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Les Sciences de l'Information et de la Communication à la rencontre des Cultural Studies

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Description

Cultural studies (CS) et sciences de l'information et de la communication (SIC) : un rendez-vous manqué entre deux traditions scientifiques ? En France, les SIC se sont constituées dans un contexte de mise à distance des CS anglo-saxonnes. Ce phénomène mérite de faire l'objet d'un éclaircissement, tant les sources d'inspiration ont pu paraître voisines, voire identiques. Les contributeurs de cet ouvrage posent les lieux de convergences et de divergences théoriques, voire méthodologiques entre ces deux traditions.

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Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 306
EAN13 9782296244474
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Préface

Cultural Studieset SIC : des rendez-vous
manquésetdesconcordancesdifficilesàtrouver


Bernard Miège

Un certain nombre de connexionsouderapprochements
sontactuellementenvisagés,tentés, ou recherchésentre lescultural
studies(CS) etles sciencesde l’information etde la
communication (SIC), dansplusieurspayseuropéenset
particulièrementen France;le phénomène interroge etil importe
en effetdese demanderpourquoi cela intervientmaintenantetnon
pas voici dix,vingtoumêmetrente ans. Le pointdevue dominant,
le plus souventavancé, metl’accent surles résistances
particulières, forteset spécifiquesque lesystèmeuniversitaire
(ainsi que lasphère intellectuelle) opposentà ce courant théorique,
pararroganceuniversaliste et visionrépublicaine du savoir. Il ne
me paraîtpasque cettevisionsoit satisfaisante, pourle moinsne
prend-elle pasen comptetouslesélémentsen jeu ;elle mesemble
laisserde côté à la foisdesquestionnementsetdes réalisationsqui
ontmarqué les universitésfrançaisesdansla période post-mai
1968.
Mon approchesera
délibérémentd’ordresocioinstitutionnelle, maisil mesera difficile de ne pasévoquerl’aspect
socio-cognitif, d’autantque celui-ci estévolutif etdiversifié, et
que, comme on peut s’yattendre, il gagne progressivementen
importance dansl’édification desSIC. Mais surtout, contrairement
à ce que laissentcroire certainsauteurscontemporainsquise font
lespromoteursdesCS, on peutconsidérerqu’on esten présence
d’aumoins trois versions trèsdifférentesetmêmesuccessivesdu
« domaine » :


Professeurhonoraire ensciencesde l’information etde la communication,
Gresec (EA608), Université Stendhal Grenoble3.

9

- lesCultural Studiestellesqu’elles sesontforméespuis
développéesen Grande-Bretagne etauxÉtats-Unis,tellesqu’elles
essaimentactuellementdanscertaines universitéscontinentales ;
- lesÉtudesculturelles, d’inspiration post-moderniste etqui
ontété candidatesàs’insérerdansdescursus universitaires, parfois
comme «humanitésmodernes» (surtout versla fin desannées
1980);
- plus
récemmentlesÉtudesculturellesentantqu’interdiscipline.

Il neva donc pasdesoi de positionnerlesSIC, elles-mêmes
évolutives, par rapportà ces trois versions ;de fait, elles sesont
toujours trouvéesplusen interaction avec lesÉtudesculturelles
qu’avec lesCultural Studies.
Maréflexion participe des travauxd’histoire
épistémologique desSIC, menésà l’initiative de RobertBoure
1
(voiren particulierBoure,2006), maisjetiensà préciserque ma
contributionseveutavant toutcelle d’untémoin etnon d’un
historien oud’un épistémologue.

Des rendez-vous manqués

Entroisoccasionsaumoins, à desmomentsclé des
mutations universitaires, on peuteffectivement se demander
pourquoi lesCS, pourtantdisponiblesetproposéesçà etlà, n’ont
pas réussi às’imposerdanslesprogrammes universitaires, ouplus
exactementdanslesprogrammesdes universitésetdépartements
relevantdeshumanités. Lescontextesétaient trèsdifférents
puisqu’ils’agissait:
- danslesannées1970, quand lesSIC portées surtoutpar
desfilièreslittéraires réunissaienten elles, nonsansambiguïtés,
(presque)toutce qui ne participaitpasdesfilièresen place etdes

1
Boure, Robert,2006L, «’histoire des sciencesde l’information etde la
communication. Entre gratuité et réflexivité »,Questions de communication, 10,
pp.277-295.

1

0

formations reconnues,ycomprislesplus récentescomme la
sociologie, etc.;
- danslesannées1990, à proposdudevenirdespremiers
cycles« Culture & Communication »;ilyeutalors un conflit réel,
etmême public, puisquerelayé parla presse nationale. L’élément
décisif estalorslerefusde la majorité desdépartements
d’Information-Communication d’accueillirdeseffectifsmassifs
d’étudiantsfortementattirésparl’imagevalorisée de la
communication. Il ne faudraitpourtantpasen conclure que la
minorité d’entre eux, qui ontpoursuiviune offre de formationtrès
ouverte en premiercycle avaient un projetcommun etclairement
orientéverslesCS oulesÉtudesCulturelles ;ils’agissait surtout
de projetslocauxetderéponsesaucoup parcoup à l’afflux
ème
d’étudiants, parfois sansperspectivesen2cycle;etlà oùles
propositions relevaienteffectivementdesCS oudesÉtudes
Culturelles,rien n’assure quetelle étaitl’attente desétudiants,
celle-ci concernant surtoutdesétudesprofessionnalisées ;
- lorsde la mise en place duLMD. À partirde2003, les
conditionsétaient réuniespourintroduire dansdifférentscursusdes
CS oudesÉtudesCulturelles. Maisprécipitamment, ons’est
souventcontenté detranscrire dansle nouveau système des
programmesanciens. De fait, letempsde l’expérimentation était
terminé eton a le plus souvent repris, à quelquesmodifications
près, descursusquisemblaientavoirfaitleurspreuves. Lescartes
n’ontpasétéredistribuées, ouguère, ce qui auraitpupermettre
d’introduire plusd’interdisciplinarité oudetransversalité. Il est vrai
que donnerla possibilité auxétudiantsde choisirdes« menusà la
carte »supposait, outre desmoyens,uneremise en cause de
l’organisation de l’enseignementpardisciplines ;etévidemment,
cellesquis’y seraientprêtéesauraientprisde gros risques.

Des concordances peuévidentes

Pourquoi ceséchecs, ouplutôt, cette mise à l’écartdes
Étudesculturelles? A ma connaissance, ilyeut rarementdes
conflits, oppositionsou rejets. Le plus souvent, le projetdesÉtudes

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1

Culturelles, età plusforteraison desCS, n’a pasété défendu,
lorsqu’ils’estagi de fairesubirdeschangementsauxcursus.
Sansdoute faut-il évoquerla difficulté,sinon l’impossibilité
de l’Université française, dumoinsde la majorité des
établissements, à innover. Tout se passeviadeschangements
incessants voire desmutationslentes ;maisil est rare qu’onse
trouve dansdes situationsméritantd’être qualifiéesd’innovations.
Entoutcas, lesdébatsn’ontjamaisportésur: pour /contre
lesCS (faut-il introduire lesCS oules rejeter?), età plusforte
raison je m’inscrisen fauxcontre l’idée qu’ilyauraiteuen France
unerésistance à l’invasion dethéoriesétrangères. Certes, des
critiquesontété émisescontretelle pragmatique, et surtoutcontre
le fonctionnalisme, mais s’agissantdesCS, il fautplutôtparlerde
méconnaissance. On peutmêmese demander si les textes
argumentésetcritiquesd’auteurscomme Armand MattelartouErik
Neveun’ontpascontribué à informer une bonne partie des
universitairespeuaucourantde la place desCS dansleshumanités
en Grande-Bretagne ouauxÉtats-Unis.
De plus, la questions’estégalementposée à peuprèsdans
lesmêmes termesen Espagne, en Italie, en Amérique latine, etc., et
curieusementdansces« airesculturelles», lerecoursauxCS
émerge maintenantdansdesconditionsassez voisines.
Enréalité,surl’ensemble de la période, donc aucoursdes
troismoments-clés remarqués, lesSIC (à qui il ne faudraitpasfaire
porter toute laresponsabilité :lesétudeslittéraires, les sciences
socialesetpolitiques sont toutautantconcernées), ontde facto
développéun projetdifférentbasé pourl’essentielsur:
-une professionnalisationsignificative desformations
offertes ;
-unerecherche interdisciplinaire centréesurles
méthodologiescroiséesde la plupartdesSHS (avec, il est vrai,une
placeréduiteréservée à l’anthropologieparla communication).

CesontcesdeuxcaractéristiquesduprojetdesSIC qui ont
provoqué la mise à l’écartdesCS, etmême desétudesculturelles
post-modernistes. Ce n’estpas tantque lesSIC aient recouvertle
champ offertauxCS ouauxÉtudesculturelles,rendantl’appel à

1

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celles-ci inutile oulesmarginalisant. Ellesontmisen œuvreun
projetdifférent,socio-professionnellementet scientifiquement, et
ce projet-qui n’allaitpasdesoi etarencontré bien
desécueilss’estfinalementimposé d’autantplusfacilementque, d’une partles
autresdisciplinespotentiellementintéressées s’étaientcentrées sur
leurspropres spécificitésetque, d’autre part, lasphère
intellectuelle,sansdoute plusfermée que lesmilieux universitaires,
étaitpeuintéressée parlesCS.
Ilreste que lesdifférences sont sansdoute moinsmarquées
que cetableaune le montre etque desnuancesdoiventêtre
apportées:
- desfilièresSIC ontété accueillantesenverslesétudes
culturelles(dansle cadre, parexemple, de la formation aux
« humanitésmodernes»;ce futetc’estencore le casde l’UFR des
Sciencesde la Communication de l’Université Stendhal
Grenoble3, pourtantlargementprofessionnalisée, à l’initiative de
mescollèguesDaniel BougnouxetJean Caune), entoutcas, plus
que lesfilièresaxées surla préparation auxconcoursde la fonction
publique oucellesfocalisées surla légitimation de leursdisciplines
de base;
- l’insertion de programmes relevantdesÉtudesCulturelles
est théoriquementfacilitée parle dispositif actuel qui permet-en
principe- auxétudiantsde choisirdes« mineures»;c’estdansce
cadre que desinitiativesdoivent/devraientêtre prises,surtout
localement ;dansle fonctionnementactuel des universités, ilserait
illusoire d’attendre que cesinitiatives viennentdesinstances
centrales ;
- les tensionsentre formationthéorique générale et
formation professionnellesont une constante desfilières
professionnaliséesd’Information & Communication (rien ne
permetde penserqu’elles vont s’atténuer!) etlesÉtudesculturelles
ont une place (sous réserve de ne pas se limiterauxgénéralitésou
auxeschatologies, maisdesuivre la communication etla culture en
train dese faire).

Enfin, à l’ère de la globalisation, lespréoccupations
relevantde l’interculturel gagnenten importance etontouvert un
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espace, à la fois théorique etpratique aux thématiquesenvisagées
parlesCultural StudiesetlesÉtudesculturelles. Maisces
dernières, parfois sousdesdénominationsnouvelles(médiations,
etc.) me paraissentplusaptesà prendre place danscetespace, les
premièresétantmaintenantmarquéesparle contexte de leur
émergence etleurhistoire.

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Introduction

WHEN SIC MEET CS
Versuntournantculturel des Sciences de l’Information et
de la Communication ?


Françoise Albertini etNicolasPélissier

NéesauRoyaume-Uni ilyprèsd’un demi-siècle à partir
des travauxde quelques« pèresfondateurs» (Hoggart, Williams,
Hall ouThompson), lesCultural Studiesreprésententaujourd’hui,
nonseulement un paradigme au succèscroissantdansles sciences
humaineset sociales, maisaussiune discipline académique à part
entière quis’institutionnalise dans un nombre grandissantde pays.
En France, l’influence de ce courantderecherches, dont
l’objet/lesujetprincipal demeure l’étude desculturespopulaires, de
leurdiversité, de leursidentités, de leurdomination maisaussi de
leurs stratégiesderésistances,reste encoretrèslimitée. L’objetde
cetouvrage collectif estdes’interroger surcette difficulté
d’émergence desCultural Studies(CS) dansnotre pays, à partir
notammentducasemblématique desSciencesde l’Information et
de la Communication (SIC). Mais sescontributeursnesouhaitent
pas s’enteniràun constatde déficitchronique. Loin deslamentos
habituels surle mode de la dénonciation d’une «exception
françaisee »tdesesarchaïsmes, ils tententà la foisd’explorerle
passé pour retrouveren France desoriginescommunesauxSIC et
auxCS, maisaussi de montrerlesinteractionsde plusen plus
fécondesquise produisentdepuisquelquesannéesetde proposer
despistespour une meilleure collaboration etcomplémentarité
dansl’avenir.


Françoise Albertini estmaître de conférences(HDR) ensciencesde
l’information etde la communication à l’Université de Corte. NicolasPélissier
estmaître de conférences(HDR) ensciencesde l’information etde la
communication, à l’Université de Nice Sophia Antipolis.
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Une rencontre difficile mais légitime et prometteuse

Lesdifficultésd’émergence desCS en France peuvent
s’expliquerpardiversfacteurs. Le premierestl’existence d’un
effetmai 1968 quis’est traduitpar unrejetdespouvoirsinstitués,
auxquelslesmédiasontpuêtre assimilés. Le deuxième estle
succèsacadémique, danslesannées1960-1970, d’unesémiologie
d’inspirationstructuraliste peuencline à mettre enrelation les
publicsetles textes, alorsque cette interaction constitue l’un des
soubassementsdesCultural Studies. Letroisième estl’affirmation
d’unesociologie critique de la culture considérantle problème de
l’inégalitésociale comme essentiel et reléguantau second plan les
clivagesd’âges, de genres, d’ethnies, etc. Le quatrième pourrait
être la prégnance d’un imaginairerépublicain françaishostile àune
conception de lasociété entermesde minorités(ethniques,
linguistiques,sexuelles, etc.), alorsque cette approche est
privilégiée parnombre d’étudesculturelles. Enfin, maiscet
inventairereste à compléter, on évoquera l’apparition etla
reconnaissance institutionnelle, danslesannées1970-1980, de
nouvelles sciencesnon liéesauxCultural Studies.
Aupremier rang de celles-ci : lesSciencesde l’Information
etde la Communication (SIC), fondéesen France ilya plusde
trente ans. De fait, lesSIC ontprogressivement recouvertle champ
défriché outre-Manche etoutre-Atlantique parlesCultural Studies.
Lesuccèscroissantde cette discipline académique entermes
d’étudiants, de création de postesd’enseignants-chercheursetde
débouchésprofessionnelsde hautniveau rappelle d’ailleurscelui
connuparlesÉtudesculturellesdansd’autrespays.
En effet, depuisleurapparition auRoyaume-Uni dansles
années1960, auCenter for ContemporaryCultural Studies(CCCS)
de Birmingham, lesCultural Studiesn’ontcessé dese développer
dansles universitésd’autrespaysd’Europe etdumonde, avecune
prédilectiontoute particulière pourlescampusanglo-saxons. Au
sein de cesderniers, maiségalementdansd’autresinstitutions
académiquesinfluencéesparlesparadigmesdominantsde la
recherche anglo-saxonne (en particulieren Amérique Latine, Asie
duSud-EstouEurope Centrale etOrientale...), lesÉtudes

1

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culturelles sontdevenues une disciplinescientifiquereconnue en
tantquetelle, offrantformations, cursusetdiplômesde plusen plus
prisésparlesétudiants. Ce qui n’estpasle cas, à ce jour, dans un
payscomme la France...
Lerôle de la constitution desSIC danscette mise à distance
desCS mérite de faire l’objetd'un éclaircissement,tantles sources
d’inspiration desSciencesde l’Information etde la Communication
ontpuparaîtrevoisines,voire identiques. Lesimportantes
traditionsderecherche défenduesau sein duCECMAS (Centre
d’Étudesde Communication de Masse) parGeorgesFriedmann et
surtoutEdgarMorin etRoland Barthes, attachésà la foisàune
critique desindustriesculturellesetà la défense desnouvelles
cultures,sontcélébréesparlespèresfondateursdesSIC, mais
progressivementmarginalisées voire oubliéesparleschercheursde
cette discipline. Or, detelsauteurs, en compagnie de Michel de
Certeau, incarnentpourtant, à leurfaçon, latradition desÉtudes
culturellesdansla France danslesannées1970et1980, les
Cultural Studiesanglo-saxonnespuisantd’ailleursbeaucoup à leur
source. Onseréférera égalementau rôle joué parlarevue
Communications, à l’École desHautesÉtudesen Sciences
Sociales, etaux travauxpionniersd’Eliseo Véron, d’inspiration
ouvertementconstructiviste, menésaucoursde cette même
période.
La distance SIC/CS a aussi d’autresorigines, notamment
institutionnelles. Laséparation entre Arts, Cinéma, Lettreset
Communication a pujouer unrôle évident. Parailleurs, lesSIC
sontnéesen grande partie dansdesformationsprofessionnalisantes
(InstitutsUniversitairesde Technologie, notamment). Ellesont
recruté dans un premier tempsdesenseignants-chercheurspeu
enclinsà faire desmédiasde masse desépicentresculturels. Maisil
sera intéressantdese demander si la difficulté n’estpasplus
fondamentale. Si lestéréotype d’une culture de masse aliénante
résiste, etprendsouventla forme d’un désintérêtà l’égard de la
créativité communicationnelle, c’estqu’untournant
épistémologique majeur, autournotammentduconstructivisme,
reste encore à accompliren France.

1

9

La question de la convergence desparadigmesdesSIC et
desCSsera ici abordée à partirde l’appropriation
d’objetsjusquelà jugésmineurs, dominés symboliquement, etdesconcepts
constructivistes, aupotentiel politique et scientifique dérangeant.
Dansla perspective interdisciplinaire offerte parlesSIC, les
Cultural Studiesreprésentent un paradigme parmi d’autres
enseignésdansles universités ;ensensinverse, lesmédiasetla
communication nesontque l’une desnombreusesdimensions
appréhendéesparleschercheursen étudesculturelles.
LesCultural Studies,revisitéesdepuisdeuxdécenniespar
de nouvellesapprochesentermesde genre (Gender Studies) etde
nouvellesinfluences théoriques,s’autorisantàrompre avec
l’inspiration marxiste despèresfondateurs, pourraientdéboucher
sur unerevitalisation desSciencesde l’Information etde la
Communication. Celles-cisonten effetparvenuesàunstade où
ellespeuventlégitimement revendiquerle faitqu’ellesconstituent
une opportunité privilégiée d’articulation
entreStudiesangloaméricaineset rechercheseuropéennesancréesdansdesdisciplines
plus traditionnelles.
L’objectif de l’ouvrage n’estpasde montrerlasuprématie
d’unetraditionsurl’autre, maisplutôtde poserleslieuxde
convergencesetde divergencesépistémologiques,voire
méthodologiques. S’il faut se garderdetout risque de dissolution
épistémologique des recherches surl’information etla
communication danslesétudesculturelles(cettetentation existe
dansde nombreuses universitésanglo-saxonnes), il apparaîtaussi
que lesSIC françaises s’affirmentde plusen pluscomme carrefour
fertile entre deux traditionsderecherche etpeuvent susciterdes
collaborationsentre leschercheursquis’y réfèrent.
Pourle prouver, nousnousappuieronsicisurdeux
exemplesd’objetscommunsauxSIC etauCS : les recherches sur
le journalisme (journalism studies) etcellesqui portent sur
l’identité etlesminorités(minoritystudies).

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La dimension culturelle dujournalisme :un défi pour la
recherche française

Lesociologue américainJamesCarey, dans son ouvrage de
référenceCommunication as Culture(1989), distingue le
journalisme comme méthode, basésurle compte-rendudu réel au
public (conception fonctionnaliste etpositiviste), etle journalisme
comme culture, quirelève du rituel collectif etmetl’accent surles
enjeux sociopolitiquesde l’information (conception culturaliste et
constructiviste). Comme l’a bien montré Barbara Zelizer(2004),
cette deuxième conception dujournalisme estapparue dansles
années1930-1940auxÉtats-Unis, avantdese développer, dansla
ème
deuxième moitié duXXsiècle, auRoyaume-Uni etdans
l’ensemble despaysanglo-saxons. Zelizerla définitcomme l’étude
des«conventions, rituels etsymboles dontse serventles
journalistes pour maintenir leur autorité culturelle comme
porteparole légitime dupeuple dans l’espace public» (Zelizer,2004 :
176). L’approche culturelle postule que letravail journalistique
fonctionne différemmentde ce qu’en disentlesenscommun, les
manuels, lesformateurs, lesmédiaseux-mêmesmaisaussi certains
chercheursinspirésparle paradigme fonctionnaliste. Elle étudie
avec précision lesinteractionsdumilieuprofessionnel avec le
corps social dans son ensemble etchacune desescomposantes. Il
nes’agitplusde penserle journalisme comme le monopole d’une
profession, maiscommeune activitésociale parmi d’autres.
De ce fait, l’approche culturelle postuleune convergence
entre le journalisme etcesautresactivités sociales, notammentles
arts, leslettres, oula politique. Elle insistesurles tensionsentre la
manière dontlesjournalistes se perçoiventetcommentlesautres
univers sociaux se les représentent. Enfin, plusgénéralement, elle
stipule que lesjournalistesne produisentpas seulementdes
informations(news) maisaussi des récits(stories) qui fontd’eux
desagentsculturels respectés, enviésetconcurrencés.

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Le journalisme, objetprivilégié
britanniques des années 1970

des

Cultural

Studies

Certes, les travauxfondateursdespionniersduCenter for
ContemporaryCultural Studiesde Birmingham ne fontpasdu
journalismeune priorité. Danslesannées1950et1960, lescentres
d’intérêtduCCCSsonten effetbeaucoup pluslarges(ilsabordent
la culture populaire commeun ensemble hétérogène) etguidéspar
desimpératifspolitiquespassantaupremierplan (le
renouvellementde la pensée marxiste, au sein notammentde la
NewLeftReview).
Aucoursde la décenniesuivante,se produitenrevancheun
véritabletournantjournalistique (journalisticturn) desétudes
culturellesbritanniques. Les recherchesducentre de Birmingham,
sousl’impulsion deson directeurStuartHall, accordentaux textes
médiatiques traitantde l’actualitéune place fondamentale,tantau
plan desprogrammesderecherche que descadres
épistémologiquesmobilisés. Nousnereviendronspasici en détail
surces travauxdésormaiscélèbresproduitsà Birmingham.
Mentionnons simplementlerôle fondateurdesécritsde StuartHall,
notamment son article «Encoding/(Hall, 19Decoding »73b), qui
metl’accent surlescontraintesde production d’un message
médiatique,tanten amont(recherches surlesjournalistes) qu’en
aval (enquêtes surlespublics) duprocessusde fabrication de
l’information. Cetexte marqueunerupture évidente avec la
sociologie fonctionnaliste anglo-saxonne. Il est suivi la même
année parla publication d’unerecherche inspirée parlasémiologie
structuraliste de Roland Barthesetdédiée auxphotoreporters(Hall,
1973b) etdu travail innovantde StanleyCohen etJock Young
(1973) d’inspiration ouvertementcritique etconstructiviste.
Cinq ansaprès, paraîtlarecherche intituléePolicingthe
Crisis(Hall etCritcher, 1978). Elles’intéresse à la construction
médiatique de la déviance parlesprogrammesd’actualité etaux
mécanismesde panique morale quis’ensuivent. Elle montre
notammentlerdéfiniôle de «sseursprimaires» des sources
institutionnellesetdespouvoirspublics.

2

2

Dans une perspectivevoisine, David MorleyetCharlotte
Brunsdon mettentà l’épreuve, avecsuccès, le modèlethéorique de
StuartHall dansleur travailsémiologiquesurle magazine
d’informationNationwidediffusé parla BBC,travail que complète
Morleydeuxansplus tard en étudiant, au sein de29focus groups,
laréception de ce programme parles téléspectateurseten nuançant
le modèle initial proposé parHall (Morley, 1980).
Auxmargesde ces textesfondateurs, maisen forte
résonance avec eux, les recherchesmenéesparDick Hebdige
(1979) mettenten évidence la forte contribution desmédiasetdes
journalistesdansla production etla diffusion desous-cultures
«stylisées» au sein desgroupes sociauxlesplusdéfavorisés.
Dansle Royaume-Uni desannées1970, l’élan donné à
Birminghamtrouveun accueil favorable dansde nombreuses
autres universitésetcentresderecherche. C’estle casà
l’Université de Cardiff età l’InstitutPolytechnique duPaysde
Galles, oùles recherchesdeJohn Fiske etJohn Hartley(1978),très
inspiréesparlasémiologie,tententde démontrerlesincidencesdes
facteursculturels surla production médiatique et saréception parle
public. Onretrouve despréoccupations similairesauCentre de
recherchesurlescommunicationsde masse de l’Université de
LeicesteretauCentre derecherchesurle journalisme du
Goldsmith College de Londres,sousl’impulsion deJamesCurran.
Aucoursdesdeuxdécennies suivantes, d’autres travaux
britanniques(Bromley, 1995;Schlesinger, etTumber, 1995;
Carter, Branson etAllan, 1998) insistent surtout surla
responsabilité desjournalistesdansla construction etla
reproduction desinégalités socialesetculturellesen matière de
genre, classe, etc. Dansle mêmetemps, les recherchesculturelles
surle journalismes’internationalisent,s’institutionnalisentet
suscitent une convergence croissante entreMedia Studieset
Cultural Studies.

2

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Internationalisation et institutionnalisation
recherches culturelles sur le journalisme

des

En premierlieu,toutaulong de la période 1970-1990, les
recherchesbritanniquesque nous venonsde citerconnaissent un
succèsoutre-Atlantique, oùelles s’implantent sur unterrain fertile,
carpréalablementdéfriché parlasociologie, l’anthropologie et
l’histoire culturellesdesmédias(voiren particulierles travaux
inaugurauxde RobertPark, 1925 et1940). Entémoignentles
travauxde Michael Schudson etJamesCarey, quise positionnentà
la confluence de cesdeux traditions, pourtant sous-tenduespardes
paradigmesfortsdifférents: interactionnismesymbolique,
pragmatique,sociologie constructiviste dansle casnord-américain,
néo-marxisme,structuralisme,sémiologie, psychanalyse et théorie
littéraire critique dansle casbritannique. A l’université de
l’Illinois, JamesCareyfondeunevéritable École derecherchesqui
place le journalisme etlesmédiasdans une position centrale en
matière de production etde diffusion des symbolesetdes
stéréotypesculturels. Lesnombreuxétudiantsde Careypoursuivent
cetravail aucoursde la décenniesuivante, à l’image d’Albert
Kreiling, quis’intéresse à la presse afro-américaine dans sa
fonction derévélation de l’identité d’une classe moyenne noire
(Kreiling, 1993). Muspar une dynamique épistémologique
antipositiviste etanti-fonctionnaliste, ilsexaminentcommentles
journalistesconstruisent unsenscommun et uneréalitésociale bien
spécifique, notammentà l’occasion de grands rituelsciviques(Katz
etDayan, 1992). Danslavalorisation de ces travaux, larevue
Critical Studies in Mass Communicationsjoueun grandrôle.
Au-delà de l’Amérique duNord, lesapprochesculturelles
dujournalisme connaissent unsuccèscroissantdansd’autres
régionsdumonde, notammenten Amérique duSud
(MartinBarbero, 1993, Waisbord,2000), en Europe duNord (Dahlgren,
1992et1995) ouen Europe Centrale (Splichal, 1994;Coman,
2003).
Auplan institutionnel, cetessor setraduitparla création de
chairesacadémiques, à partirde l’exemple de l’Université de
Cardiff oucelle de l’Illinois, associantà la foisles recherches sur

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lesmédias, le journalisme etlesétudesculturelles
Journalism and Cultural Studies).

Une convergence épistémologique
Studies etCultural Studies ?

entre

(Media,

Journalism

Selon Hartley(2003), cerapprochement s’explique en
premierlieuparles réellesconvergencesépistémologiques, mais
aussi éthiques, entre cesdeux typesderecherches: «Recherches
sur le journalisme etétudes culturelles explorentla complexité du
social, décriventlavie de groupes humains, (…), elles mettenten
question les décisions etles actions dudiscours gouvernemental
(…) etdécodentle monde pour mieuxle connaître». Parailleurs,
ellespartagentle projetcommun «de renforcer les principes de
citoyenneté etde développementdes potentiels de lathéorie
critique qui démystifie les idéauxd’une presse etd’un lectorat
démocratiques». Notamment, elles s’intéressent toutesdeux«aux
aspects négatifs de lavie en société etaucoûthumain duprogrès»
(Hartley,2003: 138).
Au total, la fécondation mutuelle entrerecherches surle
journalisme etétudesculturellesa donné naissance à de nombreux
travauxheuristiquesdansl’ensemble dumonde académique
anglosaxon.

L’impensé culturel
journalisme

de

la

recherche

française

sur

le

En comparaison, la production française inspirée parce
rapprochementapparaîtbeaucoup plusmodeste, D’une part, les
travauxinspiréspar une approche culturelle demeurent
relativement rares, au regard de la production globale des
chercheursfrançais surle journalisme. Danslesannées1970-1980,
le débat scientifiquesurle journalisme a été monopolisé par une
vive polémique entre les tenantsdufonctionnalisme (à l’Institut
Françaisde Presse notamment) etceuxd’unethéorie critique des
médias. Danslesdeuxdécennies suivantes, c’estplutôtla
controversescientifico-médiatiquesuscitée parles travauxde
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