Loft Story ou la télévision de la honte

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Français
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Au printemps 2001 a été diffusée Loft Story, la première émission de téléréalité en France. Gabriel Segré propose le récit de la diabolisation de ce programme TV et de la construction de son infamie. L'analyse du rejet de Loft Story montre en effet que celle-ci a cristallisé tous les grands maux de notre société et catalysé toutes les craintes, toutes les angoisses d'une époque. Bien davantage que la seule diabolisation d'un programme de télévision, c'est un discours sur un monde en mutation qui s'est tenu.

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Date de parution 01 septembre 2008
Nombre de lectures 397
EAN13 9782296204638
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

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AU COMMENCEMENT…
1
LA TÉLÉRÉALITÉ EXPOSÉE AUX REJETS

« La philosophie a pour tâche de donner une intelligibilitéau
réel etnonde donner des leçons »,GeorgWilhelm Friedrich
Hegel.

Violence et passion de tous bords

Unloft de225m²,undispositifde26caméras placéesderrières
des miroirs sans tain.Cinquantemicrosdisséminésdanslesalon, lasalle
àmanger, la cuisineaméricaine, lesdeuxchambres-dortoirset lejardin.
Dans ce loft, ilmés et enregistrés à chaque instant, dans toutes les pièces de
2
l’endroit, onze célibataires (cinq illes et six garçons de vingt à trente ans).
Ilsdoivent, durant leur séjouret pouraméliorer leconfortdecelui-ci,relever
des déis qui prennent la forme de jeux.Chaque succès est alors récompensé
par unassouplissementdes règlesdeviequotidienneou l’obtentiondetel
privilège.Ilsdoiventégalement régulièrement serendredans unepetitepièce,
leconfessionnal,où ils sontappelés,individuellement, àtémoignerdeleur
expérience, deleurs sentimentsàl’égard des scandidats.Il leurfauten outre,
chaquesemaine, désignerceuxdeleurscolocatairesdu sexeopposéqu’ils
apprécient le moins (les garçons et illes procèdent à ce choix alternativement

1Sous-titre évidemment inspirédu titredu recueild’articlesdeNathalie Heinich,L’art
contemporainexposéaux rejets.Étudesdecas (1998, b).
2ChristopheMercy,Jean-ÉdouardLipa,Philippe Bichot,SteevyBoulay,AzizEssayed,
Fabrice Beguin,qui remplacera durant lejeuDavid,Akima«Kimy »Bendachaqui remplacera
Delphine Castex,LoanaPetrucciani,Laure DeLattre,Julie Bouville,KenzaBraiga.

6

unesemainesurdeux), parmi lesquels lesperdants serontensuitesélectionnés
par les téléspectateurs.Cesderniers sont, eux,invitésàregarder « vivre»
ces lofteurset,en votant par téléphone, àéliminerdoncalternativement un
garçon puis une ille, au il des semaines.Chaque candidat, ainsi désigné,
doit quitter le loft, ain que ne demeure plus qu’un couple alors vainqueur du
jeu. Tous les jeudis soir a lieu une grande émissiondedeux heuresenviron,
résumant lesévènementsdela semaine etàl’issuedelaquelle estdésignéle
candidatéliminé.Nous assistons alors,endirect, àsondépartdu loft.Letout
dernier épisode marque la in du jeu, la fermeture du loft et célèbre la victoire
ducouple élu.
Cesont là,résumés,lesgrands principesd’une émissiondetéléréalité
du nomdeLoft Story, diffuséesurM6, du jeudi 26 avril 2001 au jeudi5juillet
1
2001 .Elle fait l’objetd’unediffusion quotidiennetous les jours, à18h25(puis
à19h20àpartirdu 21 mai 2001) :lachaîneproposeun résuméde26 minutes
qui reprendlesévènements marquantsdela journée écouléedes lofteurs.Mais
ellepeutêtresuivie24h sur 24sur lebouquet satellitaireTPSen temps réel.

Lesuccès publicrencontréparLoft Storyaétéimmense.Il s’est
mesuré en termesd’audiencetélévisuelle, deconnexionsInternet au site
2
oficiel de l’« émission », d’appels téléphoniquesetdeconnexionsMinitel
lorsdes votes, decréationsdeclubs, deblogs, depagesWeb, desites
Internet oficieux consacrés àLoft Storyouauxcandidats.Les résultatsde
cettemesuresontéloquents: des millionsdetéléspectateurs, des partsde
marchérecords, des recettes publicitaires qui sechiffrenten millionsd’euros,
desappels téléphoniquesen provenancedelaFrance entière,un millierde
connexionsInternet par jour,lesitedela chaîne –M6.net–quiconnaît une
augmentationde117 %enavril,et la créationdeplusde 400 sites pirates. (La
seulediffusionenprime timedel’émission lejeudi 10 mai rassembleplusde7
millionsdetéléspectateurs,soit plusde37%departsdemarché.Elle génère

1L’émissionLoft Storyn°2a débutéle11avril2002pour se terminerle9 juillet 2002.
2Lecaractère éminemmenthybridedecetobjet télévisuel nousconduira àl’appeler tourà
tour etindifféremment«émission » ou« jeu».Maisnousaurionspu toutaussibien l’appeler
«documentaire»,«témoignage»,«reportage» ou encore«sitcom »;autantde termes qui
ont été utiliséspournommerLoft Story.

7

prèsde 2millionsd’euros(13millionsde francs) de recettespublicitaires 3,7
1
millionsd’appels téléphoniques sontdénombrésce soir-là)
Maisparallèlementl’émissiona faitl’objetdecritiques très
virulentes:insultes,injures,propos trèsdursont été tenusàsonencontre,
notammentdanslapressemais également surlesdifférenteschaînesde
télévision.Elle a été taxéede« jeunazi » instaurant un «fascisme rampant»
ou encored’«expérimentation humaine»surdes«cobayes» oudes«rats
delaboratoire».Lesdiscours accusatoires se sont très tôt accompagnésd’un
rejetnon plus seulement verbal ou écrit,mais enactes(parfois violents).
Manifestationsdiverses,appels auboycott,« opérations» plusoumoins
ironiques etparodiques(l’opération «Loft Raider:l’ultime assaut ! Pour
libérerlesotagesde M6 !»entre autres)ontconstituélesprincipauxmodes
decettecontestation «active».
Cescritiquesontprésenté très vitecetteparticularitédeprovenirde
milieux trèsdivers et variés.Journalistes,responsablesdechaînes télévisuelles
(leprésidentd’ArteDiffusionJérômeClément,le PDGde TF1PatrickLe Lay),
animateurs de télévision ou de radio, scientiiques (sociologues, biologistes,
psychologues, psychanalystes,philosophes),enseignants,parents,jeunes,mais
aussi juristes,syndicalistes etinspecteursdu travail,personnalités religieuses
2
(lesÉvêquesdeFrance), politiques,ontconstitué une sortede frontcommun
contrel’émission.
Àcettemultiplicité et extrême variétédescontempteurs acorrespondu
l’extrêmediversitéducontenudescritiques etdela teneurdes attaques.Àla
grande variétédeces actesd’accusationacorrespondu une grande variété
de mobiles - plus ou moins afirmés - motivant ce qu’on pourrait nommer
ici « l’entrée enguerre»contrel’émission.Ils’est agi parfoisdeladéfense
d’unepositiondeclasse(l’intellectuelquifustigelaculturedemasse), dela
défensed’un intérêtparticulier(le PDGde TF1qui invoquelecontrat tacite
denon-diffusiond’émissionsde téléréalité,passé avecleschaînes française,

1Ceschiffres sont tirésde Médiamétrie,avril2001,etde SylvainCourage,Olivier Toscer,
«Cashstory sur M6»,Le Nouvel Observateur,n°1906,17-23mai2001,pp. 90-94.
2 RoselyneBachelot,alorsdéputé RPR,a ainsidéclaré:«S’ily adesmalfaisantspour
produire l’émission, des débiles pour y participer et des manipulés pour la regarder, inalement
cen’estpaspire que PamelaAnderson ».

8

etdénonce ladéloyautéde M6), de lapoursuited’uncombat entrepris
antérieurement et surd’autres terrains(l’inspecteurdu travail GérardFiloche,
déjàauteurdenombreuxouvrages sur« le travail jetable»quidénoncele sort
fait aux«salariés»duLoft).Biensouvent,etlogiquement,l’appartenance
disciplinaire adéterminélediscours.L’hommedelettres et académiciena
invoquélahauteculture,lephilosophe aparlé aunomdelamorale etde
l’éthique,lebiologiste s’estinquiétédela santéphysiquedescandidats,le
psychologueoulepsychiatreont soulignélamenacede troublespsychiques
planant surleslofteurs,lepsychanalyste s’estinquiétéd’unedériveperverse,
lejuriste adénoncélesmanquements audroit,le syndicaliste s’estpenché sur
lecontratde travailetle statutdeslofteurs…
Cesdiscoursont eux-mêmes étéobjetsd’autresdiscours, dans
une sortede frénésiedecommentaires etde réactions quia vulejour au
lendemaindelapremièrediffusionduLoft.Certaines voix se sont élevées
pourdéfendredeces accusationsl’émission,pourlalouer,oupourl’analyser
en prenant gardeànepas verserdanslejugementde valeur(àl’instar entre
1
autresdujournalisteDanielSchneidermann, du réalisateur Jean-Jacques
Beineix,ou encoredu sociologue Jean-Claude Kaufmann).Lesdénonciations
del’émission ont elles-mêmes étécommentées,analyséesdéjàoudénoncées
2
(parDominique Mehl,NathalieHeinich ouMarc-OlivierPadis …) donnant
le sentimentàl’observateurd’une spiraleinfernale,entraînant toujoursplus
demots, d’écrits, depassions, de violence.Durantdes semaines,ondénonce
chaquejour avecferveurla ferveur que suscitel’émission,oncondamne avec
fouguel’absencededistancedescontempteurscommedesdéfenseursduLoft,
ondéploreàgrandscrislaprisedeparole sur unsujet qui nemérite qu’un
3
mépris silencieux.Aux appelsàlacensure, àla suppressiondel’émission,

1Quiverra,pour sapart, dansLoft Story«undocumentaire,parce que s’ydessine,pourla
première fois,leportraitcollectifd’une génération (…)»,Le Monde,5mai2001.
2Marc-OlivierPadis,juin2001,pp.81-89.
3Ainsi par exemple,l’écrivainetjournaliste,Jean-ClaudeGuillebaud(«Le vraiscandale est
médiatique»,La Croix,25mai2001,p.23) considère que« le vraiscandale estmédiatique»;
ilrésidedanslamultiplicationdes articlesproduitsdanslapresse surl’émission, dansla
multiplicitédescommentaires, del’extrêmemobilisationdes sociologues,journalistes,
philosophes surla question. «Onenrage !Àl’effrayante nullité de l’affaire répond la latulence
grotesqued’un‘débatnational’.Toutdemême !Cettemédiocrehistoired’exhibitionnisme et

9

à sonboycott, àlacondamnation juridiquedelaproduction, àl’invasion
1
parodiqueduLoft,succèdentles appels au silence.
Chaquejournouveau,en maietjuin2001,apporte son lotde réactions
surl’émission,surleslofteurs,surlesdiscours accusateursou élogieux tenus
parles uns,surlespositionsàl’égard del’émissionadoptées et revendiquéespar
les autres.Chaque« intellectuel »dupaysdoit,semble-t-il,sepositionnerpour
oucontre,etdonnerà connaîtrecetteposition.Les grandsjournaux quotidiens
leur serventde tribune, consacrent toujoursplusdepagesàl’évènement età
sesdifférentesdimensions(l’apparitiondela téléréalité enFrance,l’émission
Loft Story,son immense succès,le violent rejetdont elle faitl’objet).Ces
quotidiensnationaux fontleur une avecLoft Story, proitant sans réserve
despassions suscitéesparladiffusiondel’émission.Cetteplace accordéeà
2
l’émissiontémoignedel’ampleurduphénomène:Le Parisienconsacre ainsi
44pagesàLoft Story;Libération,France SoiretLe Monderespectivement
41,28 et 27pages ;Le Figaro,La CroixetL’Humanitérespectivement 26,
10 et9 pages. «Plusdedeuxkilos ; telestlepoidsdes articlesdirectement
3
consacrés auLoft»,pourra-t-on liredansLibération.Selonunspécialistede
l’édition,«chaquecouvertured’un journalconsacréeàLoft Storyfait grimper
4
les ventesd’environ 10% ».Lapresse étrangère,surpriseparl’ampleur
duphénomène(àla foisle succèsdel’émissionetla violencedudébat qui

d’argent valait-elle que la presse s’enlamme, qu’on mobilise philosophes et sociologues, que
leshommespolitiques s’en mêlent(pourlaplus grandejoiedespromoteursdu racolage».Il
poursuit«àmes yeux,le vraiscandale est tout entiercontenudansce vertige».Ildénonce
l’obscénitéduparadoxe suivant:«Ainsidonc,aumomentmêmeoùune effrayante etmortelle
tragédie senouaitlà-bas,quelquepart versGaza et Jérusalem,laFrance entière étaitoccupée
à discourir surl’ennuide quelques gamins». « Un phénomène?Tuparles! Qu’yavait-il,au
bout du compte, derrièrecette‘story’ ?Riend’autrequ’untour depasse-passe:le videcerné
parles caméraset revenduauxbenêts quenous sommes».
1 «L’appelestlancé,neparlonsplus deLoft Story. (…).NeregardonsplusLoft Storysi l’envie
n’y estpasmaisn’en parlonsplus» (AntoineDavid,«N’en parlonsplus», dans uncourrier
deslecteursadresséàLibération,29 mai2001,p.6).
2Cf.Pierre-YvesLeFriol, («Fidèleauposte»,LaCroix,26juin2001)quicite«On auratout
lu»,l’émissiondedécryptagedes quotidiens etmagazines,surla5, consacréeàlaréception
deLoft Story, danslaquelle se trouvedétailléela placeaccordéeàl’émission parchaque
quotidienen2mois.
3RaphaëlGarrigos,CatherineMallaval,AnnickPeinge-Giuly,IsabelleRoberts,«On achève
bienLoft Story»,Libération,5juillet 2001,pp.24-25.
4 OlivierCostemalle,«La presse écritecrachedanslasoupemais enreprendunelouche»,
Libération,24mai2001,p.23.

1

0

accompagne sadiffusion),enrend compteàsontour.Newsweek,leHerald
Tribune,leGuardian,leTime,leChicago Tribune,leWashington Post,leLos
AngelesTimesyconsacrent quelques-unesde leurspages.

La question

Des années après,alors que toutesces voix se sont éteintes,que les
discours se sont taris,lespassions apaisées,alors que les regards seportent
ailleurs,et que leLoftne susciteplusbeaucoupd’intérêt,il est tempspour
le sociologuedeprendre un peude recul,etde s’interroger. Une question
nous est venued’embléeàl’esprit.Pourquoi l’émission a-t-elle suscité tous
cesdiscours,toutecettepassion,toutecette violence?L’explication peut-elle
résider dansles seuls contenuetformeduprogramme?Cesaccusationset
dénonciationsnenous disent-ellespas, d’unecertaine façon,lemondedans
lequelnousvivonset sesévolutions,etles représentations dontil estl’objet ?

La posture méthodologique

Nousnepouvions tenirpouracquis qu’il allait desoi,auprintemps
2001, deliredans un mêmearticleles termesd’«émissiondedivertissement»
etde«fascisme rampant», de« jeu télévisé»etd’«expérimentations
humaines».Commentnepas s’étonnerde trouveraccoler ensembleles
notionsde«sitcom »etd’«exploitation » oude«droitàladignitéhumaine».
Cesanalogies etces raccourcisont été si abondants,si nombreux qu’ilsn’ont
plus susciténiétonnement,nicontestation.Nousavons,quantànous,prisle
partidenous étonnerdelaviolencedeces termes etdecescomparaisons,
delaviolencedecesdénonciations, del’ampleurdu rejetdel’émission.Nous
avonsdécidédenous étonnerdelagrandediversitédes registresmobilisés(le
politique,lemédical,lejuridique,l’éthique…) parlediscourscritique.Nous
avons vouluprêter uneoreilleàlafoisnaïve etcurieuseàtouscesdiscours

11

1
sur un jeu télévisé, (ou - selon la façon dont on le déinit - une émission de
variétés, un programmededivertissement,une sitcom,undocumentaire…),
quisemble(àencroireces voix si nombreuses)n’être rien moins qu’un objet
terriiant et infâme, et qui paraît avoir ébranlé notre civilisation, illustré la in
del’hommecomme êtrecultureletcivilisé,respectable ethonorable.Comme
humain.
2
«Nepas railler,nepasdéplorerni maudire,maiscomprendre»
écritSpinozadans sontraitépolitique.Ils’est agi pournousde fairenôtre
ceprécepte abondammentcité(notammentparleBourdieudelaMisère
du Monde)et appliquéparle sociologue soucieuxdeconserverlucidité et
objectivité.Nous avons tentédecomprendreàla foisl’émissionLoft Story
etlejugementdont elle a étél’objet,en nousdépartissantde toute velléitéde
jugement surl’unecomme surl’autre et en prenant soinde toujours accorder
leplus grandsérieux audiscours et aux arguments,ainsidoncqu’aux raisons
de s’indignerdes acteurs.

Nous avonsdonc choisid’adopter unepositiond’observateur,neutre
etobjectif face audiscours etàl’objet, conformémentà ce quepréconisent
3
CyrilLemieux etDamiendeBlic dansl’analysed’unscandale.Nousnous
sommes écartéd’un « objectivisme»quiauraitconsistéàramenerà«unejuste
mesure» le scandale queconstitueraitl’émission (« objectivement»autrement
moins scandaleuse que ne l’afirment ses contempteurs, voire nullement
scandaleuse) et à disqualiier le discours critique comme exagération, réaction
disproportionnée,erreur.Nousn’avonspasdavantage adoptécetobjectivisme
lorsdenotre analysedudiscours surl’état etl’évolutiondela société.
Nousnous sommes écarté tout autantd’un «réductionnisme
scientiique » qui aurait réduit la dénonciation de l’émissionLoft Storyà

1Nous avonsdécidéd’adopter,pour appréhendercescritiques,le« pointde vuecandided’un
anthropologue» pour reprendreles termesdel’ethnologue et réalisateurdedocumentaires
ethnologiquesStéphaneBreton (2005,p. 14).Nousfaisonsnôtres sonregardet« laposition
distante qu’ilabordeparméthode» (p. 15)lorsqu’ilobservela télévision.Regard dontla
naïvetéconstruitepermetladistance, lacuriosité, l’éveilfaceàun objet qui,pour être trop
proche et quotidien,n’estplus regardé etn’estplus vu.
2«Non ridere,non lugere,neque detestari,sedintellegere».
3CyrilLemieux,DamiendeBlic,2005.

1

2

une stratégiemise enœuvrepardes intellectuels ensituationdedomination
(imposer sonstatutd’intellectuel,tracer les frontièresdu groupe auquel
on appartient, disqualiier les masses et réafirmer sa « distinction », etc.).
Refuserde voirdans lediscoursdedénonciationunseuldiscours stratégique,
voiredistinctif, c’est refuserde relativiser lecontenudecediscours aunom
des seuls intérêtsdéfenduspar les accusateurs,et refuser enconséquencede
procéder à sa validation comme à sa disqualiication.
Nous nous sommes écarté enin du « principe de symétrie », prôné
parCyril Lemieux etDamiendeBlicet empruntéàla sociologiedes sciences
et aux études sur les controverses scientiiques. Nous n’avons pas, en effet,
traité symétriquement et égalitairement lesdiscours «pour»etlesdiscours
«contre»,enconférantà chacund’entre eux unemêmelégitimité et en leur
accordant unemêmeimportance.Nous avonspris aucontrairepourobjet
uniquementlediscoursdedénonciationdel’émission,les arguments assénés
contre elle,etignoré volontairementlediscoursdedéfenseduprogrammeou
de relativisationdu scandale, denormalisationdel’émission.

Nous avonsdèslors adopté,vis-à-visdel’émissionetdesdiscours
1
qu’elle a suscités,lespostures recommandéesparNathalieHeinichau
sociologue quiseconfronteàl’art,auxœuvresou auxdiscours surl’artou sur
lesœuvres.Unepostureàlafoisa-critique, descriptive,pluraliste,relativiste
etdeneutralité engagée.Nousavonsadopté uneposturea-critiqueen nous
abstenantdejugerl’émissionet en abandonnantle soind’endévoilerla
«vérité» pour tenterdemettre en lumièreles représentations surl’émission.
Maisaussienrefusantdecommenterla pertinencedu rejet, de validerou
récuserce rejet,pour essayerd’encomprendrelaconstruction.
Notreposture futdescriptivedansla mesureoù l’ons’est refuséà
expliquerce qu’est unebonne émissiontélévisuelle,pour tenterd’expliciter
les systèmesd’actions etde représentationsdel’émissionen lesdécrivant et en
abandonnant touteperspectivenormative.Nousavons voulu rendrecomptede
laconstructiondu statutdel’émission, dumodedeconstitutiondel’objetnon

1NathalieHeinich,1998(c).

1

3

pluscomme «œuvre»,maiscomme« horreur télévisuelle»; rendrecompte
non plusdesmodesde formationde sa valeurmaisdesmodesdecontestation
de sa valeur, desmodesde formationde son «discrédit».
Adoptant uneposturepluraliste,nousnous sommesdéplacésdansla
pluralitédesmondes, desinterprétations, des régimesde(dé)valorisationetde
dénonciation.Refusantdenousprononcer surl’objet(l’émissiond’unepart,son
rejetd’autrepart),nous avons tentédedévoiler et expliciterlesdiscours etles
positionsdes acteurs,issusdemondesdivers et variés. (Pluraliste également,
non plusdansle sens quedonneHeinichà ce termemaisdansle sensd’un
déplacementdanslapluralitédesmondesdisciplinaires:sociologiedel’art,
1
desmédias, delaculturedemasseoudesmédiacultures, desproblèmes
sociaux,ou encored’undéplacementdans unepluralitédedomainesd’étude:
l’éducationetlaculture,l’intimité etle rapport aucorps,lamanipulation
médiatique,l’universprofessionneletledroitdu travail,la violationdes
libertés,la vidéosurveillance etle totalitarisme,l’expérimentation médicale
etlabioéthique).
Nous avons adoptédèslors uneposturerelativiste, confrontéàune
pluralitédepointsde vue répondantà deslogiquesplurielles,qu’il nous a
fallu expliquer etnon pas validerouinvalider.Tournantledosàun jugement
d’évaluation (surLoft Storyet surle rejet) oudeprescription (invitantàvalider
ouinvaliderl’émissionet sonrejet),nousnous sommes évertuésàneproduire
qu’un jugementdedescription, c’est-à-direàobserver, décrire et expliciterla
constructiondu rejetdel’émission.
Enin, nous osons espérer que notre posture fut de neutralité engagée.
Nous avonsoptépourle rejetde toutjugementde valeur(surl’émissioncomme
surlesdiscoursproduits sur elle),necherchantplusàvaliderouinvalider
maisàexpliquer et rendrecomptedesprocessusde validation ouplutôtici
d’invalidation.
Neutralité engagée,parce qu’ententantd’explicitercesdifférents
discours etpositionsàl’égard deLoft Story,peut-êtrepouvons-nouspermettre

1Pour reprendrele termed’ÉricMaigret etÉricMacé, conceptualisénotammentdansÉric
Macé(2007) ou encoredansÉricMacé,ÉricMaigret(2005).

1

4

àdes universdistinctsde secomprendreoud’envisager les raisonsdes autres
univers.

L’hypothèse : les discours surLoft Storycomme récits
d’un monde en perdition

Notrehypothèse était quecette violence–qui n’allaitnullementde
soi, on en convient aisément avec un peu de recul – a une signiication et une
explicationquisontà chercherdanslafacultéqu’aeuel’émissionLoft Storyde
tenirenquelquesorteunrôle de bouc émissaire.L’émission nous paraît avoir
cristallisé en effet tous les grands maux de notre société.Elle a catalysé
toutes les craintes,toutes les angoissesd’une époque,les grandsdébats
1
d’unesociété àun momentdonné.Derrièrela question poséeparnombrede
contempteurs« oùvala télévision?»s’est cachéelaquestion implicite« oùva
lemonde?»Derrièreles réponsespessimistes concernantleserrements dela
télévisionsesont dissimulées des réponses toutaussi pessimistes concernant
les dérives denotresociétécontemporaine.
2
DominiqueMehl, dans sonanalysedes critiquesportées sur
leLoft,avait déjàobservéquenombredesarticles consacrésauLoft
3
conjuguaient«touteslespeurs contemporaines» .LaurentJoffrinadéclaré
quantàlui, danslemêmeordred’idée,que«‘Loft Story’ estdevenu un
psychodramenational oùchacun projette son idéedela télévisionetmême
4
dela société» .L’émissionLoft Storynous semble remarquable ence sens
qu’elle apermis eneffetà chacun,enraisonde soncaractèrehybride, de tenir
undiscours surnotremodernité,parce qu’elle aillustré, de façonexemplaire,
extrêmement visible,voire(ouparce que) caricaturale, cet aspectparticulierde
notremodernité.Lephilosophe,l’intellectuel,l’enseignant quis’inquiètentde

1Cf. les grandscourantsd’opinion,les faits sociauxnoncristallisés,tels quelesdépeint
EmileDurkheimdans sesRèglesdela méthodesociologique.
2DominiqueMehl,2003,pp. 132-137.
3Idem,p. 133.
4LaurentJoffrin,«Lespoisonsdela guimauve»,Le Nouvel Observateur,n°1907,24-30
mai2001,p. 96.

1

5

lamise àmalde laculture savante etde l’abrutissementdesmassesont trouvé,
avecLoft Story, la conirmation du bien-fondé de cette crainte et l’occasion de
dénoncer la régressionculturelle, de fustiger télévisionetpublic.L’émission
a réveilléchez euxcettecrainte,l’a attisée et symbolisée.Le syndicaliste
s’inquiète,lui, desconditionsde travailquisedégradent, dudéveloppement
del’emploi précaire etdelamultiplicitédesnouveaux typesdecontrats(chez
lesplusdémunis,lesmoinsdiplômés, chezlesintermittentsdu spectacle…);
ila saisi,avecl’«exploitation »deslofteurs,uneoccasionde formulerces
craintes ;ila trouvé enLoft Storyle symbole,le symptômedece qu’ilredoute
etobservedéjà… Lemédecin,le religieux,lepolitique s’indignentdupeude
cas, dans une société ultralibérale, fait au corps humain (réiié, transformé en
marchandise, objet monnayable, soumis à un traic croissant) ; ils ont vu dans
leLoftl’exempledesdérives qu’ils redoutent.Chacuna ainsifait unelecture
del’émissioncomme symbolisant tel ou telaspectnégatifdela société,telle
dérive,tellemenace.De sorte queles discours surLoft Storydoivent pouvoir
êtreluscommeautantd’actesd’accusation portésàl’encontre– non plus
dela seule émission télévisée– maisdela société contemporaine etdeses
évolutions. Comme autant de dérives dénoncées, autant d’angoisses enin
formulées sur notremondemoderne.

Dèslors, cen’estpas tantl’émissionquiconstitue,selon nous,lemiroir
de la société, (contrairement à ce qu’afirment bon nombre d’observateurs qui
critiquent autantl’émissionquela sociétédans sonensemble)quelesdiscours
critiques qu’elle a suscités.Ce sontcesdiscours qui nous semblent receler
touteslescraintes(fondéesounon)que génèrenotre société.L’observationet
l’étude de cescritiquesdoivent nous renseignerdès lors moins sur l’émission
elle-mêmequesurles peurscontemporaines quiaccompagnent unmonde en
mutation.Nouspensonsdécouvrir, àlalecture de cescritiques,lesennemis
majeursdenotresociété contemporaine, etleurs victimes ;les grandes
menaces quiplanent surces victimeset,plus généralement,sur nous-mêmes,
tels qu’ils sont perçus, identiiés et désignés (ces ennemis, victimes, menaces)

1

6

par une partie des journalistes et intellectuels, ceux qui ont pris la plume
pourdénoncerLoft Story.

Les objectifs et enjeux de l’étude

Nous nous sommes proposé en tout premier lieu d’analyser le
discours derejet del’émission dans sa diversité. Il s’est agi pour nous de
recenser, d’organiseret d’analyser les arguments d’accusation quifondent
la dénonciation, derepérer les thèmes qui structurent ces récits accusateurs,
d’identiier les valeurs dont se réclament leurs auteurs, les registres dans
lesquels ils puisent pour porter leurs attaques contrel’émission.Cette étude
entend ainsi contribuer à cequel’on pourrait appeler une« sociologiedu
rejet », (une« sociologiedela controverse») initiéepour une grandepart par
les travaux deNathalieHeinich sur la réception del’art contemporain, qui
s’inspiredela « sociologiepolitique et morale» deLucBoltanskietLaurent
1
Thévenot , pour dégager de grands registres devaleurs dans lesquels puisent
les opposants d’une œuvre ou d’un artiste pour construire et justiier leur
2
critiqueou rejet .

Au-delà dela seule étudethématiquedecediscours, nous avons
voulu rendrecomptedela construction decerejetécrit, dela sortiequasi

1LucBoltanski,Laurent Thévenot, 1991.
2NathalieHeinich aeneffet étudiélesdifférentes formesde rejetdel’artcontemporain
(NathalieHeinich, 1998a)et toutparticulièrementdes« colonnesdeBuren » (NathalieHeinich,
1995et1998b).Ellea démontréla complexité etlagrandevariétédesvaleursmobilisées
pour la dénonciation, et observé que les argumentaires et justiicatifs du rejet relèvent de
registresmultiples.Il nousparaîtintéressant etpertinentd’adopter uneméthode similaire
etdenousinspirerde sontravail (inspirélui-mêmedes travaux deLucBoltanski,Laurent
Thévenot)etde sagrilledelecturedescritiques.Nousnousintéresseronsainsi aux valeurs
défendues, auxregistresargumentaires, aux modesd’expression–ironique,sérieux,etc–
ouencoreaux comportementsouactionsà l’égard del’émission.Nous tenteronsd’observer
quelles grandes questions sontposées(plusoumoins explicitement),quels grandsproblèmes
(éthiques, juridiques, psychologiques, politiques, culturels, moraux,etc…)sontabordés(plus
oumoinsdirectement) à partirdela dénonciation duLoft.NathalieHeinich (2002)
aellemême réutiliséce typede grillepour répertorierla pluralitédescritiquesadresséesàLoft
Storyetlesvaleursmobilisées etdéfenduesparlesopposantsà l’émission.Elledistingue
d’ores et déjà cinq grands types de registres (réputationnel, puriicatoire, domestique, éthique,
juridique)quiregroupent,selonelle, l’ensembledesdénonciations etaccusations.

1

7

immédiate–hors du silence –del’émissionet dela constitution decetespace
herméneutique.C’est l’élaboration dela singularité del’émission quenous
avons tentéd’observer,et c’est l’histoiredesa mise en accusation, desa mise
en diabolisation quenous avons voulu retracer.Nous voulions mettreà jour
l’édiice, dans ce temps très court, de l’indignité de l’émission, tenter d’observer
lesétapes dela construction desa honte, dela constitution du scandale, de
l’histoired’unemalédiction.Cetravail aétéréaliséparNathalieHeinich sur
1
des objets appartenant au champ del’art, VanGogh oules « colonnes de
Buren » (lesDeuxPlateaux).Pour lepremier,elleanalyselesécrits produits
sur lepeintredurant un siècle et rend comptedesa progressive« mise en
légende»,en soulignant notamment l’apparition demotifset dimensions
caractéristiques des récits hagiographiqueset la projection sur la biographie
del’artistedu modèledela sainteté.Sonétudedu rejet dont aétél’objet
l’œuvredeBuren conduit la sociologueà observer les différentesformes que
prennent cerejet, les registres devaleurs dans lesquels puisent les opposants,
maiségalement la chronologiedececombat menécontrelesDeuxPlateaux.

Cetravail seveutégalement unecontribution à unesociologiedes
publics; ici, d’un public très particulier, celui composépar les journalistes
et intellectuels qui ontécrit pour dénoncer l’émission.En relevanteten
analysant les arguments développés lors deces diatribes, nous avons tenté
demettre en lumièreles types de« lecture» qu’onteffectués les membres
dece« public », les partis pris deréception qu’ils ont adoptés, les « contrats
decommunication » passésentreces téléspectateurset leprogramme.C’est
bien dans la tradition des travaux sur la réception télévisuelleques’inscrit
cette étude, quand bien même elleprend pour objet les discours tenus sur
l’émissionet non les téléspectateurseux-mêmes (nous développerons cepoint,
concernant la spéciicité de ce terrain, plus avant). Nous avons en effet été
amenés à mobiliser les outils théoriqueset méthodologiques qui appartiennent
à cechamp dela sociologiedes médias.

1Il s’agit dans cecas del’étudedel’histoiredel’admiration dont VanGoghest l’objet (bien
plutôt quedel’histoiredesa malédiction) dans lecadred’un ouvragepar ailleurs sous-titré
Essai d’anthropologie de l’admiration.

1

8

L’étudedecetteréceptionest celled’uneréception « savante»
d’un objet « médiatiquepopulaire».Aussi pouvons-nous confesser comme
ambition de proposer quelques éléments de rélexion sur la façon dont se
construit l’accueil–lerejet–par les intellectuels, d’un produit télévisuel.

Observer la dénonciation deLoft Storydépasseleseul cadrede
l’émission, car unetelledénonciation accompagnesouvent l’ensembledes
produits nouveaux, aussi divers soient-ils, dela culturedemasse(lejazz,
lerock, lehip-hop, la techno, les raves, la bandedessinée, lecinéma, le
LivingTheater,Hélène et les garçons…) commedes techniques (apparition
del’imprimerie, du livredepoche, du disque, dela photographie, dela
télévision, del’ordinateur, d’Internet,etc.)C’est, selon nous, tout leprocessus
deréception–plus précisément leprocessus dedénonciationet condamnation
dela « culturedemasse», « culturepopulaire» ou « culturemédiatique»
qui s’est laisséappréhender ici. «Elle(l’émission) restera dans les mémoires
commeleprogramme emblématiquede fractureculturellequi divisela société
confrontéeà la culturedemasse» noteDominique Mehl qui soulignel’immense
décalage entrel’audience« massive, multiculturelle, plurigénérationnelle et
socialement composite»et « la critiqueradicalement hostileconduitepar
1
des journalisteset intellectuels ».Loft Storyaeneffet ceci deremarquable
qu’ellea constituélepoint deruptureparticulièrement visible et spectaculaire
entredeux « publics », celui des partisans passionnéset celui des opposants
farouches.L’émission a connu un succès d’audienceinédit, constituant un
véritable« phénomènesocial » dufait desonfort pouvoir deséduction,
auprès des adeptes des divertissements dela culturedemasse.Elleafait
l’objet dans lemêmetemps d’un puissant rejet qui témoignedeson non moins
important pouvoir derépulsion auprès du mondeintellectuelet del’ensemble
des tenantsetgardiens dela hauteculture.L’émission, caractéristique en cela
dela culture« populaire» ou « demasse», s’est véritablement trouvéeobjet
deces discourset thèses minimalisteset misérabilistes (ouen deplus rares

1Dominique Mehl,2003, p. 132.

1

9

occasions, populisteset maximalistes)étudiés parClaudeGrignonet
Jean1
ClaudePasseron .

L’analysedu discours critiquesurLoft Story–deses lectureset
interprétations donc–nepouvait véritablement s’entreprendresans procéder à
l’étudedel’émissionelle-même.Nous inscrivant dans une« tradition » vieille
maintenant deplus d’un quart desiècle, nous avons pris leparti d’étudier
conjointement l’objet télévisuelet ses propriétés,et les différentes lectures de
2
l’objet.Depuis letexte fondateur deStuartHall , quifait dela réception une
3
étapedécisivedu processus deproduction, les analyses deDavidMorley ,
4
ou deTamarLiebesetElihuKatz , qui associent dans unemêmeanalyse
l’étudedel’objet télévisuel (lemagazined’informationNationwideou la série
Dallas)et sa réception par ses publics, il apparaît nécessairedenepas les
séparer.L’économiedel’étudedel’objet lors d’unerecherchesur la réception
interdirait desaisir les processus deréappropriation, d’interprétation, de
détournement auxquels selivrent les récepteurs (ici, les critiques deLoft
Story), decomprendreleurs partis pris delecture, leurs différentes lectures
(possiblement préférentielles, hégémoniques, négociées, oppositionnelles,etc.)
de rendre compte des thèmes, des arguments et justiications qui organisent
leur discours sur l’objet.
5
JaniceRadway, dans sonétudedes romans sentimentaux, cumule
ainsi analysetextuelle et analysedela réception par les lectrices, pour
mesurer l’écartentrelerécit sémiotique et les récits des lectrices.Eliséo Veron
et Martine Levasseur insistaient, à la in des années 1980, sur l’importance
d’étudier à lafois lemédia (en l’occurrencel’expositionVacances en France
1869-1982) commesupport desens, lieu deproductionet demanifestation
desenset la réception, l’appropriation, l’interprétation decesens (par les
visiteurs del’exposition).Ilsécrivaient l’importanced’étudier lediscourset
la réception decediscours, la productionet la réception constituant les deux

1ClaudeGrignon,Jean-ClaudePasseron, 1989.
2StuartHall, 1994.
3DavidMorley, 1980.
4ElihuKatz, TamarLiebes, 1990et1993.
5JaniceRadway, 1991.

2

0

1
voletsinséparablesdelasociosémiotique. Plusprèsdenous, les travaux de
2
DominiquePasquier surHélène et les garçons, oudeDominiqueMehlsur
3
lesreality showsont étéconduits en multipliantles terrains etlesméthodes
d’investigation,en conciliantvisionnaged’épisodesoud’émissions etanalyse
delaréception.
Ils’estdonc agi pournousd’étudierlesmondesauxquels se réfère
l’émission (FrançoisJostdistingue troismondes: lesmondesludique,
4
réel, ictif), les« contrats» ou« promesses»qu’ellepropose(la notion
de« promesse»est empruntéeàFrançoisJost quiremet en causecelle
de« contrat», impropreàrendrecomptedelarelation asymétrique entre
télévisionet téléspectateur), les« pactescommunicatifs» (du spectacle, de
l’apprentissage, del’hospitalité, commercial)qu’elle établitavecson public,
les« visées énonciatives»quisontles siennes(informative,explicative,
5
émotionnelle,factitive), les« principes» dont elle se réclame. Pluslargement,
ils’estagi deprocéderàuneanalysedecontenu–apportantainsiunemodeste
contribution àunesociologiedelatéléréalité quisedéveloppe en même temps
que son objet – pour appréhender de façon plus précise et plus eficace les
discours surcecontenu.Nousavons étudiél’émission commeobjet télévisuel
hybridepermettant entant que telunemultitudedelectures etd’interprétations
(commejeu,émission,sitcom,reportage…)etpermettant une grandevariété
decadresde réception. (Même si c’està chaque foisla peur etl’angoisse qui
trouventàs’exprimer etla dénonciationqui constituelemoded’expression).

Entreleslignesdescritiquesdecette émission, nousnous sommes
préparésà voir sedessiner un monde–lasociétécontemporaine –telqu’il
estperçuparcescommentateurs.Nousavonsainsi décidédeprendrepour
objetlediscourscritiquesurLoft Story,en leconsidérantcommeporteur
etdiffuseurd’unevision dumonde, commepeuventl’être unejournéede
télévision, analyséeparEricMacé, oules scénariosde feuilletons télévisuels

1Eliséo Veron,MartineLevasseur, 1983.
2DominiquePasquier, 1999.
3DominiqueMehl, 1996.
4 FrançoisJost, 2004.
5Cf.GuyLochard,Jean-ClaudeSoulages, 1998.

2

1

étudiésparSabineChalvon-Demersay. Si cettedernièrepropose une enquête
qui jettelesbasesd’unevéritable«sociologiedel’imaginationentempsde
crise», nous espérons quantà nousapporter unemodestecontribution à ce
quel’on pourraitnommer une«sociologiedespeurscontemporaines»,une
«sociologiedesangoisses entempsdecrise».
Nousavons tentédemettreaujourcesangoissesaumoyen d’une
analysedudiscourscritiqueappréhendécomme formant untoutcohérent,et
donnantà voir unevision dumonde.Lesdifférentsproposdescontempteurs
del’émission, argumentsdéveloppés,thèmesabordés, valeursdéfendues, ou
craintes expriméesont été rassemblés enunseulgrand discours quenousavons
1
étudié et quiétaitconstituédelasommede touslesdiscourscritiques.
2
SabineChalvon-Demersanalyay asé un millierdeprojetsde
scénarios,quiétaientautantde réponsesàun appel aux projets émanantde
la télévision publique française et a tenté d’identiier le « monde commun »
en crise, construitpar touscesauteurs.Ellea donctentéde« mettreboutà
bout touscesprojets etdelesorganiserautourd’uneintrigue unique, pour
constituerainsiquelquechose quiressembleraitau ‘scénario des scénarios’.
Ils’agissaitde faireparlerles textes entre eux, de s’appuyer surles uns etles
3
autrespourcomprendrece qu’ilsvoulaientnousdire» .C’estainsiquenous
avonsnous-mêmeprocédéavec l’ensembledesdiscourscritiques surleLoft,
construisant ensommela « critiquedescritiques», pourparaphraserSabine
Chalvon-Demersay.
Toutcommeles scénaristes–dontlasociologueaétudiéles écrits–
ontconstruit un monde en commun, lescritiquesont–selon nous– élaboréun
monde.En dépitdesdifférencesdecontenu, deton, d’intrigueoude style, on
retrouvedeshistoires types, despersonnages semblables,ununiverscommun
dansles scénarios étudiésparChalvon-Demersay.Nouspensons qu’au-delà
delagrandediversitéde forme etde fond,unevision communedumonde
sedonneà liredanslediscours surleLoft.C’est tout un imaginaireprécis

1Nousappellerons,toutaulongdecespages, « discourscritique» ou« discoursde
dénonciation » cevastediscours qui constituenotreobjet et quiestlasommede tousles
proposaccusateurs, de touscesarticles et textesparusdurantla diffusion deLoft Story.
2SabineChalvon-Demersay, 1994.
3Idem, p. 14.

2

2

qui se laisse entrevoir dans ces synopsis et qu’on retrouvera dans les ilms
sortiscetteannée-là. Il nousapparaît qu’on observedemême un imaginaire
donton a voulu rendrecomptedanscette sériedediscours surLoft Story.
Aussi, chaquediscourscritiquea-t-ilétéanalysécomme unecontribution à
ce quel’on pourraitappelerla « métacritique» del’émission.Chaquepeur
expriméeaétécomprisecommevenantalimenterou renforcerla peinture
angoisséedéceléedanscediscourscritique.Chaquepropos surlemondeou
sur la société a été interprété comme une contribution à l’édiication de cette
vision dumonde etde sesmutationscontenuesdanslediscourscritique et
diffuséesparlui.
BiensûrlematériauanalyséparChalvon-Demersayest un corpusde
textes de iction qui véhiculent manifestement un imaginaire. Le matériau que
l’on aétudié quantà nous estcomposédediscours qui nevisentnullement
à produireoudiffuser un imaginaire. Maisnousl’avonsanalysécomme
tel, considérantd’unepart quec’estbienun discours surlemonde quiest
produit etdiffuséau traversdecescritiquesdel’émission,etd’autrepart,que
ce discours n’est pas le simple relet – parfaitement objectif et vrai – d’une
réalité, mais uneinterprétation, à lafois subjective etidéologique, delaréalité
dumonde, diffusantnon pasle réel maisla croyancedece réel (interprétation
pouvant évidemment, ainsiquenousallonslepréciser, agir surle réel).

L’analysedecesdiscourscritiques surl’émissionLoft Story, produits
pardesjournalistes etintellectuels(qui ontnonseulement exposéleurs griefs
contrel’émission maisaussiexpriméleurscraintes etpointédudoigtce qui
leurapparaîtcommelesproblèmesmajeurs que rencontrenotre société),
nous a conduis enin àanalyser le processus de déinition d’un ensemble de
faits comme « problèmes publics»(ouleprocessusde renforcement etde
légitimation de ces déinitions) et leprocessus d’installation dansle débat
public de ces«problèmes publics»(ouleprocessusde renforcement et
légitimation de cette place) ainsi déinis et constitués. Nous avons observé
la « constitution » dela diffusion deLoft Storycomme« problèmepublic »,

2

3

renfermant ensonsein (si l’on peut s’exprimerainsi) d’autres« problèmes
publics».
L’espacepublic médiatique estcommandé,selon JürgenHabermas,
par un conlit des représentations et des déinitions de l’agir par des acteurs
sociaux. Lesmédiasdemasse,en premierlieulatélévision, maisbien
évidemmentaussi la presse quotidienne, contribuentaux débats sociaux, à
la promotion de telles ou telles représentations, à la déinition des grands
problèmes publics, de leur caractère prioritaire ou superlu.Àlafois scènes
etacteursdelasphèrepublique, cesmédiasontplacéaucœurdel’actualité
l’émissionLoft Storyd’unepart etla polémique qu’elleasuscitéed’autre
part, lesconstituant en problèmepublic; en problèmemajeur sommes-nous
tentésde renchérir, au regard dunombrede unes, de reportages, d’articles et
d’éditoriaux (pourlaseulepresse quotidienne) consacrésà ce« problème».
Au regardégalementdela nécessitédanslaquelledenombreux intellectuels
etjournalistesontcru se trouverdeprendrepartaudébat, dedénoncerce
« problème», d’avertirla population, demenacerlesinstitutionscoupables,
complicesoudemeuréesaveuglesdevantlesdangers etmenaces(la chaîne
de télévision M6, leCSA, leministèredela Justice, l’État...)Au regard enin
dela virulencedela condamnation dela violencedela dénonciation,etdu
caractèred’urgencemaintes fois soulignépar tantd’intervenantsdansledébat
public.
Ils’estagi dèslorspournous,en nousinspirantdespropositions
avancéesparDanielCefaï, decomprendrelephénomèneLoft Storyen
l’appréhendantcomme un problèmepublic«construit et stabilisé,thématisé
etinterprété, danslescadresoules tramesdepertinence quiontcoursdans
1
unhorizon d’interactions etd’interlocutions».
Nousavons étudiéla diffusion deLoft Storycomme un problème
public construit, c’est-à-direnon pas« donné en natureni désigné en droit»,
« nifaitpur etdur, ni invention del’esprit», mais«enjeude sélectionetde
focalisation, d’argumentationetdedramatisation »,etdontl’«existence se
jouedans unedynamiquedeproductionetde réception de récitsdescriptifs

1DanielCefaï, 1996, pp.43-66.

2

4

etinterprétatifsainsiquedepropositionsde solutions»qu’il nousafallu
éclairer.
AppréhenderLoft Storycommeproblèmepublic nousa conduitsàen
étudier la « coniguration dramatique et rhétorique » en nous posant certaines
deces questions fondamentales selonCefaï:«qui?»,«quoi?»,«à causede
quoi?»,«en vuedequoi?»,«avec qui?»,«contrequi?»,«comment ?»,
«quand ?»,«où?»,«dequels droits ?»,«pour quelsintérêts ?»,«avec
quelles conséquences ?»
Ledétour par cettenotion de«problèmepublic»nous a conduis
enin à en observer la « carrière » et à en identiier les différentes phases
potentielles : la première phase de conversion de dificultés ou de malaises
privés (ledégoût d’un téléspectateurfaceà une émission detéléréalité)en
problème public, phase qui est celle « de la déinition des problèmes, de la
désignation des protagonistes, dela détermination desenjeux, dela destination
dediscours articulés aux pouvoirs publics»et quivoit s’élaborer des dispositifs
argumentaireset seconstituer des acteurs collectifs,enl’occurrencedes
associations deluttecontrel’émission, des collectifs, des sitesInternet). La
deuxième phase de « l’identiication et de la reconnaissance, de l’établissement
ou dela stabilisation du problèmepublic». La troisièmephase«d’évaluation
des dommages, de formulation des revendications, d’invocation deprincipes
généraux », de négociation. Et enin la quatrième phase de « publication et
1
réalisation d’un programmed’action publique».
Lafréquentation des notions de«problèmepublic», d’«arène
publique», de«carrière», de«cadres d’orientation, d’interprétation,
de mobilisation, de participation », de « coniguration » nous a permis de
prolonger notre rélexion sur la dénonciation deLoft Storyet surla mise en
avant de grandes questions desociétételles queledéclin culturel,ledéclin
civilisationnel, la manipulation médiatique, la in des libertés, l’exploitation
salariale,leretour du totalitarisme, oules dérives biotechnologiques.Cette
rélexion s’est articulée autour du fait que « nommer, désigner, c’est déjà
catégoriser,faireadvenir àl’existence et rendredignedepréoccupation», mais

1DanielCefaï, 1996, pp.43-66.

2

5

c’estaussi agir, désigneretdécrireun problèmepourlerésoudre, attribuerdes
responsabilités, désignerdescoupables,évaluerdespréjudicesetproposer
des solutions, « initier touteuneséried’opérationsà lafoisdansl’ordredes
1
discoursetdespratiques» .

Le terrain

Nousavonsétudiécediscours surLoft Storyà partird’articles(et
quelquescourriersdelecteurs) parusdansla pressenationalequotidienne et
plusprécisémentdansLe Monde,Libération,LeFigaro,La Croix,L’Humanité.
Cechoix dequotidiensaété effectuéde façonsubjective etarbitraire,en
tenant toutefoiscomptedel’importancedulectoratetdu tiragedechacun de
cesjournaux,eten prenantgardederespecterauminimum la diversitédes
positionnementspolitiques.
Nousavonségalementintégréà notrecorpuslesarticlesdela presse
hebdomadaire,représentéeparLePoint,L’Express,LeNouvel Observateur,
Marianne.Lesmêmes«règles» ontprésidéauchoix decesmagazines.
Lecorpuscomprend la périodedediffusion del’émission,etlesdeux
er
moisd’étéqui ont suivi cettediffusion (du1 avril2001 au 30septembre
2001).Cettepériode estcellequi verra leplusdepublicationsetd’écrits sur
Loft Story. Très rares avant le début de la diffusion, les écrits se raréient
progressivementau termedel’émission, l’actualitéreprenant sesdroits.Il nous
estapparu quel’essentielétaitditet qu’il n’étaitpasnécessairedeprolongerla
périoded’étudeni d’agrandir un corpusdéjà vaste etdéjàredondant.
Nousavons sélectionnélesécritscritiquesou remettanten cause
véritablementl’émission,exprimantlerejetà l’égard del’émission.Nous
avonsdonc délaissévolontairementles très raresécritspositifs, militantpour
leLoftouprenant sa défense.Nousavonsintégréà notrecorpuspratiquement
l’ensembledesarticles rencontrés.Certainsnesont quedesimplesconstats,
quiseveulentobjectifsouinformatifs: ils relatentdesfaits.D’autres sont
des comptes rendus de réactions. D’autres enin, les plus nombreux, sont de

1DanielCefaï, 1996, pp.43-66.

2

6

véritablespamphlets etdénonciations.Confrontéàquantitéd’écrits, de formes
multiples,surleLoft, nousavonsprisleparti d’ignorerleplus souvent, lorsde
l’analyse, lesbrèvesouarticlescourts(notammentdanslespagesTélévision
des quotidiens),quireprennent,sanslesdévelopper, les thèmesdesarticles
plusapprofondis.

Nousavonsanalysél’ensembledesdiscourscomme formant untout,
etnon paslediscoursdel’un oudel’autredescontempteurs.Ce«tout»
dépasselasommedesparties(dans uneperspectivedurkheimienne etholiste).
Bienévidemment un articleconsacréà la nouvellenotoriétédeslofteurs, au
dispositif techniquedel’émission, ouà l’animateurvedetteBenjaminCastaldi,
ne sauraitlivrer grand-chose surla conception dumonde quisedonneà lire
dansla presse quotidienne,surlespeursdenotre époqueou surlaréception
intellectuelledela culturedemasse.Maislasommedecesdiscoursportant
plus généralement surl’émissionLoft Story, lesmilliersdemots rédigés
sont–quantàeuxetprisdansleurensemble – extrêmement« bavards»et
disentbien davantage,selon nous,quele seulrejetdel’émission.Comme
ClaudeLévi-Strauss étudiel’ensembledesversionsdumythepour ensaisir
lastructurenarrative et en découvrirle sens(toutmythe étantconsidéré
commel’ensemblede sesvariantes), nousavonsprisleparti deconsidérer
tousles textescritiquescommeautantdeversions, devariantes, devenant
signiicatives dès lors qu’elles forment un tout et qu’elles sont mises en relation
les unesavec lesautres.Denombreux articlesoupartiesd’articles, divers
points soulevéspar telscontempteurs, oudiversargumentsdéveloppés(tels
«segmentsnarratifs» ou tel « mythème»,écriraitLévi-Strauss), n’ontlivré
leur sens qu’une fois réinscritsdanslaglobalitédudiscours faisant système.
Nousavons faitlelienentrecesdiscours etles grandes questions
e
d’actualitéà l’aubedu 3millénaire(les grandes questions sociales,éthiques,
morales, psychologiques, juridiques quitaraudentnotre société), considérant
quecesvoix ne sontpasvenuesdenullepart, mais queces regards, ceslectures
critiques, cesdénonciations se sontinscritsdans un contexte socio-historique
particulier(les fameux cadresdel’expériencedeGoffman).Aussi, à lafaçon

2

7

deSabineChalvon-Demersay, nousnous sommeslivrésà l’observation des
couverturesdes quatre grandshebdomadairesnationaux (Le Point,Le Nouvel
1
Observateur,L’Express,Marianne), lorsdes six moisprécédantla diffusion de
Loft Story, pourobserverles questionsde société, lesangoisses, lesproblèmes
qui dominaientla période. La ligne éditorialedeceshebdomadaires étantici
considérée comme un « thermomètre » iable pour prendre la « température »
dumonde social.
Réinscrivantlediscourscritiquedans son contexted’élaboration,
nousavons,enquelque sorte,suivi leconseil deLévi-Strauss,qui dans son
analyse des mythes, afirme l’importance de tenir compte de l’ethnographie
des sociétésdontproviennentces récits etditla nécessitédelesinterpréter en
référenceà des formesd’activité ethno-économiques, des structurespolitiques
et familiales, des expressions esthétiques, des systèmesde représentations,
pratiques rituelles, croyances religieuses,etc.)

De la légitimité d’un terrain constitué d’articles
journalistiques

Travailler surlaréception à partir, non pasdesdiscours tenuslorsde
discussionsinformellesoud’entretiens, maisd’articles etd’écrits, peut être
contesté surleplan dela méthodologie.C’est unterrainquiromptavec les
terrains-traditionnelsmaintenant, depuislesannées1980,etparconséquent
reconnuscommelégitimes–des travauxsurlaréception deprogrammes
2
télévisuels.Depuisles études fondatricesdeTamarLiebes etElihu Katz
surlasérieDallasjusqu’auxtravaux plus récentsdeDominique Pasquier
surHélène et les garçons, l’observationin situ, lesdiscussions etdébats,
les entretiensconduitsavec les téléspectateurs sontdevenuscourants,sinon
3
despassagesobligés.S’ils sontparfoiscomplétésavec des étudesd’écrits
(lecourrierdesjeuneslecteursdansl’enquêtedeD.Pasquier), ils restent

1Cedernierhebdomadaire en lieu etplacedel’Évènement du jeudi, dontla parution prend
in en février 2001.
2Elihu Katz, Tamar Liebes, 1990 ou1993.
3Afirmation qu’il convient cependant de souligner. Le travail d’IenAng (1989) par exemple
est réaliséà partirdes seuleslettresdelectricesd’un magazinehollandais et téléspectatrices

2

8

des outils d’investigation privilégiés, identiiés comme tels et utilisés à ce
titre. Laquestion dela légitimitédenotreparti prisméthodologique sepose
donc, comme seposecelledela pertinencedenotre terrain (lasommedes
articlesparus surl’émission) pour rendrecomptedu rejet etdudiscoursde
dénonciation.

Il nousapparaît que travailler surdes textesprésentel’avantagede
l’évitementdubiaiscauséparla présencedel’enquêteur etpar ses questions.
Si l’on fait le sacriice des enseignements (qui peuvent être nombreux et riches)
del’observationin situ, onenéviteles écueilsméthodologiques. (Lecaractère
artiiciel de ce type d’observation et les biais qu’il comporte ont été soulignés
parD. Pasquier, à proposnotammentdel’enquêtedeLiebes et Katz).
Deplus, l’avantagedel’entretiensurlediscours écrit(l’obtention
d’uneparolepluslibre, moinspolicée, nonsoumiseauxformesmultiples
d’autocensure, de rationalisation) neva pasde soi, compte tenudes
caractéristiquesdela populationétudiéecomposéedejournalistes et
intellectuels.Cesderniers, on peutle supposer, construisent,surveillent,
censurentleursparolescommeleurs écrits,réduisantou supprimantainsi
la différence entre texte,forcémentnonspontané,etparoles, attitudesou
1
comportementsin situ, objetsd’unemêmecensure.
Enin, et surtout, ce n’est pas tant un propos, « échappé », « libéré »
involontairement, qui nous intéresse, mais le discours réléchi, délivré
intentionnellement.Dèslors quec’estbien lediscours revendiqué et rendu
publicqui constituenotreobjetd’étude, l’article signé, l’éditorial publié
constituentbien le terrain idéal.Lapublicisationmêmedecediscours enfait
un matériaud’étudepluspertinent quela paroledélivréeaucoursd’entretiens,
puisquenousvoulonsporternotre regardégalement surce qu’il diffusecomme

delasérieDallas,répondantàuneannoncedanslaquelleil leur étaitdemandéd’expliquer
leurintérêtpourlasérie.
1 Onpourra se reporter aux analyses de Monique et Michel Pinçon-Charlot, des dificultés
d’enquête surla bourgeoisie,qui contrôle son image etles représentations
socialesd’ellemême,rejettel’enquêteurdans uneposition dedominé,etnelaisseà personnele soin dedire
ce qu’elle est, pense, ou fait.

2

9

peurs, comme représentationsdumonde, commeconnaissancedumonde et
de sesmutations.

D’une argumentationàl’autre
La logique de l’enchaînement

Précisons qu’ilestassezrare qu’un observateurdel’émissionqui prend
sa plumepourla dénoncerne secantonne qu’àunseulregistreargumentaire,
etneverse quedans une uniquecatégoriedecritiques. Biensouvent,s’il peut
mettrel’accent surla défensed’unevaleur en particulier, il mobilisedifférents
registrespourcondamnerl’émissionet faitintervenirlesdiversesdimensions
«éthiques», « juridiques», « morales», «réputationnelles», « domestiques»
etc.
On bascule évidemment trèsvite, par exemple, dela dénonciation (en
termesjuridiques et éthiques) ducontratde travailetdesconditionsdevieà
celledudispositifconcentrationnairedel’émission (entermesidéologiques et
politiques), ou encoredela dénonciation decepetitmonde sous surveillance,
à celledel’intimitémiseà nue, del’exhibitionnisme etduvoyeurisme(en
termescette fois-ci moraux…)

Maisl’on peutdistinguer, de façon idéal-typique, des grandes
catégoriesdecritiques, différents typesd’analyses, mobilisant etdéfendant
différents typesdevaleurs, introduisantdifférentsconcepts et s’inscrivant
dansdifférentschampsdisciplinaires.
Selon cesdifférentesanalyses, le statutducandidatdel’émission
évolue, celui dela productionetdela chaîne M6 également.Larelationentre
leslofteurs, la productionetlepublicestperçuedifféremment.Lespeurs
etproblèmes sociaux, les représentationsdelasociété etde ses évolutions,
tapisderrièrela critique, divergent également.Une sciencemobiliséepour
cautionnerlepropos succèdeàuneautre ;laphilosophiecèdelepasà la
psychanalyse,remplacéebientôtparledroit, oulasciencepolitique.Les
concepts et notions utilisés déilent les uns après les autres. Médiocrité,

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bêtise, perversité, indignité,totalitarisme se succèdent tandis quelesdiscours
critiquesprennent telleou telledirection,s’élaborentautourde telleou telle
thématique.C’estmaintenantce quenousallonsobserver.

CHAPITRE I

LA FINDELA CULTURE ET
LA DÉFAITE DELAPENSÉE
L’APOLOGIE DELA BÊTISE

«Or pour qu’un messagepublicitairesoit perçu,ilfaut quele
cerveau du téléspectateur soit disponible.Nosémissions ont
pour vocation delerendredisponible: c’est-à-diredeledivertir,
deledétendrepour lepréparerentredeux messages.Ceque
nous vendons àCoca-Cola, c’est du temps decerveau humain
1
disponible» ,PatrickLeLay,PDGdeTF1.

Touteunecatégoriedecritiques portesur lecontenu culturel du
programme.Les observateurs soulignent la bêtisedel’émission, sa médiocrité
et son absenced’intérêt, son action néfastesur lesesprits, lesâmes, les
cerveaux. «Entreprisededécervelage», « niveau zéro delapensée et dela
rélexion », « négation même de la culture » sont les termes qui reviennent
sous laplumedeces dénonciateurs.

1Les dirigeants face au changement, baromètre2004,Lesassociés d’EIM,Éditions du
Huitièmejour,2004,repriseparLibération11 juillet 2004: «PatrickLeLay, décerveleur».

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Les médiocres…

La critiquen’épargne guèrelescandidats, dépeints sousles traits
devictimesnaïves, bêtementconsentantesouirresponsables etignorantes.
Leslofteurs sontprésentéscommedesindividus quise signalentparleur
bêtise,leurinculture,leurmédiocrité,lesquellesles rendentparticulièrement
vulnérables et enfontlesvictimes toutesdésignéesd’un méprishostile:«Cinq
ou sixspécimensde sitcomsoisifs etoiseux», des«cobayesduclapierà
1
glaces sans tain»,écritBertrand Poirot-Delpech, des« pigeonsprisonniers»
2
selonFlorenceMontreynaud .
Lelofteurapparaîtcommele symbole(maisaussi ledéplorablemodèle)
d’unejeunesseinculte, nourriedela culturedemasse.Ilestalors, à l’image
del’ensembledesjeunes, leproduitd’une société sansculture, dominéepar
l’hédonisme, méprisant l’effort et la rélexion. Il est, dans des écrits parfois
trèsvéhéments,tout entier résumépar ses écartsdelangage,ses formulesà
la mode« c’est grave !», « c’estmégafun!»,son absencedevocabulaire,
son désintérêtmarquépourla lectureoula culture engénéral,sesdiscussions
stériles et supericielles, ses préoccupations immatures et infantiles « qui c’est
qu’a pété? », sa penséestéréotypée et préfabriquée. L’articledeChristine
Clercest caractéristiquedecetteconstruction des lofteursen symboles tout à
lafois d’une générationet dela bêtisela plus crasse: « ils sont plutôt nunuches
à barboter dans la piscine, à pleurer commedes veaux, à seblottir au lit contre
leur nounourset à répéter sans cesse‘jesuis très sensible’ (…)Il n’y a rien
à retenir deleur conversation à part ‘C’est clair’, ‘il–ouelle – est cool’,et
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toujours ‘jesuis sensible’ ». «Dans l’ensemble, les héros deLoft Storyigurent
unejeunesseplutôt molle, inculte, peu créative et très narcissique, mais pas
mauvaiseaufond ».

1Bertrand Poirot-Delpech, «Uneparadecontrelesarnaquesau voyeurisme»,Le Monde, 9
mai2001, p. 13.
2FlorenceMontreynaud, «Loft Story,entrepigeons etcrétins»,Marianne, n° 213,21-27mai
2001, p.34.
3ChristineClerc, «Loft Story, les élites etleurvaseclos»,Marianne,21-27mai2001,
n° 213, p. 90.

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Lecandidatdel’émission peut êtreà l’imagedel’ensembled’une
population, aliénée etdécadente,etincarnerlemouvementversla médiocrité,
non plus seulementd’une génération, maisdelasociétédans sonensemble.
Loft Story,expliqueJean Baudrillard, « correspond audroit etaudésir
imprescriptiblesden’êtreRienetd’être regardé entant que tel. Il y a
deuxfaçonsdedisparaître: (…) nepas êtrevu(…) oubien on versedans
l’exhibitionnismedélirantde sa nullité.Onse faitnul pour êtrevu et regardé
commenul–ultimeprotection contrela nécessitéd’existeretl’obligation
1
d’être s.oi »
Lelofteurpeut êtredépeintcommeimmature et stupide,tout enétant
reconnucommenouveau référent social. Il «se goinfre encorede ‘Nutella’
(…)s’endortvolontiersavecsespeluchesd’enfant et s’adonneà la «régression
délicieuse»qu’évoqueAlain Touraine.Avec la « loftmania »etcettepassion
non déguiséepources« adultolescents»,sontdénoncésà lafoisle« jeunisme
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télévisuel »et une sociétécoupablede sedonnerde tels référents sociaux.
Maislelofteurpeutaussi, pourcertains,être une représentation
trompeuse etdévalorisantedel’adolescence.La médiocritéducandidat sera
alorsd’autantplusmise enrelief qu’elle estbien plusimportante etplus évidente
quecelledesjeunes téléspectateurs.Elle se révèleparlà mêmed’autantplus
choquante: «Sousl’œil descaméras, il n’estdonnéà voir quel’hypocrisie, la
rancœur, la crainte, l’indolence.Le racismen’estpasloin non plus.C’est une
vision volontairementdévalorisantedela jeunesse etde sespréoccupations
quiest exhibée.Lescandidatsnepensent qu’àéliminerleurs rivaux.Ilsle font
ensouriant, câlinantdesnounoursou suçantleurpouce.Ils sontmotivéspar
3
le gainetlanotoriété» .
Lelofteur estdénoncé également, maisnousyreviendrons, comme
jouissantd’une gloire factice, imméritée,qu’on lui promet éphémère.
Nouvellement star, il proite d’une célébrité non justiiée, et devient alors

1JeanBaudrillard, «L’élevagedepoussière», inTélémorphose, coll.Opinion 10/20,Sens&
Tonka,Paris,2001, p. 12(texteparudanslarubriqueRebond deLibération,28mai2001).
2Pierre-YvesLeFriol, «Lesnouveauxréférents sociaux »,La Croix,25mai2001, p. 16.
3IvanRioufol, «Ce feuilleton créedeshérosvidesdesens»,Le Figaro, n°17660,22mai
2001, p.32.