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Crise des valeurs et des institutions sous Wade

De
300 pages
En 2000, après la victoire de l'opposition sur le parti au pouvoir, le parti socialiste, qui gouvernait le pays depuis quarante ans, le Sénégal fut qualifié de vitrine de la démocratie en Afrique de l'Ouest. Mais pendant douze ans, sous le régime d'Abdoulaye Wade, cette démocratie-là fut décevante. Dans sa critique, l'auteur soutient que, pour gagner le pari de l'émergence économique et démocratique du Sénégal, le nouveau pouvoir de Macky Sall se doit de restaurer la morale publique dans l'espace politique et républicain.
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Crise des valeurs
et des institutions
sous Wade



Toumany Mendy
Avec la contribution de Fatou Ba Sène








Crise des valeurs
et des institutions
sous Wade


Aux origines de l’incompétence politique

















































































Du même auteur
chez le même éditeur

Politique et puissance de l’argent au Sénégal. Les désarrois
d’un peuple innocent, 2006.
Sénégal, politiques publiques et engagement politique, 2008.
L’immigration clandestine. Mythes, mystères et réalités, 2009.
L’illusion démocratique en Afrique. L’exemple du Sénégal,
2010.
Aménagement du territoire et intégration sous-régionale ouest-
africaine, 2010.
L’émigrant. Récit, 2012.

Nombreux articles de contribution sur la situation économique,
politique et sociale du Sénégal, publiés dans la presse sénéga-
laise et panafricaine.


Pour contacter l’auteur :
toumany2007@hotmail.fr
www.toumany-mendy.com

























© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96786-1
EAN : 9782296967861
Gratitude
Louange et Gloire au Seigneur, de nous avoir permis de réaliser
cette modeste contribution.
À ma famille, mes frères et sœurs et plus particulièrement mes
adorables neveux et nièces : Lissa, Oussouna, Werséné, Ibrahima
et Ibrahima Filou Junior
À mes défunts parents. Paix à vos âmes.
À Nga, toi-même tu sais !
À mes très chers amis. Je ne peux pas me hasarder à citer les noms
de peur d’oublier certains, mais chacun d’entre vous sait ce qui
nous lie.
Compliments à Fatou Ba Sène pour ses pertinents commentaires
dans ce travail.
Aux hommes et aux femmes qui croient encore en l’avenir du
Sénégal et de l’Afrique.
Mention spéciale à « Mother », née maman Ami Collé Ba à Thiès
pour sa grandeur d’âme.
À ma fille Aminata Wersène Oupeli Mendy, en espérant que je fais
ta fierté.
À Macky et Bernadette, merci pour votre travail de relecture et
surtout heureux pour cette relation fraternelle qui nous rapproche
tant.
À l’association CASA-ESPOIR du Canada. Les mots me manquent
pour dire la fierté que j’ai pour chacun des membres. Que le
Seigneur guide nos pas. La vie est un défi. Allons-y dans l’unité et
la cohésion.
Au doyen des Sénégalais du Canada, monsieur Bara Mbengue ; à
monsieur Cheikh Faye, président du Regroupement général des
Sénégalais du Canada, merci pour votre estime à ma modeste
personne. J’en suis très sensible.
Merci à Abdou Walou, rédacteur de dakarinfo.com pour les photos
d’illustration
Courage à tous ceux et à toutes celles qui se battent tous les jours
pour le développement du Sénégal et de l’Afrique, car le chemin à
faire est encore long. Trop long !
Merci sans exception à tous ceux et celles que j’ai connu(es) ou
rencontré(es) dans ma vie. Car chacune des connaissances que j’ai
pu faire, chaque expérience que j’ai pu vivre, chaque réussite
acquise et chaque échec subi m’ont poussé, avec joie comme
parfois avec peine, à devenir ce que je suis aujourd’hui… et ce que
j’aspire à être demain. Je dois tout cela à l’Homme sans qui je ne
serais sans doute rien.
« Si le désordre règne dans un État, c’est le gouvernement qui en est
responsable. En effet, les défauts des hommes sont les mêmes partout, et
c’est aux institutions de les corriger. Le gouvernement, le meilleur, est
celui sous lequel les hommes passent leur vie dans la concorde et celui
dont les lois sont observées sans violation. Il est certain en effet que les
séditions, les guerres et le mépris ou la violation des lois sont imputables
non tant à la malice des sujets qu’à un vice du régime institué. Les
hommes en effet ne naissent pas citoyens, mais le deviennent. Les
affections naturelles qui se rencontrent sont en outre les mêmes en tout
pays ; si donc une malice plus grande règne dans une cité et s’il s’y
commet des péchés en plus grand nombre que dans d’autres, cela provient
de ce qu’elle n’a pas assez pourvu à la concorde, que ces institutions ne
sont pas assez prudentes et qu’elle n’a pas en conséquence établi
absolument un droit civil ».
(Spinoza, Traité politique : 1925).
Sommaire
Préambule 11
Introduction 19
Chapitre préliminaire: 19 MARS 2000 : L’ESPOIR D’UNE
NOUVELLE EPOQUE.MAIS… 25
CHAPITRE 1: LA MORALE PUBLIQUE EN ABIME.LE CANCER DE
L’ALTERNANCE : AVOIR POUR ETRE 39
CHAPITRE 2: LES LIAISONS DANGEREUSES ENTRE L'ETAT ET
LA RELIGION : LA LAÏCITE SACRIFIEE 45
CHAPITRE 3: LE SILENCE DE L’ELITE 51 ITRE 4: ÉDUCATION, CULTURE ET VALEURS 63
1. Quand l’éducation démissionne… 63
2… et que les médias provoquent un mimétisme culturel
incontrôlé. 72
CHAPITRE 5: REINVENTER LE SENEGAL : QUELS LEVIERS ? 75
1. Restaurer la politique de l’honneur 75
2. Développer le dialogue social 80
3. Être citoyen aujourd’hui… 83
4. La question du civisme 84
CHAPITRE 6: ET PUIS CETTE AFRIQUE-LA… DOIT : 91
1. Favoriser le changement culturel régional et sous-régional 92
2. Créer un espace entrepreneurial interafricain en jouant la carte
de la solidarité interrégionale 102
3. Rassembler autour des libertés et dans la lutte contre l’insécurité
103
4. Rassembler sur les choix de politique internationale 131
5. Faire sien le combat économico-idéologique dans cette seconde
moitié du siècle des indépendances 140
CHAPITRE 7: LA PRESIDENTIELLE DE 2012 : QUEL BILAN ? 149
1. Y’en a marre : de qui et de quoi ? 149
2. 2012, une démocratie en souffrance… mais soignée par un
médecin responsable : le peuple ! 153
3. Course à la présidentielle : n’amusons plus la galerie, ce n’est
pas drôle ! 154
4. La stratégie perdante d’Idrissa Seck 155
5. L’impertinence du combat de Benno 7

?6. La foutaise d’Obasanjo 161
7. Le cas Youssou Ndour
8. Sénégal, un État qui s’en va si,… 164
CHAPITRE 8: ENFIN !ENCORE L’ESPOIR D’UN NOUVEAU
SOUFFLE 169
CHAPITRE 9: DIGNITE HUMAINE, JUSTICE ET VERTU
POLITIQUE : CE GRAND CHANTIER DU NOUVEAU PRESIDENT
MACKY SALL 177
1. Les ratés de l’histoire 179
2. La fin du bal 186
3. Tous les moutons se promènent ensemble, mais ils n’ont pas le
même prix 187
CHAPITRE 10: LE GOUVERNEMENT DE MACKY SALL FACE AUX
DEFIS DE L’HEURE : QUELLES REFORMES POUR RELANCER LA
CROISSANCE DU SENEGAL ? 189
1. Le secteur de l’éducation : un malade qui ne trouve pas de
remèdes ? 195
2. La santé : ce milieu qui ne semble pas s’intéresser à la vie des
démunis 206
3. Le monde rural 210
4. Approche de la croissance économique 211
5. Aménagement du territoire 219
6. Compétence politique = bonne gouvernance ! 225
7. L’emploi des jeunes, ce n’est pas un sujet de campagne, c’est
une priorité nationale ! 231
8. Le courage de réformer les services publics 233
9. Le secteur informel 242
10. Promouvoir l’élite politique 245
APRÈS-DIRE : DÉBATS À CŒUR OUVERT 249
I. Aux « vieux » présidents d’Afrique 249
1. Relever le défi de la cause citoyenne 251
2. er le défi de la bonne gouvernance 252
3. Finir avec la politique-spectacle pour inventer une société
de débats 257
II. Aux vigiles de la démocratie, « Pères Noël » de la liberté
des peuples… 268
Bibliographie 283
??
Préambule
Enfin ! Tel aurait pu être le titre de l’ouvrage. Oui, enfin la fin d’un
pouvoir autoritaire et arrogant. Mais ce n’est malheureusement pas
encore la fin de la fanfaronnade politique doublée d’une crise de la
morale publique. Nous insistons sur le fait que, depuis 2006, tous
les ouvrages que nous avons publiés sur le Sénégal ne portaient pas
véritablement sur un homme, ni sur un clan, mais sur un système et
ce dernier est, bien entendu, entretenu par des membres de la
société. En conséquence, nous ne pouvons analyser ou critiquer ce
système sans nommer bien évidemment ceux et celles qui
l’entretiennent. Un jour, un ami nous demandait de laisser enfin
1. Sur le même ton, un journaliste nous tranquille « le vieux »
interpellait lors d’une conférence de presse en août 2010 à Dakar, à
savoir si nous n’étions pas un opposant de Wade. Au premier, nous
répondions que nous ne nous attaquions pas à une personne, en
l’occurrence à la personne d’Abdoulaye Wade, mais nous
critiquions un système de gouvernance incarné par une institution
et celle-ci était, hélas, représentée par Abdoulaye Wade, en sa
qualité de président de la République. Il y a donc une très grande
nuance entre les deux approches. Au second, nous disions que
critiquer un système, ce n’est pas s’opposer à l’homme ou aux
hommes. Ce n’est même pas être un adversaire politique, mais
l’analyse prospective des questions de société est, au-delà de la
participation aux débats publics, une forme d’action citoyenne,
2voire un devoir civique. À la sortie de notre second ouvrage , un
compatriote nous disait : « j’ai lu votre livre et je suis d’accord sur tout,
sauf sur tel point ». Nous lui répondions : « Ah, Dieu merci ! Imaginez
que vous soyez d’accord sur tout, alors le livre n’aurait donc plus de sens
parce que nous aurions écrit ce que tout le monde savait et partageait
déjà ! » Nous disions enfin aux deux interlocuteurs que nous
serions si heureux si un jour, un citoyen publiait aussi un livre pour
démonter point par point, détail par détail, et de façon
1 En l’occurrence Abdoulaye Wade
2 Sénégal, politique publique et engagement politique, L’Harmattan
Paris, 2008, 232 pages.
??

(intellectuellement) objective, nos arguments soutenus dans nos
différentes publications. L’approche que nous avons du débat
public ou simplement du débat intellectuel, ce n’est pas forcément
de plaire ou de chercher vaille que vaille à convaincre l’autre ; le
but premier étant de promouvoir et d’enrichir l’échange d’idées,
car comme le dit un proverbe chinois, « si vous avez une idée et que
j’ai une idée, si nous les échangeons, chacun de nous aura deux idées ».
Voilà un chantier que doit promouvoir le nouveau président Macky
Sall : le débat public sur les grands enjeux économiques et de
société. Son gouvernement en tirera longuement profit dans sa
mission. Ce livre, donc, n’est pas et ne saurait pas être un procès de
la société sénégalaise. Il n’est pas non plus un jugement de valeur.
Il est simplement une invite à une introspection ou simplement à
un diagnostic profond de nos valeurs pour pouvoir regarder de
manière objective et réaliste ce nouveau monde en mutation. Notre
volonté d’écrire cette petite contribution est née d’un constat : le
difficile aboutissement des réflexions faites sur le continent noir
d’une part, mais aussi, la position de résignation dans laquelle
s’enracinent les Sénégalais des profondeurs. Une abondante
littérature fut produite durant ce dernier quart de siècle sur
l’idéologie managériale de l’État et pourtant, aucune bataille n’est
gagnée dans les grands défis du développement et de la
démocratie. La question qui nous intrigue consiste donc à chercher
à comprendre où se situe le problème. Pourquoi ça ne marche
toujours pas ? N’avons-nous pas une part de responsabilité
individuelle et collective dans cet état de fait ? « Et si nous arrêtions
de pointer du doigt l'autre et portions le regard sur nous-mêmes, sur notre
propre comportement sociétal ? Loin d'accuser l'Afrique d’être
responsable de ses propres maux, la question sera ici inversée. Il s'agira
surtout de voir comment la dérive de certaines de nos valeurs sociétales
constitue une entrave au développement de notre continent. Autrement
dit, si certains problèmes viennent d'ailleurs, toutes les solutions peuvent
venir de nous-mêmes. Mais au préalable, une introspection, un regard
sincère et franc sur cette Afrique-là est plus que nécessaire pour situer le
3mal et assumer la responsabilité de nos fautes ». C’est dans cette
optique que nous sommes amené ici à crever l’abcès et à toucher
3 Fatou Ba Sène, juriste, doctorant en droit international.
??

du doigt une réalité qui nous paraît déterminante : le comportement
même de notre propre société. C’est un débat osé, mais il est
indispensable, à l’entame de cette seconde moitié du siècle des
indépendances, de le poser avec objectivité et sincérité.
En effet, en nous fiant au titre de l’ouvrage, nous pourrions
être soupçonnés d’en vouloir au régime d’Abdoulaye Wade. Loin
de là. Nous ne pouvons en effet nous empêcher de reconnaître que
les manquements à la décence commune ou simplement
l’immoralité publique ont toujours existé depuis la nuit des temps
dans ce pays. Mais pourquoi tenons-nous à soulever ce débat ?
C’est simplement à cause du triomphe de l’impunité et de
l’absence de scrupule qui minent le paysage politique sous Wade.
Parce que sous Wade, le citoyen est transformé en client politique ;
ce qui lui fait dire, avec mépris, que chaque Sénégalais a un prix.
C’est parce que nous croyons que les choses vont de mal en pis et
qu’il est temps que le peuple embrasse des valeurs civiques et
citoyennes qui, seules, peuvent faire avancer un pays vers un
progrès, quel qu'il soit. Et aux gouvernants, il leur faut des
comportements rigoureux et responsables. D’aucuns se limitent à
la critique du président Wade en l’accusant de vouloir se faire
succéder au pouvoir par son fils. Voilà le principal péché capital
dont on accuse Abdoulaye Wade. Et pourtant, c’est le Sénégal lui-
même qui est un pays de tradition monarchique : il n’y a qu’à voir
le système de succession des chefs de village, de quartier, des
khalifes au niveau des confréries, etc. que nous avons déjà évoqué
4dans nos précédentes publications . Nous soutenons encore que le
peuple lui-même est monarchique du moment où, dans ce manque
de solidarité qui fissure la cohésion nationale, chacun ne défend
que ses intérêts, quels qu’ils soient. Pourquoi n’en vouloir qu’au
président Wade qui au juste, n’est que le cliché, le pur produit de
cette société-là responsable de l’abîme de la République ? C’est le
système organisationnel même de la société sénégalaise en
particulier, et africaine en général, qui est complexe, car la
démocratie ne se vit pratiquement pas à la base. Et pourtant, c’est
4 Lire, Toumany Mendy, L’illusion démocratique en Afrique. L’exemple du
Sénégal, Harmattan Paris, 2010, 252 pages
??

l’ensemble de ces monarchies au bas de la pyramide sociale qui
entend constituer un peuple démocratique et c’est là le paradoxe.
Mais ce qui va encore compliquer la situation, c’est la décision du
président Wade d’octroyer des salaires politiques aux chefs de
village. Il est clair qu’il a ouvert là, une boîte de Pandore, car il
serait injuste qu’une seule lignée familiale dans un quartier ou dans
un village soit la seule bénéficiaire d’un statut public qui ne se
justifie pas. Si une telle décision doit être appliquée, alors il
faudrait donc statuer sur le mode démocratique et républicain de
nomination de ces chefs de village. Sinon gare aux conflits
familiaux et interethniques. De plus, des villages pousseront
comme des champignons dans ce pays, car chaque prétentieux
voudra créer sa localité pour en être le chef. Suffisant pour créer un
désordre républicain. Par ailleurs, si Wade peut être accusé de
plusieurs maux que vit le Sénégal aujourd’hui sur le plan politique,
nous objectons que ceux qui l’entourent sont encore plus
coupables. En vérité, ils ne soutiennent pas le président, mais pour
préserver leurs intérêts et privilèges, ils font croire à cet
octogénaire qu’il est l’être le plus doué de raison sur terre et qu’il
n’a aucun égal dans ce petit Sénégal. Lui qui, à près de quatre-
vingts ans, est obligé de se représenter à un troisième mandat, car il
n’y a personne pour remplacer ce grand visionnaire « architecte
constructiviste » et savant technocrate. C’est cela le grand mal qui
gangrène « l’arène politique » et qui touche de plus en plus la
société dans une large majorité. Des mercenaires démagogues, on
en compte plus dans le Sénégal d’aujourd'hui, et ce, à tous les
niveaux de la société. Diantre ! Qu’est-il arrivé pour que nous
5puissions ainsi passer de « peuple guindé » à brebis ? Dans leurs
remords, beaucoup de Sénégalais soutiennent de nos jours que le
peuple sénégalais a fait le deuil de ses grands hommes, en
référence au président Léopold Sédar Senghor, à Mamadou Dia,
Lamine Guèye, Cheikh Anta Diop, aux juges Babacar Sèye, Kéba
Mbaye, à nos hommes de lumière Cheikh Ahmadou Bamba, El
5 Gaindé en langue nationale wolof désigne le lion. Cet animal est l’emblème du
Sénégal. Tout brave homme (ou supposé l’être) est qualifié de lion au Sénégal.
??

Hadj Malick Sy, Seydina Limamoulaye, El Hadj Baye Niasse,
Cheikh Omar Foutiyou Tall, tout comme beaucoup d’hommes
d’église, de confréries, de dahiras et même de simples citoyens et
tant d’autres vaillants hommes et femmes qui ont marqué une
empreinte dans l’histoire politique et religieuse du Sénégal. Et en
bien ! Ces grands hommes, ce sont aussi nos grands-parents qui ont
sacrifié leurs vies pour défendre la dignité du Sénégal, mais aussi
qui ont su transmettre à leurs descendants des valeurs essentielles
d’un homme digne, honnête et courageux. Mais aussi, ces grands
hommes ce sont également ces khalifes dont nous en citons
quelques-uns plus haut, qui ont cultivé dans la tête du commun des
Sénégalais, l’esprit de tolérance et surtout le triptyque « mougne »,
« kersa » et « diom » qui constitue la devise citoyenne d'antan du
Sénégalais. Si la société sénégalaise est restée la moins violente et
sans doute un peuple qualifié de passif, c’est parce que, justement,
ces guides religieux ont beaucoup œuvré pour forger ce Sénégalais
épris de paix, ce mot « diama » (paix NDLR) qui revient souvent
dans les salutations, le dialogue, les discussions entre concitoyens,
et dans toutes les circonstances heureuses comme malheureuses.
D’aucuns soutiennent même que c’est cette culture du « mougne »
qui est à l’origine d’un certain sentiment de fatalisme chez le
Sénégalais lambda. Le Sénégalais ramène toujours « Tout » à la
volonté de Dieu. Dans tout ce qui lui arrive, il considère que ça
émane de la volonté divine. Même choisir un président ! N’entend-
on pas souvent ces Sénégalaises et Sénégalais qui, même au plus
profond de leurs remords, s’en remettent à Dieu en disant de celui
qui leur cause le tort : « laissons-le avec Dieu, qui seul, réglera ses
comptes ». Et en parlant de la déception sur le président Wade,
beaucoup disent : « il n’est pas éternel. Quoiqu’il puisse commettre
comme mal, le jour que Dieu décidera de l’enlever à la tête de ce pays, il
partira ». Et pourtant nous pourrions bien répondre à ces mêmes
Sénégalaises et Sénégalais que Dieu, dans le Coran, mentionne en
6sa Sourate 13, Verset 11 : « en vérité, Allah ne modifie point l’état
d’un peuple, tant que les individus qui le composent ne modifient pas ce
qui est en eux-mêmes ». En outre, ce sentiment de fatalisme a une
6 Propos rapportés par Pape Macky Sall, journaliste, Montréal, Canada
??

double conséquence : l’une négative qui conduit souvent le peuple
à une citoyenneté passive et l’autre, positive, qui préserve le pays
des violences. C’est pourquoi, chaque fois que le pays tend à
basculer vers le chaos, les Sénégalais finissent toujours par retenir
cette devise de « mougne » - « kersa » - « diom ». Mais jusqu’où
peut aller cette particularité sénégalaise ? Tout porte à croire que la
jeune génération et même celle qui nous dirige ne croient plus en
certaines valeurs que nous ont inculquées ces « grands hommes »,
car la société d’aujourd’hui est malade de profit et ce cancer brise
nos valeurs morales et nos mœurs, tout en menaçant réellement la
stabilité de ce beau pays. Et encore, on sait que l’Homme a des
limites et lorsqu’il est poussé à bout, il n’a plus d’autre choix que
la révolte. C’est ce qui semble se dessiner aujourd’hui au Sénégal,
car le peuple, et en l’occurrence la jeunesse, ne semble plus écouter
les mots d’ordre de la classe maraboutique. Parce qu’il « y’en a
marre ! » On reconnaît finalement que les « grands hommes » ne
sont autres que le produit de circonstances historiques. Ce qui fait
dire à Chantal Delsol et Michela Marzano, faisant le lien entre « les
grands hommes » et le système démocratique que « la démocratie est
un régime éminemment humain. Nous disons tous que nous souhaitons
des gouvernements dignes et responsables, mais nous votons sur des
critères programmatiques. Nos gouvernants sont le produit de cette
société, où les parents hésitent à sanctionner leurs enfants quand ils sont
impolis, où les enseignants hésitent à punir les élèves quand ils trichent.
Quand on n’éduque plus à la responsabilité chez les enfants, on ne va pas
7
se plaindre de ne pas la trouver chez les adultes » . C’est aussi l’avis
d’un internaute qui, réagissant à propos d’une vidéo publiée sur
seneweb.com incriminant le sens de la morale publique chez le
Sénégalais lambda, affirme : « le civisme, ça commence à la maison
dès le bas âge. Croyez-vous que ces individus que montre la vidéo
pourront inculquer à leurs enfants les manières et gestes civiques ? NON.
Parce qu’eux-mêmes ne savent pas ce que c’est le civisme. Pour
beaucoup de nos compatriotes, c’est tout à fait normal de jeter des ordures
sur la voie publique et ce problème touche toutes les couches à tous les
niveaux, car chacun ne sent pas concerné par la bonne marche de la
7 Triomphe de l’individualisme, culte de l’argent, démission des élites, in Valeurs
Actuelles, 01/07/2010.
??

collectivité. Ce qu’il nous faut, c’est une bonne éducation de base (…) ».
C’est de ce débat dont il s’agit véritablement dans ce livre : la
question des valeurs de la société pour que le citoyen se
réapproprie ses responsabilités.
??
Introduction
8« Mot fatigué, mais idée neuve qui relève de l’utopie de la réalité, la
démocratie reste à construire. L’idée est généreuse, mais son actualisation
suppose que les membres de la société consentent à participer aux débats
du temps et reconnaissent le droit pour chacun d’élaborer son propre
9
jugement et de manifester intelligence et sens critique ».
Si l’alternance politique du 19 mars 2000 a quelque chose de
positif, c’est sans doute le réveil des consciences qui s’est accru au
cours des dix dernières années. Bien qu’ayant tenté la méthode
d’intimidation et de corruption des leaders d’opinion et
d’opposants, le président Wade n’a pu imposer la pensée unique au
Sénégal qui ferait de ce président « le plus diplômé du monde » et
« le plus doué d’Afrique », le messie-sauveur du Sénégal. Cette
alternance a donc créé un véritable déclic dans le réveil et l’éveil
des consciences qui se multiplient à travers la parole, la plume, les
actes. Jamais, dans l’histoire politique du pays, le Sénégal n’a
connu autant de publications critiques à l’encontre d’un
gouvernement avec notamment la parution d’une trentaine de livres
sur le régime de Wade qui dénoncent la mal-gouvernance, le
népotisme, le déclin démocratique et la corruption entre autres.
Jamais, sous le magistère d’un seul homme, le pays n’a connu
autant de manifestations populaires pour dénoncer une énième fois
le comportement irresponsable de ceux qui gèrent les deniers
publics. Et toutes ces formes de refus d’indignation vont jusqu’à
des sacrifices suprêmes : le suicide avec notamment ces
nombreuses immolations par le feu des citoyens victimes de
certaines injustices.
Depuis dix ans, le Sénégal connaît toutes sortes de slogans
portés soit par des partis politiques anciens ou nouveaux, soit par
ces nombreux groupes et mouvements dits citoyens dont chacun se
proclame la meilleure option pour sauver le pays du naufrage. On
entend et voit tout : « Wade for ever », « Wade doli-nu », « benno
8 Jean Delannoy, 1962
9 Alain Mougniotte, 1994
??

siggil Sénégal », « luy jot jotna », « and deefar Sénégal », « taku
defaraat Sénégal », etc. Mais celui qui a le plus retenu notre
attention est l’un des derniers slogans du groupe de rap
kaolackois : « Y’en a marre ». Ce slogan est pour nous le mot de la
fin dont la portée conduit inéluctablement à une analyse
introspective des valeurs mêmes de la République et du peuple,
pour une survie de la démocratie dans toute sa dimension sociale,
politique, culturelle et économique digne de ce nom ; mais aussi
pour une cohésion nationale et un civisme patriotique qui
constituent les piliers fondamentaux d’une nation. Le slogan « y’en
a marre » a tout son sens dans le débat public aujourd’hui. Chaque
Sénégalais se l’est approprié selon son camp politique, sa
sensibilité philosophique, ou encore selon son intérêt personnel et
collectif au sein d’un groupe politique ou non, défendant une cause
commune pour un intérêt privé ou national. Ainsi, le citoyen
lambda qui peine à joindre les bouts pour entretenir sa famille ou
pour faire face à son vécu quotidien au moment où ceux qui
tiennent les rênes du pouvoir exhibent avec « insolence » leurs
signes extérieurs de richesse, « en a marre » de ces politiques
véreux ou tout simplement, de ce pouvoir irresponsable.
L’opposition de son côté qui se bat pour prendre la place du calife
« en a aussi marre » de ce pouvoir qui ne semble pas un seul
instant lâcher le morceau même au prix d’une démocratie
électorale. Cette opposition est ainsi brimée et exclue d’avance à
cause de l’incessant tripatouillage de la Constitution par l’Exécutif
qui se croit tout permis. Mais ce pouvoir lui-même « en a marre » à
son tour, de ses adversaires qu’il suspecte de manipuler l’opinion
publique et d’instiguer des sentiments de révoltes chez le « bas
peuple ».
À qui donc la faute dans ce Sénégal post alternance 2000,
qui depuis dix ans, l’opposition, la société civile et le pouvoir
s’accusent mutuellement des maux que vit le pays ? Chacun croit
avoir raison sur l’autre ou sur les autres ; et le débat ne campe que
sur deux points : les élections (le fichier électoral !) et le vécu
quotidien des populations. Et si chacun faisait une introspection sur
ses valeurs individuelles et celles collectives qu’il doit porter pour
répondre aux exigences de ce monde en mutation dont le Sénégal
??
ne saurait se détacher ? Tel est l’objet de cette courte contribution
qui nous oriente sur un débat de fond : la question des valeurs
encore une fois de plus. Il serait peut-être assez prétentieux de
vouloir apporter un jugement sur les valeurs d’une société, mais
force est de préciser que nous n’avons pas cette prétention de
réduire cette complexité, mais d'apporter des éléments
d'explication en croisant les réalités de la société sénégalaise
(moderne ?) et les exigences du monde d’aujourd’hui dominé par
les effets de la globalisation à tous les niveaux de la société. Notre
objectif est de faire ici l’analyse des valeurs, et ce, en corrélation
avec les attitudes et comportements individuels et collectifs de la
société afin de diagnostiquer les atouts et les faiblesses face aux
exigences du développement tant social qu’économique, car les
deux vont de pair et d’ailleurs, le second n’est pas possible sans le
premier.
Mais il convient d’abord de se poser la question sur le sens que
nous donnons à ce concept de valeurs. Dès son origine, dans la
Chanson de Roland, le mot valeur prend cette double signification
d'intérêt d'un objet et de qualité d'une personne. C'est Taine, semble-t-il,
e
au milieu du XIX siècle, qui l'utilise le premier dans son sens
10
contemporain, plus abstrait, de référence morale ou esthétique . La
notion de valeur au sens social apparaît dans la deuxième moitié du
eXIX siècle. Selon la définition du Petit Robert, une valeur est « ce
qui est vrai, beau, bien, selon un jugement personnel plus ou moins en
accord avec celui de la société de l’époque ». Une « échelle de valeurs »
est l’ensemble des valeurs « classées de la plus haute à la plus faible, dans
la conscience » et servant « de référence dans les jugements, la
conduite ».
Nous nous limiterons, dans notre analyse, au domaine
social, dans lequel la valeur désigne un principe permettant à un
individu, à un groupe d’individus, à une collectivité, ou, voire à
une société de se mobiliser ou de justifier son action. Dans ce sens
sociologique, tout principe d'action partagé, toute référence
commune, peut constituer une valeur. Les sociologues s'interdisent
par principe toute réflexion sur la « valeur des valeurs », question
10 Jean-Pierre Obin, Novembre 2003
??

qui intéresse en revanche les moralistes. Olivier Reboul par
exemple propose un critère pratique de reconnaissance de la
« vraie » valeur, politique ou morale : elle nécessite toujours un
sacrifice, estime-t-il, et se distingue par là de la recherche du plaisir
ou de l'intérêt immédiat.
eLe concept abstrait qui émerge donc au XIX siècle
es'épanouit au XX sous l'effet des évolutions socioculturelles : la
sécularisation et l'individualisation de la société ont en effet pour
conséquences, l'affaiblissement des systèmes de normes collectives
et la crise générale des sources morales et politiques de l'autorité.
Pour exercer cette liberté nouvellement conquise, il est alors
besoin, selon Hannah Arendt, « d'opérer une nette distinction entre le
but, la finalité d'une action, son utilité, et son sens, sa signification ultime,
sa valeur ».
En effet, si certaines valeurs de la société constituent des idéaux
contribuant au renforcement voire au maintien de la cohésion
sociale d'autres sont par ailleurs des principes d’action plus
concrets pour mener sa vie : ainsi, l'honnêteté, la tolérance ou la
loyauté sont loin d’être des idéaux hors d'atteinte. Enfin d'autres,
ou les mêmes, constituent des critères pratiques de jugement d'une
action, d'une innovation, d'une réforme : l'utilité « À quoi ça sert ? »),
et l'efficacité (« Quels sont vos résultats ? ») sont évidemment, de nos
jours, de celles-là. Les valeurs sont donc au cœur de notre vie personnelle,
sociale, professionnelle ou politique ; ce sont les points d'appui
permanents de nos jugements éthiques, de nos décisions d'action, les
justifications de nos comportements individuels et collectifs, les
fondements ultimes de l'exercice de notre liberté. Tout en prenant en
compte le caractère privé et personnel de la société africaine dans son
mode de vie et d’organisation, ses croyances, nous serons invités à poser
le débat sur les enjeux de cette société relativement avec le
développement et la démocratie. Les citoyens doivent se situer, non
seulement individuellement, mais aussi collectivement, pour ensemble
porter des valeurs au profit d’un bien commun de la collectivité et des
institutions, et ce, que ce soient des institutions familiales, scolaires,
11
étatiques . La problématique essentielle de ce travail repose sur la
recherche de fondements qu’exige la société actuelle, produit
11 Fatou Ba Sène, op.cit.
??

achevé de la civilisation en quête perpétuelle du bonheur. Mais
comment obtenir ce bonheur ? Comment réussir le pari du
développement ? Ces questions font appel à des valeurs qui sont au
cœur de notre mode de vie personnelle, sociale, professionnelle, éducative
et politique, car ces éléments-là sont nos repères dans nos actions et
décisions et déterminent profondément notre capacité à saisir les outils du
développement sur tous ces aspects développement socioculturel,
intellectuel, économique, etc., points d’appui permanents dans nos
jugements éthiques, nos décisions d’action, les justifications de nos
12
comportements individuels et collectifs entre autres . Il ne peut en être
autrement. L’urgence aujourd’hui est d’engager cette révolution
culturelle, car notre société perd complètement ses repères. Elle
n’est pas seulement déréglée en surface, mais en profondeur
lorsqu’on voit des gens censés faire valoir la morale dans la société
– nous voulons nommer ici la classe « maraboutique » — jouer aux
hypocrites selon leurs intérêts, et que des leaders d’opinion ou des
porte-voix transforment leurs talents en de véritables griots du
pouvoir contre le peuple, alors le comble est atteint. On perd la
boule et il y a bien urgence de rétablir ce déficit moral. Il n’y aurait
pas d’autres solutions à nos problèmes, car celles-ci n’émaneraient
ni des politiciens ni même des bureaucrates. Ce n’est pas en
formant un gouvernement d’union nationale que nous réparerons
également ce dérèglement moral. Car le problème du Sénégal, ce
n’est pas une question politique. En vérité, ce sont nos valeurs
fondamentales qui sont déréglées. Ce n’est pas également en
changeant de président, de gouvernement, que tout irait mieux. La
société a simplement besoin de retrouver son socle moral.
12 Ibid.
??

Chapitre préliminaire
19 MARS 2000 : L’ESPOIR D’UNE NOUVELLE EPOQUE.
13MAIS …
« L’art le plus difficile n’est pas de choisir les hommes, mais de donner
aux hommes qu’on a choisis toute la valeur qu’ils peuvent avoir ».
Napoléon
Même si, depuis les indépendances, le Sénégal est le seul pays en
Afrique de l’Ouest à échapper aux coups d’État militaires et autres
vicissitudes politiques ayant conduit la majorité des pays d’Afrique
noire à une politique chronique, il n’en demeure pas moins que des
problèmes fondamentaux de la démocratie se posent encore. Et
encore. On a souvent tendance à réduire parfois la démocratie à
une absence de conflit politique et à une simple question électorale.
Mais lorsqu’un pays est dirigé pendant quarante ans par un seul
parti dans un système politique qui se réclame multipartiste
démocratique, c’est qu’il y a un problème. En 2000, cette page a
été tournée grâce à la concrétisation historique de l’alternance
politique qui a conduit le vieil opposant Abdoulaye Wade au
pouvoir. On a du coup présenté avec beaucoup de vantardise le
Sénégal comme étant la vitrine de la démocratie en Afrique. N’est-
ce pas là encore une erreur que de réduire cette démocratie-là à une
alternance politique ; Abdoulaye Wade étant accueilli comme un
sauveur, un libérateur du peuple et de sa jeunesse qui n’en
pouvaient plus avec le parti socialiste. Nous avons déjà soutenu
dans l’ouvrage « L’illusion démocratique en Afrique. L’exemple du
Sénégal » que pour mieux penser un système démocratique
aujourd’hui, il faut nécessairement faire un diagnostic du
comportement de la société. Ce paramètre est aujourd’hui
fondamental dans l’appréciation de la démocratie tant les valeurs –
13 Titre proposé par Fatou Ba Sène, op.cit.
??

et notamment la morale publique – constituent le socle de l’espace
public. Le 7 juin 2011, invité sur le plateau de la chaîne privée 2
STV, monsieur Guirassy vantait, dans son luxueux salon, en face
des journalistes, la démocratie sénégalaise qui, selon ce féru
souteneur de Wade, est enviée par toute la communauté
internationale. Et ce proche du pouvoir de soutenir que même les
grandes puissances sont tentées de copier le système démocratique
sénégalais. Diantre ! Quelle est la spécificité de cette démocratie
sénégalaise là ? Monsieur Guirassy n’avait malheureusement pas
argumenté ses propos ; laissant beaucoup de spectateurs sur leur
faim, car on ne saurait formuler de telles affirmations sans en faire
une démonstration lucide. Il faut donc savoir raison-garder
lorsqu’on parle de choses aussi importantes que les valeurs
fondamentales d’une société et qui engagent le destin commun de
la République. De plus, il ne s’agit pas, dans cet exercice d’analyse
de la démocratie, de justifier si le pouvoir est démocratiquement
légitime ou non, mais il s’agit plutôt de rechercher le caractère
spécifique à savoir le contenu social de l’excès totalitaire associé
au pouvoir souverain comme tel, indépendamment de son caractère
démocratique ou non démocratique. Il faut donc dans cet exercice
d’analyse, « savoir comment reconstruire des valeurs sans les soumettre
à une transcendance humaine, qui serait la valeur des valeurs. Ou encore,
comment redonner de la valeur à la politique, autrement dit, comment
articuler politique et exigence éthique sans remplacer la pensée politique
14
par la morale ». Et voilà en réalité un travail de réflexion qui n’est
jamais suffisamment fait en Afrique et qui est donc à l’origine des
fragilités de la démocratie sur le continent. Dans le cas particulier
du Sénégal, si l’on peut parler de démocratie en 2000, celle-ci n’a
survécu que le temps de l’élection, car le contexte avait vite changé
dès l’investiture même du nouveau président Abdoulaye Wade
le 3 avril 2000 quand, à la place de l’hymne national, il nous fait
chanter son propre hymne comme si le Sénégal venait de prendre
son indépendance. Et au juste, c’est cette illusion qu’il se faisait
dans sa tête d’autant plus qu’il se voyait comme un libérateur au
point que ses aveugles laudateurs le comparaient à
14 Laurent Loty, La vertu politique : machiavel et Montesquieu, Henri Drei, 1998
??

Nelson Mandela. Mais vingt-six ans de lutte contre l’apartheid, ça
n’a rien à voir avec les vingt-six ans de lutte dans l’opposition.
Mais comment expliquer ce hiatus, cet abîme de la morale
publique, l’arrêt de la discussion raisonnable et la démission de
l’esprit critique devant les portes du pouvoir depuis l’arrivée
d’Abdoulaye Wade, cet opposant qui s’est pourtant battu pendant
vingt-six ans pour la restauration de la démocratie et des libertés
publiques ? On ne saurait ne pas reconnaître que ces dérives
existaient déjà sous le régime socialiste, mais n’ont-elles pas atteint
le comble avec ce régime dit libéral ? La vraie raison, c’est
qu’Abdoulaye Wade a été beaucoup trop surestimé en 2000 au
point qu’il se voyait comme le messie de la République. Et l’érudit
du peuple aussi. On se souvient, tous les jeudis en conseil des
ministres, le gouvernement commençait par une prière à la gloire
d’Allah. Tout le monde levait les bras et c’était Abdoulaye Wade
qui jouait le rôle d’imam. C’était à la fois ridicule et pathétique de
voir cela à l’écran de la télévision nationale. Lorsque nous
observions ses agissements, nous étions tentés de les comparer à
Firahouna, tellement choyé par le Seigneur, qu'il avait fini par
vouloir se mesurer à lui. C’est ce qui est arrivé entre Abdoulaye et
le peuple sénégalais qui l’a élu en 2000. Dans cette désillusion, bon
nombre de Sénégalais ne comprennent pas le comportement du
président Wade. Et ceux-là de dire, « vraiment le président Wade nous
a déçus. Jamais on ne pouvait s’imaginer qu’une fois à la tête du pays, il
se serait comporté de la sorte. J’ai voté pour lui en 2000, mais je le
regrette ». Mais ce que ces compatriotes ne comprennent pas, c’est
15que le pouvoir est une drogue dure . Il modifie le comportement
des personnes, au point de les faire agir de manière insane, alors
que sans lui, elles seraient sans doute « normales ». Les conditions
dans lesquelles il s’exerce aujourd’hui, malgré les efforts
incessants vers la démocratie, n’ont pas amélioré les dérives. Ou
alors ils ne se sont pas suffisamment posé des questions sur les
motivations de l’homme. En effet, pourquoi cette quête maladive et
violente du pouvoir de la « Toute-puissance » a-t-elle abîmé le
15 Pour reprendre les termes de Jacques Baguenard , Les drogués du pouvoir,
Economica, octobre 2006
??

président Wade jusqu’à ce qu’il se ridiculise ou se réduise au
barbarisme, devenant ainsi, hélas, sa propre victime dans cette
boulimie politique ? Nous avions déjà soutenu, dans un ouvrage
16
que nous avons publié en 2008 aux éditions Harmattan , que s’il y
a une victime au Sénégal, c’est bien le président Wade. Mais il est
victime de lui-même. On ne peut comprendre, quoiqu’on puisse
cogiter, la raison de cette aventure macrophage et individualiste du
président Wade dans toutes ses épopées, aujourd’hui amputée de
toute pertinence et qui n’a qu’une seule visée : la victoire électorale
comme ultimatum en 2012, à l’âge de 87 ans ! Le pouvoir à cet
âge, pour quoi faire ? Nous reconnaîtrons donc que l’illusion
messianique du président Wade est une réelle maladie narcissique
qui explique ses pathétiques jaillissements et rejaillissements à
tout-va. Mû par l’ambition démesurée de la grandeur du
personnage qu’il incarne, le président Wade s’est séparé de son
peuple qui l’a pourtant soutenu pendant vingt-six ans d’opposition
jusqu’à la victoire finale en mars 2000. Mais la conséquence de ce
hiatus politique, disons-le, fut cette volonté aveugle du peuple
sénégalais de vouloir changer coûte que coûte le président Diouf, à
tout prix. Pour preuve, la majorité des électeurs ayant contribué à
l’élection de Wade l’ont tous regretté aujourd'hui, et ce, du plus
jeune au plus vieux des concitoyens. Seuls ses acolytes qui furent
hier ses ennemis jurés qui l’entourent. Au juste, croyons-nous,
en 2000, que les électeurs ont voté pour un homme, un chef,
notamment celui de l’opposition ? L’opposition n’avait pas un
véritable programme politique en 2000, car Abdoulaye Wade
n’était jamais d’ailleurs psychologiquement prêt à se présenter aux
élections si ses compagnons de l’opposition comme Amath
Dansokho, Pr Bathily et compagnie ne l’en avaient pas convaincu.
Et la conséquence de ce scénario devons-nous le répéter, c’est que
« lorsqu’on vote pour un chef, on est dépendant de ce qui lui
arrive. Alors que lorsqu’on vote pour un programme, les choses
sont plus solides. On marche sur des roches, non pas sur une mince
couche de glace qui risque de se fracturer à tout moment,
16 Sénégal, politique publique et engagement politique, L’Harmattan, 2008, 232
pages
??

dépendant des humeurs ou de la santé du chef… », disait
17Richard Martineau . L’autoritarisme du président Wade est
inélégant et beaucoup trop excessif. C’est d’ailleurs cet
autoritarisme-là qui a assassiné la démocratie représentative dans la
mesure où l’homme en question se suffit à lui seul comme
intelligence pour gérer la destinée du peuple sénégalais. Et s’il peut
y avoir un tant soit peu un substitut, à ses yeux, c’est sans doute
son fils Karim Wade présenté aux Sénégalais par son père de
président comme le Sénégalais le plus doué de sa génération. Mais
au-delà de ces dérives autoritaires, c’est la conception même du
pouvoir qui est faussée ou ignorée par ceux qui nous dirigent.
18Comme le soutient Bertrand De Jouvenel, « il n’y a vraiment de
République que là où le pouvoir ne se présente point comme un être
concret avec ses membres propres. Là où les citoyens peuvent être
presque indifféremment appelés à gérer temporairement des intérêts
communs que tous conçoivent de la même façon ». Et c’est
malheureusement cela le péché capital du président Wade.
D’aucuns, dans l’analyse du hiatus que vivent les Sénégalais,
pensent que la raison découle du fait de la patrimonialisation du
pouvoir par le président Wade. Il s’agit bien plus de cela ! En effet,
le système patrimonial se distingue par des rapports d’allégeance
personnels tissés entre l’autorité politique et le peuple. Dans ce
système, comme le souligne Max Wéber dans son ouvrage,
Économie et société, Paris Plon, 1971, « on n’obéit pas à des
règlements, mais à la personne appelée à cette fin par la tradition ou par le
souverain qui détermine la tradition ». Mais pour le cas d’Abdoulaye
Wade, il s’agit plutôt de l’effet de personnalisation du pouvoir au-
delà des rapports d’allégeance personnelle qui se traduisent par
l’absence d’autonomie entre le politique et l’économique, dans la
mesure où l’autorité politique « considère tous les pouvoirs du
Seigneur et ses droits économiques comme autant des chances
19
économiques privées qui ont été appropriées » . Il n’y a qu’à voir ses
agissements dans sa gouvernance économique où le président
Wade pense que seul ce qu’il fait est mieux pour les Sénégalais.
17 www.martineau.blogue.canoe.ca
18 Lire son œuvre Du pouvoir
19 M. Wéber, Économie et société, Paris, Plon, 1971.
??

Mais la conséquence et non la moindre dans cet aspect de
personnalisation du pouvoir, c’est que l’accès au pouvoir politique
devient le moyen privilégié d’enrichissement et de différenciation
sociale. Et donc, en définitive, l’ordre politique du gouvernement
de l’alternance semble dépouillé de toutes les vertus de
rationalisation de gestion du pouvoir, ce qui explique aujourd’hui
une montée en puissance du clientélisme politique qu’on n’a plus
besoin de démontrer, tellement la morale publique est en abîme.
Hélas ! Le pouvoir ne peut donc pas être l’apanage de quelques-
uns ni d’un groupe et encore moins d’une classe politique.
Montesquieu disait en ce sens que « le peuple qui a la souveraine
puissance doit faire face par lui-même tout ce qu’il peut bien faire ; et ce
qu’il ne peut pas bien faire, il faut qu’il le fasse par ses ministres. Ses
ministres ne sont point à lui s’il ne les nomme : c’est donc une maxime
fondamentale que le peuple nomme ses ministres c’est-à-dire ses
magistrats (…). C’est encore la loi fondamentale de la démocratie qui
veut que le peuple seul fasse des lois. Il y a pourtant mille occasions que
20
le Sénat puisse statuer (…) » . Mais avons-nous vraiment des
ministres au Sénégal sous ce régime du président Wade ? Cette
question n’est pas une offense et encore moins une insulte à leur
intelligence. Tout de même, il y a de quoi douter, eu égard à l’acte
d’allégeance qu’ils posent au quotidien à l’endroit de leur « Tout-
Puissant » président Wade. Aucun ministre n’a le droit d’avoir de
bonnes idées. Et de toute façon, aurait-il « l’intelligence du
président Wade ? » Toutes les bonnes initiatives émanent de
l’intelligence, de la clairvoyance et de la vision du président Wade.
Quel ministre n’a pas prononcé ces mots pour décrire un projet
émanant de son ministère ? Gare à celui qui n’aura pas salué la
vision et la clairvoyance du président ! D’ailleurs, le « mi-nistre »
Aliou Sow l’avait avoué : « eux les "mi-nistres" sont comme des
soldats. Ils exécutent l’ordre du président avant de réfléchir ».
Diantre ! Aliou Sow ne se condamne-t-il pas, dans sa déclaration ?
Ne réduit-il pas le ministre à une sorte de « techno démagogue »
plutôt que d’être le juge et le magistrat du peuple ? Or le techno
démagogue est véritablement un poison pour la République en ce
sens que lorsque tout relève du seul mérite du super président, il va
20 Montesquieu, Esprit des lois, Livre II, chapitre 2
??