Politiques féministes et construction des savoirs

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Quand, en 1938, au cri de « Penser nous devons », Virginia Woolf exhorta les femmes à résister à leur assimilation « dans la procession des fils des hommes cultivés », elle ne pouvait pas imaginer qu'à peine trente ans plus tard les interventions féministes sur les savoirs scientifiques allaient inaugurer une critique approfondie des contenus des savoirs. Cet ouvrage propose un parcours original des chemins par lesquels la pensée féministe contesta le caractère neutre du savoir.

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Date de parution 01 janvier 2013
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EAN13 9782336285160
Langue Français

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María Puig de la Bellacasa

POLITIQUES FÉMINISTES
ET CONSTRUCTION DES SAVOIRS

« Penser nous devons » !

OUVERTUREPHILOSOPHIQUE





Politiques féministes
et construction des savoirs

Ouverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des
travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ;elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie,
spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou…
polisseurs de verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

Pascal KOLESNORE,: éclairagesHistoire et liberté
kantiens, 2012.
Mahamadé SAVADOGO,Penser l’engagement, 2012
Françoise KLELTZ-DRAPEAU,Une dette à l’égard de la culture
grecque. La juste mesure d’Aristote, 2012.
Julien GARGANI,Poincaré, le Hasard et l’étude des Systèmes
Complexes, 2012.
Jean-Pascal COLLEGIA,Spinoza, la matrice, 2012.
Miklos VETÖ,Explorations métaphysiques, 2012.
Marcel NGUIMBI,Penser l’épistémologie de Karl Popper, 2012.
Joachim Daniel DUPUIS,Gilles Châtelet, Gilles Deleuze et Félix
Guattari. De l’expérience diagrammatique, 2012.
Oudoua PIUS,Humanisme et dialectique. Quelle philosophie de
l’histoire, de Kant à Fukuyama ?, 2012.
Paul DAU VAN HONG,Paul Ricœur, le monde et autrui, 2012.
e
Michel VERRET,Les marxistes et la religion. 4édition revue et
complétée, 2012.
François-Gabriel ROUSSEL, Madeleine
JELIAZKOVAROUSSEL,Dans le labyrinthe des réalités. La réalité du réel, au
e
temps du virtuel, 3édition, 2012.


María Puig de la Bellacasa






Politiques féministes
et construction des savoirs

« Penser nous devons » !

















































© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00892-9
EAN : 9782336008929

REMERCIEMENTS

Ce livre a tardé longtemps à être publié, les tours et détours
de ma vie personnelle, politique et intellectuelle l’ont voulu
ainsi. Le texte a fait d’abord partie d’une thèse de doctorat
en philosophie défendue en 2004 à L’Université Libre de
Bruxelles. La première personne que je voudrais remercier
est Isabelle Stengers qui dirigea cette thèse avec un
engagement et attention extraordinaires.
Mon amie Katty De Boeck corrigea déjà scrupuleusement
ma thèse. Elle a édité ce livre avec attention, patience et
professionnalisme, et c’est à son aide à la réécriture et à son
amitié que je dois d’avoir gardé l’espoir de le voir un jour
exister.
D’autres amies lectrices n’ont jamais cessé de
m’encourager contre vents et marées à publier celivre afin
que des chercheuses et chercheurs puissent s’en emparer.
Merci en particulier à Elsa Dorlin, Marion Jacot-Descombes,
Fanny Filosof, Donna Haraway, Nadine Plateau, Hilary
Rose, Marcelle Stroobants, Nathalie Trussart, Benedikte
Zitouni et Vinciane Despret.
Je dois enormement aux groupes féministes belges et
européens dont j’ai fait partie pendant des années. Ce sont
des activistes et chercheuses féministes quim’ont appris que
la politique qui compte est toujours au plus proche de la vie
et que les divergences solidaires sont possibles. Merci tout
particulièrement au réseau belge d’études féministes
SOPHIA, àL’Université des Femmes de Bruxelles,au réseau
Nextgenderation,au groupe d’action féministe Gaff’elleset aux
Femmes en Noir contre les expulsions et les centres fermés.
Finalement, cette publication n’aurait pas été possible
sans le soutien et soin inconditionnelsdont j’ai béneficié,
tout particulièrement de la part de Sarah Bracke, Chloé
Deligne, Didier Demorcy, Laurence Gouillart, Dimitris
Papadopoulos et Ramón Puig de la Bellacasa.

7

SOMMAIRE

PRÉAMBULE: LACOLERE DEWOOLF. DES FEMMES ET
DE LA SCIENCE MALADE 13

INTRODUCTION 21

I INSCRIPTIONS:HERITAGES POLITIQUES 31
Un style politique nouveau ? 35
Nous en tant que femmes : mais que veux-tu dire
par « nous », fille blanche ? 53
Ce que savoir veut dire : (re)construire les savoirs 69
Vers l’institutionnalisation :
persistance du politique ?85

II. TENSIONS:FÉMINISMES ET SCIENCES 103
Vers l’épistémologie ?107
Enjeux politiques de la biologie128
En tant que scientifiques : mais que voulez-vous dire
par Science ?140

III. POSITIONS:MIGRATIONS ÉPISTÉMOLOGIQUES161
Le standpoint feminism :entre politique
et épistémologie167
Expérience et savoir : la vie matérielle178
Figures du possible205
Une science de la lutte ?219

POST-SCRIPTUM: YEARNING 245


9






Nous ne sommes pas la question des femmes
Nous sommes celles qui posent des questions


Adrienne Rich







PRÉAMBULE

LACOLERE DEWOOLF: DES FEMMES ET DE LA SCIENCE
MALADE

Nous qui agitons à présent cette humble plume,
nous pourrons, peut-être, d’ici un siècle ou deux, parler du haut d’une
chaire.
Personne n’osera nous contredire;
nous serons les porte-parolede l’esprit divin –
une pensée assez solennelle, non ?

Virginia Woolf,Trois guinées


Dans son célèbreUne chambre à soi, publié en 1929, Virginia
Woolfnous raconte ses péripéties lorsqu’elle entame une
recherche sur les femmes et l’écriture. A la recherche d’une
bibliothèque, elle arpente les chemins paisibles d’une
université subtilement fabulée mais impossible désormais à
confondre : Oxbridge. Elle décrit alors son soubresaut alors
qu’un homme lui crie dessus, affolé: elle a franchi les
accotements des territoires prohibés aux femmes ! Un peu
tard dans son périple, un bibliothécaire lui défendra, avec
unecondescendance polie cette fois, l’accès à la
bibliothèque :revenez un autre jour madame, toutefois
1
accompagnée d’un «fellow ».Finalement, après avoir pu
vérifier le type d’accueil réservé aux femmes dans les jardins
de la connaissance, et ayant enfin réussi à se procurer l’accès
à des livres, Woolf nous fait part d’un constat: la femme est


1
WOOLFVirginia, Une chambre à soi, 10/18, Paris, 2001, p. 11 et p. 13.
Pour certains passages de cet ouvrage ainsi que deTrois guinées, 10/18,
Paris, 2002,je propose ma propre traduction de l’anglais suivant l’édition
suivante :A Room of One’s Own & Three Guineas, Harmondsworth,
Penguin Books, Middlesex, 197. Le cas échéant, je signale la pagination
correspondante entre accolades.

13

« peut-êtrede tous les animaux de la création celui dont on
2
discute le plus».Cependant, on aurait pu s’en douter, peu
de ces pages sont en 1929 écrites par des femmes. Un tel
constat paraît aujourd’hui bien factuel, pourtant ce n’était
pas le cas pour Woolf. Oxbridge n’existe pas nous dit-elle, ni
la femme qui dit « je » et « moi » dans son texte ni donc, on
pourrait en conclure, le « nous femmes » auquel elle s’adresse
à maintes reprises. Ce sont là des fictions créées pour
aborder un thème (lié au « sexe ») qui « se prête à de
nombreuses controverses » et à propos duquel il est possible
« que lafiction contienne plus de vérité que la simple
3
réalité » .Mais ce qui caractérise la fiction ce n’est pas tant le
mensonge que la liberté de raconter une histoire dont la
valeur, au contraire du discours prétendant à la vérité, est
précisément d’être ouvertement exposée aux limites,
préjugés et particularités de celle qui parle. Autrement dit,
c’est d’une forme de fabulationde sa propre expérience dont
Woolf se sert ici poursituerses positions dans un terrain sur
lequel «on ne peut espérer dire la vérité et on doit se
contenter d’indiquer le chemin suivi pour parvenir à
l’opinion qu’on soutient» .C’est dans cet espritla fois à
4
modeste et positionnéqu’elle aborde les écrits des hommes,
professeurs, hommes prestigieux, gentlemen ayant reçu les
accréditations du savoir supérieur. Voici un extrait de ses
commentaires : «En lisant ce qu’il avait écrit sur les femmes
j’ai pensé non pas à ce qu’il disait, mais à lui-même. Quand
un raisonneur raisonne sans passion il ne pense qu’à son
raisonnement, et le lecteur ne peut pas s’empêcher de penser
aussi au raisonnement. Si le professeur avait écrit sans
passion sur les femmes, s’il s’était servi de preuves
indiscutables pour justifier son argumentation, s’il n’avait
montré aucune trace de son désir d’en voir le résultat être tel
ou tel, je n’aurais pas été en colère, moi.Je me serais inclinée


2
Une chambre à soi,op. cit.,p. 41.
3
Une chambre à soi,op. cit.p. 9.
4
Une chambre à soi,op. cit.p. 8.

14

devant le fait, tout comme je m’incline devant le fait qu’un
petit pois est vert et un canari jaune. Ainsi soit-il, aurais-je
dit. Mais je me suis mise en colère car lui-même était en
colère ».
5
Je fais abstraction un instant de ma certitude que Woolf,
bien entendu, ne pense pas que les femmes soient inférieures
aux hommes. Car ici, laissant de côté leur contenu, c’est la
méthode d’exposition des prétendus faits qu’elle met en
question, abordant ces savants sur leur propre territoire,
celui de «la raison». Aux arguments que l’un de ses
contemporains déploie pour renforcer l’idée de l’infériorité
tant soutenue par professeurs et patriarches, Woolf rétorque
qu’ils défendent mal cesfaits dontils voudraient nous
convaincre. Des signes passionnels, tels que la colère,
éveillent vis-à-vis des faits supposés le soupçon de leur
faiblesse. S’il faut les défendre avec tant de hargne, c’est sans
doute qu’ils ne peuvent valoir d’eux-mêmes. Sous le coup de
l’émotion, ces connaissances perdent leur assise: la colère du
professeur fragilise les faits présumés. En effet, la crédibilité
d’un fait ne dépend-t-elle pas d’une observationdésintéressée?
Woolf soupçonne ces messieurs de ne pas avoir été objectifs,
soupçon révélateur de l’inconsistance de ces théories sur les
femmes, le féminin et les rapports entre les sexes, à la lecture
desquelles elle était censée croire à son «infériorité
intellectuelle, morale et physique». De plus, se
demande-telle, pourquoi donc un homme avec tant de pouvoir est-il en
colère? S’agit-il d’un sentiment analogue à celui des riches
qui se mettent en colère par crainte que les pauvres ne
s’emparent de leurs biens? La haine qui transpire dans ces
théories misogynes reflèterait des intérêts sociaux et
politiques. Cette scène nous rappelle que dans la culture
académique occidentale l’exigence de faire preuve
d’objectivité s’est aussi construite sur l’effort de ne pas
éveiller le soupçon d’un quelconque manque de neutralité
vis-à-vis des faits.Pour sentir la lourdeur d’une réalité

5
Ibid., p. 52 {32}. Je souligne.

15

académique qui pourrait sembler loin aujourd’hui, il faut lire
ce texte dont l’indignation demeure retenue par un robuste
sensde l’humour. Était-ce une manière d’éviter d’éveiller
chez les lecteurs et lectrices le même soupçon que la colère
des professeurs provoquait chez elle? En tout cas on a pu
dire de l’écriture de ce texte qu’elle n’était pas «partisane »,
que Woolf avait réussi à synthétiser sa colère et sa frustration
dans l’équilibre de l’art.Une chambre à soi, dira-t-on, est un
document « immensément civilisé ».
Le ton dit «civilisé »deUne chambre à soi contraste
radicalement avec celui d’un autre textetardif qui plus
aborde aussi le thème de l’accès des femmes à l’éducation et
aux Lettres. La retenue a laissé place à la révolte et à une
ironie mordante,sans doute aussi en raison du type de
question qui lui est posée cette fois: que peuvent faire les femmes
6
pour empêcher la guerre ? Et là, il semblerait que c’en est trop.
En 1939, Woolf répond :rien. La plupart des «filles et sœurs
des hommes cultivés {educated} » non seulement ne sont pas
elles-mêmes «cultivées »,mais disposent de peu de pouvoir
économique. Soit, elle avait déjà marqué ce point dansUne
chambre à soi. Ici, de surcroît, elle ajoute que quand elles sont
cultivées elles ne pensent pasmieux que les hommes.
Comment alors feraient-elles usage de leur intelligence et de
leur argent dans le but d’empêcher la guerre? Ce ne sont pas
ces Lettres-là,cette science-là, ces savoirs-là qui
empêcheront la guerre. Leur esthétique du pouvoir et la
mobilisation ont plutôt contribué à nous y conduire. À celui
qui aspire à lui faire signer un manifeste pour « la protection
de la culture et la liberté intellectuelle » afin de contribuer à
éviter la guerre, Woolf répond que les filles et sœurs des
hommes cultivés ont déjà largement contribué à cette cause
puisqu’elles elles se sont sacrifiées pour que leurs frères
aillent à Oxford où ils étaientjustement censésapprendre à
protéger la culture et laliberté intellectuelle. Si nous en
sommes aujourd’hui à devoir signer des manifestes, cela

6
Ibid.,p. 31.

16

prouve que l’idée – largementrépandue parmi les hommes
cultivés - que «seule la culture désintéressée peut garder le monde de
7
sa ruine. Et donc Woolf appelle les filles» était trompeuse
des hommes cultivés qui disposent du pouvoir économique
pour contribuer à l’éducation de leurs sœurs à ne pas se
laisser coopter. À leurs donations, à leurs guinées, seront
jointes des conditions: «L’argent des femmes ne devra en
aucun cas aller à la reconstruction d’une université à
l’ancienne, et comme il est certain qu’il ne pourra être
consacré à la construction d’une université fondée sur de
nouvelles bases, cette guinée portera la mention : « Chiffons,
essence, allumettes ». On y attachera cette note : Prenez cette
guinée, et réduisez l’université en cendres. Brûlez les vieilles
hypocrisies ! Que la lumière du brasier effraie les rossignols !
Qu’elle empourpre les saules! Que les filles des hommes
cultivés fassent la ronde autour du feu! Qu'elles
entretiennent la flamme en y jetant des brassées de feuilles
mortes, et que des plus hautes fenêtres leurs mères se
penchent et crient: Brûle, Brûle! Car nous en avons fini
8
avec cette 'éducation' » .
Depuis longtemps cet extrait me poursuit, accroché au
mur de mes bureaux universitaires successifs. Je veux
souligner ici une phrase en particulier:il est certain que
l’argent ne pourra être consacré à la construction d’une
université fondée sur de nouvelles bases. Car c’est dans ce
texte que l’on trouve cette phrase lapidaire: «La science,
semble-t-il, n’est pas asexuée; elle est un homme, un père, et
9
aussi malade » . Woolf accuse la science de complicité avec
une masculinité et une domination qui mènent à la violence
guerrière. Elle compare parades militaires et cérémonies
académiques, parures des «académiques »et uniformes
militaires.Il ne s’agit plus ici d’argumenterraisonnablement
contre des théories souillées par la colère,il s’agit de


7
Ibid., p. 151. En français dans le texte original.
8
Ibid., p. 76. Traduction modifiée.
9
Ibid.,p. 223 {263}.

17

contestation, de révolte, autrement dit, de politique.
N’oublions pas que l’ambiance est à la guerre dans l’Europe
de 1939. Le rejet paraît donc total et convoque même les
craintes d’un «en amont des Lumières, retourretour »
jouissif à la nuit et aux ténèbres. Cette ronde autour d’un feu
ramène à l’esprit ces visions de femmes sorcières qui ont
longtemps hanté l’Occident et que l’avancement des sciences
est censé avoir chassées en même temps que les esprits
prémodernes superstitieux.
Le changement est majeur par rapport à ce queUne
chambre à soiscience »proposait comme option face à une «
menant vers des faits douteux. Elle mène aussi vers la
violence de la guerre : elle estmalade, on n’y peut rien. Il n’est
plus question de reformer les connaissances en poursuivant
le chemin de la raison, la vérité des faits prouvés, se frayant
l’accès aux temples hautains de la connaissance. Le
changement passera par la contestation totale de cet ordre
établi, de l’idée même que leprogrès de la civilisation passe
par l’avancement des connaissances. Nous ne pouvons ni
améliorer les sciences ni les autres disciplines avec les
moyens de notre culture. Ni les préjugés contre les femmes
ni la logique guerrière de nos sociétés ne peuvent être
corrigés par la raison des savants des universités, ces lieux
privilégiés de transmission dusavoir soi-disant civilisé,
neutre. La recherche de faits n’a pourtant pas entièrement
disparu de l’horizon de Woolf, elle ne cesse d’y faire appel:
« Nous sommes ici pour considérer des faits. Et les faits que
nous venons d’extraire des biographies paraissent prouver
que les professions ont un certain effet indéniable sur les professeurs.
Elles rendent les gens qui les exercent possessifs, jaloux de
toute atteinte à leurs droits et terriblement vindicatifs si l’on
ose les mettre en question. N’avons-nous donc raison de
penser que si nous entrons dans les mêmes professions nous
acquerrons les mêmes caractéristiques? Et de telles
10
caractéristiques ne conduisent-elles pas à la guerre? »Ce

10
Ibid., p. 120 {181}.

18

seraient donc les faits eux-mêmes qui prouvent que la
science des professeurs est malade? Les sciences et les
savoirs tels qu’ils sont enseignés à l’université ne seraient pas
un bon terrain d’investissement pour un projet
transformateur. Des faits nous ont conduites à affirmer que
nous ne pouvons rien espérer, dans la tradition des
professeurs et patriarches, de l’objectivité des faits et de leur
corollaire, la neutralité de connaissances dont la vérité
constituerait la seule loyauté. Que nous resterait-il donc, siles
savoirs ne peuvent pas être neutres, mis à part brûler ces « vieilles
hypocrisies »? Mais alors si la science n’est plusgarantie,
comment asseoir ces « faits »? C’est quoi leur statut?
Parmi les approches précurseurs des critiques féministes
ème
des savoirs de la fin du 20siècle, celles de Woolf, « notre
11
marraine à toutes» comme l’appela Michèle Le Doeuff,
sont des plus célèbres. Je n’oserai pas en dire tant, après tout
qui est marraine de qui dans une famille aussi recomposée
que celle du féminisme est une question délicate. Il n’est
pourtant pas exagéré de noter que l’état des connaissances
n’était pas très différent à la fin des années soixante. L’on
peut comprendre pourquoi Woolf pouvait être une marraine
de choix pour celles qui ont construit les premières études
féministes, penséespour êtresur,par etpour lesfemmes.
Toujours aujourd’hui, relire les essais féministes de Woolf
permet de contempler le chemin parcouru aussi bien que de
rappeler la persistance de certaines questions. Virginia avait
calculé large en 1938. Elle n’aurait pasdû attendre un siècle
ou deux pour pouvoir (formellement) être admise à « parler
du haut d’une chaire». Mais en dépit de cette erreur de
calcul, l’ironie demeure sur l’accomplissement : de quels
pouvoirs cette réussite est-elle faite ? Woolf, en tout cas, au
vu de ce qu’elle pouvait enconnaîtreà son époque, et n’y
ayant pas eu accès, n’était pas très élogieuse de ce que nous
pourrions en espérer.


11
LEDOEUFFMichèle,L’étude et le rouet, Seuil, Paris, 1989.
19

INTRODUCTION

Woolf préfigura des thèmes qui seront développés dans les
interventions féministes sur les pratiques scientifiques: la
lutte pour l’égalité d’accès au savoir, la critique des contenus
des sciences et de l’entreprise scientifique (occidentale)
comme complice des pires atrocités sous l’alibi du
« désintéressement ».Nous pouvons aussi reconnaître les
tensions que nous abordons en détail plus loin entre deux
questions que Sandra Harding a nommées comme «la
question des femmes dans les sciences» (l’accès aux
sciences) et « la question de la science dans le féminisme » (la
12
critique de la science) . Nous pouvons y trouver aussi
l’illustration d’un dilemme connu aux origines des études
féministes, entre la participation aux sciences et la critique
radicale de l’entreprise scientifique– «etintégration »
« autonomie». Ainsi en dépit de l’histoire qui nous sépare du
vécu de Woolf,sa perspective nous permet d’interroger les
changements qui ont eu lieu. Et une alternative assez brutale
se propose. Si des connaissances ont pu êtrecorrigées, est-ce
que la raison l’a emporté sur la colère? Pour éliminer
certains préjugés sur les femmes les théories dénigrant
le féminin,a-t-il suffi aux femmes d’être plus objectives,
d’user des arguments rationnels avecA-t-il fallu,mesure ?
pour rendre possible l’accès des femmes à tous les gazons et
bibliothèques d’Oxford, prouver qu’elles ne sont pas
inférieures et faire accepter ce fait comme on accepte que le
pois est vert et le canari jaune ? Serait-ce alors la culture des
faits qui auraitpermis par l’avancementnormal des sciences
de remplacer les mauvaises connaissances par les bonnes?
Est-ce ainsi que l’avancement des connaissancesaurait
contribué à l’avancement social des femmes ? En d’autres
termes, pour éliminer des préjugés qui trop souvent
confortent un ordre social sous couvert de l’autorité

12
HARDINGSandra,The Science Question in Feminism, Cornell University
Press, Ithaca and London, 1986 {dorénavant cité commeSQF}.
21

scientifique, faut-il juste faire mieux, dans le sens du progrès
scientifique, et accentuer encore l’objectivité autorisée par
une position cette fois véritablement désintéressée? Ou
alors, n’est-ce pas plutôt un changement de société qui a
produit des transformations dans les sciences, montrant ainsi
que les sciences ne sont pas un domaine à part, intouché du
politique ?Le conflit entre des «faits àprouver » autour de
la nature (notamment celle des femmes) aurait lieu, en
dernière instance, dans l’espace politique du règlement des
conflits, et non pas dans l’espace scientifique, car de toute
manière,ça ne peut pas être neutre. Devrait-on dire alors, si nos
sciences ne peuvent être neutres, si elles ne peuvent jamais
être à l’abri des intérêts, que le seul espoir serait politique?
Lutter sur le plan social pour construire une société dans
laquelle il ne serait plus normalni intéressant d’exclure les
femmes ?La tâche serait alors fondamentalement politique,
et non plus scientifique. Une science non discriminatoire
pour les femmes ne pourrait exister que dans une société
non discriminatoire pour les femmes. Et dans un monde où
l’évidence de l’infériorité des femmes et l’intérêtde leur
oppression auraient disparu, il s’agirait alors d’affronter
d’autres discriminations dont l’évidence sociale n’a pas
encore été démolie. Si tel est le cas, il faudrait donc
s’appliquer à changer la société, emportant du même coup
ces sciences socialement déterminées par un ordre politique,
pour les conduire cette fois vers des intérêts politiques
meilleurs. L’objectivité des savoirs dans leur approche du
monde, du réel, de la nature, ne serait que chimère, la valeur
des savoirs appartiendrait à l’ordre politique.
Si telle est l’alternative, doit-on conclure que nous
sommes simplement devant une nouvelle version de
l’opposition entrefaits et valeurs, entre science et politique ?
Nos questions pourraient bien rester bloquées par
d’anciennes dichotomies qui ne cessent de réveiller la crainte
d’une soumission de la scienceaux rapports de force. En
tout cas, la double limite que Woolf permet de tracer–entre

22

la possibilité d’améliorer les sciences en usant des moyens
propres à notre culture scientifique (faits et savoirs
désintéressés, plus objectifs et libérés du politique et de la
colère) et l’(im)possibilité de tout rejeter (la science en
ellemême avec ses institutions complices du pouvoir)– fait
pressentir le champ de tensions dans lequel nous mettons les
pieds. En dramatisant la tension, j’entendais commencer à
faire sentir comment une approche de sensibilité féministe
peut compliquer certaines évidences de la culture des faits,
partie intégrante de l’identité des savoirs académiques. Faire
appelaux faits pour prouver l’inconséquence des sciences est
en soi problématique, surtout quand le politique se mêle
d’un tel projet. On peut voir pourquoi une recherche qui se
dit féministe, de par les questions qu’elle pose à la notion de
science, est un cas de figure intéressant pour penser les
problèmes que soulève dans la culture occidentale de la
scientificité, la possibilité que l’engagementpolitique (et
donc par définitionintéressé) puisse être à la base de sciences
et savoirs plus fiables.

Cet ouvrage présente des cheminsd’exploration de ces
questions à travers la politisation des savoirs, et plus
largement de l’épistémologie. Je traite de développements
théoriques et existentiels contemporains des mouvements de
femmes entre 1970 et le début des années 1980. Le sens de
cette politisation n’est pas univoque, non seulement
l’approche féministe n’est pas la seule vision qui se soit
engagée dans ce processus, mais ni le féminisme ni les
recherches qui s’en revendiquent, ne constituent un paysage
homogène. La lecture de cette politisation des savoirs
présentée ici porte une attention particulière aux approches
que je désigne à l’instar de Sandra Harding avec le nom
générique de féminisme du positionnement– standpoint
feminism. Cette voie de pensée, mal connue en Europe
francophone, a permis de problématiser la construction des
savoirs scientifiques, donnant lieu à des débats à caractère

23

épistémologique. Maisil sera donc important de rappeler le
caractère ancré de ces théorisations dans une expérience
historique collective: des trajets féministes cherchant à
penser à partir des vies des femmes. Sans perdre de vue ce
trajet spécifique, la conception du féminisme du
positionnement peut néanmoins être comprise de
manière générique- non pas en tant que théorie a priori,
mais comme une pratique intelligible à travers ses
effectuations concrètes et spécifiques. Situer une pratique de
construction de savoir y compris scientifique dans les
exigences qui contribuent à sa construction, impliquerait de
prendre en compte les enjeux historiques, sociaux et
politiques qui accompagnent cette construction. Ceci
implique ne pas négliger leurs propres héritages, y compris,
dans notre cas, la vocation des pratiques scientifiques à une
approche du monde qui ne soit pas réductible à la
détermination historique, politique et sociale de ceux qui
font la science. Plus généralement, il est important d’emblée
de noter ici une différence par rapport à d’autres approches
qui ont politisé l’épistémologie: le chemin de pensée
féministe que je suis dans cet ouvrage est marqué par la
reconnaissance que nous en sommes héritières y compris de
la culture que nous voudrions refuser.
Aussi, pour revenir à la crainte de la soumission des
sciences aux rapports de force, dansl’optique choisie ici, les
questions « des femmes », posées dans le féminisme comme
des questions politiques, ne sont pas réductibles à une
intervention particulariste qui mettrait en péril par un
relativisme radical, l’ambitionuniverselle du savoir. Elles ne
se limitent pas non plus à la recherche d’une simple
intégration du féminin négligé qui élargirait un universel
reformé. La théorisation des questions des femmes dans le
féminisme comme propositions de savoirs situés perturbe
justement ce genre d’alternatives. Sans renoncer à leur
singularité ni à leur spécificité, les positions féministes
comme savoirs situés tentent de problématiser la perception

24

typique de la culture moderne de «la science» qui voudrait
qu’un savoir, pour êtrevalable et partageable, devraitse
montrer non lié, détaché d’intérêts particuliers, et qui plus
est prétendre être acceptable pour tous et toutes. Le trajet
que je veux montrer à l’œuvre explore l’idée qu’un savoir
positionné est pertinent et intéressant. Cette proposition
exige néanmoins d’accepter d’envisager tant lepolitique que
le savoir comme des notions en (re)construction, toujours
compris en rapport à des ancrages et devenirs dans de
pratiques spécifiques–compris donc les traditions y
scientifiques dans lesquelles sont situé·e·s les praticien·ne·s.
La motivation de cet ouvragen’est pas simplement de
combler une lacune dans la littérature francophone à propos
de débats qui pour des étudiants anglophones en études
féministes,cultural studieset autres nouvelles disciplines, sont
quasiment devenus un lieu commun. Quelque part je ne fais
que répondre, une fois de plus, à l’appel de Virginia Woolf.
Nous trouvons dansTrois guinéesune des plus belles paroles
que Woolfadresse aux femmes de son époque, une parole
qui n’a pas vieilli :Think we must.Après s’être demandé si cela
valait vraiment la peine de se frayer un accès aux temples de
la connaissance, après avoir opté hors des tours d’ivoirepour
l’actionsecrète auquotidien, elle encouragera les femmes à
penser.Pensons, disait-elle,«dans les bureaux, les autobus, les
mariages, les baptêmes et les funérailles». Universitaires ou
pas, «ne cessons jamais de penser ce qu’est cette
« civilisation »dans laquelle nous nous trouvons». Ne
cherchonspas d’excuse, dit-elle, dans le fait que l’on
manquerait de temps pour penser, occupées que l’on estpar
nos tâches quotidiennes, par nos « batailles ». Woolf pensait
alors les femmes étaient loin de l’accès aux chaires et qu’elles
continueraientà penser comme elles l’ont toujours fait
«tandis qu’elles touillaient dans la casserole, tandis qu’elles
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balançaient le berceau» .Penser dansle secret pour
interroger ce que sontcesauxquelles nous « professions »

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Trois guinées, op. cit., p. 176.

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