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De l'Irak à la Libye, l'instabilité se propage

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Description

En peu de temps, au regard de leur histoire, les peuples du Moyen-Orient ont connu la colonisation, puis leur libération suivie d'un nationalisme arabe, pour tomber sous la coupe de régimes autocratiques, dont certains d'entre eux se sont débarrassés lors des « Printemps arabes ». Mais ces greffes de la démocratie eurent du mal à prendre. Le délitement politico-économique de ces États/Nations naissants est dû pour une part à une résilience des systèmes claniques dynastiques et des milices armées de groupes minoritaires ; d'autre part à la prolifération d'extrémismes islamiques. Le sort des Palestiniens demeure en suspens depuis cinq décennies. La pandémie du Coronavirus qui s'est abattue sur la région a déstabilisé son système sanitaire déjà défaillant, mais également son économie et ses finances, sans pour autant réduire les conflits guerriers.

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Informations

Publié par
Date de parution 20 mai 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336900698
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Copyright





© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-90069-8
Titre
Gérard Fellous




De l’Irak à la Libye,
l’instabilité se propage


LE MOYEN-ORIENT
EN RESTRUCTURATION – V
DU MÊME AUTEUR
* Les Droits de l’homme en questions , La Documentation Française/Bordas, 1989.
* La lutte contre le racisme et la xénophobie , La Documentation Française, 2002.
* Les Institutions nationales des Droits de l’homme. Acteurs de troisième type , La Documentation Française, 2006.
* Les Droits de l’homme, une universalité menacée , La Documentation Française, 2010.
* DAECH- Etat islamique , L’Harmattan, 2015
* A la recherche d’un Islam de France , L’Harmattan, 2015.
* La Laïcité pour tous , L’Harmattan, 2016.

En couverture

Face à la multiplication de conflits sans fins qui déstabilisent le Moyen-Orient dans sa troisième phase de restructuration, la première référence dans la mythologie grecque serait celle du mythe du
Tonneau des Danaïdes, illustré en 1903 par l’œuvre de John William Waterhouse.
Les cinquante filles du roi Danaos fuyant ses neveux qui l’ont destitué, vengeront leur père, en les épousant et en les tuant le soir même de leurs noces.
Elles seront condamnées aux enfers du Tartare à remplir, sans fin possible, un tonneau troué.
Ce châtiment qui symbolise une situation absurde qui se prolonge indéfiniment, a inspiré les œuvres de Théophraste, Platon, Socrate ou
Calliclès, de même que des artistes des XVIII e et XX e siècle.
Dédicace

À Gaëlle
INTRODUCTION Le capharnaüm moyen-oriental
Les « Révolutions arabes » furent éphémères, y compris dans les populations les plus motivées, comme en Tunisie.
Le « Nouveau Moyen-Orient » que prédisait en janvier 2013 Jean-Pierre Filiu 1 ne fut pas celui attendu « à l’heure de la Révolution syrienne », qui en était le symbole, mais un immense chaos violent et une recomposition imprévisible non seulement de ce pays qualifié de « cœur battant de l’arabité », mais également de l’ensemble de la région entrée dans une période géopolitique « de barbarie », selon l’expression de Michel Seurat, qui en fut l’une des premières victimes tragiques.

En Occident, la lecture de l’évolution du Moyen-Orient dans la continuité des schémas de la décolonisation était une erreur de perspective.
Non seulement le Moyen-Orient musulman a été imperméable à la démocratie que l’Occident postcolonial a cru pouvoir implanter dans la foulée des indépendances nationales, mais en réalité cette région est aujourd’hui marquée par le retour au tribalisme, au clanisme et par une « guerre » d’essence religieuse.

Les Gauches occidentales ne renient nullement leurs engagements aux côtés des Bourguiba et autres Sadate pour les conquêtes des indépendances. Mais elles sont amenées à constater lucidement aujourd’hui que le romantisme des combats postcoloniaux sur le thème de « la libération des peuples » avait en réalité, laissé place aux violences sui-generis de régimes dictatoriaux.

Les analystes avaient bien laissé entendre, il y a quelques années, qu’il n’était pas avéré qu’un écroulement des régimes autoritaires puisse mettre fin aux affrontements internes, en dépit des efforts pour unifier les oppositions. De manière plus générale, l’avenir de maints pays de la région était difficile à prévoir dès 2018.

L’historien du Moyen-Orient, Pierre-Jean Luizard, était alors pessimiste. Il estimait que les « Printemps arabes » de 2011« ont agi comme révélateur des processus communautaires entamés beaucoup plus tôt, mais qui avaient été masqués par ce qu’on peut appeler des illusions nationales. » 2 Il estimait que ces illusions découlaient du « fait qu’on a cru longtemps que la réforme politique et sociale, dans le cadre des États en place, allait être capable de résoudre les problèmes communautaires et confessionnels. » Il en concluait que « pour la première fois, on a affaire à une globalisation du conflit Sunnites-Chiites. »

L’Occident aurait fait un contre-sens en interprétant l’avènement des « Printemps arabes » comme une vague démocratique qui traverserait le monde oriental. Il ne suffisait pas de faire tomber les despotes syrien irakien, libyen, tunisien ou égyptien pour que massivement, comme des fleurs de printemps, la démocratie s’implante triomphante, sur le terreau du « droit à l’autodétermination . »

Une analyse fine proposée par Fabrice Ballanche pouvant concerner la quasi-totalité des pays de la région, mettait en évidence le fait qu’en Syrie, « la majorité des syriens a des griefs contre le système politique, mais la solidarité communautaire les fait basculer dans l’un ou l’autre camp (…) Les clivages sociaux et confessionnels séparent les opposants des partisans du régime, et à mesure que les conflits s’installent, avec leur cortège de violences, les solidarités communautaires tendent à prendre le pas sur le social et le politique . »

Dans la perspective où la Communauté internationale continuerait à se montrer impuissante, ainsi qu’il apparait dans le troisième tome de cet ouvrage, s’ouvrirait alors, par défaut, des solutions dites « politiques », que les diplomaties occidentales promeuvent, dont les conditions préalables seront lentement et difficilement réunies. La Libye est une illustration des limites rencontrées.

Le premier acte politique consisterait à réduire puis à faire disparaitre la tension des armes.
Reste que le poids des puissances majeures de la région : Iran, Arabie saoudite, Turquie se fera encore longtemps sentir sur l’ensemble de la région :

- Le régime théocratique de Téhéran demeurera prisonnier de ses contradictions : Il avait annoncé qu’il n’était pas directement partie prenante dans les conflits intérieurs, dans la perspective d’un apaisement de la région dont il serait le garant, mais il poursuivra son soutien à ses partisans en Syrie et en Irak, et utilisera ses « bras armés », dont le Hezbollah libanais, pour étendre son influence régionale. Ainsi Nasrallah, avait annoncé officiellement l’implication militaire de ses combattants aux quatre coins de la région – ce que l’on savait depuis longtemps- tout en retirant son armement lourd vers ses fiefs du Liban, afin, le moment venu, de s’insérer dans la vie politique régionale et de réactiver des diversions sur d’autres terrains de conflit, comme contre Israël, dans la perspective d’une réunification du monde arabo-musulman, autour des noyaux durs des communautés chiites.

- L’ancien président Barak Obama, après avoir espéré obtenir une mise à l’écart de l’option militaire nucléaire iranienne, et promis que la pression diplomatique et économique sur Téhéran pourrait être desserrée, faisait un pari risqué dont son successeur Donald Trump n’a pas voulu prendre le risque, lorsqu’il s’alignait sur la Umma sunnite conduite par l’Arabie saoudite de MBS.

- La Turquie est devenue un élément déstabilisateur en prétendant à une position de leader sunnite régional.
La diplomatie internationale hésite à faire confiance à un régime conservateur islamique tiraillé entre des engagements envers l’OTAN, un « fleurt » avec le Kremlin ou des projets déçus de couplage avec l’Union européenne. Ce pays pourrait très vite devenir le « talon d’Achille » du Moyen-Orient après avoir épuisé toutes les grosses ficelles de l’autoritarisme, du chantage et de la violence.

- Le Liban retient son souffle, en évitant toute provocation, alors qu’il s’est doté d’un président chrétien et d’un gouvernement sous la férule des chiites et sous le poids politique du Hezbollah plus que jamais à la botte de l’Iran. On se souviendra qu’en illustration de la « banalité du mal », théorisée par la philosophe Hannah Arendt, le Liban fut durant quinze ans, du 13 avril 1975 à l’accord de Taëf de 1989, plongé sous tutelle syrienne, dans une « guerre civile » qui fit près de 300 000 victimes, sans que la Communauté internationale parvienne à intervenir efficacement. Finalement, il se met en « faillite » financière sous les pressions de son système bancaire hégémonique.

En ce début de XXI e siècle les pays du Machrek et du Maghreb peuvent se classer en cinq catégories :
- Ceux dans lesquels s’affrontent directement Iran et Arabie saoudite, tel qu’en Irak et au Yémen ;
- Des territoires profondément déséquilibrés, tels qu’au Liban et en Palestine ;
- Des pays sunnites entrant dans le siècle nouveau, comme ceux du Golfe, l’Égypte ou la Jordanie.
- Les pays du Maghreb qui, pour la première fois reçoivent de front des tensions moyens orientales, particulièrement en Libye, mais également en Tunisie et en Algérie où les islamistes pèsent chaque jour plus fort ;
- Avec un cas nouveau, celui d’Israël, qui dans le même temps tisse des liens de plus en plus étroits avec les pays sunnites et fait front aux attaques multiples et diversifiées de l’Iran.

La suite reste à écrire.
1 Cf. « Les peuples à l’heure de la Révolution syrienne » Fayard
2 Chercheur au CNRS, dans un entretien avec Le Monde », du 17 mai 2016, sous le titre : « La globalisation du conflit sunnites-chiites semble irréversible. »
CHAPITRE 1 Le Moyen-Orient à l’épreuve de la Démocratie
Le mois de septembre 2012, marque un changement de saison, passant brutalement d’un « Printemps arabe », à un « hiver islamique », en Tunisie, en Égypte, en Libye, et ailleurs dans le monde arabo-musulman.

Cette glaciation portait en elle un triple danger :

* Légitimer les branches les plus extrémistes de l’islam, telle que le salafisme wahhabite .
Les violences de la rue arabe, avec l’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye, la destruction de locaux diplomatiques dans plusieurs capitales, et jusqu’à l’apparition, le 15 septembre 2012, au cœur de Paris, de quelques femmes entièrement voilées de noir, et d’une prière de rue, étaient l’œuvre des Salafistes .

* Accréditer l’idée d’un « complot » occidental contre l’Islam :
La région avait du mal à admettre que les difficultés économiques et financières dans lesquelles les « révolutions » et les peuples libérés étaient plongés avaient pour seuls responsables les dictatures dont ils s’étaient libérés. Les opposants à ces « Printemps arabes », c’est-à-dire les anciennes classes dirigeantes, désignèrent aussitôt, comme bouc émissaire, la puissance américaine, accusée d’être à l’origine de tous les maux d’un monde arabe profondément divisé.
Pour sa part, Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah sunnite allié de l’Iran-chiite faisait monter la tension dans la rue libanaise, au lendemain de la mobilisation populaire chrétienne massive lors de la visite officielle du pape Benoit XVI à Beyrouth.

* Faire progresser dans les opinions publiques de la région, et au-delà dans le monde occidental, le concept de « blasphème », dans le but de juguler la liberté d’expression et d’opinion.
La tentative de reconstitution d’une Oumma , mise à mal par les soulèvements des peuples, passait par un phénomène de victimisation qui était très vite apparu, au lendemain des attentats du 11 septembre 2001, sur le thème de l’ islamophobie dont souffrirait le monde arabo-musulman. Celui-ci trouverait ainsi une « unité négative », et une déculpabilisation.
Après les opérations d’instrumentalisation des « Versets sataniques » de Salman Rushdie, en 1988, et des caricatures danoises du prophète Mahomet en 2005, apparaissait le prétexte d’une obscure vidéo exhumée du fouillis du web, « Innocense of muslims », une « cause » qui visait à radicaliser les régimes islamiques naissants (Tunisie, Égypte, Libye…) autour du thème ancien de la diffamation des religions.
Les tentatives démocratiques mises à mal
En juillet 2013, au moment où l’Égypte s’enfonce dans la guerre civile, où la Syrie comptabilise plus de cent mille morts civils, où la Libye est éclatée en tribus, où l’Irak voit Sunnites et Chiites s’affronter dans le sang, et où le pouvoir en Turquie glisse vers l’islamisme et l’autoritarisme, la question se pose de savoir si les « Printemps arabes », nés huit ans plus tôt en Tunisie, étaient bien un espoir vers la Démocratie, celle qui vit le jour dans la Grèce antique, ou une palinodie visant à remplacer des régimes autoritaires dictatoriaux civils et militaires par d’autres régimes à caractère théocratique ?
La question qui se posait était de savoir si l’islamisme s’accommoderait de la Démocratie et la laïcité dont une partie des peuples aspiraient ?
En réalité, les Frères musulmans en Égypte, le Hezbollah au Liban, l’AKP en Turquie ou Ennahda en Tunisie, les courants intégristes de l’Islam, utilisaient une tactique de « double jeu » ou de « double langage » visant à prôner la Démocratie comme un tremplin leur permettant d’obtenir une légitimité dans le paysage politique national, de s’implanter, de s’organiser pour, dans un second temps, y prendre le pouvoir seuls et installer une théocratie et la Loi de Dieu -Charria.
Leur stratégie, à l’œuvre au lendemain des « Printemps arabes », consistait à remplacer une dictature par une autre, paradoxalement légitimée par le verdict des urnes, la tradition musulmane voulant que « le vainqueur l’emporte sans partage », ainsi que le fait remarquer Gérard Chaliand. Une preuve en est donnée par l’extrême difficulté, pour ces pays, d’adopter une Constitution qui ne soit pas celle de Dieu, à l’exception du Maroc royaliste, mais où le parti islamiste - Parti Justice et Développement - porté au pouvoir par les urnes en novembre 2011, en fut écarté en juillet 2013.
Pour nombre d’observateurs occidentaux, comme Bruno Etienne ou Bernard Lewis, « séparer strictement religion et politique (…) est une idée totalement étrangère à l’islam qui ne saurait admettre la domestication (réduction à la sphère privée) », car l’islam « comporte un principe de totalité » entre la vie privée et la conduite politique. C’est ce qui a été enseigné par l’Ecole du théologien Ibn Hanbal (IX e siècle), celle d’Ibn Taymiya (1263-1328) ou celle d’Ibn Tayma (1730-1792) dont est né le wahhabisme d’Arabie saoudite.
Pour les islamistes-salafistes, djihadistes et autres extrémistes : « Il n’y a pas d’autres gouvernement que celui de Dieu », déduisant que « la Démocratie est un système imparfait », car « l’islam est sa propre forme de démocratie. »
Comment alors interpréter les slogans des Frères musulmans égyptiens qui demandaient le rétablissement du président Morsi au nom de la « Démocratie » et du verdict des urnes » ?
Pour Leila Babès, sociologue des religions à Université catholique de Lille : « L’islam pensé comme un système global, l’État islamique, ne peut pas accepter la Démocratie ». Elle constate que si « la Oumma est une communauté de foi, elle ne se décline pas en société civile ou en État. La parole individuelle n’est pas empêchée par la Oumma, mais par les dirigeants qui, d’ailleurs, se réfèrent à la loi religieuse. »
Une autre tendance théologique de l’islam qui, elle, sépare la religion de la conduite des affaires politiques a bien existé historiquement, mais elle se trouve aujourd’hui en recul :
Elle avait été théorisée et mise en application par plusieurs courants ou écoles : Les « Mutazilles » durant le Deuxième siècle de l’Hégire ; les « Ikhwana as-Safa – Frères de la Pureté » en Irak dans la deuxième moitié du IX ème siècle ; Averroès (1126-1198) et les philosophes de Cordoue ; enfin, vers le milieu du XIX ème siècle, par la « Nahda -Renaissance arabe » dont le slogan était : « La religion est affaire de Dieu et la patrie nous concerne tous ». Ce courant avait inspiré le sultan ottoman qui se voulait calife et chef spirituel et politique de tous les musulmans du monde. La « Nahda » a été reprise au XX ème siècle par nombre d’intellectuels et de sages musulmans, dans le sillage de l’égyptien Ali Abderraziq (1888-1966) qui, dans son ouvrage « Islam et fondement du pouvoir », soumet la conception religieuse traditionnelle à la critique de la raison et aboutit à la reconnaissance de l’autonomie de la sphère politique au regard de la religion.
Cette « Nahda » a été mise en échec dans le Moyen-Orient du XXI e siècle, en attendant une hypothétique renaissance.
L’islam minoritaire diasporique :
Quelle attitude les musulmans de la Oumma , se trouvant en dehors des « terres d’islam », c’est-à-dire en situation minoritaire diasporique dans des pays, peuvent-ils adopter au regard de la Démocratie, et de la laïcité ?

L’opposition parlementaire française, par la voix du député UMP des Alpes-Maritimes, Christian Estrosi, avait soulevé la question en affirmant péremptoirement que l’Islam de France n’est « pas compatible » avec la Démocratie, en réponse à un porte-parole de la présidence de la République qui aurait affirmé, lors d’un voyage en Tunisie, que « la France sait que l’islam et la démocratie sont compatibles ».
Ce débat était lancé dans la confusion si similitude est faite entre la situation actuelle des pays musulmans et celle des minorités musulmanes en diaspora, par exemple en France. La question de la laïcité et de la religion serait ainsi à nouveau instrumentalisée politiquement.
Concernant la doctrine musulmane, la mosquée de Corbeille-Essonne rappelle : « On distingue entre la Charria -Droit islamique, qui est l’ensemble des règles générales stipulées par le Coran et la Sunna, d’une part, et d’autre part le « figh -jurisprudence » qui est le travail d’adaptation que les juristes opèrent pas le biais de l’ « ijtihâd -activité de réflexion et de raisonnement » Elle ajoutait : « Les juristes doivent répondre aux questions de leur temps, en tenant compte des réalités sociales, économiques, politiques de leur lieu de vie ».
C’est ce que firent le catholicisme avec l’ « aggiornamento », le protestantisme avec la Réforme, le judaïsme avec sa liberté de commentaires personnels et la parole des Sages.
CHAPITRE 2 Les champs de confrontations entre l’Iran et l’Arabie saoudite

IRAK : La chute du premier domino
Des guerres en cascade
Dans l’histoire géopolitique moderne du Moyen Orient, l’Irak a toujours été, et demeure, le premier domino qui, en tombant, entraine de proche en proche la chute des pays environnants et la dislocation de la région.
Cet effondrement de l’Irak est le produit d’un processus d’une durée d’une trentaine d’années de tensions et de guerres intestines qu’il faut mettre en perspective.
La troisième restructuration de la région était déclenchée en 1988, lorsque l’Irak fut successivement l’épicentre de trois guerres qui ont déstabilisé le Proche-Orient :
-Ce fut d’abord la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988 ;
-Puis la première « guerre du Golfe » avec la tentative avortée d’invasion du Koweït par l’Irak entre 1990 et 1991 ;
-Et enfin la « deuxième guerre du golfe » de 2003 à 2011 qui entraina la chute du régime baasiste à la suite d’une intervention des États-Unis d’Amérique appuyée par une coalition.

Ces conflits eurent quatre origines qui restent opérationnelles :
- Le poids économique pétrolier ;
- Le choc Chiites/Sunnites ;
- La recherche d’un leadership régional, en particulier de la part de la Turquie et de l’Iran ;
- L’immixtion des puissances étrangères à la région, dont les États unis.
Une symbiose séculaire avec l’Iran :
L’Irak et l’Iran partagent une histoire millénaire. 3 Depuis l’Antiquité, ces deux pays se sont trouvés au sein d’empires et d’États rivaux, tout en étant étroitement liés. La Mésopotamie avait accueilli les dynasties assyrienne, babylonienne et abbassides, tandis que les Safavides et les Kandjars dominèrent la Perse. À partir du XVI e siècle, au moment où l’empire perse fit de l’islam chiite sa religion officielle, c’est à partir des villes irakiennes de Nadjaf et Karbala qu’il installa sa nouvelle religion, ces sites devenant des lieux saints de première importance pour le chiisme iranien. Aussi, l’Irak abrite depuis des siècles une forte population iranienne ayant considéré le Sud du territoire comme partie intégrante de la sphère d’influence de Téhéran.
La confrontation Chiites-Sunnites :
À l’époque moderne, tout particulièrement en Irak, « le conflit sunnites-chiites manifeste l’opposition séculaire entre nomades-sunnites et groupes sédentaires-chiites » souligne l’historien Pierre-Jean Luizard. 4 Traditionnellement, les nomades guerriers sunnites imposaient leur « protection » sur les agriculteurs ou pécheurs sédentaires dominés, convertis au chiisme considéré comme une religion protectrice.
Ce conflit est réactivé au lendemain de la chute du Shah d’Iran, en février 1970 lorsque l’ayatollah Rouhollah Khomeiny proclame la création de la République islamique d’Iran. Celui-ci avait initialement trouvé refuge en Irak, entre 1964 et octobre 1978, en avait été expulsé pour activisme pro-chiite, avant de trouver refuge en France.
Dès 1980, la théocratie chiite installée en Iran, appelait à renverser le régime Baas sunnite fondé un an plus tôt par Saddam Hussein
La guerre Irak/Iran : 1980-1988
À la conquête d’un leadership régional :
La première guerre entre l’Irak et l’Iran fut déclenchée le 22 septembre 1980 par un Saddam Hussein qui redoutait le regain de popularité d’un Khomeiny lancé à la conquête d’un leadership sur le monde musulman.
Fort d’assises économique et militaire puissantes dans le golfe Persique, le régime Baas de Saddam Hussein proclamait alors officiellement un triple objectif :
- Modifier la frontière irano-irakienne sur la rive orientale du Chatt-el-Arab, afin de sécuriser la région pétrolière de Bassorah ;
- Empêcher une domination iranienne sur le détroit d’Ormuz, à la suite de l’annexion de trois iles par le Shah en 1971 ;
- Annexer la province iranienne du Khuzestân après un soulèvement de sa population composée d’Arabes, et non de perses.
Cette première « aventure » irakienne est vue d’un bon œil tout en même temps par les États Unis et l’Europe qui espéraient voir Bagdad se débarrasser de l’islamisme dans la région, également par l’URSS confrontée à une rébellion islamiste en Afghanistan, et par les monarchies sunnites du Golfe qui voulaient voir affaiblie l’ennemi traditionnel chiite d’Iran.
La puissance économique du pétrole du golfe persique était, dans les années 1980, aux mains de l’Irak.
Ces revenus permirent à Saddam Hussein de mettre en place une politique de modernisation du pays avec le développement de l’éducation, la création d’une classe moyenne, et la constitution d’une armée moderne bien équipée.
Dans un contexte arabe troublé, particulièrement en Syrie et en Égypte, Saddam Hussein accroissait ses richesses pétrolières en occupant au sud de l’Iran, les villes de Khorramchahr er d’Abadan, dans le Chatt al-Arab. Mais fin 1981 et en 1982, l’Iran reprenait ses possessions.
Considérant l’Irak comme étant le dernier barrage contre l’Iran des Mollahs, les pays occidentaux firent adopter la résolution 479 de l’ONU, du 28 septembre 1980, qui imposait un cessez-le-feu immédiat dans la guerre Irak-Iran, en n’exigeant nullement de Bagdad un retrait des territoires iraniens encore occupés.
Saddam Hussein s’appropriait dès lors les installations pétrolières et les terminaux iraniens restés sous sa domination. Précisément, en août 1982, le terminal pétrolier le plus important d’Iran, se trouvant sur l’ile de Kharg, est bloqué.
En 1987 la guerre du pétrole prend une forme nouvelle avec une série d’attaques iraniennes contre des pétroliers : Plusieurs tankers koweitiens sont arraisonnés, en représailles du soutien que ce pays avait apporté à l’Irak.
Le conflit prend à nouveau une dimension internationale avec une implication de l’Union soviétique, suivie en mai 1987 d’une intervention des États Unis qui placent les tankers koweitiens sous pavillons américains.
La guerre économique autour du pétrole proche-oriental avait pris une nouvelle tournure à partir de l’été 1985 lorsque Washington et Ryad initièrent une politique concertée d’effondrement des prix du pétrole conjointement à la chute du taux de change du dollar : L’objectif était alors de contraindre l’Irak et l’Iran de cesser les hostilités, en amoindrissant les capacités économiques des belligérants. Au surplus, pour y parvenir, l’Arabie saoudite triplait sa production en six mois. Conjugué à la baisse de 50% du taux de change du dollar, l’effet de raréfaction du pétrole porta un coup radical à l’économie de l’Iran. Par un « effet indirect », l’économie de l’URSS fut également visée. Le bilan de cette manœuvre pétrolière fut qu’en l’espace d’un an, les PIB de l’Iran et de l’Irak furent divisés par trois. L’Iran voyait son économie s’effondrer, tandis que celle de l’Irak résistait mieux. C’est ainsi que fut obtenu la fin du premier conflit Irak-Iran à l’été 1988.
Implication américaine :
Dans les années 1980 l’objectif déterminant de l’intervention de Washington fut le pétrole : Il s’agissait d’imposer à l’Irak une politique pétrolière dite « libérale », qui ouvrirait le pays aux compagnies étrangères, souligne l’analyste Alain Gresh 5 .
Pour l’irakien Tariq Shafiq, il s’agissait de « tentatives répétées de démanteler les bases de n’importe quelle organisation planifiée des ressources de la nation, pour la remplacer par des politiques de marché déstabilisantes et fragmentées, qui se concurrencent les unes les autres, et qui sont contraires à l’intérêt national . »
En effet, dix ans après la chute de Saddam Hussein, début 2014, les exportations de pétrole irakien atteignirent le sommet de 2,8 millions de barils/jour, record des vingt années précédentes. L’invasion américaine de l’Irak aurait ainsi atteint ses objectifs.
Ce pays, qui disposait, selon les estimations pour 2003, les quatrièmes réserves prouvées du monde (11% du total), étant le troisième exportateur mondial, alimentait ainsi pour 95 % ses revenus économiques nationaux, estimait l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Celle-ci prédisait un avenir prospère pour l’économie irakienne, dont la production aurait pu atteindre 6,1 millions de barils/jour en 2020, et 8,3 millions en 2035.
En 2013, les principaux clients du pétrole irakien étaient : L’Inde (22,5%) ; la Chine (20%), les États-Unis (15%), et la Corée du Sud (10,5%).
En 2015, les recettes pétrolières ont constitué 51 % du PIB, et 83% des recettes de l’État, contre 93%, une année plus tôt ; et 99% des exportations.
En réalité, la manne pétrolière irakienne était vouée à l’échec pour trois raisons, auxquelles il faudra ajouter une quatrième qui n’était pas prévue :
- L’incapacité du pays à moderniser ses infrastructures de transport et de raffinage, les lourdeurs de sa gestion étatique décourageant les investisseurs ;
- L’insécurité politique d’un pays dont les deux tiers échappent à l’autorité de Bagdad, à savoir le Kurdistan au nord et Daech-État islamique au centre ;
- Les tensions régionales générées en particulier par les affrontements entre chiites et sunnites.
Est apparue dès 2015 une évolution profonde, avec la chute considérable des cours du pétrole, et l’apparition de nouvelles réserves pétrolières hors du Moyen-Orient.
Une puissance militaire fluctuante :
L’armée irakienne bien qu’équipée et formée par les pays occidentaux au cours de la première guerre contre l’Iran, fut par la suite contenue et défaite par la milice chiite créée par Khomeiny, composée de 500 000 « Gardiens de la révolution islamique ».
À l’issue de deux années de guerre (1981- 1982), l’Iran, après avoir libéré son territoire et gagné sur les terres irakiennes, tenta de destituer Saddam Hussein et de le remplacer par un régime chiite extrémiste. L’opération de Mersad (26-30 juillet 1988) cèle la victoire de l’Iran par le cessez-le-feu et la fin des hostilités du 20 août 1988, exigés par la résolution 598 du Conseil de sécurité de l’ONU.
Un pays saigné :
Le bilan de cette guerre est le plus lourd parmi ceux des guerres internes au Moyen-Orient, et le plus long parmi les conflits interétatiques du XX e siècle : Les pertes en vies humaines sont de l’ordre de 680 000 morts : 150 000 pour l’Irak, 480 000 victimes iraniennes. En pertes économiques (dépenses militaires, réduction du produit intérieur brut ou pertes en capitaux) le bilan est tout aussi pesant soit : 60 milliards de dollars pour l’Irak, et 33 milliards pour l’Iran.
Pour nombre d’experts, cette guerre ramène la région exsangue au statu quo ante de 1975 entrainant un durcissement de la dictature irakienne. À Bagdad, Saddam Hussein se lance dans des surenchères militaires, tout à la fois en massacrant des tribus chiites du sud du pays, et en persécutant les kurdes du nord en guerre contre leurs voisins, ou entre eux, en employant des armes chimiques comme dans la ville de Halabja.
Pour sa part, et contre toute attente l’Iran des Mollahs bénéficiait d’une unité interne retrouvée contre l’ennemi héréditaire que sont les Arabes sunnites. Il n’en demeure pas moins qu’une éventuelle mainmise iranienne sur l’Irak arabe serait aléatoire, estime l’historien Jean-Paul Burdy 6 . En effet dans l’Irak contemporain où le sentiment national est ancien et fort, les grands ayatollahs de Nadjaf sont plus influents que leurs homologues de Qom, en Iran, et critiquent fortement la théorie khomeyniste du « pouvoir du juriste-théologien », estime Jean-Paul Burdy.
Evolution du contexte international :
* L’engagement de la France aux côtés de Saddam Hussein est antérieur au conflit Irak-Iran . Ainsi, dès septembre 1974, le dictateur irakien fort de ses ressources pétrolières, prétend à un leadership absolu sur la région, en accédant au statut de puissance nucléaire. Un accord signé le 18 novembre 1975, fait accéder l’Irak à la technologie nucléaire française, suivi de la livraison, dès 1981, de quatorze kilos d’uranium 235. Mais cette prétention avortait avec la destruction du réacteur nucléaire Osirak par l’aviation israélienne.
Notons que la coopération militaire franco-iraquienne s’est poursuivie dans les années 1980 avec la livraison d’armements lourds, en particulier d’avions Super Étendard que Bagdad a utilisé pour détruire un terminal pétrolier iranien. Pour certains observateurs, il fallait voir dans cet épisode l’origine iranienne de la vague d’attentats qui frappa la France, en particulier l’assassinat de l’ambassadeur Delamare, l’explosion à Beyrouth de l’immeuble Drakkar , les attentats à Paris contre la synagogue de la rue Copernic, contre le magasin Tati et contre un restaurant « casher » de la rue des Rosiers.

* L’implication soviétique : À la fin de la guerre Iran-Irak. Bagdad qui s’appuyait sur un traité militaire et d’amitié avec l’URSS, fut déstabilisé par le revirement des alliances initié à Moscou par Gorbatchev dont la priorité devenait la politique de « détente permanente » avec les États-Unis.
Les rapports de force mondiaux, particulièrement au Moyen -Orient, était profondément modifiés, avec dans un premier temps la rupture des cordons ombilicaux reliant Moscou aux pays communistes d’Europe de l’Est, puis, deux ans plus tard, avec la chute de l’Union soviétique elle-même.
Certaines analyses post-communistes y virent la véritable raison de l’entrée en guerre des États-Unis contre l’Irak, en 1991, aboutissement de plus de dix ans de blocus, de sanctions et de bombardements. L’administration Bush, voulant éviter dans la région un choc Est-Ouest, justifia une nouvelle guerre américaine contre l’Irak de Saddam Hussein par l’accusation de l’existence d’armes chimiques de destruction massive et de violation des Droits de l’Homme.
La fuite en avant de Bagdad : Au lendemain de cette première guerre du Golfe, la dette de Bagdad est considérable (150% du PIB), l’industrie pétrolière de Saddam Hussein est démantelée, et les exportations pétrolières se tarissent au bénéfice de l’Arabie Saoudite et du Koweït.
De plus, pour soutenir son effort de guerre contre l’Iran, Saddam Hussein s’était endetté auprès du Koweït (15 milliards de dollars) et de l’Arabie Saoudite (45 milliards).
C’est alors que le régime baasiste irakien, ne réussissant pas à reconvertir son économie de guerre, exige des deux pays de l’OPEP – Arabie Saoudite et Koweït-sous la menace militaire, l’effacement de ses dettes et, plus encore, des dons de valeurs égales.
La guerre du Koweït : 1990-1991
Faute d’avoir obtenu satisfaction, la « Seconde guerre du Golfe » ou guerre du Koweït, du 2 août 1990 au 28 février 1991, est ainsi amorcée, avec l’invasion du territoire koweitien par Saddam Hussein.
L’objectif premier était pour le Baas irakien de retrouver sa position de puissance pétrolière régionale.
Le déclenchement de la crise avec le Koweït fut que ce pays s’était employé à restreindre l’accès irakien au Golfe Persique, et donc à la mer pour les exportations pétrolières, et dans le même temps augmentait ses extractions pétrolières au-delà des quotas convenus dans le cadre de l’OPEP. La tension entre les deux pays était arrivée à son paroxysme lorsque le Koweït a été accusé de forer à la frontière de l’Irak, entrainant une chute des cours pétroliers. Or pour Saddam Hussein, une diminution ne serait-ce que d’un seul dollar du cours du baril de brut faisait perdre à son pays un milliard de dollars par an.
Ni les États Unis, ni l’Arabie Saoudite ne réussirent ou même ne tentèrent de désamorcer le conflit.
Il faut se souvenir qu’historiquement, dès 1958, Bagdad considérait le territoire koweitien comme étant suzerain. Au lendemain de l’indépendance du Koweït, le 19 juin 1961, avec les appuis britannique et arabe, le Général Kassem avait revendiqué officiellement « le territoire koweitien comme étant partie intégrante de l’Irak. »
Un conflit international :
L’Irak envahissait le Koweït avec 530 000 hommes, 2 600 chars d’assaut, 1 500 pièces d’artillerie, 1 700 blindés et 240 avions de combat.
Pour la première fois dans la région, une coalition internationale composée de 34 pays, sous commandement américain, venait au secours du Koweït dans l’opération « Tempête du désert » du 17 janvier 1991, avec 938 545 hommes. Cette coalition est composée, par ordre décroissant de leurs effectifs et moyens militaires, par : les États-Unis, l’Arabie Saoudite, la Turquie, le Royaume-Uni, l’Égypte, les Émirats arabes unis, Oman, la Syrie, et la France.
Conjoncture favorable : Le contexte international de l’époque était particulièrement favorable à la constitution d’une telle coalition dans un conflit au Moyen-Orient :
On retiendra que l’URSS se dégageait à ce moment des antagonismes Est-Ouest avec la perestroïka et la glasnost , alors que les États Unis aspiraient à un leadership d’un monde unipolaire, misant sur une paix dans le cadre de l’ONU. La crainte de l’émergence d’un régime islamique n’existait pas encore.
Les Kurdes et les Chiites qui s’étaient révoltés contre Saddam Hussein furent massacrés au printemps 1991, à l’issue de cette guerre.
Nouvel échec militaire de l’Irak : Pour la deuxième fois en quelques années, les pertes militaires de l’Irak sont considérables avec 100 000 morts (évaluation de la coalition), la destruction de 139 avions, 74 bateaux, 2 089 chars. Il faut ajouter 50 000 à 130 000 morts chez les civils, dont plus de 30 000 victimes irakiennes au cours de la répression contre l’insurrection de 1991 en Irak, qui a suivi le cessez-le-feu.
Ainsi, en mars 1991, un rapport humanitaire de l’ONU (Martti Ahtisaari) décrivait l’état de l’Irak comme étant « quasi-apocalyptique ».
L’intervention militaire américaine : 2003-2011
La dernière intervention directe des États Unis dans la région ?
Les États unis donnent le coup de grâce au régime du Parti Bass de Saddam Hussein au cours de la « guerre d’Irak » du 20 mars 2003 au 18 décembre 2011.
L’opération « Liberté irakienne » mise en place par l’administration Bush sous le concept de « guerre préventive », unique à ce jour, se fixait pour objectif de défaire rapidement et de démanteler l’armée irakienne, de destituer Saddam Hussein, et de mettre en place un nouveau gouvernement assujetti.

Officiellement, aux yeux de la communauté internationale, Washington légitime son intervention militaire dans la région par trois nécessités urgentes :
* La « lutte contre le terrorisme » : Alors que l’armée américaine s’enlise en Afghanistan, l’administration Bush avance que Ben Laden s’est réfugié en Irak. Il accuse le régime d’accueillir Al-Qaïda, et de soutenir cette organisation terroriste à l’origine de l’attentat contre le bâtiment militaire SS Code , des attaques contre plusieurs ambassades américaines en Afrique et des attentats du 11 septembre 2001 sur le territoire américain.
* L’élimination d’armes de destruction massives que l’Irak détiendrait, en particulier de 5 000 munitions chimiques.
Le 5 février 2003, à la tribune des Nations-Unies, le secrétaire d’État américain, Colin Powell accusait l’Irak : « Il ne peut faire de doute que Saddam Hussein a des armes biologiques et qu’il a la capacité d’en produire rapidement d’autres », en nombre suffisant pour « tuer des centaines de milliers des personnes ». La source de ces informations était un « transfuge », ingénieur chimiste irakien, qui « était présent lors des cycles de production d’agents biologiques . » Sous le nom de code de « Curveball », il aurait fait des confidences au service secret allemand, le BND . Dix ans plus tard, il s’est avéré qu’il s’agissait d’une mystification justifiant l’intervention américaine.
* Washington affirma que la chute du régime baasiste irakien, l’arrestation et la condamnation de Saddam Hussein auraient, par « contagion », un effet pacificateur dans la région, qui serait ainsi accessible à la Démocratie.
À aucun moment, l’intervention américaine n’a été officiellement justifiée par la maitrise de ressources pétrolières.
Cette guerre qui a profondément déstabilisé non seulement le pays, mais toute la région, bien que s’étant officiellement achevée le 1 er mai 2003 par la chute du régime de Saddam Hussein, s’est en réalité poursuivie jusqu’au 18 décembre 2011, par une seconde guerre civile irakienne dite « asymétrique. »
Une guerre pour le pétrole ?
Cette troisième guerre sur le sol irakien qui fit au moins six cent mille morts, ainsi qu’un million huit cent mille exilés et autant de personnes déplacées dans le pays, aurait été en réalité une guerre pour la maitrise du pétrole irakien, en dépit des dénégations de l’administration Bush.
Cette thèse fut avancée par Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine, qui estimait : « Je déplore qu’il soit politiquement déplacé de reconnaitre ce que tout le monde sait : l’un des grands enjeux de la guerre d’Irak était le pétrole de la région. »

Certaines analyses avaient avancé plusieurs raisons, parmi lesquelles :
* Une décision de l’Irak de ne plus vendre son pétrole contre des devises en dollars, mais en euros ;
* Les liens entre les néo-conservateurs au pouvoir à Washington avec des entreprises d’exploitation pétrolière, telles que le Groupe Carlyle , Enron , Haliburton Energy Services , ou Unocal ;
* Mais aussi les liens entre ces mêmes milieux d’affaires néo-conservateurs avec certaines industriels sous-traitants de la production militaire, telle que Haliburton .
Dégradation de la situation militaire irakienne :
La situation sécuritaire de l’Irak avait commencé à se dégrader début juin 2014, lorsque des tribus sunnites, et des mouvements djihadistes, encadrées par d’anciens officiers militaires baasistes, lancèrent une insurrection dans les provinces sunnites de l’ouest et du centre du pays, dont rapidement elles prenaient le contrôle. C’est sur ces « sables mouvants » que s’installait, dès le 10 juin 2014, à partir de Mossoul, la deuxième ville la plus importante du pays, un « Califat islamique-Daech ». ( Voir des développements plus loin. )
L’armée nationale, désorganisée et peu motivée, n’opposa qu’une faible résistance, en se repliant vers le sud. Ces mouvements militaires provoquèrent, dès le mois d’août 2014, de forts mouvements de populations, déplaçant plus de trois millions de personnes parmi les minorités ethniques et religieuses de ces régions.
C’est aux troupes kurdes du nord que l’Irak doit alors l’engagement militaire contre la prolifération de Daech et son avancée vers Erbil.
Dans les airs, les États-Unis et les aviations de 29 pays coalisés apportèrent leur soutien, à l’issue de la Conférence sur la paix et la sécurité tenue à Paris, le 15 septembre 2014. La légitimité internationale de ces frappes était acquise par la résolution 2170 du Conseil de sécurité des Nations unies réuni le 15 août 2014, puis par la résolution 2178 sur les combattants terroristes étrangers du 24 septembre 2014, et enfin par la résolution 2199 sur le financement du terrorisme du 12 février 2015. ( Voir les détails dans le Tome IV .) La coalition internationale renouvelait son soutien au Premier ministre irakien Haider al-Abadi.
Une crise politique d’envergure et durable
Lors des élections parlementaires du 30 avril 2014 , la participation fut relativement satisfaisante (64%), pour un vote qui s’est déroulé dans des conditions correctes : Mais la liste « Coalition de l’État de droit », conduite par Nouri al-Maliki n’ayant pas obtenu de majorité, avec 92 sièges sur 328, il fallut faire appel à des alliances instables.
Ainsi, le Parlement dû élire à sa présidence un sunnite, Selim al-Jobouri, la présidence de la République revenant à un kurde Fouad Maassoum. Après avoir obtenu un poste honorifique de premier vice-président de la République, Nouri al-Maliki cédait sa place de premier ministre à Haider al-Abadi le 14 août 2014 , non sans avoir provoqué de rudes tensions politiques.

Un premier ministre instable : Le 8 septembre 2014 , le parlement approuvait le nouveau gouvernement de Haider al-Abadi, mais tronqué des portefeuilles de l’Intérieur et de la Défense, postes clés de la lutte contre Daech. Après plusieurs semaines de blocage, le parlement approuvait le 18 octobre les nominations de ces ministres.

Afin de résoudre les difficultés pétrolière et financières, le nouveau premier ministre signait un accord avec le gouvernement régional kurde de Barzani, le 2 décembre , sur la base de l’accord transitoire du 13 novembre précédent.
Le premier ministre avait été déstabilisé dès sa nomination, par les pays sunnites de la région, qui lui reprochaient de n’avoir pas intégré des Sunnites dans son gouvernement et dans l’administration de l’État. Washington avait, une première fois, tenté de le sortir de l’impasse, en demandant tour à tour, aux dirigeants d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Qatar, du Koweït, mais également d’Égypte et de Jordanie, de renforcer leurs relations bilatérales avec Bagdad. Au sein du CCG, le secrétaire à la défense, Ashton Carter, avait accru ses pressions pour que les sunnites irakiens ne s’opposent par au premier ministre Abadi, mais en vain.
Le 15 février 2015, les députés sunnites suspendaient leur participation au parlement (dominé par les chiites), après l’enlèvement et l’assassinat d’un chef tribal sunnite modéré, connu pour ses tentatives de réconciliation entre chiites et sunnites, de son fils et de ses sept gardes du corps, par des hommes armés non identifiés.
Le 9 août 2015, le gouvernement approuvait d’importantes réformes visant à la suppression de privilèges, en particulier de postes clés attribués à des partis politiques.
Après des semaines de manifestations populaires, le parlement entérinait à l’unanimité, le 11 août, ces réformes, permettant ainsi au gouvernement Abadi de lancer son programme de lutte contre une corruption endémique, et d’améliorer les services publics. L’ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite du pays apportait son soutien à ces réformes, et réclamait des améliorations dans le système judiciaire.
Première mesure spectaculaire prise le 16 août 2015 par le premier ministre Abadi, la réduction des effectifs de son gouvernement avec la suppression de onze postes ministériels, soit un tiers du cabinet.
Fragilisation politique :
Les équilibres politiques du pays ont été fragilisés pour deux raisons au moins :
* L’Alliance nationale chiite du premier ministre Haider al Abadi était handicapée, en sous-main, par des intrigues de son prédécesseur al-Maliki. Un certain nombre de députés critiquaient les réformes promises par le nouveau Premier ministre, destinées à lutter contre la corruption qui gangrène l’État, en particulier les privilèges et les prérogatives dont bénéficient les parlementaires et les hauts fonctionnaires.
* Par ailleurs, le Bloc National qui regroupe les partis sunnites intégrés au gouvernement, s’est disloqué, pour donner naissance à un parti politique fondé strictement sur des tribus et des clans.

Pour de nombreux observateurs, la raison profonde de la crise politique en Irak résidait dans l’impossible réconciliation entre Chiites au pouvoir et Sunnites plus nombreux dans la population.
Alors que sur le terrain militaire, la contribution des forces Kurdes luttant contre Daech restait déterminante, comme ce fut le cas à Sinjar (Irak) et dans la région de Hol (Syrie), le gouvernement de la province autonome dirigée par Massoud Barzani, renouvelé à trois reprises, empêchait des élections qui devaient avoir lieu le 20 août 2015, paralysant la vie politique du pays.
Il faut ajouter que des affrontements armés entre Peshmergas kurdes et milices chiites de l’Organisation de Mobilisation Populaire Turkmène compliquait les relations entre Bagdad et Erbil, invoquant la perspective d’une sécession de la province kurde.
Une opposition naissante et divisée :
Le mouvement populaire du « Courant civil », apparu spontanément au début des années 2 000, prit progressivement de l’ampleur jusqu’au tournant de l’été 2015 : Il se relançait le 31 juillet 2015 , sous l’impulsion du membre du comité central du Parti communiste irakien, Jassem el-Helfi, au lendemain de la mort d’un jeune manifestant de Bassora, Mountasar, 17 ans, tué par les forces de sécurité.
Au cœur d’un été 2015 « très chaud », la colère populaire s’élevait dans le sud du pays contre l’incapacité des autorités étatiques à fournir à la population des services de base, principalement de l’eau. Cette colère tension montait depuis juin 2014, devant l’incapacité de l’armée nationale de s’opposer aux conquêtes territoriales de Daech qui contrôlait alors un tiers du pays.
Un militant du « Courant civil », le poète Adham Adel déclarait publiquement à Bagdad : « C’était la première fois dans l’histoire de l’Irak moderne que les gens disaient sans peur leur volonté d’imposer des réformes . »
Récupération sadriste :
Le mouvement du « Courant civil » dépourvu de leader charismatique voit rapidement le ralliement, certains diront la récupération, du dignitaire chiite de la ville sainte de Nadjaf, Moqtada Sadr. Celui-ci, à la tête du parti religieux Al-Ahrar et de sa milice « Sarayat Al-Salam », déclarait parler au nom des populations défavorisées des quartiers de Bagdad et des villes chiites du sud du pays.
Le parti de Moqtada Sadr qui était alors représenté au Parlement par 34 députés, et qu’il avait obtenu deux ministères. Le parti Al-Ahrar avait vu certains de ses responsables accusés, à juste titre, de corruption.
De manière surprenante, par opportunisme le communiste Jassem El-Helfi et ses quelques centaines de manifestants initiaux, apportèrent leur soutien à Sadr qu’ils qualifiaient de représentant des « irakiens pauvres et démunis, en quête d’un État de droit. » Il convient lui-même que « le courant sadriste est pour nous paradoxal. D’un côté, ses partisans sont issus des mêmes couches sociales et ont les mêmes revendications que nous. De l’autre, son parti appartient à un système politique gangréné par la corruption . » Mais le leader communiste ajoutait : « Nous sommes contents de voir les manifestations croitre pour montrer au gouvernement que nous sommes toujours là. »
Dans cette alliance, on ne saura pas qui instrumentalisait l’autre.
Pour Adham Adel : « Les islamistes ont réussi à kidnapper le mouvement. Le courant saadiste est l’un des facteurs de corruption en Irak : Il a des ministres et des hauts fonctionnaires. Il a beaucoup de comptes à régler avec les différents acteurs politiques chiites. Il veut faire d’une pierre deux coups : régler ses comptes et gagner les cœurs et les esprits des irakiens pour revenir en force. » Il faudrait ajouter qu’il tentait également de supplanter l’ayatollah Ali al-Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite du pays.

Un deuxième courant, celui de l’association « Univers pour le développement humain », conduit par Hamid Djerjia, qui défend le « principe du pacifisme des manifestations » de rue, se déclarant « contestataire mais pas révolutionnaire », avait été rejeté par Sadr.

Il semble bien que les seuls points communs entre les deux courants civils et le parti religieux de Sadr soient leur attachement au nationalisme irakien, ainsi que leur rejet de l’ingérence iranienne. Il se rejoignent également dans leur opposition au parti Dawa présidé par l’ancien premier ministre Nouri Al-Maliki, accusé de dérive dictatoriale et de protection des « grosses baleines », ces soutiens du pouvoir qui se sont enrichis sur le dos de l’État, sans être inquiétés par la justice.
Pour le chercheur américain Patrick Martin ( Institute for the Study of War ) : « Moqtada Sadr essaie de récolter le bénéfice des manifestations pour pouvoir influencer M. Abadi (premier ministre en exercice) et sa coalition gouvernementale afin de réduire l’influence de Nouri Al-Maliki et de son parti Dawa. »
Menace de chaos politique :
** Le chaos politique trouve son origine dans l’engagement pris le 9 février 2016 par le premier ministre Abadi de remplacer dans son gouvernement les ministres désignés selon des quotas attribués aux partis politiques, par des technocrates indépendants en mesure de mettre en œuvre les réformes anticorruptions promises en 2015 à l’issue des manifestations populaires contre l’incurie et le clientélisme de la classe politique. Il projetait de mettre fin à la répartition dans la fonction publique des principaux postes administratifs sur une base ethnique et confessionnelle.
** Ne constatant aucun résultat tangible, Moqtada Sadr lançait le 13 février un ultimatum de quarante-cinq jours, pour un remaniement du gouvernement qui ne serait plus composé que de technocrates choisis hors des partis politiques. Le parti Dawa, tout comme les autres partis chiites de la coalition gouvernementale n’acceptent qu’un remaniement partiel, et la nomination de technocrates issus des partis politiques.
Au Parlement irakien, les Sunnites multiplient les pressions pour obtenir des postes ministériels, une fronde peu démocratique qui engendre une crise politique déstabilisant le pays.
** Un nouveau blocage nait au lendemain d’une réunion d’urgence autour du président Fouad Massoum, du premier ministre et du président du Parlement, Salim Al-Joubouri, en présence des représentants de toutes les forces politiques. Elle n’eut, pour seul résultat que…la création de trois comités destinés à :
- Etablir un programme de réformes ;
- Sélectionner les personnalités compétentes dans la perspective d’un « prochain » remaniement gouvernemental ;
- Et enfin établir un accord avec les manifestants.
Alors que Moqtada Sadr jugeait que ces promesses constituaient un « point positif », son partenaire Jassim Al-Helfi estimait qu’elles étaient tardives et superflues, « les revendications des manifestants étant connues. » Il accusait les autorités de chercher à temporiser.
** Le 18 mars, Moqtada Sadr lançait son premier sit- in populaire qui occupait la « Zone verte » c’est-à-dire le quartier fortifié central de Bagdad abritant les institutions politiques, les lieux de pouvoir et les ambassades étrangères,
Le gros des militants de Moqtada Al-Sadr se recrutait parmi les quatre millions d’habitants de l’immense quartier pauvre de Sadr City, au cœur de Bagdad, soit la moitié de la population de la capitale. Cette population appauvrie et révoltée fournissait les combattants de la nouvelle milice sadriste, « les Brigades de la paix - Saraya Al-Salam » qui s’étaient mobilisées pour protéger les villes saintes chiites contre Daech. Ces mêmes combattants surent également se mobiliser dans les rues de la capitale, pour des manifestations de masse pacifiques contre le premier ministre Haider Al-Abadi, ou contre l’ingérence de l’Iran et de ses milices chiites.
** Le 31 mars, sous la pression de la rue, le premier ministre Abadi présentait une liste de 14 technocrates censés faire partie d’un nouveau gouvernement de compromis, incluant des hommes politiques.
** Le 20 avril, plus d’une centaine de députés occupaient le Parlement afin d’obtenir la destitution du premier ministre, du président du Parlement, et du président de la République.
** Le 26 avril, lors d’une session houleuse, le Parlement ne parvient à approuver qu’une partie de la liste gouvernementale, écartant notamment les postes de ministres de la santé, du travail, de l’éducation supérieure, de l’électricité et des ressources hydrauliques.
En réalité, nombreux sont les représentants au Parlement tant Sunnites que Chiites, qui s’opposèrent à toute remise en cause du système de répartition ethnique et confessionnelle des fonctions politiques, dont les uns et les autres tirent influence et avantages financiers.
Le parlement déchiré créait ainsi un vide du pouvoir, entrainant l’établissement par l’armée d’un état d’urgence maximal et d’un blocus de toutes les entrées de la capitale tenues par les forces spéciales, équipées de blindés.
** La parole revenait à nouveau à la rue où la fronde était récupérée par Moqtada Sadr, et par le Mouvement civil . La foule, appelée le 30 avril, à un nouveau sit-in dans la « Zone verte » de Bagdad, était encadrée conjointement par les milices de Sadr et par des agents de sécurité irakiens. Elle pénétrait, en vain, dans un parlement incapable de réunir un quorum.
La crise politique déstabilisait ainsi le Parlement, dont le président Salim al-Joubouri était formellement destitué au cours d’un vote jugé « inconstitutionnel ».
Dans cette confusion, la session parlementaire était ajournée jusqu’au 10 mai.
** Le calme était revenu le 1 er mai dans la Zone verte que les milliers de manifestants quittaient à l’appel de Moqtada Sadr.
Dans cette crise politique majeure, il s’agissait en réalité pour l’imam Sadr et ses alliés d’empêcher que la chute du premier ministre Abadi n’ouvre la porte du pouvoir à son vieil ennemi Nouri al-Maliki, chef du parti État de droit -Dawa.
Il faut ajouter que le candidat Moqtada Sadr, craignant un renforcement de son adversaire Abadi, en cas de coup d’État manqué, avait demandé aux 34 députés de son courant « Al-Ahrar » de ne pas poursuivre l’occupation du Parlement.
Le retour des religieux :
Dans une telle déstabilisation politique, et devant les menaces d’attentats perpétrés par Daech, les partis islamiques irakiens s’emploient à gagner du terrain dans la population en exigeant la fermeture des boites de nuit et des lieux de divertissement de la capitale, et en agressant les artistes et les jeunes fêtards, dans le but d’interdire toutes activités non religieuses et civiques pour imposer leurs règles religieuses. Pour Jassim al-Helfi, les partis islamiques « cherchent à détourner notre attention de la lutte contre la corruption, le manque de services de base, le chômage et l’abus du pouvoir. » Il ajoutait : « Ils essaient de convaincre les irakiens que nous sommes les défenseurs des bouteilles de vin et des cabarets. »
Par ailleurs, la déstabilisation politique aurait favorisé grandement l’expansion de Daech dans le pays, et retardé la libération de Mossoul. Pour l’expert Patrick Martin 7 , cette fragilisation du gouvernement « affecterait la capacité des ministères de la Défense et de l’Intérieur à payer les salaires et les livraisons d’armes. Il serait très difficile d’organiser une offensive d’envergure (contre Daech) dans ces conditions. »
Une situation que ne manquait pas d’exploiter Daech qui lançait aussitôt plusieurs attentats contre la capitale irakienne, à l’occasion des cérémonies commémorant l’anniversaire de la mort en 799 du septième des douze imams du chiisme, Moussa al-Kadhim. Entre le 30 avril et le 2 mai 2016, alors que se tenait la principale cérémonie au mausolée de l’imam, dans le quartier de Kazimiyah, (nord de Bagdad), Daech lançait quatre attentats à la voiture piégée à Bagdad et à Sama contre des fidèles chiites, faisant un total de 70 morts et des dizaines de blessés.
Des troubles sociaux réapparaissent dans le Sud
À Bassora, capitale de la province Sud de l’Irak à majorité chiite, début novembre 2018, à la fin du mois saint chiite du « Mouharram », des contestataires tentèrent de relancer les manifestations qui avaient débuté en septembre précédent contre le gouvernement central sur les thèmes sanitaires et économiques tels que le chômage, la corruption ou l’insalubrité.
Reprenant le contrôle de la place Abdel Karim Kassem, les contestataires, en effectifs beaucoup plus faibles, tentèrent de remobiliser la population en dénonçant pêlemêle des taux alarmants de cancer, la corruption des partis politiques, les ralentissements des déblaiements des décombres d’une province qui fut la plus riche du pays avant le règne de Daech, et quelques fois des revendication d’autonomie dans le système fédéral, mais pas d’indépendance.
L’un des chefs de file des protestataires, le cheikh chiite Rida al-Tamimi lançait : « Nous exigeons que les gouvernements central et régional dédommagent les familles des victimes qui se sont sacrifiées pour faire entendre la voix de la population, dont les droits sont bafoués depuis longtemps. »
On croirait entendre les « populistes » qui descendaient dans le même temps dans les rues de certaines capitales européennes pour des revendications imprécises et multiformes, sans jamais vouloir dire leur véritable engagement politique, en l’occurrence à Bassora, des incitations venues de Téhéran.
Le 12 novembre, lors de la première séance parlementaire à Bagdad, les députés de la province de Bassora demandèrent au nouveau gouvernement une hausse du budget fédéral pour leur province par laquelle transite 80% des 2,7 millions de barils de pétrole exportés chaque jour.
Au moment où l’Iran chiite subissait le boycott de ses exportations pétrolières, la position de l’Irak en la matière pesait lourd dans le repositionnement des fournitures d’hydrocarbures de la région.
Profonde fragilisation économique
L’industrie pétrolière nationalisée irakienne- soit les quatre-vingts gisements en fonction, renfermant cent quinze milliards de barils de brut- avait survécu aux deux premières guerres, mais pas aux bombardements américains de mars à mai 2003. La baisse de production d’un million de barils-jour, soit le tiers du niveau d’avant l’intervention militaire américaine, représentait pour l’Irak un manque à gagner de plus de 13 milliards de dollars, sans compter les sabotages et pillages entre mai 2003 et septembre 2004 qui firent perdre 7 milliards de dollars à l’État. À cet effondrement économique s’est ajouté la politique de « débaassification » rigoureuse destinée à écarter les membres et sympathisants du parti unique Baas, que Saddam Hussein avait créé entre 1968 et 2003.
La course au pactole pétrolier était ouverte entre les majors occidentaux ( Exxon Mobil, BP, Shell, Total ), mais aussi pour les opérateurs russes, chinois, angolais, pakistanais ou turcs vers ce que le magazine américain Newsweek (24 mai 210) a qualifié de « miracle irakien (…) un pays qui a le potentiel pour devenir la prochaine Arabie Saoudite ». Deux ans après, ces pétroliers avaient déchanté.
Une économie dégradée
La situation économique est allée en s’affaiblissant avec la baisse du cours du pétrole et l’augmentation de l’effort de guerre contre Daech.
Les indicateurs économiques se sont dégradés : Le taux de croissance qui était de +4,2 % en 2013, est tombé à -0,5 en 2014, le taux de chômage est officiellement à 11%, et le déficit public s’est élevé à 10% du PIB (21,1 Mds USD). Le budget 2015 avait été adopté avec une prévision de déficit de 21,9 milliards de dollars, soit 11% du PIB.
Le handicap économique vient également de la destruction des infrastructures du pays, dont la reconstruction est estimée à plus de 600 milliards de USD, après trente années de guerre et d’embargo,
La restructuration des bilans des banques publiques, la réforme des secteurs publics, la mise en cohérence des comptes de l’État et l’émergence d’un secteur privé, tardent à se mettre en place.
La corruption n’est toujours pas jugulée dans une économie dont les structures restent peu modernes et non-transparentes, en dépit des interventions et des soutiens de la Banque mondiale et du FMI.
La pauvreté de la population, tant chiite que sunnite va s’aggravant, les clivages sociaux entre pauvres et classes favorisées s’accroissent, en l’absence d’un projet réformiste.
Depuis le départ des troupes américaines en 2003 l’Irak, qui fut l’un des plus grands producteurs de pétrole au monde, souffrait de graves pénuries d’électricité et d’eau potable.
Après la chute du dictateur Saddam Hussein, les pouvoirs locaux, tombés aux mains des partis politiques et des petits potentats, prirent une sorte d’indépendance par rapport à l’État central. Moins surveillés par l’administration centrale, les autorités locales pratiquèrent quasi librement la corruption financière et administrative, au détriment des services à fournir aux habitants. Des émeutes firent des morts, comme au nord de Bassora, à 600 km de Bagdad où la police locale ouvrit le feu contre la population qui protestait contre une grave pénurie d’électricité, tuant un adolescent. Dans les provinces du sud du pays, des manifestations semblables étaient violemment réprimées.
Nombreux sont les conseils locaux, dans les provinces de Bagdad et de Bassora, qui sont contrôlés par des partis religieux, qu’il s’agisse de la coalition Al-Ahrar de Moqtada Sadr ou du Conseil suprême islamique irakien (CSII) du chiite Ammar al-Hakim. Ces deux partis religieux ont placé les leurs aux postes de gouverneurs, le premier de Bagdad, le second de Bassora. Les gouverneurs ont un pouvoir étendu dont celui de diriger le gouvernement régional, de contrôler les ministères provinciaux et d’avoir des forces de sécurité à disposition. Ils ont en particulier le contrôle des manifestations artistiques et culturelles. Ainsi, le dirigeant sadriste membre du conseil provincial de Bagdad rappelait, à la suite de l’interdiction d’un festival, que son mouvement « est un parti religieux, et si les pratiques de ce festival représentent des violations des mœurs islamiques et sociales, alors nous nous y opposons évidemment. »
Un lourd bilan humain
Le conflit en Irak a eu un impact « grave et étendu » sur les civils, ont dénoncé la Mission d’assistance des Nations unies pour l’Irak (MANUI) et le Haut-Commissariat pour les Droits de l’homme de l’ONU dans un rapport du 19 janvier 2016 sur les pertes civiles dans ce pays.
En près de deux ans, entre janvier 2014 et octobre 2015, ces deux instances onusiennes ont dénombré 18 802 civils tués et 36 245 blessés.
Les enquêteurs font état de découverte de charniers, y compris dans les zones libérées, anciennement occupées par Daech. Certains de ces charniers dateraient de l’époque de Saddam Hussein, recelant des corps de femmes et d’enfants assassinés en 1991 dans la région de Bassora, lors des soulèvements chiites.
À ces bilans, le rapport de l’ONU ajoute les enlèvements, par les djihadistes de Daech, de 3 500 femmes et enfants « issus en premier lieu de la communauté des Yézidis, mais aussi d’autres minorités ethniques et religieuses ». Les experts estiment que « ces actes pourraient, dans certains cas, équivaloir à des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité, et peut-être à un génocide . »
Sortie de crise politique possible ?
La crise qui fragilise l’assise politique du premier ministre Haïdar al-Abadi en 2016 était alimentée par quatre causes concomitantes :
* Le premier ministre étant contesté, au sein même de son parti Dawa , alors que son prédécesseur Nouri al-Maliki s’employait à saper son autorité dans l’espoir d’une revanche. Il savait pourtant qu’il avait peu de chances de reprendre les rênes du pays, son retour se heurtant aussi bien aux Sunnites, qu’aux Kurdes et à une partie des Chiites, parmi lesquels Moqtada Sadr ;
* Le Premier ministre Abadi s’avère incapable d’imposer la moindre réforme aux partis politiques irakiens, n’ayant aucune base populaire ou influence politique forte ;
* Abadi ne bénéficie que d’un soutien de circonstance de Moqtada Sadr, dans la mesure où l’objectif de celui-ci est de barrer la route de Maliki, en se servant du « bouclier » du premier ministre en fonction, tant que celui-ci combattrait la corruption. Mais il le lâcherait en cas d’échec.
* Néanmoins, sur le moment, nul n’a intérêt à voir partir le Premier ministre, qu’il s’agisse des partis politiques irakiens qui préfèrent un premier ministre instable et faible, que des pays comme l’Iran ou les États-Unis qui n’ont aucune intention de s’impliquer directement dans la conduite du pays.
Pour les observateurs irakiens, la sortie de crise prendrait la forme…d’un maintien du statu quo .
La solution esquissée par certains observateurs était que Moqtada Sadr puisse s’entendre avec le Conseil suprême islamique irakien (chiite) de Ammar al-Hakim, ainsi qu’avec les députés kurdes et sunnites pour obtenir une majorité en faveur du maintien des trois présidents, et d’un nouveau gouvernement composé d’un mélange de technocrates et de politiques.
La communauté chiite du pays, au pouvoir à Bagdad restait soumise à l’influence de l’Iran, tandis que la minorité sunnite demeurait sous l’influence de l’Arabie saoudite, du Qatar et de la Turquie.
En somme, une sortie de crise dans la plus pure tradition du compromis pratiqué dans cette région.

DAECH : Le premier foyer est allumé
Des origines de l’implantation de l’État islamique-Daech, jusqu’à sa dislocation en Irak
Le substrat offert par la nouvelle confrontation entre Chiites et Sunnites
Vingt-huit ans après le premier choc Irak-Iran, Bagdad était tombée aux mains des Chiites, alors qu’étaient réunies, dans le chaos d’un pays affaibli, les premières conditions favorables à l’émergence du pseudo « Califat État islamique-Daech. »
Après le désengagement américain :
À partir de 2009, et jusqu’au 18 décembre 2011, les forces américaines s’étaient désengagées progressivement du pays, après avoir formé et financé des milices sunnites issues des tribus Sahwa , alors que les milices des tribus chiites ralliaient le pouvoir de Bagdad.
La coalition militaire américaine présente en Irak pendant huit ans et neuf mois laissait derrière elle une situation explosive :
L’armée américaine et les forces résiduelles du gouvernement sunnite mis en place à la chute de Saddam Hussein, étaient confrontées à une double guérilla :
- D’une part sunnite, composée principalement par les baasistes de l’Armée de la Naqshbandiyya - Armée islamique en Irak , ainsi que par les djihadistes d’Al-Qaïda en Irak , qui donneront naissance, en 2006, à « l’État islamique d’Irak », embryon de Daech .
- La guerre civile est d’autre part alimentée par plusieurs milices chiites, dont la principale est l’Armée du Mahdi .
L’Irak était alors coupé en trois zones tribales :
- Le Nord aux Kurdes ;
- Le Centre aux tribus sunnites ;
- et la région de Bagdad, refuge des chiites.
Le futur Daech pouvait ainsi trouver un terrain fertile pour son implantation et son développement qui lui permettront d’essaimer dans la région et bien au-delà.
L’Irak avait changé profondément de visage au lendemain de l’attentat du 26 février 2006, contre la Mosquée d’Or de Samara , qui avait cristallisé la guerre confessionnelle entre Sunnites et Chiites, provoquant des dizaines de milliers de morts.
Cette guerre civile s’achèvera en 2008 par la prise de contrôle de Bagdad par les milices chiites. La majorité de la population sunnite était chassée de la capitale lorsqu’un nouveau gouvernement fut constitué, issu du parti chiite Dawa .
Prennent les rênes du pouvoir, le premier ministre Nouri al-Maliki, absent du pays pendant vingt-quatre ans, et ses affidés, sans expérience.
Le conseiller pétrolier américain, M. Carrol affirmait alors que « les gens en place sont nuls et ont été nommés par le ministère pour des raisons religieuses, politiques ou de copinage . » Afin d’effacer définitivement la structure dictatoriale centralisée du pays, les deux textes fondateurs du nouvel Irak- la Constitution et la loi pétrolière- s’inspirèrent d’un régime fédéral, ou même confédéral, favorisant un gouvernement régional du Kurdistan à Erbil, et l’autonomie des tribus sunnites. Ces dernières se rallieront par la suite à l’État islamique-Daech .
Instabilité politique :
L’intervention américaine avait mené le pays, après l’accord d’Erbil de l’automne 2010, vers un système politique instable reposant sur le fédéralisme, le parlementarisme et le partage du pouvoir entre chiites, kurdes et sunnites, ces derniers étant marginalisés.
En réalité Nouri Maliki avait établi un « régime fort » autour de lui, dans un pays qui continuait de faire prévaloir l’autoritarisme politique, peu compatible avec le parlementarisme et le partage du pouvoir entre composantes qui avaient une longue tradition d’affrontements. Celle-ci était exacerbée par l’Iran qui poussait Bagdad à soutenir plus fortement Damas, accentuant ainsi le choc chiites-sunnites. Le gouvernement « d’union » du premier ministre Haïdar Al-Abadi, nommé le 11 août 2014, et soutenu par le président américain Barack Obama, était censé contribuer à la lutte contre Daech lancée par une coalition de quarante pays.
Les fondements religieux de Daech
Le pseudo califat Daech-État islamique est fondé sur trois piliers :
** En premier lieu, sur un mélange de doctrine et de théologie, puisées au VII e siècle, à l’aube de l’Hégire. Aujourd’hui il s’exprime à travers des stratégies et des techniques de communication utilisant les moyens électroniques les plus modernes.
** Deuxièmement, le calife autoproclamé Ibrahim croit en une « guerre de religion » qui consiste à vouloir convertir l’humanité à l’Islam sunnite des origines.
Le premier ennemi qu’il désigne sur sa route est le Chiisme , et son premier champ de conquête, l’ensemble des pays musulmans. Au fil des années étaient tombés entre ses griffes, outre une partie du Nord de l’Irak, près de la moitié du territoire syrien et des pans entiers de la Libye disloquée, jusqu’au Yémen et au Nigeria où un califat islamique s’est institutionnalisé au Nord-Est du pays.
** Enfin, troisième pilier, la tactique militaire de Daech fait la synthèse entre une guérilla urbaine classique, issue de la stratégie du « poisson dans l’eau » de Mao, modifiée par un mélange composé d’opérations terroristes de kamikazes, recrutés parmi des combattants internationaux ; de razzias tribales traditionnelles ; et de mouvements d’une infanterie lourde héritée de l’ancienne armée de Saddam Hussein. La maitrise d’un terrain familier, de rapides mouvements de dispositifs des combattants, et l’absence de véritables affrontements d’infanterie, rendent les opérations aériennes longues et relativement peu efficaces.
Le caractère religieux de la raison d’être de Daech, et de son développement, a été assumé dès ses débuts, à l’été 2014, dans le numéro 2 de son magazine de propagande en français « Dabiq » : Sous le titre « L’inondation », il proclamait que le temps était venu de l’apocalypse après des siècles de Guerre sainte.
Le calife Ibrahim annonçait une guerre de religion qui devrait se développer en plusieurs étapes : Il prophétisait : « Envahir la péninsule arabe et Allah nous permettra de la conquérir. Il sera temps d’envahir la Perse et Allah nous permettra de le faire. Enfin, il est temps d’envahir Rome, et Allah nous permettra de le faire ! »
Celui qui s’est autoproclamé Amir al-Muminin , le « Commandeur des croyants », Abou Bakr Al-Baghdadi, avait annoncé, dès son avènement, que le combat se déroulerait entre deux camps : « Ô Communauté islamique, le monde est divisé en deux parties, en deux tranchées, il n’y en a pas de troisième : Le camp de l’Islam et de la Foi, et le camp de la Mécréance et de l’Hypocrisie ; le camp des musulmans et des moudjahidin là où ils sont, et le camp des Juifs, des Croisés, de leurs alliés et, avec eux, toutes les nations de la mécréance et de ses religions dirigées par l’Amérique et la Russie et gouvernées par les Juifs. »
Le « calife » Ibrahim, lançait, au-delà des territoires qu’il ambitionnait de contrôler en Irak et en Syrie : « Que le monde sache qu’aujourd’hui est le début d’une nouvelle ère. »
Au-delà, le message est précisément destiné à l’ensemble des musulmans dans le monde. Le Chef de Daech disait : « Ecoute, Ô communauté islamique, écoute et comprend, lève-toi et réveille-toi, le temps est venu de se libérer des chaines de la faiblesse et de se soulever devant la tyrannie, devant les gouverneurs traitres, les agents des Croisés, des athées, et les protecteurs des Juifs. »
Ce discours que certains qualifiaient de « révolutionnaire » et qui avait des accents totalitaires, était donc destiné au soulèvement non seulement des Sunnites dans les pays majoritairement musulmans, mais également de toutes les minorités musulmanes, dans tous les pays, et en premier lieu, des jeunes attirés par ce qu’ils croyaient être une « grande cause universelle. »
Dans cette « guerre de religions et de civilisations », d’un nouveau type que voulait mener Daech, ce ne sont pas seulement les armes qui en viendront à bout, fussent-elles massivement aériennes, ou d’infanterie lourde. Il serait en effet illusoire de vouloir éradiquer les tribus sunnites qui l’ont rallié en Irak, en Syrie, en Libye, ou ailleurs en Afrique, ou les milliers de « convertis » venus des territoires russes, maghrébins, européens ou asiatiques.
Fallait-il alors compter sur l’Iran des Mollahs et sur les populations chiites de la région, pour juguler Daech ?
Certainement pas, car une surenchère entre les mondes chiite et sunnite est de nature à exacerber les tensions. La progression idéologique de Daech ne sera pas freinée par la multiplication des déclarations de guerre régionale de Téhéran, telle celle de l’ayatollah Ali Khamenei qui lançait contre Israël, en novembre 2014 à propos des heurts sur le mont du Temple : « Ce régime barbare, de loups et infanticides d’Israël qui ne ménage aucun crime, n’est pas le remède, sauf son anéantissement », estimant également que « La
Cisjordanie doit être armée comme Gaza. Les amis de la Palestine devraient faire de leur mieux pour armer la population de Cisjordanie . » Les Mollahs avaient choisi leur « ennemi » qui n’était pas Daech-sunnite. Que les ayatollahs iraniens désignent un « bouc émissaire » pour le monde arabo-musulman ne freinerait en rien la propagation de Daech.
La guerre asymétrique de conquête menée par Daech entre 2014 et 2019
L’Irak, première terre de conquête
L’État islamique-Daech, né en terre irakienne à la mi-2014, tout en se décentralisant en Syrie, pour ensuite métastaser toute la région, est resté fortement ancré dans le terroir irakien. Il y a entretenu un conflit permanent qui lui a permis par moments de s’emparer d’un tiers du territoire et de contrôler huit à dix millions de personnes. 8
Désarmée devant les avancées des djihadistes et des tribus sunnites ralliées, l’armée irakienne est parvenue à reprendre du terrain, sans pour autant réussir à contrôler complètement les gouvernorats de Ninive (Nord) et d’Anbar (Ouest), ou d’empêcher des attentats sur la place Adan, au cœur même de la capitale Bagdad.

2014
* Début janvier , sur le chemin de la conquête de Mossoul , les djihadistes de Daech avaient commencé par prendre le contrôle de Fallouja, à 60 kilomètres de la capitale ainsi qu’une partie de Ramādī , dans le centre de l’Irak.
* Touz Khormatou tombe sur leur chemin. Située à la lisière de la région autonome kurde, elle est le prototype de la bourgade dans laquelle, en 2014, l’État irakien était absent. Les populations Kurdes, Turkmènes, chiites et Arabes sunnites s’entre-déchiraient depuis des lustres. Les combattants de Daech purent s’y installer sans coup férir.
Dès 2013, à la chute de la dictature de Saddam Hussein, Touz Khormatou « était entré en guerre contre elle-même », selon la formule de l’un de ses habitants. Les différentes milices prenaient le pouvoir dans la région, en tête desquelles les brigades chiites Badr . À la mairie, l’homme fort était le Mollah Karim, chef de la branche locale de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK) , dont les forces armées et de sécurité étaient installées depuis 2003 dans un bunker au centre de la ville. Les communautés kurdes, arabes, turkmènes se concentraient dans des quartiers séparés, créant plusieurs agglomérations indépendantes et irréconciliables, chacune proclamant : « Touz est à nous ».
-Mossoul : La population bascule sous la terreur de Daech.
* Le 10 juin 2014 , les djihadistes prennent Mossoul troisième ville d’Irak, chef-lieu de la province de Ninive .
L’ancienne métropole Ninive, forte de deux millions d’habitants à majorité sunnite, au passé arabe et ottoman, se considérant comme « la perle du Nord », avait été jusque-là méprisée et maltraitée par le pouvoir Bagdad.
En l’absence de toute résistance contre leur avancée, les djihadistes avaient pris également le contrôle de deux secteurs de la province de Salaheddine , au Nord de Bagdad, après s’être emparés de parties de la province de Kirkouk et de la totalité de la province de Ninive .
Le choix de Mossoul n’était pas fortuit : Cette ville occupe une position stratégique régionale, possédant de surcroit des ressources pétrolières.
Les djihadistes bénéficièrent rapidement de ralliements de tribus sunnites de la région, hostiles au pouvoir chiite du gouvernement de Nouri al-Maliki. Celui-ci leur avait, en quelque sorte, laissé le chemin libre, en concentrant son armée autour de Bagdad, et dans le Sud du pays où se trouvent les plus importants gisements pétroliers.
Mossoul étaient conquis par 1 000 à 3 000 djihadistes de l’État islamique en Irak et au Levant , avec l’aide de tribus et groupes armés sunnites tels que : - l’Armée des hommes de la Naqshbandiya (JRTN) ; - l’Armée islamique en Irak , Ansar al-Islam ; - les Brigades de la révolution de 1920 ;
-et le Front islamique de la résistance irakienne (proche des Frères musulmans), soit un total tribal évalué à 7 000 combattants et 300 véhicules, sous le commandement de Abou Muslim al-Turkmeni, après que son prédécesseur eut été tué par un raid américain.
Après une offensive éclair de soixante-douze heures, une partie des habitants de Mossoul accueillirent les djihadistes avec enthousiasme. Pendant deux ans et demi cette population fut, pour certains, consentante, pour d’autres, soumise sous la terreur.
* À la proclamation du « califat », le 29 juin 2014 , Daech reprend en main l’ensemble de l’administration de la ville : Fonctionnaires, employés municipaux, enseignants ou médecins, tous sont sommés de reprendre leurs activités. La banque continue à fonctionner sous sa supervision. En réalité tous ces secteurs publics avaient été laissés à l’abandon, de longue date, par le pouvoir de Bagdad.
Dans les écoles, le « califat » impose rapidement des programmes faisant cohabiter un enseignement religieux et un entrainement militaire. La carte géographique de l’Irak y est remplacée par celle du « califat. » Les enfants sont embrigadés.
Daech s’impose comme étant « au service du peuple », faisant de l’efficacité des services publics sa priorité : Les rues étaient réparées, les poubelles collectées. Le vieux pont sur le Tigre, cinq fois touché par les frappes aériennes, était réparé ; des services d’aide aux plus démunis sont ouverts dans les mosquées où Daech distribue chaque mois argent et produits de première nécessité.
La gouvernance de Daech est mise en place très rapidement : Son ministère des Finances- Beit Al-Mal collecte la « Zakat-Aumône légale », remplaçant les impôts et taxes. Certaines « Zakat » sont créées pour la collecte des ordures ou l’installation du téléphone fixe. Parmi les ressources financières, Daech prélève dans les banques 25 000 dinars (20 euros) par mouvement d’un million de dinars. S’ajoutent des taxes sur les commerces, les salaires et les retraites, de même que sur les récoltes, et les mouvements de personnes.
Abou Bakr al-Baghdadi, le « calife » autoproclamé de Daech avait offert aux habitants une « réforme » qui leur permettrait de devenir de « vrais musulmans » et non pas des Chiites.
Mais à quel prix ? À la fin du mois de juin 2014, les Chiites de Mossoul, qui ne sont plus qu’une centaine de familles se trouvent sur la liste des « apostats », aux côtés les soufis, les non-croyants, et les nationalistes.
* Le 19 juillet , les 35 000 Chrétiens sont sommés par ultimatum de payer la « Jizya-taxe due par les non-musulmans », de se convertir ou de mourir. Les dernières familles chrétiennes quittent la ville. Leurs maisons sont confisquées dans lesquelles s’installent les djihadistes et leurs familles.
* La « Constitution de la ville » du 13 juin 2014 imposait les « houdoud », les châtiments prescrits par la Charria islamique , à savoir la flagellation, l’amputation, la lapidation, la prison, l’exil ou la mort pour punir l’adultère, la diffamation, la consommation d’alcool, de cigarettes ou de drogues, de même que l’apostasie et la rébellion. Prier dans la mosquée était devenu une obligation impérative. Les femmes devaient porter le « niqab » et ne sortir qu’en cas de besoin, sous la protection d’un homme. Tous autres monuments que les mosquées sont détruites, y compris les sites antiques.
Commencèrent les destructions de sites religieux qualifiés d’hérétiques : Ainsi, la tombe du prophète Jonas, construite entre les IV e et VIII siècles fut détruite le 24 juillet 2014 ; l’Eglise de la Vierge Marie, incendiée le 22 février 2015 ; le théâtre de l’Université, les 8 000 livres rares de la bibliothèque de la ville, et le musée de Mossoul furent détruits.
Pour appliquer ces contraintes, la « police religieuse- Hisba » était apparue à la mi-juillet 2014 dans les rues de Mossoul.
Dans une première phase de séduction Daech développe une campagne de propagande, dans chaque quartier, avec la présence de stands-caravanes dans lesquels des vidéos montrent les prouesses combattantes des djihadistes. Une radio « Al Bayan » est rapidement créée.
Dans les mosquées, les imams ralliés à Daech demandent aux hommes de se rendre dans les bureaux de recrutement de « l’armée du Califat. » De nombreux adolescents sont attirés par la promesse de devenir des héros, et d’obtenir un salaire et une épouse.
De nouvelles tribus prêtent allégeance, entrainant un nouveau flux de combattants avec leurs famille, venues des campagnes environnantes vers Mossoul.
Mais rapidement les ressources de Daech se sont avérées insuffisantes.
L’appauvrissement de la population de Mossoul est rapide, six personnes sur dix étant employées par le gouvernement de Bagdad, qui ne versait plus de salaires depuis juillet 2015. Seules les retraites parviennent.
Après leur « offensive de charme » et de recrutement, les djihadistes de Daech se sont lancés dans la chasse « aux ennemis » : Sur des listes de personnes recherchées, ils avaient inscrit les noms d’officiers de l’armée et de la police, des représentants de l’État, des membres de tribus ou de groupes politiques qui n’avaient pas prêté allégeance.
Les biens et propriétés des « apostats » étaient confisqués.
La vie commerçante de la ville s’était arrêtée à l’été 2016, sous les bombardements de la Coalition occidentale.
Après seulement quelques semaines de répit, à partir d’août 2014 , Daech avait durci son emprise sur les populations prêtes à fuir sous les frappes aériennes. La police-Hisba est renforcée par des éléments venus d’autres pays, pour devenir omniprésente.
Selon un témoignage d’un médecin légiste de l’hôpital Al-Joumhouri de Mossoul, jusqu’à fin décembre 2016, vingt à trente cadavres de personnes exécutées arrivaient chaque jour dans la morgue, parmi lesquels des femmes et des enfants, « la plupart tués par balles, lapidés ou la main coupée. »
Hystérique, la « Hisba » qui craignait les trahisons avait interdit le téléphone, Internet et les paraboles de télévision. Elle utilisait des adolescents pour prêter main-forte à la police religieuse, et empêcher quiconque d’avoir des contacts avec l’extérieur.
Après la « fatwa » prononcée fin décembre 2016 par Daech contre les habitants de la rive orientale de Mossoul qualifiés « d’apostats », la population de Mossoul-Est, par calcul ou par conviction, donnait tous les gages de ralliement. D’autant plus que depuis février 2017, les djihadistes terrés dans des cellules dormantes créaient un climat de peur en multipliant les attentats-suicides.
Il faut ajouter que les effectifs de Daech avaient été renforcés par les 1 200 prisonniers sunnites libérés lors des attaques de deux prisons de haute sécurité, à Ghizlani et Badouche , alors que, dans le même temps, 650 prisonniers chiites étaient massacrés, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’homme .
Les réactions infructueuses de Bagdad
Face aux effectifs de Daech, Bagdad avait affirmé avoir aligné deux divisions de l’armée nationale, fortes de 25 à 30 000 hommes, ainsi que 40 000 hommes de la Police nationale, soit un total de 53 000 soldats et 26 000 policiers.
Dès les premiers combats, les autorités irakiennes firent évacuer la ville :
Les généraux irakiens s’étaient enfuis en hélicoptères, et 10 000 soldats trouvaient refuge dans la province autonome du Kurdistan, abandonnant des pièces d’infanterie, des hélicoptères et des véhicules militaires, de même que les réserves des banques de Mossoul.
* En novembre , le ministre irakien de la Défense annonçait que plusieurs généraux toujours en poste seraient jugés et éventuellement condamnés à mort. Une commission parlementaire, formée en décembre 2014, enquêtait sur la désertion d’une centaine d’officiers et plusieurs responsables civils. Dans son rapport du 17 août 2015, elle mettait en cause 30 hauts responsables dont l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki, accusant par ailleurs les responsables militaires d’incompétence et de corruption.
* Entre juin 2014 et août 2015 , l’État islamique avait exécuté 2 070 personnes dans Mossoul et dans la province de Ninive.
* Le 12 juin 2014 , face à la déroute des forces armées irakiennes, les combattants kurdes-YPG du Gouvernement régional du Kurdistan reprenaient Kirkūk , de même que plusieurs localités sur la frontière syrienne. Ils réussiront à contenir l’avancée des djihadistes en mobilisant 250 000 Peshmergas
* En août 2014 , dans la ville de Sinjar les djihadistes avaient provoqué des massacres parmi les dizaines de milliers de Yazidis enfuis vers les Monts Sinjar , sans eau ni nourriture, ce qui fut dénoncé par l’ONU comme une « tentative de génocide. »
Sinjar était une position d’autant plus importante pour les djihadistes de Daech qu’elle contrôlait la ligne de ravitaillement en hommes et en matériels entre leurs positions en Irak et en Syrie.

2015
Au cours de l’année 2015, la situation militaire était fluctuante, généralement au détriment des djihadistes , tant au nord de l’Irak, à Sinjar, qu’au sud, dans la région de Ramādī.
* Après la perte de Ramādī le 17 mai , les troupes régulières irakiennes reprenaient cette ville stratégique le 27 décembre , sans l’aide des milices chiites, contrairement à la reconquête de Tikrīt, mais avec le soutien aérien de 31 frappes en six jours de la Coalition.
L’armée américaine avait alors formé et équipé trois brigades, dotées notamment de 5 000 missiles antichars, et 8 500 combattants tribaux sunnites pour stabiliser les zones libérées.
Il n’en demeurait pas moins qu’à la mi-2015 , Daech continuait de contrôler une grande partie de la province d’ Anbar , limitrophe de la Syrie, de la Jordanie et de l’Arabie Saoudite, en particulier la majorité des villes s’échelonnant le long de l’Euphrate.
* Daech lançait en juillet une offensive de « guerre chimique » contre les combattants Peshmergas kurdes positionnés à Sultan Abdullah , à une soixantaine de kilomètres d’ Erbil , la capitale de la province autonome du Kurdistan d’Irak. Les djihadistes avaient mêlé aux mortiers et aux roquettes conventionnelles lancés contre les positions kurdes, des projectiles « bricolés » chargés d’un agent chimique, qui pouvait être du gaz moutarde artisanal. Des projectiles à base de chlore avaient déjà été utilisés par Daech, en mars 2015, contre les Peshmergas , sur le front de Sinjar . Il en avait été de même contre les combattants kurdes de Syrie, en juillet 2015.
* L’armée nationale ne put empêcher, le 30 août 2015 , l’explosion d’un camion piégé au milieu du marché de Sadr City , grand quartier chiite au Nord-Est de la capitale.
* Pour le seul mois de septembre , et dans l’ensemble du pays, les djihadistes de Daech tuèrent 717 irakiens, dont 257 dans la province de Bagdad, faisant 1 216 blessés, avait précisé une mission d’enquête de l’ONU.
Les lentes et difficiles reconquêtes territoriales par l’armée irakienne.
Deux ans après la prise de Mossoul par les djihadistes du pseudo « Califat de l’État islamique en Irak et au Levant », l’armée nationale irakienne, appuyée par des milices alliées, déclenchèrent leurs contre-attaques.
-Ramādī, la libération de la ville martyre :
Depuis début septembre 2015 la reconquête de Ramādī était un objectif prioritaire pour l’armée régulière irakienne, soutenue par des tribus sunnites encadrées par des instructeurs américains.
Fin novembre ces forces investissaient progressivement l’Ouest de la ville pour progresser à l’Est vers les djihadistes qui se repliaient en direction de leur place forte de Falluja.
Après Tikrīt, Baiji et Sinjar , tombées aux mains de Daech en mai 2014, la ville de Ramādī fut entièrement libérée le 28 décembre par les Forces d’élite antiterroristes irakiennes et l’armée régulière, soutenues par les forces de police locales et fédérales ainsi que par des combattants de tribus. Le terrain avait été préparé depuis juillet précédent par plus de 600 frappes aériennes de la Coalition américaine. Les djihadistes se replièrent face à une armée irakienne qui redorait ainsi son blason.
Ramādī , ville de 300 000 habitants, située à 100 kilomètres au Nord-Ouest de Bagdad est le chef-lieu de la province majoritairement sunnite d’Al-Anbar , jouxtant la Syrie, la Jordanie et l’Arabie saoudite.
Pour le président François Hollande, qui adressait ses félicitations au Premier ministre Haïder al-Abadi, « la libération de la ville de Ramadi par les forces irakiennes (…) constitue la plus importante victoire depuis le commencement de la lutte contre l’organisation terroriste Daech. »
L’observateur David Rigoulet-Roze estimait que : « Cette victoire est un premier signe qui montre que l’armée irakienne commence à tirer les bénéfices d’un encadrement et d’une réorganisation entamés par les divers alliés de la Coalition occidentale, principalement américains. Des synergies opérationnelles commencent à se manifester sur le terrain entre l’armée irakienne, les forces anti-terroristes et des tribus sunnites combattant l’E.I. » 9
Une inconnue demeurait quant au projet politique que le gouvernement de Bagdad serait en mesure de proposer aux populations et aux tribus sunnites qui s’émanciperont de la tutelle de Daech, interrogeait alors David Rigoulet-Roze.
Huit mois plus tard, en septembre 2016 , le centre-ville et les quartiers Sud, où vivaient environ un million de civils, étaient en ruine. Les infrastructures, les ponts, les canalisations et la station de pompage d’eau, le réseau électrique et les hôpitaux avaient été détruits, principalement par Daech, dans le cadre de sa politique de « la terre brulée », partout mise en œuvre lorsque ses djihadistes perdent leurs positions.
Le sous-préfet, Ibrahim al-Osseij évaluait à 20% de nombre de maisons détruites dans les quartiers Sud, ainsi que 80% des infrastructures et bâtiments publics, nécessitant 18 milliards de dollars pour leur reconstruction. Les Nations unies précisaient, à partir d’images satellites, que 5 700 immeubles avaient été endommagés, dont 2 000 entièrement détruits.
Des dizaines de milliers de réfugiés s’étaient mis en marche.
Aux milliers d’engins explosifs dissimulés par les djihadistes, qu’il fallait désamorcer, étaient venus s’ajouter les heurts entre autorités locales, et la course au pactole des fonds de reconstruction du Programme des Nations unies pour le développement. À ce programme d’assistance aux réfugiés participèrent quelques riches familles du cru, dont celle d’Abdelatif al-Hmaïem, directeur du Waqf sunnite, l’administration des biens de mainmorte islamiques. Cette tendance à la prévarication est fréquente dans cette région où les dirigeants locaux tentent de prélever à leur profit une quote part de l’aide internationale.
Pour leur part, les milices chiites stationnées autour de la ville étaient accusées de « rançonner » les 220 000, sur 500 000 habitants qui tentèrent de rentrer chez eux. La ville était quasiment livrée à elle-même, dans laquelle ne subsistaient que 4 000 policiers municipaux sur 18 000 avant l’arrivée de Daech.
Le sort de Ramadi préfigurait celui de bien d’autres localités libérées des griffes de Daech.
* Un mois plus tard, le 3 octobre , des kamikazes tentèrent de s’introduire dans le mausolée chiite de Kazimya , en faisant des dizaines de morts et de blessés durant l’assaut.
- Sinjar : L’élan brisé
Occupée par Daech, un an plus tôt en août 2014, la ville de Sinjar était libérée le 13 novembre 2015 par les Peshmergas kurdes, avec l’appui de la Coalition aérienne internationale qui avait alors mené 24 frappes dans le secteur et 8 dans la région frontalière syrienne d’Al-Hol .
Cette opération fit dire alors au président Barack Obama que la coalition internationale, appuyée à terre par les Peshmergas kurdes, avait permis de « maitriser l’élan » de Daech en Irak et en Syrie.
Le Conseil National Kurde précisait que la contre-attaque « Sinjar Libre » était destinée à couper les lignes d’approvisionnement de Daech, sur l’axe Mossoul-Rakka. Aux combattants kurdes s’étaient joints des unités yézidis, originaires des tribus de la région et d’autres minorités ethniques.
La progression de Daech en Irak était endiguée. Sa chute représentait « une première étape cruciale dans l’éventuelle libération de Mossoul », estimait le colonel américain Steve Warren, porte-parole de la coalition.
Le président de la province autonome du Kurdistan irakien, Massoud Barzani, n’hésitait pas à proclamer aussitôt que « Sinjar libérée par le sang des Peshmergas, faisait désormais partie du Kurdistan. »

2016 :
* En janvier , une bombe explosait dans un café de Mouqdadiyah , à 90 km au nord de Bagdad, faisant 20 morts et des dizaines de blessés. Dans le même temps, un kamikaze faisait exploser sa ceinture dans un centre commercial de la capitale, après que trois personnes furent prises en otages et exécutées à l’arrive des forces de l’ordre.
- La bataille de Qayyarah, un accès vers Mossoul.
* Lancée le 24 mars 2016 sur la rive Ouest du Tigre dans la région de Makhmour , cette bataille permit aux forces irakiennes de reprendre le contrôle d’une base aérienne militaire tombée deux ans plus tôt aux mains de Daech. Cette base était destinée à « devenir un tremplin vital » pour l’attaque prochaine contre Mossoul, précisait le Pentagone.
* Le dernier verrou avant un assaut final avait sauté le 15 juillet , à 70 kms au sud, sur les rives du Tigre, avec la prise d’un pont donnant accès à Mossoul, miné par deux tonnes d’explosifs, et protégé par des tirs de mortiers des djihadistes.
Les 72 e et 15 e Division, 9 e Division blindée et les unités antiterroristes de l’armée irakienne, épaulées par 200 Marines américains et des milices de tribus sunnites voisines se heurtèrent à une vive résistance durant trois mois, avant la chute de la base aérienne, le 9 juillet , suivie de la prise de la ville, le 25 août , avec l’engagement des habitants.
Le colonel français, Patrick Steiger, porte-parole de l’État-major des armées, estimait alors qu’une nouvelle étape s’ouvrait : « Il s’agit maintenant de pouvoir sécuriser complètement cette ville, de pratiquer ce qu’on appelle en terme militaire la « dépollution », c’est-à-dire retirer tout ce qui peut être pièges, mines, ou autres engins artisanaux laissés par Daech comme ils le font systématiquement. »
Le nombre des déplacés avait considérablement augmenté durant cette opération. Selon, la Coordination aux affaires humanitaires de l’ONU , en quelques semaines, 30 000 personnes avaient quitté Mossoul et Qayyarah , et 21 500, Shirqat . Selon la Croix-Rouge internationale , près d’un million d’Irakiens risquaient de fuir Mossoul et sa région, au moment des combats. Quant à Daech, selon une tactique constante, il avait d’ores et déjà transféré ses principaux responsables et leurs familles vers la Syrie, confirmait en juillet le ministre irakien de la Défense, Khaled al-Obeïdi.
* Début mai , après une attaque à la voiture piégée dans la ville de Baaqouba , au Nord-Est de Bagdad, qui fit 10 morts, les djihadistes s’enhardissent à frapper jusque dans la capitale Bagdad , au cours de trois attentats à la voiture piégée qui firent en une journée au moins 86 tués et 150 blessés :
- Le premier eu lieu dans une zone de marché dans le quartier chiite de Sadr City , dans le Nord de la capitale. Un incendie dévastait les échoppes du marché. Tout aussitôt une manifestation de colère embrasait le quartier, accusant l’État d’en être responsable par son inaction. Un manifestant expliquait que « les politiciens sont responsables de l’explosion et les gens sont les victimes de leurs querelles. Les politiciens disent que l’armée et les forces de l’ordre ne font pas leur travail suffisamment bien, mais en réalité ce sont eux les responsables (…) Ils doivent partir. »
- Le deuxième attentat frappait le quartier placé sous haute sécurité de Kazimiyah dans le Nord-Ouest de la capitale, faisant de nombreuses victimes parmi les forces de l’ordre ;
- Une voiture piégée explosait dans le quartier de James, dans la partie ouest de Bagdad.
Avec de tels attentats, Daech avait réussi à briser la cohésion de la nation et à aggraver la crise politique.
- Fallouja, une bataille incertaine :
Avec ses 250 000 habitants, la ville de Fallouja, située à 50 km de Bagdad, avait été la première à tomber, sans coup férir, aux mains des djihadistes de Daech en janvier 2014.
Sa population sunnite était en dissidence contre le pouvoir central depuis les batailles contre Al-Qaïda menées en avril et novembre 2004, qui détruisirent une grande partie de la ville, au prix de plus de 2 000 morts.
Le siège de Fallouja avait été précédé par la libération de quatre autres bastions djihadistes dans l’ Anbar : Hit , Rourba , Garmma (26 mai) et Ramadi .
L’offensive avait commencé, entre les 23 et 27 mai , par une vingtaine de frappes aériennes de la Coalition américaine, en particulier par des avions français, britanniques et australiens, suivies d’un pilonnement de l’artillerie irakienne. Le commandant des forces de Daech dans la ville, Maher al-Bilawi y laissait la vie.
Le centre de Fallouja était délivré le 23 juin, par les combattants tribaux sunnites des Albou Eissa , menés par cheikh Fayçal al-Essaoui, originaire de l ‘Amriyat Al-Fallouja , agglomération de 30 000 habitants, à une quinzaine de kilomètres au Sud de la ville.
Au sol, les forces gouvernementales étaient composées de 35 000 soldats provenant des 8 e et 9 e Divisions, de la Division dorée, une unité antiterroriste, de vingt mille policiers fédéraux ainsi que des miliciens de la Force de la mobilisation populaire (MP) et des tribus pro-gouvernementales. S’étaient joints les miliciens du Harakat Hezbollah Al-Nujaba, commandés par le général iranien Abdelwahab al-Saadi.
* En août , les djihadistes de Daech tentèrent d’endiguer la fuite de familles civiles dans la province de Salah ad-Din , en procédant dans la ville de Hawija dans le Nord du pays, à la décapitation publique de 13 fuyards. Quelques jours plus tard, 25 habitants de la ville subissaient le même sort.
Auparavant, près de Mossoul, les djihadistes avaient enfermé six hommes menottés dans une pile de pneus en y mettant le feu. Ils étaient accusés de collaboration avec les forces irakiennes.
* Autres réactions par la terreur, la multiplication des attentats à Bagdad dans la première quinzaine de septembre : Deux voitures explosaient, dont une conduite par un kamikaze, devant un centre commercial au cœur de la capitale, faisant 10 morts et 25 blessés.
* Le lendemain, au moins douze personnes furent tuées et 27 blessées dans une série de cinq explosions au centre et aux alentours de Bagdad dans :
- le quartier Nord-Est de la ville, dans la zone commerçante de Tadji , proche d’une base de l’armée irakienne, faisant trois morts et 9 blessés ;
- le quartier central d’ Alaoui , où un kamikaze déclenchait une ceinture d’explosifs faisant deux tués et huit blessés ;
- le Sud des districts de Al Husseiinyia et de Youssifyia , des engins explosifs dissimulés sur le bord des routes coutèrent la vie à trois personnes, faisant également 10 blessés.
* De 3 500 à 4 000 djihadistes originaires d’Irak ou de différents pays arabes, détenaient comme « boucliers humains », 60 à 90 000 habitants de Fallouja .
Avant de décrocher, les djihadistes lancèrent des offensives avec des kamikazes, contre les villages de Kubaisah et d’al-Sejar , au Nord, et d’ Amirijah , au Sud.
Au cours des combats, les milices pro-gouvernementales se livrèrent à un massacre de 300 civils sunnites à Saklaouiya.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, au moins 84 000 civils ont fui entre le début de l’offensive et le 20 juin.
Par ailleurs, près de 1 500 membres de quatre tribus qui avaient rallié Daech, furent arrêtés, alors qu’un millier de djihadistes furent tués. Au cours de cette offensive, au moins 400 membres des Forces de sécurité furent tués et plus de 3 000 blessés.
* Dans sa stratégie d’évitement et de contre-attaque hors des champs de bataille, les djihadistes ne tardèrent pas, un mois plus tard, le 24 juillet , à frapper au cœur du quartier chiite, dans le secteur Nord de Bagdad, au cours d’un attentat suicide qui fit au moins 12 morts et plus de 20 blessés.
En réalité, dans cette guerre urbaine aucun bilan de morts et de blessé ne pouvait être définitif, ce qui illustre le caractère complexe et anarchique de ce type de combats contre Daech.
Les raisons de la déroute des forces irakiennes :
Une question se posait alors, qui valait pour l’ensemble du pays, de même que pour la Syrie, dont la réponse expliquerait les avances fulgurantes des djihadistes devant des forces nationales : Pourquoi une telle déroute ?
Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS, esquissait une explication : En réalité, « l’armée irakienne était en grande partie une armée fantôme, parce que c’est une armée de la corruption dans laquelle une pratique s’était généralisée, à savoir que les soldats laissaient une partie de leur solde à leurs supérieurs pour ne pas être des soldats effectifs dans l’armée. Ce système a abouti au fait que sur le papier il y avait 30 000 soldats qui défendaient Mossoul, mais en réalité ils étaient moins de 10 000. » 10
La seconde raison qui fit que la population sunnite de la région avait accueilli favorablement les avancées des djihadistes, depuis la prise de Mossoul, résidait dans la détestation entretenue envers les autorités et l’armée d’Irak, majoritairement chiites. Pierre-Jean Luizard constatait alors que lorsque « l’État islamique a décapité et crucifié quelques corrompus, la population a pu constater que la pénurie alimentaire avait disparu. Les marchés étaient à nouveau approvisionnés, et les prix divisés par deux. La population de Mossoul n’était pas salafiste. Mais sa passivité s’est vite transformée en adhésion à un État de droit islamique qui remplaçait un État de non-droit » irakien.
L’engagement américain contre Daech : 2014-2016
Le premier volet de l’engagement américain pour « affaiblir et finalement détruire » Daech en Irak, avait été lancé en 2014 par le président Barack Obama : Il donnait la priorité aux frappes aériennes, d’une part, et d’autre part fournissait un soutien à la formation de l’armée régulière irakienne par l’envoi de 3 500 instructeurs américains, qui n’étaient pas appelés aux combats au sol.
Le 1 er décembre 2015 devant le Congrès, l’administration américaine tirait les leçons de plus d’un an d’insuccès irakiens contre Daech, afin de renforcer progressivement sa stratégie d’éradication du djihadisme. Le secrétaire à la Défense, Ashton Carter annonçait l’envoi prochain de forces spéciales chargées « de mener des raids, de libérer des otages, de collecter des renseignements et de capturer des dirigeants » de Daech en Irak.
Cette nouvelle stratégie était mise en œuvre deux mois après
l’interruption du programme de formation des combattants de l’opposition syrienne qui s’était soldé par un échec, et un mois après l’envoi sur le sol syrien d’un premier contingent de 50 militaires américains.
Les premiers éléments donnés par la presse américaine faisaient état de la présence d’un contingent au sol de 200 militaires en Irak, basés dans la province kurde.
Dans un premier temps, tout en affirmant à tous ses interlocuteurs américains qu’il se consacrerait à la lutte contre Daech, le premier ministre Abadi avait réagi très négativement, en avril 2016, à l’envoi de troupes américaines. Sous la pression de milices chiites, qui menaçaient de prendre les armes contre les instructeurs américains, Abadi affirmait alors que son pays se suffisant à lui-même, n’avait nullement besoin du déploiement de troupes étrangères supplémentaires.
Cela ne pouvait convaincre le Pentagone dont l’objectif était de chasser Daech de Mossoul, avant la fin de l’année 2016. Aussi, le vice-président américain Joe Biden se rendait à Bagdad en avril 2016, première visite à ce niveau depuis le retrait des forces fin 2011, pour s’entretenir avec le Premier ministre irakien, ainsi qu’avec les responsables des formations politiques nationales, sur le thème de l’unité nationale et de la poursuite de la lutte contre Daech.
Les premiers résultats étaient enregistrés fin avril 2016, avec la libération, par les forces de sécurité et de mobilisation populaire irakiennes, de la ville de Hit qui était tombée aux mains de Daech, et l’élimination de 650 djihadistes. Dans le même temps, les forces irakiennes, épaulées par les Forces de mobilisation populaire - Hachd al-Chaabi entraient à Abu-Khafaj , dans le Nord de la province d’Al-Karama .
Quelques jours plus tard, le 24 avril 2016, à Mossoul et à l’Ouest de Bagdad, les agglomérations chiites de Touz Kormatou et Ameli , dans le Sud de la province de Kirkuk, encerclées depuis l’été 2014 par les forces de Daech, étaient libérées par les Peshmergas kurdes et les Forces de mobilisation populaires, qui faisaient 76 morts et 20 blessés parmi les djihadistes.
Dans leur stratégie de guérilla, lorsqu’ils perdaient du terrain ou des combattants, les djihadistes de Daech se repliaient tout en provoquant des attentats dévastateurs. Ce fut le cas fin avril 2016 lorsqu’un kamikaze fit exploser sa charge dans un marché populaire du quartier al-Jadida , à l’Est de la capitale, provoquant une dizaine de morts et plus de 30 blessés. Quelques jours plus tôt deux voitures piégées avaient fait des victimes parmi les forces de sécurité au sein même de Bagdad.
Daech tente de reprendre ses forces en Irak
L’affaiblissement militaire de Daech en Irak ne signifiait nullement son éradication.
En réalité les djihadistes s’employaient à restructurer leurs sources et réseaux de financement sur de nouvelles bases pour assurer une survie à long terme.
Dès le printemps 2015, les services de renseignement irakiens et étrangers repérèrent des activités anormales sur les terres agricoles dans les régions de Taji et de Tarmiya , qui indiquaient une organisation complexe de financement de l’ordre de plusieurs millions de dollars.
Etaient ainsi répertoriées plus de 400 fermes piscicoles, légales et clandestines, produisant des carpes, un poisson grillé très recherché par les irakiens ( masgouf) , vendues sur les marchés de la capitale et sa périphérie. Le commandement des opérations de Bagdad, le général Ayad, précisait que « certaines fermes étaient financées directement par Daech, d’autres appartenaient à des particuliers victimes de racket . » Ce système de financement était démantelé en 2015 et 2016.
Les bureaux de change étaient également utilisés pour le financement de Daech : Plusieurs dizaines l’alimentent à Bagdad, de même qu’à Kirkouk, et dans la province de Salaheddine, autour de Tikrīt. En 2014, Daech eut même accès aux enchères de devises organisées par la Banque centrale irakienne, au cours desquelles les banques et les bureaux de change achètent des dollars à l’État. Cette activité cessa début 2016.
Daech avait mis au point un autre système frauduleux consistant à fragmenter la somme à transférer en plusieurs versements de 10 à 40 000 dollars maximum pour ne pas éveiller les soupçons. Il utilisait plusieurs intermédiaires et comptes bancaires pour brouiller les pistes.
Après sa défaite militaire dans les zones urbaines, en décembre 2017, Daech avait adopté les méthodes de survie clandestine d’Al-Qaïda en Irak, permettant de créer des cellules dormantes, qui frappaient dans des moments propices.
L’expert irakien des mouvements djihadistes, Hisham Al-Hashemi, estimait que Daech « détient encore des ressources financières pour assurer sa survie pour quinze ans. Il a investi à l’étranger comme en Irak, dispose de donateurs pour assurer sa survie. » Il estimait que Daech avait placé entre 250 à 500 millions de dollars dans des sociétés irakiennes, outre dans des fermes agricoles et des bureaux de change, également dans des compagnies de taxi, des entreprises d’import-export, de même que dans sociétés écran, difficiles à identifier, car gérées par des intermédiaires de confiance n’appartenant pas à Daech.
Le Conseil suprême de la justice irakienne, précisait qu’en avril 2016 on dénombrait 2 500 fermes piscicoles et commerces liés à Daech dans la seule province de la capitale, procurant 56 millions de dollars par mois.
La lutte contre les financements de Daech et des groupes terroristes avait été renforcée au sein du Groupe d’action financière- GAFI , en coordination avec les Nations unies, de même que par les autorités américaines dans le cadre d’une « Cellule américano-irakienne de surveillance des flux financiers . »
Une loi avait contraint les banques à s’assurer de l’origine des fonds déposés par tout client, et attester de leur légalité à chaque mouvement, au risque d’être placées sur une liste noire. Les autorités américaine et britannique avaient fourni des renseignements qui ont permis 70 à 80 investigations entre novembre 2015 et juin 2017.
Mais il apparait que Daech continuera de prospérer financièrement tant que le pouvoir irakien ne parviendra pas à endiguer la corruption et l’économie informelle qui gangrènent le pays.

2017
- Mossoul : La « bataille des batailles » du 15 octobre 2016 au 10 juillet 2017
* Le 9 juillet , après neuf mois de combats à Mossoul, le Premier ministre irakien Haïder al-Abadi proclamait la victoire sur l’État islamique-Daech, et la reprise de sa « capitale », trois ans après d’occupation de la ville par les djihadistes.
Les premières offensives pour la libération de Mossoul furent lancées après que le président Obama eut déclaré le 4 août 2016 que les djihadistes de Daech « n’étaient pas invincibles. Ils vont de fait, être inévitablement vaincus ».
La libération de Mossoul marquait le pas depuis juillet 2015 :
La date du déclanchement de l’attaque n’était pas révélée pour des raisons tactiques : Certains prévoyaient le contrôle de la province de Ninive en mai 2016 ; d’autres comme le commandant des opérations américaines contre Daech, le lieutenant général Stephen Towsend annonçait, dans une déclaration au Wall Street Journal , la reconquête de Mossoul en octobre 2016, ou à la fin 2016, avant l’échéance du mandat du président Obama ; pour certains elle était tributaire de l’état de préparation des forces irakiennes, comme l’avançait le colonel John Dorrian, porte-parole des forces américaines en Irak au cours d’une conférence de presse au Pentagone.
Pourquoi avoir si longtemps hésité à lancer les combats ?
En réalité, aux portes de Mossoul depuis juin 2015, tant les Peshmergas kurdes, que les milices tribales composées de combattants arabes sunnites de la région, ou les 5 000 hommes de la 15 e Division de l’armée régulière irakienne, installés dans la petite ville de Makhmour , tous étaient empêchés de franchir les derniers 75 kilomètres. Plusieurs offensives étaient interrompues non pas du fait d’un rapport de forces défavorable, mais à la suite de profondes dissensions entre les tribus sunnites engagées et le pouvoir chiite de Bagdad, qui n’étaient plus en mesure de se coordonner sur le terrain.
Le porte-parole de la 15 e Division irakienne, le lieutenant-colonel Firas Bachar tentait d’expliquer alors : « Nous avons besoin de plus de temps et d’avancer pas à pas ». Mais c’est le cheikh Nazihan Safar Salman, à la tête des combattants de la tribu des Al-Lihaïb , qui livrait la véritable explication en avouant, avec une haine froide, n’accorder aucune confiance aux Forces gouvernementales. Le chef de la milice tribale des Sabhawi , Almiqdad Fars Abdallah, va dans le même sens en déclarant sa méfiance envers l’armée gouvernementale : « Ils viennent tous du Sud, ils ne sont pas prêts à mourir loin de chez eux. Ils ne sont pas assez entrainés pour combattre Daech. » Dans un camp de déplacés proche, un habitant sunnite confiait également sa méfiance : « Je peux me fier aux tribus sunnites ou aux Peshmergas kurdes, mais pas à l’armée. Pour moi, les soldats irakiens sont venus prendre leur revanche . » Il ajoutait : « Pour eux, il n’y a pas de différence entre nous (sunnites) et Daech. Si mon village est libéré, je ne pense pas que je pourrais y retourner s’ils restent et l’occupent. » 11
Pour des observateurs occidentaux, la principale difficulté n’était pas d’ordre militaire, encore que la mise à niveau des forces irakiennes dût prendre du temps, mais de nature humanitaire. En effet, cette guerre asymétrique contre les djihadistes de Daech devait se dérouler en milieu fortement urbanisé, dans lequel les combattants se mêlent aux civils qui deviennent des « boucliers humains. » Cette reconquête aurait de lourdes conséquences humanitaires, qui rendrait les assauts d’autant plus complexes.
Il fallait ajouter que stratégiquement, une menace pesait sur les offensives aériennes et d’artillerie lourde, celle de la rupture du barrage hydraulique proche de Mossoul, qui pourrait provoquer la submersion de près d’un million d’irakiens vivant dans la région.
La campagne qui avait préparé la reprise de Mossoul, entamée en octobre 2016, avait été la plus longue et sanglante bataille urbaine depuis la Seconde guerre mondiale en Europe.
Tout comme lors des quarante opérations militaires menées contre Daech en Irak pendant près de quatre années de guerre, la stratégie de guerre asymétrique adoptée par les djihadistes n’avait pas varié : Elle consistait à nouveau, en cas de renversement des rapports de force, à décrocher et à se perdre dans la population civile ou dans des zones peu accessibles aux moyens lourds d’une armée régulière, pour refuser les combats.
Les djihadistes de Daech n’ont jamais eu l’intention de se battre jusqu’à la mort à Mossoul, mais de préserver leurs forces. Ils sont sortis des décombres avec leurs armes et leurs familles, par le truchement de chefs tribaux intervenant comme intermédiaires avec les autorités irakiennes.
Les djihadistes de Daech avaient rompu les combats lorsque l’armée irakienne écrasait sous une pluie de bombe la vieille ville de Mossoul.
11 000 civils auraient été tués pendant la durée de la bataille, 90% de la partie occidentale de Mossoul était dévastée, soit environ 54 000 maisons de la ville et des alentours.
Sur les berges du Tigre, face aux ruines, un soldat irakien avait avoué à la BBC qu’« environ 15% des civils ont réussi à fuir, les autres sont là » en pointant du doigt les eaux sales du fleuve. Il ajoutait : « Nous devions tuer tout le monde. Nous ne pouvions pas faire de distinction . »
Il s’est avéré que la stratégie militaire choisie par les forces irakiennes encerclant Mossoul était de bloquer trois couloirs de sortie, en laissant ouvert le quatrième à l’Ouest de la ville, menant aux territoires de Daech dans la Syrie voisine.
Mais l’Iran voulait laisser croire que son allié syrien Bachar al-Assad avait enfin pris le dessus dans la guerre civile qui ravageait son pays et que Daech avait été totalement éliminé à Mossoul, et dans la totalité de Irak.
Le scénario de Mossoul avait été en réalité reproduit plus tard à Rakka, en Syrie, deuxième « capitale » de Daech où un accord avait également été conclu avec les djihadistes pour les laisser évacuer avec leurs armes et leurs familles : Les Forces démocratiques syriennes -FDS qui les encerclaient avaient mis à leur disposition des bus, avec l’accord et la coopération de la Russie. Ce convoi regroupait les membres les plus importants de Daech ainsi que des dizaines de combattants étrangers qui les avaient rejoints, qui purent ainsi se regrouper dans une autre province, et jusqu’en Turquie. En Syrie, l’objectif du Kremlin fut de libérer les civils de Rakka, utilisés par Daech comme boucliers humains autour de l’hôpital national et du Stade.
Mais à Mossoul, l’Iran avait fait un autre choix, celui de laisser croire que Daech avait été éradiqué, en faisant tuer toute la population accusée d’avoir abrité les djihadistes.
Le plan de reconquête :
Les opérations de reconquête de Mossoul avaient en réalité commencé de longue date. Elles avaient fait l’objet, en juillet, d’une concertation à Bagdad entre le chef d’État-major inter-armée américain, Joseph Dunford, et le Premier ministre Haïder al-Abadi, dans le cadre d’une coopération entre les forces gouvernementales et la Coalition internationale conduite par les États-Unis.
En complément de frappes aériennes lancées par cette coalition, le Pentagone avait prévu une « coopération bilatérale dans les domaines de la formation et de l’armement. » Washington avait ainsi basé dans la zone de Mossoul, 560 hommes supplémentaires chargés d’assister les forces irakiennes, portant ainsi les effectifs militaires américains dans le pays à 5 000 hommes.
Le plan de reconquête de Mossoul qui fut réalisé comprenait : Au sol, l’ouverture de trois fronts :
- À Makhmour , à l’Est de Mossoul ;
- À 115 km au Sud et à Bashiqa ;
- À 12 km au Nord-Ouest.
Dans le même temps, les forces aériennes de la coalition créèrent un « pare-feu renforcé » afin de couper les routes d’approvisionnement entre Mossoul et les zones tenues par Daech en Syrie.
Les unités d’élite irakiennes et les milices chiites étaient engagées dans les opérations directes, tandis que les forces régulières de l’armée irakienne sécurisaient les zones débarrassées des djihadistes.
L’inconnue résidait dans les ralliements aux troupes irakiennes de certaines populations de Mossoul.
Les opérations d’approche de Mossoul, en ordre dispersé :
Sur le terrain la situation en mars 2016 était significative des difficultés et des délais auxquels était confrontée la reconquête de Mossoul.
Progressivement, dès février 2016, plusieurs milliers de soldats irakiens avaient fait mouvement vers Ninive pour se rassembler sur le camp de Makhmour, à 50 km au sud de Mossoul, quartier général du commandement des opérations militaires. Sur leur chemin, ils chassèrent les djihadistes du désert d’al-Jazira , à l’Ouest de la province de Salah ad-Dîn , coupant ainsi des voies d’approvisionnement de Daech entre Anbar et Mossoul .
La caractéristique de ces mouvements militaires irakiens était qu’ils se faisaient par brigades, dont les arrivées sur le terrain s’échelonnèrent dans le temps.
Le deuxième handicap fut que sur leur chemin, elles devaient libérer les villages tenus par Daech, dans les environs de Mossoul, positions qui multipliaient les actions de guérilla.
La troisième difficulté rencontrée dans la progression résidait dans la présence dans la région de milices chiites soutenues par Téhéran, sous commandement des Unités de mobilisation populaire -UMP qui tentaient de s’insérer dans le dispositif de l’armée régulière irakienne afin de se venger des populations sunnites, comme elles le firent lors de la libération de Tikrīt, en 2015. Le Premier ministre Haïder al-Abadi n’avait pas hésité à les protéger ouvertement en lançant devant le Parlement : « Que personne n’ose me demander d’exclure les UMP, que ce soient les Américains ou les Britanniques », alors que le bloc politique sunnite de la Coalition des forces irakiennes, de même que le Conseil de la province de Ninive, demandaient leur éviction.
Au fil des mois se sont agglutinés autour de Mossoul, milices, tribus, unités armées, clans qui entendaient participer à la curée au jour de la chute de la « capitale » de Daech, au prix de fortes tensions entre eux.
Le front des Peshmergas, au Nord :
La province autonome kurde d’Irak, présidée par Massoud Barzani, leader du PDK, contrôle une région allant du Nord-Est au Sud-Ouest de Mossoul. Les Kurdes entendaient coopérer avec les forces gouvernementales qui intervenaient par le Sud.
Les Peshmergas du PDK sont armés, formés et soutenus par la coalition internationale. Depuis 2014, leurs divisions avaient libéré des griffes de Daech la zone frontalière allant du mont Sinjar à Kirkuk, dans laquelle sont présents, au côté d’une minorité kurde, des sunnites avec une milice arabo-kurde, mais également des Yézidi, avec leurs groupes armés.
Le président Barzani avait rencontré le 8 septembre 2016 à Paris, le président français François Hollande et son ministre de la Défense, afin de demander un soutien accru. Selon des sources irakiennes, la France aurait mis à leur position des canons à longue portée « Caesar. » Cent cinquante formateurs militaires supplémentaires étaient détachés auprès des forces gouvernementales irakiennes et des combattants d’Erbil. Le porte-avions Charles-de-Gaulle avait été positionné au large, avec ses forces aériennes de soutien.
La reprise de Mossoul était tributaire d’un accord politique entre Erbil, la capitale de la province autonome Kurde présidée par Massoud Barzani, et le gouvernement central de Bagdad, accord qui porterait sur la future administration de Mossoul et de sa province : Il devait tenir compte de la représentation de toutes les minorités ethniques et religieuses, en particulier de la possibilité pour certaines de se doter d’une force de protection de leur zone. Barzani ne cachait pas sa volonté d’annexer à son Gouvernement régional du Kurdistan irakien -GRK des « zones contestées » dans le Nord du pays, à l’issue d’un référendum populaire. Par ailleurs, il craignait tout particulièrement des heurts entre milices armées chiites et sunnites lors de la bataille de Mossoul, qui en compromettraient l’issue. 12
La crainte majeure du Kurdistan irakien, dont les revenus pétroliers ont considérablement chuté avec l’effondrement des cours mondiaux, était que la prise de Mossoul ne s’accompagne d’une grave crise humanitaire lorsque 400 000 à 800 000 réfugiés viendraient se joindre aux 1,8 millions de déplacés déjà installés dans la province Nord du Kurdistan irakien. Cet exode s’accompagnerait d’exactions que des milices chiites participant à la libération de la ville, perpétraient à l’encontre des civils sunnites restés fidèles à Daech.
Là encore, la reconquête de Mossoul était compliquée par les ambitions que certains attribuaient aux autorités d’Erbil d’annexer à leur territoire autonome kurde la ville libérée et ses environs sur la rive gauche du Tigre ; ou aux sunnites de créer un embryon d’État tampon entre le Kurdistan et l’Irak chiite.
Il faut y ajouter des interférences de puissances régionales : La Turquie qui tentait d’opposer le PDK à son ennemi kurde du PKK, lui-même soutenu par Bagdad. Ankara tentait également de soutenir militairement et financièrement une milice sunnite constituée par l’ancien gouverneur de la province de Mossoul, Atheel al-Noujaïfi, qui avait fui la ville en juin 2014. Cette milice, basée à Bachika, en territoire kurde, forte de 1 500 combattants, était totalement indépendante des autorités de Bagdad.
Dans un contexte d’intérêts croisés, l’Iran jouait son propre jeu, en soutenant dans le Kurdistan irakien deux partis d’opposition : L’Union patriotique du Kurdistan-UPK , et le parti Goran .
La victoire de Bagdad ?
En venant célébrer à Mossoul « la victoire » et la « libération » de la deuxième ville du pays, le Premier ministre Haïder al-Abadi omettait de rappeler qu’elle était réduite en cendres et en gravats, bombardée pendant neuf mois par les troupes de Bagdad, dont plus d’un million de civils se sont échappés dans des conditions humanitaires dramatiques, après avoir été soumis à l’endoctrinement et aux contraintes religieuses de Daech.
Daech qui avait effacé la frontière irako-syrienne et qui contrôlait deux ans plus tôt un territoire de la superficie de la Grande-Bretagne laissait derrière lui des ruines, des dizaines de milliers de morts et des populations profondément traumatisées, sans pour autant n’avoir jamais renoncé à ses aspirations eschatologiques.
Mais ces bilans de destructions et de morts sont à mettre au crédit des « libérateurs victorieux » autoproclamés. Les djihadistes locaux, dont le nombre dépassait largement sur le terrain celui des combattants venus de l’étrangers, poursuivaient leur combat dans la clandestinité, tant en Irak qu’en Syrie, en continuant à bénéficier des soutiens de populations sunnites, marginalisées, abandonnées par les pouvoirs centraux.
Dans des pays où l’État n’a jamais eu d’emprises sur l’ensemble de territoires sous-développés et où, loin des régions prospères, les populations sont abandonnées et où les conflits tribaux et religieux entre sunnites, chiites et minorités diverses prédominent, le « pays profond » avait accueillie sans résistance, par réflexe revanchard, les promesses mirifiques de l’Émirat-Daech.
La situation était d’autant plus grave qu’en Irak, les milices chiites disposaient de moyens de pression considérables qui concurrençaient et affaiblissaient un État dictatorial chancelant. À cette situation s’ajoutait, ici et là de très fortes aspirations indépendantistes de populations minoritaires qui entrainaient ces pays vers des tentations généralisées de partition, sinon d’éclatement.
Daech se présente alors aux populations comme « le seul défenseur des Sunnites » non seulement dans des régions où ils sont majoritaires, mais encore et surtout dans les zones où ils sont en position de faiblesse.
L’implication des puissances étrangères dans la libération de Mossoul :
* Dès décembre 2015 , la Turquie avait dépêché plusieurs centaines de militaires à Bachika afin d’y encadrer les milices d’Atheel al-Noujaïfi, sans l’autorisation des autorités centrale de Bagdad. Pour certains analystes, l’intention réelle de cet engagement était non seulement de contenir l’influence régionale du PKK , en favorisant ses alliés kurdes du PDK , mais également de contrer les initiatives chiites de Téhéran.
* La position constante de l’ Iran était de soutenir les chiites du pays et le gouvernement de Bagdad qui lui est favorable. Téhéran tentait également de réduire l’influence des pays occidentaux, en tête desquels les États-Unis, et de contenir, autant que faire se peut, les sunnites de la région, ainsi que les chiites-nationalistes des Forces sadristes .
* Les États Unis , prenaient un triple risque lors de leur implication :
- Voir l’aide militaire accordée aux Kurdes pour combattre les djihadistes faire éclater l’unité de l’Irak, en favorisant l’émergence d’un État kurde indépendant ;
- Favoriser indirectement le renforcement des milices chiites qui, tout en bénéficiant de la manne américaine, sont fortement hostiles à la présence de Washington pour des motivations nationalistes.
- Enfin, risquer de voir tourner à l’échec leurs efforts déployés pour que l’armée nationale irakienne intègre des Sunnites.
* La France avait préparé activement son armée à la bataille de Mossoul en concentrant, depuis le 1 er septembre 2016 ses frappes aériennes contre les positions de Daech. En quelques semaines, le porte-avions Charles de Gaulle avait lancé 61 frappes, à 80% autour de Mossoul.
Le porte-parole de l’État-major des armées, le colonel Patrick Steiger notait en juin 2016 que : « Dans la vallée du Tigre, les forces de sécurité (irakiennes) ont réussi à s’emparer de différents verrous défensifs en direction de Mossoul, une ville entourée de différents bastions tenus par Daech et qui cèdent progressivement. »
Les résurgences militaires de Daech en Irak en 2018-2019
Pour le général Ayad, les djihadistes étaient en mesure de poursuivre leur guerre asymétrique en « recourant désormais à la tactique des cellules éparpillées avec des attentats disséminés, pour remonter le moral des combattants » dissimulés.
Selon Hisham Al-Hashemi, Daech pouvait encore réunir en 2018 de 1 000 à 2 000 combattants et 50 000 partisans dans la population irakienne. Il notait que Daech s’était alors restructuré militairement autour de deux organisations autonomes :
- Un millier de djihadistes auraient rejoint, avec leurs familles, le « Mouvement des provinces » dans la région de Tamiya, ainsi que dans la banlieue de Bagdad, à l’Ouest de Diyala, à Tikrit et à Baji. Ils étaient disséminés également dans la partie Ouest de Mossoul et à Tal Afar, dans le Nord du pays.
- Le second groupe appelé « Fouloul-Les vestiges » se composerait de 2 000 djihadistes, à 99% irakiens, actifs dans trois « triangles de la mort » :
- Les monts Hamrin, à cheval sur les provinces de Diyala, Salahaddin et Kirkouk ;
- La région de Samarra, au Sud traversée par l’autoroute Kirkouk-Bagdad régulièrement attaquée, cible d’embuscades et d’enlèvement ;
- Et les zones désertiques autour d’Al-Baaj et de l’Anbar, dans l’Ouest du pays, le long de la frontière avec la Syrie.
Selon l’expert Hashemi, ces djihadistes se sont installés dans des villages où ils vivent et s’entrainent sans jamais arborer de drapeau de Daech. Ils constituent des groupes d’une dizaine de combattants, sans téléphones géolocalisables. Les femmes et les personnes âgées sont chargées des échanges avec les populations extérieures. Les combattants se déplacent en motos rapides, pour ne pas être repérés par des avions ou des drones, qui ne peuvent frapper des cibles si petites et mouvantes.
En empêchant le retour de déplacés ou des tribus dans leurs villages d’origine, pour des motifs sécuritaires ou confessionnels, les autorités de Bagdad favorisaient indirectement les djihadistes de Daech, ainsi disséminés.
Effectivement, neuf mois seulement après la proclamation de la victoire militaire contre Daech, en décembre 2017, alors que Bagdad annonçait triomphalement que l’EI avait été chassé de tous les centres urbains d’Irak, et que 20 000 djihadistes venaient d’être arrêtés et que 3 000 d’entre eux étaient condamnés à mort, Daech frappait les forces de sécurité dans les villages proches de l’agglomération sunnite de Tamiya, à moins d’une heure au Nord de Bagdad.
Il s’était avéré que des cellules combattantes s’étaient également repliées dans des zones montagneuses ou désertiques, particulièrement le long de la frontière avec la Syrie, à l’Ouest de Mossoul.
À Mossoul même, des habitants avaient rapporté qu’au fil des mois, des cellules s’étaient reconstituées dans les quartiers Ouest de la métropole, multipliant, comme dans le reste du pays, des attaques éclairs, des enlèvements et des rackets.
Les milices chiites, telles que les Unités de mobilisation populaire - Hachd al-Chaabi étaient les cibles prioritaires de Daech, qui multipliait les embuscades et les attentats.
Dans les premiers jours de 2018, les forces de sécurité et l’armée de l’air irakiennes durent multiplier les frappes contre les positions de djihadistes près d’al-Douchaicha, dans la province de Hassaké dans le Nord-Est, à la frontière de la Syrie.
Selon des informations de la BBC Monitoring , Daech avait revendiqué un total de 134 attaques en mars 2018 , soit le double de celles perpétrées en février et en janvier précédent.
Le porte-parole de Daech, Abou el-Hassan al Mouhajer avait appelé les djihadistes à viser « chaque pilier de sécurité, militaire, économique, médiatique » du gouvernement irakien, « chaque chef tribal pourri et apostat (…) chaque village combattant », ainsi que les enseignants et les clercs sunnites qui s’opposeraient à Daech.
Pour Julien Théron, spécialiste des conflits du Moyen-Orient, enseignant à Sciences Po-Paris : « La menace de Daech en Irak est bien réelle. Au-delà des poches de résistance, c’est surtout son entrée en clandestinité qui pose un risque sérieux, lui permettant de frapper encore quasiment quotidiennement . »
* En juillet 2018 , afin d’empêcher les infiltrations de djihadistes à partir des zones désertiques de Syrie, l’Irak avait commencé à ériger une clôture le long de la frontière entre les deux pays. Celle-ci est longue de 600 km, dont la plus grande partie se trouve dans la Jazira, une immense zone désertique qui va de l’Ouest de Bagdad jusqu’à la Syrie, où le gros des djihadistes de Daech s’étaient éparpillés, loin des centres urbains qu’ils attaquaient, avant de se replier rapidement.
* À la fin de l’année 2018 , les djihadistes investissaient, les uns après les autres, des villages isolés dans des zones montagneuses et rurales dans le Nord du pays. Dans la région de Hawija, le chef du village- le Mokhtar de Mahmoudiya, de même que les Mokhtars d’Al-Hanoutiya et d’Al-Jassemiya étaient exécutés publiquement par Daech, avant d’installer ses cellules dans ces lieux isolés.
* À Mossoul, quinze mois après que les djihadistes de Daech avaient été chassés de leur « capitale du califat », pour la première fois, le 8 novembre 2018 , une voiture piégée explosait devant un restaurant huppé, fréquenté par des membres des Forces de l’ordre, faisant trois tués et 12 blessés. Daech indiquait ainsi qu’il était de retour dans son ancienne capitale.

2017
Les forces gouvernementales irakiennes avaient lancé en 2017 une série d’offensives contre Daech, sur une dizaine de villages, particulièrement celui de Rawa. Le général irakien Abdelamir Yarallah se contentait de confirmer que « les troupes poursuivent leur progression . »
- Tal Afar : Daech se replie sans combattre.
Entre le 20 et le 30 août, les 1 000 à 2 000 djihadistes de Daech, immergés parmi les 10 à 50 000 habitants de Tal Afar, dans le Nord de l’Irak, avaient évacué, sans combat, devant l’armée irakienne. Cette ville se situe entre Mossoul, tombé en juillet précédent après neuf mois de combats, et la frontière syrienne bordée par un désert.
Les forces de Bagdad prenaient possession de la citadelle ottomane du centre-ville, après un siège commencé à l’automne 2016. Selon le renseignement aérien, la majorité des civils avait fui une semaine auparavant, ainsi qu’une partie des djihadistes et de leurs familles.
Bagdad y avait déployé son armée, sa police fédérale et les milices chiites de la Mobilisation populaire . Ni les combattants au sol, ni l’aviation n’eurent le temps d’intervenir.
Les djihadistes avaient préparé leur retraite sans combat en balisant les collines alentour, selon la stratégie de la guérilla mise en œuvre dans toute la région.
- Hawija : Une « victoire » sans résistance
En entrant le 4 octobre 2017 dans la ville sunnite de Hawija, 70 000 habitants, à 230 kilomètres au Nord-Est de Bagdad, occupée par Daech au cours des trois années précédentes, les forces irakiennes trouvèrent des quartiers désertés, d’où les djihadistes avaient disparu. Ils étaient partis sans combattre.
L’armée de Bagdad piétinait depuis le 19 septembre , en progressant lentement dans le désert occidental, frontalier de la province syrienne de Deir ez-Zor, déclarant avoir été ralentie par les djihadistes qui avaient déposé des mines, en se retirant.
Dans une première phase, les forces irakiennes prirent le contrôle de l’autoroute reliant Kirkouk à Tikrīt, au sud de Hawija, jusque-là sous le contrôle de Daech. Dans leur progression, elles récupérèrent la centrale électrique de Harayat et le pont de Fatha, à l’Est de Baïji, dans le Nord de l’Irak.
Le chef de la défense civile de la province de Anbar, le général Fawzy Yassine, avait déclaré à l’ AFP que près d’un millier d’engins explosifs avaient été découverts et désamorcés. Pour sa part le chef du Conseil local de Anna, Abdel Karim Alani, annonçait que « ce nettoyage va permettre aux déplacés de revenir chez eux », ce qui paraissait impossible, non pas pour la raison invoquée, mais parce que les autorités irakiennes préféraient maintenir les populations ralliées à Daech, dans des camps dans lesquels elles seraient contrôlées.
Le général irakien Abdel Amir Yarallah avait aussitôt annoncé que : « Avec l’aide de Dieu, l’armée, la police fédérale, les forces d’intervention rapide et les forces paramilitaires du Hachd al-Chaabi ont commencé une large opération pour libérer le centre de Hawija, et la ville adjacente de Ryad. »
Dans cette même proclamation guerrière, le chef de la police fédérale, le général Raëd Jawdat annonçait, dans un communiqué, « la troisième phase de l’opération de libération de Hawija par un feu d’artillerie et de missiles sur les positions de l’EI à Hawija . » Il précisait que les forces irakiennes « avancent dans le but de s’emparer de sept quartiers de Hawija et de douze objectifs vitaux. »
Objectifs dont il ne fut plus question par la suite.
Dès l’approche de l’armée irakienne, 12 500 civils avaient fui Hawija, selon une évaluation de l’ONU.
Cette stratégie d’évitement mise en œuvre une nouvelle fois par Daech, aussi bien pour ses djihadistes combattants que pour les populations ralliées, n’empêchèrent pas les déclarations victorieuses des autorités irakiennes :
Ainsi, le Premier ministre, Haïder Al-Abadi, en visite officielle à Paris le 5 octobre 2017, saluait « la libération de Hawija » l’un des deux derniers bastions de Dach en Irak, en annonçant que des milliers de civils étaient désormais déplacés dans des camps. La propagande irakienne n’hésitait pas à affirmer que, « grâce à la coalition internationale emmenée par Washington, les forces irakiennes avaient remporté une victoire rapide et décisive » après une « dure bataille » contre des djihadistes dont « plus de mille se sont rendus, selon plusieurs sources. » Cette propagande gouvernementale indiquait que « plus de 41 500 kilomètres carrés ont été repris et plus de quatre millions d’Irakiens libérés » …depuis 2014. Bagdad n’étayait sa victoire, ni par des photos ou vidéos, ni par des témoignages de prisonniers, ni pas des reportages de journalistes occidentaux autorisés.
Par prudence cette propagande indiquait d’une part que « l’EI reste présent en Irak », d’autre part qu’il ne restait « plus que la bande frontalière à reconqu érir », selon la formule employée par le Premier ministre, et qu’enfin si les djihadistes ne se trouvaient plus à Hawija, les villages alentours étaient encore à reprendre, donc que les forces irakiennes poursuivront les combats sur d’autres fronts.
La réalité était toute autre : Deux mois après l’annonce de la reprise de Hawija, un officier de haut rang de la police de la province de Kirkouk déclarait à l’agence française AFP qu’« au moins 45 membres des forces de sécurité et des civils ont été tués par Daech. » Il s’avérait que lors de l’avancée des blindés et des troupes irakiennes, uniquement sur la ville et les axes routiers principaux, les djihadistes s’étaient retirés dans les zones montagneuses « des monts Hamrine, utilisant les vallées, leurs grottes, leurs zones boisées et leurs caches naturelles », précisait cet officier.
Pour l’expert militaire irakien, Sarmad al-Bayati, la présence des djihadistes « représente toujours (à fin 2017) une menace réelle pour la région » car cachés durant la journée, « ils ont le contrôle total de certaines zones la nuit », en lançant des attaques surprises et des enlèvements.
L’expert irakien Hicham al-Hachémi, soulignait que les quelque 3 000 membres des Forces de sécurité ne pouvaient couvrir totalement, et de manière continue, une zone de 18 000 kilomètres carrés, un territoire plus grand que le Koweït.
Daech tenait encore deux positions urbaines, à Rawa et Al-Qaïm.
- Rawa, la chute d’un bastion urbain de Daech
Deux Divisions d’infanterie de l’armée régulière irakienne, soutenues par des milices tribales sunnites, engagèrent le 1 er octobre 2017 une offensive, pour parvenir le 19 octobre à la reconquête de la petite ville de Rawa, 20 000 habitants, au bord de l’Euphrate, dans la province désertique de l’Anbar, voisine de la Syrie. Dix-huit jours pour « libérer l’ensemble de Rawa et hisser le drapeau irakien sur l’ensemble de ses bâtiments officiels », selon le général Abdelamir Yarallah, commandant des opérations-JOC. Celui-ci avait ajouté que ses forces avaient également « libéré les banlieues de Abou Goua, Bouobeïd, Qadissia, et Azerchia dans l’Ouest de la localité de Rawa . »
Ces délais pouvaient paraitre disproportionnés, surtout lorsqu’un général de l’armée irakienne, interrogé par l’ AFP , eut déclaré que la reprise de Rawa pouvait être rapide car « la majorité des combattants de l’EI-Daech qui s’y trouvaient se sont enfuis vers la frontière syrienne . »
Comme au cours de chacun de leurs redéploiements tactiques, les djihadistes de Daech avaient laissé derrière eux de nombreuses bombes et des explosifs qu’il fallut « nettoyer et déminer », selon le général Nomane al-Zobaï, commandant la 7 e. Division de l’armée irakienne.
Dans cette région poreuse entre deux pays, qui prospère sur la contrebande et les trafics, les djihadistes trouvèrent sans mal de très nombreuses complicités dans la population. Ce qui fit dire au chercheur Michael Knights, ( Washington Institute for Near East Policy ) que les djihadistes allaient désormais « reprendre l’insurrection des débuts. » Il ajoutait : « Dans de nombreux endroits, ils ont retrouvé leurs capacités de 2013 », en bénéficiant de plusieurs sanctuaires sur le territoire irakien, citant les villes de « Ramadi, Falloujah, la ceinture urbaine de Bagdad et des zones des province de Anbar et de Diyala . »
- Al-Qaïm, les grands moyens pour reprendre la ville.
Des frappes aériennes des aviations irakienne, et de la Coalition internationale, ainsi que des bombardements d’artillerie, précédèrent l’assaut de la 7 e Division de l’armée et des Unités paramilitaires du Hachd al-Chaabi , pour reprendre, le 3 novembre 2017 la base aérienne de Saad située au Sud-Ouest de Al-Qaïm, ainsi que ses quartiers périphériques de Djabab, Saada, Husseiba et Karabia, tenu par Daech depuis trois ans, avait annoncé le général Nomane al-Zobaï, commandant de la 7 e Division de l’armée irakienne.
Cette attaque avait été préparée, dès le 27 octobre, par un encerclement de la ville, à partir du village de Salane, à sept kilomètres. Elle était menée par les forces du Commandement d’al-Jazeera, des miliciens tribaux et de la police d’Anbar, avec le soutien de l’aviation irakienne.
L’ensemble de l’agglomération de Al-Qaïm, située dans le désert, à une dizaine de kilomètres de la Syrie dans le Nord-Ouest de la province de Anbar, dans la moyenne vallée de l’Euphrate, est peuplée de 150 000 habitants.
Le Premier ministre irakien, Haïder al-Abadi saluait aussitôt « la libération d’Al-Qaïm en un temps record », les troupes gouvernementales et les milices paramilitaires étant entrées le matin même dans cette localité.
En réalité, selon le Hachd al-Chaabi , les 1 500 djihadistes avaient déjà « fui avec leurs familles vers Boukamal, de l’autre côté de la frontière . » En partant, Daech avait « incendié des maisons de civils dans le Sud-Ouest de Al-Qaïm, pour brouiller la visibilité des avions », relatait un témoin.
Une fois encore, Daech appliquait sa stratégie de retraite sans combattre pour éviter des pertes face aux moyens lourds des armées.
Le Centre antiterroriste de l’Académie militaire américaine de West Point, notait qu’en Irak, si Daech ne contrôle plus de territoires, ses djihadistes continuent pourtant à tuer, avec 1 300 attaques au cours des dix premiers mois de 2018.

2018-2019
Les déclins successifs de Daech
* En 2014, après être parvenu à s’étendre sur près de deux tiers du pays, Daech fut très rapidement à son apogée une année plus tard.
* En 2017, avec la chute de sa « capitale » Mossoul, le pseudo-califat » était défait militairement dans les grandes agglomérations, mais conservait des implantations dans de multiples poches de résistance.
* En janvier 2019, la principale se trouvait au centre du pays, proche de la frontière syrienne.
Les djihadistes étaient également actifs dans quatre zones, la plus importante se situant dans le gouvernorat de Anbar, mais également à la frontière syrienne plus au Nord, dans la région de Tall Afar, à l’Est de Baïji ainsi qu’entre Tikrit et Diyala.
Enfin, les djihadistes recomposaient leurs cellules dans sept sites, allant de Tall Afar, jusqu’à la banlieue de Bagdad, en passant par Baïji, Tikrit, Tarmiyah et Diyala.
* Dans sa propagande, le pseudo État islamique avait diffusé une vidéo montrant l’exécution de deux hommes qui auraient « appelé à participer au scrutin » pour les élections générales irakiennes de 2018. Le numéro 130 de son bulletin d’informations Al-Naba avait diffusé une carte de localisation des centres de vote qui seraient visés le jour des élections.
À la veille des élections législatives du 12 mai, dans un message audio diffusé sur le réseau Telegram, le porte-parole de Daech, Aboulhassan al-Mouhajer dissuadait les Sunnites de participer aux élections.
Il proclamait : « Ô Sunnites (…) le gouvernement des Rafida (mécréants, désignant les Chiites) vous appelle à des élections. Les bureaux de vote et ceux qui s’y trouveront seront la cible de nos combattants. Alors éloignez-vous d’eux et ne passez pas à proximité . »
Le lourd bilan des exactions de Daech
Des disparus : Dans le gouvernorat de Ninive, où se trouve Mossoul, plus de 7 200 personnes étaient toujours portées disparues, parmi lesquelles 3 117 membres de la communauté yézidie qui fut particulièrement persécutée.
Michelle Bachelet, Haut-commissaire de l’ONU pour les Droits de l’homme, soulignait que « le sort de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants reste toujours inconnu . » Le rapport de l’ONU relève que la bureaucratie irakienne ne facilite pas la recherche des disparus par les familles, qui doivent entreprendre des démarches dans cinq administrations différentes.
Des charniers : Un rapport de la Mission d’assistance en Irak et du Bureau des Droits de l’homme de l’ONU, publié en novembre 2018, indiquait qu’avaient été mises à jour des fosses communes dans plusieurs gouvernorats du Nord et de l’Ouest de l’Irak.
L’État islamique-Daech a été à l’origine, entre 2014 et 2017, de 202 charniers dans les provinces du Nord et de l’Ouest de l’Irak, précisait ce rapport. Des fosses communes pourraient renfermer entre 6 000 et 12 000 corps. Ces recensements ne sont pas exhaustifs, certaines zones étant inaccessibles étant soit toujours minées, soit sous le contrôle de cellules clandestines de Daech.
Outre dans cette province de Ninive, d’autres charniers se trouvaient dans les provinces de Kirkouk et de Salahaddin, dans le Nord du pays ainsi que dans celles d’Al-Anbar, dans l’Ouest.
Les plus grands nombres de charniers étaient découverts à Mossoul (95), Kirkouk (37), Salahaddin (36) Anbar (24), mais également à Babil (5), Diyala (4) et Bagdad (1).
Le rapport de l’ONU indiquait que de minutieuses recherches pourront permettre « de enquêtes crédibles, des procès et des condamnations conformes aux stadards internationaux » afin de détermination « des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et de possible génocide . »
À la mi-janvier 2017, alors que Mossoul venait d’être libéré par les forces de sécurité irakiennes, dans la population du quartier aisé de Mohandessine, les femmes continuaient à porter le Niqab , et les hommes méfiants refusaient de témoigner devant des journalistes.
Les déplacés : Au cours des combats, plus de 1,5 million d’Irakiens avaient été déplacés, principalement dans les régions de Ninive (552 000), Dahouk (341 000), Erbil (193 000), Salahaddin 138 000), ainsi que dans les zones de Souleimaniyé, Kirkouk, Diyala, Bagdad et Nadjaf. Plus de cinquante camps de réfugiés les avaient accueillis sur place. Au total, depuis la mi-2014, jusqu’à la fin de 2018, 4,11 millions de Syriens étaient déplacés dans le pays.
Enfin, selon les estimations du PNUD, il serait nécessaire d’investir 88,2 milliards de dollars pour reconstruire les infrastructures du pays, hôpitaux, usines, centres urbains ou voies de communication, prioritairement dans au moins 22 villes.
Le sort de la minorité yézidie :
Dans la région du Sinjar, au Nord de l’Irak où la minorité kurdophone des Yézidis est traditionnellement implantée, l’annexion du territoire par les djihadistes de Daech en août 2014 fut une catastrophe pour ce peuple. Accusés d’être des « mécréants » les hommes furent exterminés et les femmes et les enfants réduits à l’esclavage. Soixante-huit charniers ont été découvert à Sinjar.
Entre 2 000 et 5 500 d’entre eux auraient été tués, d’autres enrôlés de force, parmi lesquels des enfants, les femmes ayant été « vendues » ou ayant subi un esclavage sexuel.
En Syrie contigüe, dans des poches du Nord-Ouest et de l’Est tenues jusqu’à fin 2018 par les djihadistes, 3 080 Yézidis étaient portés disparus.
Des enfants yézidis ont été enlevés par des familles de combattants de Daech lors de leurs replis en Syrie, en Irak ou en Turquie.
À la suite de l’émotion internationale sur leur sort, était apparu un ignoble « commerce » pour le rachat de ces Yézidis, dans des réseaux se qualifiant de « sauveurs. » Leur but était de susciter des dons destinés à sauver des enfants yézidis qui avaient été enrôlés par Daech.
Au cours des deux derniers mois de 2018, trois yézidis auraient ainsi été « sauvés », moyennant 15 000 dollars (13 200 euros). Dans les zones qui sont restées aux mains de Daech, les intermédiaires, qui pouvaient aller jusqu’à une vingtaine, en ont fait un véritable business , en partant d’un « tarif » de 5 000 dollars. Selon des enquêtes journalistiques, sous des prétextes comme l’adoption d’un enfant ou l’embauche d’une femme de ménage, des familles locales installées dans des zones toujours sous contrôle de Daech, rachètent les Yézidis aux djihadistes. Ces trafiquants d’êtres humains eurent le cynisme de faire appel au soutien financier de la Communauté internationale.
Selon l’envoyée spéciale du quotidien français Le Monde , à Baadre en Syrie, des intermédiaires se sont employés à réunir 20 000 dollars pour obtenir d’un trafiquant de la région d’ Hajin , l’éventuelle « libération » d’un adolescent yézidi qui avait été enrôlé de force dans les « Lionceaux du Califat. » L’argument de ces trafiquants était qu’il serait très urgent de payer ces sommes, faute de quoi ces jeunes deviendraient des terroristes.
Il devient évident que Daech, jeté dans la clandestinité et à cours de ressources financières, aurait trouvé ce « chantage » aux bons sentiments occidentaux, pour renflouer ses caisses, aux tarifs allant de 10 000 dollars pour un intermédiaire, à 50 000 dollars pour obtenir la libération d’un jeune Yézidis …que personne n’a jamais revu, sinon dans une fosse commune.
IRAK : Aux élections de 2018, les équilibres retrouvés.
En mai 2018, la vie politique irakienne entrait dans une nouvelle ère avec un renouvellement de ses institutions : Le Parlement, la Présidence du pays, et le Gouvernement.
Le système irakien réserve traditionnellement le poste de président du Parlement à un Sunnite, celui de Président de la République à un Kurde, le Premier ministre devant être un Chiite.
Le Président du pays doit être élu dans les trente jours qui suivent la constitution du Parlement. C’est lui qui chargera la coalition politique la plus large de former le Gouvernement.
En 2014, alors que près d’un tiers de l’Irak était tombé aux mains de l’État Islamique-Daech, Haider al-Abadi, nouvelle figure dans les cercles politiques, avait été désigné comme le candidat du consensus, devant satisfaire aussi bien les États-Unis que l’Iran, les deux puissances agissantes dans le pays.
Elections législatives
Les nouvelles élections législatives s’ouvraient dans une atmosphère d’unité retrouvée de la nation irakienne, après les reculs de Daech. Dans la campagne électorale prédominèrent les discours nationalistes, au-delà des différences ethno-confessionnelles et des oppositions entre Chiites et Sunnites. La majorité des candidats à cette quatrième législature avaient célébré le sacrifice des martyrs irakiens tombés face à Daech.
Pour aller dans le sens de la revendication de « séparation de la mosquée et de l’État » qui était apparue depuis le début de la contestation sociale de l’été 2015, certains partis islamiques avaient changé de nom, comme la formation de Hamad el-Moussaoui qui était devenue le « Parti civil . » De la même manière étaient gommés, dans les campagnes électorales, l’insurrection sunnite, ou les affrontements passés entre Chiites et Sunnites.
Mais cette unité retrouvée allait s’avérer éphémère sinon factice. Les « vieux démons » avaient la vie dure :
Ce fut le cas lorsqu’apparurent dans certaines rues, les portraits de martyrs chiites, exprimant ainsi un triomphalisme ostentatoire, selon le site Niqash ;
Ou que les déplacés sunnites durant les conflits furent empêchés de regagner leurs territoires d’origine par des « seigneurs de guerre » chiites issus des milices du Hach el-Chaabi , supplétives de l’armée irakienne ;
Ou que nombre de Sunnites ne purent obtenir de carte électorale.
Rien n’était également changé dans la spécificité qui voulait que, en cas contestations, ce sont les Kurdes qui sont les arbitres.
La campagne électorale révélait également que la société irakienne s’était fragmentée autour de « milices », la faisant retomber dans un système clanique ou tribal, dans des rapports où la force paramilitaire primait sur les oppositions politique démocratiques.
Les spécialistes de la politique intérieure irakienne soulignaient que c’est une fatwa du grand ayatollah Sistani qui avait donné une forte légitimité aux milices. Une loi de novembre 2016 les institutionnalisait, leur donnant un rôle de défense, parallèlement à l’armée nationale, les plaçant ainsi théoriquement sous le commandement du Premier ministre.
C’est à l’aune des sacrifices en martyrs ou en victoires militaires que se mesuraient les programmes politiques.
Aussi, à la veille de ces élections parlementaires il s’était avéré que la fragmentation entre les trois communautés, chiite, sunnite et kurde s’était plutôt aggravée.
Le 12 mai 2018, 24,5 millions d’Irakiens étaient appelés à voter pour un Parlement ayant un mandat de quatre ans.
Pour briguer les 329 sièges représentant dix-huit provinces, 6 983 candidats s’étaient présentés, parmi lesquels 2 600 femmes qui se voyaient réserver 83 sièges sont aux femmes. Neuf sièges revenaient aux minorités : chrétienne, shabak, sabéenne, yézidis et kurdes-faïli.
Dans le système irakien d’élection à la proportionnelle, les listes de députés doivent se regrouper en coalitions, afin d’éviter tout retour à une dictature. C’est la coalition qui comptera le plus grand nombre de députés qui sera déclarée majoritaire.
Tranchant avec les « mœurs électorales » du Moyen-Orient, l’Irak avait multiplié les garanties, afin en particulier, d’empêcher les attaques de Daech, comme ce fut le cas lors du scrutin précédent, ou la pratique des « achats de voix. »
Pour assurer la sécurité et l’intégrité du scrutin, un couvre-feu avait été imposé à Bagdad et dans les grands centres urbains. Les frontières étaient fermées et le trafic aérien suspendu pendant, la journée du vote. 8 148 bureaux étaient ouverts sur tout le pays, équipés pour un vote électronique dans les grands centres. Dans les 70 camps de déplacés situés dans huit provinces, plus de 280 000 électeurs ont voté manuellement, de même que les Irakiens de l’étranger dans 19 pays.
Les forces politiques en présence :
Trois coalitions étaient constituées à la veille du scrutin :
- Dans la coalition Nasr-Victoire , le parti le plus important, Dawa mené par le Premier ministre sortant Haïder al-Abadi était divisé entre une majorité qui lui est restée fidèle, et une minorité qui a suivi Nouri al-Maliki , qui fut son secrétaire général ;
- Une alliance surprenante entre les adeptes du dignitaire populiste chiite Moqtada al-Sadr , et les militants du Parti communiste irakien, réunis dans la coalition « La marche pour les réformes » ;
- La coalition Al-Fatih réunissant les organisations politico-militaires issues ou proches de l’Iran.
Les programmes :
* Le programme politique présenté par le parti « Dawa » reprenait les réformes que le Premier ministre sortant avait initié :
- Fin des quota confessionnels dans l’attribution des postes politiques ;
- Réforme des institutions ;
- Lutte contre la corruption ;
- Amélioration des services publics et développement économique ;
- Reconstruction des zones libérées, anciennement tenues par Daech et
- Réconciliation nationale.
Par ailleurs, Haïder al-Abadi qui voulait présenter un profil de leader « chiite modéré » au-delà des appartenances confessionnelles, accueillait dans la coalition « Nasr » quelques figures sunnites importantes, dont le clerc Abdullatif el-Humeim.
* Moqtada Sadr , 44 ans, qui n’est pas un ayatollah mais un clerc chiite, est l’héritier d’une dynastie aux discours nationalistes, antisystème et populistes. C’est en utilisant la vague protestataire qu’il est parvenu à s’imposer. Il fut qualifié « d’agitateur » et de « hors-la-loi » par les autorités américaines qui avaient contribué à la chute de la dictature irakienne.
Il n’a ni les facilités oratoires d’un Hassan Nasrallah, chef du Hezbollah dont il s’inspire, ni l’aura de son père, Mohammad Sadek Sadr, assassiné en 1999 avec plusieurs de ses fils, par le régime de Saddam Hussein.
Après la chute du dictateur en 2003, Moqtada Sadr prend la relève à la tête de sa famille, de façon controversée, accusant les autorités religieuses de son pays -les Marjaiates , parmi lesquels Ali al-Sistani, de complicité silencieuse dans la mort de son père.
Avec son « Armée du Mahdi » il devient de fer de lance de la guérilla contre l’armée américaine. Déclaré hors la loi, le jeune Sadr est sauvé par l’ayatollah Sistani qui l’intègre dans le nouvel establishment politique du pays, en lui réservant une place dans la « Liste irakienne unifiée », la coalition des partis chiites qui dominera Bagdad pendant treize ans.
En 2008, il trouvera refuge à Qom, en Iran, pour échapper à un mandat d’arrêt lancé contre lui. Il sera reçu très froidement par les Mollahs, alors que Ali Khamenei refusera de le rencontrer. Alors, quittant l’Iran, il effectuera une visite de courtoise en Arabie saoudite.
En rentrant dans son pays en 2011, il noue des liens diplomatiques avec Riyad et avec les chancelleries européennes. Son « Armée du Mahdi » prend l’appellation édulcorée de « Saraya al-Salam », dont les combattants vont affronter les djihadistes de Daech, aux côtés des tribus sunnites. Sa milice était en réalité restée en retrait des combats contre les djihadistes, préférant se consacrer à la défense des bastions chiites comme à Samarra.
Moqtada Sadr s’était illustré en laissant ses partisans prendre d’assaut le précédent Parlement, ordonnant quelques jours plus tard son évacuation, en voulant ainsi démontrer que tous lui devaient obéissance.
C’est au printemps 2016 que Moqtada Sadr illustre le mieux sa stratégie du « double langage-Taqîya » : Pour récupérer les mécontentements de la rue irakienne, il envoie ses jeunes séminaristes réclamer la « séparation de la mosquée et de l’État », aux côtés des manifestants issus des milieux intellectuels de gauche et de la classe moyenne éduquée. En reprenant les slogans anticorruption et antireligieux des manifestants, Moqtada Sadr franchissait un pas vers la prise du pouvoir politique.
C’est à ce moment que le parti de Sadr se rapproche du Parti communiste irakien-PCI.
Moqtada Sadr s’estime incontournable dans la formation de la prochaine coalition gouvernementale, en dépit des pressions du chef de la Force al-Qods iranienne, Kassem Souleimani, chargé d’écarter celui qui se présente comme le premier opposant chiite à Téhéran.
Mais en réalité Sadr ne peut être considéré comme adversaire de l’influence iranienne en Irak. Il entretient des relations ambivalentes avec Téhéran : Sa milice n’aurait pas vu le jour sans le soutien iranien. Mais pour autant Téhéran de cet homme politique qui avait montré qu’« il joue sur tous les tableaux. »
* Deuxième volet de la coalition Sadr, les adeptes de l’ayatollah Ali Sistani qui règne sur l’establishment religieux de Najaf, le cœur spirituel de l’Islam chiite irakien. L’un de ses porte-parole, le Grand ayatollah, Rachid al-Husseini avait qualifié le parti de Sadr de « gens corrompus avec qui nous ne devrions pas voter . » Il ajoutait : « Je placerai ma confiance dans un chrétien loyal plutôt qu’un chiite corrompu. Une personne qui ne prie pas et ne jeune pas . »
Mais l’influence de l’ayatollah Sistani est contrebalancée par les milices chiites directement liées à l’Iran, qui concurrencent son autonomie religieuse. Et pourtant Sistani s’efforce de conserver sa neutralité politique, en soignant sa position « au-dessus » de la mêlée.
Pour la spécialiste Myriam Benraad, professeure associée à l’Université de Leiden-Pays-Bas : « Sistani n’est pas à proprement parler un homme politique, et refuse d’être considéré comme tel. »
* À la tête de la coalition Al-Fatih , l’ancien chef de guerre pro-iranien, Hadi al-Aimeri , 64 ans, affirme militer contre la corruption et pour des services publics efficaces.
Il est l’homme fort du Hachd Al-Chaabi , une force paramilitaire formée en 2014 pour combattre Daech. Diplômé en statistiques de l’Université de Bagdad, il a mené sur le terrain ses unités de supplétifs, avec le soutien de conseillers iraniens. Sa milice armée est parmi les mieux équipées et entrainées par l’Iran. Ses relations avec Téhéran sont anciennes et solides. Dans les années 1980-1988, c’est même sous l’uniforme iranien qu’il a participé à la guerre Iran-Irak pour éliminer le dictateur Saddam Hussein.
Etant originaire de Diyala, une province à majorité sunnite, il utilise les unités du génie du Hachd Al-Chaabi pour réhabiliter les infrastructures à l’abandon, dans l’un des pays les plus riches en pétrole de la région.
Le Hachd Al-Chaabi, qui est opposé à tout rapprochement avec l’Arabie saoudite, avait des ministres dans le gouvernement et des députés dans le parlement sortant.
Il faut noter que les 40% de la population irakienne qui est sunnite, est politiquement divisée : La principale liste qui les représente est « l’Alliance nationale » de Salim Al-Joubouri, le président sortant du Parlement.
Autre force présente dans cette élection législative, les Kurdes :
Après l’échec du référendum d’autodétermination du Kurdistan, et la reprise par Bagdad des « territoires disputés », les Kurdes se présentent divisés dans les élections pour les 46 sièges de la région autonome, dont deux réservés aux Chrétiens.
Les principaux partis kurdes sont :
- Le Parti démocratique du Kurdistan- PDK de Barzani ;
- L’Union patriotique du Kurdistan- UPK , de Talabani ;
- Dans l’opposition : La Jamaa Islamiya ; -La « Nouvelle génération » ; et Guran-Le changement .
Participation électorale en déclin :
Alors que les taux de participation aux précédentes élections législatives avaient été de 79% en 2005 ; 62,4% en 2010, et 60% en 2014, lors de la consultation du 12 mai 2018, sur 24,5 millions d’inscrits sur les listes électorales, la participation tombait à 44,52%, la plus basse depuis la chute du régime Saddam Hussein en 2003.
Cette défection était aussi bien valable pour les quartiers chiites que pour les zones sunnites. À Bagdad, la participation n’avait atteint que 32%.
Dans un pays où les jeunes représentent 60% de la population, ils ont été absents du scrutin.
En dépit des annonces officielles de contrôle et de garanties du scrutin, la Cour suprême fédérale avait demandé le 21 mai un recomptage manuel des quelque 11 millions de votes exprimés. Après des soupçons de fraude, le Parlement décidait d’annuler les bulletins de trois catégories : Les Irakiens de l’étranger, les déplacés internes et les forces de sécurité.
Pour l’expert Karim Emile Bitar, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques-IRIS : « Les Irakiens avaient le sentiment que les jeux étaient faits, les élections étaient pré-packagées. » Il expliquait ce phénomène par le fait que « le système communautaire et le clientélisme- roi créent des barrières à l’entrée des véritables forces de changement, ce qui démotive les électeurs. »
Ces élections furent marquées en juin par des violences à Kirkouk lors d l’explosion d’une voiture piégée, aux abords d’un bâtiment où étaient conservés les bulletins de vote des élections de mai précédent, alors que se déroulaient les opérations de recomptage. Trois civils étaient tués L’attentat était revendiqué par l’État islamique-Daech qui annonçait avoir tué un responsable électoral.
Les résultats électoraux :
* Ces élections législatives étaient remportées avec 54 sièges sur 329 par la coalition « Sairoun- La marche pour les réformes » dite « antisystème » menée par Moqtada al-Sadr , associé au Parti communiste irakien . Cette coalition arrivait en tête dans 6 des 18 provinces, dont Bagdad, et en deuxième position dans quatre autres.
* L’« Alliance de la Conquête » menée par le parti Hachd Al-Chaabi , proche de l’Iran arrive en deuxième position avec 48 sièges. Elle est majoritaire dans quatre provinces, dont celle méridionale de Bassora, et en seconde position dans huit autres provinces.
* La coalition « Al-Dawa », composée des partis de Haider al-Abidi et Nouri al-Maliki, venait en troisième position avec 42 sièges remportés. Le Premier ministre sortant est premier dans la seule province de Ninive, dont le chef-lieu est Mossoul, qu’il avait libéré de Daech en juillet 2017.
* La liste du laïc Iyad Alloui qui comptait de nombreuses personnalités sunnites, vient en quatrième position avec 21 sièges.
* Dix-neuf sièges sont remportés par la liste « Al-Hikma », menée par le dignitaire chiite, Ammar al-Hakim .
Constitution d’une majorité parlementaire :
Le 2 septembre, une majorité parlementaire constituée de 177 députés, appartenant à seize formations politiques parvenait à un accord de coalition gouvernementale, à quelques heures de l’ouverture de la première session du Parlement.
Dans cette majorité se trouvent :
- La liste de Moqtada Sadr, alliée aux Communistes, mais sans le soutien de la liste « Alliance de la Conquête » d’Hadi al-Ameri, avec 54 sièges ;
- La liste laïque Wataniya d’Iyad Allawi, avec 21 sièges ;
- Celle du dignitaire chiite Ammar al-Hakim ainsi que plusieurs listes sunnites.
Présidence du Parlement :
Réunis le 15 septembre, les députés ont porté à la présidence de la Chambre, le sunnite Mohammed al-Halboussi , soutenu par la coalition pro-iranienne, dominée par l’« Alliance de la conquête » de Hadi al-Ameri. Il avait obtenu 169 voix sur 298 votes exprimés. À 37 ans, Halboussi est le plus jeune président du Parlement élu en Irak.
Les députés avaient désigné au poste de président-adjoint, Hassan Karim , ancien maire de l’arrondissement de Sadr City, le bastion de Moqtada Sadr à Bagdad.
Un faux coup de théâtre de Sadr :
Après avoir vilipendé durant sa campagne électorale, le régime des Mollahs, Moqtada Sadr annonçait à Najaf, épicentre du chiisme irakien, son rapprochement avec Hadi al-Aimeri , leader du parti Hachd Al-Chaabi, à la tête de la coalition parlementaire Al-Fatih pour « former une véritable alliance pour accélérer la formation d’un gouvernement national éloigné de tout confessionnalisme » , annonçait-il.
Cette alliance gouvernementale bénéficiera du soutien de 101 députés. Mais il en faudra 64 de plus pour pouvoir former un nouvel exécutif.
Dans ces jeux d’alliances politiques fluctuantes, on se souviendra qu’au début de l’année 2018, ce même Hadi al-Aimeri avait conclu une alliance électorale avec le Premier ministre sortant Haïdar al-Abadi, devenu le grand perdant des élections législatives.
Aucune liste ne bénéficiant de la majorité absolue, le système électoral à la proportionnelle exigeait dès lors des alliances pour la constitution d’un gouvernement.
En prélude à des tractations de couloir, Moqtada Al-Sadr avait présenté aux autres partis une plateforme de 40 propositions, notamment à caractère social. Faisant pression, il menaçait d’entrer dans l’opposition si elle n’était pas acceptée intégralement par ses futurs partenaires.
Le Président irakien élu par le Parlement
Le 1 er octobre 2018 le candidat au poste de chef de l’État, traditionnellement un Kurde, ne put être désigné par les deux partis principaux Kurdes : Depuis 2005, c’était à l’Union démocratique du Kurdistan- PDK que revenait cette prérogative, alors que le Parti démocratique du Kurdistan-UPK se réservait la désignation du président de la région autonome du Kurdistan. Mais après la fin du mandat de Massoud Barzani, l’accord de répartition fut rompu, le président de la région autonome étant désigné par l’ensemble des institutions kurdes locales.
De ce fait, ne parvenant pas à atteindre un quorum, le Parlement dû repousser d’un jour la désignation du Président Irakien.
Le 2 octobre, le PDK présentait la candidature de Fouad Hussein , 72 ans, un chiite qui était entré en politique au lendemain de la chute de Saddam Hussein. Mais il fut devancé par Barham Saleh, un sunnite de 58 ans, soutenu par l’UPK.
Le nouveau Président de l’Iran, Barham Saleh était élu par le Parlement par 219 voix, contre 22 à Fouad Hussein.
Cette « personnalité modérée » chiite qui avait occupé les fonctions de vice-Premier ministre d’Irak et de Premier ministre de la province autonome du Kurdistan irakien, est un ingénieur en informatique diplômé en Grande-Bretagne.
Désignation du Premier ministre
À l’issue de quatre mois de tractations entre les partis vainqueurs aux législatives de mai, quelques heures seulement après son élection, le Président Barham Saleh désignait au poste de Premier ministre Adel Abdou Mahdi , le chargeant de proposer un Gouvernement dans les trente jours.
Le Premier ministre Mahdi, un chiite natif de Bagdad, se présentant comme un économiste francophone formé dans les universités françaises, s’est imposé comme une figure indépendante dans la vie politique irakienne, familier des cercles diplomatiques de la capitale. Fils d’un ministre de la période monarchique, il avait rejoint le parti Baas irakien qui avait porté au pouvoir Saddam Hussein, au cours de ses études à l’Université d’économie et de commerce de Bagdad. Il devient ensuite maoïste et milite pour la cause palestinienne. Adversaire de la dictature, il avait rejoint les rangs des communistes, puis ceux des islamistes, dans les rangs du Conseil suprême islamique en Irak , une institution issue de Téhéran, dont le chef était le dignitaire chiite Ammar al-Hakim, qui a fondé depuis un nouveau parti islamique « Al-Hikma. »
Au lendemain de l’intervention américaine en Irak, il réussit à s’infiltrer dans les structures politiques mises en place par les États-Unis, au lendemain de la chute de Saddam Hussein, et devenir brièvement le ministre des Finances de l’autorité de transition. En 2005, il est nommé vice-président.
Il fut ministre du Pétrole en 2014 sous le gouvernement Haider al-Abadi. Il intègre ensuite le mouvement armé Badr, proche de l’Iran au côté de Hadi el-Ameri, à la tête de la coalition « Alliance de la conquête » arrivée deuxième aux législatives.
À l’issue de plusieurs heures de débats houleux, le Parlement accordait le 24 octobre sa confiance au Premier ministre Adel Abdou Mahdi, le chargeant de constituer son gouvernement.
Dans un premier temps, 14 des ministres de son gouvernement étaient approuvés par les députés.
Le programme gouvernemental, reprenant les revendications des deux premières coalitions, comportait plusieurs grands chapitres :
* Les réformes structurelles, la reconstruction du pays nécessitant de nouvelles infrastructures et le renforcement du tissu sont les principaux challenges du gouvernement.
* La lutte contre la corruption est également une priorité, qui serait difficilement réalisable, selon des experts.
Constitution du Gouvernement
Le Premier ministre qui affichait son souhait de constituer un gouvernement de technocrates en lançant une campagne de candidatures en ligne qui se soldait par une liste de 601 candidats, dû en réalité affronter sa première difficulté lorsque les deux partis majoritaires à l’Assemblée, le « Saîrounn » de Moqtada Sadr, et le « Fatih » de Hadi Al-Ameri, exigèrent les postes ministériels les plus importants.
* Le nombre d’experts indépendants fut limité à quelques cas, comme Louaï al-Khatib un scientifique en énergies, au ministère de l’électricité . Son ministère devra reprendre les négociations avec l’américain General Electric et l’allemand Siemens pour reconstruire un réseau électrique vétuste et réduit.
* Thamer Al-Ghadhban, déjà en poste au ministère du pétrole en 2004-2005.
* Mohammad Ali Al-Hakim, expert aux Nations unies et ancien ambassadeur d’Irak à l’ONU, à la tête du ministère des Affaires étrangères .
* En nommant au ministère des finances , Fouad Hussein, un conseiller de Barzani, le Premier ministre répondait aux souhaits des Kurdes
Mais le Premier ministre ne fut pas en mesure de proposer des titulaires pour huit portefeuilles ministériels, parmi lesquels ceux de la Défense et de l’Intérieur.
Il devait complétait son gouvernement le 6 novembre pour obtenir l’approbation totale du Parlement.
Instabilité sociale et économique
De Bassora à Nadjaf, en passant par Diwaniya et Bagdad, les slogans scandés dans les rues du Sud de l’Irak par la jeunesse de 2018 qui manifestait sa défiance envers la nouvelle gouvernance indiquaient une nouvelle rupture dans la vie politique du pays.
Aux revendications déjà formulées lors de la révolte civile de 2015 qui réclamaient des emplois et des infrastructures, la fin de la corruption et du règne des « grosses baleines » qui s’engraissaient aux dépends du peuple, sont venus s’ajouter en l’été 2018 un rejet violent des partis chiites et du système de répartissions confessionnelles qui est la constante de la vie politique.
Dans les rues du Sud on entendait pour la première fois, haut et fort, le slogan : « L’Iran dehors. Dehors ! » Sur les réseaux sociaux un blogueur activiste de 38 ans, cité par le quotidien français Le Monde , constatait que « de nombreuses icônes chiites, telles que l’ayatollah Ali Khamenei, Moqtada Sadr ou Ammar al-Hakim, que les gens avaient l’habitude de vénérer, sont désormais conspuées. » Il semblait que seul l’ayatollah Ali Al-Sistani, l’autorité religieuse des chiites irakiens, forçait encore le respect des jeunes, pour ses exigences réformatrices.
Le Sud du pays était d’autant plus sensible, qu’il avait payé le plus lourd tribu dans la guerre contre Daech.
Des enquêtes qualitatives montrèrent que la peur s’était installée parmi les jeunes générations face aux milices puissantes et surarmées soutenues par l’Iran, qui avaient pris souche dans les grandes villes du Sud, à l’issue de la guerre contre Daech.
La classe politique chiite irakienne s’inquiétait de cette méfiance de la jeunesse du Sud d’autant plus qu’elle constituait jusque-là la base de son électorat, et que son retournement avait donné ses premiers signes dans le taux d’abstention le plus fort du pays, lors des élections législatives.
L’un des insurgés de Bassora témoignait le 7 septembre : « Ces milices troublent la paix civile. Depuis que nous manifestons, elles sortent armées dans les rues. Elles ont nos noms, et on s’attend à tout moment à être interpelé chez nous. On reçoit souvent des menaces, mais on s’en fiche ! » Un autre manifestant accusait : « À quoi a servi tout ce sang (versé contre Daech) si ce n’est à engraisser les milices et à défendre les intérêts de l’Iran ? »
Dans leur désarroi, certains jeunes manifestants du Sud avaient souhaité un « régime présidentiel », d’autres allant jusqu’à souhaiter le retour d’un « homme fort, « estimant pour nombre de ceux animés plus par la colère que par l’activisme politique, que la violence est un mode d’action légitime.
C’est la radicalité et la violence de cette génération 2018 et le foisonnement anarchique de ses revendications qui caractérisaient les révoltes et les manifestations de rue dont nous donnons ici quelques aperçus :

** - À Bassora , dans le Sud-Est irakien, troisième ville du pays après Bagdad et Mossoul, les premiers mouvements sociaux étaient apparus le 8 juillet 2018, se propageant rapidement dans la région. Cette ville pétrolière n’avait pas été impactée par la guerre contre Daech.
Dans un premier temps, les jeunes de la région protestèrent contre l’impunité des corrompus, depuis que leur pays figure à la douzième place dans le classement mondial de la corruption.
* Les 4 et 5 septembre suivants, le mécontentement prit une nouvelle tournure lorsque le gouvernement de Haïder al-Abadi, confronté à une pénurie d’eau potable dans la ville, fit livrer de l’eau à tel point polluée que vingt mille personnes furent intoxiquées.
Révoltée par cette incurie, alors que les revenus pétroliers de la région avaient quasiment doublé en un an, la population estimait que « la province de Bassora est devenue invivable et les habitants estiment que la réponse des autorités n’est pas à la hauteur de la crise », rapportait le président du Conseil national des Droits de l’homme, Fayçal Abdallah.
Les protestataires accusaient également les institutions nationales d’être incapables de gérer les infrastructures hydrauliques et électrique d’une province de plus de deux millions d’habitants. La visite en juillet du Premier ministre Abadi, qui avait promis le déblocage de trois milliards de dollars pour améliorer la situation de la province, ne fut pas suffisante pour faire retomber la colère de la rue.
Dès lors, les manifestants se réunissaient quasi quotidiennement devant le siège du gouvernorat : Les forces de l’ordre irakiennes répliquèrent par des tirs à balles réelles, et des grenades lacrymogènes contre les jets de cocktails Molotov et de bâtons de feux d’artifice.
Le principal port du pays, Oum Kasr avait été fermé, après que les manifestants eurent bloqué ses accès.
Entre juillet et septembre, le bilan de ces manifestations de Bassora fut d’au moins 22 manifestants tués, alors que les forces de l’ordre comptaient 22 blessés parmi leurs effectifs.
* Un nouveau degré était franchi au lendemain de la mort de neuf manifestants, lors de l’incendie du consulat iranien à Bassora. Par centaines, les manifestants avaient franchi la muraille de béton qui protégeait le bâtiment.
Faisant à nouveau monter la tension, le Premier ministre Abadi avait chargé les forces de sécurité d’agir « de façon décisive face aux actes de vandalisme qui ont accompagné les manifestations. » Pour sa part, le Commandant conjoint des opérations gouvernementales -JOC annonçait des « mesures sécuritaires exceptionnelles » et « judiciaires sévères » interdisant les « rassemblements et les déplacements en groupe. »
En réplique, les manifestants se sont attaqués aux sièges du gouvernorat et des institutions publiques de Bassora, dont l’antenne locale de la télévision publique Al-Iraqiya . Ils ont également incendié la résidence du gouverneur provincial ainsi que les résidences privées des responsables politiques locaux. Ils se sont de même attaqué aux partis politiques du Badr et de la Ligue des vertueux , ainsi qu’aux milices armées présentes dans la ville. Celles-ci étaient accusées d’avoir été intégrées dans les unités de police SWAR, déployées depuis août précédent, et d’être à l’origine des tirs meurtriers. Les manifestants finirent par investir un champ pétrolier au Nord de la région.

** - À Bagdad , la contestation sociale est apparue au moment où trois tirs d’obus atteignaient la « zone verte » sécurisée, abritant les bâtiments gouvernementaux et l’ambassade des États-Unis, attaque non revendiquée, qui ne fit aucune victime.
Le lendemain quelques centaines de manifestants se massaient sur la place Tahrir pour tenter d’entrer dans cette zone. D’autres se regroupèrent à Sadr City , banlieue chiite défavorisée de la capitale. Ils furent dispersés à coup de canons à eau et de gaz lacrymogènes.
Les violences des conservateurs chiites :
Parallèlement aux manifestations populaires de rue, des milices chiites conservatrices commettaient une série d’attentats contre des femmes accusées de violer la Charria, par leurs vêtements ou leur attitude :
Ce fut le cas de la « reine de beauté » de 22 ans, Tara Farès, adulée par plus de deux millions d’admirateurs sur le réseau Instagram , où elle avait publié des photos en tenues légères : Le 27 septembre 2018, alors qu’elle circulait dans le centre-ville de Bagdad au volant de sa Proche décapotable, elle fut abattue de trois balles dans la tête et à la poitrine par deux assaillants qui prirent la fuite en scooter.
Elle était la quatrième femme à être assassinée en 2018, après deux propriétaires de salons de beauté à Bagdad, Rasha Hassan et Rfif Yasiri, et une militante des Droits de l’homme de Bassora, Souad Al-Ali, toutes tuées par balles.
Ces milices chiites, soutenues par l’Iran, qui s’étaient renforcées lors de la lutte contre l’État islamique-Daech, étaient intégrées dans la coalition électorale parvenue en deuxième position au Parlement.
Les violences sociales de tradition tribale
Une partie non négligeable des conflits sociaux en Irak ne sont pas de la compétence de l’État, mais de la responsabilité des traditions tribales.
Des guerres intestines secouent des régions, mais également des villages ou même des quartiers urbains lorsque s’opposent des membres de tribus différentes dans le cadre de la « degga achayriya » - « l’avertissement tribal », une tradition qui remonte à plusieurs siècles.
Ainsi, lorsqu’un conflit de voisinage, d’intérêt financier ou familial éclate entre Irakiens appartenant à des tribus différentes, ce n’est pas à la loi civile qu’ils font appel, mais à la tradition tribale. La règle est que lorsqu’un membre d’une tribu ne se présente pas devant un Conseil de digitaires pour négocier et résoudre le différend, ou payer le « prix du sang », l’autre tribu sévit en venant tirer aux armes à feu sur la maison du récalcitrant, c’est la « degga. »
Les armes utilisées ne sont pas seulement des pétoires : Le commandement militaire de Bagdad a signalé au Conseil supérieur de la magistrature que « des grenades, des mitrailleuses, des lance-roquettes » sont également utilisées.
Le Conseil supérieur de la magistrature avait décrété le 8 novembre 2018 que cette « degga », parce qu’elle « vise à terroriser les gens » relèverait désormais de « l’acte terroriste », et donc de la loi antiterroriste en vigueur en Irak qui prévoit jusqu’à la peine capitale. Premier test pour la Justice, cette disposition était appliquée trois jours plus tard contre trois personnes arrêtées en flagrant délit de « degga » dans un quartier de Bagdad.
À Bassora, le cheik Raël al Freiji, président du Conseil des tribus de la province Sud du pays, notait que la « degga » était « quotidienne » dans sa région, théâtre d’affrontements tribaux meurtriers impliquant des dizaines d’hommes armés. Il témoignait que deux mois plus tôt, un différend conjugal s’était soldé par une « degga » qui fit « un mort et trois blessés . »
En 2017, à Bassora, « il y a eu une dizaine de personnes tuées ou blessées par la « degga », précisait le président de la Commission des Droits de l’homme, Mehdi al-Tamimi. Il constatait que les policiers, qui redoutent de se trouver embarqués dans les conflits tribaux, n’interviennent pas.
Cette retenue doublée de la faiblesse de la Justice, dans un pays où les armes prolifèrent dans la population, crée un cercle vicieux : « Le droit n’étant pas appliqué, les gens préfèrent se tourner vers les tribus pour obtenir justice » tente de justifier cheikh Freiji, ce chef du Conseil des tribus, qui affirme que dans son pays « la loi n’est pas appliquée – du fait de la corruption, des passe-droits et de la peur de représailles . » Dès lors, « c’est la loi de la jungle », à laquelle il préfère substituer celle de la « degga. » Probablement comme lors d’une réunion de jeunes dans un café populaire de Bagdad où ils étaient venus siroter un thé, mais qui se termina par un affrontement armé à l’issue d’une vive discussion entre membres de tribus différentes.
Une situation économique dégradée
L’Irak a besoin de 88,2 milliards de dollars pour se reconstruire, précisait son ministre de la planification, lors de la Conférence internationale sur la reconstruction de l’Irak, tenue le 14 février 2018 à Koweït. Il précisait que 22 milliards étaient nécessaires en urgence.
Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres avait appelé la communauté internationale à « soutenir les efforts » de reconstruction de l’Irak.
Durant la conférence de Koweït, les alliés de l’Irak se sont engagés à mobilier 30 milliards de dollars pour le redémarrage économique du pays, ce qui paraissait insuffisant :
* La Turquie a promis d’allouer 5 milliards, une aide qui prendrait la forme de prêts et d’investissements ;
* L’Arabie saoudite avait annoncé qu’elle allouerait un milliard à des projets d’investissements et 500 millions de dollars pour soutenir les exportations.
* La Qatar avait promis également un milliard en prêts et investissement ;
* Le Koweït annonçait une aide de 2 milliards de dollars.
* Pour la France, le ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, s’était engagé à financer des projets dans les secteurs de l’eau, de l’énergie et de la restauration des filières agricoles, de l’ordre chacun de 25 à 50 millions d’euros, par le biais de l’Agence française de développement. De plus, la France s’engageait à allouer 2,5 millions d’euros pour la reconstruction de la faculté de médecine de l’Université de Ninive, de la faculté des Arts et du département français de l’Université de Mossoul, dans le cadre du Programme des Nations unies pour le développement. Ces engagements venaient s’ajouter à un prêt de 430 millions d’euros accordé à l’Irak en 2017.
Du fait de la destruction des structures économiques étatiques et privées, la dégradation de l’économie se manifestait par une forte aggravation du chômage : Officiellement il était de 10,8%, début 2018, deux fois plus élevé chez les jeunes, dans un pays où 60% de la population a moins de 24 ans.
Les hydrocarbures, qui sont la première ressource du pays sont concentrés à 90% dans la région de Bassora, au Sud, mais l’industrie pétrolière n’emploie qu’un pour cent des travailleurs locaux.
Par ailleurs dans les régions agricoles du Sud, vivant du riz et du mais, la sècheresse de l’été 2018, avait réduit les productions.
L’Irak, deuxième producteur de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole-OPEP, avec près de 4,5 millions de barils/jour, a bénéficié, au cours du dernier trimestre de 2018, de la hausse des cours du brut, lui permettant de renflouer son budget. En octobre, les recettes pétrolières avaient atteint 8,55 milliards de dollars, soit presque le double par rapport au même mois de 2017. Depuis 2005, les revenus du pétrole se sont élevés à 750 milliards de dollars.
Relations étrangères
* L’Iran tire les ficelles
Enlisé dans un « traumatisme » : Les trois conflits irakiens qui ont impliqué l’Iran ont eu sur ce pays de profondes conséquences géopolitiques, qui perdurèrent sur le moyen terme.
Téhéran en a tiré un sentiment de vulnérabilité et d’instabilité dans la région.
Une triple obsession l’habitait :
- Acquérir la puissance nucléaire ;
- Se présenter contre Israël comme le fédérateur du monde arabo-musulman ;
- Assumer un leadership à caractère religieux, stabilisateur de la région. Le « traumatisme » de la citadelle assiégée et étranglée économiquement, né des trois guerres imposées par l’Irak, a des échos durables. Il se traduit par des efforts pour faire lever les sanctions en sortant le pays de son isolement économique, en particulier en faisant miroiter aux capitaux étrangers la mise en valeur de ses réserves gazières et pétrolières, et en promettant l’ouverture de ses marchés intérieurs aux exportateurs européens.
Le guide Ali Khamenei, dit « modéré », sait qu’il peut acquérir une légitimité auprès de sa population en contribuant pragmatiquement à la normalisation des relations de son pays avec le reste de la communauté internationale, et tout particulièrement avec les États-Unis, si toutefois les Mollahs conservateurs lui laissent les coudées franches.
L’administration Obama, outre de faire peser un contrôle contraignant sur toute velléité nucléaire de l’Iran, faisait le pari d’une normalisation de ses relations avec le régime des Mollahs. Elle espérait que celui-ci pourrait s’impliquer dans une résolution pacifique des relations entre Chiites et Sunnites, ce qui redessinerait les équilibres géostratégiques de la région, à l’heure où le pétrole du Proche-Orient n’était plus vital pour l’économie américaine.
Par ailleurs, Téhéran avait salué la nomination du premier ministre irakien Abadi, s’abstenait de toute intervention politique ostentatoire, tout en maintenant son assistance militaire à ce pays, par l’envoi de conseillers.
En 2016, Téhéran faisait à nouveau preuve de retenue face à la crise politique interne irakienne. Pour l’expert Martin : « Plusieurs éléments indiquent que l’Iran souhaite la stabilité en Irak car le combat en Syrie mobilise de nombreuses milices qu’il préfèrerait ne pas avoir à redéployer à Bagdad. »
Téhéran envoyait plusieurs signaux positifs à Bagdad :
- Le président Hassan Rohani appelait au téléphone, le 20 avril 2016, le premier ministre irakien, pour lui témoigner son soutien dans la crise politique interne ;
- Téhéran serait intervenu, début avril 2016, pour faire échec à un coup d’État mené par l’ancien premier ministre Nouri al-Maliki, selon des informations iraniennes non vérifiées. Les Mollahs estimaient alors qu’un consensus sur la désignation d’un nouveau premier ministre serait difficile à réunir auprès de forces politiques irakiennes éclatées.
Inquiétudes à Téhéran lors des élections :
L’Iran rencontrait en Irak plus de difficultés pour prendre le contrôle politique du pays, qu’au Liban où les dernières élections législatives ont vu le Hezbollah et ses alliés renforcer leurs positions, jusqu’à paralyser la constitution d’un gouvernement à Beyrouth, s’il n’était pas constitué à sa main. (Voir au chapitre 3)
Trois jours après les élections, Téhéran mandatait à Bagdad, Kassem Soleimani, le commandant des opérations extérieures du Corps des Gardiens de la révolution – CGR , qui allait démontrer son efficacité. Il avait pour mission de contourner les exigences de Sadr visant à constituer une coalition majoritaire composée de petits partis à sa botte. La stratégie de Téhéran fut de rassembler les partis chiites autour du vainqueur des élections, pour réduire son autonomie. Pour ce faire, Soleimani avait réuni ouvertement à Bagdad ces partis chiites, tout en négociant dans les couloirs avec les autres forces politiques.
Pour la spécialiste de l’Iran, Myriam Benraad, professeur de sciences politiques à l’Université de Leyde (Pays-Bas) : « Sadr a joué la carte nationaliste pour attirer le maximum d’électeurs vers lui. Mais il ne faut pas voir dans son accession au pouvoir une remise en question de l’influence que l’Iran exerce sur l’Irak. »
En effet, le chercheur à l’EHESS, Adel Bakawan rappelait pour sa part que « l’implantation tentaculaire de l’Iran en Irak, à tous les niveaux de la société, rendait illusoire l’idée que Moqtada Sadr puisse se passer d’un compromis avec les courants chiites pro-iraniens. »
Une emprise croissante sur l’Irak :
Sur la scène politique irakienne, les résultats des élections qui se sont succédé entre mai et juillet 2018, ont montrer les difficultés rencontrées par Téhéran pour s’imposer au premier plan de la scène politique :
La victoire de la liste Moqtada Sadr au Parlement, avait été élue à l’issue d’une campagne contre l’influence iranienne dans le pays. En réplique Téhéran comptait sur une large alliance des forces politiques chiites. Celles-ci étaient divisées depuis la chute de Saddam Hussein en 2003. Avant la formation d’un nouveau gouvernement en 2018, il s’agissait pour Téhéran de contrôler la plus grande coalition parlementaire.
Le « coup de théâtre » provoqué par Moqtada Sadr qui s’alliait avec le boc Ameri, prouvait que Soleimani avait réussi ses manœuvres, sur fond d’émeutes populaires dans la ville de Bassora, à majorité chiite.
En réalité, l’élection d’un Sunnite pro-iranien à la présidence du Parlement « ne peut être considérée comme un succès iranien, car Téhéran sait que plus de 60% de la rue chiite est contre l’Iran. Il a fallu que Soleimani s’appuie sur les blocs sunnites et kurdes », estimait l’analyste Moustapha Fahs. Il constatait que l’éclipse de Téhéran n’aura pas duré car « Soleimani a réussi à unifier les forces chiites et à obtenir des postes aux Sunnites qui l’ont suivi. »
Ce fut le cas lors de l’élection à la présidence du Parlement de Mohammad el-Halboussi, avec le soutien de la liste pro-iranienne de Ameri. Selon l’agence de presse iranienne Tasnim News , le nouveau président du Parlement avait salué « le rôle de l’Iran dans la libération du pays des groupes terroristes », en ajoutant qu’à l’ère des sanctions « injustes » contre l’Iran, « la nation irakienne se rangera du côté de la République islamique. »
En écho, le ministre des Affaires étrangères d’Iran, affirmait que son pays « soutient les choix » du peuple irakien « lors de la nomination de M. Halboussi . » Il écrivait sur le site de son ministère qu’ « en Irak, l’Iran a toujours soutenu la Démocratie, l’intégrité territoriale et la souveraineté du pays, et il soutient les choix des représentants élus du peuple irakien », ce qui aurait fait …sourire nombre de jeunes irakiens descendus dans les rues.
Les ralliements de milices :
Certaines milices, mais pas toutes, ont rallié les rangs des forces politiques pro-iraniennes.
Par exemple, sur l’esplanade des Martyrs à Bagdad, lors de réunions électorales de la coalition Al-Fatih-La Conquête , des milliers de manifestants étaient amenés par bus des quartiers populaires chiites qui étaient sous l’emprise des milices chiites de la Mobilisation populaire-MP , proches de l’Iran. Ces milices qui avaient pris part aux combats contre l’État islamique-Daech, entendaient convertir leurs succès militaires en conquêtes politiques.
Devant ces sympathisants, Hadi al-Ameri, tête de liste d’Al-Fatih , et chef de la milice politico-militaire Badr , articulait son discours électoral sur les thèmes de la souveraineté, sécurité, unité et réconciliation nationale, sur les réformes sociales et la lutte anticorruption, tout en martelant : « Nous ne nous battons pas pour les élections mais pour Dieu, à qui va votre loyauté. » Les Mollahs pouvaient être satisfaits.
Aux élections législatives, la MP présentait 530 candidats pro-iraniens dans toutes les provinces à l’exception des trois provinces Kurdes. Le porte-parole de la coalition pro-iranienne, Mahmoud Al-Rubaïe, avançait : « On est fort dans le Sud et on espère faire un bon score à Bagdad » , avec les soutiens des 120 000 combattants de la MP et de leurs proches.
Si la Mobilisation populaire peut compter sur une bonne partie de la jeunesse chiite du pays, les chefs d’Al-Fatih espèrent aussi attirer des votes dans les zones sunnites, avec des candidats issus des tribus sunnites cooptés.
L’installation de bases de missiles iraniens pourrait embraser la région
Dans les premiers jours de septembre 2018, la République islamique avait annoncé le déploiement de missiles sur des bases qu’elle contrôle en Irak.
Ces missiles Zalzal, Fateh-1.10 et Zolfighar , ont une portée de 200 à 700 km, pouvant atteindre Riyad ou Tel-Aviv, mais aussi les forces américaines stationnées dans la région.
Ces bases iraniennes se situent dans l’Ouest et le Sud de l’Irak, directement placées sous le contrôle de la Force al-Qods du général Kassem Soleimani.
Un haut responsable iranien avait déclaré à l’agence Reuters que « le nombre de ces missiles n’est pas élevé, juste quelques dizaines, mais il peut être augmenté si nécessaire . »
Cette information était corroborée par plusieurs sources iraniennes, irakiennes et occidentales, selon Reuters . Elles indiquaient que l’Iran avait livré ces missiles balistiques aux milices irakiennes alliées, qui auraient été formées pour monter d’autres engins à partir de pièces détachées livrées. Cette décision n’était pas nouvelle puisqu’elle avait été prise un an et demi plus tôt. Le projet avait été accéléré lors de l’arrivée en Irak des lanceurs de missiles.
À la mi-août 2018, Téhéran avait étendu sa puissance armée en implantant en Irak un nouveau type d’arsenal de combat, notamment un missile balistique à courte portée, ainsi qu’un nouveau type d’avion.
Pour justifier ce déploiement armé exceptionnel, Téhéran avait prétendu réagir aux sanctions économiques lancées contre son programme nucléaire militaire : Le résultat fut d’augmenter les inquiétudes de nombre de pays de la région à commencer par les pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, ainsi qu’Israël et la Turquie, mais également la Russie et les États-Unis, qui maintiennent une présence militaire conséquente.
Bagdad a été et reste dépendant des milices chiites soutenues par l’Iran, comme la coalition paramilitaire Hachd al-Chaabi . En 2016, le précédent parlement irakien avait voté une loi intégrant ces milices armées dans l’armée nationale, les plaçant également sous le contrôle du Premier ministre.
Mais en réalité, c’est Téhéran qui contrôle les dirigeants de ces Milices, tout comme les armements stockés sur leurs bases. Un responsable des renseignements irakiens avait déclaré à l’agence Reuters : « Nous ne pouvons pas empêcher ces milices de tirer des missiles iraniens, tout simplement parce que les commandes ne sont pas dans nos mains. Ce sont les iraniens qui les contrôlent. »

*France : Pour l’ancien ambassadeur de France en Iran, François Nicoullaud, interrogé par le quotidien L’Orient Le jour : « C’est une façon de rappeler aux Irakiens que l’Iran est incontournable, et que sa présence est incontournable dans la région . » Il ajoutait : « C’est au gouvernement irakien de mettre fin à cette situation en empêchant que s’installe en Irak un mouvement de type Hezbollah libanais qui pèsera très lourdement sur les équilibres politiques internes . »
Officiellement, pour le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian qui s’exprimait début septembre 2018, il est urgent que Téhéran renonce à son programme balistique, en incluant cette exigence dans l’accord sur le nucléaire. Pour le chef de la diplomatie française, l’Iran « ne pourra pas échapper à des négociations sur trois autres grands sujets qui nous préoccupent : (…) L’avenir des engagements nucléaires au-delà de 2025 ; la question balistique (…) ; et le rôle que l’Iran joue pour la stabilité de l’ensemble de la région . » J-Y Le Drian avait enjoint Téhéran d’« éviter cette tentation hégémonique qu’il manifeste . »

* Israël qui, en Syrie est intervenu directement contre des dépôts d’armes du Hezbollah ou de groupes proches de l’Iran pourrait, le moment venu, lancer ses interventions sur le sol irakien, contre les bases iraniennes. L’aviation israélienne pourrait alors emprunter un couloir aérien passant par l’espace jordanien pour survoler le Sud de l’Irak.
De même l’aviation américaine pourrait intervenir directement contre les bases iraniennes en Irak. Washington dispose en effet d’effectifs militaires dans ce pays qui resteront sur place « tant que nous estimerons qu’elles sont nécessaires » après la défaite de Daech, avait précisé en août 2018, le colonel Sean Ryan, qui s’exprimait à Abou Dhabi.
Ainsi en Irak, l’Iran est entré dans un jeu extrêmement dangereux pour l’ensemble de la région, avec le risque de s’y bruler s’il perd le contrôle de la situation.

* Les États-Unis : Des affrontements de basse intensité avec l’Iran
À la chute de la dictature, après le désengagement de leurs forces sur le terrain, le soutien militaire des États Unis était resté constant. L’appui aux nouvelles autorités de Bagdad était justifié par la lutte contre Daech. Il se manifestait par la livraison de matériels militaires, accompagnée par la présence de plusieurs milliers de conseillers, y compris auprès des Peshmergas kurdes.
Le premier ministre Haider al-Abadi, avait pris ses fonctions en 2014 avec l’aval de Washington. Il s’était rendu aux États unis en avril 2015, soutenu de manière privilégiée par le président Obama qui déclarait qu’il « a été un bon partenaire pour moi » 13 .
Tant les Sunnites d’Irak que Washington redoutaient la fragilisation, sinon la paralysie du gouvernement Abadi qui, à l’issue d’un constat d’échec unanime, pouvait être remplacé aux affaires par un successeur proche de Téhéran. La lutte contre Daech changerait alors de visage.
La présence de Washington en Irak, où son poids restait décisif dans les relations inter-régionales, se traduisait également par une confrontation de basse intensité avec l’Iran.
Le 2 juin 2018, seule la plus haute autorité religieuse de Machhad , dans l’Est de l’Iran, Ahmad Alamolhada, avait protesté publiquement contre le retour du boycott économique du pays à la suite de l’accord international contre le nucléaire militaire. À Téhéran, la foule était descendue dans les rues le 27 mai, sans que le régime des Mollahs ou l’opinion américaine s’en émeuvent, car les pleurs de la rue iranienne avaient été suscités par …les funérailles de la star du cinéma populaire iranien, Nasser Malek Motiee.
La foule iranienne n’était pas à ses premières larmes, lorsqu’au cours des semaines précédentes, des leaders syndicaux avaient été emprisonnés au cours de grèves dans les aciéries, les hôpitaux, l’enseignement, à Ahvaz (Sud), Tabriz (Nord-Ouest) ou Yazd (centre), et que des milliers de chauffeurs routiers paralysèrent les routes et autoroutes. Une fois encore, ni l’administration américaine, ni son opinion publique ne s’en étaient émues.
On avait noté qu’en Irak, au lendemain du 8 mai, l’accord international sur le nucléaire iranien n’avait suscité dans l’opinion publique aucune vague d’union nationale que les dirigeants de Téhéran espéraient, faisait remarquer l’éditorialiste du quotidien Le Monde , Louis Imbert.
Ce ne fut pas le cas le 7 août lors du rétablissement des sanctions américaines, lorsque l’Irak se trouvait pris en tenaille entre Washington et Téhéran : Le premier ministre en exercice, Haider Al-Abadi qui déclarait que son pays respecterait les sanctions, provoqua aussitôt la colère des Mollahs. Le 12 août, Téhéran annulait la visite officielle de Haider Al-Abadi. À Bagdad, le représentant de l’ayatollah Ali Khamenei dénonçait une « attitude déloyale envers la position honnête de l’Iran et du sang des martyrs (iraniens) versé pour défendre la terre d’Irak face au groupe État islamique. »
À Bagdad, le parti chiite Badr , appelait le gouvernement à « soutenir et défendre l’Iran » face à « la volonté américaine injuste. »
Pour nombre d’observateurs, l’alignement de Bagdad sur les États-Unis étaient alors plus économique que politique. En effet, tout le commerce irakien est réalisé en dollars, particulièrement pour les exportations pétrolières. Madhar Mohammad Saleh, conseiller économique du Premier ministre irakien faisait remarquer que « ne pas respecter les sanctions américaines reviendrait à placer l’Irak sous le régime des sanctions, alors que nous sortons tout juste d’une guerre. »
En passant outre les sanctions américaines durant leur deuxième phase, Bagdad aurait aggravé les difficultés que son économie rencontrait dans les domaines stratégiques du tourisme religieux, puisque 2,5 à 3 millions de pèlerins iraniens viennent chaque année dans les villes saintes chiites irakiennes. De plus, les importations d’Iran de gaz naturel et d’électricité auraient été impactées qui subviennent à la consommation de 6 000 mégawatts sur 16 000, alors que le pays est déjà en déficit de 3 000 mégawatts.
Il faut ajouter que l’Irak avait importé en 2017 pour 6,6 milliards de produits de consommation iraniens : automobiles, textiles, agroalimentaire, électroménager etc…
Pour autant, Bagdad avait mis en œuvre une partie des sanctions contre l’Iran : La Banque centrale irakienne avait interdit les transactions en dollars avec les banques iraniennes ; les importations automobiles étaient interrompues, les magasins de distribution de Bagdad n’étaient plus alimentés en fruits et légumes, ou en électroménagers d’origine iranienne, après une période de hausse des taxes sur ces importations.
De manière plus directe, les tensions américano-iraniennes en Irak s’étaient accrues dans la première quinzaine de septembre 2018 lorsque la Maison Blanche rendait responsable Téhéran pour « des attaques contre le consulat des États-Unis à Bassora et contre le complexe qui abrite l’ambassade américaine à Bagdad. » Un communiqué de l’exécutif américain précisait que « l’Iran n’a rien fait pour arrêter ces attaques menées par ceux (…) que ce pays soutient grâce à des fonds, de l’entrainement et des armes. »
Alors que les États-Unis avaient jusque-là participé à la reconstruction de l’Irak et à la consolidation de ses institutions, le régime des Mollahs s’employait à accroitre son influence dans le pays en s’appuyant sur des groupes paramilitaires.
La joute restait orale, lorsque le porte-parole des Affaires étrangères iraniennes, Bahram Ghassemi, répliquait, dans l’agence de presse semi-officielle Isna que les accusations américaines sont « stupéfiantes, provocatrices et irresponsables . »
Finalement, ces tensions verbales de basse intensité n’eurent aucune conséquence sur la vie politique interne irakienne, particulièrement lorsque le président du Parlement Barham Saleh désigna au poste de Premier ministre Adel Abdel Mahdi.
* L’intervention « apaisante » de l’OTAN :
Lors du 26 e sommet de l’Alliance atlantique qui se tenait les 11 et 12 juillet 2018 à Bruxelles, une attention particulière était réservée à son « flanc Sud. »
L’OTAN annonçait qu’elle mettrait à la disposition du nouveau gouvernement irakien une mission de formation des forces de sécurité. Un état-major serait installé à Bagdad, à la tête d’un contingent de 500 intervenants. Paris se montrait intéressé, estimant que les missions bilatérales de la France en Irak, tout comme celles d’autres alliés occidentaux placeraient la coopération de sécurité dans la durée. Très rapidement la
Turquie d’Erdogan se déclarait candidate pour commander cette force de l’OTAN, de même que le Canada et l’Espagne.
* La Turquie restera handicapée par son soutien apporté en 2012 à l’ancien vice-président irakien Tarek al-Hachémi, tout autant que par ses relations économiques privilégiées avec la région autonome du Kurdistan irakien, à laquelle elle achète du pétrole. Les visites officielles entre Ankara et Bagdad se sont néanmoins poursuivies.
Par ailleurs les pays du Golfe normalisèrent progressivement leurs relations avec Bagdad :
* L’Arabie saoudite se satisfait de la politique extérieure du nouveau premier ministre Abadi, ayant entretenu de très mauvaises relations avec son prédécesseur Maliki.
Mécontentement sur la tournure des élections
Le revirement de Moqtada Sadr n’était nullement du goût de l’Arabie saoudite qui jusque-là s’était félicitée de ses discours anti-irakiens. Son rapprochement avec Hadi al-Aimeri, à la tête du parti le plus pro-iranien sur la scène politique irakienne, était ressenti par le royaume saoudien comme un revers.
Moqtada Sadr avait été reçu à Riyad le 30 juillet 2017 par le prince héritier Mohammad ben Salmane-MBS avec lequel il avait souligné la nécessité « de rééquilibrer les relations régionales de l’Irak . »
La politique saoudienne de rapprochement avec l’Irak, qui consistait à dialoguer avec les chiites nationalistes, moins inféodés à Téhéran, avait été initiée en 2015 lors du voyage du Premier ministre al-Abadi à Riyad. Celui-ci se rendait en juillet 2017 à Djeddah pour s’entretenir avec le roi Salmane.
Auparavant, en février, le ministre saoudien des Affaires étrangères, Adel al-Jubeir avait effectué à Bagdad une première visite diplomatique depuis 2003, préparant la réouverture en 2015 de l’ambassade saoudienne, après 25 ans d’absence de relations diplomatiques. Il en découlait aussitôt, la reprise des liaisons aériennes entre les deux pays, la réouverture de deux postes frontières restés fermés depuis les années 1990, la relance des négociations commerciales, et la signature de contrats dans les domaines de l’énergie, l’agriculture et la pétrochimie.
Mais dans une logique d’expansion économique de Riyad dans la région, et dans le contexte de transition politique de l’Irak, les deux pays pouvaient trouver des motus vivendi dans leur coopération. Ainsi, « il n’est pas exclu que Hadi al-Ameri fasse preuve de pragmatisme, d’autant plus que l’Arabie saoudite a mis sur la table son importante contribution à l’effort de reconstruction » de l’Irak, estimait la chercheuse Myriam Benraad.

* L e Koweït accepte pour sa part le moratoire sur le remboursement de la dette irakienne, préconisé par le Conseil d’administration du Fonds d’indemnisation des Nations Unies.
* Pour le Haut-Commissaire des Nations Unies aux Droits de l’homme , le diplomate Zeid Raad al-Hussein 14 , qui avait été nommé avec le soutien de l’Arabie saoudite : « En Irak comme ailleurs, les communautés sunnites font partie de la solution. Il ne faut pas les considérer seulement comme une partie du problème. » Il rappelait qu’il avait demandé au gouvernement irakien d’adhérer au Traité de Rome, fondateur de la Cour pénale internationale, car « le système judiciaire irakien n’ayant pas la capacité de traiter équitablement (des violations du droit international), c’est la CPI qui pourrait s’en charger. »
Il ajoutait que Daech tout comme Al-Qaïda , Boko Haram , Al-Chabab , ou Jabhat Al-Nosra « s’inscrivent tous dans une même idéologie, le takfirisme » qui consiste à excommunier d’autres croyants au nom d’une pureté doctrinale. Zeid Raad Al-Hussein demande alors que « les leaders musulmans, et la société musulmane en général, fassent plus pour contrer les exactions de Daech » contre les populations en Irak.

YEMEN : Sous double domination, sans issue
Le Yémen contemporain s’est trouvé, dans la dernière décade du XX e siècle au centre d’affrontements entre Chiites et Sunnites, les premiers dans la sphère de l’Iran, les seconds dans celle de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe.
Le territoire à la pointe de la péninsule d’Arabie, occupe une position stratégique avec des frontières terrestres communes avec l’Arabie saoudite et Oman, et des frontières maritimes avec Djibouti, l’Erythrée et la Somalie. Ses cotes s’ouvrent sur le golfe d’Aden et sur la mer Rouge, avec un contrôle du détroit de Bab el-Mandel qui donne accès au canal de Suez.
Une Histoire fragmentée : Ce territoire faisait partie dans l’antiquité du Royaume de la reine de Saba.
** Jusqu’en 1918, l’Empire ottoman avait soumis la partie Nord . En 1962 l’imamat qui y avait été instauré sous l’appellation du Royaume mutawakkilite du Yémen fut aboli, pour devenir la République arabe du Yémen.
** Le Sud correspond à l’ancienne colonie britannique qui s’était constituée, à partir de 1839 autour du port d’Aden. En 1967, la Fédération d’Arabie du Sud et le Protectorat d’Arabie du Sud fusionnent pour constituer la République démocratique populaire du Yémen Sud, d’obédience soviétique. Longtemps discriminés et marginalisés par les Nordistes, souffrant d’une pauvreté endémique, les Houthis du Sud avaient tenté une première fois une sécession en 1994, qui fut matée dans le sang par les forces nordistes.
En 1990, La République du Sud-Yémen, seul État marxiste du monde arabe, fusionnait avec le Nord
Les Houthis
L’organisation armée, politique et religieuse des Houthis « Ansarullah », est une émanation du Forum des jeunes de la foi- Harakat Chabab al-Moumen, fondé en 1992 par Hussein Badreddine al-Houthi, chef d’une tribu Zaïdite, initialement implantée dans les montagnes du Nord-Ouest dans le gouvernorat de Saada, puis dans le Nord.
Leur religion et histoire : Le Zaïdisme est une branche de l’islam chiite qui ne reconnait que cinq Imams dans la succession d’Ali, contrairement aux duodécimains ismaéliens majoritaires. Un Imamat zaïdite avait contrôlé ces territoires depuis le Moyen Age, qui avait donné naissance en 1918 à un Royaume mutawakkilite du Yémen, ayant acquis son indépendance de l’Empire ottoman au lendemain de la Première guerre mondiale. En 1962, la monarchie zaïdite fut abolie à la suite d’un coup d’État soutenu par l’Égypte de Nasser, pour devenir le Yémen du Nord.
Les Houthis ont combattu l’armée régulière yéménite à six reprises entre 2004 et 2010. Ils ont fait des incursions militaires en Arabie saoudite en 2009 et 2010.
Quelques années plus tard, outre le gouvernorat de Saada, les Houthis contrôlaient les gouvernorats d’Al Jawf, d’Amran, et de Hajjah, de même qu’une partie de la capitale Sanaa, une fraction du gouvernorat d’Al Mahwit de même que le village frontalier de Jabira en Arabie saoudite. En janvier 2015, ils prennent le contrôle total de la capitale Sanaa.
Depuis 2015, ils ont accès à la mer Rouge.
Leurs soutiens : Dans la période contemporaine, leurs premières alliances furent scellées avec les tribus locales. Selon Charles Schmitz, vice-président de l’Institut américain des études yéméniques : « Les Houthis ont une emprise solide sur les tribus du Nord du pays. » Au début du conflit, ils ont également bénéficié du soutien des membres pro-Saleh de la Garde républicaine, leur permettant d’avoir accès à du matériel militaire lourd.
Dans un Yémen, particulièrement à Souk el-Thal, qui est une plaque tournante régionale pour la vente d’armes, les Houthis ont eu initialement la possibilité de s’approvisionner sur place. Pour le financement de leurs achats militaires, ils ont eu recours au « marché noir » dans les zones où ils contrôlaient toutes les transactions. L’analyste Sama al-Hamdani citait les cas où « lorsqu’ils ont besoin d’argent, ils ferment des stations-service publiques et vendent du pétrole à proximité, au marché noir, à des prix double ou même triple. »
Le chercheur Michael Knights 15 précise que : « Les ressources financières du Nord du Yémen : Taxes, émission de devises et manipulation des marchés du carburant- sont consacrées aux salaires des hommes d’Ansarullah, auxquelles s’ajoutaient environ 30 millions de dollars par mois, en dons iraniens de pétrole. »
Les soutiens iraniens :
Outre un soutien politique, l’Iran fournit des armes et des instructeurs aux Houthis, dont des éléments de missiles. Des conseillers militaires du Hezbollah auraient été tués sur le terrain, par les frappes de la coalition sunnite.
Depuis 2014, « des formateurs et des stratèges du Hezbollah, ainsi que des militaires iraniens sont intervenus auprès des Houthis, et les ont supervisés, ce qui leur a permis de prendre Sanaa », relevait dès décembre 2017 l’analyste Nadwa Dawsari, directrice du Center for Civilians in Conflit in Yemen. Elle précisait également que « l’Iran a aidé les Houthis à développer la technologie de fabrication d’armes, y compris des missiles. »
Ces soutiens iraniens ont été corroborés par le rapport semestriel que le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres avait remis au Conseil de sécurité début décembre 2018. À l’appui, il citait « deux conteneurs-lanceurs pour missiles antichars guidés (…) de fabrication iranienne, avec des marquages faisant état de dates de production en 2016 et 2017. » Le rapport de l’ONU mentionnait également « un missile sol-air partiellement désassemblé (…) correspondant à un missile iranien. »
Téhéran a toujours démenti des livraisons d’armes aux Houthis, convenant néanmoins les soutiens politiques apportés.
L’ONU avait déjà reconnu que les Houthis avaient lancé des missiles de fabrication iranienne vers l’Arabie saoudite, sans pouvoir apporter la preuve qu’ils avaient été directement livrés par le gouvernement des Mollahs, en violation des résolutions pertinentes de l’ONU.
En 2017, Washington avait également montré des débris d’un missile iranien tiré par les Houthis vers le territoire de l’Arabie saoudite.
La propagande : Les Houthis ont acquis une visibilité locale et internationale sur leur chaine de télévision Al-Massirah , ainsi que sur les réseaux sociaux. Leur propagande, qui vise au recrutement également, s’inspire des thèmes de la martyrologie chiite utilisés par Téhéran et le Hezbollah, encourageant leurs combattants au sacrifice. Michael Knights relève dans leur propagande de recrutement « un mélange d’endoctrinement, de machisme, de subsistance matérielle qui a permis au mouvement Houthi de disposer de nouveaux combattants sur près d’une douzaine de champs de bataille au Yémen pendant plus de trois ans de guerre. » Pour stimuler le recrutement et disqualifier le gouvernement, « Ansarullah exploite le sacrifice des dirigeants houthis, la collusion du gouvernement yéménite avec l’étranger, ainsi que des thèmes culturels », souligne M. Knights. Ils n’hésitent pas à assassiner ceux qui trahissent, comme ce fut le cas en décembre 2018 pour Ali Abdallah Saleh qui avait annoncé son ralliement aux forces du président Hadi.
Les Houthis indépendantistes du Sud
Les Houthistes du Sud, originaires de ce qui fut jusqu’en 1990, un État indépendant dans le Sud du Yémen, avaient renforcé leur présence sur le terrain à la faveur de la guerre civile.
Alliés au président Hadi, lui-même originaire du Sud, ils jouèrent un rôle important pour repousser les rebelles houthis d’ Ansarullah qui étaient parvenus en mars 2015 jusqu’aux portes d’Aden. Mais les relations avec le pouvoir central s’étaient distendues en 2017, lorsque le président Hadi limogeait Aïdarous Zoubeïdi, alors gouverneur d’Aden, qui créa et présida le Conseil sudiste de transition-STC , une autorité parallèle représentant les Houthis séparatistes, soutenue par les Émirats arabes unis, qui ne se prononçaient pas néanmoins pour une sécession du Sud.
En fin janvier 2018, les combattants du STC qui contrôlaient le terrain à Aden et dans une grande partie du Sud, avaient affronté les forces gouvernementales.
Le 29 août 2017, dans la perspective des pourparlers de Genève, le président du STC, Aïdarous Zoubeïdi, qui rencontrait à Amman l’envoyé spécial de l’ONU au Yémen, Martin Griffiths, avait exprimé sa disposition à participer à tous les pourparlers, à la condition d’être « représenté par une délégation indépendante. » Le diplomate de l’ONU avait alors souligné « le rôle que les Sudistes peuvent jouer dans le processus politique » et particulièrement « le rôle positif du STC dans la recherche de solutions politiques. »
Mais, les Houthis d’ Ansarullah , tout comme le pouvoir du président Hadi, refusèrent qu’une délégation houthie sudiste de joigne aux pourparlers de Genève, en arguant que leurs délégations respectives comportaient des personnalités représentant le Sud du pays.
L’ONU proposait alors de les inviter comme « observateurs » et non comme négociateurs, ce qu’ils refusèrent.
En réaction le STC appelait à « une intifada populaire et à des manisfestations pour protester contre la détérioration de leurs conditions économiques . » Les premières manifestations sont apparues à Aden, pour s’étendre dans d’autres régions proches. À Moukalla, chef-lieu de la province du Hadramaout, dans le Sud-Est, huit manifestants furent blessés par des tirs de police lors de la dispersion d’une marche de protestation.
Le 4 septembre 2018, l’envoyé spécial Griffiths rappelait dans un communiqué qu’il avait « toujours affirmé qu’il n’y aurait pas de paix au Yémen si nous n’écoutons pas un large éventail de voix yéménites, dont les groupes sudistes. Nous assurons qu’ils sont inclus dans les efforts pour parvenir à un règlement politique viable. » Il annonçait vouloir poursuivre ses discussions avec les groupes sudistes, « dans les prochaines semaines », ce qui constituait une innovation dans la diplomatie onusienne.
L’unification du Yémen
Sous la devise « Dieu, la Patrie, la Révolution », la République du Yémen-Al-Jumhuriyah al-Yamaniyah est née en 1990 de la fusion de la « République démocratique et populaire » dans sa partie Sud, et de la « République arabe du Yémen » du Nord.
Histoire contemporaine : Dès sa constitution, l’État du Yémen est le siège d’une rébellion houthiste qui avait émergé lentement depuis 1994, sous l’impulsion du parti zaydite « Hizb al-Haqq – le Parti de la Justice (ou de la vérité) » qui transforma un mouvement culturel et religieux en revendications politiques. Sa devise idéologique devient : « Dieu est grand- Mort à l’Amérique- Mort à Israël- La malédiction sur les Juifs : L’Islam vaincra. »
La guerre civile qui éclatait dès le début des années 2 000 sous l’impulsion de mouvements islamistes affiliés à Al-Qaïda, culminait en 2004 à Saada près de la frontière avec l’Arabie saoudite, faisant environ 400 morts. L’Arabie saoudite était intervenu en soutien au gouvernement yéménite. Le chef des Houthis, Hussein Badreddine al-Houthi était tué le 10 septembre durant les combats. Lui succédait aussitôt son frère Abdul-Malik al-Houthi.
En 2009, l’armée yéménite qui, avec le soutien des forces saoudienne, avait lancé contre la rébellion zaïdite l’opération « Terre brulée » n’eut qu’un faible résultat.
En 2011 un mouvement insurrectionnel de grande ampleur à Sanaa et dans plusieurs villes faisait écho aux Printemps arabes. Les manifestants demandaient le départ du président Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 22 ans, qui symbolisait l’emprise du parti au pouvoir, le Congrès général du peuple -CCP, et son régime de corruption. Les revendications démocratiques furent vites étouffées par des soulèvements tribaux.
En 2012 , le nouveau président élu Abdrabo Mansour Hadi s’avérait incapable de répondre aux aspirations du peuple. Il fut contraint de démissionner en janvier 2015.
Les combattants houthis, au nombre d’environ 10 000 hommes déclenchent une insurrection à partir de leur fief de Saada, soutenus par l’Iran, contre le pouvoir central. Leur principale revendication est le rétablissement du statut d’autonomie de leur territoire. Leur branche politique « Ansar Allah » est dirigée par Saleh Ali al-Sammad.
En 2013, il était rapporté que les combattants houthis s’étaient enrôlés en Syrie dans les forces de Bachar al-Assad, alors qu’à Sanaa le président du gouvernement de transition, Mansour Hadi proposait aux Houthis un « Dialogue national », en leur rendant la époulle de leur ancien chef.
En septembre 2014 , à la suite de la prise de la capitale Sanaa par les Houthis, la crise interne s’est transformée en un conflit aigu entre deux États hégémoniques, l’Iran- au côté des Houthis réunis autour de l’ancien président Ali Abdallah Saleh, et l’Arabie saoudite- défenseur du président yéménite Abed Rabbo Mansour Hadi, réfugié à Aden , dans le Sud, avant de trouver accueil dans la capitale saoudienne, Riyad.
Les Houthistes éclatent eux-mêmes en deux courants du zaydisme : L’un, attaché aux origines, dont est issu Ali Abdallah Saleh, et l’autre qui évolue vers une double identification politique et religieuse.
Un conflit armé indirect entre Iran et Arabie saoudite
** - L’Arabie saoudite , considère que le Yémen se situe dans sa zone d’influence, d’une importance stratégique vitale pour elle.
Sous commandement militaire de Riyad se constitue une coalition de huit pays arabes sunnites : Maroc, Soudan, Égypte, Jordanie, Koweït, Bahreïn, Qatar et Émirats arabes unis, afin d’apporter un soutien aérien aux forces gouvernementales yéménites. Les États-Unis s’impliquaient en fournissant un soutien logistique et de renseignement.
Les forces terrestres de cette coalition sont principalement composées d’Émiratis, déployés à partir de leur base d’Assab, en Erythrée. Son aviation est très bien équipée, ses forces maritimes compétentes, et ses forces spéciales terrestres aguerries dans leur lutte efficace contre les djihadistes d’Al-Qaïda dans le sud du Yémen, encadrées par d’anciens militaires occidentaux parmi lesquels des australiens et des américains. Abou Dhabi avait acheté au Département de la défense américain pour au moins 27 milliards de dollars d’armements depuis 2009.
Les forces à terre, d’environ 2 000 hommes, étaient complétées par des milices locales de la plaine côtière de la Tihama, de groupes issus du Sud du pays et d’une brigade dirigée par Tarek Saleh, le neveu de l’ancien président.
Les opérations de la coalition trouvaient leur légalité internationale dans le cadre de l’article 3 de la Convention de Genève de 1949 et de son protocole additionnel, assurant la protection des civils en temps de guerre. Pour la coalition, son intervention s’inscrirait dans le cadre de la Résolution 2216 du Conseil de sécurité qui, reconnaissant « la légitimité » du président Abd Rabbo Mansour Hadi, exige le retrait des Houthis des territoires conquis, et la restitution des armes lourdes.

** - L’Iran tisse des liens étroits avec une partie des Houthies, en les formant militairement dans les années 2 000, précise la chercheuse Nadwa Dawsari 16 .
À partir de 2009, Téhéran aurait directement fourni de petites quantités d’armés à des Houthis, révélait un rapport de l’ONU.
Certains d’entre eux avaient vécu et étudié en Iran, s’inspirant dans leur discours de la rhétorique de la République islamique. Pour l’expert Adam Baron 17 : « Les Houthis ont besoin d’alliés et représentent un faible coût pour l’Iran contre l’Arabie saoudite. »
L’implication de l’Iran prend une nouvelle ampleur en juillet 2014 lorsque les Houthis lancent leur première offensive contre le pouvoir central de Sanaa, à partir de leur fief de Saada, dans le Nord. Pour la première fois, le Hezbollah intervient à leur côté.
Le conflit direct Gouvernement-Houthis
Avec le soutien de l’Iran, les Houthis purent conquérir la capitale Sanaa, affaiblir le régime du président Ali Abdallah Saleh et éliminer son parti, le « Congrès général du peuple » :
* Le 21 septembre 2014 , ils étaient entrés dans la capitale où ils prenaient le siège du gouvernement et la radio d’État ;
* Le 14 octobre , ils s’emparaient du port de Hodeïda, sur la mer Rouge ;
* Le 20 janvier 2015 , les Houthis poursuivent leur conquête de la capitale pour s’emparer du palais présidentiel, et encercler la résidence du président Hadi, qui prendra la fuite vers le Sud, à Aden.
Dans l’une de ses rares apparitions publiques, le chef des Houthis, Abdel Malek al-Houthi, intervenait en juillet 2018 sur la chaine de télévision des Houthis, « Al-Massirah » pour rendre hommage à « la gloire et à la dignité de l’Iran », et remercier le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah pour sa « solidarité avec le peuple du Yémen . »
Les chefs de file chiite et sunnite s’affrontent
* Le 26 mars 2015 , Riyad déclenchait l’opération « Tempête décisive » à la tête de la coalition sunnite.
* En juillet 2015 , le gouvernement annonce « la libération » de la province d’Aden, avec l’aide de la coalition sunnite, qui devient la « capitale provisoire » du pays.
* Jusqu’à mi-août il reprenait les cinq provinces méridionales, mais sans pouvoir vaincre les djihadistes d’al-Qaïda et de Daech-État islamique.
* En octobre , les forces gouvernementales reprennent le contrôle du détroit de Bab al-Mandel par où transite une partie du trafic maritime international.
La stratégie houthis fut d’étendre le champ de bataille au territoire saoudien :
Le 4 novembre 2016 , un premier missile Burkan H-2 était tiré par les Houthis en direction de l’aéroport de Riyad, intercepté en vol.
À l’ONU, l’ambassadrice américaine, Nikki Haley, affirmait que son pays détenait des « preuves irréfutables » de livraisons de missiles par l’Iran, en « violation flagrante » de ses obligations internationales, en particulier de la résolution 2231 du Conseil de sécurité qui interdisait à l’Iran de livrer des missiles balistiques pendant cinq ans, dans le cadre de l’accord de limitation nucléaire.
* La coalition arabe lançait fin 2016 une offensive destinée à reprendre aux rebelles la cote de la Mer rouge, particulièrement le port de Hodeïda , par où passe l’essentiel des importations vivrières et de l’aide humanitaire aux populations civiles.
* Le 7 janvier 2017 , les forces gouvernementales, appuyées par la coalition sunnite, déclenchent une opération dans l’Ouest du pays pour reprendre les territoires bordant la mer Rouge.
* Fin avril 2017, le président Hadi limoge l’ancien gouverneur d’Aden, Aidarous al-Zoubaidi. Celui-ci annonce le 11 mai la création d’un « Conseil de transition du Sud », une autorité dissidente dominée par des séparatistes.
* Le 23 août , la direction des Houthis qualifie de « traitre » Ali Abdallah Saleh, président du Yémen jusqu’en 2012 qui avait été tué par les rebelles début décembre précédent.
* Fin novembre , la crise dégénère à Sanaa, où de violents combats éclatent entre alliés des Houthis. Saleh est tué par les Houthis, qui renforcent ainsi leur emprise sur la capitale.
* En novembre les Houthis tiraient un missile vers l’aéroport de la capitale saoudienne. Riyad accuse Téhéran d’« agression directe » contre l’Arabie saoudite.
* Le 20 décembre 2017 , un missile balistique Burcan H-2 était tiré en direction du palais Yamama, l’une des résidences royales officielles à Riyad, où étaient réunis de hauts responsables du royaume. Il n’y eut ni victimes, ni dégât matériel. Le tir avait été revendiqué par les Houthis sur leur chaine télévisée Al-Massira .
Dans la tonalité des discours de Hassan Nasrallah, le chef du Hezbollah, le représentant des Houthis, Abdel Malik Al-Houthi revendiquait que : « Mille jours après le début des opérations saoudiennes au Yémen », cette attaque visait les installations vitales et économique de l’Arabie saoudite. De précédentes attaques avaient visé la Mecque, à partir de la région frontalière.
* Dans les premiers jours de janvier 2018 , Riyad faisait remonter la tension militaire en lançant un nouveau raid aérien sur la province stratégique de Hodeïda , tuant une soixantaine de rebelles houthis, ainsi que 12 civils.
Arabie saoudite et Yémen concentraient des forces militaires sur leur frontière commune.
* Le 28 janvier , le « Conseil de transition du Sud » s’empare du siège provisoire du gouvernement à Aden, après des affrontements avec l’armée loyaliste, et prend deux jours plus tard le contrôle de la quasi-totalité d’Aden.
* Le 25 mars les Houtistes tiraient de nuit sept missiles balistiques vers l’Arabie saoudite, trois visant la capitale et quatre autres tombant dans le sud-ouest du pays, dans les environs de la ville de garnison de Khamis Mecheit . Ces tirs coïncidaient avec la présence du prince héritier saoudien, Mohammed ben Salman -MBS, aux États -Unis où il effectuait une visite de trois semaines. Il devait en particulier se rendre en Californie sur le site de production du système de défense antimissiles Thaad de Lockeed Martin.
Pour la coalition arabe au Yémen, ces tirs seraient la preuve que le régime iranien continue d’offrir une aide militaire au groupe armé houtiste, violant ainsi l’embargo sur les livraisons d’armes au Yémen décrété par la résolution 2216 d’avril 2015, du Conseil de sécurité de l’ONU. Il s’agissait de missiles de type Scud similaires au modèle iranien Qiam-1.
Par ailleurs, selon l’ONG Conflit Armament Research , un type d’engin explosif artisanal, destiné à exploser en bord de route au passage d’un véhicule militaire avait été découvert dans la région de Mokha , dans le sud-ouest du Yémen. Ce type d’engin avait été utilisé dans le passé par le Hezbollah dans le sud du Liban.
* Le 6 avril , la coalition arabe sunnite sous commandement saoudien s’attaquait au fief Houthi de Saada, dans le nord du pays, principale base de lancement des missiles balistiques. Les renforts envoyés au Yémen sont équipés de véhicules blindés et de chars de combat, ils sont soutenus par les aviations de la coalition arabe.
* En réplique, le 11 avril , le territoire saoudien était attaqué en trois points à partir de la région de Saada, fief des Houthis dans le Nord du Yémen : Un missile balistique qui visait la capitale Riyad avait été intercepté, deux autres missiles et des drones armés étaient abattus dans le Sud saoudien : Les uns visaient l’aéroport international d’Abha dans la province d’Assir, entrainant une suspension provisoire du trafic aérien, les autres une cible civile dans la province de Jazane.
* Quelques heures plus tard, les aviations de la coalition arabe sous commandement saoudien bombardaient la localité yéménite de Bani Qais, dans la province de Hajja dans le Nord-Ouest du pays, tenue par les rebelles houthis. Plus de vingt personnes ont été tuées et quarante blessées au cours de ces raids. De source yéménite on indiquait que des bombardements avaient touché une cérémonie de mariage. Dans un hôpital de la capitale provinciale, soutenu par l’ONG Médecins sans frontières , on faisait état de quarante blessés soignés.
* À la veille des obsèques à Sanaa du leader politique des Houtis, Saleh Al-Sammad, tué le 19 avril par une frappe ciblée dans la province de Hodeïda (Ouest), l’Arabie saoudite avait lancé le 27 avril 2018 une attaque sur la capitale yéménite visant un bâtiment du ministère de l’Intérieur, contrôlé par les Houtis depuis mars 2015. Selon la chaine saoudienne Al-Arabiya , deux chefs rebelles avaient été tués, parmi les 38 victimes annoncées.
En riposte, les Houthis annonçaient avoir tiré huit missiles en direction de l’Arabie saoudite, dont quatre auraient été interceptés au-dessus de la ville frontalière de Jizane, selon une source saoudienne.
* La bataille stratégique d’Hodeïda
Pour l’aéroport : Début juin 2018 , les forces restées fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi, avec à leur tête le général Tarek Saleh, sorti de sa réserve, lançaient une offensive sur l’aéroport d’Hodeïda, à la limite Sud de la ville tenue par les Houthis depuis 2014. Si cet aéroport devenue une base fortifiée des Houthis restait inutilisable avec des pistes d’atterrissage détruites et une immense enceinte minée et fortifiée, à deux kilomètres des premiers quartiers d’habitation, le site verrouille en réalité l’objectif principal qu’est le port, à 8 kilomètres au-delà d’une agglomération de 600 000 habitants.
Au terme d’une lente progression durant huit jours de bataille, les forces yéménites, appuyées par les Émirats arabes, prenaient le 20 juin l’aéroport. À ce moment les Houthis tenaient encore l’agglomération et son port.
Pour progresser, la coalition sunnite devait bombarder, par air et par mer les agglomérations autour de Hodeïda, soit les positions des Houtis à Zabid, al-Tuhaita et Beit al-Faqih, au sud.
Alors que les forces progouvernementales piétinaient face aux Houtis devant l’aéroport d’Hodeïda, au cinquième jour de leur offensive, les Émirats arabe unis, à la tête de la coalition sunnite, entraient en lice sur le terrain et dans les airs. Au terme de huit jours de combats, ces forces prenaient d’assaut l’enceinte principale de l’aéroport d’Hodeïda. Le 20 juin, un haut gradé émirati annonçait que l’aéroport avait été repris. Mais les Houthis tenaient toujours l’agglomération et son port.
En deux semaines, les combats avaient fait 483 morts des deux côtés, dont 11 civils. 4 500 familles s’étaient déplacées, selon le Bureau de coordination de l’ONU pour les affaires humanitaires-OCHA.
Le chef de la diplomatie émiratie, Anouar Gargash estimait alors que « quand les houthistes auront perdu Hidaïda, ils sauront que leur aventure est finie, et qu’ils devront s’asseoir à la table des négociations. »
Pour la ville : Les premiers combats pour la reconquête de la ville avaient lieu le 16 septembre dans les environs de l’université, au Sud et près de l’hôpital Al-Thawra, à l’Est. Les Houthis utilisent des tactiques de guérilla, dans une agglomération très peuplée.
Aux combattants émiratis sont venus se joindre des mercenaires recevant un solde de l’Arabie saoudite, comme les « Brigades des géants » de la province de Lahj, à l’Ouest d’Aden, dirigés par des salafistes, venus affronter les Houtistes chiites par conviction religieuse.
Au moins 47 Houthis et 11 combattants gouvernementaux étaient tués au cours des premiers 24 heures.
Le Fonds des Nations unies pour l’enfance-Unicef avait exhorté « toutes les parties » en conflit à cesser les hostilités, estimant que le pays était devenu un « enfer sur terre » pour les enfants frappés par la famine et les bombardements.
* L’offensive contre l’aéroport de Sanaa : Début novembre 2018, la coalition sunnite lançait une offensive contre la région de l’aéroport de la capitale Sanaa, tenue par les forces Houthis ainsi que contre leur base aérienne d’Al-Dulaimi, proche.
Le porte-parole de la coalition précisait que les Houthis lançaient leurs missiles et leurs drones à partir de cette base. La télévision houtie « », indiquait que la base d’Al-Dulaimi avait reçu plus de 30 frappes. Selon l’agence Reuters , les attaques eurent lieu à partir d’hélicoptères Apache .
Contrairement aux assertions de la chaine de télévision Ekhbarriya, des Houthis, qui affirmait que le trafic aérien n’avait pas été interrompu dans l’aéroport civil, continuant à recevoir les aides humanitaires, l’émissaire de l’ONU au Yémen, Martin Griffiths, indiquait le 3 décembre 2018, que dans le cadre des efforts de paix entrepris par la communauté internationale, l’un des points cruciaux était la réouverture de l’aéroport international de Sanaa à l’aviation civile, après avis de l’Organisation de l’aviation civile internationale.
Pour le port : Selon les Nations unies, les quatre cinquièmes des biens de première nécessité acheminés au Yémen transitent par le port d’Hodeïda, sachant que 22 millions de Yéménites sont dépendants d’une assistance extérieure et que 8,4 millions étaient déjà menacés de famine.
Hodeïda est le principal port du Yémen contrôlé par les Houthis.
Pour Riyad et Abou Dhabi leur intervention militaire avait pour objectif d’empêcher les Houthis d’utiliser le port pour lancer des attaques contre la navigation internationale en mer Rouge. La coalition arabe voulait également mettre fin aux acheminements d’armes iraniennes aux Houthis.
Des tensions politiques internes
* Début décembre 2017, après plus de deux ans de combats, le conflit prenait une tournure dramatique lorsque Ali Abdallah Saleh, qui fut président entre 1978 et 2012, dénonça son alliance avec les Houthis chiites.
Il avait pris la tête du Yémen du Nord en 1978, avant de devenir président d’un pays réunifié en 1990. Ali Abdallah Saleh avait été renversé en février 2012 dans la vague des « Printemps arabes. »
Son successeur Abd Rabbo Mansour Hadi fut aussitôt élu pour une période de transition de deux ans. Il fut reconnu par la Communauté internationale, mais s’avérait incapable de réunifier et de pacifier le pays. À Sanaa, la capitale coupée en deux, son parti, le Congrès général du peuple - CGP appelait la population à se soulever et à rejoindre la coalition arabe menée par l’Arabie saoudite, provoquant des combats à l’artillerie.
Pour la seconde fois l’alliance entre Saleh et les Houthis éclatait : Au cours des années 2 000, le président Saleh, en exercice, leur avait mené six guerres successives, dans leur fief du Nord du pays, causant des dizaines de milliers de morts.
* Un nouvel épisode du drame yéménite éclatait le 4 décembre 2017 lorsque Ali Abdallah Saleh fut assassiné, avec son entourage, en quittant la capitale.
Le président Hadi lançait aussitôt, sous le nom d’opération « Sanaa l’Arabe » la reconquête de la capitale, prise en tenaille sur plusieurs fronts. La coalition, sous commandement saoudien, bénéficiait de l’appui des tribus de Khawlane qui contrôlaient l’Est de Sanaa.
Selon l’analyste Farea Al-Muslimi, sans la présence de Saleh, « le conflit se fractionnera encore plus, chacun cherchera à se tailler son petit royaume. » Cet éclatement, sur le modèle de celui de la Syrie, pourrait alors renvoyer dos-à-dos Chiites et Sunnites.
Impossible issue politique :
Depuis le début du conflit trois tentatives de négociations politiques entre le gouvernement et la sédition houthiste avaient été vouées à l’échec :
- La dernière, remontant au 18 avril 2016 , avait été organisée par le Koweït sous l’égide des Nations Unies. Elle s’achevait sans succès début août suivant.
- En novembre 2017 , une initiative de l’ancien secrétaire d’État américain, John Kerry, n’eut pas plus de résultat.
Parallèlement, les multiples tentatives de cessez-le-feu négociées par l’ONU ont systématiquement échoué, alors qu’aucun élément ne permettait de croire à une suprématie militaire de l’un ou l’autre camp.
- Le 10 avril 2018 , à l’issue d’une visite officielle à Paris, du prince héritier saoudien Mohammed ben Salman -MBS, son hôte, le président français Emmanuel Macron apportait sa solidarité à l’Arabie saoudite, en déclarant au cours d’une conférence de presse commune que « la position de la France est claire : Plein soutien à la sécurité de l’Arabie saoudite, condamnation de l’activité balistique venant des Houthis, volonté de trouver une solution politique au conflit et grande exigence humanitaire à l’égard des populations civiles . » Le président français qui s’est longuement entretenu avec son hôte de l’influence croissante de l’Iran dans la région, avait déclaré partager les préoccupations de Riyad sur le développement du programme balistique iranien.
Un bilan catastrophique en trois ans
Selon un rapport de l’ONU publié en décembre 2017, depuis mars 2015, ce conflit interne avait fait 8 750 tués dont la moitié sont des civils, parmi lesquels 2 200 enfants, et 44 000 blessés parmi lesquels 3 400 enfants.
Une évaluation du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés montrait que plus de 2 millions de civils se sont déplacés à l’intérieur du pays et 186 000 ont fui au-delà des frontières.
De son côté, la coalition saoudienne avance avoir éliminé 11 000 combattants houthistes.
Plus de huit millions de Yéménites sont menacés de famine sur une population d’environ 30 millions d’habitants
Des enfants ont été enrôlés de force par les combattants Houthis, qui ont pratiqué la torture, les pillages, et les assassinats.
Depuis 2009, les ONG humanitaire comme Human Rights Watch-HRW dénoncent l’enrôlement d’enfants soldats. Agés de 9 à 17 ans, ils reçoivent un enseignement religieux et un entrainement militaire. Ils seraient « dopés » avec du Khat, une plante à mâcher stimulante. Cette ONG a constitué des dossiers sur 16 cas dans lesquels les Houthis ont emprisonné illégalement des civils, principalement « pour soutirer de l’argent à leurs proches ou les échanger contre d’autres » aux mains de leurs adversaires. L’ONG -HRW affirmait que « des responsables houthis ont traité des détenus brutalement », les frappant avec des barres de fer, des cannes en bois et des fusils d’assaut, une pratique équivalente à la torture. »
Selon Amnesty International, les Houthis ont délibérément recouru « à la militarisation des hôpitaux. Lors des affrontements pour la conquête de la ville portuaire de Hodeïda, cette ONG signalait que les Houthis, outre d’avoir posé des mines dans les rues, s’étaient déployés sur le toit d’un hôpital du centre, dans le quartier du 22-Mai, alors que « l’hôpital est rempli de civils blessés » ce qui constitue « une violation de la loi humanitaire internationale. »
Les bombardements de la Coalition arabe sont à l’origine d’un nombre important de morts civils, parmi lesquels se sont fondus les combattants Houthis.
À la suite d’un rapport de juin 2018 du Groupe d’experts éminents -GEE régionaux et internationaux sur le Yémen, mandatée par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU qui avait enquêté uniquement sur les allégations de crimes de guerre commis par la Coalition sunnite,, une résolution proposée par la Belgique, le Canada, l’Irlande, le Luxembourg, les Pays-Bas, et soutenue par l’Union européenne, ainsi qu’une résolution déposée par la Tunisie au nom des du Groupe des pays arabes, demandaient que les investigations se poursuivent, cette fois du côté des Houthis. L’ambassadeur britannique à l’ONU, Julian Braithwaite estimait qu’ »il est clair que dans de nombreux cas, les violation présumées commises par toutes les parties n’ont pas encore été pleinement documentées, en particulier celles commises par les Houthis. »
Une crise humanitaire de grande envergure :
La « plus grande crise alimentaire au monde » avait frappé le Yémen, estimait le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres. Environ 17 millions de personnes souffraient de faim, et « un enfant de moins de 5 ans meurt au Yémen toutes les dix minutes de causes évitables », alertaient les Nations Unies.
84 701 enfants seraient morts de faim ou de maladie, entre avril 2015 et octobre 2018, selon des données de l’ONU, reprises par l’ONG Save The Children.
La situation sanitaire au Yémen est parmi les plus dégradées dans le monde, avec en particulier une épidémie de choléra qui avait frappé plus de 388 000 personnes et fait 1 848 morts.
Selon une étude de la Commission européenne, le nombre de personnes ayant besoin d’une aide et d’une protection humanitaire est estimé à 22,2 millions, soit 80% du total de la population yéménite. En 2018, 11,3 millions de personnes avaient besoin d’une aide de grande urgence, selon la protection civile et des opérations d’aides humanitaires européenne.
En outre, l’économie du pays s’était effondrée avec une inflation considérable des prix des aliments de base : Entre 2015 et 2017, le prix du blé s’était accru de 50%.
Le Yémen, pays pauvre de la péninsule arabique, dépend pour 90% des importations pour sa nourriture, qui passe à 70% par le port d’Hodeïda.
L’Arabie saoudite et la coalition sunnite accusent les Houthis d’utiliser ce port pour introduire des armes en provenance d’Iran.
La directrice exécutive du Fonds des Nations Unies pour l’enfance - UNICEF, Henrietta Fore, déclarait, à l’issue d’une visite dans ce pays, avoir « vu ce que trois ans de guerre intensive, après des décennies de sous-développement et d’indifférence chronique du reste du monde, peuvent faire à des enfants. » Elle ajoutait au terme de sa mission d’enquête que des millions d’enfants n’étaient plus scolarisés au Yémen,
La moitié des 3 500 établissements de santé sont hors de service. Le choléra a réapparu dans ce pays touchant un million de personnes.
Ce conflit avait provoqué « la pire crise humanitaire au monde » avec des millions de personnes menacées de famine. Alors que l’ONU stockait de la nourriture dans la ville d’Hodeïda, tout en craignant que ses hangars soient plis d’assaut, l’eau avait été coupée dans plusieurs quartiers.
L’UNICEF et la Banque mondiale distribuent à environ neuf millions de personnes de petites sommes pour leur permettre d’acheter de la nourriture de base et des médicaments. Au moment de la trêve des combats, Henrietta Fore avait indiqué que 50 tonnes d’aide médicale étaient arrivées à Hodeïda, destinées à environ 250 000 femmes et enfants. En avril précédent les rebelles houthis avait provoqué un incendie qui détruisait d’importants stocks d’aide alimentaire dans des dépôts du PAM. Cet incendie avait été provoqué par l’explosion prématurée d’un missile tiré vers l’Arabie saoudite.
En septembre 2017, le Conseil des Droits de l’homme de l’ONU avait adopté une résolution demandant la mise en place d’une procédure d’investigation sur les exactions des Houthis.
Crimes de guerre :
Dans son rapport 2017, l’ONG Human Rights Watch avait accusé les belligérants de crimes de guerre :
- La coalition menée par l’Arabie saoudite aurait attaqué des maisons, des marchés, des hôpitaux, des écoles, des commerces civils et des mosquées. Selon les évaluations du Haut-Commissariat des Nations unies aux Droits de l’homme, au 10 octobre 2017, au moins 4 125 civils auraient été tués et 6 711 blessés, la majorité par des frappes aériennes de la coalition.
- Les forces houthis se seraient rendues coupables d’attaques d’artillerie par roquettes au Yémen et dans le Sud-Est de l’Arabie saoudite, tuant 475 civils et en blessant 1 121, entre le 1 er juillet 2015 et le 30 juin 2016. Elles auraient également posé des mines antipersonnel, interdites par la Communauté internationale.
Persécutions de minorités :
En mars 2015, le New York Times indiquait des persécutions de Juifs du Yémen par les Houthis.
En août 2016, l’ONG Amnesty Internatioal avait révélé que les Houthis persécutaient des membres de la minorité Bahaïe.
La communauté bahaïe regroupait quelque six millions de fidèles à travers plusieurs pays, dont 2 000 au Yémen, vivant majoritairement dans la capitale Sanaa, contrôlée depuis 2014 par les Houthis.
Selon le rapporteur spécial de l’ONU pour la liberté de religion ou de conviction, Ahmad Shahed, « les autorités de facto à Sanaa ont pris pour cible la communauté bahaïe (…) par des persécutions persistantes comprenant des perquisitions, arrestations et détentions arbitraires ou illégales prolongées . » Il précisait que les Bahaïs ont fait l’objet d’une campagne d’incitation à la haine, extrêmement dangereuse, menée par les plus hautes autorités houthies, jusqu’à leur chef Abdel Malek al-Houthi. Une émission de la télévision yéménite avait donné des noms et des photos de Bahaïs, mettant en danger leurs vies.
En septembre 2017, 24 Bahaïs, dont huit femmes et une adolescente, avaient été traduits devant une Cour spéciale de Sanaa sous les accusations d’apostasie, d’enseignement de la foi bahaïe et d’espionnage, les rendant passibles de la peine de mort.
C’est à partir de 2014 que les conditions de vie des Bahaïs avaient commencé à se détériorer. La première arrestation de masse avait eu lieu à Sanaa le 10 août 2016, au cours de laquelle 65 Bahaïs étaient arrêtés, dont 14 femmes et 6 mineurs, indique Amnesty International.
Les Houthis accusent les Bahaïs d’être des « sataniques », des « hérétiques » ou des « espions d’Israël. » Ils sont contraints de pratiquer leur foi dans le plus grand secret au Yémen.
Leurs persécutions trouvent leur origine en Iran où un document daté du 25 février 1991, révélé par les Nations unies en 1993, fixait leur statut. Il est en particulier demandé à la population que « leurs progrès et leur développement soient bloqués » tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Les autorités iraniennes avaient lancé des campagnes de persécution à leur égard dans les domaines politique et économique, alimentées par une violente propagande.
Religion monothéiste et abrahamique, le bahaïsme est apparu en Iran, puis au Yémen à la moitié du XIX e siècle, dont les principes et les valeurs avaient été fixés en Perse en 1844 par leur « messager divin Baha’u’llah », Mirza Hussein Ali Nouri.
Selon la doctrine bahaïe, « la Terre n’est qu’un seul pays et tous les hommes en sont les citoyens. » Elle estime que « l’humanité est au cœur d’un processus de développement spirituel, moral social et scientifique. Elle est au seuil d’une nouvelle étape d’interdépendance et de connexion mondiale », vers l’unité de l’humanité.
Les hauts lieux de la foi bahaïe, avec en particulier le mausolée de son prophète, et sa Maison universelle de justice, se trouvent à Haïfa et à Acre, en Israël.
L’État yéménite n’existait plus en 2018.
« Le Yémen, en tant qu’État, a pratiquement cessé d’exister. Au lieu d’un seul État, il y a une myriade de petits États qui se font la guerre, mais aucun n’a le soutien politique ou la force militaire suffisantes pour rassembler le pays et parvenir à une victoire militaire sur le terrain » : Tel était le diagnostic d’un rapport d’experts de 79 pages, remis début 2018 au Conseil de sécurité des Nations Unies, que le quotidien français Le Monde qualifiait de « constat de décès » du Yémen.
Dans un pays où l’ensemble des parties en conflit est accusé d’avoir commis des violations du droit international et des lois humanitaires, et où 22 millions de personnes ont un besoin urgent d’aide humanitaire, ce rapport constate sans ambages qu’« aucun progrès vers un règlement pacifique n’a été enregistré en 2017. » Ces experts affirment que le président Abd Rabbo Mansour Hadi, reconnu par la Communauté internationale, ne contrôle plus
« les forces militaires opérant pour le compte de son gouvernement. »
Le Yémen qui fut partagé en deux zones : Nord et Sud, depuis le XIX e siècle par la colonisation britannique, puis durant la Guerre froide au XX e siècle, demeurait divisé jusqu’en 1990, avant la constitution d’un État unifié. Mais, pour les experts de l’ONU : « Etant donné la durée du conflit, le manque de progrès militaires, les divisions qui se sont fait jour, la sécession du Sud est maintenant une possibilité très réelle . »
Dans le Sud, c’est le mouvement sécessionniste Al-Hirak , soutenu au sol principalement par les forces des Émirats arabes unis, qui imprime ses volontés. Il a rassemblé, au sein d’un pseudo-Parlement, 300 « représentants » issus d’un « Conseil de transition du Sud » présidé par Aidarous Al-Zoubaidi, un ancien gouverneur d’Aden, chassé de son poste en mai 2017, qui n’est pas reconnu par la Communauté internationale.
L’unité de ce Sud semble pour l’heure artificielle, pas seulement par manque de viabilité d’une région faible en ressources économiques, mais surtout par la présence d’une multitude de groupes armés dont l’objectif, pour l’heure est de lutter contre les forces Houthis et contre les djihadistes de Al -Qaida dans la péninsule arabique -AGPA . Cette prolifération de milices armées est « une menace pour la sécurité » de la région, risquant « plus d’aboutir à une fragmentation du Yémen qu’à une réunification du pays » analyse le rapport présenté au Conseil de sécurité.
S’ajoute à ces menaces internes, celles engendrée par un risque accru « d’internationalisation du conflit » analysent les experts qui soulignent que les attaques par missiles lancés par les Houthis contre le territoire de l’Arabie saoudite ont « changé la teneur du conflit (avec) le potentiel de transformer un conflit local en un conflit régional plus large . »
L’implication de l’Iran des Mollahs dans le conflit yéménite a été confirmée par ces experts indépendants qui déclarent avoir examiné les restes de missiles tirés sur l’Arabie saoudite les 22 juillet et 4 novembre 2017 révélant que ces engins avaient la conception du missile iranien « Quiam-1 » Dans pouvoir désigner précisément les identités du fournisseur iranien ou de son intermédiaire, les experts onusien étaient néanmoins convaincus que ces missiles étaient « presque certainement produits par le même fabricant » iranien. Ainsi ce rapport soumis confirme que l’Iran a bien violé l’embargo sur les armes imposé au Yémen par la Résolution 2216 d’avril 2016 votée par le Conseil de sécurité.
Concernant la coalition arabe sunnite menée par l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis contre les forces Houthis qui avaient pris le contrôle du Nord, le rapport d’experts estiment qu’après trois ans d’interventions par bombardements aériens ou interventions au sol, les Houthis n’ont pas perdu sensiblement de terrain. Il n’en demeure pas moins pour ces experts que la coalition sunnite a fait « un usage disproportionné de la force » en touchant des cibles civiles parmi lesquelles se dissimulait les combattants Houthis.
Le champ est ouvert aux djihadistes extrémistes
« La théopolitique, cette guerre froide sectaire constitue la toile de fond des conflits régionaux, dont celui du Yémen », rappelle Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur associé à l’Institut Thomas More.
Le démantèlement du Yémen, au long de sept ans de guerre civile, se fait au profit des tribus, milices et clans multiples, mais également et surtout à celui de deux acteurs qui y installe le centre nerveux de l’extrémisme djihadiste régional :
- L’AQPA - Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique qui y établit son commandement central ;
- Daech-État islamique qui, replié de ses fiefs d’Irak et de Syrie, y trouve de nouvelles bases protégées de même qu’en Libye, afin de consolider son hégémonie régionale, renaissant avec constance de ses cendres.
Daech colonise le Yémen
Dès les années 1980, le Yémen fut l’un des principaux viviers de djihadistes dans le monde, lorsque les Moudjahidines partaient combattre les Soviétiques en Afghanistan, le communiste étant désigné comme l’abomination de l’impiété. Puis ce fut aux touristes occidentaux que s’attaquèrent les djihadistes qui les enlevèrent ou en détruisirent leurs hôtels.
En 2 000 un nouveau tournant était pris avec l’attentat-suicide au bateau explosif lancé contre le navire de guerre américain le USS-Cole qui faisait son plein de mazout dans la rade d’Aden. Dix-sept marins de la flotte américaine furent tués.
Depuis 2002, le Pentagone et la CIA mènent des opérations antiterroristes au Yémen, à partir de la base américaine de Djibouti, lancées sous administration de Georges W. Bush, puis du président Barack Obama qui les intensifia.
Au lendemain de la mort de Oussama Ben Laden, frappé par les drones américains en 2012, ou face à la montée en puissance de Daech en 2014, AQPA sortait d’une période d’échecs et renaissait avec le retour de ses combattants d’Afghanistan, où ils avaient combattu les soviétiques dans les années 1990. Le pouvoir yéménite en place aurait fait appel aux djihadistes pour combattre les contestations internes, notamment la guerre civile meurtrière dans le Sud, en mai 1994.
Le pouvoir de Sanaa fit volte-face après le 11 septembre, pour s’engager, une pleine collaboration avec la président George W. Bush, dans la lutte contre le terrorisme, et cela pendant trois ans.
L’AQPA parut définitivement affaiblie en 2003, les États-Unis se consacrant aux terrains afghan et irakien. En silence elle se réorganise dans les régions montagneuses et désertiques, profitant du poids des tribus qu’elle rallie et de la faiblesse grandissante du pouvoir politique central.
Une relance se fait le 3 févier 2006 avec l’évasion de la prison de haute sécurité de Sanaa de vingt-six chefs d’Al-Qaïda, commandés par Nasir Al-Wahayshi, jusqu’aujourd’hui.
De 2006 à 2010 l’AQPA monte en puissance au Yémen, avec l’assassinat de touristes espagnols, à l’été 2007, de touristes belges en 2008, et l’attaque contre l’ambassade américaine en septembre, et avec l’attentat-suicide contre des Sud-Coréens à Shibām, en mars 2008.
C’est alors que né officiellement l’AQPA, de la fusion entre les franchisés d’Al-Qaïda au Yémen et en Arabie saoudite. C’est le début de l’action internationale des djihadistes du Yémen :
* Aout 2009 : Le prince saoudien Nayef échappe à un attentat-suicide mené par un kamikaze yéménite qui avait ingéré un paquet d’explosif ;
* 25 décembre de la même année, un jeune Nigérian, formé au Yémen, tente d’enflammer en vol un avion de la Northwest Airlines reliant Amsterdam à Detroit ;
- *En octobre 2010, deux colis piégés dissimulés dans des cartouches d’imprimantes étaient envoyés à destination de la communauté juive de Chicago. Ils avaient été confectionnés par l’artificier Ibrahim Al-Asiri, un saoudien. Ils furent interceptés lors d’escales à Dubaï et au Royaume-Uni.
* En septembre 2011, un drone américain tuait dans la province yéménite d’Al-Jawf, l’idéologue de l’AQPA, cheikh Anouar Al-Aoulaqui, un imam américano yéménite qui avait commandité la fusillade de la base militaire de Fort Hood au Texas, le 5 novembre 2009, au cours de laquelle douze soldats et un civil furent tués par le palestinien, Malik Nadal Hasan.
* Dans le contexte des « Printemps arabes », la « Révolution yéménite » de 2011, permit à l’AQPA de proliférer dans le chaos engendré. Un projet d’assaut sur Aden est avorté, le gouvernement s’alliant le concours de tribus locales pour faire échec à un premier projet d’Émirat islamique au Yémen. Les populations furent choquées par les démonstrations de terreur faites par les djihadistes, particulièrement dans le port de Zinjibar où ils crucifièrent un « traite » en place public.
L’organisation change provisoirement d’appellation pour devenir « Ansar Al-Charia- Les partisans de la Loi islamique », et annexer plusieurs districts du Sud et de l’Est du Yémen, et particulièrement les villes de Jaar et de Zinjibar, qui deviendront les premiers éléments d’un éphémère « État islamique » dans le Sud du pays.
L’éviction du président Ali Abdallah Saleh, en novembre 2011, et l’arrivée au pouvoir de Mansour Hadi, permit aux forces militaires yéménites de reconquérir rapidement les territoires perdus, et d’en chasser les djihadistes, avec le soutien des États-Unis. Une partie des chefs sont éliminés, mais d’autres disparaissent dans la nature, comme Nassir Al-Wahayshi ou Nassir Al-Shirhiri. Une partie de la population se rallie aux djihadistes en réaction au pouvoir central, mais également aux exactions commises par les miliciens Zaydites – une branche dissidente du chiisme-« Ansar Allah » qui alimentent des conflits confessionnels entre sunnites et chiites. Ce groupe a multiplié les attaques suicides en 2014, en particulier en éliminant près de 400 officiers de l’armée régulière.
Rappelons que depuis la chute de l’Empire ottoman en 1 962, le Nord du Yémen fut dominé par une monarchie chiite, d’obédience « Zaydite », qui s’était arrêtée au cinquième imam, contrairement au chiisme iranien qui se fonde sur douze imans.
Dès lors c’est à Daech naissant, que se trouve confrontée l’AQPA établi dans la province orientale de l’Hadramaout, avec la ville de Say’ūn.
L’AQPA, qui a voulu garder toute son indépendance par rapport aux autres groupes islamiques, a en réalité bénéficié si non du soutien, du moins de la neutralité du pouvoir politique central qui, tout comme en Syrie, désignait ses opposants comme des « terroristes ».
Le Yémen de 2016, avec ses 26 millions d’habitants répartis sur un demi-million de kilomètres-carrés, pauvre en ressources pétrolières, politiquement hors du Conseil de coopération du Golfe -CCG- n’était plus celui qui avait été nommé l’ « Arabie heureuse », sous la reine de Saba.
Rappelons que depuis mars 2015 la guerre oppose les troupes loyalistes aux rebelles : Aden est déclarée « Capitale provisoire » du Yémen par le gouvernement

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