs, marchands, pirates. Que reste-t-il du rêve de
l’Internet ?, Le Pré-Saint-Gervais, Le passager clandestin, 2010.
8
The Well, fondé en 1985 dans la lignée des contre-cultures amateurs de
technologies (TURNER, F.,Aux sources de l'utopie numérique: De la

16

Un certain nombre des piliers techniques et
socioculturels que nous allons évoquer portent en eux des valeurs,
plus ou moins explicitement formulées en leur temps et
revendiquées aujourd’hui avec force, par exemple par les
partisans de la neutralité de l’Internet ou les communautés
9
libristes .

Une culture réseau en gestation dès les années 1970
La commutation de paquetsest (et reste) un des
fondements du réseau Arpanetpuis du protocole TCP/IP et
d’Internet. Elle permet le transport des données dans les
réseaux selon un découpage en paquets, qui veut qu’ils
s’éparpillent de nœud en nœud avant d’être rassemblés à
destination pour reformer le message originel. Elle est inspirée
par les travaux de Paul Baran à laRand Corporation, qui dans
le contexte de la guerre froide imagine un réseau en “filet de
pêche”, résilient face à de possibles attaques. Elle doit
également aux recherches du Professeur Léonard Kleinrock à
l’université de Los Angeles (UCLA) et de Donald Davies en
Grande-Bretagne dès les années1960, puis à celles des
Français du projet Cyclades à l’Institut National de Recherche
10
en Informatique et Automatique (à partir de 1971). Arpanet
puis Internet privilégient un modebest effort(le réseau fait au
mieux pour livrer les paquets, quitte parfois à en perdre ou en
éliminer quand il y a ralentissement, congestion, etc.), ainsi
que le bout-en-bout (end-to-end). Bien que ce modèle soit
aujourd’hui érodé par des mesures de gestion et de qualité de
service dans le réseau et au cœur des débats passionnés sur la
Neutralité de l’Internet, il reste toutefois un élément important
de la culture Internet, qui veut que l’on ne privilégie pas un

contre-culture à la cyberculture, Stewart Brand, un homme d’influence,
C&F éditions, 2012) utilise un système deBulletin Board System, ancêtre
des forums Web. Voir Rheingold H.,The Virtual Community :
Homesteading on the Electronic Frontier, Perseus Books, 1993, trad.Les
Communautés virtuelles, Addison-Wesley/France, 1996.
9
Paloque-Berges C., Masutti C.,Histoires et cultures du libre. Des logiciels
échangés aux licences échangées, Framasoft, 2012.
10
Schafer V.,La France en réseaux, années 1960-1980, Paris, Nuvis, 2012.

17

contenu par rapport à un autre, que tous les paquets soient
traités de manière identique. Le fait que le réseau soit neutre,
les infrastructures véhiculant les données sans discrimination,
favorise notamment le développement de l’innovation en bout
de l’écosystème Internet, côté utilisateurs.

Interopérabilité et ouverture: des valeurs techniques mais
aussi organisationnelles
Arpanet a porté un coup aux architectures
propriétaires qui permettaient à un réseau de ne faire dialoguer
que les machines d’un même constructeur (Systems Network
Architecture– SNA d’IBM ou DecNet de la firme DEC –
Digital Equipment Corporation). Il autorise la mise en relation
de machines très diverses, avant que le protocole TCP/IP,
défini à partir de 1974, ne permette même de connecter des
réseaux de natures différentes (de données, radio ou satellites),
dans ce qui devient ainsi “le réseau des réseaux”.
L’ouverture est donc structurante pour l’histoire de
l’Internet. Elle implique une interopérabilité des protocoles qui
passe aussi par le dialogue entre différentes communautés
d’expertises et de pratiques, comme l’illustre la rencontre
entre les mondes d’Arpanet et d’Unix. Les développeurs et
utilisateurs des systèmes d’exploitation Unix ont très tôt
commencé à intégrer les protocoles TCP/IP et les ont promus à
travers leurs propres réseaux informatiques internationaux,
créant des passerelles vers Internet, avant d’adopter TCP/IP en
1986. Ils ont participé conjointement au développement des
sociabilités liées à l’usage des réseaux numériques (via les
listes et groupes de discussion), en abritant notamment les
premières collaborations autour des logiciels libres, dès le
début des années 1980.
L’ouverture n’est pas seulement technique, elle se veut
aussi organisationnelle, spécificité historique de l’Internet,
maintenue, avec des inflexions, jusqu’à aujourd’hui: son
mode de gouvernance technique est fondé sur lesRequests for
Comments(RFC). Ces discussions archivées sur papier puis en
ligne proposent des standards techniques sur un mode souple,
réactif et original de construction de la normativité technique

18

et du consensus. «Au-delà de leur fonction strictement
documentaire, les RFC sont incontestablement l’un des
symboles forts de la “culture technique” de l’Internet, marquée
par l’égalitarisme, l’autogestion et la recherche collective de
11
l’efficience ». On peut inscrire ce dispositif technique de
documentation et de communication dans les valeurs de
contestation de l’autorité répandues dans les années1960, sur
les campus américains. Mais si l’auto-organisation qui
soustend la collaboration est nourrie par ces nouvelles formes
libertaires, elle est aussi un mode d’organisation lié aux
nouvelles théories de l’information et de la communication du
projet cybernétique, dans la lignée du programme politique
pour la recherche scientifique de Vannevar Bush «Science :
12
the Endless Frontier».
Deux formules sont restées célèbres dans l’histoire de
l’Internet, celle de David Clark en 1992: «We reject Kings,
Presidents and Votings. We believe in rough consensus and
running code», et celle de Lawrence Lessig, fondateur
notamment des licences Creative Commons : « Code is Law ».
La place accordée au code “qui tourne”, mais aussi au
consensus approximatif fait de l’Internet une aberration
organisationnelle et technique, pourtant pendant de
nombreuses années d’une extraordinaire efficacité.
Les questions d’ouverture et de neutralité restent
toujours d’actualité, notamment à l’heure où la formation de
silos d’enfermement par des empires de l’Internet (Pure
Players puissants)pose la question du statut du “réseau des
réseaux”, entre biens communs et jardins privés.

Une réinvention permanente par les usages et applications
Le développement des applications est également
primordial pour comprendre le basculement d’un réseau


11
Serres A.,op. cit., p. 488.
12
Bush V., «Science The Endless Frontier. A Report to the President by
Vannevar Bush, Director of the Office of Scientific Research and
Development »,United States Government Printing Office, Washington,
juillet 1945. Voir aussi Turner F., 2012,op.cit.

19

d’ordinateurs vers le réseau de communication tel que nous le
connaissons aujourd’hui. En effet, Internet est guidé par une
13
réinvention permanentedes techniques de transfert
d’information et de communication, dont certaines sont
toujours d’usage aujourd’hui. Le FTP (File Transfer Protocol)
par exemple donne aux usagers le premier moyen de
s’affranchir du transport de bandes magnétiques, en permettant
d’échanger des fichiers (et pas seulement de partager des
ressources de calcul, ce à quoi les réseaux informatiques
14
étaient initialement dédiés). La messagerie électronique
détourne et réinvente cette technique et devient l’application la
plus utilisée du réseau dès les années 1970 ; au cours des deux
décennies suivantes, les différents réseaux informatiques qui
ne sont pas encore reliés par Internet chercheront tous à créer
des ponts entre protocoles de messageries pour communiquer
avec leurs pairs sur les listes de diffusion et de
discussion, repoussantles limites de l’incompatibilité des
machines et protocoles. Autre application issue d’une
réinvention de protocoles de copies de fichiers (UUCP,
Unixto-Unix Copy Protocol), les services Usenet, dès 1979, offrent
un réseau de groupes de discussion (newsgroups) totalement
distribués : premier réseau social de grande ampleur médié par
ordinateur, il connaîtra une popularité internationale bien
audelà des communautés de scientifiques et professionnels de
15
l’informatique, avant son déclin au début des années 1990.
C’est toute la valeur communicationnelle des réseaux
de données et de l’Internet qui est en construction. Les usagers
des réseaux n’ont d’ailleurs pas attendu la seconde moitié des
années 1990pour se forger des identités numériques. Si les
adresses dans les années1980 peuvent être celles des


13
Sur le principe de réinvention permanente voir Abbate J.,op. cit. ou
Feenberg A., Friesen N. (éd.),(Re)Inventing the Internet. Critical Case
Studies,Sense Publishers, 2012.
14
Partridge C., « The Technical Development of Internet Email»,IEEE
Annals of the History of Computing, avril 2008, pp. 3-29.
15
Reconnu comme l’ancêtre des forums Web, il est toujours opérationnel
aujourd’hui, mais restreint à des usages plus confidentiels.

20

machines connectées ou de leur localisation plus que des
16
individus ,certains s’emparent déjà de ces instruments de
communication pour forger des identités numériques inédites,
sur Internet, Usenet, mais aussi Minitel,The Source et
17
Prodigy.
Les vingt premières années de développement de
l’Internet ont été le creuset de maturation des usages, qui
reposent sur des valeurs communes, une Nétiquette plus ou
moins implicite, des échanges entre pairs et coopératifs. Le
Web bouscule cette tendance avec son mode de diffusion
davantageone-to-many queone-to-one, et son modèle plus
client/serveur que pair-à-pair : il permet à des néophytes, non
au fait des usages du “réseau des réseaux” et pour certains
davantage consommateurs d’informations que contributeurs,
de pénétrer celui-ci.

Quand Internet rencontre le Web

Défini au Cern à la fin des années 1980, au départ au
service de la communauté des physiciens qui peuple ce centre
européen de recherche nucléaire et constitue une communauté
pionnière dans l’adoption des usages en réseaux, leWorld
Wide Webcontribuer à la popularisation mais aussi à une va
inflexion des usages de l’Internet, soutenue à partir de 1993
par le succès du logiciel de navigation Mosaic. L'arrivée de
ces nouveaux outils est couplée avec le démarrage des usages
commerciaux de l’Internet au milieu des années1990 et le
soutien aux “autoroutes” de l’information, aux États-Unis tout
d’abord, sous l’action de Bill Clinton et Al Gore, en Europe
ensuite (rapport Bangeman au niveau européen, en France
celui de Gérard Théry en 1994).



16
Ce qui s’explique par le partage des machines dans le monde universitaire.
17
Ceruzzi P., «Aux origines américaines de l’Internet: projets militaires,
intérêts commerciaux, désirs de communauté»,Le Temps des Médias,
o
n 18,printemps 2012, pp. 15-28.

21