Nuit Debout et maintenant ?

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Description

Paris, mars 2016. Nuit Debout prend son essor sur la place de la République et rejoint le mouvement des récentes résistances civiques qu’on aura vu fleurir un peu partout dans le monde, de Wall Street à Gezi, de la Puerta del Sol à Syntagma.
Dès le début, Nuit Debout bouscule les représentations de la prise de parole et de l'action citoyennes. Sur la place, on s’organise, on échange, on écoute, on argumente. Certaines personnes se tiennent à distance. D’autres s’engagent avec énergie. Parmi les médias qui couvrent l’événement, il y en a pour dire qu’on n’y fait rien, qu’on n’agit pas. D’autres, au contraire, y voient un mouvement engagé dans une dynamique pour le changement.
Une pluralité d’expériences et de témoignages qui révèlent à quel point il peut être aujourd’hui malaisé de concevoir qu’un mouvement, qui s’interroge pourtant sur les modalités – et les faillites – de l’institution démocratique, puisse prendre la forme d’un débat sur sa propre identité et sur son devenir. C’est là le point de départ de cet ouvrage qui rassemble des chercheurs en sciences humaines et sociales – établis en France ou ailleurs –, mais aussi des Nuitdeboutistes actifs.
Ce livre entend ainsi questionner le triptyque médias, médiation et immédiation pour tenter de saisir ce qui s’est finalement joué sur la place de la République.

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EAN13 9791092305425
Langue Français

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sous la direction de
Joëlle LEMAREC, Ugo MORET& Hécate VERGOPOULOS

NUIT DEBOUT
ET MAINTENANT ?

Médias et (im)médiations

[LES ESSAIS MÉDIATIQUES]

[COLLECTION LES ESSAIS MÉDIATIQUES]
dirigée par Michaël Bourgatte

Mise en page : MkF studio

Corrections et relectures : Jerôme Sich

Illustrations : Camille Zéhenne

WWW.MKF ED I T I O N S.CO M

© MkF éditions, 2017
Isbn 979-10-92305-41-8 / Ean-9791092305418
Droits de reproduction réservés aux organismes agréés ou ayants droit.

[2]

sous la direction de
Joëlle LEMAREC, Ugo MORET, Hécate VERGOPOULOS

NUIT DEBOUT
ET MAINTENANT?
[Médias et (im)médiations]

[3]

[LA COLLECTION]

Les Essais médiatiquesdonnent aux lecteurs les
clefs d’un débat sur les enjeux culturels, économiques,
politiques et sociologiques liés aux médias et à la
médiation. L’objectif est de permettre à chacun de se
forger une opinion et d’appréhender ce qui se joue
actuellement dans notre société, dans le cadre d’une
rélexion ouverte et critique.
Chaque pan de notre vie est aujourd’hui concerné
par les médias et les systèmes médiatiques. Ils nous
entourent et sont omniprésents dans notre quotidien :
la presse, la radio ou la télévision, bien évidemment.
Mais également tout un ensemble de formes
médiatiques telles que les rassemblement citoyens,
les festivals, les expositions… Par ces biais, nous nous
distrayons, nous nous informons, nous nous cultivons,
nous façonnons nos représentations et nos idéologies.
Il s’avère aujourd’hui essentiel de s’interroger sur
la relation que chaque individu entretient avec ces
formes médiatiques. Il importe également de se
pencher sur les mutations de notre société façonnée
par des médias et des médiations qu’elle a elle-même
fabriquées.

[4]

Pourquoi une importance toujours plus grande
est-elle donnée aux systèmes médiatiques dans notre
société ? De quelle manière impactent-ils notre
relation au monde ? Quel portrait dressent-ils des
événements qui ponctuent notre quotidien ?
La collection souhaite mettre l’ensemble de ces
questions en débat.
Pour y répondre, nous souhaitons privilégier une
rélexion pluridisciplinaire et transversale. Ainsi, des
approches anthropologiques, communicationnelles,
économiques, ethnologiques, historiques,
philosophiques ou encore sociologiques vont se
croiser et se côtoyer.
Il importe à la collection de mettre en discussion
un phénomène complexe ain queLes Essais
médiatiquesrencontrent un écho tant par leur
capacité à poser des questions que par leur intention
de réunir une somme d’exposés lucides et éclairés
sur le sujet.

[5]

Nuit Debout et maintenant ?

[SOMMAIRE]

[6]

INTRODUCTION

I. ACTUALITÉS:
Nuit Debout comme un défi
à la représentation médiatique
Ce que les médias ont dit ou n'ont pas dit

II. L’ÉPAISSEUR DE LA VOIX:
Nuit Debout et les enjeux de la prise de parole
Vocalises
La parole à l’écrit
Radio Debout : le temps de l’ordinaire

III. FAIRE PLACE! :
comment Nuit Debout devient sa propre médiation
dans l’espace urbain
La parole et le reste
Because the night belongs to speakers
Prendre place, quand Nuit Debout investit l'espace public

IV. ACCUEILLIR L'INCERTITUDE:
comment penser Nuit Debout dans l'immédiat
Regarder et respirer “l’effervescence créatrice”
Ré-instituer

V. SCINTILLATIONS:
quand Nuit Debout “déborde”
#nuitdebout à Neuilly-sur-Seine
Les mouvements Occupy à travers le monde
Gezy et maintenant ?
Jours debout à Trémargat

EN GUISE DE CONCLUSION

[7]

P.8

P.14

p.16

P.34

p.36
p.46
p.66

P.76

p.78
p.92
p.112

P.122

p.124
p.140

P.158

p.160
p.166
p.180
p.196

P.202

Nuit Debout et maintenant ?

[INTRODUCTION]

[8]

Introduction

Lorsque Nuit Debout a démarré Place de la
République à Paris le 31 mars 2016 après la première
des manifestations de protestation contre la réforme
du droit du travail, nous étions nombreux à sentir
qu’il y avait là quelque chose qu’il fallait essayer de
vivre et/ou de comprendre. Les médias assénaient
volontiers que le rassemblement n’était le
mouvement de rien et pourtant celui-ci continuait
de prendre de l’ampleur, dans d’autres villes, sur
d’autres places, dans toute la France.
Rapidement, beaucoup ont ressenti le besoin de se
rendre sur place, « pour voir », mais avec la crainte
cependant de ne rien saisir : « pour voir quoi ? ».
En réalité, l’aporie portait peut-être moins sur le
« spectacle » qui s’y offrait au regard que sur la
capacité qu’a celui-ci de transformer certaines
situations en objet de spectacle : en occupant la
position d’observateur – curieux – ne risquait-on pas
inalement de requaliier les Nuits Deboutistes et
leur mouvement en objets quasi pittoresques – de
curiosité – alors qu’il était clair que quelque chose
d’à la fois plus grave et plus intense s’y jouait ? Aux
origines, c’était aussi ça, Nuit Debout quand on n’y
était pas (et qu’on n’en était pas) : une impasse ;
puisque ne pas y aller, c’était se condamner à n’y rien
comprendre ; mais qu’y aller en visiteur, c’était sans
doute aussi passer à côté.

[9]

Nuit Debout et maintenant ?

Au sein du laboratoire dont nous faisons partie, le
Groupe de recherche interdisciplinaire sur les
processus d’information et de communication
1
(GRIPIC ),nous réléchissons quotidiennement aux
médias, aux médiations et à leurs écritures, à l’espace
public et aux dynamiques de communication qui y
prennent place, à la consommation et à ses effets
aussi, mais encore au travail, aux activités et à leurs
modes d’organisation, comme aux savoirs et à la
manière dont ils prennent forme et circulent dans les
différents espaces sociaux. Nous réléchissons aussi à
nos espaces communs quotidiens, à notre manière de
les occuper, d’y assumer des pratiques de débat,
d’écoute, et d’y partager ou non des visions de la
société.
C’est inalement par cette porte dérobée que nous
avons collectivement fait notre entrée sur la place.
Dans un café, non loin de la République, tous les
membres de notre laboratoire étaient invités, semaine
après semaine, à se retrouver. Nous discutions de ce
que nous comprenions du mouvement, de ce que
nous en avions lu,vu et fait pour certains, de ce qu’il
nous faisait aussi et de la manière dont il nous
mettait face à notre propre statut d’observateur du
social en tant que chercheurs. Puis, ceux qui le

1
Le GRIPIC est le laboratoire du CELSA – Université Paris-Sorbonne.

[10]

Introduction

souhaitaient allaient ensuite y faire un tour,
discutaient et échangeaient avec ceux qu’ils croisaient
(des participants plus impliqués que nous, et
notamment les membres de deux des commissions
qui y effectuent un véritable travail politique
quotidien) ou simplement observaient : aucun mot
d’ordre.

Dès le début, Nuit Debout nous a ainsi
bousculé(e)s. D’abord, parce que le mouvement nous
faisait réléchir à nos propres objets d’étude et nos
propres pratiques. Ensuite, parce qu’il nous amenait
à les examiner à nouveau dans un espace autre – hors
de l’université – dans le temps suspendu de
l’incertitude – nous discutions et réléchissions
collectivement sans autre désir que celui de partager
et confronter nos questions, nos sensations, et ce à
quoi chacun les reliait compte tenu de sa trajectoire
de vie et de recherche.
Le présent ouvrage est le résultat de cet exercice
que nous avons conduit plusieurs semaines durant
sans en connaître ni la in ni le but et de ces inimes
déplacements qui l’ont rendu possible : déplacements
dans l’espace, déplacements dans le temps,
déplacements dans la certitude que les objets vivent

[11]

Nuit Debout et maintenant ?

et perdurent, déplacements dans la manière de
travailler collectivement, déplacements dans la
inalité même de la recherche et dans le statut de
ceux qui sont pris dans son cheminement.

Pour mettre malgré tout un peu d’ordre dans ce
foisonnement, nous nous sommes concentré(e)s
autour d’une tension que nous avons jugée
structurante pour l’étude et la compréhension du
mouvement ; celle que tissent entre elles, dans leurs
pleines polysémies, les notions de média, de
médiation et d’immédiation : comment Nuit Debout
a-t-il été traité par les médias ? Refusant les médias
dits « traditionnels », mais inventant les siens,quelle
place le mouvement a-t-il inalement attribué aux
médiations ? Investissant l’espace, dans la continuité
des mouvements Occupy, était-il d’emblée sa propre
médiation ou cherchait-il à réaliser l’ambitieux projet
d’une immédiateté et d’une immédiation du
politique vécu ici et maintenant ?

Ce sont ces questions que nous nous sommes
posées dans cet ouvrage collectif qui rassemble des
auteurs issus d’horizons divers et qui, à la manière
dont le sont les animaux dans l’encyclopédie chinoise

[12]

Introduction

de Borges, peuvent être répartis comme suit :
a) enseignants-chercheurs (jeunes et conirmés), b)
professeurs (en collège ou à l’université), c) historien,
d) urbaniste, e) artiste, f) commissionnaires, g)
parisiens, h) non parisiens, i) bretons (ou assimilés),
j) présents lors des événements, k) orateurs, l) et
scribes, m) qui ont bu un café juste avant, n) ou qui
chaque soir étaient là.

[13]

Hécate VERGOPOULOS

Nuit Debout et maintenant ?

[ACTUALITÉS]
NUITDEBOUT COMME UN DÉFI
À LA REPRÉSENTATION MÉDIATIQUE

[14]

Actualités

Il est parfois complexe de penser dans le temps court
imposé par celle que l’on nomme « l’actualité ». C’est
pourtant la raison d’être des médias.
Dès les origines du mouvement, les hebdomadaires
d'information générale ont donc tenu leur rôle social en
produisant des discours sur Nuit Debout. Leur
étude transversale permet de comprendre la délicate mise
en mots d'événements en train de se faire et comment les
journalistes parviennent (ou non) à contourner les
difficultés qui y sont liées. Ces discours révèlent, en
particulier quand ils ont pris un tour critique, que les
observateurs médiatiques n’ont pas toujours donné aux
spéciicités du mouvement« le temps nécessaireà leur
manifestation », restreignant sa représentation à
des formes plus anciennes de rassemblements. Ce faisant,
l ’analysedu traitement médiatique de Nuit Debout
permet inalement de comprendre quelles sont les formes
attendues d’un tel mouvement et de désigner ainsi des
caractéristiques du fonctionnement médiatiques plus que
des caractéristiques d’un mouvement qui conteste ce
fonctionnement.

[15]

Nuit Debout et maintenant ?

[CE QUE
LES MÉDIAS
ONT DIT OU
N’ONT PAS DIT]

[16]

Actualités

« Nuit Debout » ne constitue pas seulement
l’émergence d’un mouvement dit citoyen. C’est aussi
celle d’une expression au succès médiatique
incontestable. Une recherche dans une base de
données à partir de ce bref syntagme sur la période
mars-juin 2016 donne ainsi des résultats se comptant
en milliers et, surtout, témoignant de sa plasticité
poétique et de sa médiagénie. Le travail des titres est
à cet égard particulièrement éloquent. Citons pour
exemple « Nuit Debout jour fatigué » avancé par
1
Marianneou encore la provocante exclamation
« Nuit Debout ou assis sur la cuvette des chiottes,
c’est pareil ! » prononcée par Gérard Depardieu et
2
mise en avant en titre d’une brève parLe Point.
Derrière l’ensemble de ces discours, on peut lire à
la fois une fascination pour le mouvement et un
certain malaise face à un événement qui pose des
déis à l’interprétation comme à la représentation.
Comment les médias ont-ils tenté de les résoudre ?
Voilà la question traitée ici sur la base d’un corpus
de titres de la presse hebdomadaire nationale,L’Obs,
3
Le Point,L’ExpressetMarianne, qui ont en commun

1
Marc Endeweld. « Nuit Debout, jours fatigués ».Marianne, 24/06/2016
2
Michel Révol, Fabien Roland-Lévy et les services duPoint. « Nuit
Debout ou assis sur la cuvette des chiottes, c'est pareil ! ».Le Point,
19/05/2016.
3
Nous avons exploré l’intégralité des articles comprenant le syntagme
« Nuit Debout » publiés entre l’émergence du mouvement (31/03/16)
et l’interruption estivale du mouvement (30/06/16). Il s’agit donc de la
première période de médiatisation du mouvement.
[17]

Nuit Debout et maintenant ?

le fait d’avoir traité en continu le mouvement au
travers de productions de diverses envergures, de la
brève au « grand format ». De plus, tous quatre ont,
du fait de leur périodicité, pu proposer un traitement
susceptible d’impliquer un certain recul en laissant
davantage de place à l’interprétation assumée de
l’événement. Notre analyse porte donc sur la manière
dont la représentation guide l’interprétation. Ce
processus se décline en trois axes : la problématique
de l’incarnation – dans la mesure où Nuit Debout se
caractérisait précisément par son refus – que nous
appréhendons aux plans individuel et collectif et celle
de l’inscription temporelle du mouvement. En effet,
semblant surgir de nulle part – ce qui est bien le
propre de l’événement –, mais posant surtout tout du
long la question de sa durée, Nuit Debout tend à
bouleverser le régime de temporalité de ces médias.

UN COLLECTIF PRIS ENTRE UNITÉ ET HÉTÉROGÉNÉITÉ

En tant que rassemblement d’un genre nouveau,
Nuit Debout pose un déi aux médias : comment
rendre compte d’une assemblée qui fédère sous un
label commun des revendications et « slogans
disparates » ?
Dans les premiers temps de la médiatisation, c’est
en donnant à voir le caractère hétérogène des
personnes réunies sur la place de la République que

[18]

Actualités

les journalistes procèdent. Un article deL’Obs
mentionne ainsi l’esprit « un peu foutraque » du
rassemblement alors qu’un reportage du même
numéro donne à voir son hétérogénéité en
accumulant les descriptions de manifestants :
étudiants, anciens indignés espagnols, militants
CGT, communistes, jeunes en sarouel et en
dreadlocks, couple de personnes âgées, lycéennes,
citoyens reporters. Il énumère aussi leurs
revendications, en rendant compte d’« extraits des
AG : l’État policier « qui réprime à tout-va »,
l’islamophobie ambiante, « la discrimination des
femmes face au salariat », le traitement inhumain des
réfugiés, des mal-logés, des SDF et des prostituées,
le renoncement aux principes écologiques, l’abandon
de la jeunesse, la « sédition » des puissants face à la
mondialisation, la corruption des élites, « l’aliénation
dans le travail », « les médias qui racontent n’importe
quoi ».
Ces énumérations construisent Nuit Debout
comme une collection d’individus et de
revendications qui auraient pour dénominateur
commun le désir de débattre des cadres de la société.
La comparaison est l’autre procédé qui va
immédiatement être mis en place pour saisir cet
ensemble : elle permet d’inscrire le rassemblement
dans la iliation de mouvements plus anciens. Pour

[19]

Nuit Debout et maintenant ?

son premier article sur le sujet,L’Obstitre sans
équivoque « Les indignés de la République ».
Comme on le voit, c’est avant tout à des mouvements
dits « citoyens » ou aux partis politiques qui en sont
issus que le rassemblement va être comparé :
Podémos, les Indignés et le mouvement Occupy en
sont les principaux exemples. Ce procédé comparatif
transforme le statut de Nuit Debout, qui n’est plus
montré comme une accumulation d’individus
hétérogènes aux revendications multiples, mais bien
au contraire posé comme un mouvement et désignée
en tant qu’individu collectif, c’est-à-dire comme un
ensemble de termes qui renvoient dans le même
temps à une collection d’individus et à ce qui paraît
être un individu distinct, doué de caractéristiques
propres (Descombes 1992, Descombes 1996). Ce
processus amène les médias à poser Nuit Debout
comme un individu agissant, qui « réléchit »,
« célèbre », « efface », est enjoint à « se politiser », etc.
L’appellation « Nuit Debout » va également, par
sa médiagénie, être au cœur du processus de
constitution de cet individu collectif : le terme init
par circuler dans de nombreux textes, quelles qu’en
soient les thématiques ; il devient ainsi un symbole,
de l’air du temps, de l’esprit de contestation, de la
perte du lien entre le monde politique et le peuple,
du besoin de renouvellement de la démocratie... ce

[20]