La Société Collaborative

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Description

Les technologies digitales transforment le caractère réciproque de nos rapports sociaux. De réciprocitaires nos sociétés deviennent collaboratives. A la différence de la réciprocité, la collaborativité ne crée pas de dépendance entre nos divers rapports sociaux. En situation de réciprocité, les pratiques sociales se rencontrent, se confrontent, se concurrencent au prisme des différentes médiations de leurs échanges(l'argent, la machine, l'outil). Le régime collaboratif opère à l'inverse.

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Date de parution 01 juillet 2007
Nombre de visites sur la page 66
EAN13 9782296175341
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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LA SOCIETE COLLABORATIVE

Technologies digitales et lien social

© L'HARMATTA,2007
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-03487-7
EAN: 9782296034877

CHRISTIANPAPILLOUD

LASOCIETE COLLABORATIVE
Technologies digitales et lien social

L'Harmattan

LogiquesSociales
Collection dirigée par BrunoPéquignot

En réunissantdes chercheurs, des praticiens etdes essayistes, même si la
dominante resteuniversitaire, la collectionLogiquesSocialesentend favoriser les
liens entre la recherche non finalisée etl'action sociale.
En laissant toute libertéthéoriqueauxauteurs, ellecherche à promouvoir les
recherchesqui partentd'unterrain, d'une enquête oud'une expériencequi
augmententla connaissance empirique des phénomènessociauxouqui proposent
une innovation méthodologique ou théorique,voireune réévaluation de méthodes ou
de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

V.PERRET,O.GIRAUD,M.HELBING,M.BATTAGLINI,Lescantons
suisses faceauchômage.Fédéralisme et politiquesde l’emploi,2007.
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GéraldineBOUCHARD,Vivreaveclaprison,2007.
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France etauCanada depuis lesannées 1990,2007.
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2007.
EmmanuelPLOT,Quelle organisation pour lamaîtrisedes risques
industriels majeurs ?,2007.
PascalLARDELLIERet MichelMELOT(dir.),Demain,le livre,2007.
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Lihua ZHENG,XiaominYANG(textes réunis par),France-Chine–
Migrationsde pensées etde technologies,2006.
EmmanuelAMOUGOU,Les grands ensembles.Un patrimoine paradoxal,
2006.
GabrieleBUNZEL KHALIL,Identité enconflit et transaction,2006.
VirginieDIAZ PEDREGAL,Commerce équitable et organisationsde
producteurs,2006.
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Régulation sociale et genre,2006.
AngelE.CARRETERO PASÍN,Pouvoir et imaginaires sociaux,2006.
YANGXiaomin,Lafonction socialedes restaurants enChine,2006.
GérardDESHAYS,Un illettrisme républicain,2006.
AlainCHENEVEZ,De l’industrieàl’utopie:lasalined’Arc-et-Senans,
2006.
YolandeBENNAROSH,Recevoir leschômeursàl’APE,2006.
NicoleRAOULT,Changements et expériences,expériencedes
changements,2006.

Avant-propos

Introduction

Chapitre I.Permalien

ChapitreII.Durkheim-Test

ChapitreIII.L’univers médial

ChapitreIV.PeterPan

ChapitreV.Désirs de contrôle

ChapitreVI.Lacollaborativité

Conclusion

Bibliographie

SOMMAIRE

9

11

35

63

87

109

133

157

177

185

AVANT-PROPOS

Parler dulien socialaujourd’hui mène souvent à un constatde crise, oùl’on
faitle pointdes déchirures etdes fractures,vocabulaire métaphorique
suspendu àl’idée implicite que l’on peutouque l’on doiten réparer les
dysfonctionnements, en recoudre les fragments.Lasociété collaborative
repose sur l’exploitation radicale de cette idée.Issue des rencontres entre
lien social et technologies digitales, lasociété collaborative est un projet
mûri depuis longtemps, dontles signes que nous observonsaujourd’hui nous
interrogentd’autantplus qu’ils noustouchentdésormais individuellementet
quotidiennement.
Le discours sociologique sur lasociété collaborative que nous proposons
ne prétend pasà unethéorie sociale de la technique oudes médiassausens
convenude ces expressions (histoire, rôle etinfluence sociale des médiass),
même si nousypuiserons.Nous ne proposons pas non plusune sociologie
de lacommunication, même si là aussi, nous ne ferons pas économie des
travauxproduits dans ce domaine.Il s’agitnon pas d’amener lasociologie
vers lestechnologies digitales, mais de faire ladémarche inverse etde
conduire lestechnologies digitalesàlasociologie.Noustâchons d’observer
commentcestechnologies remettentnotre société contemporaine en
question dans ses fondations, commentil s’en dégageun mode d’organisation
sociale construitsurun principe de lien inédit.Notrethèse en découle :les
technologies digitales nous fontpasser d’un espace réciprocitaireà un espace
collaboratif des pratiques sociales, dontlacaractéristiquetypique estde ne
pas être relationnel.
Il ne fautpas mal comprendre l’usage de cet attributqui peutsonner
bizarrement.Nous n’entendons pas qu’il n’y aitpas de relationsausens
commun du terme, que lasociété collaborative seraitcelle de l’absence de
rapports entre les gens, durègne de l’anonymat, de l’indifférence, de la
coupureavec l’environnementdes hommes, des choses oudes machines.
Simplement,une fois mises en collaborativité, ces relations se détachentplus
oumoins des contextes de la vie pratique qui leur donnaient une identité
sociale.Lasociologie estpleine de ce relationnel ou, pour mieuxdire, de ce
relationnisme, de cette rationalisation de larelation oùle milieusocial influe
sur le parcours devieàlasatisfaction ou augrand dam desacteurs.
D’ailleurs, elle luiaura trouvé de nombreuxsynonymes, lasolidarité, la
réciprocité, lamutualité, le partage, le consensus, le collectif,
etc.Lacollaborativité n’en estpasunetraduction de plus, maisunautre principe
d’éco

9

nomie de l’énergie sociale,un schéma d’organisation de lavie pratique qui,
sans réclamerune interdépendance plus oumoins forte des déterminants
sociaux, composeavec euxetles mène devantles machines etleurs réseaux.
Lasociété collaborative ne confirme pas seulementle lieucommun de la
pluralité de lavie sociale, de larichesse de ses manifestations, de ses doubles
sens etde ses paradoxes.Elle en exprime surtout une pluralisation possible,
phénomène plus rare.Risquonsuneanalogie :si lacréationin vitro
prédisposeàune forme inédite de famille qui n’auraitpas existé sans la
biotechnologie, lacollaborativité jette les bases d’un principe inéditde
relation impossible sans lestechnologies digitales, dontnous mesurons
souventàtâtons l’impactsur nous-mêmes etnotre quotidien.

***

Nous remercions ceuxqui ontsoutenucetravail, en particulier les
collaborateurs du WP-11 duréseauChallengemis en place dans le cadre du
6èmePCRDde laCommunautéEuropéenne.Nous pensonsauxmembres de
l’InstitutdesSciencesÉconomiques etSocialesde l’Université deLüneburg,
en particulierGünterBurkartet Kornelia Hahn pour nos discussions sur la
technologisation de la vie quotidienne, l’hybridation etlacontrôlématique.
Merci également àDanielaCerqui (Reading/Lausanne),AlainKaufmann
(Lausanne),MichalisLianos (Portsmouth/Rouen),IngridOtt(Lüneburg),
CécileRol (Bielefeld) pour leur discussion etleurs critiques.Cetravaila
bénéficié d’un financementduFondsationalde la RechercheScientifique
suisse.

10

INTRODUCTION

Le déterminisme technologiquea un long passé.Les savantsaffiliés
envisageaientl’histoire destechnologies comme si elles évoluaientselon leurs
propres lois, ne répondantqu’àleurs propres buts.Les effets
destechnologies dépendaientexclusivementdes propriétéstechniques d’objets
potentiellementincontrôlables etdangereuxpour lasociété (Becker, 1992:26et
ssq.).Aucours desannées 1980, l’analyse sociologique des innovations
1
technologiques rompt avec ce cadre interprétatif .Dans le mêmetemps, elle
se distancie des discours sur laliberté etle bien-être supposés que la
technologie favoriserait(Fohler,2002: 18 etsq.).Cette double position
critique se litdans l’émergence d’une orientation historienne et analytique des
approches sociologiques de la technologie, parallèleauxrecherches
empiriques plustraditionnelles sur l’adaptation individuelleàla technologie etsur
sonacceptation publique.Lestechnologies digitales, en particulier les
technologies de communication favorisées par l’essor destechnologies de
l’information, occupent aujourd’hui l’avant-plan des débats.L’impression de
«toujours-nouveau» qu’elles dégagentmasque le projetsocial global plus
ancien dontelles émergentetdonthéritentles débats sur l’Internetetle
multimédia.Souventfragmentaires, parfoisanecdotiques, les discours de
spécialistes sur lestechnologies digitales n’ontpas faitl’objetde
reconstructions systématiques, ni n’ontdébouché surunevéritable
problématisation en sociologie.Etpour cause, si les différentsacteurs
contem2
porains etpassés dudéveloppementdestechnologies digitales sesont
parfois bien connus, ils n’ontpastoujours inscritleurstravauxlesuns dans

1Lacritique dudéterminismetechnologique, son contournementetfinalementsonabandon
aurontlargementété commentés.On pourranotammentse reporterauxouvrages
classiques deRammert, (Rammert, 1981),Lutz(Lutz, 1987),Bull (Bull,2001 :179-197) et
Ratanen (Ratanen,2001 : 85-105) pour detrès bonnes synthèses critiques relativesàcette
approche de la technologie.
2 Lorsque nous disons «technologies digitales de communication », nous ne limitons pas le
champàl’objet« ordinateur ».Toutefois, nous n’oublions pas que cestechnologies
digitales fonctionnent toutes sur le principe ducalcul (l’algorithme) etducode (ledigit
binaire), base sur laquelle le projetde l’ordinateur moderne estné.Technologies digitales
etordinateur partagent un « principe »,un mode d’échange que l’on retrouveaujourd’hui
sous des formestrèsvariées (la téléphonie, laradiodiffusion, la télédiffusion, les objets
ménagers, etc.).Nous recouronsàce champ destechnologies digitales et àson histoire
ancrée dans l’émergence des ordinateurs modernes pour mieuxcerner le mode d’échange
spécifique qu’ils supposentetqui caractérise de manièretypique le projetde société
collaborative.

11

le prolongement des autres. Ils ontsouventagi en parallèle sans forcémentse
livrer à de grandes discussionstantleurtâche a pupasser pour de
l’expérimentation de laboratoire.Pourtant, leurs intuitions gravitent autour d’une
idée dont tous sont apparemmentfamiliers : lasociété collaborative.
Qu’est-ceque lasociété collaborative ?L’expression de modifications
affectantnon seulementles manières de faire relation, mais encore le sens du
lien social, ces changements étant amenés par des machinesque l’homme
construit, éduque et utilise pour communiqueravec lui-même et avec ses
semblables.Dans son expression laplus discrète, lasociété collaborative
supposeun principe de relation soumisàdes déterminations souvent
imprévisibles,voirealéatoires qui relativisentou atténuentleliant, lecollant
qui résonnentdans le mot« lien »,son caractère deprocessus, les idées de
développement, d’in- oud’évolutionqu’il évoque.Disons-le enune formule
compacte : lasociété collaborative inaugure l’ère ducontactgénéralisé sur la
base d’un lientechnologique permanent, contactindifférent auxliens
durables, discontinus ouperdus.Elle inaugureun reparamétrage completdes
rapports sociaux, oùle régime social des contacts estd’autantplusattirant
qu’il estmoinsattachant.Les pages qui suiventnous donnentl’occasion
d’aborder lasociété collaborative plus en détail, en commençantpar rappeler
qu’elle estrivéeàl’ambivalence de lacollaboration,thème
mentionnéabondammentdans ladiscussion des échanges médiatisés par lestechnologies
digitales.
Collaborer (cum laborare) évoque habituellementdes partenaires qui se
3
rencontrentpourtravailler ensembleà un projetcollectif .Dans le contexte

3DouglasEngelbart, ingénieur en électricitéauStanford ResearchInstituteforméàla
recherche sur les radars etinventeur dupointeur-souris estl’un des promoteurs de cette
idée de collaborativité (cf.R:heingold, 1985202etssq.;Barnes, 1997: 16-26).
Engelbartdéveloppe ses intuitionsavant-gardistes dès le milieudesannées 1960.Alors
qu’audébutdesannées 1970, les experts entechnologies digitales ont tendanceàdire
commeKemeny: «Nousaimerions pouvoir obtenirun descriptif plus précis de
lamanière dontl’homme etlamachine collaborent.Mais celan’existe pas encoreaujourd’hui »
(Kemeny, 1972: 51),Engelbarten possède déjàles linéaments.Il distingue
lacollaborativité de lacoopération etde laparticipation comme le genre de ses espèces (cf.Engelbart,
1970: <www.bootstrap.org/augdocs/augment-5255.htm>).Il reconnaîtdifférentstypes de
collaborativité liésà autantde « comités detravail » qui décidentde saforme (coopérative
ouparticipative) etqui la« distribuent» (cf.Engelbart, 1972: <www.bootstrap.org/
augdocs/augment-12445.htm>).AprèsEngelbart, ontente de préciser ces différences.
Mais le propos donne plus dans lamétaphore que dans le langage de l’ingénieur (cf.
Silverman, 1992: 166).Hirose (Hirose, 1995 : 45 etsq.)auraremarqué plus subtilement
que lacollaborativité se distingue de lacoopération etde laparticipation, car elle ne se

12

des technologies digitales, parler decollaborativiténuance l’accentmis sur
l’idée detravail etinsiste surun processus plus général d’échange etde
communication idéalementproductive pourtous. La collaboration désigne
alors la circulation des représentations, des messages etdes pratiques
mobilisés par des hommes oudes machines en fonction d’un objectif plus ou
moins bien défini (p. ex.un projetprofessionnel), ousans qu’ilyait
d’objectifvéritable (p. ex.une rencontre surun forum de discussion de
l’Internet).Elle oscille entre deuxpôlesantagonistes,tantôtstimulée et
renforcée par cestechnologies,tantôtpoussantàlesutiliser etàexplorer le
lien établi.Dans ce dernier cas, lacollaboration se produitsur labase
d’activités non seulementau moyende, mais égalementsurle lien
sociotechnologique.Elle suppose que l’on s’approprie latechnologie, non
seulementqu’on l’accepte ouque l’on s’yadapter, mais qu’on lui donneune
forme,une practibilité,un caractère opératoire concret.Lacollaborativité
illustre doncaumieux, pensera-t-on,une «refonte dusocial dans
letech4
nologique » .Mais l’idée est trop réductrice;elle ne rend pas compte de
l’enjeu, oùil s’agitd’inventer dulien, de refaire dusocial en recourantàla
médiationtechnologique.Cette médiation estsouventperçue commeun
simple moyen,un supportdu«travail ensemble »,àl’instar du téléphone, du
faxouducourriel.Or parfois, elle stimule desactivités diverses dontelle
devient un momentstructurant.C’estainsi que le 16mars2006, le
gouvernementaméricain enappelleàlablogosphère pouraider ses services
durenseignementà analyser 48000caisses de documents récupérées enIrakaprès
5
lachute deSaddamHussein .Les services secrets ne pouvantpas investir

limite pasàorganiserun groupe (distribution de rôles, de fonctions,assignation detâches
etd’objectifs).Lacollaborativité renverraitainsiauxcaractères collectifs d’unagir plus
qu’àunagir collectif (cf.Makinde,2004 :122).De ce pointdevue, elle n’apas de
frontièrestemporelles déterminées (un débutet une fin).Ellevitdes coopérations etdes
participations pouvantse produire n’importe quand (Wittel,2001 : 51-76).Dans le
domaine dudesign informatique, lacollaborativité se décline d’ailleurs sous des formes de
coopération etde participation qui répondentd’une méthodologie spécifique.Crow
distingue p. ex. ledesigncoopératif, oùlastylisation de latechnologie profite de l’apport
mutuel des concepteurs etdesutilisateurs de cettetechnologie, dudesign participatifbasé
sur l’intégration de l’utilisateuràlaconception dumédia(Crowetal., 1997: <http://bul
letin.sigchi.org/archive/1997.2/students.html>).Ladistinction générale d’Engelbartreste
donc d’actualité.Néanmoins, lestravauxcontemporains insistentdavantage sur letravail
effectuéautour de la technologie commemomentde lacollaborativité etnon seulement
commemoyende collaborer.
4L’expression estdeTwidal et Nichols (cf.Twidal,Nichols, 1998 :761-783).
5L’informationaété délivrée par l’agenceAFP.Elleaété publiée en ligne le 17mars2006

13

leurtemps etleur énergie à décrypter et traduire ces documents
potentiellementriches en informations, ils les ont toutsimplementmis sur
l’Internetà la libre consultation de chacun. Toutle monde peutcollaborer avec les
services secrets américains entraduisant un document, en faisant un résumé
de l’information contenue dans des paquets dedocuments, etc. Il se crée ici
un rapportsocial inéditentreune institution et un public indéfini,qui pose de
multiplesquestions, dontcelle-ci :qui osera cetype de collaboration ?
Collaborer en recourantà destechnologies digitales de communication peut
stimuler la curiosité etl’intérêt ;mais à l’instar de l’exemple
évoquécidessus, elle engendre égalementde la méfiance. Le constatde cette
ambivalencetraverse les analyses de l’acceptation destechnologies digitales etde
leurutilisation collaborative.

L’ambivalencede la collaboration

Le motcollaboration évoque souventlecontexte de la Seconde Guerre
mondiale, moins la collaborativité etlestechnologies digitales
contemporaines. Collaborer, c’estse mettre auservice de l’ennemi,trahir, saboter
l’ef6
fortcollectif . Certes, ces idées sontcontrebalancées par la publicité faite à la
collaboration professionnelle, aupartenariat, au travail en groupe età la mise
7
en place de projets collectifs,une organisationque l’onapumythifier . Mais
les stéréotypes ontlavie longue. LorsqueKuhlen mène son enquête sur
l’écriture collaborative,très prisée des milieux académiques
etjournalistiques, il précise : «Dans notre contexte, les collaborateurs ne
sontnaturellementpas destraîtresàlapatrie, ni ceuxquitravaillent avec l’ennemi »

etpouvaitêtre lueàcetteadresse :
<http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3218,36751666@51-746652,0.html>.Les documents setrouvent àl’adresse suivante :
<http://fmso.leavenworth.army.mil/>.
6Ce n’estpasun constatpropreauchamp destechnologies digitales.Ainsi, lorsque p. ex.
Essentraduitl’article deRobert Selman portantsur lanégociation inspirée de
lapsychiatrie interpersonnelle deHarry StackSullivan, il précise que le motcollaboration est
péjoratif enallemand, même s’il suitl’usage entraduisant« collaboration » par
«Kollaboration » (cf.Edelstein,Habermas, 1984 : 149, note 1).
7 L’utopie de lacollaboration généraliséeaura accompagné celle de lacommunication
écologique (cf.Breton,Proulx,2002 ; Luhmann,2004) eton entrouve lestraces dès lafin
desannées 1950, p. ex. dans laconférence queFoddis proposeau
2èmeCongrèsInternational deCybernétique :« lesfrontières sociales etnationalesautrefois raisonnables,
disparaîtront tandis que le principe de lacollaboration, filsaîné de l’espritchrétien,
s’affirmeracomme le plusvalide élémentd’homéostasie, contrepoison destendances
résiduelles oppresseuses » (Foddis, 1960:712).

14

(Kuhlen,2004 :216).Paranalogie, l’ambivalence de lacollaboration dans le
cadre destechnologies digitales de communication renvoieaumode de
participation des collaborateurs, entre rapprochementmutuel etséparation,
être ensemble etse couper desautres.Reprenantdifférentstravauxsur
l’implantation destechnologies digitales de communication enAfrique du
Sud etenCorée du Sud,Ess indique qu’elles ne contribuentpasàcréer de la
collaboration (Ess,2001 :259-269).Elles ne fontque renforcer localement
etponctuellementdes contacts existants.Un problèmeanalogue ressortdes
analyses du travail collaboratifassisté par ordinateur.SelonAckerman, les
collaborateurs ne s’engageraient àoeuvrer ensemble que contre
rémunération (directe, indirecte, dérivée, matérielle, symbolique) ducoûtde cette
8
collaboration (cf.Ackerman,2000: 184 etsq.) .Dans son enquête
exploratoire menéeausein d’une équipe d’ingénieurs en logiciels collaborantpar
l’intermédiaire d’ordinateurs,Perlowremarquerad'ailleurs : «J’ai découvert
qu’en structurantletravail de sorte que des portions importantes detemps
soientréservées pour que les individus puissent travailler individuellement,
onaugmente laproductivité de l’organisation » (Perlow, 1998
:355).L’ambivalence de lacollaboration estrenforcée par l’ambivalence durapport àla
technologie, menace potentielle qui pèse sur le rapport à autrui qu’elle
semble pourtantstimuler.
Les expériences de détournementde l’infrastructuretechnologique
construite envue de lacollaboration professionnelle etle détournementde cette
collaborationàd’autres fins donnentde nombreuxexemples de cette
ambivalence.Mentionnons l’un d’entre euxque rapporteTurkle,
liéaudéveloppementde l’Arpanet,ancêtre de l’Internetmisaupointpour favoriser les
9
échanges entre savants,un milieuoùlacollaboration semblea:ller de soi
«L’Arpanetest un système de communication qui relie lamajorité des
ordinateursauxÉtats-Unis.Lorsque l’on miten forme le réseau, l’idée était
que le courrier instantané etles facilités detransmission des
messagesal

8Ily ade quoi remettre en question laloitechnocentrée de lacollaborativité proposée par
Engelbart: « plus le nombre d’outils etde pratiques detravail en ligne des participants est
riche [...] etplus l’usage raisonnable destechniques de collaboration croîtrarapidement»
(Engelbart, 1976: <www.bootstrap.org/augdocs/augment-33076.htm>).Bien des
concepteurs etconstructeurs de médiadigitauxrécupérerontde manière stratégique l’argument
de larésistanceàlacollaborativité pour faire croireàlaneutralité de la technologie.Elle
se plieraitfacilement auxexigences desutilisateurs.Son implantation sur le lieudetravail
n’interféreraitpasavec l’organisation de cetravailausein de l’entreprise.Le problème de
lacollaborativité seraitdonc essentiellementhumain.
9Sur ce point, cf.Wellman (Wellman et al., 1996:227etsq.).

15

laient stimuler la collaboration entre les intellectuels des différents centres
scientifiques.En fait, les choses se passèrentautrement.L’Arpanetestla
plupartdu tempsutilisé pour envoyer des courriers etdes messages. [...]Une
des listes de courriers parmi les plus longues estcelle des‘passionnés de
science fiction’, dontlaplupartdes hackers. [...]Lapartie prépondérante des
échanges ne porte pas sur des sujetstechniques, mais sur des sujets
métaphysiques »(Tu:rkle, 1984222-223).Dans d’autres cas, lacollaboration
obtenue estbien celleattendue, mais elle se distingue clairementdes
rapports interpersonnels entre collaborateurs.Il s’agitde favoriser l’autonomie
de lacollaborationvis-à-vis des collaborateurs, sans perdre lamaîtrise des
effets de cette collaboration.Reprenons l’exemple de l’activité scientifique.
Lorsqu’elleanalyse le comportementcollaboratif des physiciens dans
l’expérimentation etl’écriture scientifique,KnorrCetinanote
:«Lastructure communautaire des expérimentations élimine le sujetépistémique
individuel porteur de connaissance. [...]Le medium duquel découle cette
‘mise en commun’estlaconversation qui mèneà une collaborationavec soi.
Cette conversation remplace l’individucomme sujetépistémiqueaucentre
de l’attention [...].Elle constitueune nouvelle sorte de sujetépistémique,un
porteur de laconnaissance collective etdistribuée.Aucun des individus
impliqués ne sait tout, le savoir estproduit[...] dans laconversation »(Knorr
Cetina,2002a:249-250).L’ambivalence de lacollaborationaffecte
laconnaissance, son développementetson mode d’intégrationausein des
processus de « fabrication dusavoir » (cf.KnorrCetina,2002b).Les chercheurs se
rencontrentpour mettre leur savoir en commun, démarche incompatibleavec
l’idée d’un propriétaireunique de laconnaissance.Le savoir estcollaboratif
ausens oùlacollaboration en devientle représentant, le pôle de référence et
le moteur de ladifférenciation desactivités professionnelles, des interactions
etdes communications qui s’yrapportent.Elle opère les distinctions qui
réapparaissentensuite entre savants,technologies,activités etobjectifs
10
scientifiques .Àtravers leur collaboration, ces scientifiques contribuentnon
seulement àlaformation d’un savoir qui ne leurappartientpas.Ils lui

10Ennals en donnait une illustration ily adéjà vingt ansàpropos de lamise en place de ses
projets collaboratifs etde ceuxde ses collaborateurs sur l’intelligenceartificielleà
KingstonCollege, enGrande-Bretagne : «Aucun individun’a toutes les compétences etla
connaissance requises pour parvenirà une implantation réussie et aucun petitgroupe ne
peutcomplètementse suffireàlui-même.Le partage des idées etdes expériences est
crucial etnousavons besoin de rapportsautantsur les erreurs que sur les succès si l’on
veutfaireavancer letravail pratique » (Ennals, 1987: 13).

16

donnentégalementsa spécificité etson autonomie, ils le chargentd’une
identité, d’un caractère proprequi reflète leur collaboration. Ce savoir peut
déboucher sur de nouvelles pistes de recherche, soulever des problèmes
renouvelantle projetmis en oeuvre, letransformer, l’abandonner. Dans la
tradition de l’analyse conversationnelle,Knorr Cetinane parle pas
directementde collaboration.Mais elle insiste sur le rôle primordial dudialogue et
de l’entretien dans leséquipes de recherche, concluantson observation de
manière suggestiv« Ae :vec Durkheim[...] on peutégalementdire que la
conversation produit une sorte de‘conscience collective’ ; toutefois, cette
conscience collective ne provientpas d’un sentimentde ressemblance oude
pointcommun, mais de l’intégration réflexive d’objets etde sujets dans des
discours etdes formes de conversation » (idem,2002a:250).Autrementdit,
l’appartenanceà un projetscientifique collaboratif supposeune intégration
différentielle de ces spécialistes etde leur pratique selon laparticularité de
leur contribution respective, susceptible d’être exploitéeaumaximum pour
11
le bien duprojet.

Collaborationdistinctive

Les exemples que nous donneKnorrCetinane cadrentpourtantpastout à
fait avec notre propos.Elle ramène l’activité collaborativeàlaconversation
et auxrelations interpersonnelles régulières entre scientifiques, sans prendre
en compte l’impactdes médiass de lacollaboration sur cette collaboration.
Elle n’analyse pas les différences entre les collaborations en face-à-face ou
au téléphone, par email, parvidéo-conférence, ouencore par l’intermédiaire
d’un réseauspécialisé etmodifiable detypeInternet, mis en place pourun
projetscientifique déterminé.D’autrestravauxs’attachent au type
detechnologieutilisée pour collaborer, insistantsur les situations collaboratives sans
échange de paroles,aussi détachées que possible des rapports
interpersonnels entre collaborateurs.Donnons entrois exemples : les compagnons
électroniques, les robots footballeurs etles machines de guerre.

11Dansun domaine proche destechnologies digitales, la téléphonie sans fil, l’opérateur
français duréseauVodafone, l’entrepriseSFR,acrée le statutde « citoyen collaborateur »
pour ses salariés impliqués dans les collaborations de l’entrepriseavec lesassociations
pour laprotection de l’enfance etle handicap (cf.N.Bn., 14.03.2006: <http://www.le
monde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-750511,0.html>).

17

a)Les compagnons électroniques: depuis 1997, de nombreuxjouets
électro12
niques interactifs sontproposésauxenfants;ce sontdes micro-ordinateurs
représentantdes personnages imaginaires (Tamagotchi) oudesanimaux
(grenouille, gorille etlapin pour lagénérationAniBip);depuis2004/2005,
ces jouets connaissent un développementimportantenEurope.On envend
plus de 5 millions paran, ce qui représente plus de 150millions d’Euros de
chiffre d’affaires (cf.Amalou,2006).Dans laversion simple de ces jouets,
l’enfantinvestitlatechnologie, il développe desactivitésavec son
micropersonnage;il doitle nourrir etle promenervirtuellementpour éviter de le
voir dépérir etmourir.Dans lesversions contemporaines,
l’enfantdoitéduquer etsocialiser son compagnon électronique qui se faitdesamis,tombe
amoureuxetpeutmême faire des bébés par infrarouge.
b)Les robots footballeurs: des chercheurs en intelligenceartificielle ontmis
aupoint untestducaractère collaboratif d’une pratique pour comprendre
comment une pratique en stimuleuneautre etainsi de suite, jusqu’àcréer
une coordination de ces pratiques etaufinal,un comportement.Depuis
1997, ces chercheurs organisent une fois paran les championnats dumonde
de football pour robots de sorteàévaluer leur collaborativité (Kuhlen,2004 :
224 etsq.).Lacompétition répondauprincipe suivant: « chaqueacteur
individuel [...] doitêtreabsolument autonome,agir en fonction d’objectifs et
réagiràl’environnement,touten étantsans cesse en situation de
collaboration » (idem :225).Un manque de collaborationausein de l’une des deux
équipes se paie par laperte d’homogénéité dans lacoordination des robots
ausein de cette équipe etparun gain d’efficacité etde coordination dans
l’équipeadverse.
c)Les machinesde guerre: durantlaseconde guerre d’Irak, le département
d’État américainDARPA(DefenseAdvanced ResearchProjectsAgency),
égalementconnupouravoir lancé les premières formes de l’Internet,
développeun projetde robots militaires.LeDARPA, nous ditEudes (cf.
Eudes,2005),veutfabriquer des robotsautonomes, collaborant avec l’armée

12Bruckmanavaitrendu attentifàce phénomène, oùlacollaboration
s’étendauxdistractions des enfants (cf.Bruckman et al.,2001 : 5;9).Cette situation sociale estdésormais
courante : les enfants setrouventde plus en plus en présence d’unetechnologie digitale
soitpour jouer, pour effectuer leurstâches scolaires oupour communiquer.Il n’estdonc
pas surprenantdevoir les designers detechnologies digitales repenser cestechnologies en
fonction de ce nouveaupôle collaboratif, l’enfant, considéré ici dupointdevue de son
rôle de collaborateurausein de lafamille,àl’école etparmi ses pairs.

18

dans la récolte de l’information surunterrain etsurun ennemi. Ce projetest
d’emblée conçusous l’angle de la délégation de la guerre à des machines,
une guerreque leDARPA imagine devenir permanente.Quelles formes
prendraitlapratique de laguerre dès lors que l’on remplace les soldats en
première ligne par des robots ? À ladifférence de l’homme, le robotn’apas
de mental etdonc pas d’états d’âme.Il peut tuer sans se poser de questions,
attaquer sansavoir peur etde manière ininterrompue.Même s’il n’estpas
invincible, il ne se fatigue pas, car saconstitution mécanique estplus robuste
que l’anatomie de l’être humain (Eudes parle de robots d’uneàdeux tonnes).
Enfin, le robotcommunique de l’informationàd’autres robots et aux troupes
humaines, dontle rôle se limiteàencadrer ces guerriers dufutur.Il collabore
aussi bienavec les hommes que les machines.Dans ce dernier cas, les robots
«utiliserontdes codes informatiquestrès légers, etse contenterontde
réseaux àbas débit, souples, facilesàinstaller etpresque indétectables.Pour
résoudre le problème duréseau, il suffiraitenthéorie
d’augmenteraumaximum l’autonomie des robots etde diminuerautantque possible
lasupervision humaine.Celadit,un problème inéditpourrait alors surgir :les
humains ignoreraientla teneur des messages échangés entre robots entemps
réel » (idem).

Ces exemples prolongentcelui des physiciens deKnorrCetina ;ilsapportent
chacun leur nuance etleur piment auproblème de l’ambivalence de
lacollaboration.Dans le cadre des physiciens, il s’agitde développer plus de
collaboration pour renouveler les hypothèses etles expérimentations
scientifiques.Le processus de collaboration réclame des spécialisations etdes
spécialistesvariés, donc de l’individuation etde l’individualité (cf.Knorr
Cetina,2002a:272etsq.).Dans le cadre des jouets électroniques etdes
robots (footballeurs ouguerriers), il s’agitde pousser les machinesà une
autonomie de fonctionnementplus grande.On optimiseainsi leur potentiel
collaboratifavec l’homme oud’autres machines, ceci pouvant améliorer la
collaboration des hommes entre euxoudes machines entre elles.Danstous
ces cas, lacollaboration obtenue susciteaussi bien l’enthousiasme que la
crainte.Les parents des enfants possédant un micro-personnage électronique
disentque le jouetpeutresponsabiliser l’enfant, mais craignentqu’il croieà
laréalité de son personnage.Les militaires saluentle projetduDARPA
commeuneavancée dans lagestion des conflitsarmés,toutenavouant
craindre de perdre le contrôle de laguerreauprofitdes robots-guerriers.La
collaboration conserve son caractère d’obstacle,annonciateur de
change

19

ments. L’excitation prévautface auxmodalités potentiellementinédites
d’échangesque latechnologie peutfavoriser, mais la peur d’une déstructuration
plus oumoins forte des habitudes devie ne disparaîtpas pour autant.
Avec la popularisation destechnologies digitales (notammentpar le biais
destechnologies contemporaines de communication) etavec lacroissance de
l’implantation des réseaux, lacollaborativité concerne potentiellement toutle
monde.Elleapparaîtdans le couple, dans lafamille,àl’école, elle investit
13
aussi bien letravail que les loisirs, oùelle concurrence d’autres modes de
socialisation etd’organisation des groupes sociaux, en particulier ceuxqui
14
supposentlaco-présence .Elle opère par codage de nos rapports sociaux
référés désormaisàdes contextes collaboratifs, oùs’établissentles critères
de ladifférenciation etde l’intégration sélectives de nos pratiques.

Fabriquer la collaboration

Les sciences de l’ingénieur etles sciences cognitives ontpris cetenjeu
général de lasociété collaborativetrèsausérieux, car elle offre l’opportunité
de stimuler laréflexion sur l’idée de «cognition distribuée »(Anderson et
al., 1993: 1003 ;Wrightetal.,2000:3).L’expression estd’ailleurs chargée
d’uneambivalenceanalogueàcelle de lacollaboration : lacognition
rappelle ladimension individuelle, le plus souventréduiteàune capacité de calcul
nécessaireau traitementde l’information;ladistribution évoqueun «réseau
de personnes etd’artefactstechnologiques impliqués dans letravail »
(Wrightetal., idem;nous soulignons).Ce réseauest un foyer de
collaborations, de pratiques d’échangevisantlamise en oeuvre etlamise en forme du
lientechnologique, quitranche radicalementavec les relations en
face-àface,au téléphone, par correspondance, etc., ce pourquoi il faut« l’équiper
des conceptsadéquats detemps etd’espace collaboratifs » (Pankoke-Babatz,
1994 :390).

13Dupointdevue de lacollaboration, ces contextes se différencientduchamp professionnel
(entreprises,universités,administrations, etc.), car ici l’utilisation de la technologie
digitale ne se réduitpasàrésoudreun problème, ou àrépondreà une demande.Dans ces
contextes, « lesutilisateursveulentrarementobtenir des réponses définitives [àleurs besoins;
CP]–ils préfèrent aucontraire soutenirun processus de dialogue etd’évolution d’idées »
(Churchill et al., 1999 : 17).
14Dans lacollaboration médiatisée par lestechnologies digitales de communication,
larelationasynchrone, oùlapratique de lacommunication ne supposeaucuneunité detemps,
de lieuoud’action,aurait tendanceàchasser larelation synchrone.Sur ce point, cf.
l’étude d’AntillancaetFuller (Antillanca,Fuller, 1999 : 4).

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Dans la littérature sur l’usage destechnologies digitales de
communication, on pourraits’attendre àtrouverun écho favorable à cette idée, oùl’on
fabrique de lacollaboration par mobilisation de l’intelligence collective.
Ainsi, pourOlson etOlson, l’avenir de lacollaboration supposerale
déploiementdestechnologies digitales de communication danstous les domaines de
l’existence.D’ailleurs, lesauteurs n’hésitentpasàrecouriràdes expressions
provocatno: «rices, comme celle-cius ne devons pastomber dans le piège
detenir les interactions de face-à-face pour l’étalon-or »(Olson,Olson,
15
2000: 166) .Mais leur enthousiasme n’estpas partagé.LorsqueKraut
présente les résultats de ses recherches sur l’usage de la téléconférence dans
les équipes scientifiques, il remarqueàlamanière deKnorrCetinaque
« l’établissementetle maintien de larelation personnelle estlagluquitient
ensemble les pièces de l’effortde recherche collaboratif »(Krautet al.,
1987/1988 :53).Quandàlafin desannées 1970, la téléconférence se
popularise, elle doitpermettre d’économiser les coûts financiers etles coûts
entemps induits par les déplacements professionnels des employés.Or, elle
apour effetde perturber lacommunication soiten induisant une réduction
des contacts interpersonnels, soit,àl’inverse, en provoquantleur
surinvestissement.Nickerson, qui s’exprimeàlamême époque queKrautsur
un problème identiqueàpropos de lacollaboration en entreprise, pense en
revanche que la téléconférence peut améliorer lacollaborationàcondition
que le groupe de conférenciers soit très hiérarchisé.Elle rendalors le
processus de décision plus collectif (Nickerson, 1986: 184).En effet, non
seulementles collaborateurs ontplus de liberté d’action
etd’expressionvisà-vis desleadersdugroupe.De plus, ils ontl’impression que leur
contribution individuelle estmieuxprise en compte dans le processus de décision.
Lacollaborativité dansun groupe detravail hiérarchisé relativise le lien
entre les échanges dans ce groupe etlahiérarchie de ses membres.Un effet
apparemmentparadoxal de lacollaborativité, nous disentlesauteurs, estque
ladécision n’estpas plus facileàprendre, même si lacollaboration
fonctionne mieux.Voilàpourquoi l’attitudevis-à-vis destechnologies digitales
de communication reste fondamentalement ambivalente.

15Lamême idéeapparaîtdéjàchez Schudson, qui considère impossible de recourirau
modèle duface-à-face pour comprendre les conversations en contexte médiatisé par les
technologies digitales.Les deuxmodes de communication ne répondentpas d’une
interaction comparable, conclutl’auteur sans plus de précision (cf.Schudson, 1978 :320-329).

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Dix ans après les analyses deKrautetdeNickerson
(uneàdeuxgénérations plustard entermestechnologiques),Forlizzi etFranzfont un constat
analogue.Chargés de mettre en placeun projetlocal d’évaluation de l’usage
de l’Internet, ils décidentd’enquêterauprès d’autres chercheurs sur labase
d’une collaborationàdistance.Or, ils remarquentrapidementque l’opération
nécessite bien plus de contacts en face-à-face qu’ils ne l’avaientd’abord
envisagé. «Interagir en face-à-face ne crée pas seulementde
lacompréhension [...], mais construitégalementdes relations » (Forlizzi,Frank, 1999 :
16
7) ,un constat anticipé parRada, qui remarqueàpropos de l’édition etde la
publication detext: «es en ligneDansun projetcomplexe d’écriture
collaborative, les groupesutilisantlamédiation de l’ordinateur doivent travailler
plus dur etcommuniquer sur le longterme, faisantfaceàd’importantes
difficultés dans lacoordination de leurtravail par rapport auxgroupes qui se
rencontrenten face-à-face.Néanmoins, les contributeurs opérantpar
lamédiation de l’ordinateur direntque cette forme de communication offraitles
moyens detravailler de manière indépendante etsatisfaisante sur des
résultats provisoires » (Rada, 1995 : 115).
Laréunion des compétences individuellesausein d’une forme
d’intelligence collective donton espère l’avènementinduitdes séparations
multiples entre :

a) investissementdulientechnique etéchanges de personneàpersonne;
b) collaboration et travail individuel;
c) collaborateurs et« collabos » potentiels, susceptibles de saper
l’effortcollectif.

Destravauxexposés ci-dessus, retenons que lasociabilité de laséparation
qui s’yesquisse ne conduitpasà une rupture entre collaborativité etlien
social.Mais relevons des différences profondes entre les deuxmodes
principauxde lacollaborativité dans le champ destechnologies digitales, soit
que l’on envisage lamédiationtechnologique commeun outil, commeun
moyen envue de collaborer, soitqu’on laconsidère commeun momentde la
pratique collaborative, oùl’on investitla technologie digitale etl’ony
tra

16Gilltient un proposanalogue, considérantque bien souvent, lacollaboration médiatisée
parunetechnologie de communication prolonge le face-à-face.Commeune étude menée
dansune manufacture japonaise recourantde manière importanteàla vidéo-conférence
l’illustre, «Le groupe prend des décisions par consensus lors de rencontres en face-à-face
etilutilise les emails pourysuppléer » (Gill, 1999 :231).

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