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D'Oussama Ben Laden à Saddam Hussein

De
196 pages
La guerre contre l'Irak était-elle une guerre contre le terrorisme ? Etait-elle vraiment une guerre visant à libérer un peuple ? A-t-elle été plutôt motivée par la volonté de Bush d'éliminer à tout prix Saddam Hussein ? Ce regard en profondeur démontre que la seule issue de cette période était la guerre car elle était le but recherché par l'administration Bush. Il étaye notamment comment les faucons néoconservateurs américains ont pu mener leurs actions afin de justifier leur War for Business.
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Le monde garde l'image d'un George Bush esquivant de justesse les projectiles lancés par un journaliste en colère. Cette image apparaît comme l'épitaphe de deux mandats entachés par le plus grand fiasco américain jamais subi au Moyen-Orient. Au printemps 2003, en signe de vengeance et de mépris, les Irakiens frappaient de leurs chaussures les statues monumentales de Saddam Hussein jetées à terre par les troupes américaines. « Cinq ans plus tard, à la mi-décembre 2008, ils les jettent à la figure du chef de la coalition venue les libérer d'une sanglante dictature, en le traitant de chien », écrit le quotidien Le Monde dans son édition du 17 décembre 2008. En janvier 2009, George Walker Bush quitte la Maison Blanche sans avoir capturé Ben Laden et sans avoir rétabli la situation devenue chaotique en Irak depuis qu’il a déclenché les hostilités en mars 2003. Les Talibans sont toujours en place et l’organisation Al-Qaïda n’a pas été démantelée. Le 43ème président des États-Unis (2000-2008), qui mène une campagne de lutte contre le terrorisme, déclenche deux guerres durant ses deux mandats. La première se déroule en 2001 contre les Talibans en Afghanistan et la deuxième a lieu contre l’Irak deux ans plus tard. Aucune des deux ne sera gagnée. Les États-Unis ont échoué dans l’effort d’affaiblir Al-Qaïda en menant leur guerre contre le terrorisme, selon les résultats d’un sondage effectué dans 23 pays et publié le 28 septembre 20081. En 2003, les ÉtatsUnis tentent d’apporter la démocratie en Irak par la force du feu. L'Amérique attaque l'Irak. Motif invoqué : les armes de destruction massive irakiennes et des liens entre Saddam Hussein et l’organisation terroriste Al-Qaïda. C’était le 20 mars à 3h30, heure de Paris. Le monde apprend que l’armée américaine tire sur Bagdad une quarantaine de missiles de croisière Tomahawk à partir de sous-marins et de bâtiments de surface. Deux bunkers sont visés où Saddam Hussein et les principaux dirigeants irakiens sont supposés être. Trois jours auparavant, dans son discours de quinze minutes, le 17 mars 2003, le président Bush, qui donnait 48 heures à l'Irak avant de déclencher une guerre, déclare : « On a pris la décision d'attaquer l'Irak il y a longtemps. » Le tout est dans le “longtemps”. Le Baltimore Sun du 16 mars écrit que, lors d’une des premières réunions du Conseil de sécurité nationale de sa présidence, plusieurs mois avant les attentats terroristes contre le World Trade Center et le Pentagone, Bush exprime déjà sa détermination de renverser Saddam Hussein et sa volonté d'insérer des troupes américaines en Irak.

Avant-propos

“US War on Terror Has Not Weakened al Qaeda”, BBC World Service, Global Poll, 28 septembre 2008.

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Pour ce faire, il fallait simplement trouver le bon prétexte. Les armes de destruction massive et des liens avec Al-Qaïda sont-ils des prétextes valables ? Sont-ils les vraies raisons de cette guerre ? L'ancien ministre britannique des Affaires étrangères, Robin Cook, qui quitte le gouvernement Blair pour protester contre la décision de partir en guerre sans l'autorisation de l'ONU, déclare : « L'Irak n'a probablement pas d'armes de destruction massive dans le sens normal du terme ». En ce qui concerne les possibles liens de l’Irak avec des terroristes et des agents d'Al-Qaïda, personne n’y croit. Même dans le gouvernement américain, personne ne croit sérieusement qu'il y a un lien important entre les intégristes islamiques et le régime laïc nationaliste baasiste d'Irak. Saddam Hussein et Oussama Ben Laden sont des ennemis mortels depuis des décennies. L'affirmation continue durant des mois d'une entente Al-Qaïda-Irak est une tentative désespérée de lier Saddam Hussein aux attentats du 11 septembre. « Lorsque notre coalition les chassera du pouvoir, nous vous distribuerons les vivres et les médicaments dont vous avez besoin. Nous détruirons l'appareil de la terreur et nous vous aiderons à construire un nouvel Irak qui sera prospère et libre. La menace terroriste qui pèse sur les États-Unis et le reste du monde diminuera dès que Saddam Hussein sera désarmé. Contrairement à Saddam Hussein, nous croyons que le peuple irakien mérite la liberté et est capable de l'assumer. Les États-Unis, avec d'autres pays, œuvreront à promouvoir la liberté et la paix dans cette région », déclare le président Bush, mais personne, même dans l'établissement militaire américain, ne le croit sérieusement. « Substituons “le peuple irakien” par “le peuple égyptien”, “le peuple de la péninsule arabique”, “le peuple pakistanais”, ou ceux d'autres dictatures appuyées par les États-Unis, pour ne pas parler des Palestiniens qui vivent sous une occupation israélienne soutenue par les États-Unis. Le gouvernement américain croit-il que ces peuples méritent la liberté ou qu'ils soient capables de l'assumer ? » Quand le parlement de la Turquie, sous la pression de l'opinion publique, a voté pour interdire aux États-Unis l'utilisation du territoire turc pour envahir l'Irak, l'administration Bush fait un appel aux forces armées turques pour faire pression sur le gouvernement pour renverser cette décision démocratique », écrit, le 20 mars 2003, Patrick Martin, dans son article « Les vingt mensonges de George W. Bush ». Mais pour la guerre contre le terrorisme, et entre Saddam Hussein et Oussama Ben Laden, qui choisir ? Bush opte pour Saddam Hussein. Contrairement à Ben Laden, Saddam Hussein est visible. Il sera dorénavant l’ennemi désigné de Bush.

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Provoquer un état de chaos régional est l’hypothèse qui explique les raisons de la détermination américaine à secouer la bouteille du Moyen-Orient. Clausewitz écrit que les guerres sont la continuité de la politique par d’autres moyens. Qu’en est-il de la situation lorsqu’un des acteurs (le plus fort) refuse toute autre possibilité de solution pour éviter une guerre ? J’essaie de montrer comment, en si peu de temps, la volonté d’aller en guerre d’un acteur puissant déborde, inhibe et bloque toute action politique pour ceux qui s’y opposent. Dans cet ouvrage, je choisis de mener une analyse focalisée sur les 6 mois d’avant la guerre et durant lesquels les conditions de la guerre sont fabriquées. Durant six mois, il y a eu une quantité considérable de déclarations, de mensonges et de manipulations de toutes sortes. Ici, je ne réponds pas à la question du pourquoi la guerre a lieu. Cet aspect, maintes fois débattu, fait appel à des analyses qui renvoient systématiquement à la puissance, aux intérêts et à l’enjeu du pétrole. Dans cet ouvrage, je me concentre sur la question du comment. Celle qui s’intéresse à l’usage politique du discours et à la manière dont l’administration Bush adopte pour arriver à son objectif de guerre. Je démontre à quel point un groupe d’hommes peut entraîner des centaines d’autres décideurs, chefs d’État ou de gouvernement derrière. Comment des millions d’hommes ne peuvent-ils pas s’imposer face à une machine de guerre puissante qui se met en marche ? Au fond, Bush aurait-il pu faire machine arrière ? Cette guerre pouvait-elle être évitée ? Comment Bush a-t-il pu, entre septembre 2002 et mars 2003, forcer le monde entier à le suivre pour envahir l’Irak ? Qu’en est-il donc de la situation lorsqu’un des acteurs (le plus fort) refuse toute autre possibilité de solution pour éviter la guerre ? A la lecture des événements entre septembre 2002 et mars 2003, on se rend compte que quels que soient les scénarios, il n’existe aucune alternative pour la diplomatie pour éviter la guerre. Je tente ici de comprendre comment un groupe de néoconservateurs américains déterminés justifient leurs actions afin d’atteindre leur objectif coûte que coûte. Reste la question relative au lien entre cette guerre et la lutte contre le terrorisme. Est-elle la conséquence des attaques du 11 septembre 2001 ? Bob Woodward, dans Plan d’attaque (2004) avance la thèse selon laquelle le plan d’attaque contre l’Irak se trouvait déjà sur le bureau de George Bush dès le 12 septembre 2001. Le dossier de cette guerre est déposé sur le bureau des conseillers à la Défense du président George W. Bush par deux hommes. '

Introduction

Le premier est Paul Duns Wolfowitz, un homme politique américain, secrétaire adjoint à la Défense entre 2001 et 2005. Le second est Donald Rumsfeld. C’est suite aux attaques du World Trade Center, perpétrées la veille à New York et à Washington, que le plan d’invasion de l’Irak est activé. Il faut attendre un an avant que la scène internationale soit usurpée par ce dossier qui va mobiliser intensément le monde entier durant six longs mois afin d’éviter la guerre. « Où est-il allé chercher ça ? » se demande un responsable de la CIA sur les propos de Dick Cheney qui, en août 2002, affirme : « Il n'y a pas de doute que Saddam Hussein a maintenant des armes de destruction massive. » Les déclarations de George W. Bush et de ses proches collaborateurs, sur le danger que représentait l'Irak entre 2001 et 2003, sont pointées du doigt par une étude publiée en janvier 2008, par le Center for Public Integrity et le Fund for Independence in Journalism. Durant les deux années qui ont suivi les attentats terroristes de 2001 aux États-Unis, le président George W. Bush et de hauts responsables de l'administration américaine avancent 935 fausses déclarations sur l'Irak et sur la menace supposée qu'il fait peser sur la sécurité des États-Unis, écrit l’étude du Center for Public Integrity2. Parmi ces 935 fausses déclarations, on en compte 231 concernant les armes de destruction massive en Irak et 28 sur les liens de l'Irak avec Al-Qaïda. Nous allons les retrouver tout au long de ce livre. En dehors du président Bush, plusieurs hauts responsables américains, qui occupent à l'époque des fonctions diverses, ont eu leur part de fausses déclarations : le vice-président Dick Cheney, la conseillère à la Sécurité nationale Condoleezza Rice, qui sera plus tard à la tête de la diplomatie américaine, le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld, le secrétaire d'État Colin Powell, le vice-secrétaire à la Défense Paul Wolfowitz et les porte-paroles de la Maison Blanche Ari Fleischer et Scott McClellan. En ce qui concerne le secrétaire d’État Colin Powell, on recense 244 fausses déclarations sur les armes de destruction massive en Irak et dix sur l'Iran et Al-Qaïda3.
Charles Lewis, Mark Reading-Smith, “Did the United States go to War Under False Pretenses ?”, The Center for Public Integrity, 23 janvier 2008. http://www.publicintegrity.org/WarCard/Default.aspx?src=home&context=overview &id=945. Voir aussi : “Les 935 mensonges de l'administration Bush”, Le Figaro, 23.01.2008. 3 Charles Lewis, Mark Reading-Smith, “Did the United States go to War Under False Pretenses ?”, The Center for Public Integrity, 23 janvier 2008.
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D'après cette étude réalisée par deux organisations de journalistes aux EtatsUnis, ces déclarations « faisaient partie d'une campagne orchestrée qui a galvanisé efficacement l'opinion publique et, dans ce processus, a conduit la nation vers la guerre, incontestablement sous de faux prétextes. Il n'est maintenant plus contesté que l'Irak ne possédait pas d'armes de destruction massive et n'avait pas de liens significatifs avec Al-Qaïda. En bref, l'administration Bush a mené la nation vers la guerre sur la base d'informations erronées qu'elle avait propagées méthodiquement, et cela s'est terminé par une action militaire contre l'Irak le 20 mars 2003 », souligne l’étude de Charles Lewis et Mark Reading-Smith, membres du Fonds pour l'indépendance en journalisme. La moralité de cette histoire dirait que les fins justifient les moyens et que, dans certaines conditions, tout est permis, y compris l’espionnage des membres du Conseil de sécurité de l’ONU. Cette révélation est celle d’un hebdomadaire britannique. Elle intervient alors que certains diplomates se plaignent de menaces économiques dont leurs pays font l'objet dans la perspective d'un deuxième vote onusien sur l'Irak à la mi-mars 2003. « Les États-Unis se livrèrent à une campagne agressive d'écoutes téléphoniques auprès des délégations du Conseil de sécurité de l'ONU. Et cela dans leurs efforts pour rallier les États indécis avant le vote d’une seconde résolution concernant l'Irak ». L'accusation est portée, le 2 mars, par The Observer. Selon l'hebdomadaire dominical britannique, cette opération est menée par l'Agence de sécurité nationale américaine (NSA). Elle consistait à placer sur écoute téléphonique les délégués onusiens chez eux, à leur bureau de New York, et à intercepter leurs courriers électroniques. The Observer s'est procuré ce qu'il présente comme un mémorandum d'un haut responsable de la NSA, daté du 31 janvier 2003, adressé à ses agents et à un service de renseignement allié. D'après cette note, « toute la gamme d'informations susceptibles de donner aux décideurs américains un atout supplémentaire dans la réalisation de leurs objectifs et permettant d'exclure les mauvaises surprises » doit être obtenue. La note demande aux agents de la NSA de se procurer le plus de renseignements possibles sur les intentions de vote, les négociations en cours, les alliances politiques au Conseil de sécurité concernant le vote d'une deuxième résolution. Il y est précisé que cette surveillance s'appliquera tout particulièrement aux délégations indécises du Conseil de sécurité : l’Angola, le Cameroun, le Chili, la Guinée, le Mexique et le Pakistan. ((

Selon The Observer, le mémorandum aurait été mis en circulation le 31 janvier, soit quatre jours après le rapport du chef des inspecteurs de la Cocovinu, Hans Blix, sur l'attitude irakienne face à la résolution 1441. Ce mémorandum est envoyé par Frank Koza, responsable à la NSA des cibles régionales (une section chargée de l'observation des pays stratégiquement importants pour les États-Unis).

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CHAPITRE I
LA CONSTRUCTION DES FAITS
« Les forces américaines subiraient des pertes en cas de guerre contre l'Irak. Cette guerre risque d'être plus sanglante que la guerre du Golfe en 1991. Il faut que les Américains comprennent que si l'armée reçoit l'ordre d'entrer en Irak, ce sera la guerre et qu’elle sera très dangereuse et sale. Il y aura des pertes. » Richard Myers, chef d'État-Major américain, 4 mars 2003.

A- La morale, le droit et la politique

Londres a reçu juste avant l'invasion de l'Irak en 2003 des informations selon lesquelles Saddam Hussein avait démantelé ses armes de destruction massive, affirme un ancien fonctionnaire du Foreign Office devant la commission Chilcot. Cette commission d'enquête britannique d'enquête sur le conflit irakien, qui débute ses auditions fin novembre 2009, a pour objectif de faire la lumière sur l'engagement du Royaume-Uni dans la guerre en Irak. Tony Blair, quant à lui, comparaît début 2010 pour expliquer notamment pourquoi il a décidé de suivre George W. Bush dans cette offensive. Le 24 février 2009, le gouvernement britannique annonce qu'il mettra son veto pour bloquer la publication des minutes de réunions cruciales au cours desquelles Tony Blair et ses ministres ont pris la décision controversée en 2003 de participer à la guerre en Irak. Lors d'une déclaration devant la chambre des Communes, le ministre de la Justice, Jack Straw, estime que la publication de ces comptes-rendus aurait risqué de "porter gravement atteinte" à la confidentialité des réunions du Cabinet qui regroupe les principaux ministres du gouvernement britannique. Le tribunal chargé de veiller au respect de la liberté d'information a ordonné fin janvier 2009 la publication des détails de deux réunions tenues les 13 et 17 mars 2003, où la légalité d'une intervention militaire en Irak au regard du droit international avait été étudiée. Les raisons de garder les détails de ces réunions dans l’ombre du secret montrent que certains éléments de la politique de Londres ou de Washington ne sont pas en phase ni avec la morale ni avec le droit. La morale et le droit sont deux concepts régulièrement invoqués, non sans arrière-pensée, par chacun des deux camps en lice dans la crise internationale dont l'Irak est le centre. Lorsque le président américain Georges W. Bush brandit, au nom de Dieu, la défense de la liberté contre l'axe du mal, son homologue français Jacques Chirac répond par la nécessité de respecter la règle internationale. !"

De même, on se sert du droit pour faire de la politique, on instrumentalise le droit international via les Nations unies, pour son propre intérêt, car plus on est faible, plus on est attentif au droit international, et inversement, car le droit est le rempart des faibles. Le droit est fait pour se substituer à la violence. Qu'importe, puisque pour le président Bush, la justification de la violence, c'est le combat pour le bien, dans une sorte de messianisme inhérent à la façon dont les États-Unis voient leur rôle dans le monde. Cette inspiration morale exprime aussi une dimension religieuse propre au président américain et que l'Europe a tendance à ignorer totalement. La mission de l'Amérique de George W. Bush, c'est aussi de permettre à chacun dans le monde d'avoir « la liberté de rencontrer Dieu », résume l'hebdomadaire américain Time, qui fait la une de son édition début mars 2003 sur "Bush et Dieu". « L'Amérique fait face à de grands défis. Nous sommes appelés à défendre notre nation et à conduire le monde vers la paix, et nous relèverons ces deux défis avec courage et confiance », déclare le président américain le 10 février 2003. « L'action internationale ne peut, sous peine d'être discréditée, s'affranchir des principes sur lesquels elle se fonde : le respect du droit, la responsabilité, l'équité, la démocratie », assure de son côté le président français le 7 janvier 2003. Il s'agit avant tout de "plaidoiries d'avocats", d'une "rhétorique" qui n'est pas dénuée d'ambiguïtés. Il est en effet très rare d'en appeler à la morale sans que des intérêts ne soient aussi en jeu. Ainsi, personne ne l'a invoquée pendant le génocide du Rwanda ou du Cambodge, faute d'intérêts pour intervenir. L'Europe, de son côté, ne considère plus sa propre civilisation comme La civilisation, sans doute parce qu'elle est plus habituée (que l'Amérique) aux cultures étrangères, particulièrement l'islam. Le temps des ultimatums, des protectorats et du fardeau de l'homme blanc est passé. L'Europe défend une vision séculaire du monde, écrit Régis Debray dans l'International Herald Tribune. Pourtant, la morale ou le droit ne sont pas tout entiers dans un camp ou dans l'autre. Jacques Chirac évoque lui aussi la "morale internationale" et Georges W. Bush réclame la fermeté face à l'Irak pour éviter, dit-il, le discrédit des Nations unies. Il y a toujours eu une tendance des États à invoquer la morale et à jouer aussi sur les deux claviers, parfois de façon paradoxale. Mais n'oublions pas que la notion de morale est fondamentalement étrangère à la conduite des États. C’est ce qui donne lieu à ce que ceux qui se rangent du côté du droit international ou ceux qui prônent la voie pacifique se trouvent injuriés. C’est ce qu’on voit lorsque le sentiment anti-français des Américains pousse ses partisans à créer un site Internet sous le nom : LaFranceFaitChier.com. ("

Ce site Internet, prospère aux USA, recueille des millions de visiteurs à quelques semaines du début de la guerre. C’est un homme d'affaires qui a créé FranceStinks.com (LaFranceFaitchier.com) pour exprimer sa déception et sa colère face à la position pacifique de Paris dans le dossier irakien. Cet homme d’affaires a 50 ans. Il possède plusieurs sociétés et fait de la production télévisuelle à Burbank (Californie), mais n'accepte de révéler que son pseudonyme, "Yankee Doodle", car il assure recevoir trop de lettres d'insultes. « Les Américains, dont moi, avaient toujours gardé une place spéciale dans nos cœurs, dans notre style de vie et notre cuisine et tout le reste pour la France », dit-il. La position de la France est alors vécue comme une trahison. « Quand vous vous sentez proche de quelqu'un, le sentiment de trahison est d'autant plus douloureux ». Pour exprimer ce sentiment et donner une tribune à ceux qui pensent comme lui, il passe quatre jours à mettre sur pied son site. Ce dernier prend comme symbole la tour Eiffel barrée d'un sens interdit. Le site s'ouvre par une profession de foi : « Oui, quand il s'agit de savoir qui sont vos amis et vos alliés, la simple vérité est que la France fait chier ! Les Français sont heureux de nous vendre leurs fromages coulants et leur vieux jus de raisin hors de prix, mais quand il s'agit de respect réciproque. » Le site comprend seize pages de blagues et de dessins humoristiques antifrançais, du genre : « Combien de Français faut-il pour défendre Paris ? Personne ne sait. Jamais essayé » ou « Qu'a dit le maire de Paris à l'armée allemande quand elle est entrée dans la ville ? » Réponse : « Une table pour 100.000, m'sieur ? » Des photomontages comme cette une d'un magazine de l'armée française : « Drapeaux Blancs : de nouvelles technologies pour vous sauver la vie » ou la rubrique forme qui donne trois exercices pour aider à garder les mains en l'air plus longtemps. Yankee Doodle lance également un appel à une Tea Party : allusion aux patriotes américains qui jettent dans le port de Boston, le 16 décembre 1773, des ballots de thé appartenant à la couronne britannique, donnant le signal d'un soulèvement qui allait aboutir à l'indépendance. Il demande à ses concitoyens en colère de jeter dans les toilettes tous les produits français. « Purifiez votre maison, détruisez vos produits pour les remplacer par des produits américains ou de nos alliés dans le monde. Buvez de la bière anglaise, du vin italien, mangez des saucisses polonaises. » Il dresse également une liste de 162 marques et entreprises françaises qu'il convient de boycotter et demande aux internautes en colère de l'aider à la compléter. Il propose aussi une boutique en ligne dans laquelle il est possible de commander des t-shirts, caleçons, casquettes, sacs, mini-slips, tasses ou ours en peluche frappés du logo anti-France. (#

Yankee Doodle fonde en même temps et sur le même principe le site GermanyStinks.com, pour s'en prendre à l'Allemagne, proche de la France dans le dossier irakien, mais assure que sur les quelque 300 000 connections reçues en 5 jours les "hits" anti-français sont cinq ou six fois plus nombreux. « C'est parce que nous, Américains, n'avons jamais été proches des Allemands », explique-t-il. Yankee Doodle assure que, dans les milliers de messages acerbes ou insultants qu'il reçoit d'internautes français, une immense majorité utilise le terme "cow-boys" dans un sens péjoratif. « Mais moi, je pense que oui, nous sommes des cow-boys, et fiers de l'être. Le cow-boy est honnête, courageux, ne cherche pas la bagarre mais ne se défile pas si on le cherche... Alors je travaille à un site web consacré à cela. Mon message aux Français, c'est : si ces avions s'étaient encastrés dans le Louvre ou le Quai d'Orsay, vous ressentiriez les choses différemment. »

Emprunte lexicale, entre le bien et le mal

Nous sommes le 17 octobre 2002, c’est tout juste cinq mois avant le début de la guerre. Voyant que Bush use de formules faisant allusion au mal avec la notion de l’axe du mal, Saddam Hussein emprunte à George W. Bush sa formule de lutte entre le bien et le mal pour s'attaquer aux États-Unis. En prêtant serment pour un nouveau mandat de sept ans à la tête de l'Irak, le raïs déclare dans un discours : « La question irakienne n'est plus une question qui concerne l'Irak comme en 1995 (date du premier référendum présidentiel), elle n'est plus une question arabe mais elle est désormais au centre de la lutte entre le bien et le mal. »

Saddam Hussein use des mêmes termes et formules que le président américain évoque pour dépeindre la lutte entre son pays et le terrorisme international après les attentats du 11 septembre 2001. Le chef de l'Etat irakien estime que, depuis ces attentats, « chacun fait face, dans son domaine, à l'entêtement et à la politique du mal » des États-Unis. « Les conséquences de cette politique seraient catastrophiques », dit-il, avertissant que « le sang appellera le sang. » Evoquant une possible guerre entre l'Irak et les États-Unis, Saddam Hussein somme son peuple d'être à la hauteur des attentes de « Dieu, de la patrie et de l'Histoire. Si vous êtes encore une fois mis à l'épreuve dans une bataille à grande échelle, Dieu, la patrie et l'Histoire attendront de vous une performance inégalée. Les administrations américaines successives ont été un jouet aux mains du lobby sioniste. » La diffusion par les télévisions irakiennes du discours de 40 minutes, truffé de références à la grandeur de la civilisation irakienne, est saluée par des salves de tirs automatiques dans Bagdad. ($

Le président irakien l'a prononcé devant les plus hauts dignitaires du régime et son fils Qoussaï, chef du corps d'élite de la Garde républicaine. Saddam Hussein prête serment, jurant de préserver l'indépendance et l'intégrité territoriale de l'Irak et de sauvegarder le système républicain et les principes de la révolution du 17 juillet 1968. Saddam Hussein est reconduit à 100% des voix avec une participation de 100% lors d'un référendum à la mioctobre 2002. Son apparition, dans la salle où il a fait son discours, est saluée par des applaudissements soutenus. Plusieurs poètes saluent le résultat du référendum, mêlant les odes à la gloire de Saddam Hussein aux exhortations à la libération de Jérusalem. En s'apprêtant à prononcer le serment, la main droite sur une copie du Coran, il a la gorge nouée par l'émotion, s'y prenant à deux fois pour commencer sa lecture. Il reçoit ensuite des mains du numéro deux du régime, Izzat Ibrahim, une épée et un crayon, symbolisant le sabre et la plume. Saddam Hussein commente alors devant les membres du Conseil de commandement de la révolution le résultat du référendum, estimant que l'Irak est désormais mieux préparé à se battre. Il souligne devant la plus haute instance du régime que le référendum est l'expression d'un pacte d'allégeance du peuple à sa personne dans les conditions actuelles de frappe éventuelle contre son pays. Au même moment à New York, l'ambassadeur américain aux Nations unies, John Negroponte, déclare que son pays « déposera dans un avenir proche devant le Conseil de sécurité une résolution contenant les exigences claires et immédiates auxquelles l'Irak doit se conformer sur son désarmement. »

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B- Rumsfeld était plus sympa

Déçue, une parente allemande du secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld explique que Rumsfeld était plus sympa avant. En février 2003, Margarete Rumsfeld a 85 ans. Elle n'en revient pas d’entendre que son parent éloigné tient des propos qui font scandale, selon les médias, dans toute l’Europe. « Ma patrie, l'Allemagne, fait partie de la "vieille Europe" », dit-elle. Etonnée, elle raconte : « Mais il y a deux ans encore, il nous a écrit qu'il ne nous oubliait pas. » En jugeant les relations germano-américaines "empoisonnées", en estimant que la France et l'Allemagne font partie de la "vieille Europe", ou en plaçant, l'Allemagne au même niveau que Cuba et la Libye en raison de sa position sur l'Irak, Donald a profondément déçu Margarete. « Il est devenu vieux... Et dur », se déclare la vieille dame en secouant la tête. La dernière visite de Donald Rumsfeld dans le village natal de ses ancêtres, Weyhe-Sudweyhe, près de Brême, dans le nord de l'Allemagne, remonte à 1976. La première fois qu'elle l'a rencontré, Margarete Rumsfeld s'en souvient comme si c'était hier : c'était en 1972, il avait un pantalon à carreaux et une chemise ouverte. Il circulait à bord d'une Volkswagen Coccinelle de location. Mais la communication n'était pas facile, lui ne parlant que l'anglais et elle que l'allemand. Car les origines germaniques de Donald Rumsfeld datent : ses ancêtres ont émigré d'Allemagne vers le Nouveau Monde en 1866. Ce n'est qu'à la troisième et à ce jour dernière visite, en 1976, qu'une discussion intense est possible. Donald Rumsfeld, entre-temps promu ministre de la Défense du président américain Gerald Ford, était accompagné d'un interprète. A l'époque, le village avait été bouclé par les forces de sécurité, pour permettre à l'hôte de marque de savourer un rôti de porc chez ses "parents allemands", Margarete et son mari. Même si le secrétaire américain à la Défense se rend régulièrement en mission officielle en Allemagne, Margarete Rumsfeld n'a aucun espoir de recevoir encore une fois sa visite. Mais s'il venait, il se souviendrait de ce qu'il entendrait, avertit-elle : « Je lui passerais une avoinée. » Donald Rumsfeld était le plus jeune secrétaire à la Défense entre 1975 et 1977, sous l’administration Ford, avant d’être aussi le plus âgé à occuper cette fonction en tant que 21e secrétaire à la Défense entre 2001 et 2006. Dès 1975, il entame le début de la longue Bagdad road. Il promet alors à Saddam Hussein toute une panoplie d’aides américaines. La guerre contre l’Iran est déclenchée par le raïs en 1980. En 1983, Rumsfeld se rend à Bagdad et rencontre l’homme fort de l’Irak. (&

Une visite qui débouche en 1984, sur le rétablissement des relations diplomatiques entre Washington et Bagdad, rompues à la sortie de la guerre des Six jours en 1967. Le schéma américain est tiré de l’histoire par un scénario à la grecque selon lequel les portes de Téhéran se trouvent dans les pays arabes et notamment l’Irak. C’est le cas des armées grecques en l’an 404 av. J.-C., lorsqu’elles décident d’attaquer les Perses, aident l’Egypte à devenir indépendante de cet empire. C’est par la suite que les Grecs obtiennent une victoire définitive contre les Perses sur la terre d’Irak, près de Karbala. A l’heure actuelle, le premier scénario (l’usage de l’Irak pour accéder à l’Iran) échoue dans sa tentative d’ouvrir les portes de Téhéran. Il s’agit de pousser et de soutenir l’Irak. A deux reprises, Saddam Hussein a été soutenu de façon officieuse par Washington. Il s’engage tout d’abord dans une guerre de 8 ans contre l’Iran dans laquelle il échoue. Deux ans après la fin de cette guerre, le raïs envahit le Koweït en 1990. Cette invasion donne lieu à la guerre du Golfe en 1991. En 2003, Saddam Hussein est accusé de détenir l’arme nucléaire. L’armée américaine entre à Bagdad pour démanteler le supposé arsenal nucléaire de Saddam Hussein. Aucune arme de destruction massive n’a depuis été trouvée sur le sol irakien et même la présence de l’armée américaine sur le sol irakien ne parvient pas à instaurer la stabilité régionale. Au contraire, la porte donnant lieu au chaos est entrouverte. Depuis les années Reagan et celles de Bush père, l’idée d’un Nouvel Ordre, régional d’abord et ensuite mondial, fait chemin. Reste donc, pour la région, à trouver le facteur déclencheur qui justifie la mise en place d’une telle conception ou au mieux la mise en place de l’un des schémas-scénarios de chaos par l’affrontement entre les voisins du Golfe. L’axe du mal comme justification n’a pas fonctionné. Il fait appel à un schéma chrétien et religieux. L’idée d’un Grand Moyen-Orient est trop vague et mal définie. Enfin, l’avancement d’un Nouveau Moyen-Orient n’a pas vraiment mobilisé les foules suite à une opposition farouche de l’Arabie et de l’Egypte (deux pays alliés de taille dans cette région) qui se sentent visés par l’idée de démocratisation. L’un des scénarios des néoconservateurs américains à long terme est non seulement de partager l’Irak sur des bases éthiques, mais aussi, depuis 2002, le Royaume arabique en deux États indépendants4. La question est alors : par qui commencer et de quelle manière ?

Échec du premier scénario

Thomas E. Ricks, “Briefing Depicted Saudis as Enemies, Ultimatum Urged To Pentagon Board”, Washington Post, 6 août 2002; p. A01.

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