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Afrique du Sud

De
244 pages
Voici l'histoire passionnante du pays de Nelson Mandela, depuis sa libération en février 1990, jusqu'à l'investiture de Jacob Zuma. Il confronte la passion de l'évènement vécu à la rigueur de l'analyse a posteriori que la fin de l'apartheid a fait naître pour la très grande majorité des Sud africains. Une vie meilleure pour tous est le slogan de l'ANC à chaque scrutin depuis 1994, qu'en est-il au lendemain de l'élection de Jacob Zuma, quel bilan peut-on tirer de la présidence de Nelson Mandela et Thabo Mbeki.
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Afrique du Sud
enJeux de la nation
arc-en-ciel

Illustration de Couverture: ©Marie Laure de Decker
Avec les remerciements de Anne Dissez et de l’Éditeur.

© Acoria éditions, 2010
Joseph MAKELE, éditeur
Mail : acoriadiffusion@free.fr
Site : www.acoria.net
ISBN 978-2-35572-047-5

Aux termes du code de la propriété intellectuelle, toute reproduction ou représentation intégrale ou partielle de la
présente publication, faite par quelque procédé que ce soit (reprographie, microfilmage, scannérisation,
numérisation...) sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. Tous droits de
reproduction, traduction, d’adaptation et de représentation réservés pour tous pays.

Anne Dissez

Afrique du Sud
enJeux de la nation
arc-en-ciel

PROLOGUE

Ce livre n’a pas d’autre prétention que d’être celui d’une
journaliste. J’étais encore en Algérie, déjà correspondante de RFI
et La Croix, dans une situation de plus en plus inconfortable,
lorsque la radio a décidé de m’envoyer en Afrique du Sud. On était
en janvier 1993, l’Algérie amorçait une irrésistible descente dans
la violence et le désespoir, mon chagrin était immense de quitter
mes amis, mes collègues. Entre ce triste retour et mon départ pour
l’Afrique du Sud, j’ai à peine eu le temps de défaire mes bagages.
Je suis arrivée dans un climat bien différent, mais tout aussi
préoccupant. Le pays était en effervescence, la fin de l’apartheid
avait sonné, mais la crainte que tout bascule et que les trois années
vécues depuis la sortie des prisonniers politiques ne soient qu’un
rêve était bien présente. Ce qui a bien failli se passer, un mois
après mon arrivée avec l’assassinat de Chris Hani.
Mais en avril 1994, lorsque Nelson Mandela est apparu à la
télévision, avant même la proclamation des résultats, provoquant
un délire dans les townships, le sentiment — exceptionnel dans
une vie de journaliste — qu’un retour en arrière est impossible est
devenu plus fort que tout.
J’ai « couvert » cette partie cruciale de l’histoire sud-africaine,
de la fin de l’apartheid à la veille de la démission de Thabo Mbeki,
avec boulimie, au point d’y rester au-delà du temps que m’avait

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

imparti RFI. Et j’ai continué avec son concurrent, Africa nº 1. Je
suis très reconnaissante à ces deux radios et aux quotidiens La
Croix et l’Humanité de m’avoir donné ce formidable bonheur
professionnel. Plusieurs années après mon retour, je continue de
me passionner pour l’avenir de l’Afrique du Sud.
Une partie de ce livre comporte un choix d’articles que j’ai
écrits dans le vif du sujet pour les différents journaux auxquels j’ai
collaboré. Aucun « papier » radio n’y figure, ils sont trop vieux et
pas numérisés. Je le regrette, j’aurais voulu, à travers ces
chroniques quotidiennes retransmettre la richesse de cette
expérience. J’ai précédé ce choix d’articles rangés dans des
chapitres chronologiques, d’une analyse d’aujourd’hui, plus
froide, plus distanciée. Je n’ai en aucun cas voulu donner des
leçons, j’espère, à travers ce livre, avoir livré à la réflexion une
expérience originale en Afrique, mais qui peut se reproduire
partout ailleurs sur le continent.
La dernière partie ne comporte qu’une analyse, je n’y ai rajouté
aucun article. Bien que j’en ai écrit quelques un. Je n’ai pas voulu
les ajouter, parce que je ne les ai pas écrits d’Afrique du Sud, mais
de France et que le principe de ce livre était de confronter
l’événement vécu et l’analyse a posteriori.
L’Afrique du Sud est loin du « sans-faute », mais elle donne
toujours le sentiment qu’un retour au passé est impossible. Never
again !

Première partie

DE LA LIBÉRATION
DE NELSON MANDELA
AU SCRUTIN D’AVRIL 1994

orsque Nelson Mandela apparait à la porte de la prison
L
Verster dans la région du Cap sa haute stature frappe le
monde entier. La rigueur des lois d’apartheid interdisait toute
représentation photographique des prisonniers et au plus fort de la
répression, il était même interdit de prononcer son nom. Le poing
levé il salue la foule de ses partisans. Cette journée du 11 février
1990 met fin pour le plus vieux prisonnier politique du monde à 27
ans d’enfermement.
Jamais l’Afrique du Sud n’a connu de périodes politiques plus
intenses que celle qui marque les quatre années entre la libération
de Nelson Mandela et son investiture en 1994. Sa libération a été
la conclusion de discussions et de négociations entamées en 1985,
charpentes de celles qui ne cesseront pas jusqu’au scrutin d’avril
1994. Il a, enfin, « accepté » de quitter sa prison parce dix jours
auparavant le parlement a voté la levée de l’interdiction des partis
noirs antiapartheid. Mais au-delà, rien n’est réglé.
Dans le camp des Blancs, autour du Parti national (NP), dont les
dirigeants ont conçu et appliqué une constitution basée sur la
séparation des races (apartheid) les contradictions s’intensifient
après que Frederik De Klerk ait contraint le président P.W Botha à
la démission et fait voter, par referendum, la levée de l’interdiction
des partis noirs antiapartheid. La grogne interne est telle qu’elle
gonfle les partis d’extrême droite, jusque-là groupusculaires.
Dans le camp des partis noirs, la libération de Nelson Mandela
exacerbe leurs rivalités sur deux terrains, celui des townships où le
Pan African Congress (PAC) tente de regagner, sans succès, son

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audience passée et dans le Natal où les violences meurtrières entre
des militants de l’African National Congress (ANC) et de
l’Inkatha Freedom Party (IFP) de Mangosuthu Buthelezi font de
nombreuses victimes.

État des lieux

Sous les coups de boutoir conjugués de la crise économique qui
frappe le régime d’apartheid depuis les années 70, des sanctions
édictées par les Nations Unies et de la radicalisation des luttes
internes, le Parti national est contraint d’assouplir la rigueur de
l’application de sa politique de séparation des races.
Les années quatre-vingts sont décisives, les lois les moins
fondamentales du système (petty apartheid) sont en voie d’être
abolies comme l’interdiction des mariages et des relations
sexuelles interraciales, l’obligation de porter un passeport intérieur
(pass book) théoriquement remplacé par une carte d’identité
spécifique aux Noirs. Dans le monde du travail la loi qui interdit
l’accès des fonctions d’encadrement aux Noirs est assouplie, en
1979 les travaux d’une commission gouvernementale autorisent
les travailleurs noirs à créer leur propre syndicat. Enfin, en 1984
une nouvelle constitution est votée par les seuls Blancs, qui
entérine ces innovations ainsi que la mise en place d’un parlement
à trois chambres, celle des Blancs est décisionnelle, celles des
Indiens et des Métis sont consultatives. Les Noirs, qui sont plus de
70% de la population, sont tout simplement ignorés.
Ces réformes bien que timides et manœuvrières créent de
profondes divisions dans la communauté blanche entre les
partisans des réformes du système d’apartheid — personne
n’évoque alors sa disparition — et ceux qui restent attachés à la

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

méthode forte estimant qu’elle peut continuer à faire ses preuves.
C’est sur cette base que se constituent plusieurs partis de la droite
blanche comme le Parti conservateur et le Nouveau parti national.
Ils développent avec le parti néo-nazi AWB (Mouvement de la
résistance afrikaner) d’Eugène Terreblanche une politique
antigouvernementale. Cependant, ils restent minoritaires et
n’auront pas les moyens d’empêcher la sortie du système
d’apartheid.
Pour les partis noirs, la lutte contre les mesures d’assouplissement
représente un levier d’action important. C’est dans ces années là que
les affrontements sur le terrain s’amplifient, souvent à leur initiative.
Ils gagnent très rapidement une influence et une audience très
militante, très jeune, dans les zones fortement urbanisées des
townships. L’ANC regagne dans cette bataille, une adhésion qui
s’était relativisée dans les années soixante-dix au cours desquelles le
mouvement s’était concentré sur le renforcement de ses délégations
en exil. Elles représentent des outils indispensables à sa diplomatie et
pour la formation politique de militants qui quittent le pays pour les
rejoindre. C’est dans ces délégations que les dirigeants de la branche
armée, Umkhonto weSiswe (« la lance de la nation »), organisent, en
relation avec les pays frères du bloc de l’Est, la formation des militants
et les actions militaires à l’intérieur du pays.
Sur le plan international, l’indépendance du Mozambique et de
l’Angola en 1975, du Zimbabwe en 1980 et de la Namibie en 1990
permet la transformation de l’organisation des « Pays de la ligne
de front » en Southern African Development Coordination
Conference (SADCC), qui deviendra après l’émergence de
l’Afrique du Sud sur la scène internationale l’actuelle Southern
African Development Community (SADC). Ces pays voisins
devenus indépendants jouent un rôle important dans l’efficacité de

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

l’intervention des branches militaires à l’intérieur des frontières
sud-africaines et donnent un écho à la politique des sanctions des
Nations Unies, notamment en direction des États africains, qui
pour l’ANC ont une obligation de les appliquer. Mais l’événement
le plus décisif est la chute du mur de Berlin qui fait sauter les
dernières réticences des États occidentaux face à la perspective de
contribuer à l’arrivée au pouvoir d’un mouvement lié à l’Union
soviétique.
Lorsque Nelson Mandela quitte la prison de Verster, il lève un
poing déterminé à l’intention de ses partisans. Son premier
discours d’homme libre sur le balcon de l’Hôtel de Ville du Cap
s’adresse aux autorités du pays ; la fermeté domine ses propos. Le
dosage est un peu différent pour sa communauté à laquelle il
s’adresse deux jours plus tard dans le stade de Soweto débordant
d’une foule en délire de joie et d’espoir.

L’ANC rassemble et négocie

Le meeting de Soweto est la première étape d’un périple
africain pour rencontrer les membres de son mouvement encore en
exil. La capitale zambienne, Lusaka, abrite les directions des partis
noirs antiapartheid. Il les rencontre tous et les appelle à retourner
dans leur pays. Il visite des camps militaires, comme l’aurait fait
un général, il se rend à Morogoro, ville tanzanienne où s’était
déroulé en 1969 un des congrès décisif de l’ANC. Il visite enfin
Solomon Mahlangu Freedom College, l’école des enfants sud-
africains nés en exil où s’expérimentent des méthodes
d’enseignement avant-gardistes, qui ne seront hélas pas appliquées
dans l’Afrique du Sud démocratique.

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

Quelques chefs d’État africains ont fait le déplacement pour le
saluer, avant un voyage à Addis Adeba au siège de l’Organisation
de l’unité africaine et à Stockholm, la capitale suédoise, qui a été
très en pointe dans le soutien à la lutte antiapartheid en général et
à l’ANC en particulier. Il y retrouve enfin ses vieux compagnons,
Oliver Tambo, président de l’ANC, et le prêtre anglican Trevor
Huddleston, pilier de la construction des mouvements de solidarité
antiapartheid en Grande-Bretagne et dans le monde.
Cette tournée de retrouvailles sera complète quelques mois plus
tard, lorsqu’il se rendra au Kenya où se trouvent encore quelques
réfugiés de l’ANC, qui ont été mis au ban de leur parti. Quelques
centaines de militants entrés en dissidence non pas sur des bases
politiques, mais disciplinaires.
Dès lors, les négociations peuvent commencer. Elles s’ouvrent
le 4 mai par la signature d’un document par Nelson Mandela et
Frederik De Klerk instituant l’ouverture des discussions d’une
nouvelle constitution. La rencontre a eu lieu à Groote Schuur,
l’ancienne résidence de Cecil Rhodes, le colonisateur britannique,
et la photo des dirigeants de l’ANC mêlés à ceux du Parti national
sur le perron de la résidence présidentielle du Cap lui confère une
grande importance.
L’heure est aux compromis, au cours des deux années qui
suivent la libération de Nelson Mandela l’ANC déclare la fin
de la lutte armée, mais pas encore la dissolution d’Umkhonto
weSwize, qui interviendra après son investiture. Le
gouvernement lève l’état d’urgence toujours en vigueur sur
l’ensemble du pays depuis 1986, tout en le maintenant
quelques mois encore dans le Natal. Les dernières lois
d’apartheid sont abrogées, le gouvernement organise le
dernier vote réservé aux Blancs, un référendum approuvant

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

les réformes votées par le parlement dix jours avant la sortie
de prison de Nelson Mandela. Le « oui » l’emporte à 68.7 %.
Le résultat montre l’adhésion de la communauté blanche au
processus qui doit conduire à la fin du système d’apartheid.
Même si les conditions restent encore à définir.
Des structures de négociation se mettent en place et les 21 et 22
décembre la séance inaugurale de la Convention pour une Afrique
du Sud démocratique (CODESA) a lieu à Kempton Park, dans la
banlieue de Johannesburg. Pour la première fois, Blancs et Noirs
siègent ensemble autour d’une table. Autour de l’ANC et du Parti
national, plus de vingt organisations, partis ou associations
discutent les termes de la nouvelle constitution. Sur le papier, tous
ont une voix égale à l’autre, mais, realpolitik oblige, les décisions
se prennent dans les bureaux éloignés de la salle de conférence
entre l’ANC et le Parti national. Cela va entrainer beaucoup de
rancœur et d’amertume, particulièrement auprès de Mangosuthu
Buthelezi, qui avait été le partenaire privilégié des milieux blancs,
notamment militaires. Ils lui avaient fait miroiter, dès le milieu des
années quatre-vingt, afin de faire pendant aux discussions entre
Nelson Mandela et des représentants du pouvoir, la perspective
d’être mieux placé que ce dernier pour une transformation du
système d’apartheid.

Maitriser la violence politique

Le pays tout entier vit au rythme des débats et des tensions au
sein de la Codesa. L’entente entre Frederik De Klerk et Nelson
Mandela, si démonstrative après la libération de celui-ci, se
détériore au rythme des violences contre les militants de l’ANC et
plus généralement les résidents des townships qui explosent à

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

plusieurs endroits du pays. La plupart ont pour origine les
affrontements présentés comme interethniques entre Zulus et
Xhozas. Les dirigeants de l’ANC y voient la main d’« une
troisième force », comme on définissait alors les groupes
paramilitaires liés au pouvoir blanc, dont les opérations avaient
fait des ravages du temps de l’apartheid. Le parti de Nelson
Mandela met en cause le gouvernement de Frederick De Klerck
dans l’utilisation de cette force dans les conflits sanglants du
Natal. Des révélations dans la presse de financement par le
gouvernement du parti Inkatha Freedom Party (IFP) de
Mangosuthu Buthelezi et un massacre par ses sympathisants de
résidents du township de Boipathong, situé dans les zones
minières du sud de Johannesburg, vont provoquer la suspension
des discussions de la Codesa et une grève générale massive à
l’appel du syndicat Cosatu, le puissant allié de l’ANC.
Elles reprendront le 1er avril 1993 dans un climat de violence
qui semble échapper à tout contrôle. Pour calmer le jeu,
Frederick De Klerck annonce des réformes permettant la mise
en place d’un gouvernement multiracial, mais l’assassinat de
Chris Hani, présenté comme le dauphin de Nelson Mandela, va
de nouveau mettre le pays en danger d’explosions violentes. Fils
et neveu de militants, protégé du père de Thabo Mbeki, Govan,
il se lance très jeune dans la lutte contre l’apartheid. En exil, il
devient un des dirigeants de la branche armée et décide de
revenir combattre à l’intérieur de son pays. Très populaire
auprès de la jeunesse, il fut l’un de ceux qui ont permis de faire
admettre l’idée que la lutte devait se dérouler désormais autour
d’une table de négociation.
Pendant les dix jours que dure la veillée du corps, tout semble
se désagréger. Des actions de commandos ont lieu contre les

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

résidents des townships, un fort courant se dégage au sein des
jeunesses de l’ANC et de son rival le Congrès pan Africain
(PAC) qui prône une riposte violente. Les funérailles se
déroulent dans un climat d’immense tristesse et de grande
violence autour du stade de Soweto. À la porte du cimetière de
la ville blanche, dans laquelle Chris Hani résidait, des militants
fortement armés de l’AWB, le parti néo nazi d’Eugène
Terreblanche, veulent empêcher la mise en terre. Les dix jours de
violences après l’assassinat de Chris Hani ont fait des centaines de
victimes.
Le calme revenu après ces semaines où le pays aurait pu
basculer dans le chaos, Frederick De Klerck présente des excuses
publiques pour le mal causé à la communauté noire par la politique
d’apartheid. C’est un tournant pour le Parti national qui ne peut
plus tergiverser sur la tenue du scrutin. La date du 27 avril est enfin
adoptée, les partis d’extrême droite appellent au boycott, ainsi que
les « présidents » des bantoustans qui refusent l’intégration de
leurs pseudo-républiques dans une Afrique du Sud unifiée. Ils sont
rejoints par Mangosuthu Buthelezi qui utilise à des fins politiques
les violences interethniques dont le niveau ne cesse d’augmenter
autour des foyers de mineurs dans les zones urbaines et dans les
villages du Natal.
Dans le même temps, trois structures, qui empêchent tout retour
en arrière, se mettent en place. Le Comité exécutif de transition
(TEC) préfigure le gouvernement d’unité nationale qui verra le
jour après le scrutin, la Commission électorale indépendante
(IEC), qui proclamera les résultats du scrutin et garantira son
déroulement démocratique et la Commission indépendante des
médias (IMC) qui surveillera l’honnêteté des comptes-rendus dans
la presse, notamment ceux des médias publics de la SABC.

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

Les textes fondateurs de la nouvelle Afrique du Sud

Il y en a trois : la déclaration d’Harare, du Comité Afrique
australe de l’Organisation de l’unité africaine, Sunset Clause, texte
interne signé de Joe Slovo diffusé en novembre 1992, qui
positionne l’ANC dans une stratégie d’ouverture politique et le
projet de constitution adoptée en 1993 par les partis de la Codesa
et votée dans sa version définitive le 8 mai 1996 au parlement par
421 voix sur 490.
La déclaration d’Harare est un texte du Comité Afrique australe
de l’OUA. Il a été proposé aux chefs d’État des pays de la région
en août 1989, deux mois avant la libération des condamnés du
procès de Rivonia : Walter Sisulu, Elias Motsoaledi, Andrew
Mlangeni et Ahmed Kathrada et voté en décembre. De cette
manière, les leaders formés à ce que l’on a appelé « l’université de
Robben Island » et membres en prison de la direction de l’ANC
ont pu donner toute sa force à ce texte.
Il définit à la fois les conséquences en Afrique et plus
particulièrement dans sa région australe de la fin du système
d’apartheid. Il justifie l’engagement de l’OUA par le facteur de
déstabilisation dans plusieurs pays d’Afrique provoqué par
l’existence du système de ségrégation raciale. Il reconnait le rôle
joué par les sanctions internationales édictées par les Nations
Unies, il énumère une série de principes qui doit régir la vie d’une
nouvelle Afrique du Sud. Il recense les étapes du processus de
négociation et d’un programme d’action spécifique à l’OUA dans
toutes les phases du processus.
Il est surtout un formidable appui à l’ANC, qui n’est jamais
nommée dans ce texte, mais dont il avalise toutes les thèses, au
détriment de son rival le PAC, reconnu au même titre par l’OUA.

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

Dans son programme d’action, le comité Afrique australe s’érige,
au nom de l’organisation panafricaine en gendarme du respect de
l’application des sanctions économiques culturelles et politiques
tant que le pouvoir blanc sera en place. Il affirme son plein soutien
et promet son assistance à la SWAPO, le mouvement de libération
namibien à la veille de l’indépendance du pays ainsi qu’aux
gouvernements des pays de la ligne de front contre d’éventuelles
nouvelles attaques de Pretoria.
Sunset Clause, le texte signé par Joe Slovo, est publié au
moment où les divergences sur la forme du futur gouvernement
semblent insurmontables. Le Parti national fait du gouvernement
d’unité un préalable et il a fallu toute la notoriété et le respect dont
jouit ce dirigeant auprès de ses camarades pour faire admettre à la
direction et aux militants le principe d’une ouverture politique aux
anciens ennemis. Sunset Clause ne se limite pas à l’exigence de la
mise en œuvre d’un gouvernement d’unité nationale, où des
membres du Parti national seraient présents, notamment au poste
de l’économie et des finances, mais donne une image des
institutions qui va à l’encontre des rêves de la fin de l’apartheid. Il
décrit le projet d’une nouvelle administration qui doit rester
dominée par les Blancs et appelle à un engagement très formel des
futurs dirigeants du pays à ne procéder à aucun licenciement
pendant le premier mandat du gouvernement d’unité nationale. Il
justifie cette mesure, qui fait l’effet d’une bombe à l’intérieur de
l’ANC, par la nécessité d’user de toutes les compétences, mais
surtout par la volonté de mettre en œuvre la diversité raciale de la
nouvelle Afrique du Sud.
Malgré son statut de texte interne à l’ANC, Sunset Clause
s’adresse aux dirigeants du Parti national. Il leur apporte une
réponse stratégique au débat sur les droits des minorités dans le

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

futur pays, à un moment, fin 1992, où cette question est un facteur
de blocage. Plusieurs années après le scrutin d’avril 1994, dans un
contexte de chômage et de pauvreté, ce texte fait encore débat.
La constitution a été caractérisée comme une des plus
démocratiques du monde. La plupart de ses articles ont été adoptés
par la Codesa et les débats qu’ils ont suscités ont été la charpente
du nouveau rapport de force politique. L’adoption du texte au
parlement, en mai 1996, a été massive. Il fallait 327 voix, les deux
tiers des parlementaires : la constitution a été adoptée avec 421
voix. Les partis blancs d’extrême droite du Freedom Front se sont
abstenus, IFP de Mangosuthu Buthelezi n’a pas pris part au vote,
pour une question de procédure, l’organisation de l’ancien
président du bantoustan du Bophuthatswana, Lucas Mangope a
voté contre.

Les hommes de la transition en noir et blanc

Cette période de transition de quatre ans, pendants lesquels les
anciennes institutions sont restées en place face à une opposition
qui a du passer, à l’intérieur des frontières, de la pression par la
violence à une négociation, voire un dialogue sur la construction
d’un nouveau pays a été une grande chance pour l’Afrique du Sud.
Cela a permis à quelques personnalités politiques, dans tous les
camps, de donner toute la mesure de leur talent.
La stature de Nelson Mandela domine toutes les autres. Son
aura a incontestablement dépassé les limites de l’Afrique du Sud,
elle a rayonné sur tout le continent, voire sur tout le monde noir
planétaire. Toute sa vie de militant il a su alterner ouverture et
fermeté et afficher ses doutes comme ses certitudes. Son
autobiographie en témoigne, même si certains aspects pouvaient

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

apparaître au moment de sa publication, en 1994, comme de
circonstance. Il est maître dans l’art d’alterner son image
généreuse et sa rigueur idéologique.
L’intensité politique de cette période a fait émerger les dirigeants
du nouveau pays, même si aucun d’eux n’était inconnu jusque là. Du
coté de l’ANC, Chris Hani aurait pu être l’un d’eux, s’il n’avait pas
été assassiné en avril 1993. La rivalité entre Cyril Ramaphosa et
Thabo Mbeki a stigmatisé la difficulté d’unifier, au sein de l’ANC et
de la société toute entière, la vision différente du nouveau pays chez
les exilés et chez ceux qui ont lutté à l’intérieur des frontières.
Cyril Ramaphosa a été le secrétaire général du syndicat des
mineurs, NUM, l’arme la plus puissante et la plus proche du
mouvement de libération dans les dernières années de la lutte
antiapartheid. Ce syndicat a été également le pilier de l’United
Democratic Front, regroupement de plusieurs centaines
d’organisations autour du syndicat Cosatu. En 1987, à la tête du
NUM, Cyril Ramaphosa conduit la plus longue et décisive grève du
pays dont il n’est pas exagéré de dire qu’elle a ébranlé les fondements
du pouvoir blanc. On découvre alors ses qualités de négociateur qui
marqueront la période de transition. Il joue un rôle incontestable,
avec Rolf Meyer, jeune loup du Parti national, dans la négociation de
la constitution. Il fait partie du petit groupe de militants de l’ANC et
de l’UDF membre du comité d’accueil de Nelson Mandela à sa sortie
de prison. Un an plus tard, lors du premier congrès de l’ANC
légalisé, à Durban, il en devient le secrétaire général, numéro deux du
mouvement après Mandela. Première bataille gagnée sur le groupe
des exilés. Il n’en gagnera pas d’autres. En 1994, c’est Thabo Mbeki
qui est désigné par les instances du parti pour le poste de la vice-
présidence du pays. Une fois la constitution adoptée par le parlement,
il se détourne de toutes responsabilités institutionnelles, excepté celle

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

de président de l’Assemblée constituante. Il devient l’un des plus
puissants hommes d’affaires du pays et constructeur du Black
Economic Empowerment, dont le gouvernement de Thabo Mbeki
s’inspirera largement pour établir sa politique d’équité entre Noirs et
Blancs dans le monde des affaires. Nelson Mandela reconnaitra bien
plus tard, au début des années 2000, que Cyril Ramaphosa était son
candidat au poste de la vice-présidence en 1994. Il fut le seul acteur
de ces quatre années de transition, capable de produire une pensée
politique avec Joe Slovo.
Thabo Mbeki a un tout autre profil. Militant lycéen dans sa
région du Transkeï, d’où sont originaires tous les leaders
historiques de l’ANC, il a tout juste 20 ans lorsqu’il s’exile à
Londres. Son père, Govan Mbeki, fera partie des compagnons de
procès et de prison de Nelson Mandela. Il étudie l’économie à
Londres, le communisme et l’art militaire à Moscou, en 1970 il
devient le secrétaire d’Oliver Tembo, le charismatique président de
l’ANC en exil. Il est, avant de revenir en Afrique du Sud en 1989,
le ministre des Affaires étrangères du mouvement à l’extérieur.
C’est à ce poste qu’il tissera des liens solides avec la communauté
internationale. Il est l’artisan de la politique des sanctions éditée
par les Nations unies, qui joueront un rôle indéniable dans la mise
en œuvre du processus de sortie de l’apartheid. À son retour d’exil
il mesure ses apparitions en public, privilégiant un travail en
profondeur dans les instances du parti. Son terrain favori :
l’économie, il gagne cette commission à ses thèses néolibérales, y
compris des dirigeants syndicaux, comme Trevor Manuel, qui
prônaient une orientation plus socialisante. Dès cette période il
place ses amis aux postes clés du mouvement et se fera adouber
par sa direction pour occuper le poste de vice-président du premier
mandat de l’Afrique du Sud démocratique.

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Afrique du Sud : enjeux de la nation arc-en-ciel

Pendant la campagne électorale de 1994, il doit batailler
difficilement pour séduire le peuple des townships, qui le
connaissent peu et lui préfèrent Cyril Ramaphosa.
Issu d’une vieille famille afrikaner ultra conservatrice, Frederick
De Klerk va surprendre sa communauté en 1989 lorsqu’il prendra la
présidence de la république à P.W. Botha, surnommé le « Vieux
Crocodile », contraint à la démission par les modérés du Parti
national. Les pressions viennent du milieu des affaires et du
Broederbond, la société secrète qui a désigné tous les membres du
gouvernement depuis 1968, alors que les discussions, qualifiées de
secrètes par Mandela lui-même dans ses mémoires, se déroulent à la
prison de Polsmoor. Frederick De Klerk se comportealors comme
un très intelligent commis de l’État. Il deviendra, au fil des mois et
des années de cette période un des hommes clé de ces négociations
et un ardent défenseur des intérêts de sa communauté.
À l’extrême droite, le général Constand Viljoen a trouvé dans
l’exaltation de la période le courage de se désolidariser de ses amis
pour rejoindre le camp de la droite classique. Il a été une des figures
de l’armée sud-africaine de l’ancien régime. À sa retraite, il cultive
du maïs dans sa ferme du Transvaal. Pas pour longtemps, en 1993 il
se lance dans la politique pour défendre les Afrikaners mis en péril,
selon lui, par la politique de Frederick De Klerck. Il se fait le chantre
de la création d’un Volkstaat, un « bantoustan » afrikaner, et entre
dans une coalition de partis blancs d’extrême droite. Il s’en
désolidarise lorsque ceux-ci appellent au boycott du scrutin de 1994.
Sa décision lui vaut les foudres des extrémistes néonazis de l’AWB
et le respect de Nelson Mandela. Il ne parviendra pas à faire
reconnaitre la nécessité du Volkstaat, mais en 2001, alors qu’il
annonce son retrait définitif de la politique, il reçoit au parlement un
hommage de Thabo Mbeki.

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