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Altermondialistes en Turquie

De
380 pages
Les milieux contestataires en Turquie, longtemps dominés par le militantisme traditionnel au sein des partis politiques souvent clandestins, trouvent aujourd'hui de nouvelles possibilités d'action sous l'égide de l'altermondialisme. Issu d'entretiens avec des militants, des dirigeants syndicaux et politiques, des altermondialistes, cet ouvrage étudie les changements observés dans le champ politique turc et offre des pistes pour mieux comprendre une société en pleine transformation.
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Altermondialistes en TurquieGülçinErdi Lelandais
AltermondialistesenTurquie
Entre cosmopolitisme politique et ancrage militant
L’HARMATTAN©L'HARMATTAN,2011
5-7,ruedel'École-Polytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56231-8
EAN : 9782296562318SOMMAIRE
Glossaire..........................................................................................................................................7
Remerciements............................................................................................................................... 9
Introduction..................................................................................................................................13
PremièrePartie:L’altermondialismeAuPrismeDesSciencesHumaines..........31
Chapitre 1. Le parcours de l’altermondialisme.......................................................................31
Chapitre 2: Quelle(s) theorie(s) pour l’analyse du mouvement altermondialiste?...........61
Chapitre 3 :Des mouvements sociaux au-dela des frontieres.............................................99
Chapitre 4 : Le(s) mouvement(s) altermondialiste(s) : un nouveau champ d’analyse ?.129
Deuxième Partie: Le Mouvement Altermondialiste Turc Dans La
MondialisationDeLaContestation.................................................................................153
Chapitre 5 :ÉmergenceDe L’altermondialisationEn Turquie.........................................153
Chapitre 6 :Dimension SociologiqueDe L’altermondialismeEn Turquie....................209
Chapitre 7 :Conditions SocialesDe La MobilisationEn Turquie...................................257
Chapitre 8: La TurquieEt LaContestation MondialeAltermondialiste..........................289
Conclusion..................................................................................................................................329
Annexes.......................................................................................................................................339
Bibliographie...............................................................................................................................371
7GLOSSAIRE
DSIP –Parti socialiste ouvrier révolutionnaire
EMEP –Parti du travail
FSI–Forum social d’Istanbul
FSE –Forum social européen
FST –Forum social de Turquie
MST –Mouvement de sans terres
TMMOB –Union des chambres des ingénieurs et des architectes de
Turquie
TTB –Union des medecins de Turquie
KESK –Confédération des syndicats des travailleurs du secteur public
DISK –Confédération des syndicats révolutionnaires des ouvriers
Türk-IS –Syndicats des ouvriers de Turquie
AMI–Accord multilatéral sur l’investissement
OMC –Organisation mondiale de commerce
OCDE –Organisation de coopération et de développement économique
HADEP –Parti du peuple pour la démocratie
BDP –Parti de la paix et de la démocratie
TAYAD –Association de solidarité avec les familles des prisonniers
KüreselBAK –Coalition de paix et de justice globale
Mazlum-DER –Association de solidarité avec les opprimés
CHP –Parti républicain du peuple
AKP –Parti de la justice et du développement
IACM –Initiative d’Ankara contre la mondialisation
SWP –Socialist Workers Party
ATTAC –Association de taxation des transactions financiers et pour
l’aide au citoyen
ÖDP –Parti de la liberté et de la démocratie
TKP –Parti communiste de Turquie
SODEV –Fondation de la social démocratie
ODTÜ –Université technique du Moyen-Orient
9Remerciements
Cet ouvrage est le fruit de ma thèse soutenue à l’EHESS en 2006. Au
commencement de ce travail, l’altermondialisme comme objet d’étude
était un phénomène relativement neuf et l’intérêt scientifique sur ce
phénomène plutôt vif.Depuis, de nombreux ouvrages et recherches ont
été effectués tant en France qu’en Europe. Cependant, très peu de
recherches ont porté leur attention sur les mobilisations altermondialistes
en dehors du monde occidental et de l’Amérique latine. Le Moyen-
Orient était notamment absent desinterrogations. Cette décision de
travailler sur l’altermondialisme turc a été vivement encouragée par
Farhad Khosrokhavar, mon directeur de thèse. Qu’il soit remercié pour
son assistance, ses encouragements et ses propositions novatrices.
Je remercie particulièrement Didier Bigo, sans lequel ni cet ouvrage ni
ma thèse n’auraient vu le jour. Je le remercie intensément pour toute
l’aide, l’amitié, le conseil et le soutien qu’il m’a accordés tout au long de
la rédaction de ma thèse et par la suite.Dans ce parcours difficile où la
recherche publique est fragilisée et les postes de plus en plus rares, il est
une des rares personnes qui m’ont soutenue et ont cru en moi avec
constance.
Je remercie aussi toutes les personnes qui m’ont permis d’avancer dans
mon parcours de chercheuse et m’ont particulièrement enrichie par leurs
connaissances profondes, leur amitiéet leur compréhension. Que soient
remerciées ici en particulier Danièle Joly, Chloé Vlassopoulou et
Donatella della Porta ainsi que le Centre universitaire sur l’action
publique et politique (CURAPP) dont le concours était crucial dans la
réalisation de cet ouvrage.
Je remercie également tousceux qui ont participé à la relecture et à la
correction de mon ouvrage en prenant sur leur temps. Je pense
notamment à Assia Boutaleb, Elise Cruzel, Jean Zaganiaris, Bérangère
Buisson, Nicolas Monceau et surtout Colombe Camus sans laquelle cet
ouvrage n’aurait pu voir le jour.
11Enfin, merci à Michel Galy pour ses conseils de rédaction et pour
m’avoir accordé sa confiance.
Pendant la rédaction de cet ouvrage, une petite fille s’est jointe à notre
famille. S’il n’y avait pas eu les encouragements, l’amour, la
compréhension et l’assistance de mon époux, mon ouvrage ne serait pas
ce qu’il est aujourd’hui. Il est vrai que parfois la recherche universitaire
vous coupe des préoccupations quotidiennes et vous éloigne de la vie
réelle.Je lui remercie donc pour sa patience quand j’étais submergée dans
mes réflexions pendant la finalisation de ma thèse.
Je voudrais dédier cet ouvrage à ma fille, Manolya, à qui il donnera, je
l’espère, le goût de s’interroger et de se battre pour ce qu’elle croit juste.1INTRODUCTION
Altermondialisme:mouvementdesmouvements ?
L’altermondialisme apparaît comme un phénomène radicalement
novateur de l’époque contemporaine. Si les prémices de cette action d’un
nouveau genre ont été observées dans plusieurs pays depuis les années
soixante-dix, personne n’avait prévu une telle contestation, organisée et
coordonnée à l’échelle planétaire. Cen’est pas un hasard s’il est parfois
nommé le « mouvement des mouvements ». Cette dénomination n’est
pas attribuée uniquement pour attester de l’ampleur du mouvement mais
aussi pour souligner son caractère unificateur ou englobant de tous les
mouvements au niveau local, national et régional. C’est le mouvement
qui réunit les mouvements. Le qualificatif «altermondialiste » peut
contenir tellement d’éléments que le mouvement constitue un abri, un
soutien potentiel pour toutes les revendications qui sont parfois
confinées dans leurs milieux locaux, faute de moyens, pour promouvoir
leur cause dans un monde de plus en plus mondialisé.
Dans cette optique, le mouvement altermondialiste est unique en
son genre. Quand nous avons décidé de travailler sur ce mouvement à
l’époque très embryonnaire, en 2001, c’est cette dimension qui a le plus
attiré notre attention.En 1999, à Seattle, 50 000 personnes de plus de 50
pays, avec des revendications diverses et parfois contradictoires,
protestaient contre une cible commune : l’Organisation mondiale du
commerce (OMC) et la mondialisation néolibérale.D’où vient alors cette
force unificatrice du mouvement malgré cette indéniable diversité ?
1 Nous avons préféré rester fidèles au corps de ma thèse et de ne pas procéder à des
mises à jour excessives qui pourraient atteindre à la cohérence de cet ouvrage. De ce
fait, certains événements et rassemblements altermondialistes ayant lieu après 2006
n’ont été intégrés ni dans le texte ni dans les tableaux. Seule la conclusion apporte un
éclairage sur des évolutions récentes en Turquie.
13L’altermondialisme suscite beaucoup de curiosité. De nombreux
ouvrages et articles ont été publiés sur ce phénomène. Toutefois, notre
objectif se distingue des problématiques habituelles que l’on peut
observer dans la plupart de ces recherches. Plutôt que de nous pencher
sur ce qu’est l’altermondialisme, ses revendications et ses composantes,
nous avons choisi de nous interroger, sans occulter entièrement ces
derniers points, sur ce que l’altermondialisme apporte en termes de
changement dans l’étude des mouvements sociaux, sur la place de
l’identité altermondialiste au niveau global dans le vécu des militants
actifs. Nous avons ensuite choisi de vérifier empiriquement les résultats
de cette interrogation dans un espace géographique défini : la Turquie.
Tout d’abord, si nous partons de l’idée que le fonctionnement en
réseau des acteurs se développe de plus en plus jusqu’à influer sur les
relations diplomatiques et que la mondialisation modifie la nature des
mouvements sociaux, nous pouvons en déduire que l’analyse desnts sociaux actuels n’est pas toujours réalisable sur la base des
théories élaborées dans le cadre de l’État-nation. Ainsi, une rencontre
interdisciplinaire conciliant les relations internationales, la sociologie des
mouvements sociaux, la science politique et parfois même la géographie
permettant de comprendre la dimension spatiale de ce phénomène serait
fort souhaitable pour l’analyse d’un mouvement tel que
l’altermondialisme. Ceci pour plusieurs raisons. D’abord parce que
l’altermondialisme exprime parfois des revendications qui le contraignent
à opérer au niveau transnational.D’autre part, parce que le mouvement
altermondialiste est composé de divers mouvements venant de pays
différents. De ce fait, il est impossible de le percevoir dans le schéma
d’analyse d’une seule théorie de la sociologie des mouvements sociaux.
Enfin, l’existence de réseaux, de relations interpersonnelles dépassant les
frontières, et de motivations diversifiées des groupes qui le composent le
mouvement nous obligent à porter un regard à la fois sociologique et
politique sur lui. Nous ne devons pas oublier que si l’altermondialisme
procède de relations transnationales entre divers mouvements, ces
relations remettent en cause, volontairement ou non, la souveraineté des
États et la prétention de ceux-ci à revendiquer un droit exclusif à agir sur
la scène internationale. Elles se caractérisent par leur extrême diversité,
14leur relative ancienneté et la difficulté d’insérer leur analyse dans un
2paradigme réellement opératoire .
Ce premier constat conduit à formuler une série de questions.
Les mouvements sociaux actuels s’expriment-ils dans un espace
transnational commun ? Dans l’affirmative, peut-on parler d’une
participation équilibrée et homogène à cet espace ? Quelles sont les
dynamiques des mouvements altermondialistes nous contraignant à
revoir les théories classiques sur les mouvementssociaux ?Est-il possible
de les analyser également sous l’angle des relations internationales, en
s’appuyant notamment sur les répercussions de ces dernières sur la
constitution des mouvements altermondialistes ?
Cette réflexion nous renvoie à l'un des débats les plus
controversés des relations internationales, à savoir l’interrogation sur
l’existence d’une société civile mondiale. De nombreux ouvrages
3interrogent ce concept . Dans un environnement marqué par la
mondialisation, des acteurs de la société civile, au Sud comme au Nord
de la planète, ont noué des alliances avec leurs homologues d’autres pays
mobilisés par des causes similaires. La constitution de réseaux
transnationaux de solidarité autour de certains sujets incite à qualifier ces
réseaux de société civile mondiale. Or, ce concept est largement
controversé. Les acteurs qui constituent la «société civile mondiale»
n’ont ni le même projet, ni la même organisation, ni la même influence,
ni le même type de réponse aux défis de la mondialisation. On ne peut
nullement parler d’une voix ou d’un front commun propre à cette société
civile mondiale. L’existence même de liens entre certaines organisations
non gouvernementales (ONG) et les milieux d’affaires ou entre certaines
fondations opaques et desÉtats attestent de la nature parfois ambiguë de
cette communauté.Aujourd’hui, la réflexion est globalement critique sur
2BadieBertrand et Smouts Marie-Claude. Le Retournement du monde. Paris: Presses de Sciences Po etDalloz,
1999, p. 66.
3 Voir Kaldor Mary. Global Civil Society, An Answer to War. Londres : Polity, 2003;« Une sociétécivile
internationale ? », dossier spécial deCritique Internationale, n°13, octobre 2001 ;FioriniA. (ed.). The ThirdForce.
The Rise of TransnationalCivil Society.CarnegieEndowment forInternational Peace, 2000.
15l’intérêt de continuer à réfléchir en termes de société civile, tant le
concept présente de biais et tant la réalité est multiforme.
Un autre débat porte sur la place du mouvement altermondialiste
dans cette « société civile ». Au moment des mobilisations de Seattle, le
rassemblement de diverses organisations autour de revendications
communes a été considéré comme l’émergence d’une société civile
mondiale. L’extension de la notion de société civile aux mouvements et
réseaux transnationaux de protestation contre la mondialisation libérale
est récente. Pour beaucoup d’analystes, la phase actuelle de mise en place
d’un réseau mondial de protestation altermondialiste s’inscrit dans une
continuité historique qui prend sa source dans la lutte antiesclavagiste au
e
XIX siècle, se poursuit avec les luttessyndicales ou féministes des années
1920 et 1930, et répond aujourd’hui à la phase accélérée de la
4mondialisation économique . Cette dernière provoque « presque
spontanément, la création de réseaux tentant d’appréhender et d’intervenir dans ses
5mécanismes planétaires ». Mais il ne faut pas se tromper. Le mouvement
altermondialiste, plus que l'existence d’une société civile mondiale,
représente en effet un mouvement de contestation mondiale organisé en
réseaux de revendications multiples à l’identité fluctuante selon les
contextes et particularités locales. Ce qui la distingue et l’unifie, c’est
l’affirmation que tous les problèmes actuels de la planète ont à voir avec
la mondialisation néolibérale.
Il y a donc, sous l’apparente diversité des objectifs, des doctrines
et des formes d’organisations ou modes d’action, un point commun de
plus en plus net de tous les mouvements composant ce « Mouvement » :
l’idée que la mondialisation néolibérale est un phénomène global et
dévastateur, générant aussi bien les inégalités dans les sociétés que le
sous-développement ou la dégradation de la planète.
4 Citédans Ruano-Burbalan Jean-Claude, « La Société civile entre mythes et réalités », Sciences humaines,
numéro spécial n°2, mai-juin 2003, pp.94-99.
5 Introduction au numéro«Société civile mondiale, la montée en puissance»,Courrier de la planète, n°63, vol.3,
2001.
16Nous défendons la thèse qu’il existe un cadre interprétatif
lorsqu’il s’agit de définir l’altermondialisme. Articulant des enjeux
internationaux aux préoccupations locales, plaçant au centre la question
de l’environnement, prenant le capitalisme pour cible mais privilégiant
une perspective réformiste et des voies d’actions institutionnelles, il
constitue une figure légitime de la mobilisation.Ce cadre n’est certes pas
homogène ni hégémonique. Il est traversé par différents clivages. Mais il
constitue un modèle d’identification possible, par exemple lorsqu’il s’agit
de se présenter publiquement comme militant (ou sympathisant)
6altermondialiste .
7D’où l’usage du terme « cosmopolites enracinés », proposé par
Sidney Tarrow et Donatella della Porta pour désigner tout individu,
groupe et organisation opérant au niveau transnational, tout en se
nourrissant des particularités et des revendications locales.
Le degré de cette interaction entre le local et l’international et de
la participation aux réseaux transnationaux de militantisme dépend de
certaines conditions. Nous observons une participation accrue des pays
occidentaux à ces réseaux.
Selon notre analyse, si la mondialisation connaît certaines
frontières et exclut en réalité de nombreux pays, il en va de même pour
le mouvement altermondialiste.
Notre hypothèse est que la réaction à la mondialisation s’observe
sous la forme de l’altermondialisme plutôt dans des pays démocratiques
occidentaux ou dans ceux ayant une tradition solide de société civile
comme les pays d’Amérique latine. Nous arrivons donc à une double
constatation. D’un côté, le mouvement altermondialiste se développe
davantage dans d es pays démocratiques où la liberté d’association et de
6Coulouarn Tangui, JossinAriane.,«Représentation et présentation de soi des militants altermondialistes »,
inAgrikolianskyE., SommierI., Radiographie du mouvement altermondialiste. Paris:LaDispute, 2005, p. 134.
7 Tarrow Sydney et Della Porta Donatella. Transnational Protest and Global Activism, Boulder, NY:
Rowman&Littlefield Publishers, 2005.
17manifestation est assurée. De l’autre, dans des régions où la
mondialisation n’est pas ressentie par la population, l’altermondialisme
laisse place à une volonté d’intégration dans la mondialisation, comme
8c’est le cas en Iran . À l’inverse, on peut aussi observer des réactions
communautaires de rejet de la mondialisation, synonyme d’une
néocolonisation occidentale, comme c’est le cas en Turquie pour
l’extrême droite et pour le mouvement de la Gauche turque (Türk Solu,
courant ultranationaliste se revendiquant de gauche). Dans ce cas,
remarquons que les réponses à la mondialisation ne sont pas homogènes.
Elles sont souvent nourries du contexte du pays dans lequel elles se
développent. L’altermondialisme n’échappe pas à cette réalité. Il peut ne
pas émerger dans certains pays. Nous devons d’emblée éviter de le
considérer comme un phénomène ou une valeur universelle car cela
nous mènerait rapidement à rechercher un mouvement virtuel qui ne
serait pas véritablement ancré dans des contestations locales d’un pays.
Plutôt que de nous pencher sur un mouvement altermondialiste
européen ou américain, nous avons donc préféré étudier
l’altermondialisme dans un pays en constante évolution. Nous avons
ainsi conclu qu’il serait préférable de considérer le cas de la Turquie pour
comprendre si la thématique de la mondialisation contribue également à
son évolution.
Ces constats nous mènent à l’explication de notre choix
d’étudier l’altermondialisme en Turquie. Malgré la d iversité des positions
et le degré fluctuant de participation, le mouvement altermondialiste
s’observe dans plusieurs pays, comme en Turquie, et nous constatons
systématiquement des caractéristiques communes à ces mouvements.
Notre objectif est donc de comprendre le processus de construction
identitaire dans ce mouvement, de voir son lien avec la transnationalité et
de comprendre si cette construction identitaire est partagée au même
niveau, avec les mêmes motivations.
8 Voir Khosrokhavar Farhad, « Le Sujet personnel et la démocratie contre l’antimondialisme islamiste »,
L’expériencede l’Iran , in Wieviorka Michel (dir.), Un autre monde…, Paris :Balland, 2003.
18Pendant toute notre recherche sur l’altermondialisme et la
mondialisation, nous avons observé que la Turquie représente en
quelque sorte une frontière géographique concernant la diffusion de
deux phénomènes. De la Turquie jusqu’en Inde, en passant par le
Moyen-Orient, nous observons qu’une vaste région du monde est
absente à la fois du processus de la mondialisation et de la contestation
de celui-ci. Les premiers forums sociaux européens (FSE) se sont
déroulés en Italie en 2002 et en France en 2003. Derrière les
Britanniques, représentés par près de 4000 délégués, les délégations
étrangères les plus nombreuses à Paris en 2003 étaient les Italiens (4 000
participants), les Espagnols (3 000), puis les Allemands (500) et les
Polonais (300). Les manifestations les plus spectaculaires se sont
déroulées àGênes lors duG8 en juillet 2001, avec 200 000 manifestants,
et à Barcelone lors d’un Conseil européen en mars 2002, avec 300 000
9manifestants .Avant l’organisation duForum social mondiale (FSM) en
Inde, Attac (Association pour la taxation des transactions financière et
l'aide aux citoyens) reconnaissait ainsi que « les forums se sont surtout
développés jusqu’ici sur un axe Europe-Amérique latine, rejoint ensuite par
l’Amérique du Nord, avec une plus faible présence des représentants des mouvements
10d’Afrique, du Proche-Orient et d’Asie ».De plus, ce problème est accentué
par un phénomène d’invisibilité des organisations sur les continents que
nous venons de citer. Il faut dire que l’intérêt médiatique, mais aussi
universitaire, est souvent focalisé sur les mouvements occidentaux ; et
même lorsqu’une activité contestataire relativement intense existe dans
un pays appartenant à ces continents, elle n’attire pas le même niveau
d’intérêt que des mobilisations de l’axe Europe-continent américain.
D’après une enquête coordonnée par Jan Aart Scholte auprès
d’associations dans sept pays, « dans l’ensemble, les associations les plus
puissantes sont celles d’Amérique du Nord et d’Europe occidentale. […] Même les
associations du Sud les mieux dotées ne peuvent rivaliser avec les organisations
universitaires, les entreprises, les ONG, les organismes religieux et professionnels du
Nord. Le Nord détient également des positions dominantes dans les associations
9FougierEddy, « L’Altermondialisme: L’autresuperpuissance ? », Nouveaux Mondes, n° 14, automne 2004.
10ATTAC, « LeForum socialmondialde Mumbai : quels enjeux ? », 14 janvier 2004.
1911transfrontières et dans les réseaux de la société civile ». Les contraintes
matérielles font que ce sont plutôt les groupes et les militants des pays du
Nord qui ont les moyens de se déplacer et de participer aux principales
rencontres. De fait, ce sont les organisations du pays dans lequel une
réunion ou un contre-sommet est organisé qui sont prédominantes, ainsi
12que celles des pays voisins .
La littérature sur la question de l’internationalisation des conflits
(et donc de leurs enjeux et de leurs cibles) mais aussi sur la
transnationalisation des mouvements s’est considérablement développée
ces dernières années autour de la notion fourre-tout de globalisation ou
13 14de mondialisation . Pourtant, hormis de rares et brefs travaux , l’aire
musulmane n’a par exemple pas vraiment retenu l’attention des
spécialistes des mouvements sociaux.
C’est dans cette optique qu’il nous est paru intéressant d’étudier
le cas de la Turquie, pays sous l’influence croisée de deux régions : l’une,
occidentale, démocratique et mondialisée ; l’autre, orientale, encore
autoritaire, peu démocratique et fermée. Mais c’est également pour
aborder les difficultés d’insertion des associations turques dans le
mouvement altermondialiste, malgré la proximité de leur pays avec
l’Occident. Il est néanmoins nécessaire d’exclure dès le départ une
approche uniforme concernant l’altermondialisme dans les pays
musulmans. Une vaste diversité d’approche existe, la religion n’étant
nullement un élément de similarité dans les mouvements
altermondialistes de ces pays. Une des recherches confirmant cette
15approche est l’étude du mouvement marocain par Eric Cheynis . À
l’inverse de ce que nous constatons en Turquie, il souligne la très faible
11 Scholte Jan Aart (dir.). Démocratiser la mondialisation économique. Le rôle de la société civile, Coventry : CSGR,
2004.
12FougierEddy, op. cit., p. 83.
13 Fillieule Olivier, Bennani-Chraïbi Mounia (dirs.). Résistances et protestations dans les sociétés musulmanes. Paris :
FNSP, 2003, p. 90.
14 Voir par exemple, Tarrow Sydney. Power in Movement, Cambridge: Cambridge University Press, 1994, p.
195.
15 Cheynis Eric, « L’altermondialisme au prisme marocain », Critique internationale, n° 27, avril-juin 2005, pp.
177-191.
20implication des partis politiques et des syndicats dans l’altermondialisme
marocain.
Cet ouvrage ne se présente pas comme une étude de cas. Son
objectif est plutôt de comprendre les dynamiques d’identification et
d’affirmation du mouvement altermondialiste dans sa globalité, à partir
de l’exemple turc qui nous semble être un exemple instructif dans ce
sens.
Cet ouvrage s’origine dans nos interrogations sur l’identité de ce
mouvement qui nous paraissait alors très dispersé, occidental et élitiste.
Nous cherchions à comprendre les raisons de la non-représentation de
certaines régions dans ce mouvement notamment les pays musulmans du
pourtour méditerranéen et les efforts de certains pour se l’approprier.
L’exemple turc nous a permis de répondre à une grande partie de ces
interrogations, mais aussi de reconceptualiser l’identification dans le
mouvement. Nous savons maintenant que notre hypothèse de départ sur
l’absence totale des représentants de certaines sociétés civiles,
notamment musulmanes, dans le mouvement est trompeuse. Derrière
cette impression se cache une multiplicité de mouvements«bouillants »
mais « sans voix ». Nous avons rencontré des Syriens, desÉgyptiens, des
Azerbaïdjanais, des Irakiens et des Libanais sur notre chemin. Leurs
mouvements sont groupusculaires, le risque d’incarcération parfois non
négligeable. Pourtant, ils existent. On ne les voit pas, mais ils n’attendent
que d’occuper une place méritée dans le mouvement. Car constituer un
mouvement contestataire dans un pays à régime autoritaire et dans un
pays démocratique n’est pas la même chose. C’est pour cela qu’un
mouvement, même restreint, en Syrie ou en Turquie où la démocratie
peine à s’établir entièrement face à la domination néolibérale sont, à nos
yeux, beaucoup plus importants et emblématiques que certains
mouvements plus substantiels que nous observons dans les démocraties
occidentales. C’est peut-être une des questions importantes que le
mouvement devrait se poser. Pourquoi ne voit-on pas les pays
musulmans dans ce mouvement ? Pouvons-nous réduire cette absence
au caractère autoritaire des régimes politiques dans ces pays ou bien
s’agit-il d’un effet de sélection au sein du mouvement ? Les nouvelles
21tendances au sein du mouvement altermondialiste pour décentraliser
l’organisation des forumssociaux mondiaux montrent que ces questions
cherchent aussi des réponses dans le mouvement. Nous observons une
volonté de plus en plus manifeste d’intégration des pays musulmans et
les pays pauvres dans le processus.Ainsi, en 2006, leFSM s’est tenu dans
trois pays : le Mali, le Venezuela et le Pakistan. Il a été organisé au Kenya
en 2007.Et enfin, Istanbul a accueilli leForum social européen en juillet
2010.
Comme nous le démontrons en deuxième partie de notre thèse,
l’altermondialisme en Turquie, avec l’originalité de ses thèmes de
revendication et de son fonctionnement, peut proposer de nouveaux
enjeux.Il peut contribuer au changement de paradigme dans le champ de
contestation du pays et révéler un besoin d’adaptation des organisations,
des associations ou des syndicats aux nouveaux thèmes de contestation
liés à la mondialisation. Dans ce cadre, il ne s’agit pas seulement de
comprendre la construction identitaire de l’altermondialisme mais aussi
de voir les effets de l’identité altermondialiste sur les dynamiques de
changement du champ militant en Turquie.
Étudier l’altermondialisme en Turquie nous permettra également
d’éviter d’expliquer ce phénomène par la seule mondialisation. La
réflexion sur les mouvements altermondialistes doit en même temps
éviter de s’enfermer dans les débats sur la mondialisation. L’exemple de
la Turquie nous aideraàsortir de ce cadre et à se pencher plutôt sur la
conscience des acteurs s’opposant à la mondialisation, sur le sens de leur
action, sur leurs orientations, sur les rapports sociaux et politiques dans
lesquels ils se construisent et agissent, qu’ils constituent ou
16transforment . Il nous permettra également de pointer certains angles
morts de la théorie des mouvements sociaux. Pour illustration, John
Guidry, Michael Kennedy et Mayer Zald font remarquer à quel point la
théorie des mouvements sociaux a longtemps été dominée par une
« métathéorie implicite des mouvements entendus comme variation du secteur associatif,
la mobilisation des ressources étant la clé du succès ou de l’échec. Les mouvements
16 Wieviorka Michel, « UnAutre mondeest possible », in Wieviorka M., op. cit.,p. 21.
22n’étaient pas conçus comme antisystémiques mais comme un mode alternatif
d’expression du pluralisme politique, c’est-à-dire comme moyen de réaliser le
pluralisme démocratique, dans le cas par exemple du mouvement des droits
17civiques ». Ils ajoutent que « lorsque ces mouvements se sont développés dans le
contexte des pays du Tiers Monde, les différentes écoles de pensée sur les mouvements
sociaux ont mixé les approches révolutionnaires avec le pluralisme démocratique, avec
la question de l’intégration des groupes marginalisés et dépossédés comme le mouvement
18ouvrier, féministe, etc. ». Elles ne se sont pas vraiment interrogées sur la
question de la validité des concepts produits, comme ressources,
répertoires d’action, structure des opportunités politiques, dans le cadre
d’États non démocratiques lesquels n’offrent pratiquement aucun moyen
19institutionnalisé d’expression politique . D’après Olivier Fillieule, ce
constat pose les questions du lien entre démocratie et contestation, de la
définition de la participation politique en contexte autoritaire et du lien
entre la sphère civile et l’État, ou encore, formulé autrement, des
20frontières entre sphères publique et privée .
Ainsi, initialement caractérisé par des postures anti-impérialistes
et anti-américaines, et faisant écho de ce fait aux thèses défendues par
21Antonio Negri , l’altermondialisme en Turquie a subi en chemin une
évolution infirmant la thèse de ce dernier. Au départ küreselle me kar ıtı
(contre la mondialisation), le mouvement est devenu alternatif küreselle me
yanl ıs ı (pour la mondialisation alternative).De nombreuses organisations
qui en sont parties emploient aujourd'hui les termes«altermondialistes »,
« antimondialisation capitaliste », « résistance globale » ou encore
22« contre-mondialiste » pour décrire le mouvement en Turquie .
L’exemple du mouvement turc nous montrera également
comment le thème de l’altermondialisme s’adapte aux attentes locales et
17CitédansFillieuleOlivier,Bennani-Chraibi Mounia, op. cit, p. 23.
18 Ibid.
19Fillieule Olivier,Bennani-Chraïbi Mounia (dirs.). Résistances et protestationsdans les sociétés musulmanes, op.cit., p.
24.
20. Ibid., p. 24.
21 NegriAntonio, Imparatorluk (Empire),Istanbul :Ayrinti, 2008.
22 Le contre-mondialiste représente ici le synonyme en quelque sorte de l’altermondialisme mais sonne mieux
en turc (kar ı küreselle me hareketleri); il a un sens plus riche que le mot «alter » qui n’existe pas dans cette
langue.
23
nationales, à la fois sociales et politiques, dans un pays.Dans le cas de la
Turquie, l’identité altermondialiste rejoint un projet d’évolution du pays à
travers l’évolution du monde. Ainsi, en nouant des contacts avec
l’étranger et en transmettant les problèmes et les demandes à des
homologues étrangers, le mouvement tente de contourner les structures
rigides de l’État turc. En s’inscrivant dans le champ de la politique au-
delà de l’État, il espère faire revenir ses revendications par une pression
extérieure sur unÉtat qui se serait montré sourd aux critiques venant de
l’intérieur, toujours considérées comme une atteinte à la permanence
(bekâa) de l’État, mais qui saurait se montrer plus sensible aux critiques
23extérieures. En effet, contrairement aux apparences , le mouvement
associatif d’orientation démocratique est rarement en mesure d’imposer
24des négociations avec les institutions d’État .Ainsi, la simple formation
puis le fonctionnement d’une association se heurte à des contraintes
juridiques et administratives pesantes.Dans ce climat compliqué pour le
champ de la contestation en Turquie, le transnational est devenu un
élément central de la mobilisation. Cela s’explique à la fois par la
candidature turque à l’Union européenne (UE) et par le besoin des
mouvements de se protéger grâce à une stratégie transnationale face à la
répression des actions protestataires par l’État. L’inscription dans les
réseaux transnationaux de contestation donne lieu à un changement
d’objectifs de l’organisation et à une autonomisation des mobilisations
initialement solidaires en Turquie et à l’étranger. Dans certains cas, ce
phénomène opère une véritable redéfinition du mouvement social, au-
delà d’une dimension purement tactique. Par exemple, le syndicat KESK
(Confédération des syndicats des employés de la fonction publique) a été
amené, en raison de son insertion dans le réseau syndical européen, à
25modifier ses objectifs et son répertoire d’action de façon substantielle .
En effet, tous les changements démocratiques survenus depuis le
début des années 1990 en Turquie semblent plustenir aux dynamiques
23 L’index des ONG édité par la Fondation d’histoire à Istanbul en 1995 cite approximativement 52 700
associations et fondations, dont 39 % àIstanbul.
24 Dorronsoro Gilles (dir.). La Turquie conteste. Mobilisations socialeset régime sécuritaire. Paris : CNRS Editions,
2005, p.17.
25 ÖngünEmre, « L’« effet retour»des stratégies transnationales. La modification de l’agenda et du répertoire
d’action du syndicatKESK », inDorronsoroG., op.cit., pp. 183-200.
2426internationales et aux lobbies économiques qu’aux mobilisations
contestataires. C’est une des raisons qui nous ont poussé à étudier
l’altermondialisme en Turquie.
Le choix de la Turquie, dans le cadre d’un débat théorique,
s’inscrit dans cette perspective. Dès lors, il faut adopter une approche
globale circulant entre l’espace national et l’espace transnational, voire
supranational. Il ne nous apparaît pas pertinent d’appréhender
l’altermondialisme dans le cadre de l’État-nation.
Le développement des relations transnationales et l’apparition
d’acteurs non étatiques affectent certaines théories traditionnelles qui
dominent des champs d’étude comme l’espace des mouvements sociaux.
Dans ce sens, après avoir dessiné un panorama du mouvement
altermondialiste dans sa globalité, nous entreprendrons dans la première
partie de notre ouvrage une discussion sur l’apport des principales
théories sur les mouvementssociaux. La première que nous souhaitons
aborder est la théorie de la mobilisation des ressources, que nous traitons
ici autour des ouvrages de John McCarthy, Sidney Tarrow,Charles Tilly
et Doug McAdam. La deuxième est la théorie des nouveaux
mouvements sociaux, développée par Alain Touraine et ses collègues
Michel Wieviorka, François Dubet ou encore Alberto Melucci. Notre
objectif est d’étudier ce qui permet dans ces théories de comprendre
l’altermondialisme et de proposer un cadre d’analyse constituant une
synthèse de la sociologie des mouvements sociaux tout en la mettant à
l’épreuve des évolutions transnationales. Le troisième chapitre de cet
ouvrage sera consacré au débat sur le rapprochement entre les disciplines
dans l’analyse des mouvements sociaux, par l’apparition des
caractéristiques transnationales propres aux mouvements sociaux actuels,
et notamment altermondialistes. Il permettra également de poser les
premiers jalons d’une troisième approche de l’analyse des mouvements
sociaux illustrée par les réflexions de Jackie Smith, Robert O’Brien,
26 Nous avons mentionné ces lobbies car des associations comme TÜSIAD (Association des industriels et
hommes d’affaires de Turquie), des fonds financiers de l’UE et d’autres institutions sources de financement
comme la Banque mondiale jouent un rôle excessivement important dans la promotion de l’ouverture
démocratique de la Turquie.
25Ulrich Beck, Margaret Keck et Kathryn Sikkink, qui peut selon nous
constituer un nouveau champ d’analyse en introduisant le
cosmopolitisme des acteurs des mouvements sociaux, la transnationalité
et la sociologie du risque dans la compréhension des mobilisations
actuelles.Cette troisième approche se situe de ce fait au carrefour de la
sociologie des mouvements sociaux et des relations internationales.
Le dernier chapitre de la première partie tentera de développer
une réflexion théorique de synthèse à partir des caractéristiques du
mouvement altermondialiste.
Composée également de quatre chapitres, la seconde partie de
l’ouvrage se consacrera, à la lumière de l’exemple turc, à la vérification
des conclusions obtenues dans la première partie dédiée à l’analyse du
mouvement altermondialiste en tant qu’acteur transnational et
mouvement social. Elle est en même temps le résultat d’une étude de
terrain de quatre mois réalisée en trois temps : mars 2003, novembre-
décembre 2003 et avril 2005. Ces périodes ont été complétées par de
courts séjours en Turquie afin d’observer des événements
ealtermondialistes internationaux comme l’assemblée préparatoire du 3
FSE en avril 2004, la manifestation anti-OTAN en juin 2004, ou encore,
eplus récemment, la 7 édition du Forum social européen à Istanbul en
juillet 2010. Pendant notre étude en Turquie, nous avons interviewé plus
de 50 militants altermondialistes appartenant à diverses organisations, et
rencontré plus de 500 personnes pour des discussions informelles ou des
questionnaires semi directifs.
Pénétrer notre terrain de recherche, dans un premier temps, s’est
avéré quelque peu difficile. L’opacité du terrain des mouvements sociaux
en Turquie et l’absence de locaux permanents de chacune des
organisations ont complexifié nos recherches initiales.Deux outils nous
ont permis de sortir de cette impasse : le recours à Internet et les
structures abritant quelques mouvements et organisations informelles
des syndicats et des partis politiques. Par l’utilisation d’un simple moteur
de recherche, nous avons pu accéder aux sites et aux communiqués de
26certaines organisations et groupes se réclamant directement de
l’altermondialisme. Les deux premiers groupes contactés furent le groupe
de travail anti-MAI et l’Antikapitalist.Après avoir rencontré les militants
de ces groupes, nous avons pu élargir notre carnet d’adresses vers
d’autres organisations. La section stambouliote du siteInternet d u centre
des médias indépendants (Indymédia) dont nous avions fait la
connaissance de certains membres lors de nos recherches sur
l’émergence de l’altermondialisme à Seattle à l’occasion de nos
recherches menées en DEA nous a également permis de constituer une
liste d’organisations participant de près ou de loin à des activités
altermondialistes, à partir d’informations et de messages envoyés sur ce
site.
Notre second outil a été le recours aux structures syndicales.
Comme il est plus aisé de rencontrer des militants syndicalistes, c’est
avec eux que nous avons mené nos premiers entretiens. Ces personnes
nous ont ensuite orienté vers d’autres acteurs de leurs organisations,
militant également dans d’autres structures, que ce soit des partis
politiques ou des associations.
Une fois le panorama des organisations et des militants actifs
dressé, il s’agissait de recueillir les informations utiles et fiables pour
notre thèse. Le déroulement ne s’est pas avéré aussi simple que nous
l’imaginions au préalable. Notre démarche s’est souvent heurtée à la
pudeur des militants. Au départ, il a été très difficile de recueillir des
informations sur le fonctionnement de leur organisation, les relations
inter-organisationnelles et les éventuels conflits. Pour obtenir les
informations recherchées, il nous a fallu adhérer à plusieurs organisations
et participer à leurs réunions hebdomadaires. Lors des grandes
campagnes altermondialistes comme leFSE, le nombre de ces réunions
s’élevait à deux-trois par jour. Il a fallu du temps pour gagner la
confiance des militants. Nous sommes cependant parvenus à nous faire
accepter et à obtenir leurs confidences. C’est ainsi que nous avons pu
constituer la seconde partie de cet ouvrage.
27Ce travail nous a finalement permis de mieux comprendre
l’altermondialisme en Turquie, son émergence, ses revendications, ses
militants et ses liens avec l’international, et ce, d’autant plus qu’aucun
ouvrage sur le sujet n’avait été publié àl’époque.
Dans ce cadre, dans le premier chapitre, après avoir dressé un
rapide bilan des années1990 marquées par de nombreuses grèves et
manifestations ouvrières, nous tentons de montrer comment les
politiques d’austérité imposées par le Fonds monétaire international
(FMI) pendant cette décennie créent une réaction et ouvrent la voie à
une réflexion sur la place de la Turquie dans la mondialisation. Puis, nous
décrirons des événements de première importance comme le sommet de
l’OTAN en juin 2004, la guerre en Irak et les forums sociaux européens
dans le développement du mouvement turc. Nous présenterons alors les
groupes les plus actifs du mouvement.En dernière partie, nous tenterons
de situer le mouvement dans les luttes sociopolitiques habituelles du pays
comme les mouvements kurde ou étudiant, analysant les difficultés
d’organisation propres à ces derniers et les raisons de ces difficultés dans
la société turque.
Le deuxième chapitre se penchera sur les données micro-
sociologiques recueillies lors de notre étude de terrain, afin d’établir un
panorama sociologique du mouvement. Quels sont les thèmes de
revendication et le champ de lutte ?Comment les acteurs se définissent-
ils et par rapport à quoi ? Autrement dit, quels sont les éléments qui
constituent l’identité du mouvement et qui lui permettent de s’identifier à
l’altermondialisme? Cette partie sur la dimension symbolique du
mouvement nous permettra également de reconstituer les profils et les
trajectoires militants de l’altermondialisme en Turquie. Nous analyserons
la tranche d’âge des militants rencontrés, leur milieu socio-professionnel,
leur niveau d’études et leur perception de l’altermondialisme. L’examen
des trajectoires individuelles des militants nous permet de mettre en
évidence, en effet, la reconversion d’anciens militants politiques en
militants altermondialistes. Dans cette optique, les stratégies de
leadership parmi les militants seront particulièrement étudiées. Quels
sont les traits communs des porte-parole dans le mouvement ?Comment
28et pourquoi certains militants se démarquent-ils plus facilement par
rapport à d’autres ? Ces observations nous permettront également
d ’établir si les difficultés internes du mouvement turc comportent des
similarités avec celles du mouvement global.
Le troisième chapitre s’interrogera sur les conditions sociales de
la mobilisation en Turquie, les structures d’opportunités politiques et les
contraintes structurelles qui affectent le mouvement. Les stratégies
déployées par le mouvement pour gagner une visibilité (comme le
contact avec les médias), les efforts de mobilisation des grandes
institutions sociales comme les syndicats, l’intégration de personnalités
(re)connues dans le mouvement et la valorisation des événements
altermondialistes à l’étranger seront plus particulièrement considérés ici
comme les principales stratégies du mouvement. En dernier lieu, nous
nous intéresserons aux relations inter-organisationnelles, c’est-à-dire aux
systèmes d’alliances et de conflits entre les organisations composant le
mouvement.
Enfin, dans le dernier chapitre, nous mettrons en lumière la place
de la Turquie dans l’espace transnational de la contestation
altermondialiste, les types de relations que le mouvement entretient avec
l’étranger.Dans ce cadre, nous nous interrogerons sur les problèmes de
cet espace transnational. Comment les spécificités et les habitudes
nationales affectent-elles l’unité du mouvement ? Peut-on parler d’une
véritable transnationalisation des luttes ?PREMIÈREPARTIE:
L’ALTERMONDIALISMEAUPRISMEDES
SCIENCESHUMAINES
Chapitre1.LEPARCOURSDEL’ALTERMONDIALISME
La plupart des ouvrages consultés et des acteurs rencontrés
situent la naissance du mouvement altermondialiste lors des grandes
manifestations de Seattle en novembre-décembre 1999. S’il s’agit bien là
d’un temps fort dans l’existence du mouvement, qui constitue pour
beaucoup d’acteurs et d’observateurs un acte fondateur, il convient de ne
pas occulter le fait que le contre-sommet de Seattle constitue
l’aboutissement d’un processus complexe, mêlant des éléments
politiques, économiques et sociaux, qui trouve ses racines, notamment,
dans des mouvements antérieurs.
Comme en témoigne la mobilisation des ONG au cours de la
dernière décennie, par exemple en réaction aux négociations sur la
finance et le commerce internationaux ou lors des nombreux sommets et
conférences organisés par l’ONU (Rio de Janeiro, Beijing, Copenhague,
etc.), nous avons assisté, dans les années 1990, non seulement à un regain
de la contestation sociale au plan international, mais aussi à
27l’internationalisation et à la transnationalisation de réseaux,
d’organisations et d’entreprises collectives. Dès 1985, on a pu observer
27 La distinction entre les notions d’« internationalisation » et de«transnationalisation » renvoie au fait qu’une
part (internationale) du processus de la mondialisation se fait avec la participation active ou passive desÉtats,
et donc dans le respect de leur souveraineté, alors qu’une autre part (transnationale) de ce processus leur
échappe partiellement ou totalement (par exemple, certains flux démographiques, culturels, religieux ou
communicationnels).
31l’émergence de ce type d’organisation. Amory Starr comptabilise 56
émeutes contre leFMI ou des politiques d’austérité enAmérique latine,
28auxCaraïbes ou au Moyen-Orient entre 1985 et 1992 .Dans les années
1990, des manifestations défendant des acquis sociaux se sont déroulées
en Europe de l’Ouest et au Canada ; en 1998, dix mille étudiants
indonésiens se sont mobilisés contre les politiques économiques et le
manque de démocratie, en occupant des stations de radio et le
parlement ; en septembre 1998, à Séoul, s’est déroulée une conférence
internationale des « Peuples contre le FMI » accompagnée de
29manifestations massives d ’ouvriers licenciés . Une des campagnes les
plus spectaculaires de ce front «antimondialisation » était la campagne
contre l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) discuté au sein de
l’Organisation de coopération et de développement économiques
(OCDE) au cours de l’hiver 1997-1998. D’une même voix, des
organisations multiplesdénonçaient les effets «dévastateurs » de cet
accord visant à donner aux entreprises des «droits mondiaux ». Par la
pression d’organisationsde la société civile, ce projet d’accord a été
retiré.
Certains identifient les fondements du mouvement
altermondialiste dans des contestations bien plus anciennes comme le
mouvement anti-esclavagiste et les mouvements ouvriers internationaux
e 30de la fin du XIX siècle . Même s’il ne nous semble pas nécessaire
remonter si loin pour trouver les prémices d’un mouvement contre la
mondialisation néolibérale, il est tout à fait légitime de dater les premiers
signaux d’un tel mouvement dès les années 1970. D’abord parce que
cette décennie est celle de la maturation du système économique mondial
établi à partir de la fin de la Seconde Guerre mondiale (création des
institutions deBretton Woods, évolution vers l’OMC, tendance générale
croissante vers le néolibéralisme et la libéralisation des marchés
financiers et de biens avec la suppression progressive des barrières
douanières). Ces années sont marquées en même temps par des crises
28 StarrAmory. Naming theEnemy. Londres : ZedBooks, 2001, p. 47.
29 Idem
30Broad Robin, Heckscher Zahara,«Before Seattle: the Historical Roots of theCurrent MovementAgainst
Corporate-LedGlobalisation », Third World Quarterly, vol. 24, n°4, 2003, pp. 713-728.
32financières et pétrolières. C’est justement à partir de ces années-là que
nous verrons apparaître des ouvragespubliés par ceux qui deviendront
plus tard des figures emblématiques de l’altermondialisation.EnEurope,
Teresa Hayter publie en 1971 Aid as Imperialism (Aide comme
impérialisme) ; auxÉtats-Unis, SusanGeorge secoue l’opinion avec son
ouvrage How the Other Half Dies (Comment l’autre moitié meurt). Les
mouvements de mai 68 jouent aussi un rôle considérable, incarnant une
voix contre un système des valeurs à la fois politique, économique, social
et culturel, proposant et revendiquant un système alternatif tout en
réclamant une rupture totale avec le précédent.À la fin des années1970
et au début des années1980, un militant et professeur philippin, Walden
Bello et ses collègues accumulent une quantité conséquente de preuves
pour fournir une étude de cas détaillée sur la manière dont les aides
accordées par la Banque mondiale ont contribué au renforcement du
dictateur Ferdinand Marcos pendant qu’elles restructuraient l’économie
philippine, afin de servir les intérêts des firmes multinationales et du
31marché mondial .
Simultanément, les contestations ouvrières, syndicales et agricoles
surgissent à partir du début des années1980 en Europe, au fur et à
mesure que s’imposent les règles du marché commun dans la
Communauté économique européenne.Ces manifestations prennent une
ampleur internationale au moment de la ratification du traité de
Maastricht en 1992, traité jugé entièrement néolibéral sans aucune
avancée pour les salariés.Ce type de campagne a été également mené en
2005 contre la Constitution européenne, jugée elle aussi, défavorable et
liberticide pour les salariés et pour un système social équitable.
Nous pouvons donc défendre l’idée que le mouvement
altermondialiste n’est pas né ex nihilo à Seattle, mais s’inscrit, du moins en
partie, dans la continuité de mouvements antérieurs parmi lesquels nous
pouvons compter le mouvement zapatiste. Le second constat que nous
pouvons faire est que le mouvement altermondialiste ne suit pas une
évolution linéaire. Il apparaît à des moments et pour des raisons
31Citédans ibid., p. 722.
33différentes dans chaque pays, même si le néolibéralisme et ses effets
proposent une grille de lecture commune.
Notre démarche s’inscrit dans l’esprit de l’analyse de la sociologie
historique. Notre approche sera d’analyser les institutions et les pratiques
présentes comme une construction malléable noyée dans un contexte
historique qui de ce fait sert à dénicher les processus temporels de
32continuité et de discontinuité avec les pratiques sociales préalables .Car,
ainsi que nous l’explique Elaine Coburn, « en vérité le monde humain est un
monde en mouvement, dans lequel les structures apparemment fixes sont simplement
d’anciens mouvements sociauxsédimentés ou réifiés. Ceux -ci évoluent les uns par
33rapport aux autres et non pas par rapport à des structures figées et stables ».
Il s’agira donc de préciser les débats et revendications actuels au
sein du mouvement et d’étudier, à partir de ce constat, l’image du
mouvement aujourd’hui par rapport aux préjugés qui ont accompagné sa
naissance, et son ampleurdans le monde entier.
Apparu aux États-Unis au début des années 1980, le terme
globalization traduit en français par «mondialisation » a connu une
importante évolution sémantique. Forgé en 1983, par l’économiste
américain Theodore Levitt pour décrire la convergence des marchés dans
le monde entier, le terme globalization a été popularisé en 1990 par le
consultant japonais Kenichi Ohmae. Il s’applique alors aux stratégies des
34entreprises multinationales .
D’abord utilisé pour caractériser une nouvelle phase de
l’économie mondiale, il a peu à peu envahi d’autres domaines : on parle
aujourd’hui de mondialisation de l’économie, de mondialisation de la
culture, de l’information, etc. Il est donc difficile de dater avec précision
32 Hobden Stephen,Hobson John M. (eds.). Historical Sociology of International Relations.Cambridge:CUP, 2002,
p. 7.
33 Cité dans Coburn Elaine,« La Bataille de Seattle », in Wieviorka Michel (dir.). Un Autre monde…,op. cit.,
p. 155.
34 Germanangue Marc, « La mondialisation », in Boniface Pascal (dir.), Atlas des relations internationales. Paris :
Hatier, 1997, p. 42.
34la naissance de la mondialisation. Toutefois, l’usage du mot se diffuse
après la chute du mur deBerlin en 1989.À ce premier phénomène s’en
ajoute un second qui va jouer un rôle déterminant : l’invention, en cette
35même année 1989, du World Wide Web par Tim Berners-Lee , qui
accélère la diffusion de l’information et rend le monde plus « petit » et
plus accessible.
Pour les responsables politiques, la possibilité de définir et
d’appliquer une vision universelle de l’ordre international semble
s’éloigner au fur et à mesure que se diversifient les acteurs, les rôles, les
modes d’énonciation du politique sur la scène mondiale.Cette fluidité de
la sphère internationale n’a pas commencé avec l’effondrement du
communisme à l’est de l’Europe. On pouvait en voir les prémices dès les
années 1970 avec la crise monétaire, l’échec du dialogue Nord-Sud, la
montée des forces transnationales. La fin de la guerre froide a amplifié
les tendances à l’œuvre et accéléré les processus de désorganisation. Le
e
XX siècle a été l’apogée de l’apparition de nouveaux acteurs « libres de
souveraineté » face aux États-nations et des relations transnationales
36entre ces acteurs .
Néanmoins, ces phénomènes ne suffisent pas à expliquer
l’émergence du mouvement altermondialiste. En effet, ce n’est ni
l’amplification des moyens de communication ni de la mondialisation qui
constituent le point de départ de ce mouvement mais plutôt les effets
inattendus, négatifs de ces derniers qui ont engendré des crises et des
ruptures dans le système international ainsi qu’à l’intérieur des pays
suscitant une réaction en chaîne dans le monde entier.
Avant Seattle, l’étincelle du mouvement altermondialiste apparaît
dans les montagnes du Chiapas, au Mexique. Né au début des années
35Crettiez Xavier, SommierIsabelle(dirs.), LaFrance rebelle, Paris:Michalon, 2002, p. 529.
36 Le mot transnational définit les réseaux, les associations ou les interactions qui traversent les sociétés
nationales, créant des liens entre les individus, organisations, groupes et communautés à l’intérieur des
différents États-nations. Il explique toutes ces relations qui se déroulent entre ces acteurs «libres de
souveraineté» ou entre les États et ces derniers sanstenir compte des frontières, des nationalités et de la
souveraineté.Ce concept va de pair avec le concept de«mondialisation », qui semble justement faciliter ce
genre de relations, que ce soit entre lesONG, les réseaux légaux ou illégaux et les entreprises.
351980 et développé clandestinement pendant les dix ans où le Mexique a
connu le déclin du régime national populaire et un virage néolibéral
(depuis la crise financière de 1982 jusqu’à la mise en place de l’Accord de
libre-échange nord-américain (ALENA) associant le Mexique, lesÉtats-
Unis et leCanada), le mouvement zapatiste a en effet posé les premiers
37jalons de l’altermondialisation .
La marche des Zapatistes en 1994 à MexicoCity et la déclaration
du sous-commandant Marcos sur la désobéissance civile de tous les
38peuples du monde face à « la tyrannie du système néolibéral » ont été des
éléments déterminants pour l’organisation de « la bataille de Seattle ».
Cette initiative menée par Marcos a donné au mouvement une ampleur
remarquable. Sa renommée internationale culmine durant l’été 1996,
lorsqu’il organise, chez lui, la Rencontre intercontinentale pour
l’humanité et contre le néolibéralisme, sorte d’avant-première duForum
de PortoAlegre, où se pressent des milliers de militants européens. Pour
Christophe Aguiton, « Marcos a donné une véritable ampleur internationale au
39mouvement ».
Ce mouvement et la campagne anti-AMI en 1998 seront suivis
par d’autres au cours des années 1998 et 1999, avec notamment la
constitution d’une chaîne humaine en juin 1999 lors de la réunion duG7
à Cologne, réunissant suffisamment de personnes pour atteindre une
longueur d’environ 9 km.
Dans ce climat, Seattle a bénéficié de l’existence de mobilisations
antérieures qui avaient permis de mettre en place des réseaux de
40connaissances et de communication , lesquelles expliquent pour partie
son succès. Forts d’une première victoire remportée contre l’AMI, les
opposants à la mondialisation capitaliste, réunis dans une Coordination
37 Le Bot Yvon, « Le Zapatisme, première insurrection contre la mondialisation néolibérale », in Wieviorka
Michel (dir). UnAutre monde…, op. cit.,p. 129.
38 VoirBaschet Jérome. L’Étincelle zapatiste. Paris:Denoël, 2002.
39Entretien avecChristopheAguiton, le 18 avril 2002, Paris.
40 Le syndicaliste turcGaye Yilmaz évoque l’organisation des réunions internationales avec ses homologues
européens au courant de l’année 1998 afin de trouver des solutions contre l’AMI, lors d’un entretien réalisé le
12 décembre 2003 àIstanbul.
36pour le contrôle citoyen de l’OMC (CCCOMC), comprenant à la fois des
mouvements de consommateurs aussi puissants que Public Citizen de
Ralph Nader ainsi que de modestes ONG, ont su remarquablement
préparer et médiatiser la «grande offensive» de Seattle : «Dès la victoire
sur l’AMI, expliqueAgnèsBertrand, fondatrice duCCCOMC, nous nous sommes
mis à travailler sur Seattle. Nous nous sommes répartis les tâches ; les militants
français ont réfléchi sur la question des acquis sociaux, lesAméricains sur les droits
du consommateur et sur l’environnement […]. Notre objectif était de remettre l’OMC
41sous contrôle grâce à la pression de la société civile ».
Les manifestations de Seattle constituent le point de départ d’une
longue série de mobilisations altermondialistes qui se sont déroulées lors
de différentes réunions d’instances européennes ou internationales
jouant un rôle majeur dans la mise en place et le fonctionnement de la
« mondialisation libérale ». Ces rassemblements prirent des formes
multiples (contre-sommets, manifestations, carnavals, forums,
rencontres, débats, etc.).
PRINCIPALES MANIFESTATIONSALTERMONDIALISTE S
Ville DateMotivations/Raisons/Déroulement
Seattle30 Environ 40 000 personnes manifestent contre la mondialisation lors
novembre – de la réunion des 135 membres de l’OMC visant à lancerun nouveau
3 décembre cycle de négociations commerciales. L’état d’urgence a été décrété et
1999 un couvre-feu nocturne imposé pendant une partie du sommet. La
Conférence est interrompue et ses travaux sont reportés.
Davos 29 janvier La réunion annuelle de l’économiemondiale (Forum économique
2000 mondial) est perturbée par une manifestation émaillée d’incidents
réunissant un millier d’opposants à lamondialisation.
eBangkok 12-19 février Les altermondialistes manifestent quotidiennement lors de la 10
2000 conférence desNations unies sur le commerce et le développement.
Les autorités thaïlandaises déploient près de 7 000 policiers pour
éviter les affrontements.
Washington 16 avril Les réunions ministérielles du FMI et de la Banque mondiale sont
perturbées par desmanifestants. Des chaînes humaines sont formées2000
pour bloquer les accès au centre de la ville.
41Citédans SouletJeanFrançois. La Révolte des citoyens. Toulouse:Privat, 2001, p. 118.
37Millau 30 juin 2000 40 000 manifestants altermondialistes sont à Millau à l’occasion du
procès de José Bové pour le démontage d’un McDonald’s. Selon lui,
cette date est désormais celle de « l’anniversaire enFrance de la lutte
42contre lamondialisation et les multinationales ».
Prague 26 15 000 altermondialistes se rassemblent dans le centre de la capitale
septembre tchèque lors de l’assemblée annuelle du FMI et de la Banque
2000 mondiale.Ce fût aussi la première participation relativement massive
des militants altermondialistes turcs dans un rassemblement
international.
Porto 25-31 L’idée de créer un forum alternatif aux mêmes dates que le Forum
Alegre janvier 200 1 économique mondial de Davos est lancée avec la réalisation du
premier Forum social mondial concrétisé par la participation de
40 000 délégués, représentant 120 pays.Ce rassemblementest ledébut
du processus desforums sociaux, reflétant la volonté du mouvement
d’exister avec ses propositions propres.
Göteborg 15 juin 2001 20 000 personnes manifestent contre la mondialisation, au cours du
sommet européen de Göteborg. Environ un millier de personnes se
livrent à une véritable bataille de rueet les forces de l’ordre tirent à
balles réelles : plusieurs dizainesde blessés.
Gênes 15-22 juillet Face à la tenue du G8 à Gênes en Italie, une manifestation énorme
2001 rassemble près de 300 000 participants. Certains groupes tententde
pénétrer dans la zone interdite aux manifestantsmais unetrès violente
intervention policière entraînera la mort d’un jeunemilitant italien,
Carlo Guiliani. Ce fût la première manifestation créant un écho
suffisamment important dans les milieux intellectuels,militants et
syndicalistes en Turquie pour étudier la possibilité de composer un
mouvement altermondialistedans le pays.
Porto 30 janvier-5 Seconde édition duForum social mondial à PortoAlegre rassemblant
Alegre février2002 cette fois plus de 30 000 participants.
Florence 7-10 Lancement des forums sociaux continentaux avec leFSE en Italie. Il y
novembre a eu près de 60 000 participants. À l’issue d e ce forum, une
2002 manifestation contre le risque de guerre en Irak rassemble plus de
500 000 personnes.
Hyderabad2-7 janvier Premier Forum social asiatique à Hyderabad, en Inde, avec plus de
2003 20 000 participants.C’est là qu’est lancée l’idéed’accueillir en Inde le
FSM 2004.
Porto 23-29 TroisièmeFSM, se déroulant dans la foulée de la victoire électorale de
Alegre janvier 200 3 Luis Ignacio « Lula » da Silva au Brésil. Décision est prise d’aller en
Inde en 2004 et de revenir à PortoAlegre en 2005.
Monde 15 février Gigantesque manifestation mondiale avec des dizaines de millions de
participants dans plus de cent pays contre le projet de guerreentier 2003
américano-britannique contre l’Irak.
Paris 12-15 Deuxième FSE à Paris, Saint-Denis, Bobigny et Ivry. Nous
novembre remarquons pour la première fois de nombreux participants turcs
2003 dans les séminaires et les plénières.
Mumbaï16-21 QuatrièmeFSM, petite participationturque
janvier 2004
42DéclarationdeJoséBové, Millau, 30 juin 2000.
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