Quand les traces communiquent
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Description

Cet ouvrage propose une étude de la trace du point de vue des sciences de l'information et de la communication. Il s'agit d'analyser ce terme dans l'élaboration de la culture, du patrimoine, et des dispositifs médiatiques. Dans un souci constant de prise en compte du contexte de production et d'interprétation de la trace, quatre perspectives majeures ont été privilégiées : les fondements épistémologiques, les enjeux politiques, la dimension mémorielle, et celle de la médiatisation.

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Informations

Publié par
Date de parution 15 octobre 2014
Nombre de lectures 144
EAN13 9782336359571
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Communication et Civilisation
Communication et Civilisation
Collection dirigée par Nicolas Pélissier
La collection Communication et Civilisation , créée en septembre 1996, s’est donné un double objectif. D’une part, promouvoir des recherches originales menées sur l’information et la communication en France, en publiant notamment les travaux de jeunes chercheurs dont les découvertes gagnent à connaître une diffusion plus large. D’autre part, valoriser les études portant sur l’internationalisation de la communication et ses interactions avec les cultures locales.
Information et communication sont ici envisagées dans leur acception la plus large, celle qui motive le statut d’interdiscipline des sciences qui les étudient. Que l’on se réfère à l’anthropologie, aux technosciences, à la philosophie ou à l’histoire, il s’agit de révéler la très grande diversité de l’approche communicationnelle des phénomènes humains.
Cependant, ni l’information, ni la communication ne doivent être envisagées comme des objets autonomes et autosuffisants.
Dernières parutions
Bernard IDELSON, Vies de journalistes. Sociobiographies, 2014.
Michael B. PALMER, Naissance du journalisme comme industrie. Des petits journaux aux grandes agences , 2014.
Sous la direction de Jacques BONNET, Rosette BONNET et Daniel RAICHVARG, Communication et intelligence du social, Tomes 1 et 2 , 2014.
Sous la direction de Florence LE CAM et Denis RUELLAN, Changements et performances du journalisme , 2013.
Sous la direction de Marc MARTI et Nicolas PÉLISSIER, Tension narrative et storytelling , 2013.
Coordonné par Alexandre COUTANT & Thomas STENGER, Identités numériques, 2013.
Sous la direction de J. MAAREK, Présidentielle 2012, une communication politique bien singulière, 2013.
Sous la direction de Sylvie P. ALEMANNO et Bertrand PARENT, Les communications organisationnelles. Comprendre, construire, observer, 2013.
Titre
Sous la direction de
Linda Idjéraoui-Ravez et Nicolas Pélissier







Quand les traces communiquent…



Culture, patrimoine, médiatisation de la mémoire



Postface de Béatrice Galinon-Mélénec
Copyright


















© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
EAN Epub : 978-2-336-70968-0
Sommaire Introduction Quand les traces font patrimoine. Politiques de la mémoire et représentations médiatiques Linda Idjéraoui-Ravez, Nicolas Pélissier Première partie – Conceptualisation et problématisation de la trace en sciences humaines et sociales Sur la conceptualisation de la trace Ioan Dragan La fabrique de la trace, une entreprise herméneutique Yves Jeanneret Traces et patrimoine, essai de problématisation Paul Rasse Deuxième partie – Médiation du patrimoines et enjeux socio-politiques de la trace La figure du collectionneur-médiateur dans le processus de transmission patrimoniale de la mémoire de la Première Guerre mondiale Michèle Gellereau, Tiphaine Zetlaoui La trace du scénographe dans une exposition d’histoire : le design comme acte de discours Marie-Sylvie Poli Musée de la Stasi : la trace d’un passé douloureux peut-elle créer du commun ? Représentations croisées de la répression et du contrôle social en ex-RDA Marie Hocquet Troisième partie – Traces, mémoires et civilisations Le substitut numérique : quelles mémoires muséales pour ce nouvel objet culturel ? Cécile Tardy Le rôle des musées de société dans la construction de traces patrimoniales et/ou mémorielles au XXI e siècle Anne Watremez Les visages changeants du patrimoine iconographique. La double temporalité des images de la Mort Cristina Bogdan Quatrième partie – Traces et identités médiatiques La représentation dans les médias du phénomène de pèlerinage dans l’espace roumain Mihaela-Simona Apostol Mémoire prothétique du communisme. Pratiques de la mémoire dans les débats médiatiques autour du film L’autobiographie de Nicolae Ceauşescu d’Andrei Ujică Alexandru Cârlan, Mălina Ciocea Embeded memories : patrimonialisation des traces numériques Louise Merzeau Postface La trace : propositions anthropologiques et ontologiques. Le rôle de la trace dans l’interprétation du monde par l’Homme Béatrice Galinon-Mélénec Présentation des auteurs
Introduction
Quand les traces font patrimoine. Politiques de la mémoire et représentations médiatiques
Linda I DJÉRAOUI -R AVEZ , Nicolas P ÉLISSIER
Laboratoire I3M (Informations, Milieux, Médias, Médiations) université de Nice-Sophia Antipolis
À l’issue du XVIII e colloque franco-roumain en sciences de l’information et de la communication (« Traces, mémoire, communication », Bucarest, juillet 2011), nous avions envisagé le projet d’un ouvrage collectif, complémentaire de l’édition des actes en 2013 par l’université de Bucarest (Ars Docendi). Ce projet distinct se justifiait alors par le contenu très riche et scientifiquement soutenu des contributions à cette manifestation bilatérale. Celle-ci fête à l’automne 2014 son XX e anniversaire à l’occasion du colloque international « Intersections » organisé par les laboratoires CREM (Centre de recherche sur les médiations, Nancy) et I3M (Informations, Milieux, Médias, Médiations, Nice), en collaboration avec un consortium de laboratoires français et roumains en sciences de l’information et de la communication.
L’intention éditoriale prend forme au travers ce nouveau volume qui comprend, outre un nombre réduit des textes déjà publiés dans l’ouvrage susmentionné (moins d’une dizaine sur la trentaine qu’il comporte), d’autres textes denses et inédits portant sur la même thématique, reliant trace, mémoire et communication. Ces derniers ont été proposés par des membres du comité scientifique qui n’ont pas eu l’occasion, comme il est d’usage, de présenter une communication lors de ce colloque.
Ce volume présente donc des textes choisis dans leur version initiale, mais aussi des textes que leurs auteurs ont fait évoluer en les remaniant et des textes inédits.
Notre objectif scientifique est de contribuer à l’esquisse d’une tracéologie dans le champ des SIC par le biais d’une approche communicationnelle du concept de trace. Nous entendons aussi analyser celui-ci sous l’angle précis de ses implications dans l’élaboration de la culture et des dispositifs médiatiques. L’ouvrage associe à l’examen du concept et de l’usage de la trace plusieurs auteurs de nationalités différentes. Leurs approches diversifiées partagent néanmoins une dimension transversale dans laquelle tous se rejoignent : celle de puiser dans la réactualisation de ce concept fécond, de nouvelles perspectives de recherches pour les sciences humaines et sociales, et plus particulièrement pour les SIC. De façon dominante, c’est sous l’angle de la médiation et de la médiatisation dans le champ de la culture, du patrimoine et des représentations que le collectif de l’ouvrage redessine un horizon info-communicationnel pour la trace.
Dans un souci constant de prise en compte du contexte de production et d’interprétation de la trace, quatre perspectives majeures ont été privilégiées dans cet ouvrage, pour venir se resserrer autour des fondements épistémologiques, des enjeux politiques, de la mémoire et enfin des identités et des représentations médiatiques.
L’ouvrage se compose de quatre parties, dont chacune est elle-même composée de trois chapitres, pour se clore sur une postface prospective.
La première partie, Conceptualisation et problématisation de la trace en sciences humaines et sociales , propose un retour sur les arrière-plans épistémologiques de la réflexion académique sur la trace. Nous avons donc souhaité l’ouvrir par la contribution de Ioan Dragan qui offre une synthèse commentée des fondements du concept de trace dans les sciences humaines, notamment la philosophie (Jacques Derrida), la sémiotique structurale (Roland Barthes), la psychanalyse de l’image (Serge Tisseron), la sociologie (Nathalie Heinich), les sciences de l’information et de la communication (Yves Jeanneret et Béatrice Galinon-Mélénec). Ce faisant, Ioan Dragan entend déplacer le point de vue émanant des approches sémiotiques vers un cadrage temporel du concept de trace partant du postulat que « celle-ci représente génériquement la plus évidente médiation du passé (absent à l’instant) au présent et vers le futur. D’où son rôle central dans la restauration d’une vision historique […] de la communication et dans le développement de la culture mémorielle ». Yves Jeanneret, dans son texte « La fabrique de la trace : une entreprise herméneutique », approfondit cette contribution inaugurale, en la recentrant sur la façon dont il est possible d’étudier les transmutations de la trace en passant d’une processualité matérielle à celle porteuse de valeurs, d’usages, de configurations du culturel ou du social. L’auteur interroge également le phénomène qui transforme la trace en objet d’écriture documentaire réutilisé par des industries de la culture, des médias ou encore du tourisme. Son étude débouche sur deux axes touchant à l’élaboration médiatique autour de laquelle elle se développe : le « devenir signe de la trace » et les médiations à l’œuvre. Cet article met ainsi en exergue la complexité du concept de trace, contigu tantôt à la notion d’empreinte, tantôt aux aspects liés au mémoriel, à l’inscriptible, au vestige, à l’archive ou encore à l’indice.
Paul Rasse complète ces réflexions en interrogeant plus en profondeur les interactions entre les trois concepts fondateurs du colloque de 2011 : trace, mémoire et communication. Ce travail de généalogie passe, selon lui, par la redéfinition d’un autre mot-valise souvent galvaudé : celui de patrimoine. Dans une perspective d’anthropologie de la communication des mondes contemporains, l’auteur tente ensuite de mettre en évidence les dynamiques historiques qui sous-tendent ces relations, pour montrer en quoi elles permettent d’interroger les dispositifs de sélection, de protection et d’interprétation du patrimoine d’aujourd’hui. S’intéressant plus particulièrement aux cultures populaires, il montre avec conviction à quel point le « petit patrimoine fragil e » légué par ces cultures souvent marginalisées, est plus difficile à préserver et valoriser que celui des œuvres plus prestigieuses légitimées par l’histoire, la politique, l’art et la science dans leurs dimensions les plus institutionnelles : « il ne reste de ces cultures que des traces parfois nombreuses, mais généralement peu évidentes, pauvres, rugueuses, détériorées. Elles entérinent l’idée de leur insignifiance ou de leur inexistence, quand les traces laissées par les élites portent sur des réalisations plus abouties, sophistiquées et de meilleure facture . » Cependant, Paul Rasse constate aussi un engouement de nos contemporains occidentaux, tant au niveau des décideurs que des médias et des publics, pour ce patrimoine populaire, plus difficile à saisir, circonscrire et donc à protéger. Ce regain d’intérêt a d’ailleurs conduit une institution internationale telle que l’Unesco à mettre en place un programme spécifique de protection du patrimoine fragile (2006), qui a suscité aussi la mobilisation de chercheurs en sciences humaines et sociales. Comme le rappelle justement l’auteur : « La production et la conservation de ce patrimoine ne peut fonctionner sans qu’émerge un assentiment général quant à son intérêt et la nécessité de le protéger . »
Après ce retour sur les fondements et la complexité du concept de trace, l’actualité des questionnements de la seconde partie de l’ouvrage, Médiation du patrimoine et enjeux socio-politiques de la trace , imposait d’aborder l’analyse des diverses modalités de transmission des traces. Michèle Gellereau et Tiphaine Zetlaoui ouvrent cette perspective par une analyse de la façon dont certains collectionneurs contribuent de façon prégnante, tant dans la recherche que dans les pratiques sociales, au processus de patrimonialisation au Nord de la France et en Flandre occidentale, où les traces identitaires des nations impliquées dans la Première Guerre mondiale demeurent nombreuses et signifiantes. Dans le chapitre suivant, Marie-Sylvie Poli déplace l’analyse vers la production et la réception de l’exposition « Spoliés ! L’ aryanisation économique 1940-1944 » organisée par le musée de la Résistance et de la Déportation de l’Isère et inaugurée à Grenoble le 30 mai 2010, dans le bâtiment de l’ancien palais du Parlement du Dauphiné. La trace y apparaît comme un élément incontournable de l’écriture dramaturgique et réflexive, déployée par le scénographe pour un projet qui va au-delà d’une exposition d’histoire : celui d’une exposition politique. Cette seconde partie se clôt sur le texte de Marie Hocquet, dont le titre se veut explicite : « La trace d’un passé douloureux peut-elle créer du commun ? ». L’auteur se centre cette fois sur les rapports qu’une population (les Berlinois de l’Est), dont une partie s’est faite porteuse de mémoire, entretient avec une institution : le musée de la Stasi. Celui-ci vise à patrimonialiser les traces pour construire et représenter une mémoire collective autour du régime communiste. Ce texte présente les résultats d’une recherche portant sur les relations entretenues avec une histoire collective difficile et ses mémoires (notamment celles de groupes d’opposants et d’anciennes victimes), donnant lieu à des mobilisations de traces dans un contexte sociopolitique et identitaire dont les problématiques demeurent encore irrésolues.
Dans la troisième partie de l’ouvrage, les auteurs interrogent, chacun à leur façon, les rapports entre Traces, mémoires et civilisations . Cécile Tardy, tout d’abord, s’intéresse aux enjeux soulevés par la numérisation de l’objet de musée original irréductible à « un simple support de mémoire de l’objet patrimomial authentique ». C’est à travers le cas limite de la photographie sur plaques de verre qu’est développée la question de sa transformation médiatique en substitut numérique au sein du musée de société. Son analyse en termes de « déclinaison sociale, sémiotique et matérielle » conduit l’auteur à définir sa portée stratégique dans le cadre de la médiation muséale. Dans le second chapitre sur « Le rôle des musées de sociétés dans la construction de traces patrimoniales et/ou mémorielles », Anne Watremez cherche à identifier les choix stratégiques des musées de civilisations au XXI e siècle, dans le cadre de la mise en circulation des traces patrimoniales et/ou mémorielles. Ce n’est pas tant la définition de traces comprises à la fois comme empreintes de faits, de souvenirs liés à des objets et de témoignages, qui préoccupe l’auteur, mais la manière dont elles sont énoncées par ces institutions. En conclusion de cette partie, Cristina Bogdan invite à s’interroger sur « Les visages changeants du patrimoine iconographique. La double temporalité des images de la Mort ». À partir d’une double approche issue de l’histoire de l’art et de la médiologie, l’auteur enquête sur la réaction des populations locales aux représentations iconographiques de la Mort dans certaines régions rurales de Roumanie. Le résultat de son étude montre une ambivalence de ces réactions, entre volonté d’occultation, voire de destruction (icônes vandalisées), des images symbolisant la Mort, mais aussi fierté de certains villageois d’avoir près de chez eux une église consacrée à la Mort qui serait unique en son genre. Selon l’auteur, « l’espace roumain, qui balance actuellement entre conserver les traditions et y renoncer, reflète la cohabitation de ces manifestations contradictoires devant la Fin ». Dans un plaidoyer pour la sauvegarde de la mémoire culturelle, Cristina Bogdan s’appuie sur les propos de Régis Debray, pour qui la mort de la mort porterait un coup décisif à l’imagination » (Debray, 1992, pp. 46-47) et juge salutaire la préservation d’un patrimoine iconographique lié aux représentations visuelles de la Mort, cette « présence absente » si embarrassante pour ses spectateurs… et futurs clients.
Un constat similaire pourrait être fait à propos de la représentation de la mort dans les anciens et nouveaux médias, objets de la quatrième et dernière partie de l’ouvrage, intitulée Traces et identités médiatiques . Cette partie est introduite par le texte original de Mihaela Apostol qui étudie la représentation dans les médias roumains de deux pèlerinages majeurs dans la tradition orthodoxe roumaine, l’un à Bucarest (saint Démétrius), l’autre en Moldavie (sainte Paraskeva). À partir d’une analyse de contenu d’articles de presse et de sources électroniques sur une période très récente, l’auteur montre bien le traitement très spécifique de ces rituels religieux de masse par les médias observés. Mihaela Apostol est frappée par l’importance des éléments quantitatifs (nombre de pèlerins, longueur et durée des files d’attente, nombre de choux farcis préparés et litres de vin prévus, etc.) valorisés par les médias, qui semblent s’intéresser aux formes « visibles et percutantes » du pèlerinage, aux motivations personnelles des individus et aux réactions des pouvoirs publics, davantage qu’au sens général de ces rituels presque immuables qui paraissent défier le temps et l’espace, privant ainsi les journalistes, un bref moment (de grâce ?), de leurs cadres de référence les plus usuels. Le second texte de cette partie, proposé par Alexandru Carlan et Malina Ciocea, porte également sur les représentations médiatiques en Roumanie, mais s’intéresse à une mémoire plus récente et plus circonscrite : celle du communisme. Les auteurs ont souhaité étudier la réception du film L’autobiographie de Nicolae Ceausescu réalisé par Andrei Ujica, auprès des journalistes roumains, en particulier ceux appartenant aux nouvelles générations n’ayant pas connu le régime communiste. À leur sujet, s’inspirant de la terminologie de Mac Luhan et des travaux d’Alison Landsberg, Alexandru Carlan et Malina Ciocea émettent hypothèse que ce film a joué un rôle de « mémoire prothétique », en tant que substitut construit socialement d’une époque révolue que les jeunes d’aujourd’hui, au-delà des récits parentaux et des ouvrages mémoriels, ont bien du mal à se représenter. Les résultats de leur enquête, à partir d’une approche pragma-dialectique des discours des journalistes roumains, font état d’une attitude plutôt ambivalente de ces derniers, évoquant un « compromis entre l’expérience traumatique du passé et les enjeux de la culture consumériste contemporaine ». Les auteurs en déduisent que « l’expérience du communisme est difficile à intégrer dans un profil identitaire ». En conclusion de cette partie, la médiologue Louise Merzeau, pour sa part, focalise l’attention sur une mémoire encore plus contemporaine : celle des traces laissées par les internautes à l’occasion de leur navigation dans le cyberespace. Au travers des débats portant sur la protection de la vie privée, la lutte contre la diffamation, la désinformation et la gestion de la e-réputation, cette question suscite de vives réactions dans les médias et l’espace public. Certes, en tant que données calculables et repérables par le datamining , les traces servent à indexer les individus pour mieux anticiper leur comportement, dans une perspective de marchandisation de ces données. Selon l’auteur, cette traçabilité « menace de réduire l’horizon informationnel de chacun aux limites prévisibles de son graphe social ». Cependant, Louise Merzeau estime aussi que le cyberespace offre à qui le souhaite des moyens de réapprioriation de ses propres traces en les intégrant dans une mémoire partagée, hybride entre sphère privée et sphère publique. À l’appui de sa démonstration, elle évoque divers processus de redocumentarisation , à l’image des plateformes comme Delicious ou Diigo qui font de la mise en commun des signets « l a base d’une mémoire collaborative en acte », ou d’autres outils de partage tels que VisualizeUS et Pinterest, qui constituent une forme d’appropriation à la volée de traces déposées par d’autres. L’auteur en conclut : « même si la traçabilité tend à exproprier chacun de son profil tout en contractant le graphe de ses opportunités, elle peut aussi enrichir une nouvelle mémoire […] Raccourcissant les distances entre valeur d’usage et valeur patrimoniale, les flux numériques peuvent embarquer une mémoire à la fois documentaire, éditoriale et relationnelle . »
Enfin, l’ouvrage s’achève sur la postface proposée par Béatrice Galinon-Ménélec. Il s’agit de la traduction française du texte « Traces, Signe-trace, Homme-trace. Ontological and Anthropological Perspectives ». Son auteur coordonne le programme de recherches « Human-Trace Complex Systems DC Unesco », qui consiste en l’utilisation du web pour faire émerger une intelligence collective sur la question de la trace. Les contributeurs de ce projet ouvrant de larges perspectives théoriques venant de toutes les disciplines scientifiques et de tous les pays, il est apparu opportun à Béatrice Galinon-Mélénec de présenter les présupposés anthropologiques et ontologiques qui l’ont conduite à proposer ce programme à l’Unesco. Au sein de celui-ci, le laboratoire I3M est porteur du projet CHEMED ( Culture, Heritage and MEdia Devices ). Coordonné par Linda Idjéraoui-Ravez, il étudie les modes opératoires de la trace au sein des processus d’élaboration de la culture, du patrimoine et des dispositifs médiatiques. Le programme « Human-Trace Complex Systems » a aussi pour objectif de stimuler un débat interdisciplinaire et international sur la relation entre traces, mémoire et communication.
À ce sujet, sa coordinatrice revient sur le fait que son origine est étroitement liée au colloque franco-roumain de 2011 cité plus haut, manifestation organisée par le laboratoire I3M (université de Nice-Sophia Antipolis) sous la coordination scientifique de Linda Idjéraoui-Ravez et Jean-François Tétu, à partir d’un appel à communication initié avec Béatrice Galinon-Mélénec et la composition d’un comité scientifique international auquel ont pris part, pour la partie française, Jean Davallon, Philippe Dumas, Jean-Jacques Boutaud, Béatrice Fleury, Gino Gramaccia, Yves Girault, Yves Jeanneret, Pascal Lardellier, Paul Rasse, Jean-François Tétu, et Jacques Walter.
Voici donc une nouvelle trace, que nous espérons très communicative, de ce colloque fondateur.
Première partie Conceptualisation et problématisation de la trace en sciences humaines et sociales
Sur la conceptualisation de la trace
Ioan D RAGAN
CSMNTC, université de Bucarest
Introduction : un concept polyvalent à parenté française
Une lecture, évidemment sans prétention d’exhaustivité, de la littérature appropriée révèle que le concept de trace bénéficie d’une vraie paternité française. Des personnalités et des œuvres de premier ordre, à partir de Jacques Derrida en philosophie du discours et en continuant avec des sémioticiens (Roland Barthes et autres), des sociologues (Nathalie Heinich et al. ), des théoriciens et practiciens de la psychanalyse (Jacques Lacan, Serge Tisseron et al .) ont contribué à la conceptualisation de la trace et de son rôle dans l’ouverture d’une nouvelle forme de transversalité épistémologique dans les sciences sociales et humaines. Des ouvrages collectifs récents (Béatrice Galinon-Mélénec) prolongent, valorisent, synthétisent et confirment la validité théorique et méthodologique du concept de trace par une série de recherches couvrant l’ensemble des domaines traités par les sciences sociales et humaines à partir, notamment, d’études littéraires, mémorielles, patrimoniales, de travaux relevant des sciences de l’information et de la communication, de la psychanalyse des images, de la sociologie de la visibilité.
Une des références fondatrices, selon mes lectures, est représentée par le philosophe Jacques Derrida, avec en particulier L’écriture et la différence et De la grammatologie , dont l’œuvre a été traduite en soixante langues. Si je ne me trompe pas, il a été parmi les premiers qui a pensé la trace comme un des concepts clés de la nouvelle constellation théorique dans le champ de la « déconstruction » de la métaphysique traditionnelle et celui du discours classique centré sur la référence dépassant ainsi le logocentrisme, et « la mise entre parenthèses du sens ». Ainsi, comme il est généralement admis, dans l’ensemble conceptuel proposé par Derrida, la trace occupe une place de premier ordre, conjointement avec les concepts d’ écriture (plus saisissante que le langage verbal), d’ archi-écriture , de différence - différance , de trace , d’ archi-trace , mais aussi de gramme , de greffe , de supplément , etc. (Ghica, 2008). Nous y reviendrons.
En deuxième lieu, les contributions scientifiques françaises à l’approche de la trace se retrouvent, sous des formes plus ou moins explicites, dans la sémiotique structurale (Roland Barthes), ainsi que dans d’autres modèles de la sémiologie cultivés en France, ou dans la proximité de la sémiologie française. Nous reviendrons y également.
En troisième lieu, il faudrait attribuer une place de premier ordre à une contribution qui situe les fondements de l’analyse des traces dans la psychanalyse. Une synthèse appliquée de l’étude des traces dans la perspective de la psychanalyse nous est offerte par l’ouvrage de Serge Tisseron, Psychanalyse de l’image (1995 [1997]). Au moins trois chapitres de cet ouvrage traitent le sujet de la trace, avec un condensé éclairant dans le chapitre intitulé « Les premières traces chez l’enfant et les enjeux de l’image-objet ». Ainsi, nous consacrerons plus loin un commentaire dédié à cet ouvrage de Serge Tisseron.
En quatrième lieu, la sociologie française affirme, elle aussi, sa présence créatrice dans le florilège de la paternité française aux théories de la trace : la meilleure contribution est représentée, à mon sens, par l’ouvrage De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique , dont l’auteur est la sociologue Nathalie Heinich (2012). Je proposerai donc plus avant dans mon texte une présentation commentée d’un chapitre de la partie V, « Expérience de la visibilité », et particulièrement du paragraphe « Appropriation des traces ».
Enfin, dans cette brève esquisse j’invite le lecteur à se nourrir de la plus récente contribution française, l’ouvrage collectif publié sous la direction de Béatrice Galinon-Mélénec, L’homme trace. Perspectives anthropologiques des traces contemporaines (2011). La perspective dominante de l’ouvrage et du projet l’« homme-trace » peut se résumer dans le syntagme « tout est signe-trace » (Galinon-Mélénec, 2011 : 14), ce qui, à la limite, est soutenable si on rajoute une interrogation obligatoire : quelle est la nature spécifique de la trace comme signe et aussi sur la typologie des traces non seulement en tant que signes. Considérés dans leur ensemble, les textes réunis dans ce volume offrent des réponses plus ou moins convergentes à ce genre de questionnements.
Derrida : trace et différence au cœur de la déconstruction et de la grammatologie
Jacques Derrida, comme le note son émule roumain Marius Ghica, procède à une déconstruction radicale de la métaphysique traditionnelle, et ensuite du discours envahissant centré sur le référent et le sens. Il a interprété « le déplacement de l’intérêt spéculatif du monde du réel vers celui de la langue – un phénomène visible de nos jours dans presque tous les domaines de la pensée humaine – et l’ouverture vers le champ infini du sens comme des effets d’un événement » historiel – l’absence d’un centre stabilisateur, d’un signifiant transcendantal… (désigné, tour à tour, essence, existence, substance, sujet, vérité, présence, conscience, divinité, etc.) – « capable de fonder, d’orienter et de limiter le sens du discours » (Ghica, 2008 : 6). Ghica aime citer abondamment Derrida pour expliquer la déconstruction du discours comme motivée par l’« inflation » du langage, après la déconstruction de la métaphysique traditionnelle : « C’est alors le moment – précise Derrida – où le langage envahit le champ problématique universel ; c’est alors le moment où, en l’absence de centre ou d’origine, tout devient discours – à condition de s’entendre sur ce mot – c’est-à-dire système dans lequel le signifié central, originaire ou transcendantal, n’est jamais absolument présent hors d’un système de différences » (Derrida, 1967 : 411). Engagé dans une démarche totalement iconoclaste, Derrida arrive à tout renverser : l’écriture supplante le verbal, la grammatologie dénonce la référence du discours orthodoxe puisque « la chose même est un signe », renversement aussi du rapport entre parole et écriture en faveur de celle-ci ; dans la grammatologie « le sens même devient le but d’un discours dans lequel le signifié fonctionne comme signifiant » (cité dans Ghica, 2008 : 62).
Dans cet effort de rupture radicale avec la pensée du discours classique (en fait, moderne), Derrida imagine un nouveau système conceptuel, appelé à démonter les vieux concepts et à les remplacer par la famille conceptuelle déjà mentionnée au sein de laquelle la trace fait figure centrale de ce renversement. L’explication du choix du mot trace en tant que terme clé de la grammatologie, conjointement avec le terme différence, est assez difficile à suivre. Tout de même deux précisions sont utiles pour nous aider à comprendre son discours :
• « La justification de ce choix terminologique ne peut jamais être absolue et définitive. Elle répond à un état des forces (en l’absence d’un “centre historique” bien défini) et introduit un calcul historique . » (Ghica, 2008 : 102) ;
• Le mot trace est lui-même un élément de référence pour des discours contemporains dont certains sont acceptés par Derrida. Le rôle épistémologique du terme trace se relève dans l’approche grammatologique des différences dans le processus de signification, qui consiste dans un perpétuel « jeu formel de différences », car « rien, ni dans les éléments, ni dans le système, n’est jamais purement et simplement présent ou absent. Il n’y a, de part en part, que des différences de différences et des traces de traces » (cité dans Ghica, 2008 : 65).
Dans cette perspective, la trace est la différence comme « origine absolue du sens en général » : « la trace est la différence qui ouvre l’apparaître et la signification », « articulant le vivant sur le non-vivant en général, origine de toute répétition, origine de l’idéalité, elle [la trace] n’est pas plus idéale que réelle, pas plus intelligible que sensible, pas plus qu’une signifiance transparente qu’une énergie opaque et aucun concept de la métaphysique ne peut la décrire. » (Ghica, 2008 : 95).
La trace est un terme qui désigne dans tout discours et dans tout mouvement des signes où on retrouve à la fois l’opposition et la répétition, un trait de continuité dans la différence. Plus précisément trace et différence se placent dans toute constellation de sens là où se manifeste « l’opération souveraine » à suivre les traces des simulacres, des suppléments, « le changement et le choix de n’importe quel mot » (Derrida, 1967 : 403). Pour conclure, pour Derrida, la trace est cet identique insaisissable des différences discursives et signifiantes, surtout la dualité de l’ absent et du présent , car dans tout texte ou discours ce qui est fondamental, c’est un perpétuel enchaînement de traces et de différences , de superpositions entre oppositions, entre différences qui se relient.
L’écriture est un discours qui se suffit à lui-même, dont l’élaboration doit « suspendre ou du moins compliquer, très prudemment, l’ouverture naïve qui rapportait son texte à la chose, au référent, à la réalité, voire à une instance conceptuelle et sémantique derrière » (Derrida, 1972 : 51). Dans L’écrire et la différence (1967 : 402), il s’explique davantage sur sa conceptualisation de l’ écriture , précisant que le texte « n’est plus le porteur et le dépositaire d’un sens, ne renvoie à aucune réalité, ne développe plus un thème, n’institue plus une substance, une présence. Pourtant règnent les simulacres, l’illusoire, les effets de… ». Le texte ne fait plus qu’« inscrire » des « effets de sens » ou de « référence » (cf. Ghica, 2008 : 89).
Peut-être que le caractère extrêmement spéculatif et même ésotérique de la pensée de Derrida explique finalement le faible écho de sa grammatologie dans le domaine des sciences de l’information et de la communication en France. Même s’il est difficile de le suivre, on peut essayer de trouver des démarches applicatives et compréhensives de sa grammatologie, en analysant, par exemple, le discours informationnel dominant par la figure de ce couple différence/trace. Ou, plus correctement, on peut trouver des similarités entre certains modèles représentatifs d’analyse discursive, comme celle de Patrick Charaudeau, et la perspective déconstructiviste de Derrida. Je pense, à titre d’exemple, à l’ouvrage de cet auteur, intitulé Le discours d’information médiatique , illustrant une conceptualisation contractualiste (pacte, négociation et coproduction du sens) de l’information-communication, et particulièrement au chapitre 6, « Le propos : l’évènement médiatique » (Charaudeau, 1997 : 101-115). Il est vrai que Patrick Charaudeau ne renvoie jamais à Derrida, mais il s’inspire et cite Paul Ricœur à propos de sa typologie des trois mimésis (herméneutique du récit). Ce chapitre porte sur ce que l’auteur désigne par le terme d’évènementialisation. Il précise le caractère discursif de l’évènement : « Ce n’est donc pas tant l’évènement en tant que tel qui intéresse une discipline du sens que ce que nous appellerons le processus d’évènementialisation. » ( ibid. : 106). Trois sont, selon l’auteur, les conditions de repérage de celui-ci : « Pour qu’un évènement puisse être repéré, il faut que se produise une modification dans l’état du monde phénoménal génératrice d’un état de déséquilibre ; que cette modification soit perçue par des sujets (où que ceux-ci jugent qu’il y a eu modification), ce qui produit un effet de “saillance” ; et que cette perception s’inscrive dans un réseau cohérent de prégnance » ( ibid. : 106). L’évènement est d’abord une différence – rupture dans l’ordre phénoménologique du monde, dans la terminologie de Charaudeau –, ensuite une perception de cette modification de l’état du monde (de l’ordre au désordre ou l’inverse), et finalement une problématisation – signification sociale. La signification discursive de l’évènement médiatique est de rendre compte « de ce qui advient dans l’espace public » (la différence plus les traces , si on accepte ce transfert conceptuel). Il est sélectionné et construit en fonction de son potentiel d’« actualité », co-temporalité de la production et de la réception de l’évènement médiatique, de « socialité », de « proximité » et d’« imprévisibilité » ( ibid. : 108). Dans le discours d’ événementialisation , les traces qui ont essentiellement une fonction d’authentification des faits « rapportés », « commentés » ou « provoqués » (Charaudeau, 1997), sont représentées par les témoignages, les images, les déclarations. Leur rôle est de soutenir un discours d’intelligibilité du monde phénoménal, et aussi de réaliser les trois finalités de ce discours : faire savoir , faire croire et faire comprendre , plus la captation du public.
En conclusion, on peut penser que la similarité présumée, ou plutôt la complémentarité de cette analyse avec la conceptualisation grammatologique de Derrida, s’avère être à l’opposé de celle-ci. Ou, à la limite, on peut admettre que leur seul rapport consiste dans une confirmation de la critique portée par Derrida sur les discours contemporains prototypiques. Du coup, la question ici posée à titre d’exemple reste ouverte et matière à réflexion pour des lecteurs plus avisés et surtout plus réservés.
La trace dans l’univers des signes. L’approche sémiotique
En sémiotique, même si Roland Barthes n’a pas consacré un travail spécial à la conceptualisation de la trace dans sa théorie sur le sens, la signification et les systèmes de signes (tout est signe dans notre monde), il n’a pas ignoré la place de la trace dans l’analyse des systèmes sémiologiques, avec des références plus claires dans Mythologies (1957), portant sur les systèmes de signes extralinguistiques (la photo, la mode, les vêtements, l’automobile, etc.). Dans ce contexte, le commentaire d’Yves Jeanneret sur la référence que Barthes avance en termes explicites au concept de trace dans l’approche sémiotique (structurale, évidemment) de la communication, apparaît tout à fait éclairant : « En termes de phénoménologie, le noème de la trace est : “ quelque chose ou quelqu’un est passé par là et je veux savoir ce qu’il en est .” L’analyse de Barthes qui affirme que la photographie relève du “ ça a été ” (Barthes, 2002 [1980]) le confirme, car la photographie est un art de la trace. La trace serait, si l’on me suit, définie par ces différents traits réunis et tous nécessaires : une irrégularité matérielle, une “ diaphonie” (Leleu-Merviel et Useille, 2008 : 35-43) n’est qualifiée comme trace que si elle est envisagée dans son présent comme le signe d’une chose passée et absente : ce que le schème perceptuel de l’incision ou de l’écrasement rend particulièrement bien, même lorsqu’il s’agit d’autre chose que de contact. » (Jeanneret, 2011 : 61). Je partage ici l’idée directrice de l’article d’Yves Jeanneret nous invitant à réfléchir sur la complexité, la polysémie et le « caractère non spécifique » du concept de trace, allant de la notion d’empreinte, de celle de trace artefact ou trace mnésique , à celle d’inscription qui est au cœur de la culture mémorielle – comme vestige, archive – à l’indice, celui-ci désignant dans la terminologie de Peirce, les signes « reliés à leur objets par un lien de contigüité, un rapport factuel et causal » ( ibid. : 66 ; voir aussi le « paradigme indiciel » de l’historien Carlo Ginzburg).
Mais, à mon sens, il est bien discutable de statuer que, finalement, suite à la prévalence des analyses indicielles, on est bien arrivé à l’identification du concept de trace à celui d’indice, celui-ci n’étant qu’un des éléments relevant des traces matérielles ou immatérielles.
Il me semble alors que pour saisir l’un des traits distinctifs de la trace, le recours à la temporalité est fondamental. Tout signe ou simplement indice (soit-il approché dans le sens de la sémiotique structurale ou, au contraire, dans celui de la sémiotique peircienne), tout fait matériel ou psychique peut devenir trace dans une temporalité future, proche ou lointaine. Un fait (empreinte, inscription, usage, image, etc.) ne devient trace qu’à condition de s’inscrire dans la durée, allant du passé absent au présent à authentifier et à un futur possible. Chaque édition de la montée des marches à l’ouverture du Festival de Cannes porte dans son dispositif les traces-indices des éditions précédentes (le temps passé), en reproduisant au moins symboliquement toute l’histoire événementielle du Festival et préfaçant les éditions futures du plus éblouissant festival international de film. De même, chaque édition non seulement fait revivre comme traces les événements de son passé qui lui sont associés, mais porte en elle-même toutes les potentialités d’une trace pour les futurs festivals.
Dans mes réflexions, je me propose de déplacer l’accent des analyses modelées par les approches et les débats sémiotiques (sûrement nécessaires) vers une étude de type longitudinal, car – à mon sens – le cadrage temporel nous permet de mieux saisir la spécificité du concept de trace ; celle-ci représente génériquement la plus évidente médiation du passé (absent à l’instant) au présent et vers le futur. D’où son rôle central dans la restauration d’une vision historique – ni passéiste, ni simplement présentéiste ou futuriste – de la communication et dans le développement de la culture mémorielle .
Pour plus de précision, ou au moins de traitement nuancé, il convient de se rappeler que pour certains sémioticiens (comme le belge Buyssens), la sémiologie ne devrait s’intéresser qu’aux signes intentionnels , ceux-ci étant jugés selon leur capacité communicationnelle comme des « moyens utilisés pour influencer autrui et reconnus comme tels par celui qu’on veut influencer » (Verhaegen, 2010 : 63). En sachant que Barthes rejette cette assertion, on peut réfléchir sur la conclusion que « les comportements, les attitudes ou de façon générale les modes d’expression involontaires ne constituent pas des signes, ce ne sont que des indices » ( ibid. : 63). Or, il est évident qu’une bonne partie des traces (notamment les traces-empreintes , mais d’autres aussi) ne répondent pas au critère de l’ intentionnalité . Partant donc du fait que suite à nos activités, nous laissons derrière nous de nombreuses traces, d’où la nécessaire interrogation sur « la nature de ce type de signes », nous pouvons penser que la plupart de ces traces comme « les empreintes de la main, d’un pied ou d’un doigt » sont non intentionnelles. Alors, il faut les considérer « comme une marque de communication ou simplement comme un résultat inhérent à nos actions » ( ibid. : 63). Verhaegen cite la réponse – aussi à discuter – du sémioticien Priéto pour lequel il est important de distinguer entre signaux (signes à une intention communicationnelle) et les signes indices nous faisant « connaître quelque chose » à propos d’« un autre fait qui, lui, ne l’est pas ». On peut en conclure que la plupart des traces entrent dans cette catégorie.
Alors, le pouvoir de la « présence du temps passé » dans le présent s’évalue dans sa fonction de médiation par rapport à sa capacité anticipatrice , son potentiel d’annonce, de cadrage et de préfiguration des significations configurant le futur. La trace comme « signe présent ne renvoie au passé que pour qui mobilise une certaine visée future . C’est l’aspectualité de la trace : un objet matériel perçu dans le champ spatial (visuel ou proprioceptif) mais porteur d’un schème temporel . Ce n’est pas sa nature ni le contenu de son sens qui font la trace, mais le geste de vectoriser les perçus par cette fonction dynamique dans le temps. » (Jeanneret, 2011 : 61).
À partir de ce raisonnement, on peut penser plus distinctivement les traces comme des expressions de la présence/absence (même une succession de celles-ci) en jouant toujours un rôle de médiation des significations de toute situation de communication. Mais il ne s’agit pas tout simplement d’une médiation de la temporalité dans n’importe quelle activité ou situation de communication. Il faut préciser qu’à travers les traces, le passé absent/présent relie à la fois dans une situation de communication les lieux, les acteurs et le temps d’une action sociale ou d’un acte de communication. Elles agissent justement comme facteur de la communication et de la reconstruction identitaire.
Dans le cadre d’une définition communicationnelle, il revient à la trace une place centrale (souvent ignorée) dans l’univers des « situations de communication », à côté des autres données « externes » (contraintes « cadrées » des interactions sociales) ou « internes », des situations d’énonciation et de la condition de « co-intentionnalité » présente dans tout échange communicatif (voir Charaudeau, 1997, le chapitre « Du contrat de production médiatique » : 67-72). Nos considérations nous conduisent alors à rajouter une approche particulière de la communication centrée sur la trace. La communication est un processus consistant dans la production et la reproduction des traces en tant que médiations identitaires des actants et des cadres de la communication, fondées sur des expressions-traces. Ces dernières unissent le passé (absent), le présent et le futur dans un enchaînement en fonction des constantes identitaires et de reconnaissance sociale, les expressions présentes des acteurs en situation de communication et préfigurant le futur de leur actes de communication et d’expression identitaire.
Certains sémioticiens se sont rapprochés de cette fonction de trace, distinctive des deux autres généralement reconnues des signes, sans considérer bien explicitement cette troisième fonction des signes (ou des indices) à savoir celle de faire trace . La définition primaire (saussurienne) du signe comme quelque chose qui renvoie et tient place à une autre chose absente, a déjà ouvert la voie à l’introduction de la trace dans les modèles sémiotiques. Toutefois, on peut observer que les démarches systématiques ayant le mérite de relever la fonction du faire trace dans la production du message et de la signification est de date plus récente. Ici je rencontre, de nouveau dans l’accord, deux précisions d’Yves Jeanneret : l’une est celle inspirée par l’analyse peircienne à propos du « cas canonique de la trace de pas » du Robinson de Defoe. Mais l’empreinte du pas n’arrive à fonctionner comme une trace, en dépit de son individualité évidente, qu’à la suite de « toute une gamme d’opérations interprétatives », incluant l’interprétant représentamen et aussi son contexte interprétatif. « La trace du pied [qui semble être le degré zéro de la trace même si son indicialité est incontestable], n’évoque l’homme entier et l’espoir qu’il représente que si l’idée s’en est inscrite dans l’esprit de Robinson, et le journal télévisé n’est trace d’interaction sociale que si des concepteurs ont mobilisé une trace mnésique de cet univers. » (Jeanneret, 2011 : 73). Les nouvelles du JT et autres productions médiatiques ne peuvent se réaliser comme processus et effet de communication que dans la mesure où elles convoquent dans cette situation de communication des éléments saisissants de la mémoire sociale . Dans cet exemple apparaît dans toute sa plénitude la fonction de médiation/évocation de la trace. Dans l’ensemble des phénomènes de communication, la fonction trace consiste en et se réalise par la présence dans les expressions présentes des actants des traces du passé, et aussi dans leur suivi comme contenu/message ancré dans le présent, mais vivant et préfigurant une postérité signifiante.
On peut être d’accord avec l’adage que « tout est signe-trace » dans l’univers des signes, indifféremment des systèmes sémiotiques langagiers ou extralinguistiques. Mais dans le mécanisme tripartite de la sémiosis (la « tierceté », Ch. Peirce), la trace désigne et se définit par un trait distinctif fondamental et par une fonction particulière : celle de désigner la différence présente intrinsèquement dans tout élément de la durée, dans tout moment de la temporalité , à savoir celle de la dualité présence/absence. Les traces sont alors des marques d’une temporalité et des moments identitaires, où tout élément « n’est jamais nulle part présent (ni simplement absent) », parce que ce qui est propre à la temporalité c’est de n’être qu’une suite de traces (« traces de traces », Derrida). Dans tout système du monde phénoménologique ou du monde des signes/ significations et des systèmes discursifs, « chaque élément est marqué par ce qu’il n’est plus : il en porte la trace » (Derrida et Beunington, 1991 : 74, cf. Galinon-Mélénec, 2011 : 194). Même une photo regardée par les descendants d’une famille rend compte du double caractère de la trace : présence/absence, présence d’ici et de nulle part. Dans cette approche, la trace participe à la constitution des habitudes – concept clé dans la sémiotique de Peirce. En commentant ce concept, Verhaegen souligne que « L’apparent paradoxe de l’unité du signe (c’est-à-dire à la fois point d’aboutissement et point de départ du jeu de signes) se dissout donc dès que l’on considère les différentes temporalités du signe : l’unité n’existe que dans un instant du signe, le moment où celui-ci se referme sur lui-même (ce que je vois là à tel moment, c’est une pub ou c’est une paire de souliers, etc.). Hormis cet instant, il n’y a que renvoi de signe à signes, médiation de médiations. C’est l’habitude qui, selon Peirce, relie (produit) ces deux moments car elle est autant le reflet du passé que la marque de l’action présente. Mais ce faisant, c’est aussi le fonctionnement psychique, social et culturel qui fait irruption dans la sémiosis, l’habitude n’étant pas à proprement parler un signe mais une prédisposition à l’action. » (Verhaeren, 2012 : 159). Jeanneret nous rappelle lui aussi que « ce n’est pas la nature, ni le contenu de son sens qui font la trace, mais le geste de vectoriser le perçu par cette fonction dynamique dans le temps » (Jeanneret, 2011 : 61). Les principales figures typiques de la trace exprimant un dépassement du cadre proprement sémiotique (et validant l’intégration de l’approche discursive) sont :
• la trace de l’identique/différance ;
• la trace de l’absent/présent ou l’inverse ;
• la trace de la proximité ici/nulle part ou proche/lointain ;
• la trace éphémérité/réccurence, et la trace de l’imprévisible/prévisible dans l’événementialisation médiatique ou l’actualité construite par les discours d’information.
La trace se définit, en ce sens, non seulement par les traits généraux de tout signe, mais intrinséquement par une fonction-signe particulière – celle de la différence dans le même ou l’identique (soient-ils éléments d’un système, souvenirs, images, identités, statuts, habitudes, vestiges, etc.). Chaque élément demande alors à être traité du point de vue de sa dualité intrinsèque : maintenant/autrefois, ici/là, continuité/ devenir, c’est-à-dire comme un croisement de traces. C’est une autre façon d’approcher la dynamique de la continuité/ discontinuité, de la temporalité des êtres et des constructions/ reconstructions identitaires, de la lecture discursive du monde phénoménal.
Deux exemples banals attestent que la fonction-trace d’un objet, d’une activité, d’une action, d’un produit, institutionnelle ou médiatique ne se réalise que dans la mesure où ces objets ou actes traces réussissent à s’inscrire dans un complexe social et interprétatif adéquat. Je prends l’exemple du CV et de la fiche médicale. Les données d’un CV ne reçoivent un statut de traces d’un parcours scolaire et professionnel que dans un contexte où celui-là est inscrit, et surtout reconnu, comme un type de document authentifiant dans la culture du rapport entre ressources humaines – embauche, etc. – le management du travail et de la promotion fondée sur le critère de la professionnalisation, phénomène qui s’est imposé progressivement dans la modernité occidentale et, ensuite, partout dans le monde. Le même constat est valable pour la fiche médicale qui s’est imposée dans les systèmes médicaux modernes, aujourd’hui fondés, entre autres, sur l’inscription et l’archivage digital des données (supposées confidentielles) de l’état de santé des patients et de leur suivi. Sans doute, la société et l’homme moderne sont entrés aujourd’hui dans une ère de l’universalisation des traces techniques et institutionnelles : on est à l’ère de la haute technologisation des traces, pour le meilleur ou pour le pire (menace d’une surveillance totale de tous et de chacun).
Mise en présence de la trace dans le cas des stars
Il semble intéressant à ce stade d’évoquer la mise en présence de la star dans des événements images, car ceux-ci renvoient consciemment ou inconsciemment à l’idée de la trace. Dans un livre qui est dans la littérature scientifique française un des travaux les plus élaborés sur la visibilité ( De la visibilité. Excellence et singularité en régime médiatique , 2012), la sociologue Nathalie Heinich introduit elle aussi le thème de la trace dans le paragraphe intitulé « L’effet référenciel : entre absence et présence » (Heinich, 2012 : 446-457). Il est significatif que cet auteur appartenant sur le plan disciplinaire à la sociologie relie le concept de trace au couple conceptuel qui cadre le plus souvent la thématique de la trace : celui de l’absence/présence. D’abord, elle note les indices les plus saillants de la reconnaissance et de l’identification avec une star : un autographe demandé ou une photographie obtenue et « grâce auxquels le bénéficiaire de cet heureux hasard pourra fournir la preuve tangible que la rencontre en eut lieu » ( ibid . : 447). Les deux éléments matériels – autographe et photographie – peuvent être considérés, au premier abord, comme les indices-traces les plus tangibles de la rencontre entre des inconnus et une célébrité largement reconnue.
Les images représentent, selon l’auteur, l’expression « vivante » suprême non seulement de la trace, de la présence de cette rencontre, mais aussi elle souligne qu’on retrouve dans ces événements des rencontres entre stars et personnes du monde des inconnus, les expressions de la trace dans la construction et le fonctionnement des stars en tant qu’images.
Mais ce qui est peut-être le point le plus pertinent dans cette analyse, c’est la manière d’expliciter les mécanismes de l’action communicationnelle dans le cas de ces événements par ce double processus d’absence/présence qui implique, même explicitement comme on le verra plus loin, le concept de trace.
Selon l’auteur-sociologue (qui intègre dans sa démarche des apports provenant des sciences du langage et de la communication, particulièrement de la sémiotique), les mécanismes les plus probants et particulièrement actifs dans la production et le rayonnement des stars dans les événements de la reconnaissance de celles-ci et de l’identification non seulement des fans, mais en général des gens ordinaires avec les stars, sont les suivants :
• Premièrement, c’est l’« écart abyssal » entre l’unicité de la personne-star et le nombre quasiment « infini » des individus qui la reconnaissent en dépit de la distance presque sans limites entre les deux figures de l’être dans le monde (star d’un côté et gens ordinaires de l’autre, les stars étant les seules à posséder les marques-indices de leur statut et de leurs traces dans les contextes d’absence/présence) ;
• Les indices-traces des célébrités surgissent dans ces rencontres qui « superposent pour un instant des ordres de réalité totalement hétérogènes, en faisant coïncider l’image connue de tous, en deux dimensions (la photo, par exemple), avec le corps en trois dimensions qui en est le référent – la personnalité “en personne” » (Heinich, 2012 : 447). Donc, dans cette rencontre-reconnaissance sont présentes les personnalités qui ont accumulé dans leur identité-image forte les traces des êtres devenues, grâce aux mécanismes producteurs, des traces superposées, et des gens ordinaires dont l’identité est vide des traces de toute une reconnaissance publique ;
• le troisième mécanisme nous rapproche davantage de cet ordre de présence marquée par les traces de la reconnaissance. Ici, Nathalie Heinich reprend J. Castles relevant que c’est aussi le cas des rencontres-événements des pèlerins sur les lieux sanctifiés, ainsi que celui des « spectateurs d’un concert ou d’une cérémonie : ils attendent , affirmait Castles, que la star atteigne ce “point zéro de l’iconicité” où elle n’est plus appréhendable dans la similitude ou l’analogie (tel ce spectateur d’un concert de Presley qui, le voyant pour la première fois sur scène, s’écria : “Il ressemble à Elvis Presley ! ”), mais dans la tautologie ; ils attendent cet instant où l’idole se ressemble si parfaitement à elle-même que l’écart se résout enfin dans la simple présence. » (Castles, 2008 : 36-37).
Mais la « présence idolâtrique » est due, selon l’auteur, surtout en tant qu’émotion forte, à un précédent – l’image ou les images qui incarnent les traces génératrices d’émotions exceptionnelles : ce sont des moments de rencontres et de rassemblements qui se caractérisent par la présence forte des traces d’un processus ou d’une suite de réalités passées. Nathalie Heinich précise qu’il s’agit dans ce cas de ce qu’elle nomme l’« effet référenciel » en notant : « En même temps que la fascination prend sa source dans le va-et-vient entre singularité de l’admiré et multiplicité des admirateurs, elle prend consistance dans le va-et-vient entre présence et absence, proximité et distance. » (Heinich, 2012 : 448).
Comme elle le rappelle dans l’ensemble de ces mécanismes – où les traces deviennent les indices de la reconnaissance, de la fascination et de l’admiration pour les stars – le besoin d’authentification joue un rôle clé. Sous cet angle, le phénomène de la réactualisation – présence des traces devient encore plus évident.
Bien sûr, dans ces événements d’authentification de la figure des stars, la trace-absence (qui est au cœur de la starisation) devient simplement présence. L’auteur exemplifie les authentifications de ce genre par des concerts des stars (forme d’authentification ritualisée) ainsi que par les cérémonies de la montée des marches au Festival de Cannes (c’est une variante du syndrome de Saint Thomas). On peut souscrire ici à la suggestion de Dyer sur l’origine (les traces dans notre terminologie) du charisme de la star : « C’est l’effet d’authentification de l’authenticité [authenticating authenticity] qui confère à la star son charisme, et qui fait que nous voulons la regarder. » (cité in Heinich, 2012 : 448).
Les traces constitutives de l’image et du charisme de la star se révèlent particulièrement à l’occasion de ces « rites d’incarnation » (voir Pascal Lardellier), où il ne s’agit pas de prouver l’existence des stars, mais simplement d’éprouver la « présence », non pas une « attention rationnelle, mais dans le ressenti émotionnel » (Heinich, 2012 : 448). L’actualisation des traces constitutives de la star prend des expressions rappelant les figures des traces symboliques : personnages interprétés, parures, robes, haute couture, coiffures, signes – signaux non-verbaux en général qui ont marqué les diverses époques de la starisation : le regard, le chapeau et la tenue énigmatique de Greta Garbo, l’expressivité proche de l’androgynie de Marlène Dietrich, la corporalité érotique séduisante de Brigitte Bardot, etc. Sont rappelées et authentifiées comme traces les grandes époques de la haute couture, de la coiffure et aussi du maquillage. Dans « Le visage de Garbo » (in Mythologies , 1957), Barthes note que « son surnom de Divine visait moins sans doute à rendre un état superlatif de la beauté, que l’essence de sa personne corporelle, descendue d’un ciel où les choses sont formées et finies dans la plus grande clarté ». Proche de l’idée de trace, Barthes nous dit que l’objet des sentiments d’adoration des foules n’était pas « le visage de la star mais l’image de ce visage » (cf. Heinich, 2012 : 268).
Le couple absence/présence est le mécanisme clé de cette présence cérémonielle, porteuse des formes d’idolâtrie renouvelées. Le mécanisme de la starisation absence/présence rappelle aussi, sans aucun doute, ce que certains auteurs désignent par les termes de traces-origines, traces fondatrices, traces emblématiques ou signes-ressorts de la mémorisation. Dans chaque cérémonie de la montée des marches, à Cannes, on fait donc revivre toute l’histoire (mémoire) du Festival. Chaque fois, son rayonnement est pensé et orchestré comme une sorte d’apothéose de son illustre histoire : c’est comme pour les Oscars, un florilège des traces cérémonielles d’un monde dont l’histoire est celle de la continuité (stratégies historiques) et de la différance (selon la terminologie de Derrida).
Ces cérémonies starisatrices sont, selon Nathalie Heinich, les moments clés de la manifestation publique de ce monde « peuplé de traces chargées de présentifier les grands singuliers en leur absence, organisant leur ubiquité » (Heinich, 2012 : 451). Au bout de sa démarche et de son raisonnement sur le fonctionnement du mécanisme absence/présence, l’auteur se réfère explicitement au concept de trace. Même plus, elle nous propose une catégorisation des traces impliquées dans la starisation :
• traces iconiques – les statues dans l’espace public, les images approchables par tout un chacun dans la presse mondaine surtout, les affiches, les pochettes des albums, les timbres, les tee-shirts, etc. ;
• traces symboliques – mots imprimés, noms propres gravés sur des plaques commémoratives, sur le Walk of Fame de Hollywood ;
• traces indicielles, par les empreintes de pieds ou des mains inscrites dans le béton ;
• traces mimétiques enfin, par les impersonators dont la sincérité « garantit la descente de l’idole dans son adorateur », ainsi « sauvé du mal-être par l’enchantement quotidien de sa “présence absente” » ( ibid . : 451).
La trace est signe de reconnaissance et moyen de contact qui, selon Lenain, « s’établit toujours avec l’ image d’une absence présentifiée ou d’une présence habitée d’absence », formant un cadrage d’authenticité. « Une authenticité vécue [qui] implique qu’à travers l’effet de présence subsiste à tout moment la conscience d’une distance et donc d’une absence . » (Lenain, 2005 : 324). Les traces sont ici non seulement les mesures de la visibilité, mais aussi les indices de la proximité-distance entre idoles (les stars) et les gens ordinaires. On peut conclure sur la pertinence de l’analyse sociologique de la trace, malheureusement très peu cultivée dans les études sociologiques des faits sociaux, et même des phénomènes de communication.
L’approche de la trace et du tracé par la psychanalyse de l’image
Ce dernier paragraphe m’est inspiré par le livre de Serge Tisseron, Psychanalyse de l’image (1995 [2010]), contribution de premier ordre à l’étude psychanalytique du couple schème-trace dans l’image. Dans son modèle d’analyse de l’image (et de la trace, qui nous intéresse ici), Tisseron a intégré des concepts et des approches provenant non seulement de la psychanalyse (S. Freud, J. Lacan, N. Abraham et al. ), du structuralisme génétique de Jean Piaget sur les stades de l’émergence des structures psycho-cognitives de l’enfant, mais aussi des études et des outils façonnés par les grands auteurs en sémiologie, particulièrement la sémiotique de l’image et de la publicité.
Le point de repère où il est arrivé à reconsidérer les approches de la formation – chez l’enfant – des images psychiques et matérielles dans son évolution sensorio-affectivo-motrice et cognitive est celui de la rencontre de la psychanalyse de l’image (et des schèmes de la représentation, de l’enveloppement – de la pensée – et de la transformation – pouvoir actionnel de l’image) avec les études du langage, essentiellement de la sémiotique (Peirce, De Saussure, Barthes et autres). À ce sujet, il rappelle que le fort développement de la sémiologie a eu un effet novateur sur la psychanalyse des images, remettant « à l’honneur la relation des images psychiques avec le langage, d’abord négligée par les successeurs de Freud. Jacques Lacan et Nicolas Abraham ont insisté, chacun à leur façon, sur le rôle joué par le langage dans la formation des images psychiques [chez l’enfant]. » (Tisseron, 2010 : 24). Il tient à souligner qu’en dépit de leurs similitudes, « leurs recherches divergent sur un point essentiel : pour le premier, c’est la logique propre du signifiant qui impose ses découpages ; pour le second, c’est le “signifié” – c’est-à-dire l’ensemble des participations affectives et mémorielles liées pour un sujet à un signifiant donné – qui impose à celui-ci son découpage ; les diverses fragmentations des signes verbaux mis en image témoigneraient alors des expériences psychiques personnelles ou, dans certains cas, des expériences psychiques d’ascendants. » ( ibid . : 24-25). D’après Serge Tisseron, Jacques Lacan est celui qui a poussé à l’extrême cet effort en direction de la sémiologie en proposant de distinguer les diverses productions psychiques dans leur rapport à l’inconscient selon les distinctions établies par Charles Peirce, entre indices (traces sensibles d’un phénomène), icones (relation de vraisemblance avec les choses désignées) et symboles (signes arbitraires, essentiellement d’ordre logico-langagier). Le rôle du langage dans la constitution et le déchiffrage des images-objets que sont, par exemple, les dessins d’enfants (où on retrouve la trace des premières images psychiques de l’expérience sensorio-perceptivo-motrice enfantine), a été mis en évidence également par Françoise Dolto.
Synthétisant diverses contributions dont certaines plus anciennes, comme celle sur le pouvoir de souvenir affectif de H. Bergson, S. Tisseron établit une typologie relevant des puissances des images, essentielle pour fonder sa théorisation sur la trace (et les schèmes) :
• « Toute image a une puissance de sensorialité , semblable en cela au souvenir de la petite madeleine de Proust, chaque image est accompagnée d’un halo sensoriel qui se trouve plus ou moins réactivé, mais qui est toujours présent. »,
• « Toute image a un pouvoir de mémoire . Cette puissance de mémoire concerne les différents domaines de la sensorialité, depuis la sensorialité viscérale jusqu’aux sens les plus impliqués dans la vie de relation, comme l’ouïe ou la vue. Il dépend […] de la mise en place des fonctions psychiques essentielles (en particulier de l’ordre de la “ contenance” ), que ces effets de mémoire soient perçus comme liés au passé ou bien confondus avec des perceptions actuelles. » ;
• « Toute image a une puissance d’accomplissement du désir . C’est l’aspect sur lequel Freud a le plus insisté, pour qui l’image était d’abord un scénario psychique à travers lequel les représentations de désir passaient un compromis avec les interdits et la censure liés au surmoi. » (Tisseron, 2010 : 37).
Deux catégorisations des désirs sont ici évidenciées :
• a. « désirs sexuels », « tournés vers un objet susceptible de les satisfaire », b. « désirs narcissiques » qui concernent les images de soi ; c. « désirs d’attachement qui unissent chacun à ses groupes de références » ( ibid . : 281).
• a. « celui de posséder l’objet en l’absorbant ; b. Celui de contrôler l’objet ; c. Celui de jouir sexuellement de l’objet » ( ibid . : 282).
À mon sens, les désirs peuvent être interprétés comme des traces des images psychiques – inconscientes ou conscientes – de l’expérience perceptive et mémorielle de l’individu-enfant (ou collectives), lors de ses premiers rapports à l’autre (la mère), avec les groupes, la société, la culture mémorielle.
Dans le respect du texte de S. Tisseron et sa valorisation, j’aimerais citer de nouveau un passage sur les « quatre composantes de notre expérience au monde », où s’inscrit aussi la trace : « 1. une composante du côté de la perception, de ses traces , et donc des images qui leur sont liées ou de celles que leurs transformations peuvent engendrer ; 2. une composante du côté des affects , tant positifs (comme la joie) que négatifs (comme l’angoisse, le dépit ou la colère) ; 3. une composante du côté moteur qui consiste dans les potentialités d’action , c’est-à-dire dans les actes que le sujet se sent porté à accomplir, qu’il les réalise ou non ; 4. une composante du côté du langage verbal et vocal . » ( ibid . : 39). La singularité propre à l’image, en tant que porteur de traces, « est de se donner à tout moment dans l’illusion de pouvoir contenir à la fois l’expérience totale du monde, l’objet de la perception et des spectateurs. En d’autre termes, l’image tend toujours à se donner non seulement comme intégralité du processus symbolique à elle seule, mais aussi comme le support d’un absolu qui lui appartiendrait de manière privilégiée de pouvoir approcher le lieu d’un exceptionnel mariage du visible et de l’invisible. » ( ibid . : 41). Je pense pour confirmer l’assertion, à titre d’exemple, à la photo d’enfant du docteur Jivago (plus saisissable dans le film) du roman – dont l’auteur bien connu est Boris Pasternak, prix Nobel de littérature, lauréat empêché par les autorités soviétiques d’aller le recevoir –, une image-trace qui va le hanter jusqu’à la fin de sa vie, et particulièrement dans les moments d’épreuve les plus bouleversants de son histoire dramatique (traumatisme). La narration de cette histoire tragique confirme la force totale de l’image comme trace suite à des traumatismes , « situations psychiques précises dans lesquelles l’image peut se donner comme contenant et résumant à elle seule l’ensemble des composantes de l’expérience » ( ibid . : 265). L’autre image-trace emblématique du roman de Pasternak, appartenant au réalisme psychologique tellement représentatif de la littérature russe, est celle qui inscrit la rencontre du héros, le docteur Jivago, avec la belle et séduisante Lara, sa future compagne, comme une autre trace mnésique dans le déroulement du récit, ayant au centre le destin du docteur, pendant la Grande Guerre, la révolution bolchévique, la guerre civile et les premières années du pouvoir soviétique. Les traces les plus tangibles se trouvent dans son cahier de poésies, transmis par la mère à leur fils : elles contiennent toute leur vie et aussi celle de leur société.
Comme je l’ai noté plus haut, le point essentiel dans la construction théorique proposée par S. Tisseron sur les images et leurs pouvoirs est constituée par le couple schème-trace , ayant comme rôle de faire toujours revivre le passé, apparemment absent, dans un présent destiné à se transformer, lui aussi, dans un passé, qui se constitue comme une suite de traces de traces . Le premier et le plus important des traits des schèmes , c’est qu’ils ne sont pas des images . « Ils correspondent à une capacité innée d’organiser l’expérience » liée « au fonctionnement du corps en interaction avec son environnement . » ( ibid

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