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Approches critiques de la sécurité

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Face aux discours post-11 septembre sur la nécessité de la "guerre au terrorisme", développer des approches critiques contre cette voie à sens unique où le champ de la sécurité se trouve réduit à sa dimension militaire classique, s'impose comme une urgence. Ce numéro propose d'ouvrir des perspectives telles que celles de l'environnement et du genre. Un numéro dirigé par une équipe canadienne et basé sur d'intenses échanges transatlantiques.

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Date de parution 01 juin 2004
Nombre de lectures 292
EAN13 9782296377288
Langue Français

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APPROCHES CRITIQUES DE LA SECURITE : UNE PERSPECTIVE CANADIENNE L’Harmattan L’Harmattan Hongrie L’Harmattan Italia 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique Hargita u.3 Via Degli Artisti 15 75005 Paris 1026 Budapest 10124 Torino FRANCE HONGRIEITALIE
Les approches critiques de la sécurité
Alex MACLEOD
Au moment où les Etats-Unis ont réussi à imposer le « terrorisme international » comme sujet prioritaire de l’ordre du jour sécuritaire, le besoin d’aborder l’analyse de la sécurité sous une optique critique ne s’est jamais autant fait sentir. Depuis une vingtaine d’années, les études de sécurité ont cherché à se libérer du carcan de la Guerre Froide où seules les questions de défense militaire et de sécurité dite nationale avaient droit de cité dans le monde des études de sécurité. Depuis le 11 septembre 2001, nous sommes revenus à la case départ. Malgré un discours qui met l’accent sur la nature transnationale du phénomène terroriste et sur les « nouveaux défis » à la sécurité, la polarisation et la militarisation qui caractérisaient la pensée sécuritaire chez les dirigeants des grandes puissances sont de nouveau avec nous.
On nous parle de terrorisme « transnational », mais en réalité l’Etat, objet référent traditionnel de la sécurité, nous suit partout. Pour éradiquer le terrorisme, les Etats-Unis et leurs alliés déclarent la guerre à des Etats – l’Afghanistan et l’Irak – et condamnent certains Etats, membres du célèbre « axe du mal » comme sources, ou base d’appui, à un mouvement qui est sensé dépassé les frontières et qui nous menacerait tous. D’autres Etats trouvent dans cette menace un formidable instrument de légitimation pour la lutte contre des adversaires qui recourent à des méthodes terroristes, et qui s’en servaient, dans la plupart des cas, avant le 11 septembre, et surtout pour s’esquiver de toute mise en cause de leur politique de répression provenant de l’extérieur. Paradoxalement, la lutte contre le terrorisme international devient une question de politique intérieure et une question de souveraineté nationale. Tchetchènes, Palestiniens, indépendantistes cachemiriens et du Mindinao, seraient devenus, souvent à leur insu, membres d’un vaste mouvement terroriste islamiste planétaire, même si leur objectif est avant tout la création d’un Etat, dont l’orientation religieuse est loin d’être aussi clairement définie. A ceux-là il faudrait ajouter les terroristes basques et tamouls, ce qui permet de parler d’une véritable internationale terroriste qu’il faut combattre, bien que chaque mouvement ait manifestement des
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racines et des objectifs qui lui sont particuliers. En même temps, si la plupart des Etats occidentaux et les principaux alliés des Etats-Unis du monde en voie de développement ont accepté, du moins officiellement, le discours américain sur la priorité à la lutte contre le terrorisme, une grande partie de notre planète vit dans une insécurité et une peur qui n’ont rien à voir avec le terrorisme international. C’est notamment le cas de l’Afrique sub-saharienne et l’Amérique latine. Autrement dit, si le terrorisme constitue une menace réelle ou appréhendée comme telle pour plusieurs populations, il est impossible d’oublier que la sécurité ne se résume pas simplement à cela, et encore moins à un quelconque terrorisme fondamentaliste religieux. Plus que jamais, des approches critiques à l’égard des discours et des pratiques de la sécurité s’imposent si nous ne voulons pas nous enfermer dans une voie où les libertés publiques se trouvent de plus en plus subordonnées aux exigences d’un nouvel ordre de jour sécuritaire totalement soumis aux exigences de la « guerre contre le terrorisme ». A l’origine, l’équipe du Centre d’études des politiques étrangères et de sécurité de l’Université du Québec à Montréal voulait présenter un numéro spécial de Cultures & Conflits consacré essentiellement aux approches constructivistes de la sécurité. Mais, il nous est apparu rapidement que la forme de constructivisme qui est en train de prendre le dessus, surtout en Amérique du Nord, ne fournit pas suffisamment d’instruments pour entreprendre le type d’analyse critique qui nous semble nécessaire aujourd’hui. Nous avons donc opté pour une présentation à la fois théorique et empirique de diverses approches critiques de la sécurité.
Le point de départ de cette collection d’articles est la conception élargie de la sécurité proposée par les chercheurs de l’Ecole de Copenhague. En distinguant entre cinq domaines sécuritaires, le militaire, le politique, l’économique, le sociétal et l’environnemental, l’Ecole de Copenhague nous a invités à abandonner la vision étriquée de la sécurité offerte par les études de sécurité traditionnelles. Explicitement ou implicitement, nous nous questionnons à la fois sur le sens accordé à la sécurité dans chacun de ces champs et, plus spécifiquement, sur la pertinence même d’une telle segmentation de la sécurité. En même temps, chaque article publié rappelle l’importance de mettre la réflexion sur la sécurité fermement dans le cadre plus
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large des travaux les Internationales.
Les approches critiques de la sécurité Cultures & Conflits- n°54 - 2004plus récents en théorie des Relations
Alex Macleod et Frédéric Guillaume Dufour proposent une présentation des contours de deux approches critiques à l’égard des études de sécurité. Le premier analyse d’abord les limites du constructivisme dominant et souligne l’émergence d’une forme de constructivisme beaucoup plus critique, qui prend ses distances avec les concepts clés de l’Ecole de Copenhague, et en particulier celui de « sécurité sociétale ». Le second examine la contribution du néogramscisme (et sa notion de politique globale) à une approche plus holiste de la sécurité qui rejette toute segmentation de ce champ.
On retrouve cette préoccupation dans le refus de séparer le politique de l’économique des approches néomarxistes des Relations Internationales dont Thierry Lapointe et Isabelle Masson se servent pour analyser les événements du 11 septembre et la guerre en Irak. Pour sa part, Evelyne Dufault analyse le concept très populaire de sécurité environnementale et suggère, du moins dans le cas des régimes communistes, qu’il a surtout servi à mobiliser la population autour de revendications nationalistes que les pouvoirs publics de l’époque ne pouvaient tolérer. Cette question de la confusion entre problèmes politiques et questions sécuritaires est d’une grande actualité, et non seulement pour les mouvements écologistes. Comme nous le rappelle Anne-Marie D’Aoust, la décision de transformer une préoccupation de sécurité en une question politique a des conséquences importantes. En adoptant une approche féministe postmoderne à l’égard d’un sujet qui entre mal dans les catégories de l’Ecole de Copenhague, la politique américaine à l’égard du sida en Afrique, D’Aoust démontre bien que le postmodernisme n’est pas nécessairement aussi relativiste que ses détracteurs le prétendent.
Avec ce numéro spécial, nous montrons que les théories critiques sont très diverses, et qu’elles ont toutes la capacité de provoquer la réflexion sur un champ que les pouvoirs publics tentent de cantonner
Cette utilisation de majuscules est une pratique de plus en plus répandue pour parler du champ disciplinaire des Relations Internationales et qui va au-delà des relations interétatiques, selon la distinction de Martin Hollis et Steve Smith : «Quand nous parlons de relations internationales, nous nous référerons parfois au monde international et parfois aux théories de ce monde qui constituent la discipline appelée ‘Relations Internationales’», Hollis M., Smith S.,Explaining and Understanding International Relations, Oxford, Clarendon Press, 1990, p. 10.
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de plus en plus à l’intérieur d’une lutte antiterroriste instrumentalisé trop souvent pour servir les intérêts politiques des uns et des autres, au détriment d’autres sources d’insécurité beaucoup plus proches des préoccupations réelles d’une grande partie du monde.
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Les études de sécurité : du constructivisme dominant au constructivisme critique
AlexMACLEOD
Après presque une décennie de domination de la théorie des Relations Internationales aux Etats-Unis par les approches dites néoréaliste et institutionnaliste néolibérale (ou simplement néolibérale), l’arrivée du constructivisme vers la fin des années 1980 semblait apporter une véritable approche de rechange dans ce que l’on commençait à appeler le « troisième débat » de la théorie des 1 Relations Internationales . Le constructivisme gagna rapidement des adeptes parmi ceux qui n’acceptaient plus les termes étroits de ce que 2 certains appelaient la synthèse « néo-néo » , au point où plusieurs observateurs parlaient déjà du constructivisme comme l’approche de 3 l’avenir de la théorie des Relations Internationales . Cependant, comme nous le verrons, après les premiers élans d’enthousiasme il fallut se rendre à l’évidence que, malgré ses promesses, la forme de constructivisme qui était en train de s’imposer, surtout aux Etats-Unis, constituait un courant très large, et, en fin de compte, assez prudent, qui pouvait s’accommoder facilement, certains diraient trop facilement, avec les approches déjà en place.
Dans le domaine des études de sécurité, ce constructivisme dominant a produit quelques études intéressantes, mais qui reflètent
1. Sur les débuts du « troisième débat », voir Lapid Y., « The Third Debate : On the Prospects of International Theory in a Post-positivist Era »,International Studies Quarterly, 33, 3, 1989, pp. 235-254. Pour une excellente analyse des enjeux de ce débat, voir Wæver O., « Figures of international thought : introducing persons instead of paradigms », in Neumann I.B. et Wæver O. (dir.),The Future of International Relations. Masters in the Making, Londres et New York, Routledge, 1997, pp. 2-37. 2. Voir Wæver O.,op cit., pp. 18-20. 3. Voir notamment Katzenstein P.J., Keohane R.O. et Krasner S.D., « International Organization and the Study of World Politics », in Katzenstein P.J., Keohane R.O et Krasner S.D. (dir.), Exploration and Contestation in the Study of World Politics, Cambridge, Mass., The MIT Press, 1999, p. 6 ; Smith S., « The Increasing Insecurity of Security Studies : Conceptualizing Security in the Last Twenty Years », in Croft S., Terrif T. (dir.),Critical Reflections on Security Studies, Londres, Frank Cass Publishers, 2000, p. 76.
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4 toutes cette prudence existentielle, autant sur le plan épistémologique que sur celui de l’ontologie. Et pourtant, plusieurs auteurs ont trouvé dans le constructivisme suffisamment d’éléments potentiellement novateurs pour les convaincre d’engager le dialogue à l’intérieur d’un cadre constructiviste, et de créer les bases d’une approche, encore assez hétéroclite, que nous qualifions de constructivisme critique et qui commence à proposer des pistes de réflexion intéressantes pour les études de sécurité.
Même aujourd’hui, toute remise en cause des approches traditionnelles envers la sécurité prend pour point de départ la critique du néoréalisme, avec, comme cible préférée, le livreTheory of International Politicsde Kenneth Waltz, paru en 1979. La conception néoréaliste de la sécurité, si bien articulée par Waltz, est très simple : 5 il faut assurer la survie de l’Etat . La sécurité se réduit donc, chez les néoréalistes à la défense militaire et les études de sécurité se 6 confondent avec les études stratégiques . Même si, dans les années 7 1980, on commençait à questionner cette vision étroite de la sécurité , ce n’est qu’après la fin de la Guerre Froide que l’on peut parler d’un renouveau de la pensée sécuritaire.
Le but principal de cet article sera de définir ce que l’on veut dire exactement par constructivisme critique et d’évaluer sa contribution aux études de sécurité. Pour ce faire, nous commencerons par nous interroger sur ce qui distingue ce type de constructivisme du courant dominant. Ensuite, nous tenterons de faire ressortir les traits des études de sécurité que proposent les constructivistes critiques. Nous aborderons cette démonstration en deux étapes. En premier lieu, nous examinerons deux tentatives importantes de concevoir autrement
4. La notion d’épistémologie est utilisée dans cet article dans son sens anglo-saxon d’étude des fondements de la connaissance. 5. «Dans l’anarchie, la sécurité est le but le plus élevé. C’est seulement si la survie est assurée que les Etats peuvent poursuivre en sécurité d’autres objectifs tels que la tranquillité, le profit, et la puissance», Waltz K.N.,Theory of International Politics, New York, Random House, 1979, p. 126. Toutes les traductions sont de l’auteur. 6. Notons que l’institutionnalisme néolibéral ne s’est jamais beaucoup intéressé aux questions de sécurité. 7. Voir notamment Ullman R.H., « Redefining Security »,International Security, 8, 1, 1983, pp. 129-153 ; Buzan B.,People, States and Fear : An Agenda for International Security Studies in the Post-Cold War Era, Brighton, Harvester Wheatsheaf, 1991 (1983), 393 p. ; Nye J. et Lynn-Jones S., « International Security Studies : A Report on a Conference on the State of the Field », International Security, 12, 4, 1988, pp. 5-27 ; Tuchman Matthews J., « Redefining Security », Foreign Affairs, 68, 2, Council on Foreign Relations, 1989, pp. 162-177.
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Du constructivisme dominant au constructivisme critique Cultures & Conflits- n°54 - 2004
la sécurité, les études critiques de sécurité et le postmodernisme, avec lesquelles on confond trop facilement le constructivisme critique. La deuxième étape se concentrera plus spécifiquement sur une comparaison entre les études de sécurité proposées par le constructivisme dominant et celles qu’offre le constructivisme critique.
A la recherche d’une définition du constructivisme
Définir le constructivisme n’est pas tâche facile. Il est probablement plus simple de commencer par dire ce qu’il n’est pas. 8 En premier lieu, il ne faut pas le confondre avec la Théorie Critique et le postmodernisme, même si ces deux derniers partagent avec le premier une vision d’un monde qui serait essentiellement « socialement construit ». Il est important d’établir cette distinction, car partisans et adversaires tendent, avec plus ou moins de bonne foi, à les amalgamer sous l’étiquette générale de « théorie critique ». C’est 9 le cas, notamment, du néoréaliste John Mearsheimer , et de la réaliste Jennifer Sterling-Folker, qui parle du postmodernisme, «ou de ce que l’on appelle plus communément la théorie critique», comme un des 10 prédécesseurs du constructivisme sur le plan théorique . Comme nous le verrons, il y a des différences fondamentales entre les trois approches qui sont irréconciliables, même si, à des degrés divers, elles adoptent des positions critiques à l’égard des théories positivistes.
Les deux grands courants constructivistes
Il n’est pas aisé de faire totalement justice à toutes les 11 approches théoriques qui se réclament du constructivisme . Au risque
8. Nous adoptons les majuscules pour distinguer la Théorie Critique, liée au néogramscisme et à l’École de Francfort, des autres théories dites critiques. 9. Mearsheimer J., « The False Promise of International Institutions »,International Security, 19, 3, 1994/1995, pp. 37-47. 10. Sterling-Folker J., « Competing Paradigms or Birds of a Feather? Constructivism and Neoliberal Institutionalism Compared »,International Studies Quarterly, 44, 1, 2000, p. 98. 11. John Ruggie parle d’un « constructivisme postmoderne ». Voir Ruggie J.G,Constructing the World Polity. Essays on International Institutionalism, Londres et New York : Routledge, 1998, p. 35. Ronald Jepperson, Alexander Wendt et Peter Katzenstein font allusion à une «position constructiviste radicale» adoptée par la «théorie poststructurelle des relations internationales», voir Jepperson R.L, Wendt A. et Katzenstein P.J., « Norms, Identity and Culture in National Security », in Katzenstein P.J. (dir.)The Culture of National Security : Norms and Identity in World Politics, New York, Columbia University Press, 1996, p. 46. Enfin,
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de commettre une simplification grossière de la situation, nous pensons que l’on assiste essentiellement à l’émergence de deux grands courants constructivistes, qui comprennent bien sûr des nuances significatives, voire des divergences de vue, à l’intérieur de chacun 12 d’entre eux. On pourrait qualifier le premier de « dominant » . Il s’inspire largement des travaux d’Alexander Wendt, et nous donnons au deuxième l’étiquette de « critique ». Celle-ci a une signification beaucoup plus précise que celle proposée par Ted Hopf, qui se contente de distinguer le constructivisme « dominant » et le « constructivisme critique », ou tout simplement la « théorie critique », qui « rejette l’idée qu’un fondationnalisme minimal ou 13 contingent soit possible ou désirable» . La distinction de Hopf revient donc à assimiler le constructivisme critique au postmodernisme, ce qui serait une grave erreur, malheureusement assez répandue. Comme nous le verrons, ce constructivisme critique a des caractéristiques qui lui sont propres et que partagent plusieurs auteurs, qui ne se retrouvent ni dans le constructivisme dominant, ni dans le postmodernisme
Deuxièmement, et là-dessus il y a un accord quasi-général, le constructivisme ne constitue pas encore un véritable paradigme au 14 sens khunien du terme. On l’a décrit comme une «approcheune» , 15 «approche ou un style» , une «méthode plus que toute autre 16 choseune «» , approche de portée théorique envers l’étude des 17 relations internationalesou tout simplement comme un» , «ensemble d’approches interliées,plutôt qu’une approche 18 complètement cohérente» .
un des protagonistes les plus en vue du constructivisme dominant, Alexander Wendt, accroît la confusion en divisant le constructivisme en trois courants principaux, moderniste, postmoderniste et féministe. Voir Wendt A.,Social Theory of International Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1999, pp. 3-4. 12. C’est la traduction que nous donnons aux termes « conventional » et « mainstream » que l’on retrouve constamment dans la littérature de langue anglaise. 13. Hopf T., « The Promise of Constructivism in International Relations Theory »,International Security, 23, 1, 1998, p. 182 14.Ibid., p. 196. 15. Jervis R., « Realism in the Study of World Politics », in Katzenstein, Keohane, et Krasner, op. cit., p. 356. 16. Checkel J.T., « The Constructivist Turn in International Relations Theory »,World Politics, 50, 2, 1998, p. 325. 17. Ruggie J.,op. cit., p. 34. 18. Rengger N.J.,International Relations, Political Theory and the Problem of Order. Beyond International Relations Theory?, Londres et New York, Routledge, 2000, p. 80. Adjectif
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Du constructivisme dominant au constructivisme critique Cultures & Conflits- n°54 - 2004
Enfin, il faut placer le constructivisme dans le contexte plus général de la théorie des Relations Internationales. Cet exercice devient difficile, puisqu’il s’agit d’essayer de définir les lignes de division dans la discipline, telle que celle-ci a évolué depuis les vingt dernières années. Par exemple, on distingue souvent, du moins dans la littérature américaine, le « positivisme » du « postpositivisme », ou le 19 « rationalisme » du « réflectivisme » . En agissant ainsi, on crée l’impression d’une division profonde et symétrique entre deux camps cohérents et bien organisés, qui ne correspond nullement à une réalité beaucoup plus complexe. Si l’on peut démontrer sans difficulté la cohérence assez forte des théories qui se réclament aujourd’hui du positivisme, il n’en va pas de même des approches dites postpositivistes. Par exemple, les partisans de la Théorie Critique 20 mettent en avant des positions fondationnalistes que tous les postmodernistes rejettent du revers de la main.
Il existe néanmoins une ligne de démarcation assez nette entre les divers types de théorie. D’un côté on retrouve ceux qui mettent l’accent sur la nécessité d’adopter une approche « scientifique » pour l’étude d’un monde essentiellement matériel, fondée sur une épistémologie empiriste, sur la séparation entre faits et valeurs, et sur la recherche de régularités dans le comportement d’acteurs (Etats) autonomes. Et de l’autre, on rencontre ceux qui font preuve de scepticisme à l’égard de l’« objectivité » à laquelle aspirent les premiers, et qui considèrent qu’il importe de savoir non seulement pourquoi des acteurs se comportent d’une certaine façon mais aussi comment ils en sont arrivés là. Pour rendre compte de cette
souligné dans le texte. 19. Steve Smith propose une bonne définition du positivisme, que nous adoptons ici, et qu’il décrit comme une «position méthodologique qui dépend d’une épistémologie empiriste qui fonde notre connaissance du monde sur la justification par l’expérience (…)et accepte la méthodologie et l’ontologie dans la mesure où elles sont empiriquement justifiées». Voir Smith S., « Positivism and beyond », in Smith S., Booth K. et Zalewski M., (dir.),International Theory : positivism and beyond, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 17. En théorie des Relations Internationales, le « postpositivisme » ne signifie pas une progression chronologique du positivisme à un stade supérieur, mais plutôt le refus de toute approche positiviste dans les sciences sociales. Pour la distinction entre « rationalisme » et « réflectivisme », voir Keohane R.O., « International Institutions : Two Approaches », International Studies Quarterly, 32, 4, 1988, pp. 379-396. 20. Une approche fondationnaliste prétend qu’il existe des bases sur lesquelles il est possible de justifier la connaissance, tandis que l’antifondationnalisme prétend le contraire et nie toute possibilité d’élaborer une grande théorie qui expliquerait le monde et qui permettrait de démontrer par le fait même la supériorité d’une théorie par rapport à une autre.
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