Couve de Murville (1907-1999)
408 pages
Français

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Couve de Murville (1907-1999)

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Description

Qui peut croire que Maurice Couve de Murville a bien été en situation de succéder au Général de Gaulle, rivalisant avec Pompidou dans un combat sans merci ? Maurice Couve de Murville, pour avoir représenté la France pendant 30 ans, demeure le plus durable mais aussi le plus impénétrable des ministres des Affaires étrangères que la France s'est donnée depuis Talleyrand. Fondé sur l'exploitation d'archives et d'entretiens, cet ouvrage fait revivre un homme exceptionnel, singulier, et avec lui, un pan de l'histoire contemporaine banalisé et en réalité méconnu.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2007
Nombre de lectures 526
EAN13 9782336270319
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couve de Murville
(1907-1999)

Jean-Philippe De Garate
© L’HARMATTAN, 2007
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
9782296035690
EAN : 9782296035690
« Maurice Couve de Murville a le don. Au milieu des problèmes qui se mêlent et des arguments qui s’enchevêtrent, il distingue aussitôt l’essentiel de l’accessoire, si bien qu’il est clair et précis dans les matières que les calculs rendent à l’envi obscures et confuses.
« Il a l’expérience, ayant, au cours d’une grande carrière, traité maintes questions du jour et connu beaucoup d’hommes en place.
« Il a l’assurance, certain qu’il est de demeurer longtemps au poste où je l’ai appelé.
« Il a la manière, habile à prendre contact en écoutant, observant, notant, puis excellant, au moment venu, à formuler avec autorité la position dont il ne se départira plus.
« Il a la foi, persuadé que la France ne saurait durer qu’au premier rang, qu’avec de Gaulle on peut l’y remettre, que rien ne compte ici-bas excepté d’y travailler »,
Charles de Gaulle, Mémoires d’Espoir .
Pour Hervé Le Hénaff, directeur de la Revue Parlementaire .
En publiant au printemps 1995 la première interview accordée depuis des lustres par Maurice Couve de Murville, dont le grand diplomate avait bien voulu me rendre destinataire, et en marquant ainsi l’importance que vous accordiez aux propos d’un homme alors réputé un définitif has been, vous avez non seulement rendu hommage à l’idée d’une permanence de la France qu’il personnifie mais avez, d’un même mouvement, transformé votre initiative en encouragement pour un ouvrage qu’il paraît juste, et qu’il m’est agréable, de vous dédier.
Jean-Philippe de Garate
Sommaire
Page de titre Page de Copyright Pour Hervé Le Hénaff, directeur de la Revue Parlementaire . INTRODUCTION - “Un iceberg dont on n’aperçoit que le quart” PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER - Deux siècles d’ambition CHAPITRE 2 - La marque de Luther CHAPITRE 3 - Un jeune homme programmé CHAPITRE 4 - L’épreuve du réel : 1940-42 CHAPITRE 5 - Jeudi 25 mars 1943 CHAPITRE 6 - Alger, une naissance CHAPITRE 7 - Les deux pôles de l’iceberg
DEUXIEME PARTIE
CHAPITRE 8 - De l’AMGOT à Adenauer (1943-1958) CHAPITRE 9 - Dix ans d’existence (1958-1968) CHAPITRE 10 - Le rang de Dauphin CHAPITRE 11 - La route de Matignon CHAPITRE 12 - Entre le marteau et l’enclume CHAPITRE 13 - Une autre politique ? CHAPITRE 14 - Trente ans de retraite (1969-1999)
CONCLUSION BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE INDEX DES NOMS CITÉS
INTRODUCTION
“Un iceberg dont on n’aperçoit que le quart”
Du projet politique de Charles de Gaulle, que reste t-il de vivant ? La décolonisation appartient à l’Histoire, les institutions de la cinquième République sont assises, à la tête de l’Etat se trouve (avril 2007) un homme se revendiquant de l’héritage du général. Etait-ce là l’essentiel ?
Le coeur du projet politique de Charles de Gaulle consistait, on le sait, à renouer avec la grandeur millénaire de la France et donc à se libérer des chaînes -le parlementarisme à l’intérieur et le colonialisme à l’extérieur- qui entravaient toute politique indépendante et à visée mondiale, universelle. Qui ne connaît la phrase du général : “La France ne peut être la France sans la grandeur” ?
Ou, autrement dit, comme l’écrit un certain Maurice Couve de Murville :
“L’action extérieure n’est pas une fin en soi. Elle trouve sa place dans un ensemble. Mais sans doute est-elle en quelque sorte l’expression de tout le reste, surtout si, comme dans le cas de la France, il s’y ajoute cette faculté singulière de traduire l’universel, donc de bénéficier en quelque sorte naturellement d’une résonance et d’un poids qui vont bien au-delà de ce que représente sa puissance effective lorsqu’elle est en mesure et qu’elle a la volonté de s’exprimer librement.” 1
Le coeur de la politique gaullienne a résidé dans sa politique étrangère. C’est une évidence. Un auteur peu suspect de sympathies envers le “gaullisme”, François Mitterrand, répond à la question :
“- Alors, que garderiez-vous du gaullisme ?
“ - (...) Son rôle pendant la guerre, cette idée que rien n’est jamais perdu, le 18 juin et la suite appartiennent à l’Histoire...” et immédiatement vient ensuite :
“ Sa prescience diplomatique, militaire et nucléaire...” 2
Dans ces conditions, on ne peut que s’étonner devant les bibliothèques publiques croulant sous les volumes commis par tous les seconds couteaux de la République gaullienne ou sur des querelles mineures de politique interne, mais ne comportant aucun livre consacré à Maurice Couve de Murville, cet homme qui, sous l’impulsion de Charles de Gaulle mais avec une large part personnelle, mena sans discontinuer pendant dix ans, la politique étrangère de la France avant d’être nommé -ce qui n’est pas le fruit du hasard-, par Charles de Gaulle, son ultime premier ministre.
Cette omission est d’autant plus surprenante que personne n’a apparemment tiré la conséquence d’un fait : les premiers ministres de Charles de Gaulle provenaient tous trois du coeur du dispositif politique du général mais un seul, Maurice Couve de Murville, demeurait son élu après l’entaille profonde de mai 68, les deux autres étant soit remercié -c’est le cas de Georges Pompidou- soit « déclassé » -c’est le cas de Michel Debré, ancien premier ministre acceptant d’être nommé simple ministre dans les gouvernements Pompidou et Couve de Murville.
Que Maurice Couve de Murville ait été nommé à Matignon alors que la succession du général était objectivement ouverte n’a pas semblé poser de question autre qu’événementielle, dès lors que Georges Pompidou se présentait comme seul candidat “gaulliste”, et a fortiori, se trouvait confortablement élu à l’issue des élections rendues nécessaires par le départ de Charles de Gaulle.
Rarement en vérité, captation d’héritage n’aura été en apparence aussi parfaite. La raison en est simple : depuis mai 1968, “l’essence” du pouvoir n’était plus à l’Elysée, la preuve en étant rapportée par l’obsession qui posséda de Gaulle de retrouver sa légitimité par un référendum.
Que Charles de Gaulle ait perdu son plébiscite le 27 avril 1969, que Maurice Couve de Murville n’ait pas été, selon sa propre expression “à la hauteur” des enjeux (entretien avec l’auteur), que la conséquence de leur absence ait été d’ouvrir grand la route à Georges Pompidou et à ses propres héritiers, n’est d’aucune conséquence sur la “politique millénaire de grandeur” dont le limbe survit au-delà de ses serviteurs, de ses détracteurs... ou de ceux, nombreux sinon majoritaires, qui préfèrent vivre au calme.
Charles de Gaulle est mort en 1970, et deux de ses trois premiers ministres, Georges Pompidou dès 1974, Michel Debré en 1996, ont quitté le royaume des vivants.
Reste un homme, seul survivant et par chance, témoin le plus privilégié de la politique étrangère gaullienne 3 , Maurice Couve de Murville.
De lui, les Français ne savent rien ou presque. Certains historiens ne semblent pas toujours mieux renseignés, à l’instar d’Eric Conan et Henry Rousso qui indiquent dans leur ouvrage Vichy, Un Passé qui ne Passe pas 4 , que Maurice Couve de Murville.
Couve de Murville aurait “rejoint la résistance (sic) après avoir occupé d’importantes fonctions au ministère des finances de Vichy”ou le biographe de Georges Pompidou et Jean Monnet qui fait de Maurice Couve de Murville le “directeur du service du commerce extérieur de Vichy” 5 , le confondant manifestement, au fil des pages, avec Paul Leroy-Beaulieu, effectivement directeur du commerce extérieur, devenu proche de Jean Monnet à Alger.
Dire de Maurice Couve de Murville qu’il est oublié est un euphémisme. Bien qu’apparaissant dans le livre récent de Pierre Péan, L’Inconnu de l‘Elysée 6 , il ne figure même plus dans l’index des noms cités... Que cet homme ait pu porter durant dix ans la grande politique étrangère de la France et être préféré par Charles de Gaulle à celui, Georges Pompidou, qui lui a réellement succédé, ne semble pas avoir retenu l’attention. Que Maurice Couve de Murville ait pu, selon l’expression d’Arthur Conte 7 être à 36 ans, dès 1943, à Alger, “un des rares hommes à émerveiller (sic) de Gaulle”, qui ne passait pas pour avoir l’admiration facile, aurait pu intriguer.
Ce n’est pas le cas. De surcroît, les portraits qu’on a dressés de Maurice Couve de Murville sont peu sympathiques, tel celui, ciselé à l’acide par le journaliste Pierre Viansson-Ponté en ces termes :
« La carrière de M. Maurice Couve de Murville occupe exactement dix-huit lignes dans le Who ’ s Who alors qu’il en faut plus du double pour retracer celles de MM. Jacques Chaban-Delmas, Edgar Faure ou François Mitterrand, près du double pour MM. Michel Debré ou Georges Pompidou. Il est vrai que, pour lui, dix années seront résumées en peu de place : « ministre des affaires étrangères (1958-1968) ».
« C’est le record absolu de durée à la tête de la diplomatie française, toutes Républiques réunies, record valable aussi pour quelques monarchies et Empires. Si l’on y ajoute l’année où il fut déjà, à Alger, commissaire aux affaires étrangères (ce qui est faux : il était commissaire aux finances. NDR) du gouvernement provisoire, Talleyrand est largement enfoncé, Guizot également et Vergennes l’est presque.
« Issu de la HSP, la haute société protestante (ce qui est également faux, NDR), il ne semblait pas destiné aux ambassades, mais aux affaires financières et éventuellement bancaires, comme plusieurs membres de sa famille. Inspecteur des finances, il accédait à trente-trois ans, en 1940, aux fonctions de directeur des finances extérieures de la IIIème République (ce qui est encore faux : Il a été nommé par Vichy, en septembre 1940. NDR).
« Après Alger, il servait la IVème République (ce qui est inexact : il servait l’Etat. NDR) et occupait successivement plusieurs grandes ambassades -Rome, Le Caire, l’OTAN, Washington et Bonn- avant d’être choisi à la fin de mai 1958, sur la suggestion de M. Georges Pompidou (ce qui est démenti. NDR), pour devenir l’exécutant adroit et fidèle du “grand dessein”.
« A t-il des vues personnelles sur la façon dont la France devrait conduire son action extérieure, un jugement sur la portée réelle et les chances de durée des grands choix prononcés, un avis au moins sur ce dosage de conciliation, d’intransigeance et de chantage, qui exprime au jour le jour des ambitions universelles et le slogan de l’indépendance nationale ?
« Rien, vraiment rien, pas la moindre réserve ou remarque publique, pas le plus petit cillement devant quelque énorme foucade, ne permet de répondre à ces questions. (sauf à penser, avec bon sens, que s’il n’a pas éprouvé la moindre réserve, c’est parce que cette politique étrangère était, aussi, voire, sur certains sujets, d’abord, la sienne. NDR)
S’il a éprouvé quelque regret devant telle occasion manquée, ressenti quelque répugnance à procéder à tel brutal changement de cap, conçu quelque appréhension ou éprouvé quelque remords, il n’en ajamais rien laissé paraître. Un Debré, un Pompidou, un Fouchet, un Joxe, ont dû parfois se faire violence et ne l’ont pas caché. Il leur est arrivé de déplorer un geste, un mot, une abstention ou un silence. Pas lui. Jamais. Ils ont eu, comme tout le monde, des moments de colère ou des instants de détente, ils rient, ils haussent le ton ou les épaules, il leur arrive de crier. Pas lui. Jamais.
« Glacé, imperméable, assuré, il ne soupire pas et semble respirer à peine. Sous des cheveux presque crépus, le front est creusé de rides profondes. La bouche lippue dément seule des traits sans ombre ni lumière, un oeil qui n’exprime qu’imperceptiblement l’étonnement par une soudaine fixité, l’amusement par une infime lueur au fond de la prunelle, l’irritation par un léger brouillard qui tout à coup le voile de sévérité. Tout en lui est poncé, souple, aseptisé et polaire.
« Avec un débit monocorde et lent, le geste rare, le visage immobile, un détachement distingué et une indifférence un peu lasse, c’est le mime Marceau de la diplomatie, une sorte de Buster Keaton de la scène internationale, sur laquelle il s’ennuie avec distinction après avoir plaqué une fois pour toutes une grimace accueillante et courtoise. On ne l’imagine pas jouant aux boules sur une place ensoleillée du midi, humant les plats d’un bistrot, tournant la tête pour voir une jolie fille. Et pas davantage alité avec la grippe, piaffant dans les encombrements ou à la recherche d’un bouton de manchette égaré. Pourtant, il doit bien lui arriver de rire, d’être malade, de se tromper ou de s’emporter, comme vous, comme moi !
« Il faut l’avoir vu dans les réunions de Bruxelles ou à la tribune du Palais-Bourbon, à l’ONU ou dans les grandes soirées officielles, sur les links de Saint-Cloud -car il sacrifie de façon très britannique aux goûts de l’époque et le golf est le seul sport qu’il pratique : partout il fait penser, net et métallique, à une sorte de robot bien astiqué, bien huilé, bien remonté qui se déclenche exactement quand il faut, dit et fait exactement ce qu’il faut et retourne, sa tâche accomplie, à son impassibilité mécanique d’automate. Une banquise ?
« Non, assurent ses familiers et ses collaborateurs, un iceberg dont on n’aperçoit que le quart, tout le reste étant immergé. Et ils décrivent un personnage plus humain, mesuré et réservé certes, mais qui n’est pas sans humour, un humour très anglais où l’ understatement tient une grande place, moins raide qu’on ne le voit, moins froid qu’on ne le ressent et même moins imperturbable qu’on ne le croit.
« Il semble toujours s’exprimer, en public et dans le privé, comme s’il dictait quelque “dépêche au département” ou haranguait dans une ambassade la colonie française pour la fête nationale. Mais qu’on relise le discours qu’on vient d’entendre et on sera presque étonné d’y rencontrer l’expression de positions, l’esquisse de jugements qui comportent des nuances, une tonalité et une forme personnelles. » 8
Dans la même ligne, sinon dans le même ton, on se souvient de l’anecdote évoquée par Arthur Conte 9 .
Charles de Gaulle et Nikita Khrouchtchev parlent ensemble de leurs ministres des affaires étrangères respectifs. L’atmosphère est, ce soir-là, à la détente.
Khrouchtchev : “Vous connaissez mon ministre, Gromyko. Si je lui disais de s’asseoir sur un morceau de glace, il le ferait jusqu’à ce que la glace fonde.”
De Gaulle répond : “Couve peut en faire autant pour moi... sauf que la glace ne fondrait pas.”
Laissons là les plaisanteries faciles : Maurice Couve de Murville est-il bien cet “iceberg dont on n’aperçoit que le quart” ? Et à supposer que cela soit vrai, quels sont les trois autres quarts ?
Notre projet, empirique, tout au long d’une plongée dont nous ne prétendons pas qu’elle aie livré la totalité de ce qu’on peut en attendre, n’a pu se réduire à déceler quelques infractuosités, ou s’irriter de la persistance de pesantes ombres sous-marines... En laissant au sujet le bénéfice de la bienveillance, nous nous sommes attaché à rendre compte, avec un souci d’équité fondé sur le sentiment de la relativité des choses dans un pays lesté par l’Histoire, de la vie d’un homme digne d’être racontée et dont très peu de nos contemporains connaissent, voire imaginent, la densité, la singularité irréductible, pour ne rien dire encore... de la destinée.
PREMIÈRE PARTIE
Mais quand l’obstacle au bien ne se trouve pas dans les choses mêmes, les passions des hommes ne tardent pas à l’y mettre .
François Guizot
Mémoires Pour servir à l’Histoire de mon temps , tome VII, Ed. Michel Lévy Frères, 1872, page 386.
CHAPITRE PREMIER
Deux siècles d’ambition

Les racines du Sud
Un des paradoxes les plus surprenants chez Maurice Couve de Murville, cet homme dont on prétend l’apparence plutôt britannique, et donc plutôt nordique, est l’importance de son enracinement généalogique dans le Sud. Il ne s’agit d’ailleurs pas exclusivement de racines puisque son frère aîné, Henri Couve de Murville, épousera une femme mi-éthiopienne mi-italienne, Rose Nicolosi, “fortement colorée” et d’une chaleur humaine toute méridionale.
On peut relever également que le fait d’avoir une ascendance qui ne soit pas exclusivement métropolitaine, a fortiori pas exclusivement française, ne peut manquer d’avoir eu une influence sur la formation du futur ministre des affaires étrangères et sur un certain air éthéré ou, pour dire les choses moins superficiellement, le sentiment de liberté qui émane de lui. Profondément français, il ne semble pas attaché aux choses, à un terroir, comme ont pu l’être quantité d’hommes politiques français du vingtième siècle, tels Georges Pompidou, Antoine Pinay, Henri Queuille, Edouard Herriot ou Pierre Laval... La liste n’est pas exhaustive. Et pourtant, lui aussi provient d’une terre.

Les origines de la famille Couve
Le nom de Couve est un nom essentiellement méridional, languedocien et très particulièrement répandu dans la région de Montpellier. D’après l’Encyclopédie Larousse, “Couve” se dit dans le Sud-Est d’une poule couveuse. On dit : “une couve”. Et les caricaturistes des années 1960 n’ont pas manqué la plaisanterie facile. Mais le nom de “Couve” est aussi en botanique celui, vulgarisé, d’un pin méridional, le Pin Cinibro, genre de pin Pignon.
La famille paternelle de Maurice Couve de Murville, alors appelée Couve, originaire du Midi cévenol, est à l’origine une famille catholique, d’abord campagnarde, qui s’installe à Montpellier au XVIIéme siècle.
Un membre de la famille, le Pasteur protestant Daniel Couve, suppose que les Couve sont arrivés du petit village de Murviel (Murviel-lès-Montpellier, ou peut-être Murvil-lès-Béziers). Mais il semble bien qu’en réalité, la famille soit originaire d’un petit village du Gard dénommé Alzon qui se trouve près de Vigou, “de l’autre côté de la rivière”...
Quant au “second” nom, de Murville, il apparaît pour la première fois le 9 mai 1786, sur l’acte de mariage de Jean-Baptiste Couve et de Fanny André Veuve Saint-Gilles. On le retrouve sur l’acte de baptême, un an plus tard, de Philippe Couve, fils aîné de Jean-Baptiste. Sur ces deux actes, les deux frères Jean-Baptiste et Philippe -celui-ci comme témoin au mariage de son frère et parrain de son neveu lors du baptême dudit neveu- signent l’un et l’autre “Couve de Murville”. Mais aucune explication n’est donnée de ce nom...
La vérité emprunte les chemins de l’ascension bourgeoise, d’abord en France, puis le cours d’un fructueux “aller-retour” dans les îles...

Une ascension bourgeoise
Jean-Baptiste Couve naît le 12 décembre 1712 à Alzon. Qualifié “commerçant” dans son acte de mariage, il exerce successivement la profession de marchand, de tailleur d’habits puis de maître tailleur, ainsi que cela apparaît sur les actes de baptême de ses enfants. Ce maître tailleur acquiert à Montpellier une notoriété certaine, puisqu’en 1768, à 56 ans, il est coopté, avec deux autres artisans, juge-conseil pour représenter les corps de métier de Montpellier mais également, faire respecter la loi parmi eux. On se souvient que les juges-conseils, chargés d’arbitrer les conflits entre commerçants et de faire respecter les règlements, us et coutumes professionnels, sont les prédécesseurs des juges de nos tribunaux de commerce.
Jean-Baptiste épouse une bourgeoise, Catherine Barthélemy, habitante de Montpellier où elle naît et mourra le 15 août 1807, âgée de 81 ans, dans la maison Murles, une maison de maître de la place de la Canourge.
On imagine Jean-Baptiste Couve un peu sous la description suivante : “Au physique c’est un méridional froid, un homme tranquille, qui ne brille pas, mais qui pèse. Il respire l’assurance calme, la solidité de quelqu’un qui a les pieds sur terre comme un paysan cévenol. Il fait son travail méthodiquement, patiemment : même ses colères sont glacées ; si son ironie peut être mordante, s’il déteste les gens tristes, il a peu d’humour. Sa voix lente coule sans inflexions ni effets sur cette très légère cadence musicale qui est la dernière trace d’accent chez les bourgeois cultivés du midi. Du paysan, il a la dignité un peu méfiante : on ne lui tape pas sur le ventre, on ne le tutoie guère. C’est un mélange compliqué d’orgueil et de modestie, de rudesse et de rouerie, de puritanisme et de liberté d’allure, avec le goût des plaisirs coûteux et l’horreur de l’argent, avec de la séduction et de la raideur. »
Ce portrait pourrait être celui de maints bourgeois du Midi arrivés de la campagne. C’est celui que dresse, deux siècles plus tard, le journaliste Pierre Viansson-Ponté d’un autre protestant méridional en politique, Gaston Defferre...
Avec Jean-Baptiste, la famille Couve a assis sa notoriété. Mais pas sa fortune. Cela ne suffit manifestement pas à ses fils et neveux qui choisissent l’aventure...

L’aventure des îles
Une partie des enfants de Jean-Baptiste Couve, à commencer par son fils aîné, également prénommé Jean-Baptiste, émigrent vers l’île de France, l’actuelle île Maurice, à une date précise que nous ignorons mais qui se situe vers 1770. Le goût de l’époque est à l’exotisme, tant littéraire que marchand, le commerce triangulaire et le bois d’ébène cohabitant avec les rêveries utopistes de ces années pre-révolutionnaires.
L’île de France constitue une des principales destinations depuis que Bernardin de Saint-Pierre, après y avoir séjourné précisément au tournant des années 1770, de 1768 à 1770, en retire de très romantiques observations dans son Voyage à l’Isle de France (1773), qui précèdent le chef d’oeuvre lui apportant immédiatement la célébrité, Paul et Virginie, publié deux ans avant la Révolution. L’île de France est encore présente comme décor dans cette oeuvre, le drame romantique et la mort s’y donnant rendez-vous...
Mais ce n’est pas l’exotisme que recherchent les Couve. L’île Maurice, à l’Est de Madagascar, à l’Ouest de l’Océan Indien, ne s’atteint pas au dix huitième siècle sans plusieurs semaines de voyage par mer, non sans risques divers, dont les moindres ne sont pas les pirates côtiers, les corsaires de toutes obédiences, le scorbut et les tempêtes, sans pitié pour ces coquilles de noix que sont les frégates face aux longues lames de l’Atlantique. Après avoir longé les côtes de l’actuel Maroc jusqu’à l’Afrique du Sud et doublé le continent africain par le Cap de Bonne Espérance, il faut encore naviguer cap Est pour parvenir à Port-Louis, le principal port de cette île baptisée Maurice par les Hollandais en l’honneur de Maurice de Nassau dès leur conquête en 1598.
Maurice Couve de Murville descend en ligne directe des insulaires entreprenants de sa famille paternelle qui osèrent le voyage et l’implantation. Doit-il son prénom, Maurice, à cette île Maurice ? Ce mystère -un mot qui revient souvent dans la famille Couve de Murville- ne sera pas élucidé, encore, qu’en l’espèce, la réponse paraisse devoir sans grand risque être négative. L’île s’appelait île de France depuis 1715, a été gouvernée par le célèbre La Bourdonnais pendant onze ans (1735-46) et dut, finalement, être cédée à l’Angleterre après une résistance acharnée en décembre 181O. Cinq ans plus tard, le Congrès de Vienne entérinait le sort des armes.
En revanche, si son prénom ne provient pas des îles, la seconde partie du nom de Maurice Couve de Murville trouve son origine à Maurice. Installée dans l’océan indien, la famille Couve serait devenue Couve de Murville en référence à une terre dont elle aurait acquis le nom avec la propriété. Le mystère est là moins opaque sur cette adjonction de nom effectuée par Jean-Baptiste Couve de Murville, arrivé Jean-Baptiste Couve à l’Ile de France, et fils de ce Jean-Baptiste Couve que nous avons vu maître tailleur à Montpellier. Dès le XVIème siècle, l’usage s’était répandu dans la bourgeoisie française de joindre le nom d’une terre au patronyme familial ou encore d’accoler le nom maternel pour “notabiliser”, voire “anoblir” son patronyme.
Maurice Couve de Murville, dont les cheveux très ondulés, presque crépus, évoquent davantage les tropiques que le pôle, dont les caricaturistes ont souligné les lèvres lippues, a rencontré la branche de la famille Couve de Murville restée à l’île de France, actuellement l’île Maurice, lors du voyage effectué dans les années soixante, ces lieux dont il a apprécié le climat et l’environnement naturel même si le Parisien, connu pour sa dent dure, n’a pu s’empêcher d’en souligner les limites de “petit trou”. (entretien avec l’auteur)
Ce rameau de la famille porte toujours le nom de Couve de Murville, parle français, et vit aux abords de Port Louis ou, selon l’expression de Maurice Couve de Murville, “là où vit tout le monde ”, c’est à dire la bonne société (entretien avec l’auteur). Toujours entreprenante, la famille a essaimé en Afrique du Sud, sans avoir le moindre lien avec les Afrikaners d’origine française et huguenote du Nord de la province du Cap. On notera d’ailleurs que ce passage dans les îles a dispensé sa famille de tout sentiment de racisme, ce qui constitue une de ses nombreuses singularités.
De nos jours, les membres de l’aristocratie locale, dont procède la famille, parlent toujours, à leur manière, le français, comme sous l’Ancien Régime, et certains continuent à vivre dans leurs hôtels du XVIIIème siècle. Comme l’écrit un autre ministre du général de Gaulle, Christian Fouchet, en évoquant les Indes françaises :“A chaque détour de corridor, on s’attend à voir venir à soi une belle créole languissante et sentimentale, accompagnée d’un négrillon, ressemblant à Joséphine Tascher de La Pagerie ou à Mahaut d’Orgel”. 10
Les Anglais, devenus maîtres de l’île après l’épopée napoléonienne, la peuplent par le transbordement d’une main-d’oeuvre d’origine indienne, et se désintéressent suffisamment de l’île pour ne pas tenter d’y fonder une société locale d’origine britannique. Signe facétieux de l’Histoire : En 1968, tandis que l’un de ses lointains fils, Maurice Couve de Murville, est appelé à diriger, depuis Matignon, les affaires de la France, l’île Maurice accède à une totale indépendance, votée par ses habitants à l’automne 1967 après un siècle et demi de présence britannique.

Le retour en France et la conversion au protestantisme
La branche insulaire de la famille Couve, les Couve de Murville, donne naissance à deux frères aussi entreprenants que leurs pères. Les deux frères regagnent ensemble la mère patrie et débarquent un beau matin à Marseille, fortune faite. Nous sommes en 1791, l’Ancien Régime est alors agonisant. Depuis trois ans, les Protestants, grâce à l’Edit de tolérance (1788) du roi Louis XVI et de son ministre genevois Necker, jouissent d’un état-civil et sont réintégrés dans la Nation, dont ils étaient juridiquement retranchés depuis la révocation de l’édit de Nantes, un siècle plus tôt. Cet édit de tolérance rend possibles les unions mixtes entre catholiques et protestants. C’est ce qui advient pour les deux frères, qui épousent... deux soeurs, protestantes. Celles-ci n’ont de cesse de convertir sinon leurs jeunes époux, qui demeureront catholiques, à tout le moins d’assurer le salut de leur progéniture, baptisée dans un temple réformé.
C’est ainsi que la famille Couve de Murville rejoint la métropole et embrasse la religion réformée. D’une pierre deux coups. D’abord négociant à Marseille, l’un des deux frères se fixe à Bordeaux, où il donne naissance à des générations de professionnels libéraux, avoués, courtiers maritimes...
Cette lignée calviniste dont procède Maurice Couve de Murville se caractérise par une morale rigoureuse, le sens de la notabilité provinciale dont elle partage les codes et les valeurs de travail, de discrétion et d’épargne.... et la solide ambition. C’est ainsi que le père de Maurice Couve de Murville, Edouard, naît dans la Capitale de l’Aquitaine.

La mémoire de la persécution
Pour être entreprenants, intégrés dans la bonne société locale, les Couve de Murville n’en conservent pas moins, par l’héritage oral maternel -et sans doute, nous allons le voir, paternel-, la mémoire de la minorité religieuse persécutée. Voici ce que nous savons, précisément, de la lignée de l’entreprenant Jean-Baptiste Couve de Murville et de la mémoire entretenue des inclinaisons de longue date de sa famille pour la Réforme. L’exemple de son fils, Philippe, nous éclaire sur cet épisode douloureux.
Philippe nait à Montpellier le 2 décembre 1757. “L’an mil sept cent cinquante sept et le quatre décembre a été baptisé Philippe, né le jour d’avant-hier deuxième du courant, fils légitime et naturel de Jean-Baptiste Couve, marchand tailleur d’habits et de Catherine Barthélemy, mariés. Le parrain a été Antoine Couve, et la marraine Marianne Couve. Le père présent signe avec le parrain” 11
De retour à Marseille en 1791 avec son frère Jean-Baptiste, Philippe Couve de Murville, inscrit comme commerçant, rencontre Elisabeth Tarteyron avec qui il se marie le 15 novembre 1796, tandis que son frère épouse la soeur de sa femme... Les deux filles Tarteyron apportent leur religion, le protestantisme, dans la corbeille de mariage. Apportent ou peut-être contribuent à réintégrer, car la famille Couve, avant l’aller-retour à Maurice, avait été atteinte par la Réforme.
La France Protestante des frères Haag signale en effet un Pierre Couve, fils d’un marchand de la ville de Montpellier condamné par l’intendant Lenain le 7 février 1745 à 1500 livres d’amende conformément à l’ordonnance du Roi du 30 septembre 1729 pour s’être rendu à Genève sans l’autorisation alors nécessaire. C’est donc bien antérieurement au mariage Tarteyron que la famille Couve, en tout cas l’un de ses membres, avait choisi de faire le voyage de Genève, avec les risques réels qu’un tel déplacement comportait ; car outre le franchissement de plusieurs centaines de kilomètres par de mauvais chemins et le paiement des octrois des villes, la commune renommée, fort active dans le monde encore communautaire des villes du Sud, serait là pour s’interroger, au retour du voyageur, sur les raisons et les buts d’une absence se comptant en semaines.
Au surplus, mille cinq cents livres d’amende ne constituent pas au milieu du dix huitième siècle une simple sanction de principe mais une somme qu’il faut réunir. C’est dire l’attachement réel à la religion réformée dont témoigne un tel pèlerinage.
On sait également que si “dans la période qui précède 1685, les protestants languedociens paraissent souvent se résigner à abjurer sans qu’il soit besoin de leur imposer les dragonnades” 12 , la honte d’avoir cédé peut nourrir, des décennies durant, le remords de s’être si facilement soumis, la nostalgie de sa religion, renforcée par l’épreuve et surtout, la promesse secrète de l’embrasser à nouveau dès que les risques se seront amenuisés.
Cette mémoire de la persécution constitue un ciment intime des familles réformées. Maurice Couve de Murville évoquera, trois siècles après la révocation de l’Edit de Nantes, le 16 octobre 1985, “les rigueurs (qui) dépassèrent celles de l’Inquisition elle-même (...)”. A l’occasion de ce tricentenaire, il déclare publiquement :
“Il importait que l’Histoire se penchât une fois de plus sur cet ensemble d’actes et de mesures qui, par un cruel paradoxe, se servit de toute l’essence du Grand Siècle et de toutes ses ressources pour accomplir une oeuvre indigne de lui.” 13 .
Une autre caractéristique liée à l’apprentissage de la clandestinité réside dans un certain élitisme de la misère.
De l’entreprenant Philippe Couve de Murville, dont par ailleurs nous ne savons que peu de choses, on peut cependant relever le caractère “misérabiliste” du témoignage de son fils aîné, prénommé Jean-Baptiste comme beaucoup de membres de la famille. Ce caractère “misérabiliste”, on le sait, correspond peu à l’état de fortune réel de la famille. Voici ce que dit de son père ce Jean-Baptiste Couve de Murville, qu’il convient de ne pas confondre avec le marchand tailleur de Montpellier ou l’entrepreneur de l’île Maurice :
“Philippe Couve de Murville, mon père, naquit à Montpellier, de parents honnêtes mais très peu fortunés  ; son éducation ne fut pas brillante, mais il la perfectionna par la lecture des bons auteurs, par le travail et par ses voyages.
Il apprit le commerce dans une maison d’Uzès, petite ville du Languedoc, et partit ensuite pour l’île de France, colonie très florissante alors sous la domination du Roi (Louis XVI) et où son oncle et parrain Jean-Baptiste, qui porte le même prénom que son neveu Couve de Murville était déjà établi.“ 14
Philippe débute heureusement dans la carrière commerciale, faisant plusieurs voyages à l’île de France et s’établissant définitivement à Marseille en 1791 ou 1794. Philippe est alors à la tête d’une belle fortune et la maison de l’île de France sous la raison de Philippe, Jean-Baptiste -qui porte le même prénom que son neveu- et Antoine Couve de Murville est en pleine expansion.
Par tradition orale, la famille Couve de Murville est attachée à ses origines modestes, et à la valeur du travail qui élève. La formule qui revient dans les témoignages laissés par ses membres au tournant des dix huitième et dix neuvième siècles reprend tel un leitmotiv la formule : “De parents honnêtes, mais peu fortunés.”
Cette revendication se raffermit au contact des filles Tarteyron, et par confrontation à une famille qui cultive des prétentions nobiliaires. Les deux frères Couve de Murville ont fatalement conscience, en accédant au niveau des Tarteyron grâce à leur fortune récente des îles, que leur “second” nom, Couve “de Murville” pourra les aider, ne serait-ce que face aux plaisanteries et prétentions des dames se moquant gentiment de la roture des Couve mais faisant illusion dans les salons bourgeois de l’Empire et de la Restauration. Par-delà ces vanités, ils n’en demeurent pas moins profondément attachés aux valeurs de travail, de modestie, d’épargne.
Philippe Couve de Murville et Elisabeth Tarteyron auront quatre enfants : Selon une tradition dont témoigne l’état-civil, le plus âgé des fils portera le prénom de Jean-Baptiste, les trois autres enfants recevant ceux de Laure, Antoine et Edouard.

La notabilité bordelaise
Jean-Baptiste naît à Marseille 15 le 3 novembre 1797, où il réussit de belles études au Lycée Impérial, grâce notamment à une bourse communale, indicateur de l’ambition familiale, singulièrement celle de son père, dont l’honnête aisance est établie par ailleurs.
A peine majeur, Jean-Baptiste quitte Montpellier pour se fixer à Bordeaux et s’y faire une situation. On notera à cette occasion l’extrême et fort rare mobilité de cette famille française, qui évoluera du Languedoc à Maurice, et de Marseille à Bordeaux, en attendant Paris. Grâce à une intelligence assez exceptionnelle et l’appui d’un beau-frère bordelais, Couturier de Versan, Jean-Baptiste réussit en un temps record à acheter une charge de courtier d’assurances maritimes.
Cette fois, la notabilité et la fortune sont là, au coeur de la ville la plus fermée, la société la plus bourgeoise. De par son entregent, son sens des affaires, son travail mais aussi son amabilité, ses bonnes manières et cette fameuse intelligence, Jean-Baptiste Couve de Murville réussit à s’imposer et à briller dans le monde de la capitale aquitaine. Il taquine la muse avec esprit, commet quelques petits poèmes. Il laisse un recueil manuscrit des chansons que lui inspirent les dîners, les mariages et les naissances survenant dans sa famille ou dans la bonne société dont il est désormais membre à part entière.
On connaît également de lui un récit de voyage de Bordeaux à Arcachon à l’époque des diligences et... un dialogue des morts où apparaissent les défunts de sa famille, les Couve de Murville, les Audibert, les Tarteyron. Même si la “dent dure” qu’il conserve pour relever ses compliments mondains révèlent une critique on ne peut plus bourgeoise du... testament de son grand-oncle George Audibert.
Sous la Restauration, à Bordeaux, une des villes les plus monarchistes, Jean-Baptiste Couve de Murville se marie le 10 avril 1828, avec Julia-Elisabeth Tarteyron, sa cousine germaine, fille de Isaac-Louis-Antoine Laurent Tarteyron et de Madeleine Couturier de Versan. Sa femme, née à Marseille le 7 juin 1803, mourra à Bordeaux le 1er juin 1879. Désormais, pour deux générations, la famille demeurera dans la capitale de l’Aquitaine.
De ce mariage naîtront trois enfants :
Jules, un petit garçon qui, né à Bordeaux en février 1829, ne fera, en ce début de dix neuvième siècle où la mortalité infantile est encore massive, qu’un bref séjour de vingt jours sur terre, Edouard, né à Bordeaux le 18 avril 1830, qui y meurt célibataire le 8 octobre 1852, et Charles.
Charles, né à Bordeaux le 26 juillet 1831, y vivra jusqu’au le 6 août 1913. C’est le grand-père paternel du futur premier ministre. Esprit cultivé, il renforce à Bordeaux le prestige de sa famille par la valeur morale que la bonne société bordelaise lui reconnaît. C’est également, à notre connaissance, le premier Couve de Murville qui se rend à Paris, qui “monte” dans la capitale. Deux siècles d’ambition : Depuis Alzon, en passant par Montpellier et l’île de France, que de chemin parcouru !
Charles Couve de Murville fait ses études à Paris. On sait aussi que sa première communion, le 16 avril 1848, aura été célébrée par un pasteur, Adolphe Monod, preuve de la prégnance de l’enseignement réformé dans la famille convertie depuis un demi-siècle. Il se marie à Marseille le 16 avril 1861 avec Laure-Henriette-Azèline Roulet, fille de Charles Roulet et de Suzanne Couturier de Versan, sa cousine germaine, née à Marseille le 27 juillet 1842, ville où elle rendra le dernier soupir le 22 décembre 1924.
Successivement administrateur du bureau de bienfaisance réformée puis président de l’asile des vieillards et des écoles protestantes de garçons de Bordeaux, Charles Couve de Murville cumule les fonctions honorifiques et le respect qui en découle. En revanche, il réussit fort mal dans le vignoble puisque, ayant acquis et exploité durant de nombreuses années le Château Malescot-Saint-Exupéry, il ne parviendra pas à rendre bénéficiaire cette activité. Les protestants, ces buveurs d’eau...

Le Service Public
C’est le père de Maurice Couve de Murville, Edouard Jean-Baptiste, le fils de Charles, qui allait amener la famille au Service Public.
Né le 1 er décembre 1863 à Bordeaux, Edouard Couve de Murville se marie à Paris, le 15 janvier 1903 avec Hermine Sophie Jules Caesar, fille d’un négociant en diamants. Entré dans la magistrature, il sera successivement procureur de la République à Coulommiers et substitut à Reims. Après la naissance de ses trois enfants, Edouard et sa famille quitteront Reims pour s’établir définitivement à Paris. En un temps où la magistrature est réservé aux enfants de la bonne société, Edouard choisira assez rapidement de démissionner de la magistrature pour s’occuper des affaires de sa belle-famille.
De son mariage, Edouard Couve de Murville aura trois enfants :
L’aînée, Suzanne Alice Hermine, naît à Paris le 3 mai 1904 et se marie à Philippe Tongas, dont elle aura quatre enfants : François, né en 1926, Jean, né en 1928, Gérard, né en 1934, Isabelle, née en 1937. Le cadet, Edouard Henri, voit le jour à Reims le 15 novembre 1905, est marié à Rose Nicolosi, née en 1910, dont il aura deux filles : Florence, née en 1945 et Dominique, née en 1947. Enfin, le benjamin, Jacques Maurice Couve de Murville, naît à Reims le 24 janvier 1907. Il est plus connu sous le seul prénom de Maurice :
Maurice Couve de Murville.
CHAPITRE 2
La marque de Luther
Luther a eu le succès inouï de changer ce qui ne change pas : « la famille ».
Michelet 16 .

Une naissance à Reims
C’est à Reims, le 24 janvier 1907, que naît Maurice Couve de Murville. Les lieux sont-ils prémonitoires ? Dans une France amputée depuis 1871 de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, à quelques demi-heures de la frontière, Reims, comme la Marne si proche ou Verdun, sera le lieu des plus destructeurs combats franco-allemands, tandis que l’enfant qui naît en ce début de siècle comptera au nombre des principaux artisans de la réconciliation, puis de l’amitié franco-allemande. Lorsqu’on évoque ce “clin d’oeil de l’Histoire”, Maurice Couve de Murville s’en tient posément à la réflexion :
« -Oui, ce sont vraiment les hasards de l’existence. » (entretien avec l’auteur)
Une existence commencée un certain jour de janvier 1907 : nous voici donc à Reims, cette marche de l’Est français, face à l’Empire de Guillaume II. Les deux pays sont dressés sur leurs ergots, et ont tressé l’un contre l’autre des écheveaux d’alliances. Les incidents, tel celui de Tanger - l’Empereur allemand y a débarqué, en 1905, en grande tenue militaire- ne font rien pour apaiser l’atmosphère belliqueuse. En France, l’idéologie de la Revanche mobilise des générations d’écrivains, à l’instar du lorrain Maurice Barrés nourrissant le culte d’une ligne bleue, là-bas, à l’Est.
A Reims, le père de Maurice exerce alors des fonctions de magistrat. Il est substitut du procureur de la République. La famille n’a que quelques centaines de mètres à franchir pour se rendre boulevard Lundy, où se trouve le temple protestant. Ce temple, qui sera écrasé sous les bombes allemandes sept ans plus tard, dès le 19 septembre 1914 17 , sera reconstruit sur le même emplacement. Il demeure, aujourd’hui encore, le centre de la vie protestante rémoise.
Edouard Couve de Murville ne passera pas beaucoup de temps au parquet de Reims, dans le palais de Justice dont les colonnes néo-classiques surplombent l’entrée, l’avers du bâtiment donnant sur la place de la cathédrale des sacres royaux. Reims en cette “Belle Epoque” est resplendissante de beautés architecturales et grouillante d’activités. Sans doute n’est-elle plus la Capitale romaine, Ducorotorum, qui commandait à la Belgique seconde et sous les murs de laquelle furent écrasées, prétend-on ici, les hordes hunniques d’Attila. Mais de cette époque glorieuse demeure un vestige, la place du forum et son cryptoportique.
Au Moyen-Age, les marchés enrichissent une bourgeoisie naissante et gonflent ses greniers et entrepôts de soieries, et ses coffres d’or et de bijoux. Comme un collier, la place du Forum est sertie d’hôtels Renaissance, aux pilastres de Carrare, aux frontons ornés des fruits de la vigne si proche. A l’heure des foires mêlant Italiens, Westphaliens et Flamands, chaque maison bourgeoise, chaque hôtel rivalise d’élégance avant que les mortiers et obus allemands les effondrent tous en 1914. Seul témoin de ces heures évanouies se dresse le sobre hôtel Le Vergeur, à quelques mètres de l’antique Palais des Comtes de Champagne et la façade de la maison de Jean-Baptiste de la Salle.
Mais la guerre, que l’idéologie de la Revanche imagine “courte et joyeuse”, n’est pas encore là, en 1907. Madame Edouard Couve de Murville promène les deux aînés, Henri, Suzanne et son tout jeune bambin, le dernier-né, Maurice, le long des avenues qui, du boulevard Lundy à la future place Myron Herryck, allient la grâce du dix huitième siècle -la place Royale, avec sa statue de Louis XV et son piédestal signé du sculpteur Pigalle- aux conquêtes bourgeoises dont témoignent la maison natale de Jean-Baptiste Colbert, rue Cérès, ou les immeubles post-haussmanniens de l’actuelle place Aristide Briand.
La ville s’embellit, les lumières de l’éclairage électrique, depuis septembre 1901, révélant une autre dimension des draperies gothiques de la Vieille Ville. L’inauguration, l’année précédant le naissance de Maurice, 1906, de la fontaine Subé, sur la place d’Erlon, témoigne de l’aisance d’une ville qui recouvre ses statues, telle celle de la nouvelle fontaine, avec de l’or fin. Dans ce centre ville, la vie est calme, à peine troublée par le bruit des tramways, électriques depuis 1901-1904. L’existence très réglée du couple Couve de Murville ne souffre que d’étroitesse, due pour partie au manque d’argent.
Mais les faubourgs grondent. Reims, capitale du Champagne, l’est également d’industries puissantes, mécaniques et textiles, source d’emplois pour cette ville de cent dix mille habitants où la tension sociale est peut-être plus visible qu’ailleurs, parce que la classe moyenne y a toujours été numériquement plus faible que dans des villes comparables. Un fossé semble séparer riches et pauvres, que ne peuvent suppléer les efforts de Léon Harmel, ce patron qui tente, en associant un conseil d’usine à la direction technique de son entreprise, de prôner là la première association capital travail. Qui ne le sait ? En France, le drapeau noir a été vu, pour la première fois, à Reims, dès les années 1840.
Il faut dire que certains entrepreneurs ne brillent pas par leur sens social. Alors que la journée de travail dans l’industrie est limitée depuis la loi du 30 mars 1902 à dix heures, certaines usines de tissage maintiennent la journée de onze heures, voire douze, avec des salaires de huit sous. Dans la vigne, des mouvements sociaux, qui sourdent depuis 1890, éclatent avec le nouveau siècle. L’apogée du mouvement se situe, on s’en souvient, dans les années 1905-10. On sait notamment que l’émeute se propage vers Epernay, Ay, Damery, Venteuil, Hautvilliers -où repose Dom Pérignon, l’inventeur du champagne. Si l’on en croit l’historien local Gustave Laurent 18 , “la répression, comme d’habitude, fut sévère, impitoyable, hors de proportion avec les fautes commises, et souvent frappa aveuglément et injustement. A Reims, (...), le tribunal correctionnel, comme la Cour d’Assises réprimèrent, avec férocité (sic), cette tentative d’insurrection” qui se continua après le départ d’Edouard Couve de Murville du parquet de Reims.
On ignore la part qu’Edouard a pu prendre dans le jugement de l’émeute, si même il eut à traiter judiciairement de ces troubles puisque, substitut du procureur, il pouvait aussi bien être en charge des réquisitions en matière civile ou commerciale. Au début de ce siècle, au parquet, un substitut du procureur n’a d’autre rôle, outre la direction des enquêtes de police, que de porter à l’audience les réquisitions du prince, ce prince fût-il la République de Monsieur Loubet ou d’Emile Combes. La démission d’Edouard Couve de Murville de la magistrature, quelques semestres après la naissance de Maurice, coïncidera presque avec son départ de Reims.

L’image du père
C’est donc très jeune que Maurice Couve de Murville quittera, en famille, la Ville des Sacres où, dit-il, il n’est jamais retourné et dont il ne « conserve aucun souvenir » (entretien avec l’auteur). Il garde en revanche une empreinte très précise de son père présent. Lui, Maurice, sera décrit plus tard par son entourage comme « toujours absent ». Son père, Edouard Couve de Murville, est ressenti comme “un homme très rigoureux” qui a eu une grande influence sur le comportement du jeune Maurice, benjamin d’une fratrie de trois enfants.
Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur la forme que prenait cette rigueur paternelle, comment elle se manifestait, il la réduit à une exigence particulière du père relativement aux études du fils, une pression psychologique n’ayant jamais eu, comme cela se pratiquait fréquemment à cette époque, un prolongement en des châtiments corporels dont le jeune Maurice ne connaîtra jamais, affirme t-il, la brutalité. Une autre caractéristique d’Edouard Couve de Murville est, assez paradoxalement, puisqu’il en a démissionné, son attachement au Service Public. Maurice Couve de Murville caractérise son père par ses deux valeurs, rigueur et sens du Service Public.
Quand on pose à Maurice Couve de Murville la question :
D’où vient cet attachement au Service Public ?
“ -De mon père, dans une certaine mesure. Mais c’est mon existence même. Je n’ai jamais fait autre chose.
Pourquoi cette passian ?
(Maurice Couve de Murville ne dément pas le terme de passion). Il répond :
“ - Je ne sais pas. C’est mon existence même (sic).
Lorsqu’on l’interroge sur cette passion, ce que Charles de Gaulle nommera sa foi, et qu’on s’étonne que l’Etat, monstre froid, puisse susciter une passion de cette nature, Maurice Couve de Murville répond sur... la religion :
“- La religion a été importante dans mon éducation, pas dans ma vie. Intellectuellement, non. Pas déterminante. A l’heure actuelle, la religion ne joue plus aucun rôle, pour personne. Pour très peu de gens.” (entretien avec l’auteur)

Un enfant paisible  ?
Le terme qui semble le mieux résumer le climat de son enfance semble celui d’une honnête austérité. “Rien de tragique”, dira Maurice Couve de Murville. Jusqu’à l’âge de vingt ans, il ne se souvient pas avoir eu l’occasion de voir autre chose que son milieu familial, jusqu’à ce que, étudiant sur la rive gauche de la Seine, il découvre le simple plaisir de vivre et de flâner. De lui, de l’enfant Maurice, on ne sait pas grand chose à l’exception de l’analyse faite de... son signe zodiacal. Né le 24 janvier, sous le signe zodiacal du Verseau, étoile protectrice des harmonieux et des “anti-excès”, il serait, selon le témoignage de spécialistes ayant consulté son horoscope 19  :
“Eloigné de l’instinct, il peut presque regarder en étranger les manifestations de ses pulsations vitales. La passion l’effleure sans jamais l’ébranler ; elle l’anime, mais jamais ne l’égare ; rarement elle le trouble. La haine est bannie de son coeur, et l’amour, qu’il peut pourtant ressentir intensément, lui a un visage naturel, familier. Comment n’en tirerait-il pas une belle sérénité ? Les choses qui le concernent ne l’atteignent que de biais ; l’impression en est amortie par quelque écran filtreur.”
Son entourage dira de lui, Verseau ascendant Gémeaux, qu’il possède toutes les caractéristiques des gémeaux, et apportera des nuances très précises sur le calme apparent de « l’iceberg » décrit par P. Viansson-Ponté, calme dont nous verrons plus loin, sa vie en témoigne, qu’il n’est pas exclusif d’une passion, voire d’une violence insoupçonnée.
Son prénom, Maurice, évoque d’autres horizons. On pense, mais sans doute à tort, à l’île Maurice, où se trouve la terre de Murville. L’étymologie du prénom Maurice, maurus, fait référence aux Maures, ces populations d’origine nord-africaine ayant subjugué l’Espagne avant la Reconquista. Clin d’oeil involontaire au “sudisme” des origines familiales de Maurice.
La raison du choix semble plus simple. Maurice Couve de Murville naît en 1907. Son prénom, Maurice, sera en vogue dans les années 1910, même si on trouve un certain nombre de Maurice dès la fin du dix neuvième siècle. En témoignent, par exemple, le compositeur Maurice Ravel, né en 1875, l’écrivain Maurice Genevoix, en 1890, le chansonnier Maurice Chevalier en 1888.
Faut-il croire au rôle des prénoms ? Avoir été, tout au long de sa jeunesse, et au-delà, appelé des milliers de fois, identifié et reconnu par les autres, ses proches, par deux ou trois syllabes au son particulier ne peut manquer d’avoir une influence. Les prénoms ne seraient pas innocents.
Si l’on en croit les auteurs d’ouvrages consacrés aux prénoms, les porteurs du prénom Maurice seraient des êtres plutôt introvertis. Les tumultes qui plissent le front de Maurice Couve de Murville, les larmes qu’inspire à Maurice Ravel la simple contemplation d’un paysage, la vie intérieure dont témoignent les ouvrages de Maurice Genevoix, à commencer par ses Bestiaires, les exemples ne manquent pas. Un certain port de tête et une réserve naturelle masquent, sans agressivité mais avec diplomatie, les tourbillons, les doutes, la passion qui sourdraient en eux.
En témoigneraient, dans l’Histoire, la présence de deux hommes de guerre prénommés Maurice : Maurice de Nassau, prince d’Orange, et bien sûr Maurice, le Maréchal de Saxe, le vainqueur de Fontenoy. On compte également un Empereur d’Orient prénommé Maurice (582-602), dont on se souvient qu’après avoir imprudemment mécontenté l’armée, dont il procédait, il fut renversé et massacré par elle...
Plus proche de Maurice Couve de Murville, Talleyrand, autre ministre des Affaires étrangères, se prénommait Charles- Maurice , comme un archevêque de Reims, Charles -Maurice Le Tellier, frère du Garde des Sceaux de Louis XIV. Porté par Barrès, le prénom mène sur la colline inspirée du patriotisme de la Revanche. Maurice Barrès, un auteur que ne détesteront pas Charles de Gaulle et les siens... Mais Maurice est aussi le prénom d’un jeune homme secret et trop gracieux, contemporain de Proust et Gide, qui inspira un livre et un film.
Sans tirer du prénom Maurice et du signe astrologique du Verseau des conclusions excessives, on peut juste avancer l’hypothèse qu’un signe d’introverti et un prénom d’introverti ont pu, dans une mesure impossible à déterminer, favoriser une certaine tendance à l’étude et à la connaissance de soi que le milieu familial, par ailleurs, encourageait.
Au sein de cette cellule familiale, l’amour a le visage naturel et familier des proches. Outre ses prédispositions à l’introspection, Maurice accordera à son milieu familial une importance d’autant plus grande, une place d’autant plus centrale qu’il va vivre toute son enfance et son adolescence, sans aucune interruption, en son sein. Un seul événement semble avoir modifié la vie très organisée de cette cellule un peu autarcique. Son père a, nous l’avons vu, assez rapidement abandonné la fonction publique, dont il a démissionné, pour se consacrer aux affaires. A compter de cette date, et selon les propres mots de son fils, son père “n’a plus eu de métier suivi”, (entretien avec l’auteur) mais a travaillé aux côtés de son beau-père, le grand-père maternel de Maurice, négociant en pierres précieuses.
Ce grand-père maternel était, semble t-il, doté d’une capacité assez exceptionnelle dans ce domaine très particulier, auquel a été très vite associé le père du futur premier ministre, lassé semble t-il de l’insuffisance des traitements modiques de la magistrature d’alors. Maurice Couve de Murville se souvient du très grand appartement de son grand-père maternel, 53 rue de Chateaudun, dans le neuvième arrondissement de Paris, qui servait à la fois de bureau et d’appartements privés pour celui que l’ancien premier ministre présente comme « un grand spécialiste des pierres précieuses ».

Des familles protestantes
Les deux familles, paternelle et maternelle, du jeune Maurice, sont protestantes. Son père Edouard, qui ne pratique d’ailleurs pas, avait été élevé dans la confession calviniste, tandis que sa mère est luthérienne. Et pratiquante.
Maurice Couve de Murville indique que sa mère a été à la base de sa formation, et a très largement contribué à la discipline de son existence. Enfant et adolescent, le jeune Maurice allait et participait tous les dimanches à l’office religieux. Il indique n’avoir jamais souffert de son appartenance à une minorité. A Paris, comme à Reims, être protestant ne constitue pas une difficulté majeure.
Au début du siècle, seuls l’Ouest et le Sud ruraux recèlent encore des restes d’anti-protestantisme, comme en témoigne le normand Jacques Leroy Ladurie, futur ministre de l’agriculture de Vichy : “Il y avait à Caen de grands bourgeois protestants, appartenant à l’élite urbaine. Nous comptions des ancêtres communs. Nous ne les fréquentions jamais. D’infranchissables barrières se dressaient entre nous. Jeune enfant, je me souviens avoir croisé dans la rue le cortège funèbre d’un huguenot (sic). La tenue du pasteur me parut incroyable. ”-Tiens, dit mon frère, voilà ce sale protestant qu’on enterre.“ Il répétait ce qu’il avait dû maintes fois entendre, à la maison ou ailleurs, sur les protestants et les juifs.” 20
Maurice Couve de Murville a fatalement été marqué par les règles de vie luthériennes, dont on peut, à titre d’exemple, rappeler certains préceptes :
“Bien que l’homme soit, intérieurement et selon son âme, suffisamment justifié par la foi et qu’il ait tout ce qu’il doit avoir (sinon que la foi et sa richesse doivent toujours s’accroître jusque dans l’autre vie), il demeure néanmoins encore sur terre dans cette vie corporelle et doit gouverner son propre corps ainsi qu’avoir commerce avec les autres.
« C’est là que commencent les oeuvres, c’est là qu’il ne doit pas tomber dans l’oisiveté et c’est là que, de fait, son corps doit jeûner, veiller, travailler, en un mot s’entraîner et s’exercer, en usant avec mesure de toutes les disciplines, à se faire obéissant et conforme à l’homme intérieur et à la foi, sans leur faire obstacle ni s’y opposer comme il le fait naturellement lorsqu’il n’est pas contraint. » 21
A Reims déjà, la petite communauté réformée, regroupée autour du temple du boulevard Lundy, pouvait être sûre d’elle : cette minorité avait acquis dans la ville un poids économique et un respect pour son appétence au travail qui forçaient l’admiration et qui, jusqu’à nos jours, ne se sont pas démentis. Elle semble l’expression exacte de ce qu’indiquait Max Weber en ce début de vingtième siècle dans son célèbre ouvrage au titre éloquent Ethique Protestante et Esprit du Capitalisme :
“Sur terre, l’homme doit, pour assurer son salut, « faire la besogne de Celui qui l’a envoyé, aussi longtemps que dure le jour » (Jean, IX, 4). Ce n’est ni l’oisiveté ni la jouissance, mais l’activité seule qui sert à accroître la gloire de Dieu, selon les manifestations sans équivoque de sa volonté.” 22
Les protestants rémois constatent, en ce début de siècle, le développement économique spectaculaire des nations réformées, l’Allemagne, la Hollande, les Etats-Unis, tandis que les Etats catholiques, le plus souvent protectionnistes, telle la France, vivotent et, relativement aux nations en essor, déclinent.
Manifestement, la famille du jeune Maurice partage le sentiment dont rendra compte, trois quarts de siècle plus tard, Alain Peyrefitte :
“C’est dans les pays marqués par le protestantisme que les bas revenus, les inégalités, le manque d’hygiène, la censure ont le plus tendu à disparaître ; que le niveau de consensus démocratique est le plus élevé ; que les taux de mortalité infantile et d’analphabétisme sont les plus bas ; que la démocratie plonge ses racines les plus profondes. Ce ne sont pas seulement des pays industrialisés ; ce sont des pays où un certain nombre de constantes -sociales, politiques, juridiques, culturelles -, par des corrélations mystérieuses, constituent un phénomène complet de civilisation.“ 23
Trois quarts de siècle plus tard, Maurice Couve de Murville se revendique toujours de la religion réformée, même s’il répond sans ambiguïté qu’il n’a retenu de la religion luthérienne que la puissance qu’elle instille à ses élèves par sa pédagogie. Pour lui, il faut “avoir conscience du fait qu’à l’opposé du catholicisme qui exige l’obéissance à l’Eglise, la religion protestante attend de chacun qu’il se tienne pour responsable de ses actes. Dans cette optique, le salut ne s’obtient pas par les seuls actes ”conformes“, mais par la foi. C’est dire la portée de l’exigence qui pèse sur chaque membre de la religion protestante, seul face à Dieu.” (entretien avec l’auteur)
Arrivé à Paris, Maurice accompagnera sa mère chaque dimanche, dans le temple du Saint Esprit, au numéro 5 de la rue Roquépine, à cinq minutes de marche du domicile familial, dans le quartier Saint Augustin. Il pourra lire sur un des deux panneaux de marbre, encastrés dans les murs qui font front aux fidèles : “Je suis le chemin, la vérité et la vie. Nul ne parvient au Père sans passer par moi”. Ces deux phrases de l’évangéliste Jean constituent les seules “décorations” d’un édifice qu’on peut caractériser par trois mots : simplicité, grandeur, clarté -grâce au plafond constitué d’une verrière. L’impression générale est celle d’une réelle beauté austère, faite de solidité autant que d’une certaine élégance de l’ensemble, fait de pierres de taille et de panneaux de bois sombre.
Les lieux habituels ont-ils une influence sur le développement des enfants ? Se rendre, à des dizaines de reprises, dans un lieu clair, grand, simple pour y entendre des sermons et chanter des psaumes ne peut manquer de laisser une trace. Quatre-vingt ans après sa première entrée dans le temple, Maurice Couve de Murville se souvient parfaitement de l’adresse de ce temple bâti à la fin du dix neuvième siècle, au coeur du huitième arrondissement et où se croisent et se côtoient les grandes familles d’affaires du protestantisme français, dont certaines habitent ce quartier de la plaine Monceau.
Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville plus précisément sur la marque principale que la religion réformée a pu imprimer à son existence, il répond sans un cillement d’hésitation :
“- La discipline, celle que je viens de vous décrire, une discipline de vie et de comportement : le sérieux. Cela se traduisait dans mon existence par le travail. J’ai toujours travaillé énormément.” (entretien avec l’auteur)

Le cursus universitaire et professionnel de Maurice Couve de Murville est là pour témoigner de la réalité de son acharnement au travail. Mais, chez Maurice
Couve de Murville, à la différence des luthériens français de parents français, la marque de Luther est double. Protestante, bien sûr, mais également, allemande.

La marque allemande
Maurice Couve de Murville descend par son père, nous l’avons vu, d’une famille française quoique pas exclusivement métropolitaine. Ce qui est beaucoup moins neutre dans un siècle marqué par deux guerres mondiales initiées par le contentieux franco-allemand est son ascendance maternelle.
Hermine Sophie Julie Caesar, sa mère, Maurice Couve de Murville est d’origine allemande et autrichienne. Le père d’Hermine, le grand-père maternel de Maurice, était allemand, d’origine rhénane. Naturalisé français, ayant toujours vécu en France, il parlait français, se souvient Maurice Couve de Murville, “sans l’ombre d’un accent” (entretien avec l’auteur). Sa femme, la grand-mère maternelle de Maurice, était, elle, autrichienne. Mais il n’en conserve aucun souvenir, puisque elle meurt avant que Maurice atteigne sa dixième année.
Maurice Couve de Murville a t-il pris, très jeune, conscience que le monde ne se réduisait pas à sa ville ou à son pays, en quelque sorte matériellement, en entendant des histoires d’Outre Rhin ou des airs de Mozart ? Lorsqu’on lui demande si le fait d’avoir une ascendance qui ne soit pas exclusivement française est susceptible d’avoir eu une influence sur la formation du futur négociateur à Wiesbaden, du futur ambassadeur à Bonn, la réponse fuse, presque violente :
“ - Certainement !” (entretien avec l’auteur)
Pour autant, la très grande discrétion de sa mère à l’endroit de ses origines ne laisse pas de surprendre. Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville :
“- En quels termes votre mère vous parlait de l’Allemagne ? ”
La réponse est on ne peut plus claire : “ - Mais elle n’en parlait pas ! Elle ne connaissait pas l’Allemagne. Elle avait toujours vécu en France. Elle était exclusivement francophone... Elle parlait un peu l’allemand.” (entretien avec l’auteur)

Cette dimension “internationale” est également renforcée par le choix, par les parents, d’une gouvernante écossaise qui apprend aux trois enfants, Maurice et ses frère et sœur, l’anglais en même temps que le français et qui demeurera auprès d’eux plusieurs années, quatre ou cinq ans, se souvient Maurice Couve de Murville. Adolescent, le lycéen parlera couramment l’anglais, ce qui, en France, a fortiori en 1920, n’est pas si fréquent. Curieusement, il ne parlera jamais bien l’allemand, peut-être parce qu’en ces années d’éternelle tension de chaque côté des rives du Rhin, la famille estime que Maurice sera français sans partage. D’ailleurs, Maurice ne franchira pas les frontières avant sa majorité, ses vacances scolaires se déroulant invariablement à Royan, en Charente, au bord de l’Atlantique, sans que ses parents aient songé à l’envoyer en Angleterre ou en Allemagne.
Si son ascendance germanique le laisse apparemment froid, Maurice Couve de Murville revendique son appartenance religieuse. Un an à peine avant de passer le baccalauréat, à seize ans, le jeune Maurice fera sa première communion, dans la religion réformée, à l’âge habituel et volontairement plus tardif que la communion catholique, afin que l’adolescent ait pleinement conscience de son acte, de son choix, de son appartenance, ce qui se résume en deux mots : la responsabilité personnelle.

L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme transnational
Tout homme utilise en parlant des termes à double sens. Mais qui peut dire la puissance relative du sens politique et du sens biblique du mot ténèbres dans cet extrait d’une déclaration de Maurice Couve de Murville en 1948 : “le Russe est physiquement en mesure de nous pousser hors Berlin par la faim, la soif et les ténèbres”  ? 24
On ne peut pas comprendre Maurice Couve de Murville, pas davantage que le monde dans lequel il va évoluer, et pourquoi il y évoluera avec aisance, si on ne connaît pas, ou si l’on oublie, l’étendue des conquêtes, les espaces de pouvoir de la communauté protestante internationale au tournant des dix neuvième et vingtième siècles, jusqu’à la fin du premier tiers de ce siècle.
Tout en tentant d’éviter de tomber dans l’imagerie de “l’internationale protestante”, ou de la “protestantisation” de la France -on se souvient de l’ouvrage gentiment polémique de Robert Beauvais “Nous serons tous des protestants” publié dans les années 1970-, ou la vulgarité dénonciatrice d’un groupe plus ou moins clandestin constituant une sorte de société secrète de Genève à Boston en passant par Berlin, il convient de s’en tenir aux faits avérés.
Maurice Couve de Murville sera le cinquième chef du gouvernement français à être de religion réformée : Avant lui, excepté le grand Sully, ami et ministre du roi Henri IV, on ne compte que Necker, le “dernier espoir” de la monarchie (1788) François Guizot, principal ministre de Louis-Philippe, et deux autres encore plus oubliés que Waddington (1879)... Maurice Couve de Murville doit être entendu avec nuance, ses choix étant à l’évidence inspirés de l’éducation religieuse qu’il a reçue, marqué au sceau de Luther, lorsqu’il indique : “Etre protestant, c’est tout au plus une particularité, une originalité, à vrai dire très peu perçue aujourd’hui. Ce qui, jusqu’à une certaine époque séparait encore les communautés a maintenant complètement disparu.“ 25 Il est vrai qu’au sein d’une société majoritairement catholique -nous sommes dans les années 1920 et la pratique religieuse est encore très répandue en France-, les protestants sont objectivement surreprésentés dans les cercles dirigeants de l’industrie et de la banque, voire dans les partis républicains. Comment le croire dans ces conditions lorsqu’il affirme ne pas croire que son origine protestante puisse n’avoir pas influencé le comportement des autres à son égard ?
Face aux milieux conservateurs conduits par l’Eglise catholique, les Protestants jouent alors et ont joué un rôle déterminant dans l’établissement de la République. Dans leur immense majorité, ils n’ont jamais douté que la République soit le régime définitif et qu’elle impliquait la laïcisation de l’Etat. Maurice Couve de Murville lui-même le reconnaît : “De fait les protestants ont occupé dans la politique et l’administration une place qui dépassait de très loin leur importance numérique. Cette présence protestante a eu des conséquences considérables.” (entretien avec l’auteur).
On peut dire sans grand risque de schématiser que, jusqu’au début de ce siècle, la France a connu une intervention active de l’Eglise dans la vie politique. Depuis Waldek-Rousseau (1899-1901) et surtout Emile Combes (1903-1905) et la loi de séparation, les choses ont changé. Maurice Couve de Murville croit “qu’il est excellent que la France ait finalement accepté le régime républicain et la séparation de l’Eglise et de l’Etat. La séparation a mis un terme à une querelle interminable et n’est plus contestée par personne, à commencer par l’Eglise elle-même” (entretien avec l’auteur).

Membre de la HSP ?
Longtemps, Maurice Couve de Murville a été présenté par les chroniqueurs en panne d’inspiration comme membre de la Haute Société Protestante (HSP), qui serait de ce côté de l’Atlantique ce que seraient les WASP (White Anglo-Saxon Protestants) à Boston, où selon l’expression qui a fait le tour du monde, les Lodge ne parleraient qu’aux Cabot et les Cabot qu’à Dieu. Pour l’anecdote, on retiendra qu’un rejeton des Cabot-Lodge, futur ambassadeur des Etats-Unis au Vietnam, alors en plein conflit, rencontrera Maurice Couve de Murville, ministre des affaires étrangères de la France gaullienne, à l’occasion des conférences internationales sans qu’à un seul instant, une communauté d’intérêts puisse être évoquée, c’est un euphémisme.
Maurice Couve de Murville ne disconvient pas qu’une telle HSP ait pu exister. Il est un peu contradictoire sur l’importance du sujet. Il peut déclarer au journaliste Maurice Delarue :
« Truman, puis Eisenhower à deux reprises, même si l’on peut discuter tel ou tel aspect de leur politique, furent (...) à la hauteur de leurs responsabilités. Ils étaient soutenus, voire inspirés par l’élite de la Nouvelle Angleterre, les WASP, qui constituaient une classe dirigeante de grande valeur, issue de célèbres universités comme Harvard, et qui sut bâtir une grande politique extérieure bipartisane, c’est-à-dire acceptée par les démocrates comme par les républicains, ce qui ne s’était jamais vu, une politique à la mesure du rôle mondial devenu celui des Etats-Unis à cette époque. Tout a commencé à changer à partir de 1960, après John Kennedy.
« Maurice Delarue : Issu de la Nouvelle-Angleterre lui aussi, mais catholique...
« Maurice Couve de Murville : Je ne suis pas certain que ce point ait été déterminant sur le plan de la politique étrangère, mais c’est à partir de Kennedy, qui a tragiquement disparu très vite, que la classe dirigeante, recrutée un peu partout et parfois dans les milieux récemment immigrés, a perdu son homogénéité » 26
En France, la situation ne peut être comparée, et Maurice Couve de Murville lui dénie, à défaut d’une existence, à tout le moins une influence actuelle.
“C’est un phénomène qui tend à disparaître. Mais il est vrai que, dans la communauté protestante, pendant très longtemps et encore maintenant, il y a eu une petite minorité à part, caractérisée par l’argent et par un certain sentiment de supériorité. C’est une société bourgeoise qui s’est constituée sur la base de la fortune dans la première moitié du XIXème siècle, pour la simple raison que les protestants étaient beaucoup plus orientés que les catholiques vers la vie économique moderne. Ce n’est donc pas un hasard si, dans la profession bancaire, pendant tout le siècle dernier, les protestants ont joué un rôle particulier, comme les Juifs d’ailleurs.
Il en est résulté la constitution d’une petite société protestante très riche, qui vivait en quelque sorte sur elle-même, ce qu’on appelle l’endogamie, et qui, du fait même des moyens dont elle disposait, a pris la direction de la communauté urbaine. Mais ceci ne jouait pas dans les régions paysannes où il y a encore de nombreux protestants, comme le Gard, l’Hérault et certaines parties de la Vendée ou de la Charente. Le phénomène est moins marqué aujourd’hui pour la simple raison que les grosses fortunes disparaissent et que la banque n’est plus du tout ce qu’elle était en 1860 ou 1880, c’est-à-dire un peu le monopole des minorités religieuses. La Haute Société Protestante n’a joué aucun rôle politique particulier, dans la mesure où, étant riche, elle était probablement conservatrice. Elle était plus près du cléricalisme que de l’anticléricalisme “ 27

La banque protestante, un monde extérieur
Maurice Couve de Murville, qui provient d’une famille de la bourgeoisie, n’est pas membre d’une des dynasties bancaires protestantes, de la HSP. Mais l’appartenance sociale ne se réduit pas à l’appartenance factuelle, matérielle. Ce qu’on nomme depuis Feuerbach et Marx « l’idéologie », c’est-à-dire les représentations idéales dominantes, l’appartenance voulue, rêvée, les projections qu’un adolescent ou qu’un père ambitieux peuvent faire en s’imaginant membres d’un club d’élite, peut s’avérer déterminant.
Celui qui a quitté la fonction publique pour le négoce de diamants, affaire internationale par nature, qui dirige son fils vers des études d’économie, ne peut manquer de constater le poids considérable, le prestige des dynasties protestantes... et le poids en France de l’administration d’Etat non seulement dans les affaires publiques, mais aussi dans les affaires tout court, de la construction des chemins de fer aux emprunts d’Etat. Sans évoquer ici les deux « gros mots » imprononçables dans la société bourgeoise durant nombre de décennies du vingtième siècle : le cousinage et le pantouflage.
Le milieu bancaire français compte en son sein trois familles protestantes qui vont jouer, durant les années d’enfance de Maurice Couve de Murville, c’est-à-dire pendant la première guerre mondiale et le début de l’entre-deux-guerres, un rôle éminent. Le lecteur trouvera en annexe au présent chapitre un « exemple » du rôle qu’ont pu jouer, en une occasion contemporaine de l’enfance de Maurice Couve de Murville, certains membres éminents de la fameuse HSP.
L’exemple est éclairant pour les qualités que Maurice Couve de Murville et les siens ont pu puiser dans ce “modèle”. Outre le sérieux, la solidité, la rigueur et la crédibilité, ou mieux dit, le crédit, la banque protestante française peut à la fois s’avérer transnationale tout en conservant un solide enracinement dans la société française. Forte de son caractère minoritaire, de sa conscience d’élite morale, et d’élite bourgeoise, elle ne craint pas, dans les années 1920 de proposer une participation aux fruits de l’entreprise. Une idée qu’on retrouvera, un demi-siècle plus tard, avec les gaullistes dits de “gauche” qui pousseront vers Matignon un certain Maurice Couve de Murville. Mais nous n’en sommes pas là. Dans les années 1910-20, la vie du petit Maurice c’est, bien sûr, d’abord son environnement familial.

Une enfance bourgeoise dans le Paris d’Haussmann
Maurice est le benjamin d’une fratrie de trois enfants. De l’aînée, Suzanne, on ne sait pas grand chose. Maurice Couve de Murville indique qu’elle s’est « mariée et a eu une vie normale »(entretien avec l’auteur). Le cadet, Henri, victime d’une grave maladie dans son enfance, ne grandira pas et demeurera de petite taille. Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur le rôle qu’a pu jouer sa grande taille -un mètre quatre vingt sept-, notamment face à des hommes grands comme Giraud ou de Gaulle, la réponse s’oriente vers ce frère, plus âgé mais plus petit :
“- J’étais beaucoup plus grand. Je le dominais. Nous nous disputions mais j’avais toujours raison, car j’étais le plus fort.
Plus grand et plus fort ?
“-Plus fort, parce que plus grand. ”(entretien avec l’auteur)
Henri n’a, selon son frère puîné, “jamais eu de profession bien définie”. Il s’est intéressé aux livres, avait un “petit commerce de livres” dont il était un grand connaisseur. “C’est cela, dans le fond, qui l’a fait vivre”. Son entourage décrit le frère aîné du futur premier ministre comme “un petit bonhomme charmant”, très timide, pas très stable, ayant déménagé plusieurs fois pour se fixer finalement boulevard Richard Lenoir, dans le onzième arrondissement de Paris, un quartier plutôt populaire. “Il avait une espèce d’ancien atelier, nombreux dans ce quartier, bourré de livres”. Maurice Couve de Murville garde, tout au long de sa vie, des contacts avec ses frère et soeur, son frère venant régulièrement déjeuner chez lui, tout en déplorant aimablement ne pas rencontrer assez fréquemment la famille.
Arrivant de Reims, la famille s’installe au numéro 7 de la rue Vézelay, dans le quartier de la plaine Monceau, au coeur du huitième arrondissement de Paris. La rue Vézelay est une rue assez courte, d’une centaine de mètres, comportant une vingtaine de numéros, et qui descend en pente douce de la rue de Monceau vers la rue de Lisbonne. La rue Vézelay, calme, à l’écart de toute circulation, ne comporte aucun commerce. Ses immeubles de pierre de taille, comportant quatre ou cinq étages, sont habités dans les années 1910-20 par des familles aisées, le plus souvent propriétaires des lieux.
On pénètre au numéro 7 par une large porte cochère, donnant sur un porche manifestement destiné à l’origine à accueillir les fiacres et éviter aux passagers d’être importunés par le froid ou les intempéries. Au fond de la cour, on distingue des remises devenues garages. Par une porte vitrée à mi-hauteur, on pénètre dans un hall de dimensions bourgeoises. L’escalier, aux marches larges couvertes d’un épais tapis, en pente douce, mène aux appartements. Celui des Couve de Murville devait ressembler aux autres appartements de cet immeuble, grand sans être véritablement spacieux. Rien n’a changé. Une entrée, un salon, le bureau paternel, la salle à manger, l’espace privé des chambres étant distribué par le couloir. De cette enfance, Maurice Couve de Murville conserve peu de souvenirs.
“- Je vivais avec mes parents dans un appartement, tout à fait classique, disons du type haussmannien. Il n’y avait rien de particulier. D’ailleurs, dans le huitième arrondissement, toutes les maisons se ressemblent. Elles sont toutes relativement modernes.” (entretien avec l’auteur). Modernes : il est vrai qu’en 1920, les immeubles haussmanniens ou post-haussmanniens des années 187O-188O avaient moins d’un demi-siècle, ce qui n’était pas le cas, loin de là, de l’ensemble des constructions parisiennes, à une époque où, du fait des moratoires sur les loyers, la construction immobilière stagnait. On peut donc comprendre l’expression “maisons relativement modernes” employée par Maurice Couve de Murville.
Le jeune Maurice vit dans un quartier qu’il qualifiera, soixante-dix ans plus tard, “d’essentiellement bourgeois”, ce qui est l’évidence. Plus révélateur est de relever qu’il n’y résidera plus dès le début des années trente, même s’il a été longtemps député du huitième arrondissement, où il conservera jusqu’à la fin un bureau en rez de chaussée, rue Jean Goujon. Enfant en culottes courtes, il fréquente un “petit cours” de la rue de Miromesnil, cours privé et payant, à quelques dizaines de mètres de l’appartement de ses parents. Le souvenir qu’il garde de la rue Vézelay, où se trouve le domicile familial, et de ses environs, les rues de Lisbonne et le boulevard Malesherbes -qu’il emprunte plusieurs fois chaque jour pour se rendre au lycée Carnot- est vaguement maussade et sans histoire, même si l’effort physique (“Cela faisait un bon petit exercice à pied, vingt minutes aller, vingt minutes retour”-entretien avec l’auteur) est demeuré dans sa mémoire. Pour avoir effectué le parcours, qui représente à peine quelques centaines de mètres, l’auteur peut affirmer que le lycéen Couve de Murville ne devait pas se presser sur le trajet domicile lycée. Il est vrai aussi que le rythme de vie imprime jusqu’à nos pas. Et que les « années folles », les années 20, devaient être dans ces conditions des années plus douces et sans hâte.
Sur ce parcours, le seul bâtiment qui ne soit pas de type haussmannien et que croise le regard du jeune homme est un “château” néo-gothique, longtemps propriété de la banque de France, et deux statues, une de Sarah Bernhardt, l’autre d’Alexandre Dumas, sur la place Malesherbes, devenue place du général Catroux après la Libération. Mais le “bon exercice à pied” peut passer par le Parc Monceau, un vaste jardin situé à quelques dizaines de mètres de la rue Vézelay.
Le parc Monceau est topographiquement central dans l’enfance et l’adolescence de Maurice Couve de Murville. Venant de la rue Vézelay, on peut le traverser partiellement, à tout le moins on doit le longer, pour rejoindre le lycée Carnot, boulevard Malesherbes. Pourquoi rechercher des explications compliquées là où l’évidence, la régularité, la répétition de la vie au quotidien sont susceptibles sinon d’expliquer, du moins d’aider à mieux comprendre ? On a parlé d’une certaine anglomanie de Maurice Couve de Murville. Il ne suffit pas de la rattacher à des origines bourgeoises pour en tirer une explication suffisante.
Le parc Monceau n’est-il pas un jardin à l’anglaise, conçu pour une bourgeoisie anglomane, fréquenté à cette époque par des promeneurs élégants, tel Marcel Proust, qui vit à deux pas, 102, boulevard Haussmann et des nurses écossaises, et dont les arbres, les allées et les ombres ont pu offrir au jeune Maurice des espaces propres à la rêverie, à la réflexion, à son fameux silence ?
Moins intimement, sur un plan de la formation politique, l’historien René Rémond proposait une typologie liée à l’Histoire. On le sait, il y aurait ainsi la droite bonapartiste, la droite légitimiste et la droite orléaniste.
N’y aurait-il pas aussi une typologie, à prétentions plus réduites, liée aux quartiers d’une ville ? La droite du faubourg Saint-Germain n’est pas celle de Passy, et la plaine Monceau ne pense pas, ne vote pas comme le quartier des Invalides. Ce qui est vrai à droite ne l’est-il pas également à gauche ? Un autre homme politique, classé habituellement à gauche, François Mitterrand, rend bien compte par sa complexité, des limites de toute classification ne prenant pas en compte la sensibilité du “terroir” d’origine. Des espaces de l’enfance.
Dans la plaine Monceau, Maurice Couve de Murville devient d’abord, un citadin. Il ne vivra jamais à la campagne, en ignorera les souvenirs de traite de vaches, les mille et un secrets des petits campagnards dans les bois, sur les grèves, perdus face à un ravin, à commencer par la vraie école buissonnière... Dans un quartier essentiellement bourgeois, le parc Monceau, parcouru en toutes saisons d’une dizaine de jardiniers, conjugue le goût d’une nature domptée, de plantes aux essences variées, le rappel davantage que la nostalgie de mondes enfouis -ici une pyramide, là des ruines “grecques”-, mais aussi le sens du mouvement, ces grandes allées, telle l’avenue de la Comtesse de Ségur, destinées aux ébats sportifs, à la détente. Les riverains du parc Monceau, dans les années 1920, sont des bourgeois libéraux, dont le sérieux dans les affaires n’exclut pas le sens et le goût de la vie privée. Maurice Couve de Murville est, sur ce sujet, assez représentatif de ce type de Parisien. Parisien, il apprécie le semi anonymat de la grande ville qui sauvegarde l’intimité, évite les platitudes... mais il “oublie” qu’une vie comporte, outre le domaine conscient, les impressions et les marques de l’enfance. Ainsi, toute question à connotation privée déclenche immanquablement la réplique en forme de riposte amusée :
“- Quel intérêt cela peut-il avoir ?
Cela n’a, il est vrai, qu’un intérêt limité, comme la vision d’un monde serein et policé, les arbres centenaires, cent fois élagués, du parc Monceau autour desquels il a dû, enfant, courir des milliers de fois, les pelouses qui ondulent immuablement selon le plan dressé pour des bourgeois anglomanes, bourgeois acquis à Louis-Philippe, au duc de Morny ou à Poincaré -une référence que ne reniera pas le jeune homme devenu ministre-, les statues post-romantiques, les façades des immeubles masqués par les feuillages.
“ - Quel intérêt cela peut-il avoir ?”
Mais c’est dans le calme de cet espace “construit”, car rien n’est naturel ici, dans ce périmètre protégé entre la rue Vézeay et le boulevard Malesherbes qu’a grandi un certain Maurice Couve de Murville ! Ce n’est ni la rue de Rivoli, ni les salons de la diplomatie internationale qui remettront en cause ses repères. Lorsqu’il aura à affronter le sanglier de Montboudif, Cantal, un certain Georges Pompidou, on peut concevoir que sa première réaction puisse avoir été, intimement... l’étonnement.

Lycéen
Pour l’heure, le voici à l’âge du lycée : dans les premières années de sa fréquentation, le lycée Carnot, dont le proviseur est un certain Monsieur Missoffe, grand-père de François Missoffe, futur ministre du général de Gaulle et ambassadeur à Tokyo, est encore payant. Les parents paient les études et le tennis, que le jeune Maurice pratique pourtant en dehors du lycée, avec ses copains. La vie est très calme et Maurice Couve de Murville ne conserve pas le souvenir d’avoir voyagé, a fortiori hors de France, les ressources de ses parents étant, selon son expression, “modestes”. Ses seuls horizons étrangers sont ceux qu’il distingue dans ses livres de géographie, discipline qu’il affectionne particulièrement, avec la littérature classique.
Obtenant en 1922 le premier prix au Concours général de géographie en traitant le sujet “le Maroc”, il écrira notamment, s’agissant de la plaine de la Meseta : “C’est à ce point de vue une des régions les plus favorisées du monde ; et elle pourrait, bien cultivée, devenir un des greniers de l‘ Europe (sic). Mais jusqu’ici, les indigènes paresseux, ignorants, et d’ailleurs peu nombreux, n’ont tiré de ces terres qui devraient être d’une admirable fécondité qu’un parti insuffsant, presque nul”. Le jeune homme partage les valeurs communément admises dans la France bourgeoise et coloniale des années vingt. On peut être sérieux quand on a dix sept ans...Maurice Couve de Murville restera fidèle aux lieux de son enfance. Il demeure longtemps membre de la vénérable association (elle fut créée en 1898) amicale des anciens élèves du lycée Carnot -son nom figure notamment dans le 35ème annuaire de 1981-82- où l’on retrouve d’autres noms, d’autres générations : Robert Badinter, Jacques Chirac, mais également des banquiers tel Gaston-Dreyfus, le Prix Nobel de médecine François Jacob, Michel d’Ornano, l’industriel François Peugeot, l’historien René Rémond, Roger Seydoux, Jean-Pierre Vernant...

“La cavalerie, c’est un peu dépassé”
Après le baccalauréat de philosophie, passé à seize ans sans aucune difficulté -c’est un euphémisme, puisqu’il obtient la mention bien-, le jeune homme effectue, au tournant des années 1925-26, un service militaire d’un an, “sans histoire” (entretien avec l’auteur), d’abord comme élève officier à Saint-Cyr, puis comme sous-lieutenant à Bordeaux, “ville d’origine de sa famille” pour reprendre l’expression, partiellement inexacte, de Maurice Couve de Murville.
Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur les raisons de son choix de l’infanterie, il répond avec un sourire : “La cavalerie, c’est un peu périmé.” (entretien avec l’auteur). On ne sait pas si le général de cavalerie arme blindée Charles de Gaulle a eu droit à cette réflexion de la part de son ministre...
L’armée française, à cette époque, est encore, pour reprendre l’expression du sous-lieutenant Couve de Murville, “écrasée par tout ce qu’avait représenté la grande guerre, non pas tant la victoire que les pertes, les souffrances, et les incertitudes pour l’avenir.” (entretien avec l’auteur). Le moins que l’on puisse en dire est que l’armée ne lui laisse aucun souvenir marquant. Plus tard, lorsque, dans la conversation viendra la question de la guerre, le diplomate ne pourra pas ne pas laisser tomber : “La guerre ? Ne pas la faire. Ne serait-ce que par ce qu’on a toutes les chances (sic) de la perdre.” (entretien avec l’auteur).
Le dossier militaire de Maurice Couve de Murville est intéressant en ce qu’il contient une description de Maurice Couve de Murville à 18 ans. Dans sa sècheresse administrative, “l’état de services dressé le 22 mars 1930 par le centre de mobilisation de l’Infanterie n° 64 de Châlons sur Marne” mentionne :
“Cheveux : Châtains. Yeux : marrons. Front : oblique. Nez : moyen. Visage : ovale.
Taille : 1, 78.“ La taille moyenne du conscrit de 1925 étant plus proche de 1 mètre 60 que d’un mètre quatre vingt peut expliquer la faute de frappe commise (1,78 au lieu de la taille réelle de Couve de Murville : 1,87).
Ses états de service sont, on ne peut plus classiques : incorporé au 39ème régiment d’infanterie le 10 novembre 1924 et dirigé vers l’école spéciale militaire, comme élève officier de réserve, le 16 novembre 1925, il rejoint le 144ème régiment d’infanterie le 31 mai 1926 et est libéré du service le 16 novembre 1926, après avoir déclaré se fixer au n°7 de la rue Vézelay, chez ses parents.
Mais ces mêmes états comportent une mention moins ordinaire : “arrivé au Corps le 12 novembre 1925 comme engagé volontaire ”.
En réalité, le service militaire constituant une “corvée” qu’il convient d’expédier avant de se consacrer au plus vite aux études, et les tensions internationales, modérées en 1925, ne rendant pas nécessaire l’appel des mobilisables, l’engagement volontaire de Maurice Couve de Murville, à la mairie du huitième arrondissement de Paris, est avant tout calculé pour choisir la date d’incorporation et donc, de démobilisation.
Dans cette optique, Maurice Couve de Murville avait effectué une préparation militaire supérieure en 1925. Son nom apparaît pour la première fois, lorsqu’il est breveté, dans le journal officiel du 22 septembre 1925. Première mention d’une longue série... A la fin des années vingt et au début des années trente, le lieutenant de réserve Couve de Murville effectuera les périodes (par exemple : 23 jours en juillet 1927) jusqu’à ce qu’en 1936, un télégramme officiel le délivre, en pleine période (il effectuera 6 jours sur 20) de cette charge.

Etudiant à Sciences-Po
Rien n’explique mieux la philosophie profonde des fondateurs de Sciences-Po, l’école libre des sciences politiques, que la lettre adressée le 7 octobre 1871 par le protestant François Guizot, ancien premier ministre du roi Louis-Philippe, à Emile Boutmy, le fondateur de l’école : “Notre époque est scientifique et politique. L’activité se porte vers la science ; l’ambition humaine vers le progrès de la société...
« La science la plus exacte ne peut suffire à prévenir les fautes des hommes ou à en réformer les funestes résultats. Les passions sont souvent plus puissantes que l’intelligence . Mais l’ignorance ou la connaissance superficielle de leur propre histoire sont, dans la vie des nations, une cause d’égarements déplorables que l’étude solide des sciences politiques, c’est à dire de divers faits sociaux, de leurs lois naturelles et de leur cours historique, préviendrait ou arrêterait à temps On soupçonne les pouvoirs, même libéraux, de se méfier de la pensée humaine. Ce sera à vous de prouver que la liberté de l’enseignement supérieur peut se concilier avec le respect de l’ordre public. Vous entreprenez quelque chose de grand. Je souhaite tout le succès que mérite votre idée. Elle peut porter de grands fruits pour notre pays. » 28
Lorsque Maurice Couve de Murville, sitôt libéré de ses obligations militaires, intègre l’école libre, le fameux numéro 27 de la rue Saint Guillaume, dans le septième arrondissement de Paris, Sciences-Po est encore une école assez “neuve”, puisque créée en 1871, elle n’a qu’un demi-siècle dans les années 20. Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur les raisons du choix, de son orientation universitaire et donc professionnelle, on passe bien sûr sous silence un certain nombre de données d’évidence pour le milieu familial et social qui est le sien. Sciences-Po, établissement libre et payant, créé par des bourgeois protestants après la défaite de 1871, se veut un lieu d’enseignement exigeant et tourné vers l’action, la pratique.
Mais le brillant sujet qu’est Maurice Couve de Murville suivra, outre les cours menant à une licence d’histoire et géographie -ses matières de prédilection-, les enseignements de la faculté de droit, place du Panthéon, jusqu’à sa thèse de doctorat en droit. Soutenue le 22 novembre 1929, l’année de la retraite de Poincaré, homme d’Etat qu’apprécie déjà Maurice Couve de Murville, sa thèse est consacrée aux transferts de capitaux, sujet ô combien sensible puisque contemporain des réparations issues du traité de Versailles et pour lesquelles Poincaré précisément avait, on s’en souvient, fait occuper militairement la Rhénanie en 1923-24. Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur ses choix universitaires, qui déterminent largement sa vie publique, il répond : “Il est toujours difficile d’analyser ce genre de choses. Après le bachot, que j’avais passé très jeune, avec une bonne mention, je me suis inscrit à la faculté de droit, et ensuite aux Sciences Politiques. En réalité, j’étais plutôt intéressé par tout ce qui touchait le domaine économique.” (entretien avec l’auteur)

Un jeune homme tranquille
Quelle vie mène t-il alors, au jour le jour ? Quels sont ses pôles d’intérêt à cette époque, dans les années 1925 ? Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur les événements marquants de son enfance et de son adolescence, il répond avec cette intonation qui l’a rendu célèbre par sa distanciation :
“- Je ne vois pas du tout. Votre question n’évoque rien pour moi.” (entretien avec l’auteur)
Selon sa propre expression, le jeune Maurice “n’est pas du tout lancé dans la vie politique, juste intéressé par les problèmes sur un plan intellectuel, et en quelque sorte historique.” C’est un garçon sans problème particulier, et heureux. Il se sent bien à Sciences-Po, qu’il décrit trois quarts de siècle plus tard comme “un milieu très sympathique” (entretien avec l’auteur).
Il est vrai qu’il y a peu d’étudiants, s’agissant d’une école privée et payante. Matériellement entretenu par ses parents, le jeune homme brillant fait leur bonheur, Sciences-Po ayant déjà une réputation flatteuse, et le grand Maurice y réussissant au-delà de leurs espérances. La vie quotidienne est calme, scandée par les repas et l’étude et, les jours de détente, le tennis avec les amis. Maurice se révèle un étudiant exceptionnellement travailleur et collectionne logiquement les succès scolaires. Le dimanche, il continue à accompagner sa mère à l’office, le temple du saint Esprit, à deux pas du domicile familial. Maurice ne se pose pas de question d’ordre religieux. Les choses, selon sa propre expression “ lui paraissaient aller d’elles-mêmes”. Et Maurice Couve de Murville de conclure (entretien avec l’auteur):
“- Je peux dire que je n’éprouvais aucune espèce de problème.”
En réalité, à cette époque, Maurice n’est remarquable que par trois points : C’est un très bon élève, il est protestant dans une nation demeurée encore, dans les années 1930, très majoritairement catholique, et... il est d’une taille exceptionnellement grande pour sa génération : 1 mètre 87 -pour environ 72 kilogrammes-, le conscrit moyen ne dépassant pas, en France, 1 mètre 63. Cette taille, indifférente en elle-même si ce n’est de permettre de dominer physiquement un interlocuteur, aura fatalement une importance dans des circonstances particulières : ainsi, la rencontre avec Charles de Gaulle, autre homme de grande taille. Il est également avéré que, dans une France bourgeoise souffrant d’un complexe vis-à-vis des pays nordiques, notamment de l’Allemagne, et de ses hommes de plus haute taille, complexe dont témoignera par exemple Pompidou, de taille moyenne, l’assurance de Maurice Couve de Murville tiendra, aussi, à cela. Ce sentiment, et la domination physique qui en résulte, doivent fatalement, dès 1925, apparaître au jeune étudiant au visage avenant, par ailleurs conforté par ses résultats scolaires.
Aimé des siens, rendant à sa mère l’affection qu’elle lui prodigue, retenant déjà l’attention paternelle par un parcours scolaire sans faute, l’adolescent se mue en un grand jeune homme flegmatique et d’une distinction remarquée. Il conservera un souvenir toujours attendri d’un de ses professeurs de Sciences-Po, Clément Colson, qui l’a initié à l’économie politique. C’est le seul, dit-il, qui l’ait vraiment marqué.
Clément Colson, né sous le Second Empire, en 1853, polytechnicien de la promotion 1873, ingénieur des Ponts, fera toute sa carrière au Conseil d’Etat dont il deviendra vice-président. Colson aura été de ces esprits libéraux mais surtout “organisateurs”, avant tout préoccupés d’assurer la régulation des flux, comme en matière de réseaux ferroviaires, domaine dans lequel Colson s’était distingué.
Colson enseigne à Sciences-Po mais également à l’école des ponts et chaussées, et rédigera de nombreux ouvrages dont les intitulés de titres sont éclairants. On citera par exemple : Organisme économique et Désordre social (Editions Flammarion, 1918). Outre des qualités d’écriture, et notamment de clarté dont témoignent ses fameux Cours d’économie politique (Editions Alcan, 1915), Colson conserve la réputation d’un excellent pédagogue.
Un des futurs économistes appréciés de Maurice Couve de Murville, qui sera d’abord son supérieur hiérarchique quelques années plus tard, Jacques Rueff, lui aussi élève de Clément Colson, cette fois à polytechnique, dira de lui : “Son enseignement fut pour moi une véritable révélation.” 29 Pour paraphraser Proust, ce n’est pas la communauté des opinions qui importe, mais la consanguinuité des esprits. D’une même “matrice intellectuelle”, d’un même maître, deux hommes comme Rueff et Couve de Murville, pourront trouver plus tard des points de ralliement, éprouver un sentiment « intuitif » de proximité, posés en réalité une ou deux décennies plus tôt.
Un autre de ses professeurs, le maître de la science politique, André Siegfried, intéresse Maurice Couve de Murville, sans que cependant il conserve de lui autre chose que l’image d’un maître “séduisant et intéressant” (entretien avec l’auteur).

Le dossier scolaire de Maurice Couve de Murville
Le dossier scolaire de Maurice Couve de Murville est conservé par l’institut d’études politiques de Paris qui a succédé à l’école libre des sciences politiques en 1945.
Couve de Murville, étudiant à Sciences-Po dans les années 1926-28, a alors tout juste vingt ans. Toujours domicilié chez ses parents, il s’inscrit dans la section finances publiques avec comme numéro de carte d’élève, 189 A. Deux ans plus tard, le 2 juillet 1928, il sort diplômé de l’école avec la mention très bien et le rang de major.
Quand on l’interroge sur le très petit nombre d’élèves (23 élèves pour l’ensemble de la section finances publiques, section qui rebaptisée, en comprend plusieurs centaines à l’heure actuelle), Maurice Couve de Murville répond que la plupart des cours étaient pris en commun avec ses camarades de la section finances privées, ce qui en doublait l’effectif. Pour autant, il ne conserve aucun souvenir du nom ou du visage de l’un d’entre eux.
Maurice Couve de Murville, à Sciences-Po comme dans l’enseignement secondaire, est un très bon élève. Ses meilleures notes (19 ou 20 sur 20) à l’examen de sortie, sont relatives à la monnaie et aux changes et à l’administration coloniale.
La copie de Maurice Couve de Murville est, cela n’étonnera personne, d’un grand classicisme. Répondant à la question “Les événements monétaires récents ont-ils affaibli ou renforcé le rôle de l’or au point de vue monétaire ? ” -un clin d’oeil de la destinée quand on pense à la crise monétaire de l’automne 1968-, il répond par un raisonnement déployé en deux parties, selon l’ordre immuable des plans de Sciences-Po.
“L’importance relative de l’or (1ère partie) ”Mais un système monétaire ne se conçoit pas sans un support métallique (deuxième partie). Très clair, le raisonnement apparaît dès la première lecture, si l’on parvient à déchiffrer une écriture à la limite de la lisibilité et un texte parcouru de ratures, ratures dont il explique soixante dix ans plus tard la raison :
“- Je relisais et perfectionnais.” (entretien avec l’auteur)
Les examinateurs sont élogieux : Son maître en économie politique, Clément Colson, en attribuant 18 sur 20 à son élève, assortit sa notation de l’éloge “réponses très intelligentes”. Mayer, professeur d’administration coloniale (20 sur 20) indique que l’étudiant qui a composé lui paraît “remarquablement préparé”. Le futur ministre des finances du général de Gaulle, Wilfried Baumgartner, qui enseigne les finances publiques, dit de lui qu’il “s’exprime avec précision et clarté” et porte cette appréciation exceptionnelle : “M. Couve de Murville est un candidat hors de pair.”
Pour autant, ces éloges ne vaudront au notateur aucune indulgence de la part de l’élève objet de louanges. Baumgartner, pour Maurice Couve de Murville, s’il était un bon professeur, s’avèrera, selon l’expression de son futur collègue, un ministre “tout à fait incompétent...” (entretien avec l’auteur).
Enfin, un certain Monsieur d’Eté, professeur de législation budgétaire, accorde un 18 sur 20 à ce “candidat travailleur, esprit clair, qui voit très juste”. En récompense de ses excellents résultats, puisqu’il est reçu major de sa promotion, Maurice Couve de Murville se voir offrir par la direction de l’école, des livres qu’il est invité à choisir.
Le 7 juillet 1928, il envoie au secrétaire général de Sciences Po la liste des livres qu’il souhaite recevoir, classés par ordre de préférence.

Les premiers choix politiques
La liste est révélatrice de l’orientation intellectuelle du futur premier ministre lorsqu’il avait vingt ans. Premier cité, l’ouvrage L’évolution créatrice, est suivi par un auteur que Maurice Couve de Murville dit avoir apprécié, Charles Rist, l’économiste bien connu, auteur avec Gide, de l‘ Histoire des doctrines économiques. Jusque là, peu de surprises. Mais Charles Maurras est le troisième cité, avec son Chemin de Paradis. Même s’il ne s’agit pas d’une oeuvre majeure du maître à penser royaliste, le choix de Maurras, dans une liste qui ne comporte aucun auteur de gauche, dit assez l’inclinaison du jeune diplômé, baignant dans l’Université des années 1920, au coeur d’un quartier latin dominé par les camelots du roi vendant l’Action française à la criée et faisant le coup de poing. Dans la liste des livres choisis, la poésie n’est pas absente : Mallarmé dont les Vers et Prose seront ceux, choisis par le lauréat, publiés, selon la précision apportée par Maurice Couve de Murville, chez Perrin.
Taine et Les Origines de la France Contemporaine sont également élus, mais seuls les trois derniers volumes (Le Nouveau régime) sont demandés.
Dans une liste bien académique ( Philosophie de l’Art, de Taine, fondateur de Sciences Po, décidément bien apprécié, La Chanson de Roland, d’un certain Bidier) et d’oeuvres à consonance religieuse (Claudel : L ‘ Annonce faite à Marie, Renan : La Vie de Jésus ) on trouve -ce qui est peu surprenant chez un garçon de vingt ans- des choix liés à la femme, cette grande inconnue (Proust, A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, Goncourt, La Femme au XVIIIème siècle) . A Sciences-Po, Maurice Couve de Murville croise une élève dont il se souvient, et qui fait sensation, non pas parce qu’elle est la soeur de Gaston Defferre, encore inconnu, mais parce qu’elle est la seule femme dans ce monde de potaches masculins. Femme, mais protestante...
Son choix de livres le porte également vers le grand « classique » du moins classique Stendhal, mettant en scène amour et ambition ( Le Rouge et le Noir ) mais également vers des oeuvres plus récentes (Gide : La Porte étroite et Les Nourritures Terrestres ), et Rimbaud : Oeuvres, Vers et Prose (dont Maurice souhaite l’édition du Mercure de France).
Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville, soixante dix ans plus tard, sur les écrivains qui ont marqué sa vie, il répond sans hésiter : André Gide, en ne pouvant s’empêcher de laisser tomber, mi-ironique mi-sérieux : “- Il était protestant... bien sûr”. Lorsqu’on lui fait observer que Gide est sans doute protestant mais pas forcément un modèle de vie puritaine, l’ancien premier ministre du général de Gaulle prend des accents gaulliens :
“- Il était pédéraste... Eh alors ?” (entretien avec l’auteur)
Dans cette liste, on trouve enfin des oeuvres de la philosophie allemande (De Nietzsche : Ainsi parlait Zarathoustra et L‘Ethique de Spinoza) mais aussi un ouvrage qui ne peut manquer, dans cet environnement, de rappeler autant l’époque -nous sommes à l’approche des années trente- que le jeune homme issu de la bourgeoisie : L‘ Essai sur l’inégalité des races humaines de Gobineau.
Que peut-on déduire de cette liste ? Sans doute peu de choses si ce n’est que dans l’univers intellectuel de Maurice Couve de Murville à vingt ans, ne figurent ni Tocqueville, ni Jaurès, ni Marx. Soixante dix ans plus tard, celui qui sera nommé premier ministre juste après mai 1968 confirme n’avoir jamais lu un auteur socialiste...Et Freud est, bien sûr, hors programme...
Prenant l’autobus pour, de la place du Panthéon, siège de la faculté de droit, ou de la rue Saint Guillaume, regagner le domicile familial de la rue Vézelay, le jeune Maurice lit des ouvrages révélateurs des interrogations de son temps.
Il a une vision de son pays qu’il exprime dans sa copie d’anglais (pour laquelle il recevra 15 sur 20, la plus “mauvaise” note de celles qu’il obtient à l’examen de sortie). Le thème en est “The dictionnary”. Il choisit un dictionnaire f rançais . Il écrit :
“Beautiful and magnificent. A French dictionnary.”
“C’est l’âme du pays qui s’y trouve ; le génie et la nature de la France. Chaque mot correspond à une idée ou à un sentiment. C’est l’air qu’on respire. Chaque mot : le résultat de la chair, du sang et de l’âme du peuple. (traduction de l’auteur)”
A quelques centaines de mètres de Sciences-Po, au ministère de la guerre, un officier de cavalerie, Charles de Gaulle, rédige, lui aussi, de telles lignes barrésiennes. Il leur faudra franchir beaucoup de temps et d’épreuves pour se rencontrer.

Le “choix” de l’inspection des finances dans l’entre-deux-guerres
“A un moment donné, il a fallu que je choisisse et, sur l’influence de mon père, j’ai choisi de préparer l’inspection des finances. Cela lui (sic) paraissait un bon métier, plein d’avenir si je puis dire. Je n’ai jamais pensé à préparer le concours du quai d’Orsay. Ce n’était pas du tout ”mon rayon“ - si vous me passez fexpression- à cette époque-là. La diplomatie, lorsqu’on était comme moi, à cette époque des années 20-30, ignorant du monde extérieur, semblait se résumer à la vie mondaine. Il y avait aussi le concours du conseil d’Etat, mais je n’y ai pas sérieusement songé. Préparer l’inspection des finances me convenait et d’ailleurs, j’ai été reçu très facilement, major de ma promotion. Mon existence professionnelle a commencé à ce moment-là.” (entretien avec l’auteur).
La vie coule tel un long fleuve tranquille. Mais lorsqu’on demande à Maurice Couve de Murville quels sont les événements marquants de son existence, il répond sans hésiter : “La guerre, les guerres”. Il avait sept ans en 1914, treize en 1918, trente deux ans en 1939, et trente huit en 1945. Il ajoute immédiatement “les examens et les concours”, ce qui étonne peu quand on connaît le parcours de très bon élève de ce major de l’inspection des finances, déjà major de sa section “finances publiques” à l’école libre des sciences politiques. Toute son adolescence et sa post-adolescence ont été “mangées” par la préparation des examens. Sorti de ses livres, il retrouve ses amis et sa raquette de tennis. Un mariage “endogène” ne le fait pas dévier d’une voie apparemment typée, toute tracée, programmée.

Un mariage conforme ?
C’est au sein de la “Société Protestante”, une association aujourd’hui disparue, fondée sur la caractéristique de minorité des protestants de la bonne société parisienne, que Maurice Couve de Murville rencontre dans un bal sa future femme, qu’il épousera en 1932, deux ans après sa réussite au concours de l’inspection. Il épouse une jeune femme de la meilleure société, protestante, Jacqueline Schweisguth, née en 1911, fille d’un inspecteur général des finances, avec laquelle il aura trois filles, Juliette, née en 1933, Dorothée, née en 1935, Béatrice, née en 1943.
La famille de sa femme est composée notamment de Pierre Schweisguth, président de la banque de l’Union parisienne, d’un oncle, président de la banque Mirabaud, un grand-père, le banquier Cambefort. Cette fois, on peut évoquer la HSP.
La Société Protestante organise des réceptions, des bals dans le but de ces mariages “endogènes”. L’importance de cette Société est attestée par Maurice Couve de Murville, qui indique que l’essentiel des relations mondaines et des stratégies et projets matrimoniaux de la HSP passait par cette Société. Il était, selon le mot de Maurice Couve de Murville “difficilement imaginable”(entretien avec l’auteur) d’épouser une catholique. La force de la structure de la Société, sinon fermée, du moins rigide, repose sur l’adhésion à des valeurs communes, qui distinguent ces membres de la majorité catholique.
Sans tomber dans le cliché, on peut rappeler les exigences morales, l’éducation austère, la pratique religieuse, les valeurs de travail, d’épargne de cette minorité et surtout, la sensation de constituer ce qu’il faut bien nommer une élite. Pour preuve, ce que Maurice Couve de Murville pouvait dire un demi-siècle plus tard, le 12 février 1980, à l’hôtel de ville de Paris, à l’occasion du 450ème anniversaire de la Confession luthérienne d’Augsbourg.
“ La France -il faut bien le reconnaître- n’a pas été touchée dans ses profondeurs par ce message. Les deux églises qui se réclament chez nous de l’héritage spirituel de Martin Luther ne comptent pas plus de 300 000 membres. Comment cependant ce pays catholique oublierait-il, dans le domaine oecuménique, que le luthérianisme fut à l’origine de la convocation du Concile de Trente où commença le grand travail de réforme interne du catholicisme ?
Ainsi, avec le recul du temps, la Confession d’Augsbourg apparaît-elle comme un événement majeur qui devait imprimer à la sensibilité religieuse de l’Europe une coloration nouvelle et enrichir par là même son génie universel.“ 30

Un vernis d’anglomanie, pas le cœur d’un anglophile
Maurice Couve de Murville “depuis toujours”, pratique deux sports “anglo-saxons”, le tennis, non pas sous les verrières du hall Eiffel du Lycée Carnot alors que le lycée Carnot, que fréquente Maurice Couve de Murville, possède un grand hall dessiné par le créateur de la fameuse tour et sous les verrières duquel des générations de collégiens se sont initiés au tennis, mais dans un club, à l’extérieur du lycée. Il a commencé très jeune, n’a jamais pris de leçon, et passera de grandes heures à jouer avec ses “copains”, selon sa propre expression.
Il abandonnera le tennis après la guerre pour se consacrer à un second sport d’origine britannique, plus exactement écossaise, le golf. Il commencera lors de ses ambassades, prendra des leçons, trouvera des partenaires, et les mauvaises langues feront perdurer une réputation de joueur... exécrable.
Mais cela n’a aucune importance, puisqu’il considère ces sports comme des “moyens de prendre l’air et de faire de l’exercice”, et rien d’autre (entretien avec l’auteur). Lorsque le général de Gaulle tentera de le joindre à Bonn, en mai 1958, pour lui confier le quai d’Orsay, Maurice Couve de Murville terminera d’abord son parcours. Il est vrai que le golf, en favorisant la concentration, était adapté à la réflexion du choix qu’impliquait une telle charge... Plus tard, et pendant des décennies, il pratiquera le golf sur les links de Morfontaine, parmi les plus beaux de France. Jardins, cette nature policée, mais aussi, jardin secret.
Car une autre distraction, “changer d’idées”, pour cet homme qui n’a pas la réputation d’apprécier le spectacle, c’est le cinéma, dont il doit raffoler suffisamment pour répondre, et répondre qu’il en apprécie la facilité d’accès. “Il y a beaucoup de salles à Paris, réserver n’est pas nécessaire”.
Derrière cette lapalissade “le cinéma est ouvert en permanence” se profile son goût pour les “systèmes fluides”, l’économie de marché, la préférence pour ce qui passe commodément. Maurice Couve de Murville “n’aime pas les complications” et Charles de Gaulle, dans ses Mémoires d’Espoir, louera le talent de “clarificateur” qui constitue à l’évidence une des qualités maîtresses de son premier ministre.
Si, de tous temps, Maurice Couve de Murville affirme préférer le cinéma français, avant tout autre, y compris hollywoodien, ce n’est pas par nationalisme -un mot qu’il n’emploie jamais- mais “tout simplement” parce qu’il le ressent comme plus proche. Il apprécie Louis Jouvet et, moins attendu, Fernandel. On se souvient de Louis Jouvet lorsque, jouant le valet Mosca, il termine le film “Volpone”, grand succès pour Harry Baur, Jouvet et le cinéma français des années 30, par ces mots :
“Et que désormais, personne ne nous parle jamais plus d’argent !”
L’argent, voilà un des paradoxes de ce bourgeois protestant favorable au libéralisme qui créé et magnifie l’argent, l’argent, ce témoignage du doigt de Dieu ayant prédestiné son détenteur laborieux à atteindre son salut, l’argent auquel lui, Maurice Couve de Murville, ne reconnaît... aucune valeur.



ANNEXE : La HSP et la première guerre mondiale durant les années d’enfance de Maurice Couve de Murville
La HSP a pour emblème les familles de Neuflize, Schlumberger et Mallet. Pour soutenir l’effort de guerre des Alliés pendant la première guerre mondiale, cet effort de guerre au coût démesuré, l’urgence d’engager une très large opération de crédit aux Etats-Unis s’impose rapidement dès 1915. A la suite de la conférence de Boulogne-sur-Mer, gouvernements français et anglais tombent d’accord sur la nécessité et les conditions d’un grand emprunt conjoint aux Etats-Unis.
Le 27 août, Alexandre Ribot, ministre des finances français, envoie à New York son conseiller Octave Hombert et Ernest Mallet, associé de la banque Mallet Frères et régent de la Banque de France. Ils sont accompagnés par les délégués du gouvernement britannique, Lord Reading et Sir Edouard Holden. Les quatre émissaires sont dotés des pleins pouvoirs pour signer toutes conventions utiles pour l’emprunt.
Contact est pris pour cette opération avec la maison Morgan, avec laquelle Mallet Frères entretient des relations d’affaires suivies depuis 1853, sous le Second Empire. Négocier le montant de l’emprunt est une chose, discuter les garanties réclamées par le prêteur et engageant la France et la Grande-Bretagne en est une autre. Les émissaires ont, rappelons-le, tous pouvoirs et, à la suite de la conclusion heureuse des négociations menées par Ernest Mallet, des actes d’accord portant la signature des gouvernements français et britannique sont passés avec un cartel de banquiers américains. L’emprunt permet la poursuite des opérations militaires sans exténuer le pays, financièrement parlant.
Dès son séjour à New York, Ernest Mallet continue à travailler à Paris avec Jean de Neuflize pour soutenir l’économie française, mise à mal par les dépenses militaires. La famille de Neuflize est représentée surtout par Jacques de Neuflize à qui la Banque de France confie la mission de se rendre à New York pour y satisfaire les demandes de crédit formulées par les grandes sociétés françaises importatrices. Tous ces crédits, d’un montant qui varie de cinq cent mille à quinze millions de dollars, sont indispensables au soutien de l’économie de guerre. L’autre mission de Jacques de Neuflize à New York est d’assurer la stabilité des changes en protégeant le cours du franc français.
En 1917, pendant que le jeune Maurice, âgé de dix ans, joue dans les allées du parc Monceau, Jacques de Neuflize obtient l’autorisation de débuter des opérations de change pour le compte de l’Agence financière, composée de huit spécialistes, parmi lesquels Maurice Schlumberger.
Celui-ci, prisonnier de guerre, puis interné sanitaire en Suisse, est libéré sur l’honneur en novembre 1917, en échange de la promesse de ne reprendre les armes, à aucun moment, contre l’Allemagne. Effectivement libéré, il accepte en mars 1918 des fonctions financières au haut commissariat de la République française aux Etats-Unis, basé à Washington D.C. Suffisamment introduit dans les milieux d’affaires américains, il unit ses efforts à ceux de Jacques de Neuflize, qu’il retrouve à New York, pour soutenir le cours du franc. Durant ce même séjour américain, les deux hommes règlent également divers litiges entre financiers américains et français, pour être plus précis une sombre affaire de fausse monnaie risquant d’empoisonner l’ambiance...
Jacques de Neuflize doit aussi combattre les campagnes allemandes de désinformation auprès des milieux financiers new-yorkais. Il le fait en multipliant les conférences et les discours sur les finances françaises, dont il vante la solidité. Neuflize demeurera l’un des plus grands spécialistes des Etats-Unis de la période. Mais il se rend aussi compte des carences du système bancaire français dans les relations financières internationales, en particulier pour le financement en France des opérations de commerce extérieur. Une fois rentré à Paris, conscient de la nécessité de créer une banque spécialisée, il participe à la réflexion qui mènera en 1920 à la création de la banque nationale française de commerce extérieur qui, sous différentes appellations, subsiste aujourd’hui.
CHAPITRE 3
Un jeune homme programmé
J’ai toujours considéré que le vrai jugement était l’art de décider sans raison. Couve de Murville possédait cette qualité au plus haut point. “
Jacques Rueff 31
Partout, l’administration prend une place plus étendue dans l’économie ; peu importe qui gouverne (...)
James Burnham 32

Maurice Couve de Murville a vingt-trois ans. Intéressé par l’économie politique à laquelle le jeune néophyte vient d’être initié par le professeur Clément Colson, baignant par son père, ancien magistrat devenu fondé de pouvoir de la société de diamantaires de sa famille maternelle Caesar, dans un milieu d’affaires internationales, Maurice Couve de Murville opte en 1930 pour l’Inspection des finances.
De l’Inspection Générale des finances, qui introduit ce jeune bourgeois dans ce que le sociologue Pierre Bourdieu nomme la noblesse d’Etat, on peut dire que le jeune Maurice acceptera les privilèges et le sentiment d’appartenance à l’élite de l’Etat. Mais il demeurera en lui, rivé par la mémoire de la persécution anti-protestante, ancré par l’introversion du Verseau, cette réserve qu’il conserve à l’égard de toutes appartenances. Maurice Couve de Murville est un homme libre.
Surtout, à l’Inspection, dans ce lieu où les écoles de pensée économique et politique s’affrontent d’une manière feutrée, et où domine le néo-colbertisme, il portera toujours haut le libéralisme économique. Pour lui, l’économie de marché constitue “le bon sens”. L’esprit du capitalisme et l’éthique du protestantisme... Le futur directeur des Finances extérieures et des Changes du très interventionniste Régime de Vichy, le futur Premier ministre du très néo-colbertiste général de Gaulle est, intimement, un authentique libéral... même s’il rejette le mot, parce que pour lui loi économique et libéralisme sont synonymes.

Un authentique libéral ?
“Libéral, c’est un mot que je comprends pas. Ce que vous nommez libéral, c’est quelqu’un qui croit à la loi du marché, c’est-à-dire à la confrontation de l’offre et de la demande et à la concurrence, par opposition au monopole. C’est le bon sens. Mais la loi du marché, les Français n’y croient pas. C’est pour cela qu’ils emploient le mot libéral, un mot qui ne veut rien dire. ” (Maurice Couve de Murville, entretien avec l’auteur)
Voilà à l’évidence une des constances idéologiques de Maurice Couve de Murville : Son authentique libéralisme en matière économique. En cela, il se révèle très singulier dans un monde politique où les options économiques de la majorité des responsables administratifs et politiques des années 30-et au-delà, exprimées en déclamations peu claires, empruntent à l’économie mixte et se résument en réalité à un néo-colbertisme profond.
La différence, la césure entre Maurice Couve de Murville et ses compatriotes, à commencer par les hommes politiques en charge de l’économie qu’il a cotoyés (Bouthillier, De Gaulle, Debré) est profonde sur ce point. L’attachement de Maurice Couve de Murville pour le libéralisme économique détonne dans les milieux et surtout, les époques qu’il a traversées, ces années 30-40-50 marquées par l’engouement généralisé pour le keynésianisme (sans parler de l’économie dirigée, a fortiori le stalinisme). Surtout, cet attachement, l’auteur peut en témoigner, paraît viscéral. On pourrait ajouter que si cet attachement trouve à l’évidence sa cause dans les origines confessionnelle, sociale et intellectuelle de Maurice Couve de Murville, il n’en demeure pas moins, à ce niveau d’engagement, assez surprenant. On serait tenté de dire qu’il s’agit d’un dogme murvillien, ce qui peut paraître antinomique, s’agissant d’un homme par ailleurs assez souple, intellectuellement tolérant et curieux.
Pour preuve de cet attachement pour l’économie libérale, lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville sur le keynésianisme, il a ces mots :
“L’économie mixte, c’est une affaire compliquée, cela a commencé, cela a été de tout temps, l’intervention de l’Etat, et cela s’est manifesté pendant longtemps par toutes espèces de monopoles, et puis cela a été aussi l’intervention de l’Etat pour commander (sic) les orientations économiques en les subventionnant.” (entretien avec l’auteur).
Quand on sait que l’expression “une affaire compliquée” sonne dans sa bouche comme un signe, sinon de mépris affiché, du moins de distance définitive (il y aurait une thèse à écrire sur le vocabulaire murvillien...), on a tout de suite compris ce qu’a pu lui inspirer, dès sa parution en 1936, la Théorie Générale de John Maynard Keynes, cette bible de l’interventionnisme. Keynes, on s’en souvient, a pu enthousiasmer une portion grandissante des milieux économiques traumatisés par la crise de 1929, crise dont les effets, notamment le chômage et la misère, étaient encore sensibles à la fin des années trente, notamment en France. Un certain Pierre Mendès-France, futur Secrétaire d’Etat du second gouvernement de Front populaire, pourra apparaître comme un des chantres de cette nouvelle école de pensée, dont la gauche socialiste -sans parler des démocrates chrétiens, et nombre de gaullistes- allait reprendre la vulgate, un demi-siècle durant.
L’anecdote, qui se situe dans les années soixante, que rapporte Arthur Conte quant à la conviction libérale, chevillée au corps, de Maurice Couve de Murville est, sur ce sujet, particulièrement éclairante. Maurice Couve de Murville peut être réputé homme discret, il n’en reste pas moins convaincu.
Et donc, convaincant. Ce qui peut s’avérer un prodige quand on sait qui il réussit à convaincre... le temps d’un échange.
Voici ce que relève Arthur Conte : “Raffinement : Se faire comprendre à demi-mot. Là où le général vous dit que le Marché Commun n’est finalement qu’un ”truc pour vendre de la bidoche aux Allemands“, il (Maurice Couve de Murville) préfère intituler la chose : « une sorte de garde-fou, car il conviendrait de préserver la France de ses errements protectionnistes du passé. » Au demeurant, malgré ses airs de sphinx dandy, c’est lui qui parvient à faire partager à de Gaulle sa conviction que l’autarcie est la pire politique économique et que l’industrie française ne peut s’épanouir que soumise aux contraintes de la concurrence.” 33
Au delà de l’anecdote -et de sa véracité-, pourquoi cet attachement profond au libéralisme économique, jamais démenti ? La première raison semble provenir de l’évidence des faits. Le libéralisme, c’est un fait historiquement établi, permet la création de richesse, leur multiplication, et la croissance.
En 1930, l’avenir radieux du communisme -l’appropriation collective des moyens de production- ou les vertus de l’économie mixte avaient conquis des portions importantes de la population française, à commencer par les intellectuels. Pas notre jeune inspecteur des finances.
L’idée de concurrence ne fait, par ailleurs, pas peur à un jeune homme que les succès scolaires, la conviction de sa responsabilité personnelle, confortent dans son excellence.
Pour Maurice Couve de Murville, cet attachement au libéralisme n’est pas de circonstance. Il l’opposera à tous, y compris à ses “amis politiques”. Pour preuve : qui a écrit :
“La droite n’élève pas d’objection depuis qu’elle a découvert, un peu tard, après l’arrivée des socialistes au gouvernement, les vertus d’un libéralisme qu’elle ne pratiquait guère quand elle détenait le pouvoir sans partage”.
Est-ce Michel Rocard ? Lionel Jospin ?... Alain Madelin ? Nicolas Sarkozy ?
C’est Maurice Couve de Murville 34
Comment reconnaît-on un vrai libéral ? En France, il faut le rappeler, la tradition est demeurée longtemps très minoritaire. Et il n’est pas certain que le “libéralisme” selon Raymond Barre soit définitivement ancré, aie été réellement admis. Admis dans le sens que l’on donne à l’admission, par un organisme, d’une nourriture trop étrangère. A gauche comme à droite, le goût de l’intervention de l’Etat est généralisé, même si les discours peuvent, pour les besoins de telle cause ponctuelle, à commencer par les exigences de clientèles électorales, s’avérer ambigus.
La césure est ailleurs. Alain Peyrefitte a bien montré dans Le Mal français que la tradition romaine, déjà relevée par l’Allemand Curtius dans son essai Sur la France , en 1932, constitue la colonne vertébrale de la pensée dominante, et on pourrait ajouter l’armature subconsciente de la quasi-totalité des familles de pensée, de tous leurs dirigeants. Cela est encore plus vrai dans les années 30, époque d’émergence des économies dirigées.
En un mot : la France est demeurée avant tout romaine.
Romains, les monarchistes de l’Action française, plus préoccupés, à l’instar de leur maître Maurras, “d’organicisme” que de liberté économique. Romaines, les ligues frondeuses qui en appellent à l’autorité, en économie comme ailleurs. Romains, les néo-colbertistes de droite qui visent, comme Tardieu, Detoeuf, demain Lehideux ou Bichelonne, à établir un “modèle” de modernité ou de rationalisation de l’économie, à l’instar des “jacobins” de gauche, fussent-ils socialistes favorables aux nationalisations ou “néos”, comme Marcel Déat et Marquet, convertis à l’économie dirigée. Romains, les démocrates-chrétiens naissants, partisans du partage capital-travail mais avant tout préoccupés du regard protecteur que leur compte le Vatican... comme les communistes soucieux de l’imprimatur du Kremlin. Demeurer la fille aînée de son Eglise... Etre dans Rome. Etre conforme, répondre aux canons « immuables », ne pas décevoir le maître, cette obsession consciente ou non du bon élève, dont la France n’est jamais sortie.
Pour reprendre ici cette démonstration dont Maurice Couve de Murville constitue, de notre point de vue, une illustration quasi-parfaite, seuls sont vraiment libéraux ceux qui acceptent une totale (dans le cas de Maurice Couve de Murville, une quasi-totale) fluidité des échanges internationaux. René Rémond a montré dans son “classique” ouvrage, Les Droites en France, la filiation “orléaniste” de cette famille de pensée qui, convertie à la république, de Guizot à Waddington -les premiers présidents du Conseil protestants qu’ait connu la France en 1847 et 1879- aux promoteurs du Marché Commun, a connu de grandes vicissitudes.
Couve de Murville, élève de Charles Rist, répond au premier critère, le critère central des libéraux, celui qui consiste à penser que le libéralisme constitue un état naturel. Adam Smith n’est pas loin. Ecoutons Maurice Couve de Murville. A la question : “Comment vous a i-on enseigné l’économie ? Etait-ce un enseignement uniquement libéral  ? ”, il répond :
“ A l’époque, on mélangeait beaucoup moins les discours politiques et l’économie politique. De nos jours, c’est devenu un sujet pour les politiciens. Mais dans les années trente, il y avait ceux que vous nommez “libéraux” et, d’autre part, les partisans de l’économie mixte. La nature profonde des Français, qui l’ignore ?, c’est ce qu’on nomme le colbertisme, c’est à dire l’intervention directe de l’Etat dans la vie économique.” (entretien avec l’auteur). Cette déclaration explose d’évidence. Si un homme -fût-il fonctionnaire des Finances-considère que l’Etat ne doit pas troubler, ne pas se mêler, « se mélanger » (c’est le terme qu’emploie Maurice Couve de Murville) à l’état naturel de l’économie, il est, à l’évidence, ce qu’il ne faut pas craindre de nommer un libéral.
Le rejet de l’économie dirigée, au profit du libéralisme, s’exprime à travers tous les propos que tient Maurice Couve de Murville quand il dénonce l’intervention de l’Etat. Cette intervention qui grippe la fluidité du marché. Celui qui exercera durant un mois, en juin 1968, les fonctions de ministre des Finances de la France, n’a pas de mots assez durs pour stigmatiser, avec un humour acide, cet Etat qui s’immisce dans l’accès aux professions “jusqu’aux chauffeurs de taxis !”(sic) ou se croit autorisé à subventionner les activités économiques jugées prioritaires.
En cela, un monde sépare Maurice Couve de Murville et Charles de Gaulle, par delà leur différence d’âge. La vraie césure réside moins dans leur formation que dans leur origine. L’un est essentiellement protestant, aux racines internationales, l’autre est catholique, “petit lillois de Paris” qui, longtemps, se satisfera de la “France seule” et de ses traditions protectionnistes. Le second évoluera, il est vrai. Jusqu’à une certaine limite... Mais une référence historique les rapproche : celle de Napoléon III, revendiqué par certains gaullistes, notamment Philippe Séguin, Napoléon III souvent opposé par ses adversaires à de Gaulle comme précédent (on se souvient du pamphlet mitterrandien Le Coup d’Etat permanent )... ou par le très libéral Maurice Couve de Murville : “Il a fallu Napoléon III pour que pendant une trentaine d’années (en réalité dix-huit ans, 1851-70. NDR) on aie connu une certaine dose de libre-échange (les accords Chevalier Cobden et le traité franco-britannique du 23 janvier 1860, NDR). Ensuite, on est revenu à un protectionnisme total qui a complètement arrêté le développement industriel.” (entretien avec l’auteur).
Ce qui n’est pas faux... Le cas est suffisamment singulier pour être souligné. Peu d’hommes politiques de sa génération ont été aussi intimement libéraux que Maurice Couve de Murville. A notre connaissance, à ce niveau de conviction, aucun ne l’égale.

Le major de l’inspection des finances
“Feuilletez l’annuaire des Sciences Politiques -création protestante des années 1870- ; celui de l’Inspection des Finances ; l’annuaire diplomatique (...) Vous constaterez que dans les secteurs essentiels de la vie économique de la France, la proportion des descendants des huguenots demeure sans commune mesure avec l’importance démographique de la communauté réformée en France.” 35
Pendant plusieurs années, Edouard Couve de Murville s’entretient avec son fils de son avenir et l’incite à préparer le concours de l’inspection des finances. Dès 1923, alors que Maurice n’a que seize ans, et qu’il vient de réussir brillamment son bachot de philosophie, son père l’incite à y penser. Couve de Murville a une explication du choix de l’inspection : “Normalement, mon père était magistrat et je dirais que ma famille était orientée vers le Service Public (ce qui n’est que très partiellement vrai, NDR). Mon père m’a beaucoup poussé vers le concours de l’inspection, parce qu’il pensait que c’était un bon métier. Et moi, cela m’intéressait, cela se combinait un peu avec mon intérêt pour l’économie politique.” (entretien avec l’auteur)
Le concours de l’inspection des finances, jusqu’en 1936, se passe en habit. Et les actuels bâtiments de Bercy conservent l’uniforme, avec bicorne, porté au début du XXème siècle par les inspecteurs. C’est donc en vêtements de cérémonie que les jeunes candidats se présentent, gants blancs à la main, dans la salle à manger du ministre, au sein de cette aile du Louvre longeant la rue de Rivoli, réinvestie par le Musée depuis 1988. Sous les plafonds de style Second Empire, luttant contre l’attente, les jeunes hommes réajustent leur noeud papillon blanc et aspirent à grands poumons l’air raréfié en projetant leurs regards sur les frondaisons des Tuileries, avant que l’huissier les introduisent devant ceux, membres du grand Corps, qui vont les juger dignes d’être cooptés à vie... ou les rejeter.
L’année du Concours de Maurice, 1930, et jusqu’au Front populaire, le jury ne comporte que des membres de l’inspection. Après 1936, la cooptation sera élargie, puisque des professeurs d’Université et des hauts fonctionnaires d’autres Corps que l’Inspection seront intégrés dans le jury de concours.
Maurice Couve de Murville est légitimement fier de sa rëussite...et le demeurera jusqu’au bout. Dans la plus récente notice biographique du Who’s who, soit plus de soixante dix ans après les faits, il note : “adjoint à l’inspection des finances (1930), inspecteur des finances (reçu ler au concours, 1932)”. Il devance ses amis Hervé Alphand et Didier Gregh, le fils du poète Fernand Gregh, ainsi que Jean Saltes, Jean Filippi, Ludovic Tron, Carmoy. On retrouvera Jean Filippi à Vichy et Hervé Alphand à Washington, comme... ambassadeur.
Le jeune inspecteur stagiaire peut être fier, mais surtout satisfait. La réussite à ce concours, a fortiori comme major, détermine sa vie. Ce qui est vrai pour les grandes écoles scientifiques (“on y entre une fois, on en sort toute sa vie”) se vérifie également, dans les années 30, pour les grands Corps de l’Etat. Le phénomène de noblesse d’Etat analysé par Pierre Bourdieu 36 de ce que d’autres ont coutume de nommer la méritocratie bourgeoise, est vérifié jusqu’à la caricature en ce qui concerne la génération de Maurice Couve de Murville. Il s’agit bien d’une cooptation sociale : Pierre Bourdieu a mis en évidence les “formes scolaires de classification”, et l’utilisation d’appréciations (brillant, réfléchi, précoce, élégant, vif, érudit, clair, etc.) qui constituent en réalité autant d’appréciations sociales que scolaires au sens strict.
Dans ce milieu homogène, et fort peu nombreux - les inspecteurs sont à peine quelques dizaines- Maurice Couve de Murville va se faire une place, sans heurts, sans passion apparente, le temps passant...

Les premières missions
François Bloch-Lainé, inspecteur des finances reçu en 1936, classé plutôt au centre-gauche (Giscard le “débarquera” de la présidence du Crédit Lyonnais pour avoir soutenu Chaban-Delmas lors de l’élection présidentielle de 1974) a décrit, dans son livre autobiographique 37 le climat intellectuel qui régnait à l’Inspection dans les années 30 :
“Il y avait déjà (...) malgré les dominantes qui la rendaient suspecte aux yeux des partis de gauche, une diversité d’attaches et d’opinions qui éliminait, par une sorte de compensation, d’annulation réciproque, les tendances les plus marquées.
L’orthodoxie de l’Inspection était beaucoup plus technique que politique. Et elle ne procédait pas de forces économiques organisées.
Plutôt des pensées libérales -vraiment libérales dans tous les sens du terme-de la rue Saint Guillaume. Le goût du « convenable » n’excluait pas le sens du divers, bien qu’il le tempérât encore un peu trop.”
Le jeune inspecteur Maurice Couve de Murville, après le “bachotage” du concours, découvre les lieux et les visages, décompense l’intense fatigue nerveuse des épreuves puis... s’ennuie très vite. Pour meubler les temps morts, qui ne manquent pas, il apprend une troisième langue, après le français et l’anglais- qu’il parle couramment-, l’allemand. Il est surprenant d’apprendre, de la bouche de Maurice Couve de Murville, que sa mère, dont les deux parents étaient d’origine germanique, n’avait pas jugé utile de lui transmettre, en quelque sorte par imbibition quotidienne, la langue de Goethe et de Schiller. Il faut cependant se souvenir que Maurice avait 10 ans en 1917 et qu’il n’était pas vraiment recommandé de parler la langue de Guillaume II à Paris en ces années-là. Mais la raison est plus profonde. Il a été manifestement décidé par ses parents, par la famille, que Maurice serait français, exclusivement français. La famille veut “oublier” ses racines d’Outre-Rhin. Par un mécanisme bien connu des enfants de couples “mixtes” -un parent français, un parent étranger-, l’attachement à la terre de résidence est souvent encore plus forte que chez ceux qui, de tous temps, ont vécu en France.
La “certaine idée” de la France de Maurice Couve de Murville, ce que Charles de Gaulle, qui n’emploie pas les mots à la légère lorsqu’il écrit, nomme “la foi” de Maurice sont aussi nées de cette décision parentale, de cette programmation-là. Couve de Murville, dont la vie a été scandée par deux guerres franco-allemandes, alors qu’il exerçait des fonctions officielles lors de la seconde, n’a jamais été attiré par ses racines germaniques. Exceptés les “canons” physiques des images d’Epinal (Maurice Couve de Murville est grand, le teint et les yeux clairs), il n’a rien d’Allemand. Et d’ailleurs, il parle assez mal l’allemand, en dépit des cours pris lors des premières années de l’inspection et n’a rien fait pour transmettre à sa descendance une tradition familiale austro-allemande.
A l’Inspection, Maurice Couve de Murville, pour se détendre après le bachotage du Concours, reprend ses activités sportives, s’adonne à l’équitation et passe du temps avec deux nouveaux amis, deux de ses camarades de promotion, Hervé Alphand, futur ambassadeur de France à Washington, et un certain Gregh. Il va y rencontrer son meilleur ami, Paul Leroy-Beaulieu, inspecteur de la promotion précédent celle de Maurice Couve de Murville, dont nous reparlerons.
Il contribuera aussi, pour meubler les semaines, à animer ce qu’on nomme la grande écurie, cours de bachotage dirigé par un certain Formery et auquel participent d’autres inspecteurs des Finances, dont Jean de Sailly 38 . A Sciences-Po, à la rentrée 1932, il succède comme maître de conférences à Baumgartner, appelé à la direction du mouvement général des fonds. Il aura notamment pour élève un certain Etienne Burin des Roziers, futur secrétaire général de l’Elysée sous la présidence de Charles de Gaulle.
En 1969, par décret du 20 décembre, Maurice Couve de Murville sera nommé inspecteur général des finances, ayant quitté en réalité la carrière depuis... 1943.
Quand on l’interroge “Quels ont été, il y a maintenant soixante cinq ans ans, vos premières missions lors de votre entrée dans ce grand Corps de l’Etat ? ” Maurice Couve de Murville répond :
“Je suis entré à l’inspection des finances en 1932, après deux ans de stage. Je ne sais plus comment se passent les choses maintenant, mais à cette époque, on commençait par un stage de deux ans qui débutait après le concours. A l’issue de cette période, vous étiez définitivement introduit dans la profession par un examen qui comportait à nouveau un classement. Pendant ces deux ans de stage, on faisait ce qu’on appelait des “tournées,” en province, pour, selon l’expression consacrée, “vérifier” les comptables publics. On le faisait sous l’égide et le contrôle de membres de l’inspection déjà plus chevronnés. Les tournées duraient six mois, pendant lesquels on passait d’une perception aux bureaux des agents du fisc. Enfin, on passait le second concours que j’ai évoqué, et qui était très semblable au premier. J’ai également été reçu premier à ce second concours”
- Avez-vous conservé un souvenir d’une de ces tournées ?
- Oh ! C’était ennuyeux. Très ennuyeux. ” (entretien avec l’auteur)
Pourtant, dans des entretiens accordés en 1989, Maurice Couve de Murville indiquait que ces tournées lui avaient permis de découvrir la France. Inspecter la perception de Montluçon ou la trésorerie de Bourg-en-Bresse permet de découvrir les paysages, les sonorités, les petites misères de la France profonde, en 1931. Sans oublier d’aller au retour, visiter l’Exposition Coloniale, inaugurée par le Maréchal Lyautey, porte Dorée. L’Empire colonial est alors à son apogée.
Dès qu’il termine son stage, les missions prenant fin, Maurice Couve de Murville se voit proposer par le ministère de travailler rue de Rivoli, dans une des directions, que l’on nommait à cette époque la direction du mouvement général des fonds. Maurice Couve de Murville se souvient de cette proposition :
“- J’ai accepté, bien sûr, et pour moi, dès ce moment-là, les tournées étaient terminées. Je n’en ai plus jamais fait. J’ai toujours travaillé à l’administration centrale, dans les locaux du Palais du Louvre. ” (entretien avec l’auteur)
Le mouvement général des fonds, qui sera éclaté par Bouthillier, ministre de Vichy, à la fin de 1940, donnera naissance à deux directions dont celle rebaptisée par la suite la direction du trésor, et comportait précisément comme composante principale le trésor, c’est-à-dire “l’alimentation” du trésor public. L’objectif est, on le sait, de permettre à l’Etat de faire face aux dépenses publiques. De cet éclatement naîtra en deuxième part la direction des Finances extérieures et des changes, « le » domaine de Maurice Couve de Murville.
“Cet autre domaine, qui a été le mien dès l’abord, consistait dans les relations financières de la France avec l’étranger.” confirmera Maurice Couve de Murville (entretien avec l’auteur). Dès 1932, le domaine de Maurice Couve de Murville touche donc... les affaires étrangères.
Le travail au quotidien de Maurice Couve de Murville consiste à s’occuper, selon son expression “des pays qui ne payaient pas leurs dettes. Vous savez qu’à cette époque, on finançait les pays étrangers par des emprunts, dont le type même avait été l’emprunt russe, émis pour financer les chemins de fer, etc.
Beaucoup de pays, dans l’entre-deux-guerres, ne payaient pas leurs dettes, et je ne parle évidemment pas seulement de la Russie soviétique. Il en allait ainsi de la Turquie, de la Roumanie, et la liste n’est pas exhaustive.” (entretien avec l’auteur)
Les émissaires roumains ou turcs se rendent à Paris, rue de Rivoli, où le jeune haut fonctionnaire les reçoit, d’abord comme simple assistant du directeur, et tâche de trouver avec eux des solutions acceptables pour les deux parties. N’est-ce pas la définition même de la négociation ? On le voit, les négociations internationales, pour Maurice Couve de Murville, ont en réalité commencé très tôt.

Le dossier de l’Inspection des Finances
Nous avons pu consulter le dossier de Maurice Couve de Murville, conservé au titre de l’Inspection des Finances par les Archives Economiques et Financières de Fontainebleau (dossier 314-1, références PH 169/93 Carton 6)
Maurice Couve de Murville n’a jamais connu ces nouveaux bâtiments de l’inspection des Finances, dans le bâtiment Colbert (un autre bâtiment se nomme Necker) du ministère du quai de Bercy dont la modernité rompt avec le classicisme des colonnades du Louvre. La carrière administrative de Maurice Couve de Murville s’achèvera par un décret non publié du 11 juillet 1973 conférant l’honorariat à l’inspecteur général des Finances Couve de Murville. Ce décret, signé de Georges Pompidou, président de la République, de Pierre Messmer, premier ministre et Valéry Giscard d’Estaing, ministre des finances, fait suite à une note pour le ministre des finances établie par le chef du service de l’inspection “Il ne semblerait pas convenable de faire figurer (Maurice Couve de Murville) parmi les anciens membres de l’inspection générale des finances qui ont offert leur démission” eu égard aux “éminents services rendus à l’Etat”.
Le 26 février 1973, un état de service dressé par un jeune inspecteur des finances, Philippe Jürgensen, rappelle les services de Maurice Couve de Murville :
30 mai 1930 Adjoint à l’Inspection Générale des Finances
4 février 1932 Inspecteur de 4ème classe
10 mars 1932 Inspecteur de 3ème classe
22 novembre 1935 Inspecteur de 2ème classe
26 octobre 1937 Hors cadres Sous-Directeur
30 mars 1937 Directeur adjoint du Mouvement des Fonds
4 septembre 1940 Directeur des Finances extérieures et des Changes
31 mai 1941 Inspecteur de 1ère classe.
Une autre note précisera que le 1er décembre 1935, le jeune inspecteur des finances Couve de Murville a été nommé attaché financier près l’ambassade de France à Bruxelles, mais le principal intéressé ne se souviendra pas y avoir mis les pieds.

De Pierre Laval (1935) à Vincent Auriol (1936)
Maurice Couve de Murville arrive à l’Inspection à une époque où “l’âge d’or” se termine. Poincaré, que le jeune inspecteur apprécie, a disparu de la scène. Tardieu, puis Laval, ne font pas l’unanimité, c’est un euphémisme, dans les rangs de l’inspection. Sans évoquer la politique économique et financière du Front Populaire...
François Bloch-Lainé, acquis à la gauche, évoque avec une certaine verdeur l’atmosphère qui régnait rue de Rivoli en ces années :
“Le ministère des Finances, et en son sein, le Corps de l’inspection générale, tenaient dans la vie politique et sociale une place très grande. Mais l’importance de ce rôle n’avait pas incité à une réflexion informée, vivante, critique. Chez les hommes en place, une orthodoxie tenait lieu de réflexion ; orthodoxie dont les affirmations fondamentales portaient sur les vertus de l’étalon-or, sur la nécessité prioritaire de la transparence comptable et sur l’équilibre budgétaire.” 39
La critique de F. Bloch-Lainé est d’autant plus nécessaire que les gouvernements de la troisième République finissante se suivent et, en apparence, ne se ressemblent pas. Après la fin de l’expérience Poincaré, les tentatives Tardieu, la déflation de Pierre Laval, la relance keynésienne avec Vincent Auriol et Pierre Mendès-France, en un mot la succession d’expériences divergentes rendent nécessaire une réflexion du Corps. Seul un Corps permanent est à même de proposer aux hommes politiques défilant dans le Cabinet de ministre de la rue de Rivoli le fruit de réflexions, d’interrogations puisées au coeur de l’outil statistique, fiscal... En un mot, il revient aux fonctionnaires, sans jamais dicter la politique, de donner des informations actuelles qui permettent aux hommes politiques de décider en connaissance de cause. Encore faut-il que ces hommes politiques en tiennent compte, et nous verrons plus loin jusqu’à quel point “l’incommunicabilité” pouvait être totale. Jusqu’en 1936, ce type de questions ne se posent pas directement au jeune inspecteur, n’ont que peu de prise sur les travaux au quotidien de Maurice Couve de Murville au sein du Mouvement Général des Fonds.
Lorsqu’on interroge Maurice Couve de Murville :
Quelles étaient les grandes questions qui se posaient à cette direction dans les années 30 ?
“ - C’étaient essentiellement les relations avec les pays dans lesquels la France possédait des crédits, ou pour être plus précis, la gestion des difficultés que vous imaginez avec les Etats débiteurs. Les emprunts russes en étaient l’archétype, encore que nous ne nous en occupions plus du tout. Les autres emprunts, c’était plus suivi.
Vous souvenez-vous d’un exemple ?
“ - Cela n’avait pas d’importance ni d’intérêt particulier...
Et le futur ministre a cette phrase qui résume son “ardeur” :
“L’inspection, c’était une façon d’entrer dans l’administration des finances par la grande porte, puisque le mouvement des fonds constituait la principale direction. C’était une bonne façon pour préparer la suite de sa carrière.” (entretien avec l’auteur)

L’approche de la guerre et la fin de l’innocence
Le père de Maurice Couve de Murville, Edouard, qui avait déterminé l’orientation de son fils, meurt en 1938 à 76 ans. Maurice Couve de Murville se souvient que “cet homme était surtout rigoureux pour lui-même”. Au-delà du décès, il demeurera un “tuteur” moral. Un père mort ne disparaît pas vraiment. Pour autant, perdre son père est un passage sans retour, puisque, d’un certain point de vue, les parents vivants semblent protéger de la mort. Une fois disparus, les parents laissent l’enfant, en quelque sorte en première ligne, désonnais exposé à la mort. En un mot, lorsqu’un enfant, toutes choses égales par ailleurs, perd son père, la mort cesse d’être pour lui une question abstraite. Dans la lignée, le prochain mort, c’est soi. C’est la fin de l’innocence.
Précisément, sur un plan cette fois non seulement personnel et familial mais politique, 1938 sonne le glas de l’innocence des gouvernements sympathiques mais globalement irresponsables de la troisième République finissante face à la montée des périls. L’archétype en étant, on s’en souvient, ce président du Conseil français, Albert Sarraut, qui, face à l’occupation hitlérienne de la Rhénanie, déclame en mars 1936 : “Nous ne laisserons pas Strasbourg à portée des canons allemands”, et... ne fait rien.
Maurice Couve de Murville, qui a lu Mein Kampf, ne se fait aucune illusion. Il se souvient :
“- Tout le monde avait peur, parce que tout le monde savait que la guerre était inévitable, même si on ne voulait pas l’admettre. Les reculs successifs, ce n’était pas la paix, c’était la capitulation et la honte. C’était la défaite.
- La défaite ?
“- Oui, la défaite, en réalité. Un pays démobilisé, qui recule à chaque diktat, perd son âme d’Etat indépendant.” (entretien avec l’auteur)
Ce n’est donc pas le fruit du hasard mais du mûrissement si, à la même époque, Maurice Couve de Murville commence à s’intéresser de beaucoup plus près à la politique, et particulièrement dans ses implications économique et financière. Une seconde raison paraît évidente : les responsabilités commencent à lui échoir. Le calendrier est ponctué, d’année en année, des strates de sa progression administrative. 1936 : Chargé de mission à la direction du mouvement général des fonds, sous la direction de son ancien professeur de Sciences-Po -et futur collègue du gouvernement Debré en 1959-, Wilfried Baumgartner.
1938  : Directeur adjoint.
Cette progression s’explique par l’excellente opinion qu’ont de lui ses supérieurs, même si leurs avis sont nuancés. Selon Arthur Conte 40 , les notes de son dossier de l’Inspection générale des Finances comporterait les mentions suivantes : “Strict, haute conscience, travail méticuleux, capable de dénouer tous les noeuds, même s’il est capable parfois d’en faire (sic)”. De la notation administrative, ce délice de gérontes...
Outre l’approche du drame de la guerre, outre les premiers acquis d’expérience professionnelle, au coeur de l’administration des finances, une troisième raison peut expliquer cette entrée “au coeur” du dispositif politico-administratif : L’absence quasi-totale de suivi doctrinal, de grand dessein suivi par les gouvernants qui se succèdent au gré des majorités parlementaires.
Maurice Couve de Murville le confirme, lorsqu’on l’interroge :
Avez-vous commencé à vous intéresser aux politiques économiques et financières qui étaient mises en oeuvre par les gouvernements de cette époque ?
“ - Oui. La politique économique commençait à m’intéresser, et à me concerner(sic), très sérieusement.
Avez-vous des souvenirs précis des sentiments que pouvaient vous inspirer telle ou telle politique économique et financière suivie par les gouvernements d’alors ?
“ - Franchement, non. Je ne peux pas dire avoir des souvenirs précis. J’étais encore très jeune, j’avais à peine 35 ans, et je travaillais sans contact avec les éléments dirigeants du ministère. J’étais dans l’administration proprement dite. C’est plus tard que j’ai travaillé avec les ministres des finances.

La guerre qui irrésistiblement s’approche
Comment avez-vous vécu l’approche de la guerre ?
“ - Comme tout le monde. On était épouvanté par l’hitlérisme et tout ce qui se passait en Allemagne. Chacun était convaincu que cela finirait par la guerre.
Vous étiez convaincu que la guerre était inéluctable...
“ - Je n’étais pas le seul. C’était le cas de tout le monde, en dépit des efforts gouvernementaux pour essayer de l’empêcher par tous les moyens ou plus exactement par une reddition totale vis-à-vis de l’Allemagne. C’étaient les accords de Münich.
Que vous inspiraient ces accords de septembre 1938 ?
“ - Cela me paraissait affreux. Je n’étais absolument pas partisan de cette politique. Et cela me paraissait ne servir à rien. Hitler continuait à avoir la même politique, les mêmes prétentions, les mêmes exigences. C’était surtout l’acceptation du dépècement d’un de nos alliés, la Tchécoslovaquie. La France s’était non seulement déshonorée, mais affaiblie, et surtout, démobilisée ”.
La politique étrangère vous paraissait, dès cette époque, plus importante que ce qui se passait en France, comme la fin du Front Populaire, par exemple ?
“ - La politique étrangère, c’était l’essentiel. Cela dominait la vie politique. Le Front Populaire n’y avait rien changé.
Sur ce sujet du Front Populaire, quelle avait été votre attitude ?
“ - Je n’en étais pas partisan. Je n’ai jamais été socialiste. Le socialisme, à l’époque, c’était la gestion par l’Etat des moyens de production. Pour les partisans du Front Populaire, toutes les grandes sociétés, industrielles et autres, devaient être dans la main de l’Etat. C’était cela, le socialisme, à l’époque. C’était la théorie de Léon Blum. Maintenant, cela a peut-être changé, car ce n’est plus une doctrine de l’étatisation comme cela pouvait l’être à l’époque du Front Populaire. En réalité, le socialisme est une chose idiote (sic) et incompatible avec toute espèce de développement économique réel.” (entretien avec l’auteur)

Autour de Jacques Rueff
Jacques Rueff avait été nommé directeur-adjoint du Mouvement général des fonds (MGF) dès 1934, et deviendra très vite, en dépit de leurs différences, un ami de Maurice Couve de Murville. Le futur chantre de l’étalon-or avait déjà fait paraître la première partie de sa Théorie des Phénomènes Monétaires, et jouissait d’un solide crédit dans les milieux spécialisés. Avec le directeur du MGF, Yves de Boissanger, il est chargé des “Finances Extérieures”, deux mots qui occuperont une décennie de la vie professionnelle de Maurice Couve de Murville.
“Les Finances extérieures, écrit Jacques Rueff, connaissaient un immense développement en raison du foisonnement des accords de paiement par lesquels on tentait de reconstituer le tissu des relations financières internationales, déchiré par la grande dépression et la suspension généralisée des paiements extérieurs qui l’avaient suivie.” 41 C’est dans ce cadre que Maurice Couve de Murville est appelé à accompagner, dans les capitales étrangères, son supérieur hiérarchique, et ami, Jacques Rueff. Et c’est à Rome, capitale du catholicisme, que le protestant Maurice Couve de Murville sera distingué, lors d’un tour de table que Rueff juge digne d’être raconté dans ses Mémoires.
“C’est à Rome que prit naissance la brillante carrière de Maurice Couve de Murville, qui devait être ministre des affaires étrangères, puis Premier ministre du général de Gaulle. Lorsqu’on adopta le principe du paiement par échange de billets d’une partie du forfait de neuf cents millions de francs auquel était fixé le prix des mines de la Sarre, on se demanda quel montant on pouvait attendre de pareille procédure, qui, en raison des délais d’exécution, comporterait des fuites difficiles à apprécier.
“Je convoquai tous les membres de ma délégation, parmi lesquels se trouvait un jeune chargé de mission, travaillant pour la première fois avec moi, Maurice, Couve de Murville, et je leur demandai une estimation. « Entre cent cinquante et deux cents millions », me dit-il après avoir réfléchi quelques instants.
“Or, le montant des billets récupérés en Sarre s’éleva à cent soixante-quinze millions de francs. J’ai toujours considéré que le vrai jugement était l’art de décider sans raison. Couve de Murville possédait cette qualité au plus haut point.
“Ce fut ce souvenir qui me détermina, lorsque, en 1936, je fus nommé directeur du Mouvement général des Fonds, à exiger qu’il fût placé auprès de moi comme directeur adjoint. Je l’obtins, mais non sans peine, car il n’avait alors que trente-deux ans.”
Le jeune homme, major de l’inspection, dont rend compte cette anecdote semble avoir un côté “jeune prodige”, un aspect qu’on aurait qualifié dans les années 1965-75 de “giscardien”, ou, il y a vingt ans, de “fabiusien”. Mais la technique n’est rien si elle ne trouve où s’appliquer. Dès 1934, la morosité économique française vire à la crise. Paul Reynaud tente d’alerter la classe politique par son discours du 28 juin 1934 devant la Chambre des Députés :
“Parmi les pays en régime capitaliste, il y a deux groupes : ceux qui vont mieux et ceux qui vont plus mal. Ceux qui vont mieux sont l’Angleterre et ses dominions, le continent américain tout entier et le Japon. Ceux qui vont plus mal sont la France, l’Italie, la Hollande, la Belgique et la Suisse.”
Comme l’écrit Jacques Rueff: “Avec un incomparable courage et une ténacité inlassable, Paul Reynaud demanda que les pays du bloc-or cessassent de s’enfermer dans leur splendide isolement. Pour lui, la dévaluation n’est pas un expédient, car elle est le remède spécifique à un mal mondial : la baisse des prix de gros.
Si l’on veut que notre économie s’adapte et survive à ce mal, une seule alternative : baisser les prix ou dévaluer la monnaie.“ 42
On s’en souvient, le gouvernement de Pierre Laval préféra s’enferrer dans la baisse des prix et des traitements, avec les conséquences prévisibles du Front Populaire, dont les journées des 6-12 février 1934 avaient politiquement préparé le lit.
Sur un plan technique, les fonctionnaires des Finances reçoivent pour seul repère quelques lignes, la loi du 8 juin 1935, dont l’article unique est ainsi libellé : “En vue d’éviter la dévaluation de la monnaie, le Sénat et la Chambre des Députés autorisent le gouvernement à prendre par décrets, jusqu’au 31 octobre 1935, toutes dispositions ayant force de loi pour lutter contre la spéculation et défendre le franc.” En un mot, sous des dehors de fermeté, le gouvernement laisse l’administration gouverner. L’heure des “directeurs”, pour reprendre l’expression de James Burnham, a sonné...
L’élection, un an plus tard, d’une chambre à majorité de gauche semble replacer l’administration sous le contrôle du politique. Il n’en est rien. Jacques Rueff, en qui se retrouve Maurice Couve de Murville, est d’une clarté accablante sur le sujet :
“Le gouvernement de Front Populaire, nommé le 4 juin 1936, avait pour ministre des Finances Vincent Auriol, socialiste au coeur généreux mais de stricte obédience, et pour ministre de l’économie nationale, M. Charles Spinasse, socialiste aussi, mais orienté par son intelligence et son souci des réalités vers des solutions libérales. Si étrange que cela pût paraître, il avait apprécié ma position de libéral, soucieux de fins sociales à la seule condition qu’elles fussent poursuivies dans l’ordre financier. Certes, les circonstances étaient peu favorables à une politique de rigueur budgétaire. Mais tous les bons esprits -à commencer par le Président du Conseil, Léon Blum- en reconnaissaient la nécessité.
C’est sans doute à ce sentiment que je dus d’être nommé, par décret du 23 novembre 1936, directeur du Mouvement Général des Fonds au ministère des Finances.”
Il faut se souvenir des difficultés financières du Front Populaire et du rôle du financement international pour comprendre l’importance de la notion d’indépendance pour Maurice Couve de Murville. La “grande peur des possédants”, les gesticulations ministérielles ont été telles à la fin des années 30 que les hauts fonctionnaires du ministère des Finances, et singulièrement les responsables du Mouvement Général des Fonds, avaient fort à faire pour trouver les solutions techniques pour que l’Etat soit en mesure de maintenir les grands équilibres. Dans ce bras-de-fer objectif entre l’Etat et les possédants, Couve de Murville choisit clairement son camp, même s’il peut ”regretter“ (sic) -traduisons enrager- que la politique de déficit budgétaire du Front Populaire ait pour conséquence cette fuite de capitaux et un appauvrissement objectif du pays.
Très vite, la tension entre politiques et directeurs monte car la situation devient inextricable. Témoin, la scène vécue par le supérieur immédiat de Maurice Couve de Murville, Jacques Rueff, alors directeur géné