Histoires vraies de la presse régionale
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Description

"La presse moderne est morte en 1944. A la libération, de Gaulle la ressuscita. (...) Les équipes issues de la Résistance qui s'emparèrent de ses dépouilles furent souvent sincères, en tout cas unanimes à la proclamer désormais indépendantes des influences politiques et du capital." Ainsi commence l'histoire de la presse régionale. L'histoire ? Non les histoires qui nous emmènent à Cherbourg, à Angers, à Lille ou à Clermont. Des histoires d'hommes et de femmes, souvenirs glanés par Raymond Silar, témoignages uniques, les romans vrais de la presse régionale.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2010
Nombre de lectures 109
EAN13 9782296933927
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

H ISTOIRES VRAIES

DE LA PRESSE RÉGIONALE


La somme de toutes les vies
R AYMOND S ILAR


H ISTOIRES VRAIES

DE LA PRESSE RÉGIONALE


La somme de toutes les vies


Préface et Épilogue
de Bruno Sillard


L’H ARMATTAN
© L’H ARMATTAN, 2010
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-11656-6
EAN : 9782296116566

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
« C’est bon, tu tiens le sujet ? Tu as le titre ?
Si tu l’as, le reste suit.

Justement, j’ai envie, comme titre général,
de prendre celui de l’épilogue.

C’est toi qui vois… »
Préambule
Raymond Sillard était journaliste. Il a fait toute sa carrière au Courrier de l’Ouest, à Thouars dans les Deux-Sèvres d’abord, au tout début des années 50, à Saumur comme chef d’agence quelques années plus tard, puis à Niort en tant que directeur régional à partir de 1969. Il a pris une retraite un peu anticipée en 1993, un peu par ras-le-bol, un peu parce que le groupe Hersant venait d’acheter le Courrier, non pas d’ailleurs par défiance mais peut-être parce que le journaliste parisien que j’étais, rodé aux clauses de cession des titres nationaux, l’avait convaincu de partir plutôt que d’attendre deux ans encore sa retraite.
Il a écrit quelques livres sur Niort et La Rochelle, des articles historiques aussi dans des ouvrages collectifs, le fantôme d’un roman plane, qui sait, et puis ce projet sur une passion, la presse. Il a parcouru la France pour recueillir témoignages ou souvenirs avant qu’ils ne s’éteignent. Il écrira ce que j’ai intitulé « Les romans de la presse régionale ». Après sa mort en 1998, le manuscrit s’est endormi, la disquette en a perdu la mémoire… Il restait le tirage papier.
Je l’ai réactualisé, puis la dernière partie s’est imposée. Je sais qu’il ne m’aurait pas donné tort…
Mon père.

Un grand merci à Laurence Cattelan qui a ressaisi le texte et à Audrey Leclercq qui l’a relu et mis en forme.
La presse conjuguée au présent, au futur et au conditionnel
Et l’écrit en fut bouleversé… La Renaissance qui portait en elle une révolution industrielle nous donna Gutenberg. En 1455, il mit au point la technique de l’imprimerie et du caractère en plomb. Celle-ci s’est répandue à travers l’Europe d’une manière folle, presque moderne. On estime que 15 à 20 millions de livres sont déjà imprimés avant 1500 (au total plus de 30 000 éditions). 77 % de ces livres sont en latin et près de la moitié ont un caractère religieux.
Au XIX e siècle, d’autres révolutions vont donner de nouveaux lecteurs à cet écrit qui auparavant était lu publiquement. La presse n’est pas née là, elle s’y est imposée, et pas seulement à Paris avec ses grandes espérances et ses illusions perdues, mais aussi dans la France tout entière.
On comptait jusqu’à 1 300 hebdos régionaux avant 1848.
La presse devint moderne avec l’arrivée de la publicité. Elle est morte puissante et riche en 1944.
« A la Libération, de Gaulle la ressuscita. Ou l’habilla-t-il seulement de nouveaux titres ? Les équipes issues de la Résistance qui s’emparèrent de ses dépouilles furent souvent sincères, en tout cas unanimes à la proclamer désormais indépendante des influences politiques et du capital.
Le lecteur, lui, attendait surtout des informations pratiques qui firent le bonheur des régionaux : jour de retrait des tickets, petites annonces d’offres d’emploi, nécrologies, faits divers…
Il devait néanmoins absorber sa potion de morale. Le journal rappelle ce qui est bien et surtout ce qui est mal. Les crimes et délits (avortement, adultère, vol) sont sévèrement punis. Et dénoncés par la publication, ce qui est souvent pire.
La presse régionale balise la morale. Elle ne saurait s’en écarter, c’est son problème. Elle se garde relativement bien de la politisation, mais elle est tombée malade du capital » , écrivait Raymond Silar, dans ce qui était à l’origine la préface de ce livre.
Dès les années 60, on devine le changement d’échelle du monde. Avec la radio, devenue transistor, la télévision crée un deuxième cercle autour de chacun. Le premier reste celui de la vie réelle, de ses petits malheurs, de ses drames, de ses bonheurs aussi.
Le deuxième cercle ? Le cercle qui nous ouvre au monde. Dans les années 60-70, on rêvait d’une planète de l’information globale ; elle était surtout celle de la technologie globale. Ce même mouvement qui, en quatre ans de guerre, a donné des avions à réaction, des fusées, des bombes atomiques aussi, et qui donnera des Bœing 707, des hommes sur la Lune… et des centrales nucléaires aussi.
La presse ne pouvait qu’être emportée dans ce maelström. Une nouvelle technique d’impression, l’offset, renvoyait le caractère d’imprimerie aux souvenirs du passé. Elle offrait aussi la possibilité d’imprimer des photos en couleurs. La couleur ! Allait-elle répondre au simple fait que le spectacle de l’information était passé ailleurs et que Cinq colonnes à la une était une émission de télévision ?
« La presse tombant du piédestal d’argile de son indépendance est morte une seconde fois après une cure de rajeunissement entamée en 1970, au moment où elle croyait naître à la couleur. En fait, elle dut alors s’industrialiser, appeler des équipements de plus en plus coûteux, s’endetter, se soumettre à des groupes financiers, chercher les regroupements, préférer le monopole. L’esprit de compétition a désormais partie liée à la productivité. Les morts et naissances de la presse sont des sujets dont on ne parle guère. Les acteurs et témoins des événements de 1944 sont partis. Quand ils se trouvaient encore là, ils n’aimaient déjà pas beaucoup évoquer cette période trouble. Les archives des entreprises s’entrouvrent à peine et les Français ont eu bien d’autres soucis … De renaissance en renaissance, la presse maintient, encore sincère et unanime : son destin ne sera pas celui d’une marchandise comme les autres. La cause est bonne !
L’évolution des générations successives n’a toutefois pas secoué l’indifférence des lecteurs. Sait-on seulement à quel point la façon de travailler des journalistes a changé ? Du stylo à plume du milieu du siècle, ils se convertissent au crayon à bille, à la machine à écrire, puis à l’ordinateur. Sur le terrain, la PQR, presse quotidienne régionale, possède un réseau dense de correspondants. Elle compte, dans les années 90,80 000 correspondants locaux (les trois quarts demeurent partisans du stylo-bille) qui produisent deux tiers, parfois davantage, de la copie rédactionnelle.
Les correspondants sont rarement salariés, parfois nullement rémunérés. Le désintéressement est également le propre de quelques centaines de milliers de collaborateurs réguliers, présidents, secrétaires d’associations ou élus qui, le matin, prennent leur quotidien en espérant y lire le texte du communiqué transmis la veille. Ou l’avant-veille, ou la semaine passée … Mais le communiqué a peut-être disparu sans donner de nouvelles. Tout se perd. C’est comme la morale, bonnes gens !
Cela provoque, à l’heure du petit-déjeuner, des accès d’humeur, des colères ou, au contraire, des plaisirs, quelques sourires complices. Cela crée des liens qui, une fois noués, sans qu’on y prenne garde, peuvent durer toute une vie. »
1998, la fin du préambule écrit à l’époque pour ce livre, peut-être avant, sûrement pas après. C’est drôle cette histoire de stylos, on a oublié, mais un jour, il est devenu impossible de faire saisir son texte par des secrétaires qui n’existaient plus ou par des ouvriers du livre dont ce n’était plus le boulot. Il restait le clavier avec un doigt, deux doigts, dix doigts…
2010, le monde tout numérique hésite entre réel et virtuel. Que sont nos lecteurs devenus ? Ils sont 18 millions à lire la presse quotidienne régionale pour 24,2 millions de lecteurs de quotidiens en général. Le socle est solide en province, il se maintient d’une année sur l’autre. Mais les affaires ne sont pas brillantes, La presse est une industrie coûteuse et il ne suffit pas de regarder la nationale s’enfoncer, perdre des lecteurs. Les quotidiens gratuits dits urbains sont une réponse ; avec 4,5 millions de lecteurs et une croissance de 2,6 %, ils vont bien ! Ils allaient bien. Ils prouvent en tout cas que l’écrit n’est pas mort.
A l’érosion des ventes, à celui du lectorat, il manquait la cerise sur le gâteau, celle que nous ont servie les banques en 2008-2009, la crise financière qui a tari le marché de la publicité… En 2008 déjà, alors que la crise n’en était qu’à ses débuts, une étude estimait que la presse écrite payante française devrait globalement passer dans le rouge dès 2010-2011 et pourrait accuser une perte de 700 à 800 millions d’euros à l’horizon 2015. Peu importe le nom du cabinet, l’étude est déjà dépassée, la réalité sera sans doute pire. La récolte 2009 fut catastrophique au plus mauvais moment. On estime la chute du chiffre d’affaires publicitaire à 1,5 milliard d’euros, -14,5 % en 2009. La pub s’est effondrée, elle reviendra mais sous quelle forme ?
En 2008, le cheminement de la publicité vers le Net avait déjà commencé. Avant-crise, on pariait sur une migration de la pub de l’ordre de 20 % à 25 % d’ici à 2015.
Rien ne dit que les choses ne s’accélèrent pas. Il ne reste plus à la presse qu’à lui courir après. Pour la nationale qui va de nouvelle formule en nouvelle formule, internet est le grand nulle part. Les sites existent, mais l’information se mélange. Quant au journal du futur, le pendant de l’e-book, avec une maquette qui prend le lecteur par la main, le dirige, c’est un quitte ou double qu’il faut jouer et donc inventer. Un seul titre en France, L’Agefi, s’est lancé dans l’aventure. Un quotidien économique et financier, petit tirage mais dont le schéma de fabrication était identique à celui des autres quotidiens. En 2006, il a fait le grand saut, un vrai quotidien reçu par e-mail, imprimable, mais peu de lecteurs le font, un journal qui s’ouvre à tout un réseau de liens. Une autre expérience aussi, mais créée ex nihilo, celle de Mediapart.
Paradoxalement, la question même du papier pourrait précipiter les choses. Les chiffres sont là… C’est un rapport du Sénat qui les donne. Sur toute l’année 2007, toutes presses d’information générale confondues, 7,11 milliards d’exemplaires ont été distribués pour 8,30 milliards d’imprimés ! Un bouillon, comme on dit dans le métier, gigantesque. Plus d’un milliard d’imprimés directement à la poubelle ! Il y a vingt ans, tout le monde se moquait des forêts, de l’eau, de l’encre, la somme de tout ce qui fait des journaux à la fois coûteux et fort peu socialement responsables. Aujourd’hui, un rien, une rumeur, pourrait, de lobbies en directives sur l’environnement, obliger la presse à ne plus, ou à moins, s’imprimer.
Déjà une autre réalité s’impose. Outre-Atlantique, le livre électronique tend à s’imposer, Apple ou Sony sortent de nouveaux formats de portables. Le propos sur le clavier, plus haut, n’était pas anodin, Un jour très proche, on s’apercevra que les lecteurs sont devenus des « liseurs », c’est le nom de l’e-book d’Amazon. com. Entre le crépuscule du papier et l’aube du tout numérique, la nuit s’annonce courte. Et le monde des « journaleux », ceux qui écrivent, ceux qui vendent, n’aiment pas les petits matins qui chantent différemment de ce qu’ils connaissent. Mais dans la foulée d’un premier succès public, les idées nouvelles se feront évidences.
Une autre histoire..

La nôtre, celle de ce livre commence en 1944.

Bruno Sillard
Du jour au lendemain
« Dès Alger, le gouvernement avait par avance réglé la situation de la presse lors de la Libération. L’ordonnance du 6 mai 1944 prescrivait que les journaux publiés dans l’une et l’autre zone quand l’ennemi y faisait la loi ne pourraient plus reparaître. Leurs biens seraient placés sous séquestre et les organes de la clandestinité recevraient la faculté de louer leurs installations. Comme il n’était pas question de créer un monopole, d’autres journaux, nouveaux ou anciens, pourraient voir ou revoir le jour. D’autre part, l’ordonnance visait à sauvegarder l’indépendance de la presse par rapport aux groupes financiers. Aussi les sociétés de presse et la publicité étaient-elles réglementées. Il était en outre prévu que les prix de vente des publications devraient être assez élevés pour les faire vivre et que les comptes et bilans seraient obligatoirement publiés. »
« C’est sur ces bases que la presse française avait réapparu du jour au lendemain. Non point, on le pense bien, sans bouillonnements et bousculades. A Paris et aux chefs-lieux des départements, un personnel généralement nouveau et inexpérimenté installait des feuilles péremptoires dans des immeubles où, autrefois, s’élaboraient des organes connus. Pourtant, si grande était la satisfaction des Français de retrouver en liberté les idées et les informations que les journaux et les revues se vendaient en abondance. On assistait à une floraison de publications. »

Charles de Gaulle

Mémoires de guerre (Le Salut, 1944-1946)
Cherbourg porte de France
Le numéro un du premier quotidien de la première parcelle de France libérée, La Presse cherbourgeoise , porte la date du lundi 3 juillet 1944.
Une semaine auparavant, l’arsenal de Cherbourg s’était rendu. Le général commandant la garnison venait d’exhorter ses soldats à lutter jusqu’à la mort. Lui se laissa prendre vivant. Dès lors, à l’appel d’un haut-parleur, les Allemands n’hésitèrent plus longtemps à sortir, mains en l’air, des blockhaus et des abris. Le 27 juin, à 10h37, le drapeau français flottait sur l’arsenal.
Mais la bataille continuait, aux portes de la ville. Saint-Lô, le chef-lieu de la Manche, ne tombera aux mains des alliés que le 18 juillet. Le nouveau journal de Cherbourg, privé d’informations précises sur les combats difficiles livrés par les Américains à quelques kilomètres de là, titre avec optimisme sur « Le Cotentin libéré » et évoque le grand affrontement attendu au nord de Caen.
La Presse cherbourgeoise du 3 juillet publie un éditorial de Daniel Yon. Construit comme l’allocution d’un maire qui va remettre les prix du comice, ce texte historique comprend, pour l’essentiel, un merci « à ceux qui, depuis quatre années, poursuivent l’inlassable effort de la libération du territoire ».
Sans citer quelqu’un en particulier. Suivent les vœux de bienvenue, dans la forteresse cherbourgeoise ressuscitée, aux soldats d’Amérique, d’Angleterre et de France. Daniel Yon lance ensuite un appel à la réconciliation nationale. Enfin, une conclusion inspirée le dégage d’un environnement si pesant :
« A l’heure où, sur tous les points du globe, se fait un carnage d’hommes, où le patrimoine de beauté de tous les peuples tombe en ruines, où la civilisation recule jusqu’aux confins de la genèse planétaire, c’est l’humanité entière qui crie sa souffrance … »
Le mardi 4 juillet, La Presse cherbourgeoise se vend toujours 1 franc et toujours sous le format minimal que la pénurie de papier imposera longtemps. La une indique que la bataille de Normandie « se poursuit de façon satisfaisante » bien que Rommel dispose
maintenant de onze divisions, dont sept blindées, grâce aux renforts venus de Russie.
Cette fois, nous apprenons l’évolution heureuse du front cherbourgeois. Les Américains attaquent « dans une mer de boue » sous les nuages bas, sur les marais du Cotentin et du Bessin, entre Carentan et la Haye-du-Puits. Dans ce secteur, près d’un mois après le déparquement d’Utah Beach et le saut des parachutistes autour du clocher de Sainte-Mère-Eglise, la tête de pont reste étroite. La ligne de défense ennemie ne va pourtant pas tarder à craquer.
La seconde page est totalement consacrée à la vie locale. Une vie convalescente. C’est l’Independance Day et ce soir, en l’honneur des Américains, l’Union lyrique municipale donnera un concert, au kiosque de la place de la République. Le directeur de l’école municipale, Lucien Kemblinsky, exécutera pour la circonstance Cherbourg porte de France , œuvre de sa composition.
Le titre le plus large (trois colonnes) se rapporte au sujet qui, à lui seul, justifierait en ces jours cruels l’existence de la presse : le taux des rations alimentaires.
Le sous-préfet décide, pour la partie libérée du département. Les J (jeunes) auront droit à 200 grammes de pain par jour et à 210 grammes de viande par semaine. Seuls les E1 et E2 (enfants) bénéficieront de rations mensuelles de riz, sucre et chocolat.
Mais les boutiques ne sont-elles pas vides, ou détruites ? « Les détaillants seront réapprovisionnés dans trois ou quatre jours. » Ainsi en a arrêté le sous-préfet. Déjà, à une place bien modeste, apparaissent les petites annonces : deux offres d’emploi…
Dès son numéro deux, le journal de Cherbourg s’offre le luxe d’un reportage sur la prise de la ville. Une signature : lieutenant Schumann. Récit terrifiant de la chute de l’arsenal. Derrière des portes qui s’effondrent soudain, un spectacle atroce : « Des femmes en haillons, dont certaines paraissaient septuagénaires, des hommes déguenillés, sordides et parfois infirmes, des garçons de tous âges au visage toujours rugueux et souvent tuméfié, se ruaient sur nous, les mains tendues et crispées, l’œil vitreux et furieux à la fois. Je n’entendais rien qu’un chaos de sons inarticulés, car ils parlaient ou plutôt hurlaient dans toutes les langues. Je ne voyais rien que le choc hallucinant de ces béquilles mobiles et de ces hardes vivantes … »
Ainsi les libérateurs découvrirent-ils un bagne européen. D’où venaient ces blessés, ces affamés, ces femmes usées ? Travailleurs forcés condamnés sans jugement, ils avaient été raflés en Russie et dans divers pays écrasés par Hitler, au nom de l’Ordre nouveau.
L’article décrit la reddition du général allemand von Schlieben. Crépuscule d’un Siegfried qui a déjà enterré trois de ses drapeaux : successivement ceux de Guillaume II, de Weimar, de Hitler. « Et voici qu’aujourd’hui, dans Cherbourg, demain dans toute la France, l’Allemagne hisse son dernier drapeau : un lambeau de chiffon blanc ! »
Siegfried et le suaire des étendards déçus gisent sur une colonne, en pied de page, entre deux avis importants. L’un recommande de prendre soin des chevaux abandonnés par l’armée allemande : cette mesure est nécessaire pour sauvegarder notre cheptel chevalin, si cruellement atteint par les événements. L’autre rappelle que, depuis un mois, les circonstances ont empêché le ramassage des ordures mais que bientôt, le service de nettoiement reprendra son activité, le plus urgent étant d’éliminer les éclats de vitres qui encombrent les chaussées.
Savez-vous que les voleurs ne désarment pas ? L’unique fait divers de la feuille relate l’arrestation de deux « individus » (des noms français) et de trois « pillards » (noms étrangers) et ce n’est qu’un début…
Le lendemain, La Presse cherbourgeoise redécouvre la chronique de l’état-civil et les avis d’obsèques.
Grâce à elle, le public va comprendre à quel point demain dépend d’hier.
La victoire qui se dessine est aussi celle de l’organisation civile, donc de l’administration. Les commissariats régionaux de la République, institués à la fin de 1943, sont installés sans tarder. Il convient de restaurer la sécurité, dans la légalité, tout en essayant de répondre aux besoins de la population. Dans la Manche, encore occupée aux deux tiers, un Comité départemental de Libération est créé, conformément à l’ordonnance du 4 avril. Il est prévu qu’il réunira des résistants, des représentants de syndicats et de partis politiques affiliés au Comité national de la Résistance.
Le 6 juillet, juste un mois après le débarquement, les Américains rendent le cinéma Omnia aux Cherbourgeois. La salle avait été réquisitionnée par les occupants en juillet 1940. C’est le
signal du retour de la publicité. Un encadré du cinéma Omnia fait savoir que, tous les soirs, seront projetés un documentaire et un film : La victoire du désert ou l’épopée de la 8 e Armée britannique. En une semaine, nous le saurons un peu plus tard, l’Omnia et « La victoire du désert » auront accueilli 6 000 spectateurs.
Le quotidien renouvelle chaque nuit l’exploit de tirer ses deux pages, et chaque matin, celui de les distribuer. La copie est maigre mais l’écriture claire, la composition correcte. Au cinquième jour reviennent les nouvelles de petites communes voisines. Les correspondants ruraux vont se mettre au travail. Les cours du marché ont droit de cité. D’ailleurs, l’agriculture normande, aux pires heures, n’a jamais baissé les bras… A Saint-Pierre-Eglise, les carottes nouvelles se vendent de 5 à 7 francs.
La Presse du 10 juillet triomphe, avec la chute de Caen devant les Anglais et les Canadiens. Samedi, 500 bombardiers de la RAF avaient déversé plus de 2 000 tonnes de bombes sur la ville. Dimanche, la 2 e Armée britannique lance l’ultime assaut. Au même moment, dans le Cotentin, les Américains viennent à bout de la résistance allemande à la Haye-du-Puits.
La capitulation de Cherbourg, deux semaines plus tôt, avait marqué une étape décisive dans le déroulement des opérations. La maîtrise de ce port permettait l’acheminement plus régulier de matériel, sans trop craindre le mauvais temps. Du matériel ferroviaire, notamment, peut être désormais débarqué. Les autres journaux, dans le reste de la France, doivent se contenter du bilan nazi, selon lequel les Alliés agonisent : ils auraient perdu 2 000 avions et autant de chars, pour la moitié coulés avec les bateaux qui tentaient de toucher la côte normande…
Il faut bien reconnaître que La Presse cherbourgeoise, sur son cap avancé, ne profite pas non plus de toutes les informations souhaitées concernant la guerre. Elle ne dispose évidemment pas d’envoyés spéciaux, n’a pas d’équipe rédactionnelle (un homme suffit pour les nouvelles locales) et se satisfait de quelques dépêches officielles. Elle n’est pas au courant du limogeage provisoire du maréchal von Rundstedt, elle ignorera l’accident de Rommel.
Le quotidien de Daniel Yon trouve cependant de plus en plus de matière à traiter dans le champ de l’immédiate proximité. Presque aussi vite que le pouvoir administratif, celui des tribunaux rentre dans ses meubles. On voit même siéger, pour une période heureusement grève, la cour martiale.
Deux jeunes gens, des « traîtres », comparaissent pour intelligence avec l’ennemi. Le compte-rendu d’audience du 10 juillet ne livre pas les noms. Du reste, la cour martiale leur accorde les circonstances atténuantes. Qu’en adviendrait-il autrement ? Ils ont la vie sauve et ne sont condamnés qu’aux travaux forcés à perpétuité.
Le même jour, la justice militaire appelle un « pillard », un notable, riche propriétaire, maire de sa commune. Cet homme a été surpris, fin juin, au moment où il fouillait un stock, non loin d’un campement de l’armée US. Circonstances atténuantes. Dix ans de travaux forcés !
La cour, décidément, se laisse prendre à une indulgence sans borne. Une femme, une couturière, a été vue dans une maison abandonnée. Citons l’article : « Elle aurait dérobé du linge, de la vaisselle, etc. Mais elle nie … » Dix ans de travaux forcés, elle aussi.
L’époque n’incite pas au pardon. Ailleurs en France comme en Belgique, signale le journal, « des collaborateurs ont été mis à mort par des patriotes ».
Néanmoins, le journaliste voudrait tempérer le climat vindicatif. « Des gens ont attaqué deux jeunes filles et se sont livrés sur elles à des sévices. Il faut que de telles pratiques cessent. Pas de répression à la légère. »
L’esprit civique et, plus simplement, la gratitude aboutissent à l’inévitable : quelqu’un suggère de donner le nom du chef du gouvernement provisoire à une place. L’enthousiasme est impatient. Le 14 juillet sera inaugurée la place de Gaulle. Et effacée la plaque de la place Pétain…
Le pain manque. Le peuple vit d’espoir. Les Américains piétinent devant Saint-Lô.
Depuis le matin du 6 juin, depuis quarante jours, sans répit, ils ont conquis un mètre après l’autre, une haie après l’autre. On estime que 7 000 hommes de la division sont tombés. A la tête de son bataillon, le major Tom Howie reçoit l’ordre de foncer. Il vient d’exposer à ses officiers le plan d’attaque lorsqu’il est fauché par un obus.
« Il n’a pu finir sa mission vivant, il l’accomplira mort ! », jurent ses lieutenants.
Au milieu des chars qui pénètrent dans la ville se trouve une ambulance. Les soldats en sortent un brancard qu’ils vont hisser, devant les ruines de la cathédrale, sur un tas de pierres de l’abside écroulée. Le corps est enroulé dans un drapeau étoilé.
Près du pont sur la Vire, un socle porte aujourd’hui le buste en bronze du major Thomas D. Howie, le mort qui libéra Saint-Lô.
Un correspondant de guerre, André Rabache, ancien de la BBC , livra ses impressions à La Presse cherbourgeoise trois jours après la débâcle des occupants. Il ne connaissait pas le nom du « major de Saint-Lô » mais il a vu les hommes jeter sur l’émouvant catafalque des fleurs blanches et rouges cueillies dans les jardins abandonnés.
Le journaliste a voulu interviewer des survivants. Le chef-lieu de la Manche avait alors environ 10 000 habitants. Tous dispersés par les Allemands.
« J’ai vu, écrit André Rabache, très exactement dix personnes : une vieille femme, un garçonnet de douze ans et huit autres malheureux qui s’étaient réfugiés depuis six jours dans un égout... Pendant six jours et six nuits, ils avaient entendu, au-dessus d’eux, le bruit infernal de la bataille … Six jours et six nuits, incapables de se tenir ni debout ni assis, accroupis, dans une atmosphère empoisonnée. »
L’un de ces rescapés, un ouvrier en salopette bleue rapiécée, expliqua que sa maison avait brûlé, qu’il avait perdu sa femme et sa fille. Sans attendre les officiers qui allaient lui proposer un refuge, il partit à pied, sans se retourner, vers Cherbourg, où il se disait sûr de trouver du travail.
Le 18, le jour de la prise de Saint-Lô, les petites annonces couvrent deux pleines colonnes. A de rares exceptions près, ce sont des offres d’emploi, car les tâches sont infinies et la France manque de bras.
Un été dans la Manche
La pénurie de papier étranglera, durant des mois, l’aventureuse presse de la renaissance. Jusqu’à la fin de la guerre, l’industrie nationale demeurera hors d’état de répondre à toutes les demandes et la faiblesse de nos devises nous interdira de passer à l’étranger assez de commandes. En outre, plus que jamais dans l’été 44, les routes et les moyens de transport sont voués à des priorités militaires.
La Presse cherbourgeoise se contente donc d’une feuille simple de format réduit mais qu’importe : l’Histoire, si grande soit-elle, ne devient exigeante qu’après avoir traversé l’actualité.
Le lendemain du 14 juillet, Daniel Yon s’offre le luxe de quatre pages. C’est samedi. Les nouvelles du front tiennent une place aussi modeste que d’habitude. La fête nationale, l’hommage à de Gaulle, les discours, laissent croire à un retour à la normale, par conséquent aux rites.
Etonnant : un gros papier sur deux colonnes raconte le sacre de Charlemagne ! Les historiens et leurs lecteurs vivent, décidément, dans un espace parallèle à la réalité quotidienne.
Oui mais, un matin de la semaine suivante, le stock de papier épuisé, le journal n’est pas livré aux lecteurs.
Ce jour-là, précisément, à quelques kilomètres, derrière les lignes allemandes, La Dépêche de Normandie , elle toujours sous contrôle, clame que l’infortunée défense anglaise « demeure impuissante contre les V1, dont le rythme s’accentue ». Les armes secrètes, selon Hitler, vont bientôt renverser la situation. Un titre voisin affirme que les soldats allemands ont sauvé la cathédrale de Rouen...
De part et d’autre de la ligne de feu, la vérité change de visage.
Franchissons quelques mois. Les canons sont maintenant loin de la Normandie. En novembre, les Occidentaux déclenchent une attaque générale qu’ils veulent décisive. La 1 ère Armée française se prépare à forcer la trouée de Belfort. Le 22 novembre, elle s’empare de Mulhouse où, le 24, paraît le numéro un de L’Alsace, dont le prix est fixé à 2 francs.
Jusqu’au début de novembre, La Presse cherbourgeoise coûte 1 franc.
Le 2 novembre, Daniel Yon annonce que les récentes réunions présidées par Pierre-Henri Teitgen, ministre de l’Information, modifient le régime de la presse. Le prix du journal est porté à 1 franc 50 et il passera à 2 francs dès que l’approvisionnement en papier permettra de retrouver un format normal. Conformément à l’esprit des ordonnances de 1944, les publications vivront de leur vente, condition de leur indépendance par rapport aux groupes financiers.
Alors, la publicité n’est pas interdite, mais strictement réglementée. La Presse cherbourgeoise l’indique avec fermeté : « Par décision ministérielle, l’emplacement réservé à la publicité est réduit au douzième de la superficie du journal. En conséquence et pour donner satisfaction à tous, nous demandons à MM. les Officiers ministériels de ne pas dépasser cinq lignes pour tous leurs textes. »
D’autres mesures touchent les avis mortuaires, les petites annonces et la (fort rare) publicité commerciale, qui doivent s’attendre « à des amputations ».
Depuis juillet, les informations locales se multiplient. Les correspondants, ainsi que les syndicats et les sociétés, sont invités à donner à leurs communications toute la concision possible. Les activités sociales ne tiennent cependant qu’une place réduite dans les préoccupations. « Les bals publics sont et demeurent interdits de la façon la plus rigoureuse ! » Il n’y a qu’une exception, admise par le Commissariat régional de la République : une soirée dansante par semaine, à l’invitation exclusive des autorités alliées, dans les locaux occupés par leurs troupes, dans les villes où stationnent Américains ou Anglais. C’est bon pour le moral. Et pour les surplus de fraternité occidentale. ..
La Toussaint vient de ranimer le souvenir de chers disparus. La rédaction cherbourgeoise dénonce alors un scandale. Le prix des fleurs grimpe à l’excès. Le jour même où le journal passe de 1 franc à 1 franc 50, le pot contenant une fleur ou un bouton se vend 85 francs, et 280 francs s’il contient six pieds de chrysanthèmes. Commentaire du journaliste, indigné :
« Il est vrai que, faute de fleurs, il reste aux pauvres gens leurs yeux pour pleurer. Triste époque que celle où les sentiments les plus sacrés n’échappent pas à la spéculation. »
Triste époque, en effet, où la liberté de s’exprimer est elle-même limitée par une pagination de famine. Notez bien ce qu’en dit la direction de La Presse cherbourgeoise : « Nous souhaitons que ce journal puisse à nouveau accorder une plus large hospitalité à ses correspondants. »
A nouveau ? De sa création, sous le feu, à la publication de ces mots, quatre mois après, le premier quotidien de la presse nouvelle n’a pas vu ses conditions de fabrication s’améliorer. Il avoue donc, en quelque sorte, une continuité avec le produit sorti, sous l’Occupation, des mêmes ateliers.
Cela fait bien longtemps que personne ne s’en choque. Mais à Cherbourg, on sait ce que continuité veut dire.
La Presse cherbourgeoise, à l’extraordinaire destinée, vaut que l’on s’attarde. Elle succédait à Cherbourg-Eclair, né en 1905. En fait, l’histoire de la presse à Cherbourg est indissociable de celle d’une famille. Une histoire qui remonte à 1889 et qui mérite d’échapper à l’oubli.
L’année de l’inauguration de la tour Eiffel, Jean-Baptiste Biard fonde Le Réveil , un bihebdo à un sou qui devient quotidien. En 1905, le titre Cherbourg-Eclair s’impose. Jean-Baptiste Biard et son fils André le conduisent au succès, modernisant sans cesse l’équipement. Avant le début du siècle, Jean-Baptiste Biard avait eu pour proche collaborateur Charles Le Crest, dont le fils, Jean, entrera au journal en 1927, à peu près en même temps que Maurice Hamel, beau-frère d’André Biard.
Une page spéciale du centenaire de La Presse de la Manche , titre actuel du quotidien de Cherbourg, résume en ces termes la suite de l’histoire : « Maurice Hamel va, durant la période trouble de l’Occupation, secondé par Jean Le Crest, endosser la fonction de directeur technique et administratif, tâche qu’il poursuivra jusqu’en 1967, année de son départ en retraite. »
En 1947 est arrivé un nouveau patron, Marc Giustiniani, gendre d’André Biard. Ce chef d’entreprise qui sut communiquer sa passion de l’information et sa volonté de progrès à son entourage ne pouvait être suspect de collaboration, ayant vécu cinq ans de captivité, de 1940 à 1945.
En 1947, Marc Giustiniani donna à La Presse cherbourgeoise un horizon élargi : le titre devint La Presse de la Manche. L’ère Giustiniani (Mme Jeanne Giustiniani, petite-fille du fondateur, succéda à son mari en 1985) correspond à une modernisation complète, pour passer du plomb à l’offset, à la photocomposition et à l’informatisation. Citée en exemple en raison de la progression régulière de sa diffusion, La Presse de la Manche l’est également pour ses effets de scoop, la pertinence de ses enquêtes, la fidélité de ses correspondants et l’autorité de ses éditoriaux. Remarquable quand la vente, de moins de 30 000 exemplaires par jour, se limite surtout au nord d’une presqu’île battue par les vents de crise.
Ni la Seconde guerre mondiale, ni les coups terrifiants portés lors de l’assaut des côtes normandes, pas davantage que la loi imposant à la presse une révolution, n’avaient réussi à ébranler l’édifice des Biard.
Les jeunes journalistes du Cotentin ont entendu parler de l’intermède de La Presse cherbourgeoise. Ils ont oublié le nom de Daniel Yon, qui n’est pas même classé aux archives du journal.
Jean Le Crest, qualifié de « mémoire » d’une rédaction où il a passé quarante-huit ans, en commençant à Cherbourg-Eclair, affirme au contraire ne pas se fier à sa mémoire à ce sujet. Il témoigne : « Je n’ai pas vécu les événements de la Libération, étant éloigné de Cherbourg. Daniel Yon était un ancien journaliste, non professionnel. Il avait collaboré à de petits hebdos tout en ayant une autre activité. A ma connaissance, il n’était pas issu de la Résistance, mais a dû se trouver poussé à prendre le poste car les candidats ne se bousculaient pas. Les Allemands n’étaient pas encore très loin …
« Daniel Yon a donc pris la gérance de La Presse cherbourgeoise , secondé matériellement par un directeur technique et administratif, Maurice Hamel, le beau-frère du propriétaire de Cherbourg-Eclair . Un conseil d’administration avait été mis en place, composé de résistants authentiques, d’hommes dont l’attitude, sous l’Occupation, avait été irréprochable, et d’un représentant de l’administration, puisque les biens étaient sous séquestre. »
La clientèle de ce département à l’économie rurale dominante est aujourd’hui partagée entre La Presse de la Manche et Ouest-France.
Le 4 novembre 1989, La Presse de la Manche fêtait son siècle d’indépendance dans la main d’une seule famille. Le 5 février 1990, le personnel et les lecteurs apprenaient que La Presse de la Manche était vendue à son concurrent. Un mois plus tard était nommé un nouveau directeur : Emmanuel Hutin, frère du président du groupe Ouest-France.
La tombe de nos déshonneurs
Cherbourg n’est pas toute la Normandie, la Normandie n’est pas toute la France. Mais ce qui s’est produit à Cherbourg n’était pas improvisé et se reproduira un mois ou deux plus tard, dans les villes de l’Ouest, puis du Val de Loire, puis de la Méditerranée, puis partout.
Le gouvernement d’Alger avait refusé de livrer au hasard le destin de la presse, attentif à son influence. Les titres publiés dans une zone ou l’autre, sous le contrôle de l’ennemi, seraient interdits au premier jour de la Libération, ville après ville, et leurs biens mis sous séquestre. Ainsi parlait la première Ordonnance, à laquelle le général attribua une majuscule permanente.
Il faut une vraie révolution, pour imposer dans l’instant d’aussi brutales mesures.
« C’est la première fois, dans l’histoire de la presse mondiale, non seulement qu’une telle entreprise ait été réussie, mais même qu’elle ait été tentée. » Ce propos de l’éditeur démocrate-chrétien Francisque Gay qualifiait empiriquement de réussite la suppression de toute la presse d’un pays et la création d’une presse entièrement nouvelle. Francisque Gay n’allait guère tarder à déchanter : son journal, L’Aube , disparaîtra en six ans, faute de lecteurs.
Mais revenons en arrière, vers les bonnes intentions originelles. Plusieurs mouvements de la Résistance avaient lancé en plein combat des quotidiens ou des périodiques aventureux, au péril de la vie des hommes et des femmes qui les rédigeaient et les diffusaient dans l’ombre. Naturellement, de Gaulle le dit dans ses Mémoires de guerre , les organes de la clandestinité « recevraient la faculté de louer les installation s » des journaux empêchés de reparaître.
Le général ne se faisait pas d’illusions au moment où il écrivait qu’une grande presse « avait été le rêve » des clandestins.
« Ils la voulaient honnête et sincère, affranchie des puissances d’argent, d’autant plus que l’indignation provoquée par les feuilles de l’Occupation était venue s’ajouter au mauvais souvenir laissé
par les journaux d’avant-guerre quant à l’indépendance et à la véracité … »
Commentant, en septembre 1944, une autre ordonnance, définitive, Pierre-Henri Teitgen, ministre de l’Information, qui avait préparé, depuis 1943, les textes législatifs sur la presse, proclama : « Les titres pollués seront enfouis dans la tombe de nos déshonneurs nationaux ! »
Il est apparu bien vite que les communistes, les socialistes et, à un degré moindre, selon les départements, les chrétiens sociaux du MRP, profitaient des dispositions arrêtées pour conforter, reconstituer ou asseoir leurs partis.
Cela concernait surtout les publications de Paris. Divers régionaux, en tout cas les premiers à surgir, pouvaient surtout se prévaloir d’une origine purement résistante. Plus tard, au printemps 46, Gaston Defferre, patron du Provençal (les FFI lui avaient livré Le Petit Provençal en août 44) présentait un bilan devant l’Assemblée.
« En province, le Parti communiste et les apparentés disposent de cinquante-deux quotidiens, le Parti socialiste et les groupes apparentés de trente-quatre, le MRP de vingt-sept . »
Il reste alors, en province, une quinzaine de quotidiens modérés inclassables. Il y eut d’ailleurs, dès le début, des journaux dont les responsables ne se hâtèrent pas d’afficher leur nom. Et ceux qui se contentèrent de changer leur titre et l’ordre des pièces maîtresses. Et ceux qui n’écoutèrent que l’ambition pour tenter leur chance sur le nouveau damier du pouvoir.
De Gaulle n’en fut pas fâché. ..
« Dans la carrière où s’élançaient les feuilles naguère clandestines, d’autres organes tâchaient d’accéder. Il leur fallait l’autorisation. J’intervenais pour qu’elle leur soit donnée, chaque fois qu’il s’agissait d’une entreprise ayant assez de moyens pour pouvoir courir sa chance. »
Assez de moyens ? Le terme vague n’allait pas effrayer si tôt les lecteurs (et même les journalistes) croyant pieusement à une presse affranchie des puissances de l’ancien régime, de l’argent et des corruptions.
Plusieurs éditoriaux, sans doute sincères, l’ont affirmé, au cours de l’été 1944. Pas de liberté sans une presse libre. Une presse libre ignore l’esprit de lucre et méprise les intérêts sordides.
Il est vrai qu’il lui suffisait alors de moyens relativement modestes. Toutes les imprimeries et tout le matériel saisis au départ de l’occupant furent d’abord gérés sous la surveillance d’un administrateur du séquestre. Ensuite, ces biens furent confiés à la SNEP (Société nationale des entreprises de presse) instituée par la loi du 11 mai 1946. La loi du 2 août 1954 permit enfin aux entreprises de presse d’acquérir les installations qu’elles utilisaient depuis dix ans. Mais le nombre des titres nés à la Libération avait déjà bien diminué. Par ailleurs, les journaux demeurèrent longtemps réduits à des formats minimes. La pagination ne justifiait nullement l’emploi d’équipes consistantes de rédacteurs. Une photo et encore, pas tous les jours ! Les journalistes des bureaux détachés attendirent même quelques années pour revendiquer le droit au congé hebdomadaire.
Alors que chacun éprouvait la difficulté de survivre, les entreprises de la presse patriote connurent dans le berceau une sorte de confort social.
Mais leurs acteurs les plus avisés devinèrent que la pratique rendrait bientôt évidente la nécessité de composer avec les puissances économiques, sinon de s’y soumettre. Les plus avides le souhaitèrent.
En revanche, il eut été de mauvais goût de discuter l’avis exprimé par de Gaulle, et partagé par tout ce qui émettait un avis, sur l’indignation provoquée par les feuilles de l’Occupation. Les événements de cette époque ne facilitaient guère l’objectivité ni seulement la réflexion là-dessus. Quatre ou cinq décennies plus tard, l’expression enfin libérée elle aussi, on vous dira qu’aborder un tel sujet, « ça craint ».
Voilà pourtant un tabou qui s’évanouit. Désormais, le débat sur l’état de l’information sous l’Occupation peut être ouvert à moindre risque. Il est moins passionnel, moins passionnant. Néanmoins, en 1992, des professeurs du collège de Damville, dans l’Eure, ont voulu faire découvrir à leurs élèves, à travers la lecture des publications locales, ce qu’avait été la vie, dans leur propre commune, entre 1940 et 1944. L’aboutissement de ce PAE (projet d’action éducative) a été l’édition, grâce au Centre départemental de documentation pédagogique, d’un ouvrage intitulé Un Journal dans la guerre. Une centaine de pages reproduisent une sélection d’articles de La Dépêche normande accompagnée de témoignages et de commentaires. La Dépêche normande était, avant la guerre, un bihebdomadaire. En 1898, en pleine affaire Dreyfus, le fondateur, Gustave Tual, fougueux républicain, jurait de défendre la patrie contre les idées mesquines, les utopies collectivistes, les iniquités « croissant comme les mauvaises herbes dans un champ de blé » et contre « les Juifs cosmopolites » et tous ceux qui traînent dans le ruisseau le drapeau de la nation !
N’importe quel journal, aux sources de la troisième République, était politique et se devait surtout d’avoir un adversaire politique. Républicain contre monarchiste, radical contre évêque, au temps où, notamment dans l’Ouest, les Dupanloup, Pie, Freppel, militaient sous la mitre.

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