Et demain le Tchad... Verbatim

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Parti du Tchad vers l'Occident, Ali Abdel-Rhamane Haggar rentre dans sa patrie et devient Secrétaire Général de la Présidence de la République du Tchad. Il consigne au jour le jour ses observations sur la marche de l'Etat, le jeu des acteurs politiques internes et externes, les ambitions des groupes d'intérêt divers, la dure réalité du pouvoir d'Etat, sa puissance et sa fragilité... C'est une lecture froide, sans complaisance, des réalités du Tchad contemporain.

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Date de parution 01 octobre 2009
Nombre de visites sur la page 355
EAN13 9782296242029
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005 €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Et demain le Tchad… Verbatim

ALI.A.HAGGAR

Et demain le Tchad… Verbatim

Grandes Figures d’Afrique

Collection dirigée parAndré Julien Mbem

Les acteurs de lavie politique, intellectuelle, sociale ouculturelle africaine sontles axes
majeurs de cette collection. Le genre biographique autour de personnalités marquantes de
l’histoire contemporaine ducontinentafricain reste à promouvoir. Etpourtant, depuis
l’accession des pays africains à l’indépendance, en Afrique oudans sa diaspora, des
personnages d’une importante densité occupentla scène dumonde etla quittentparfois
sans que soitmis en récit, aubesoin avec leurs concours, leurs parcours. La collection
Grandes Figures d’Afriqueprivilégie l’archive, letémoignage direct, enveillantautant
que possible à l’authenticité dumatériauhistorique.

© L’Harmattan, 2009
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanado.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-10465-5
EAN : 9782296104655

Parus dans la même collection

Bernard Dadié
Itinéraire d’un écrivain africain dans la première moitié du XXème siècle
Frédéric Lemaire

Combattre pour le présent et l’avenir
Charles Pascal Tolno

Les hommes d’église et le pouvoir politique en Afrique noire
Jean-ClaudeDjereke

Afrique passion et résistance
Jean Pierre Ndiaye

Joseph Ki-Zerbo
Itinéraire d’un intellectuel africain au XXe siècle
Florian Pajot

Le Pasteur et le Président (entretiens avec Omar Bongo Ondimba)
Francis Michel Mbadinga

Et L’Afrique brillera de mille feux
Jean Ping

GNASSINGBE EYAGEMA
DISCOURS ET ALLOCUTIONS
Volumes I et II
Textes présentés par Asiongbor Folivi

5

A mon ami Hassan Chahadallah, décédé sans avoirvule parti de l’avenir ;
1
A feuBeyà qem Ronéui j’avais promisun Verbatim ;
2
A Jacques Attali qui a ouvertpar son Verbatimun genre politico littéraire
particulier ;
Etàtous ceuxqui aimentle Tchad ;
Je dédie ce livre !

1
Beyem Roné,un des plus grands défenseurs de la cause fédérale auTchad.
2
Œuvre politico-littéraire de Jacques Attali.
6

Réfléchissons ensemble

« Commetous les grands dirigeants musulmans de son époque, Saladin a pour
successeur immédiatla guerre civile. A peine a-t-il disparuque l’empire est
dépecé. Un de ses fils prend l’Egypte,un autre Damas,untroisième Alep. Fort
heureusement, la plupartde ses dixseptenfants mâles, ainsi que sonunique fille,
sont trop jeunes pour se battre, ce qui limite quelque peule morcellement. Mais le
sultan laisse aussi deuxfrères etplusieurs neveuxquiveulent tous leur partde
l’héritage et, si possible, le legstoutentier. Il faudra près de neuf années de
combats, d’alliances, detrahisons etd’assassinats pour que l’empire ayyoubide
obéisse à nouveauàun seul chef : Al-Adel, « le juste », l’habile négociateur qui a
failli devenir le beau-frère de Richard Cœur de Lion ».Les croisades vues par les
arabes(Amine Maalouf).

7

Avertissement à tous ceux qui voient en toute parole libre une «grenade »
dégoupillée et en toute personne libre un « kamikaze »…

Notre pays estbeau. Ne nousyasseyons pas comme s’il s’agissaitd’un simple
tabouret-fauteuil cabaretier. Ne le détruisons pas à l’aide des fusils que nous ne
fabriquons pas. Ne le brûlons pas avec le feude la haine. Ce pays mérite mieux.
Des fauteuils etdes chaises pour ses écoles, des fusils pour défendre sa fierté etla
libertdé de ses fils,ufeupour extrairetoutes ses richesses, cuire les aliments,
fondre son fer, bâtir le bien être detous.

Ce n’estni en « ennemi durégime » ouen « amizélé duPrésident» que j’écris ce
Verbatim. Mais en citoyen qui a fidèlementaidé Idris Debyà servir le Tchad, au
nom de la fraternité nationale, etde notre pays -un pays que nous aimonstant,
peut-être à des degrés divers -,un pays pour lequel lestchadiens ontsacrifié et
continuentde le faire,tantde joie etde plaisir de lavie, que jetémoigne. Pour
l’histoire.

J’ai mal aucœur, humainementparlant, devoir le Présidentde la République
couler, entraînantainsitoutle pays dans la dérive. Un Présidentdansun bateau, ce
n’estpasun passager anonyme !On doitdonc l’aider,toujours l’aider. Par la
vérité. Leveut-il ? C’est une autre question.

Je souffre devoir ce frère, ausens national du terme, avec qui j’ai euà passer des
heures entières à parler duTchad, descendre sans ascenseur dans letroude
l’histoire,untrousavammentcreusé par des personnages peuenclins à la grandeur
historique etnullementsoucieuxdevivre dans leur pays, sousun arbre, dansun
camp de réfugiés oudansune suite d’hôtel aufrais des poches ocultes. Peuleur
importe, pourvuqu’ilsvivent! Le Présidentesten partie responsable de ce qui lui
arrive. Mais il ne doitpas être laissé seul supportertoutle faixdes échecs
communs. Chacun, ministres, conseillers, etc., quelque parta été responsable de
quelque chose. Il fautavoir le courage de s’assumer, donc partager ce qui est
partageable.

Il est vrai que lorsqu’un chef, n’importe lequel, ne se laisse entourer
majoritairementque de « griots » qui prefèrents’asseoir aupied dufauteuil plutôt
qu’en face sur des chaises destinées à ceteffet, par exemple ;qui soufflent
l’information à l’oreille plutôtque de la fairetransmettre par les canauxréguliers
de l’Etat, qui saluentle chef sans le regarder honnêtementdans lesyeux, qui se
comportentpresquesclae en «ves detraîne »,il estdonc normal que l’erreur
devienne la chose la mieuxpartagée ; il estclair que le chef ne pilotera qu’àvue la

9

société ; il estcertain que sa joie devivre ne se résumera qu’à quelques rencontres
furtives. Le chef est un homme. Il a droità lavie, ausommeil, aurepos, mais
surtoutà lavérité. En public etsurtouten privé… Unevérité sur le bon
fonctionnementdupays, pas sur lavie privée des hommes.
Soyons objectifs. Ilya des réussites, etpas des moindres. Des grandes réussites
même. Voilà pourquoi, j’ai décidé de parler. Attention, je ne parle pas pour être
entenduduPrésidentetprofiter pour revenir « à la mangeoire ». Ce motdégoûtant
a réussi à décourager plusieurs bonnesvolontés. Je parle parce que c’estmon droit
de le faire. Etsurtoutparce que je crois que le Présidenta besoin de relire
tranquillementce qu’il a ditde beau, de juste, de revoir le diapositif de son action
au travers des mots simples mais sincères.
Le PrésidentIdris Debya luen2001 ce documentetm’ya encouragé, avec la
réserve qui sied auxhommes d’Etat.
A mon avis etentoute sincérité, je crois que ce récitest une dédicacevivante et
objective à l’action de Idriss Deby. Cette action, est-elle bonne? MauvUnaise ?
peubonne,un peumauvaise ? L’histoire en jugera comme elle saitle faire detoute
chose.
Une chose estnéanmoins certaine : après plusieurs années de pouvoir, ilya eudes
grands défis qui ontété relevés etdes obstacles franchis; c’estle cas des
réalisations économiques indéniables, des routes, des écoles, et tant
d’infrastructures socio-éducatives. Mais le plus grand acquis estsans nul doute la
liberté.
Mais ilya aussi des échecs. Etils sontnombreux. Le plus gros, c’estl’effritement
dusentimentnational par la lente agonie de l’école publique. L’autre, non des
moindres, estl’étatde l’arméetchadienne qui n’estpas encorevéritablement
nationale, rendantaléatoiretoute perspective sereine de développementet toute
dévolution dupouvoir sans heurt. L’arméetchadienne aun pléthore d’officiers
inquiétantenterme de projection de la paixcivile. En effet,tous ces générauxqui
fontsourire lestchadiens par leurs étoiles sontles éventuels seigneurs de guerre de
demain. Il fautse battre aujourd’hui contretoutce que nous promettentles
seigneurs de guerre de demain. Des généraux, des colonels partribus, par clan, par
région, c’estdangereux…

Idriss, fraternellement, permets-moi detetutoyer. Nos langues nationales etnos
cultures ne connaissentpas levouvoiementhautain etméprisantimposé par la
colonisation. Tum’excuseras d’avoir osé aunom de la culture du terroir maistu
comprends quetuas besoin de cela pour résister à la chute, occuper la place qui
doitêtre latienne dans l’histoire de notre pays le Tchad. Je dis nôtre pays. Je ne
raisonne pas, moi, commetous ces chantres du villagisme qui encombrentles
10

palais, en militants auxmille cartes et visages. Ni en détracteur subjectif. Jete parle
en frère : Continue à oser commetul’as faiten 1988 : Braver la dictature…
Oser quoi encore ? Préparer l’alternance etla dévolution dupouvoir latête haute,
c'est-à-dire en sortant vivantdestreteaux... Aujourd’hui, demain, peuimporte.
Mais préparer l’alternance detelle sorte qu’il ne soitplus possible de recourir au
« retour à l’animalité ». Le pouvoir, comme les choses de lavie, obéitaucycle de
lavie. Onyentre, on prospère eton décline. Les hommes imbus d’histoire quittent
le pouvoir avantqu’il ne les quitte, se retirentavant: le déclin, c’esle déclintla
guerre de succession pour la dépouille du trône. Une guerre sans foi ni loi. Le
chaos. Lestchadiens sontfatigués de la danse des loups etdestribus qui se
succèdentaupouvoir…dans l’absence absolue du vrai pouvoir. Le Tchad n’estpas
une jungle oùle plus apte à mourir doitconduire la destinée des hommes etdes
femmes quiveulent, eux,vivre. Le Tchad est, que je sache,une république, donc la
chose detoutle monde, avec ses feux, ses fusils etses fauteuils…etses routes qui
fontaujourd’hui la fierté destchadiens. Preservons lavie, avançons !
N’djamena, le 11 mars 2005. Quartier Chawir Rassak ou Repos III.

11

Préface

L’Afrique est un continentriche…Un constatd’évidence réalisé autantpar des
observateurs extérieurs à l’Afrique que par des Africains eux-mêmes. Mais de
quelles richesses s’agit-il ?Ces affirmations, souvent teintées
d’incompréhension etde désolation, fontréférence auscandale géologique que
représente le continentafricain, à ses immenses atouts naturels que lui envient
d’immenses régions dureste dumonde. Mais il n’estde richessesvéritables que
d’hommes ; autrementditceux-là qui, par la force prométhéenne de lavolonté
etla clairvoyance de l’intelligence, fontduplomb reçude la nature primordiale
de l’or pour le bien-être collectif.

Parti duTchadvers l’Occidentà la quête de ces outils qui lui permettrontde lire
avec plus de lucidité dans levaste livre dumonde, Ali Abdel-Rhamane Haggar
décide de rentrer dans sa patrie pour l’enrichir de la somme des expériences et
des connaissances indispensables à son développementetà son digne maintien
dans le concertdes nations. Nous ne découvrons pas seulementdans ces pages
le «cahier d’un retour aupays natC’esal ».taussiune lecture froide, sans
complaisance, des réalités duTchad contemporain ;mais encore plus, l’effort
quotidien d’un homme, parfois seul, qui faitface auxpesanteurs detoutes sortes
pour que prévale l’intérêtgénéral, dans le cadre d’une dynamique de
transformation sociale, seule à même de sortir ses compatriotes ducycle
infernale des guerres etdudéclin.

SecrétaireGénéral de la Présidence de la République duTchad,un Etatfragile
surunterritoire immense, qui faitl’objetdetentatives permanentes de
déstabilisation, ce grand commis de l’Etat trouve néanmoins letemps de
consigner, aujour le jour, ses observtions sur la marche de l’Etat, le jeudes
acteurs politiques internes etexternes, les ambitions degroupes d’intérêts
divers, la dure réalité dupouvoir d’Etat, sa puissance etsa fragilité…

Il auraitpuassumer ses fonctions comme de milliers d’autres sur le continent
africain qui se succèdentdepuisun demi-siècle d’indépendance ausommetde
nos Etats sans léguer à la postéritéuntémoignage de leur passage dans
l’Histceoire ;tindispensable matériausans lequel dans le monde moderne, il
n’ya pas detransmission possible ni de capital mémorielutile ;pourtant
indispensables auxgénérations futures qui doiventconstruireune Afrique
apaisée etprospère.

13

« EnAfrique,un vieillard qui meurtest une bibliothèque qui brûle »,une
affirmation pleine de bon sensque nous reprenons si souventpour faire le lien
entre savoir etprimogéniture ou viellesse. Mais que dire du viellard qui meurtet
qui netransmetrien de son odysséeterrestC’esre ?tsans doute ici que
commence l’incendie de cesbibliothèques humaines etambulantes qui
semblentoublier, dans le feude l’action, qu’elles sontpérissables, se
préoccupantpeudumonde qu’elles laisserontauxgénérations futures. Sila
bibliothèque brûle avec le «vieillard »- Etelles continuentde brûler sur le
continentafricain- c’estparce qu’ils sontnombreux, ces personnages de premier
rang, qui ne se préoccupentguère detransmettre etdisparaissentde la scène de
l’Histoire comme s’ils ne l’avaientjamaistraversée.
Lavieillesse dans le monde modernetientaussi bien à l’âge qu’à la somme des
expériences etdes connaissances diverses acquises ici oulà. Avec ce Verbatim,
Ali Abdel-Rhamane Haggar amorceunetendance à latransmission pérenne et
utile de nos parcours etde nos savoirs. Le Tchadtel que nous le découvrons ici,
estle microcosmevivantdes pesanteurs etdes espoirs de nombre d’Etats
africains contemporains. Aumomentoù,dans de nombreuxpays d’Afrique, sont
envisagées des manifestations autour ducinquantenaire des indépendances, ce
livre nous invite à réfléchir autour d’une question majeu« Nore :us, Africains,
qu’aurions-nous pufaire de nous-mêmes que nous n’avons pas fait? »
André Julien Mbem

14

Prologue

3
Dadi nelira pas ce livre.Il atrouvé la mortdansun accidentd’avion. Il revenait
d’une mission d’Etat. L’Etat? Certains jours, surtoutlorsque rien ne marche à la
4
Présidence, j’aimaistaquiner Dadi sur letitre de son livrépondaire . Iltparune
moue détachée ou un sourire lointain etfugitif. Etensemble, nous éclations de rire
comme pour nous défouler surtous les «absuqrdes »ui fontpartie dudécor de
l’Etat tchadien; cetEtatque nous aimons bien mais qui nous emmerdevraiment
tant. L’Etat, chimère etmythe par-ci; réalité par-là; est, comme le ditEdgar
Pisani,une passion. Mythe ? Oui etnon. Mensonge ? Jamais ! Réalité ? Peut-être.
Ce livre estle recueil minutieux, moinstoutce qui peutnuire, de lavie au
5
quotidien dans le centre névralgique de l’Etat tchadien :La Présidencede la
République duTchad. C’est une sorte dethermomètre qui permettra aucitoyen
lecteurtchadien etpeut-être africain - les Etats africains se ressemblantpar leurs
problèmes - de mesurer latempérature des hommes etdes femmes qui serventcet
Etat; de comprendre les causes de certains phénomènestels que la pauvreté, le
sous-développement, le retard socio économique, la guerre, etc.; d’écouter parler
les autorités, racontées par l’un de leurs plus proches collaborateurs ; de découvrir
l’Etatdans la froideur de ses couches, etc.
Ce Verbatim à latchadienne est un journal que j’aitenudu11 août1997 - date de
mon entrée à la Présidence de la République -, au11 mars 1999 - date de mon
départde la Présidence de la République pour la Société Nationale Sucrière du
Tchad. Tenirun journal est une maladie que j’ai contractée en exUnion des
Républiques Socialistes etSoviétiques oùl’ennui étaitpresquetotal...
Cette date couvre l’exercice d’un seul Premier ministre ; mais elle avudéfilerune
multitude de ministres etde conseillers, etjouer plusieucomédiers pièces de la «
dupouvoir ». Théâtre, comédie, acteurs, actrices, drames et tragédies...
J’étaistenté de donner à ce livreuntitre en rapportavec quelque chose qui
s’apparenteraitau tréteau. Untitre dugenre :AuColysée duPalais Rose, etc.
Toutefois, pour ne pas choquer certaines sensibilités à la susceptibilité à fleur de
peau, la susceptibilité étant une caractéristique ducomplexe d’infériorité etde

3
Abderamane Dadi était un hautcommis de l’Etat tchadien. Il avaiten charge plusieurs
dossiers qu’il défenditavec abnégation, etdontles plus connus dupublictchadien étaient
Aouzouetle Pétrole.
4
Tchad, l’Etatretrouvé.
5
Communementappelée par lestPalais Rose », à cachadiens «use de la couleur rose de
ses murs.
15

l’inculture, j’ai laissétomber ! Etpourtant, lavie dans les palais africains estfaite
de grands etde petits gestes scéniques qui donnentraison à Shakespeare.
« Les notes de ce livre sontexclusivementpersonnelles, non officielles, consignées
chezmoi aujour le jour, reflétantce que j’aivuouentendudirectementou, parfois,
ce qui m’a été rapporté de certains événements lorsque je n’ai pas puassister
directement. Dans l’ensemble, j’ai essayé de reproduire les motstels qu’ils ontété
dits ouprononcés par ceuxà qui ils sontprêtés. Bien sûr la reconstitution dujeu
théâtral n’engage que moi-même. Les éventuels démentis àvenir ne signifieront
pas que j’ai altéré lateneur de ces propos ouen aie inventé certains. Certaines
personnalités encore en activité peuventjuger inopportune la publication de
6
certains de leurs propos.»
Sans être historien, jevoudrais néanmoins contribuer à l’enrichissementde
l’histoire nationale, aider l’histoire à ne pas se répéter négativement. Quelle
ambition !
Des interrogations etdes critiquestoutà faitlégitimes peuventsurgir ça etlà. Fasse
Dieuqu’il en soitainsi sinon j’aurai pris inutilementdes notes.
Ilyaura aussi des critiques négatives. Ces critiquesvont venir des courtisans qui
ne lisentjamais mais qui, Ô désastre, sur la base deson dit, saventcommenter si
bien lestextes d’autrui, désinformer «les patrons »,détruire par la censure la
réflexion, étouffer la pensée, bâillonner la parole. Ces « auditeurs dulivre fermé »,
ces conseillers etconsorts pour qui les livres ne sontque des petits postes radio
branchées sur modulation de fréquences bla-bla et tra la-la,vontsoutenir à coup sûr
que la révélation (!) des conversations privéesva nuire auxintérêts (!) duTchad,
fragiliser le régime, renforcer les ennemis de la nation, diviser les Tchadiens, etc.
Ce sontles refrains d’une chanson connue : La stupide et tyrannique censure.
Je répondssimplement: Il n’en estrien. Dans ce livj’ai pris la précare, «ution
d’écartertoutsujetdontla divulgation pourraitprêter le flanc à ce genre de
7
reproche » .Mais rapporter, par exemple, que le Présidentde la République du
Tchad aditqul’Ee «tatse porte mal dufaitde l’absence d’une armée
8
véritablementnationale », ce n’estpas divulguerun secretd’Etat.

6
Verbattim, Jacques Attali.
7
Idem.
8
L’absence d’une armée «véritablementnationale »faitpartie des préoccupations
majeures des Tchadiens depuis l’éclatementdes évenements de 1979, communement
appelés « guerre civile ». Elle l’estd’autantplus que l’emergence de la démocratie permet
devoir l’alternance avec plus d’optimisme. Le gouvernementestentrain depuis janvier
2005 d’organiser les états générauxde l’armée pour permettre la naissance d’une armée en
phase avec la démocratie. Celle qui existe aujourd’hui, malgré sesvictoires indéniables
contre les différentes rébellions, est toutsaufun instrumentauservice de la paix. Parce
qu’elle ne permetpas d’entrevoir sa neutralité politique, personne ne croità son caractère
republicain.
16

Il n’ya malheureusementpas beaucoup d’hommes d’EtatauTchad mais les rares
qui serventl’Etat tchadien selon la dimensiontechnique, politique ethumaine
qu’exige cette mission saventqu’un homme d’Etatsaitfortbien quetoute son
action estfaite pour êtreun jour connue detous. Il parle donc en conséquence,
même en privé. C’estce qui le distingue d’un politicien. Sitous les acteurs de la
vie publique agissaientde la sorte, on en aurait vite fini avec le double langage. Je
me plais à imaginer ce que deviendraitl’histoire si aucun dictateur oudémagogue
n’étaità l’abri d’une prompte publication de l’ensemble de ses propos. La
transparence est une garantie de démocratie. Abolir ouréduire le secret, c’està dire
l’appropriation privée de l’information, c’estentamer l’ultime rempartd’élites
autoproclamées.
Au total, la période racontée dans ce livre constitueun momentparticulièrement
riche de l’histoire duTchad sous le PrésidentIdris Deby.
J’aivuIdris Deby travailler, discuter, réfléchir, s’énerver, s’éclater etse contenir,
s’emporter etse calmer. Cethomme ne mérite pas la fin que certains de ses proches
collaborateurs sontentrain de lui prédire. Idris Debymérite d’être aidé
franchement, contreditcourageusementlorsqu’il dérape, dégagé solidairement
lorsqu’il s’embourbe ausud, s’enfonce aucentre ous’ensable aunord dupays. Il
doitêtre aidétechniquement, humainement, politiquementà sortir par la grande
porte, la porte par laquelle il étaitentré dans l’histoiretumultueuse duTchad en
chassantla dictature; en lui donnantles garanties inconcevables dansun Etatde
non droit.
Prendre le pouvoir en Afrique n’a jamais étéun exploit. L’histoire de l’Afrique est
pleine d’épisodes de sergents parvenus ausommetdes Etats !C’estsavoir et
pouvoir quitter le pouvoir qui exigeun sacrifice héroïque certain. L’exploit, c’est
partir debout, latête haute, dufauteuil présidentiel. Lavoie indiquée pour parvenir
à cetexploit, c’estl’alternance démocratique pacifique par le biais durespectdes
institutions etdestextes qui les régissent. Sinon, c’estl’éternel retoular ;
sempiternelle danse des loups...
Plus quetout, il fautaider Idris Debyà mettre en placeune armée digne de ce nom,
une armée républicaine ;une armée qui lui survive, etc. Sinon, ce sera
inévitablementle retour à la case de départ. Une case qui ne pourraitque réjouir les
vendeurs de bras, de sang, d’armes etd’illusions d’ici etd’ailleurs.
Dans l’entourage immédiatdupouvoir, Ilya des courtesvues qui souhaitent voir
Idriss Debychavirer,tablantsur le court terme dupartage de sa dépouille. En
laissantIdriss Debycouler, nous jouons consciemmentà la prolongation du
malheur des Tchadiens ; nous rejetons auxcalendes grecques la recherche de l’Etat
qu’ilva falloirvraiment trouver aujourd’hui,toutde suite. Tous, sans exception, à
nostélescopes !
Le Tchad, malgrétoutes les difficultés objectives et/ousubjectives, connaîtdes
avancées notoires dans le domaine dupluralisme politique etde la liberté
17

d’expression, etc. Ce n’estpas peude choses car l’homme nevitpas que de pain.
Maistoutes ces avancées, aussi grandioses soient-elles,tous ces acquis qui fontla
fierté des mendiants de l’espoir, demeurerontfragiles etaléatoires aussi longtemps
que l’Etat tel que décritpar feuDadi ne sera pasune réalité. L’Etatdécritpar Dadi
étaitnaturellementà des lieues de l’Etatdans lequelvécutDadi sous latroisième
9
République de Monsieur Hisséne Habré !
Dadi, qui s’étaitbattucorps etâme pour l’intégritéterritoriale duTchad et
l’exploitation dupétrole, savaitmieuxque quiconque de quoi souffre l’Etat
tchadien. CetEtata-t-il été retrouvé ? A-t-il jamais existé ? Puis anéanti ?
CetEtatlà se cherche-t-ilvraiment? Se recherche-t-il ? Veut-ilvraimentexister ? Traverser
letemps en se corrigeantpour le bien des Tchadiens? Des questions,toujours !
Des réponses, rarement! Etpourtant, il fautbien se résoudreun jour à faire en
sorte que l’Etatsurvive auxhommes. Comment? Encoreune question parce que
«to be or notbe,thatisthe question ».
Etquelle reconnaissance pourtous ces hommes et toutes ces femmes qui ontperdu
lavie ou une partie de leur membre en service commandé. Pour quel Etat?

9
Hissene Habré, PrésidentduTchad depuis le 7 Juin 1982, a été renversé par Idriss Debyle
1er decembre 1990.
18

I

Aprèsune année pénible mais intéressante passéeen France dans le cadre d’une
formation pour hauts commis de l’Etat, je rentre aupays, mon pays le Tchad.
A Paris, j’habitais la rue de Buci, située juste en face dumétro Mabillon au
Boulevard SaintGermain des Près. Un boulevard et un quartier animés. Ony
trouve en effet toute sorte de monuments de la littérature, de la politique, bref de
l’histoire de France.Des cafés célèbres entrés dans la postérité : le café « Les Deux
Magots » oùaimaient, semble-t-il, s’asseoir Sartre et tantd’autres sommités de la
culture française. En face, la célèbre église de pierre construite auMoyen âge ! Des
rues etdes ruelles auxnoms évocateurs. Les rues SaintBernard, saintJacob, des
Saints Pères, sontle signevivantd’unevieille France de pieté etde religiosité
aujourd’hui perdues sous les dalles de la laïcité qui est un des grands acquis de la
révolution française.
ème
A la maison des élèves de l’ENA,un immeusiècle, je côble 19toyais des
collègues originaires duBénin, de Pologne, de Chine, des USA, de la Turquie, de
la Bulgarie, de laGrèce, de la République Tchèque, duMaroc, de la Tunisie, de la
RFA, de la Russie, de Colombie, duParaguay, de l’Irlande etduKazakhstan.Des
hauts fonctionnairesvenus se perfectionner dans le moule de l’administration
française.
J’étais au528B4,un F3, avec ma femme etmes deuxenfants. Malgré les bonnes
conditions d’hébergementetde séjour, j’étais pressé determiner ma formation et
rentrer chezmoi. Je crois que je ne suis pas faitpourvivre en dehors duTchad,
comme d’ailleurstantde Tchadiens qui aimentle Tchad sincèrementetrefusent
par exemple la double nationalité juste parce qu’ils ontl’impression que la double
nationalité est une forme de démission,une sorte detrahison à laterre natale.
Après dixans passés en Russie, desvoyages dans plusieurs pays dumonde etce
séjour en France, je suis parvenuàune conclusion simple: Ton pays, c’est ton
payRes !tournes-ycar le pays des autreste cracheraun jour oul’autre surune
berge inhabitée.
Les études à l’ENA m’ontpermis d’enrichir mon carnetd’adresses etd’affiner ma
perception de l’administration publique en général etparlementaire en particulier.
Aucours de cette formation, j’ai euà passer des stages dans plusieurs services des
pouvoirs exécutifs etlégislatifs français dontquarante cinq jours auxPalais
Bourbon etduLuxembourg. Les séances dumercredi à l’Assemblée Nationale
10
Française sont toutsimplementédifiantSpeces .tacles etsérieuxs’alternentpour
le plus grand bien de la démocratie etde l’Etat, donc ducitoyen français.

10
Sous la présidence de Philipe Seguin.

19

C’était un08 aoûtà23h00. Mois pluvieux. Un automne à latchadienne, mais sans
feuilles jaunes quitremblotentsous levent. L’aéroportinternational de la capitale
de mon pays étaitpeuouprouéclairé. L’obscurité faitpartie dudécor des nuits de
mon pays. Des gendarmes nonchalants, presque fatigués de servir dans
l’indifférence «des «grands »,attendentles passagers aubas de la passerelle de
l’avion. La nonchalance des gendarmes faitrigoler lestouristes en provenance
d’Europe. Un gendarme impoli, ça énerve en Europe. Mais en Afrique, c’estmême
normal parce que c’estcomme ça. «Ils sonten retard, il fautles comprendre. Et
puis, ils ontfaim ; faim detout.»
Quelques chariotstraînent, ça etlà, sur la piste. Des chariots de la défunte Air
Afrique. Air Afrique n’a même pas euletemps de récupérer ses carcasses. Elle a
été enterrée sans linceul par Billecart.

Trois jours plustard, le 11 août, le Tchad atrente septans. Trente septans dans la
vie d’un pays, c’est une gouttelette d’eaudans la mer de l’histoire des hommes. Je
ne le dis pas par optimisme ouorgueil mal placé par rapport, par exemple, auxcinq
mille ans de l’histoire de l’Irak dontaimaità parler Saddam, penduen2006 par les
Américains !

Comme de coutume, je reçois des parents etdes amisvenus me souhaiter la
bienvenue aupays. Franchement, je suis contentde retrouver cette atmosphère de
parents etd’amis. La richesse de l’Afrique, contrairementàtoutce que raconte
Malthius, ce sontles hommes. Pas les individus.
11
La Ministre Mariam MahamatNour merendvisite etm’apprend par la même
occasion ma nomination comme Conseiller auxRelations Internationales età la
12
Coopération à la Présidence de la République. Quelle heureuse coïncidence!
Conseiller duPrésident,un 11 août. Je ne suis pas superstitieux, mon séjour à
Leningrad a laminé certains fantasmes, mais j’aime quand même les symboles ; ça
mevientde mon côté maternel. J’appartiens en effet, par ce coin-çi, àunevieille
famille de l’estduTchad.

Deuxjours plustard,un lundi à 7h00, je me présente à la Présidence de la
République qui ne m’étaitpas étrangère car j’y venais souventavec le Président
Lol, dans le cadre des consultations entre institutlaions detransition démocratique
des années 93.
Le Présidentde la République me reçoitdans son bureausitué aupremier étage du
bâtimentprincipal des services de la Présidence. Ce bureauétaitjusqu’à notre

11
Plusieus fois ministre, Mariam estdepuis 1999 hautcadre dusystème des Nations Unies.
12
Mon oncle Ibrahaim MahamatOurada, Sultan duDar Ouaddaï, décède le 11Août 2004. Il
sera remplacé par son fils MahamatOurada II.
20

nommination occupé par Timane Erdimi, letoutpuissantDirecteur de cabinetde
Idriss Deby.

Le Présidentme félicite d’abord, puis il m’annonce la reconnaissance de la Chine
Taiwan par la République duTchad. C’estmon premier dossier à la Présidence de
la République. Le Présidentme remetensuite ses coordonnées etquelques
indications d’usagetelles qune pas ae de «voir peur de dire lavérité au
Président! »
Cett’ée reconnaissance n’en ntaitpas envéritéune. C’étaitplutôt une espèce de
renouvellementde confiance, de renouementdes relations diplomatiques coupées
pendantla guerre froide entre progressistes, réactionnaires etmodérés. Avantde
s’allier à la Chine Populaire, le Tchad entretenaitdéjà des relations diplomatiques
avec Taïwan. Ces relations n’ontd’ailleurs été rompues qu’unilatéralementpar
Taïwan, selon le principe « pas deuxChines à la fois ». Quelques années plustard,
le fleuve reviendra sur son litetle Tchad renouera ses relations avec la Chine
Populaire. Les politiques étrangères des pays pauvres étantfondées sur la
mendicité d’Etat,toutse comprend aisément.
Le Présidentm’informe que le Ministre des affaires étrangères etde la coopération,
MahamatSaleh Annadif, setrouve à Taïpei pour peaufiner les documents de la
nouvelle coopération etpréparerunevisite officielle duChef de l’Etat tchadien à
Taiwan.
Le Présidentme parle de la mutation auniveaumondial. Ilme cite le nom des
pays africains ayantdéjà repris leurs relations av». Il s’agiec «l’Ile rebelletdu
Sénégal, de laGambie, duMozambique, duBurkina, de l’Afrique dusud. Pour me
convaincre dubien fondé de son choix, il énumère les anciennes réalisations de
Taïwan auTchad : l’Hôtel la Tchadienne devenue le Novotel, l’Huilerie d’Abéché
tombée en ruines faute de matières premières, les Casiers A etB de Bongor pour la
culture duriz, etc. Je l’écoute etje prends note. Je découvre, agréablement, qu’en
privé, le Présidentestmoinstimide etplus éloquent.
En ma présence, il faitappeler par le protocole d’Etatle Premier Ministre etle
Présidentde l’Assemblée Nationale Kamougué.
13
Le Présidentexplique la situation auPremier Ministre Nassour Ouaidouetau
14
Présidentde l’Assemblée Nationale leGénéral Kamougué Wadal AbdelKader. Il

13
StatisticienDémographe de formation, ancien Ministre duplan, de l’éducation nationale,
SecrétaireGénéral à la Présidence etdepuis2003Présidentde l’Assemblée Nationale au
titre duparti aupouvoir, le MouvementPatriotique duSalut(MPS).
14
Un des personnages clé de l’histoire duTchad à partir des années 75. Tombeur du
Premier PrésidentduTchad François (Ngarta) Tombalbaye en 1975, ancien Vice Président
duTchad sous le GUNT ( Gouvernementd’Union Nationale de Transition) de Goukouni
Oueddeï, plusieurs fois ministre, fondateur de l’URD (Union pour la Rénouveauetla
21

argumente la nouvelle orientation duTchad en matière de politique étrangère,un
domaine réservé duChef de l’Etat; citantDeGaulle selon lequel «les Etats n’ont
pas d’amis mais des intérêts». Le Présidentparle d’infrastructures routières,
socioéducatives, sanitaires quivontêtre financées par TaiwIl n’an. «yaura pas de
problèmes. Le départde la Chine Populaire ne sera pas ressenti par la population
parce que Taiwan se propose de remplacer la Grande Chine partoutoùbesoin sera.
Levide sera comblé. Nous avons pensé àtout». Etauretour de la Chine populaire
aussi, certainement, car la suite des événements n’estqu’une logique de ce «tout»
plein de flexibilité dans les amitiés entre les états.
Le Présidentse montre enthousiaste, optimiste, rassurantet transparentdans la
livraison de l’information. Il parle d’un pontà doublevoie à construire sur le Chari
- ce pont viendraiten appui aupont vétuste de Chagoua (déjà amorti)-,
d’adduction d’eauetd’électrification d’une dizaine devillestchadiennes.
Le Présidentannonce des chiffres. Iltrouve que la Grande Chine n’a pas réalisé
grand chose auTchad, préférantinvestir à compte-gouttes, faisantdu tape l’œil du
genre :Le Palais du15 janvier, l’hôpital de la liberté, quelques bourses d’études,
des armes etdestenues d’apparatpour l’arméetchadienne.
« C’estinsuffisantpour se condamner àune étreinte éternelle aunom des principes
idéologiquestombés en désuétude depuis la chute dumur deBerlin. Letemps oùla
Chine Populaire avaitleventen poupe dufaitde sa contribution non négligeable à
la libération ducontinentestrévolu. Ce n’estpas de l’ingratitude. Ce sontnos
intérêts qui dictent untel raisonnement. »,dit-il. Les intérêts dicteront un autre
comportementetd’autres attitudes après les événements du13avril2006, qui ont
vules rebelles de MahamatNour pénétrer N’Djamena en plein jour...avantd’en
être chassés quelques heures plustard.

Le Présidentévalue en francs la coopération avec la Chine Populaire puis il la
compare avec les promesses attendues de la partdes Taiwanais. C’estsans
commune mesure. Il répète à plusieurs reprises la formule magique de DeGaulle.
Kamougué,un saintcyrien commeDeGaulle etancien Ministre des affaires

Démocratie), parti d’opposition, allié modéré de Idriss Debyau titre de la Démocratie
Consensuelle etParticipative. Depuis2003membre de la minorité parlementaire, opposée à
la révision de la Constitution de 1996. La révision de la Constitution permettra à Idriss
Debyde brigueruntroisième mandat,voireun quatrième,un cinquième, etc., jusqu’à ce
que morts’en suive. Kamougué estaujourd’hui Ministre de la défense après les accords du
13août 2007. Un accord dontla signature a été piloté de bouten boutpar le représentantde
l’Union Européenne.
22

15
étrangères sous le PrésidentFélixMalloum , opine positivementde latête.
Nassour prend des notes.
« Pourquoi ne pas relancer sur des nouvelles bases, des bases commerciales,
techniques, culturelles,toute notre coopération avec les pays asiatiques ? Le centre
d’intérêtdes pays africains estentrain de se déplacervers l’Asie qui est un
continentaudéveloppementdynamique. D’ailleurs, je suggère également
d’entreprendre des démarches auprès de l’Etathébreupourune éventuelle reprise
de nos relations diplomatiques. Les Israéliens sont toutà côté de nous, au
Cameroun, en Mauritanie, etc. Presquetous les pays arabes ontrepris avec l’Etat
hébreu. Pourquoi pas nous ? » Kamougué lanceun pavé dans la mare.
« Qui doitfaire le premier pas ? Israël ounous ? Qui estdemandeur ? » Interroge le
Président. Il se montre intéressé par la proposition duPrésidentde l’Assemblée
Nationale.
« C’està étudier avec Annadif. Nostechnicienstrouverontla meilleure formule.
L’essentiel, c’est, commevous le dites si bien, de savoir oùsetrouventnos intérêts.
On gagneraitplus qu’on n’en perdrait. Les Israéliens, c’estl’agriculture,
l’environnement, les finances, etc. Beaucoup de cadres de nos forces de sécurité et
des syndicalistestchadiens ontétMais j’en coné formés en Israël.viens,unetelle
démarche, ça exigeun certain courage. » ditKamougué,toujours à l’aise avec son
cadetde Président.
Le Présidenthésite. Mais il ne faitpas la sourde oreille. Il calcule les avantages et
les inconvénients d’untel choix. Il calcule les risques, etc. Il doitpenser avant tout
à l’épée de Damoclès libyenne etaux turbans soudanais qui le retiennentpresque
en laisse, l’empêchantde respirer librement, d’ouvrir les fenêtres à sa guise...
L’opinion nationale, peuaufaitde son destcompin, nete pas dans ce genre de
commerce. N’étantpas encoretoutà faitconsciente de son poids, elle ne représente
pas grand-chose dans les manœuvres de sa gestion. On ne la consulte pas. On
l’informe à peine sur le bien fondé des choixstratégiques. Aprèstout, 80% de la
population ne sont-ils pas analphabètes ?Destypes qui n’ontqu’un seul souci :
trouver à manger !

La reprise avec Taiwan a été minutieusementpréparée par les deuxparties. Elle a
faitl’objetde longuestractations. Cestractations ontcommencé en 1993avec
l’arrivée auTchad d’une délégation d’hommes d’affairestaiwanais. J’étais à
16
l’époque SecrétaireGénéral duConseil Supérieur de Transition (CST) . Lol

15
Deuxième PrésidentduTchad indépendant. S’installe auNigéria après les accords de
Kano qui ontfaitde Lol MahamatChoua, letroisième PrésidentduTchad. Malloum rentre
aubercail en2002, après deuxdécénies d’exil auNigeria. Il meurten juin2009.
16
Le CST (Conseil Supérieur de Transition), parlementprovisoire, estl’émanation de la
Conférence Nationale Souveraine. Composé sur la base d’un dosage géopolitique réel (parti
23

17 18
MahamatChouéa entaitle PrésidentetAbbas Ali,le Présidentde la
Commission des affaires étrangères etde la coopération. La délégation a été reçue
par le bureauduParlement, assisté duPrésidentde la Commission des affaires
étrangères. Mais comptetenud’un certain nombre de considérations
psychologiques, affectives, l’accueil n’a pas été chaleureux, à la hauteur des
attentes des Taïwanais. L’accueil a été réduità quelquesvisites de courtoisie aux
« autorités », de séance detravail avec la Chambre de Commerce etd’Industrie et
d’échanges de cartes devisite.
Abbas Ali,ancien Ambassadeur duTchad à Pékin, roulantouvertementpour la
19
Chine Populaire, a pesé detoutson poids et usé detoutes ses relations auCST
pour faire capoter le « dossier des Taiwanais ».
Abbas n’étaitpas le seumilil «tantde la cause de laGrande Chine». Plusieurs
Conseillers, par simple conviction anti-impérialiste, s’opposaientà la reprise des
relations avec Taiwan. Ilyavaitdesténors comme MahamatDjarma, Dr Idriss
20 21
Moussa Yayami ,Bang Madi Bernard, Djibrine Assali,Gouara Lassou, Manga
Djibia Mangué, Doudé Ossoga, Nabia Ndali, Fatimé Issa Ramadan, Bechir
22 2324
Assamani ,BourkouLouise ,AbderamanGoukouHassan Yoni ,unous, Ahmat

politique, société civile etrépresentantdumonde rural), le CST a jouéun rôle de premier
plan dans la gestion de latransition, en cultivantà fond la démocratie en son propre sein.
17
Lol a été PrésidentduTchad pourune période de 4 mois, en 1979.
18
Ancien Ambassadeur duTchad à Pékin, membre fondateur de la CSDT (Convention des
Socio Démocrates duTchad). Député à l’Assemblée Nationale depuis2003au titre du
MPS.
19
Il animaitplus oumoins bien le groupe de l’opposition à l’intérieur duCST, avec l’appui
des personnages influents de lavie politique nationale comme MahamatDjarma Khatir ;
Djibrine Assali, le Secrétaire Général de l’Union des Syndicats duTchad, etc.Depuis2006,
Djarma etAssali sont tous les deuxmembres de la rebellion arméetchadienne qui cherche à
renverser Idriss Debyavec l’aide duSoudan.
20
Depuis2003, député etprésidentdugroupe parlémentaire dugroupe MPS. Dr Idriss est
éluprésidentduParlementafricain en mai2009.
21
Un des officierstombeurs de Tombalbaye, ancien Ministre des affaires étrangères sous
Hissene Habré, Chef d’EtatMajorGénéral des Armées sous IdrissDeby.
22
Animateur de la cause de la langue arabe à la CNS, présidentde la ligue des intellectuels
arabophones dontla nationalitétchadienne estcontestée par certains de ses parents du
Salamat. Leadership politique oblige. En rebellion depuis2007.
23
Première femme député duTchad indépendant, enseignante de carrière etcompagnon de
lutte duPremier PrésidentduTchad.
24
Présidentd’un petitparti politique d’obédience fédéraliste mais allié aupouvoir.
AbderamanGoukouni estconnusous le nom de Mandela dufaitdusigle de son parti, le
même que celui de Nelson Mandela, l’ANC (African National Congress), (Alliance
Nationale pour le Changement).
24

MahamatHassan, PirkolossouBenoît, Amoula Waya, etc., qui considéraient
Taiwan commeune Ile rebelle « appeléeun jour oul’autre à revenir à la raison, à
25
regagner les rangs» .Ces conseillers, figures etanimateurs incontestables de la
transition démocratique des années 90, étaientles partisans d’une certainevision du
monde bipolaire oùTaiwan n’estqu’une goûte insignifiante dans l’océan humain
chinois. Lol MahamatChoua qui, audépart, n’avaitpas de position claire, finitpar
se ranger ducôté de la majorité. Cela faitpartie de son réalisme politique. Lol,
comme il le ditlui-même,n’aime pas s’adosser sur des sacsvides !
Plus que le rejetde la reconnaissance de Taïwan, Abbas obtientque le Parlement
rassure ouvertementl’Ambassadeur de la Chine Populaire que les représentants du
peupletchadien ne« laisserontpas passer latl’amirahison detié ».
Des recommandations, suite àune séance consacrée spécialementà l’amitié
26
tchado-chinoise, ontété faites augouvernementFidèle Moungar .Il a été invoqué,
entre autres raisons de continuer à coopérer avec la Chine Populaire, la place
qu’elle occupe dans le monde en général etauConseil de Sécurité en particulier.

Trois ans plustard, cette argumentation sera balayée aunom de l’intérêtd’Etat. Il
fautajouter que les Taïwanais ontlaissétomber les sentiers battus, etemprunté
d’autresvoies, lesvoies appropriées dans ce genre d’opérations : Le service des
hommes bien introduits auPalais Rose, notammentMansour Cama (un homme
d’affaires sénégalais proche duPrésidentAbdouDiouf) etPierre Aïm,un
commerçantde farine qui se faitpasser pourun ami des Présidents africains etqui
estd’ailleurs àtuetàtoi avec eux. «Tune peuxpas imaginer combien cetype
27
m’irrit.e ! »

Mon opinion sur cette affaire demeure constante depuis 1993. J’aime la fidélité en
amitié etla grandeur en politique. J’ai l’impression que le choixde Taiwan est un
choixde courtevue même si, sur le plan du« graissage desroues », il a apporté
beaucoup d’huile à certains moteurs rouillés dupays. Lavieille culture chinoise ne
28
lésine en effetpas sur les moyens dès qu’il s’agitd’acheter pour bienvendre.Et
cela est valable pourtoutes les Chines.

25
Hong Kong, depuis2000etbientôtl’île de Macao.
26
Premier ministre issude la CNS. Il a été renversé cinq (5) mois plustard par le CST.
27
Cette phrase estde Abdelrassoul Mahamat, ancienDG duprotocole d’Etat, aujourd’hui
Ambassadeur à Bonn.
28
Plusieurs projets intéressants pour la population ont vule jour :adduction d’eau,
construction de plusieurs châteauxd’eau, d’un pontà doublevoie sur le Chari, de routes,
installation d’infrastructures socio éducatives, sanitaires, etc.
25

Le Premier ministre Nassour ne ditrien. Il n’aime pas parler pour parler. Par
réalisme. Les affaires étrangères sont un domaine réservé duPrésident. Le
Présidentde l’Assemblée Nationale ne décroche pas de son idée de reprendre avec
l’Etatd’Israël.
« Nous renouons avec Israël etnous nous expliquerons ensuite avamisec nos
Libyens etSoudanais. J’espère qu’ils ne réveillerontpas des rebellions
nassériennes ! »
« Tuconnais bien les Libyens, Kamougué ! ».
Le Président tutoie le Premier Ministre, le Présidentde l’Assemblée Nationale et
tous les collaborateurs etalliés en qui il a confiance. Ilvouvoie les adversaires pour
lesquels il a durespectouéprouve dumépris.
Après le départdes deuxdignitPrésidenaires, letme retientpour quelques
minutes. Il me confie les dossiers relatifs à la gestion des passeports diplomatiques
qui «fait trop de bruitCe docs ».umentétantdevenul’objetd’unvéritabletrafic.
« Il sembleraitque des femmes auxmœurs légères ontréussi à se le procurer ». Le
Présidentme demande de suivre la révision dudécretportantdétention du
passeportdiplomatique. Il s’agitduprojetde décretportantmodification dudécret
réglementantle passeportnationaltchadien etduprojetde décretdéterminantla
liste des bénéficiaires des passeports diplomatiques etdes passeports de service.
« Cette histoire de passeportestmauvaise pour l’image de notre pays. Un club
d’amis s’estformé autour de moi. C’est un écran opaque etassourdissantqui
m’empêche devoir etd’écouter. Voilà pourquoi je m’informe grâce à mes amis
étrangers. Je ne suis pas quelqu’un de compliqué. Je ne refuse pas lavérité. Je sais
reconnaître montort. Le problème, c’estque les gens ne me disentpas lavérité. Ce
qui se raconte dans la rue est très important. Il fautapprendre à l’interpréter. Un
réajustementestnécessaire chaque fois qu’un problème se pose. Il fauts’informer
pour avoirune idée précise etdécider sans recul, réagir entoute conséquence. »
« C’estjuste, Monsieur le Président», dis-je.

Le Présidentme confie ensuiteun documentà remettre auChargé de Mission,
29
Saleh Mackiqui doitle représenter à Melfi dans le cadre dulancementofficiel
des activités cotonnières auGuera. La relance des activités cotonnières auGuera
faitpartie des promesses électorales duPrésident. Le député Issakha Malloua etle
Secrétaire Général duGouvernementadjointMahamatZene Yaya, sontles pistons
de cette opération économique de charme qui ne faitpas l’unanimité sur le plan de
la rationalitétechnique etfinancière. Selon lestechniciens de la Cotontchad, la

29
Présidentd’un petitparti politique allié auMPS.
26

région de Melfi ne présente pastoutes les garanties infra structurelles. « Par où
vat-on acheminer ce coton? Quelle estla capacité de l’usine d’égrenage de Melfi ? »
30
S’interroge Brahim Malloum ,le DirecteurGénéral de la mamelle de l’économie
tchadienne…avantl’exploitation de l’or noir.

Ma première journée detravail auservice de la haute administration a étévraiment
chargée.Je range mes affaires dans l’armoire etlestiroirs de mon bureauetje dis
« aurevoir » auplanton Prospère. Il était17h passées…

Les jours passentetne se ressemblentpas. Des rencontres etdes hommes, des
visages, des idées, des sottises alternentmes journées detravail. Je rencontre
Annadif pourune discussion à bâtons rompus sur les éléments de compréhension
relatifs aurétablissementdes relations diplomatiques duTchad avec Taiwan. Il me
confirme que le dossier esten circuitdepuis 1993etqu’ilyavaitmême eudes
points d’accord pendantla période detransition. Des démarches discrètes avaient
31
été menées en direction de Taiwan par les gouvernements Moungar etKassiré .
32
Hassan Fadoul Kitir avaitété l’émissaire dugouvernementauprès des autorités
taiwanaises.

« Mais comptetenude la question de la bande d’Aozoualors occupée par la Libye
etdontle dossier étaitpendantauniveaude la Cour Internationale de Justice, il
étaitimprudentde se priver dusoutien de la Chine Populaire qui dispose dudroit
de Veto. Plustard, grâce auxbons auspices duPrésidentBurkinabais Blaise
33
Compaoré, le dossier a été relancé. Saleh Kebzabo étaitalors Ministre des

30
Un fin connaisseur de la fibre etdumarché mondial ducoton. Viré sans menagementde
la Cotontchad, il a été recupéré etrecruté depuis2008 parun groupe agroalimentaire
français, le groupe Villegrain.
31
Nouraddine Delwa Kassiré Coumakoye remplace Moungar auposte de Premier ministre
de latransition. Plusieurs fois ministre, candidatauxélections présidentielles de 1996 etde
2001 ;député depuis2003etallié duMPS pour la révision de la loi constitutionnelle. Il
revientpourune deuxième fois auposte de Premier Ministre. Depuis2008, il estle
PrésidentduConseil Economique etSocial.
32
Membre fondateur duMPS, ami d’enfance etcamarade de lutte de Idriss Debyavantde
devenirun de ses plus acharnés adversaires politiques en exil.
33
Présidentde l’UNDR (Union Nationale pour lea Démocratie etle Renouveau). Plusieurs
fois ministre etministre d’étatau titre de la Démocratie Consensuuelle etParticipative.
Député depuis2003.
27

34
affaires étarangères. Amine Abba Siddickvaitsuivi pour la Présidence
l’avancementdudossier jusqu’à son aboutissement».
Annadif parle de reprise des relations diplomatiques sur la base de projets de
développementduTchad. « Pas sur des critères de dollars empochés comme l’ont
laissé entendre certains détracteurs ». Le Ministre cite les promesses, notammentla
construction d’un pontà doublevoie, les projets d’adduction d’eau, la
réhabilitation de l’huilerie d’Abéché, la construction (bitumage) de la route
N’djamena-Abéché. 130.000.000de dollars américainsvontêtre injectés dans
l’économie dupays.
« Toutcela a déjà été paraphé. Avons-nous monnayé notre souveraineté
?Avonsnous bradé notre intégrité, notre dignitJe ne le pense pas. Noé ?us avons des
intérêts etces intérêts, c’estce qui compte. Certains pays ontdéveloppé la
diplomatie de la mendicité etça marche. Pourquoi pas nouIl fas ?utsavoir ce
qu’onveut. Jet’apprends que la Chine Populairevientde suspendre officiellement
ses relations avec notre pays. Elle chercheun pays susceptible de représenter ses
intérêts auTchad. Ce sera l’Algérie oule Soudan, certainement. Les relations
internationales, comme le dollar, çafluctue. » Annadif se montre persuasif. Ahmat
Allami, plustard Ministre des Affaires Etrangères, dira presque la même chose, six
ans plustard, auxjournalistestchadiens qui cherchaientà comprendre le
revirementsoudain dupays de Toumaï.

« Les Ambassadeurs d’Algérie etduSoudan ne semblentpas apprécier le nouveau
choixdugouvernement tchadien. Pour dire sincèrementles choses, je ne suis pas
loin de penser comme eux», dis-je.
« Tusais, petitfrère, il fautexpliquer auxgens etils comprendront. Les Chinois
ontcompris la mentalité des peuples africains. Des grands stades, des gigantesques
palais dupeuple, des superbes hôpitaux. Des ouvragestape l’œil. Mais dans le
fond, c’est une coopération creuse. Tusais aussi que le Présidenta faitdes
nombreuses promesses lors de la campagne électorale passée. Il fautrespecter la
parole donnée. Pour ce faire, il lui fautdes moyens. N’importe où, n’importe
comment. C’estla fin qui justifie les moyens. Les partenaires classiques sont
exigeants. La Banque Mondiale, l’Union Européenne, c’est touteune gymnastique
épuisante, des conditionnalités à n’en pointfinir. Taiwan ne nous demande que la
reconnaissance de sa souveraineté internationale entantqu’Etatindépendant. Il n’y
a aucune autre contrainte. En contrepartie, ils nous donnentdes moyens quivont

34
Fils duDr Abba Siddick,un des pères fondateurs duFROLINAT (Frontde Libération
Nationale duTchad).
28

nous permettre de respecter
35
comprends.» Nocomment!

nos

engagements

vis

à

vis

des

électeurs. Tu

« Monsieur le Conseiller, l’ambassadeur de France cherche àvousvoir.
Pourriezvous lui fixerun rendez-vous ? »Me ditBéchir Amine, le doyen duservice du
protocole. Un garçon affable.
« Oui, bien sûr ! », dis-je.

Alain duBois Péanvientd’arriver auTchad. Il me considère commeun ami de la
France. Il me parle longuementdes relations franco-tchadiennes etde ce qu’il
36
entend faire pour les améliorer davantéchange desage. Onvues sur les relations
duTchad avec les USA, la Chine Populaire, la Libye, le Soudan. Sur Taiwan, il dit
ne pas être convaincupar le bien fondé de la décision dugouvernement. Il attire
mon attention entantque jeune Conseiller en Relations Internationales du
Présidentde la République, sur «les mauvaises intentions des Américains en
Afrique centrale ».Ce conseil fortuitm’ouvre lesyeuxsur les aspirations réelles
des puissances auTchad etles enjeuxgéostratégiques.
L’Ambassadeur cherche à savoir s’il existeun lobby tchadien pro-Libye à
37
l’intérieur de la Présidence. Il me parle de Adousm Togoïur leton dudégoût.
Adoum l’auraitnégativementmarqué aucours d’une discussion sur le dossier de
l’arméetchadienne. Adoum milite en effetpour le rééquilibrage en grade eten
nombre ausein de l’armée. «Ce qui donneraitseptgénérauxnordistes pourtrois
générauxsudistCees ! »tte arithmétique a choqué le diplomate quitrouve que
Adoum ne comprend pas grand chose à l’Etatde droit. «Un général, ce n’estpas
un chauffeur detaxi ! » Adoum Togoi a été nomméGénéral en 1995, sur le même
décretque le Présidentde la République.

35
Taiwan a financé plusieurs promesses électorales duPrésidentIdrissDeby, notamment
dans les secteurs socio- éducatifs, sanitaires, l’hydraulique pastorale et villageoise, etc. En
dépitde certains râtés dus à la mauvaise gestion, la coopération avec la Chine Taiwan est
concrète enterme de résultatsur leterrain.
36
Il les détériora plutôtetsera déclarépersona non grata, suite auretraiten 1999 de ELF et
de SHELL duconsortium pétrolier. En fait un bouc émissaire sacrifié sur l’autel des
intrigues etenjeuxpétroliers.
37
Un des personnages clé de lavie politico militaire nationale. Adoum est un personnage
abordable etintelligent. Il sait, grâce àun flair politique hors pair,tirer son épingle dujeu.
Sa longevité estsurtoutdue à ce flair etauretour d’ascensseur que lui renvoientceuxqui
onteuà profiter de ses largesses.
29

Adoum Togoï me confiera lui aussiun jour que Alain duBois Péan ne comprend
rien auTchad. Adoum Togoï sera d’ailleurs de ceuxqui, comme Amine Abba
Sidick,vontactivementmiliter pour le renvoi de cet« encombrant» diplomate
« auxallures néocolonialistes ». Le renvoi de Alain aura bel etbien lieule 11 mars
2000, mais bien après la défection de Adoum Togoï qui, suite à sa brouille avec le
38
pouvoir central, regagne l’opposition armée de Yousouf Togoïmi.
Pour certains collègues de la Présidence, Alain duesBois Péant toutsimplement
«un pro sudiste qui ne s’en cache pas »,toutjuste le contraire de son prédécesseur
André Janier qui étaitconsidéré par l’opposition radicale comme «un pro nordiste
39
arabisant.» Qu’en dira-t-on de Jacques Couremplaçanrbin letde Alain duBois
40
Péan ?

Ma rencontre avec l’ambassadeur de Franceterminée, je rejoins à son Bureaule
41
SecrétaireGénéral, Haroun Kabadi . Haroun me demande de managerune
rencontre avec l’Ambassadeur des USA à laquelle doiventassister le Ministre des
42
affaires étrangères ouleDirecteur. L’objeGénéral, M. Allamitde la rencontre est
de porter auxAméricains les préoccupations duPrésidentde la République sur
l’étatdes relations avec les USA, detravailler pour leur amélioration. «Le
Présidentcherche à éviter les obstacles sur lavoie dupétrole etaplanir les

38
Il finira par régagner le bercail après moult tribulations dignes d’un roman d’aventure.
39
Untalentueuxarabophone. Après le Tchad,Janier sera nommé à Bagdad. Il estle dernier
diplomate occidental à quitter l’Irak avantla chutte de Bagdad en2003. Son prédécesseur,
De la Mezussière, estaujourd’hui ambassadeur en Italie. Son successeur estle PDG de
l’ASECNA. En France, la continuité n’estpasun motcreux. AuTchad, par contre, il arrive
de passer durang de chef de poste adminsitratif à celui de ministre etde dégringoler ensuite
pour n’être qu’un simple militantde base dansun arrondissement.
40
Courbin reussitàtirer son épingle de l’épineuxjeu tchadien. Il sera remplacé parJean
Pierre Bercot,un diplomate sans gant, ancien militaire etchiraquien affiché. Berçotsera
remplacé par Bruno Foucher, etc.
41
Plusieurs fois ministre, puis Premier ministre pour neuf mois. Pour avoir étudié auxUSA
etauCanada, il passe pourun pro américain. Il a été égalementle coordonnateur de la
Coordination Nationale duProjetPetrolier. Ce projetest une sorte de ministère dupétrole
qui ne ditpas son nom. Il a ététaillé à la dimenssion de Tom Erdimi aujourd’hui en exil
auxUSA. Kabadi remplace à la coordination Nassour Oueiddo. Kabadi estrevenuen juin
2009 auSecrétariatGénéral de la Présidence. Pour combien detemps…
42
Un des brillants diplomates de la République duTchad. Plusieurs fois ambassadeur et
conseiller à la présidence de la République. Ministre des affaires étrangères depuis août
2005. Aujourd’hui à NewYork, représentantpermanentduTchad auprès des Nations
Unies.
30

difficultés qui peuventse dresser sur la piste dufameuxprojetpétrolier qui luitient
43
tantà cœudir »,tHaroun.
« Pourquoi ne pas inviter, pendantqu’onyest, Annadif eten parler. Je l’aivu
entrer chezle Directeur de Cabinet», dis-je.
« Excellent», die idéetHaroun en souriant. Je le regarde dans lesyeuxetje me
dis : «voilàun gars pas compliqué ». La suite de ma collaboration avec Kabadi me
le confirmera.

« LePrésidentde la République pense que les Américains boudentson régime;
qu’ils sontplutôtattentifs auxsirènes de l’opposition etdes associations de la
société civile. Nous gérons l’héritage de l’ancien Ambassadeur Lawrence Pope. Le
Présidentnous demande de nous occuper dunouvel Ambassadeur avantque
l’opposition ne le prenne en otage etne le désinforme sur nos intentions. Il faut
donc l’appeler etlui signifier clairementque nous sommes de bonne foi ; évaluer
sereinementavec lui l’étatde nos relations. D’aprèsvous, quel estle niveaude ces
relations, M. Le Ministre ? » ditKabadi, préférantle langage directauxexpressions
feutrées de la bureaucratie.
« Les relations avec les Américains n’ontrien de particulier depuis mon arrivée à la
tête dudépartement. Mais ilyavaiteudes antécédents fâcheuxavec Pope,
notammentl’incidentmalheureuxde sa femme. Le militaire qui avait tiré sur Mme
Pope a réussi à s’échapper de la maison d’arrêt, sans procès. Il auraitbénéficié
d’une certaine complicité. Les Américains ne comprennentpas l’impunité qui
caractérise le fonctionnementde notre appareil judiciaire.

« Pope avaiteudes relationstrèstendues avec le gouvernementdufaitde ses liens
avec la société civile, ses immixtions dans nos affaires etcertains de ses
engagements etprises de positions qui étaientincompatibles avec son statut
d’Ambassadeur. Il paraîtque Pope estduMaine, la patrie des démocrates etdes
abolitionnistes américains. Il le disaitd’ailleurs à quivoulaitl’entendre qu’il estdu
Maine.

« Ilfallaitêtre ferme etclair avec ces gens-là dès le départ. Mais les Américains,
vous savez! Ils se considèrentcomme le centre dumonde. Pope étaitrentré avec
des idées négatives sur le régime. Le Présidentn’a pasvoulule recevoir lors de son
départ; ça n’a pas arrangé les choses etj’ai comme l’impression que quelque chose
cloche. La question que je me pose estde savoir si la position de l’Ambassadeur
Popevis-à-vis dugouvernement tchadien découlaitd’une orientation du
gouvernementaméricain ouétait-ceune humeur locale due auxcaprices d’un

43
Le pétrole est un des principauxchallenges de Idriss Debyet une de ses plus grandes
réalisations après la chutte de la dictature de Habré. Mais aussiune de ses plus grandes
plaies…
31

diplomate ?Le Présidenta-t-il des éléments d’appréciation sur les intentions des
Américains que nous ignorons? Ce qui estsûr, c’estqu’ilya deszones
d’incompréhensions sur les questions relatives auxdroits de l’homme. Les
Américainstrouventque nous ne faisons pas beaucoup d’efforts dans ce domaine.
Il fautfaire quelque chose pour que les relations entre Etats n’aientpas à souffrir
des incidents banals de droitcommun. Croyez-vous qu’il existeun plan de
déstabilisation dontnous faisons partie ?Toutestnipossible. Leveaude nos
relatIl n’esions ?tpas aubeaufixe. Les activités des associations de défense des
44
droits de l’homme sontfinancées par les USA », ditMahamatSaleh Annadif.

Le Présidentestpréoccupé. Les bailleurs sontdans nos murs. Le Programme
d’AjustementStructurel (PAS) esten difficulté. Le PAS a été reconduitmais le
résultatn’estpas concluant. L’engagementpris n’a pas été respecté. Les recettes
sonten baisse. Les dépenses sonten hausse dans des secteurs non prioritaires. Ilya
le problème dusalaire des militaires que personne ne maîtrise. Il estquestion
d’ordonnancertoutes les dépenses. Hélas ! Beaucoup de dépenses non prévues ont
été faites. Ilya eudes dépenses qu’on auraitpu, dûéviter. La Banque Mondiale
n’estpastatillonne. C’estplutôtle FMI qui estméticuleux. Il fautmettre en place
un programme de référence.
« Ilya peut-êtreune campagne contre nous. Mais il fautdire aussi que nous
n’avons pas faitassezd’efforts pour éviter certaines critiques. Le Programme de
45
référence està respecter. Sinon, le projetpétrolier ne sera pas financé.» dit
Kabadi sur ceton de découragementqui caractériseun grand nombre de décideurs
tchadiens. Curieusement, c’estdans le système qu’ontrouve le plus grand nombre
de pourfendeurs dusystème. La défection de Soubiane, Timane et tantd’autres
anciens hommes forts durégime estl’excroissance la plusvisible de
l’iceberg…Des ministres disent une chose en public etson contraire en privé. Cette
attitude proche dumercenariatexplique certainnes difficultés de l’Etat tchadien à
s’assurerune certaine perennité. Les ministres d’aujourd’hui furentles rebelles
d’hier etpeutêtre seront-ils lesvillipendeurs de demain…
« Quelle estla position américaine ? Nous netarderons pas à le savoir avec le
nouvel Ambassadeur. Décrispons la situation. Arrangeons nos affaires. Je ferai le
premier pas. D’ici là, cherchons à comprendre l’étatd’espritdunouvel
Ambassadeur. Il paraitqu’il ne parle ni le français, ni l’arabe. C’estla neutralité

44
Annadif passe pourun pro-libyen. Mais auquotidien, c’estplutôt un éloquent
francophone et un ardentetréaliste francophile. Certaines mauvaises langues lui prêtent
quelques intentions mais la réalité estailleurs. MahamatSaleh ressemble plus àunvizir
persan qu’àun calife.
45
Effectivement, le dossier petrolier connaîtraune longue, épuisante etfrustrantetraversée
dudésert. Le pétrole sera finalementexploité le 10Octobre2003.
32

absolue par rapportaubilinguismetchadien. Les Américains s’intéressentà deux
choses :Nos relations avec la Libye etnotre positionvis àvis de la question
Kabila, Museveni, Kagamé. Kabila etMuseveni contestentle découpage colonial.
Kagamé ditque le KivuappartenaitauRwanda avantla Conférence de Berlin de
1885 ! Tous militentpourun redécoupage des frontières. Cela risque de mal finir.
La remise en cause des frontières héritées de la colonisation s’inscritdans la
logique de la mondialisation à l’américaine. Le Présidentestinquietde ce qui se
passe en Afrique centrale eten Afrique de l’EstoùMusseveni est très actif contre
son ancien allié Kabila.Kabila se rapproche de plus en plus de Lissouba que le
Présidentne porte pas en cœur », ditAnnadif.
« Après les Balkans, c’estau tour des Afriques, aupluriel... », Dis-je.
« Hé, malheureusement, oui ! Ilstravaillentsurune nouvelle carte des Afriques ! »,
fitAnnadif en griffonnantquelque mots sur son carnet.
« Jevoudrais revenir sur … »
« Sur les Kabila, n’estce pas ? », complète Annadif.
« Oui ! C’est une nouvelle génération de Présidents. Je n’aime pastrop Kabila mais
Musseveni, c’estquand mêmeun gars formidable ! Dites-moi, que faitle Président
aumilieudes Bongo etdes Eyadema, cette génération de dictateurs recyclés à la
démocratie ?Nous avons des atouts importants. Mais nous continuons àvégéter
46
dans des aquariums oùlavisibilité estnulle. »

« Ilyauntravail d’information etde sensibilisation à faire. Il fautaméliorer
l’image de marque de notre diplomatie, la rendre active, préventive, participative.
Malheureusement, nous aimons improviser auTchad. Il est temps d’instaurerun
débatpour définir les grandes lignes de notre diplomatie », ditAnnadif. Prudent, il
a préféré changer de sujet.

« Nosrelations avec la Libye etle Soudan, considérés comme des Etatsvoyous,
fontgrincer les dents des Américains. Mais je crois que les Américains
comprennentle rôle que jouentces deuxEtats dans la stabilité, la sécurité etla paix

46
Sans être pro-mobutiste, jetrouvais cependantque Kabila aune forme d’hippopotame
incompatible avqec l’idéeue je me fais duPrésidentqui doitdiriger le Congo. Je pense la
même chose de son fils qui est trop petitpourun aussi grand pays que le Congo... même si
« auxâmes bien nées, lavaleur n’attend pointle nombre des années». Le Congo
Démocratique compte aujourd’huiun présidentetcinqvice présidents. Cela fait1+5=0
autorité !
33

47
dans notre paydis. »,tKabadi, abordantdans le même sens que Annadif. Annadif
suggère ensuite à Kabadi de recevoir le nouvel ambassadeur le plustôtpossible et
discuter franchementavec lui. « Il nous faut un lobbying !»

Le Tchad est un pays fragile, fragilisé par la frigidité de ses dirigeants. Pourun oui
ou un non, l’on invoque la fragilité. Un motfacile à prononcer,tantetsi bien qu’il
a fini par devenir l’avocatdetoutDepes les indécisions.uis quelques jours, ilya
une agitation en l’air. Quelques partis politiques de l’opposition,unevingtaine sur
la soixantaine légalisée, créent une situation, en fait un remake à la Frolinat. Ces
partis rédigent une lettre à l’intention de Lionel Jospin, le Premier Ministre de
gauche, lui demandantle départdestroupes françaises stationnées auTchad. Selon
les leaders de ces partis, «la force durégime en place dépend étroitementdu
paraplu», conclie françaisut une fiche de l’agence de sécuritétransmise à mon
information par le conseiller à la sécurité.
Je lis la fiche etje l’exploite à ma manière. Jetéléphone à Christian Testot, Premier
conseiller à l’Ambassade de France, pour m’enquérir de la conduitetenue au
niveaude l’Ambassade.« C’est une pétition comme on envoit tous les jours au
Tchad depuis le renversementde la dictature. Les gens sontlibres donc ça écritde
partout. Bon, nous l’avonstqransmise àui de droiten prenantle soin de la faire
accompagner d’une note explicative minimisantsa portée », me dit-il.
48
Pour Testot, le groupe dirigé par Abderamane Djasnabaye, connusous le nom de
« ForcesVives »,n’estqu’un grouconpe de «testataires sans envergure
nationale ». Il me rappelle aussi que la question de la présence effective destroupes
françaises auOpéraTchad, «tion épervier »,fera l’objetd’une discussion dans le
cadre de la Commission mixte Tchad-France prévue pour la fin de l’année 1997.

Je rends compte de cetentretien à Kabadi qui informe en ma présence Amine, le
Directeur de cabinetcivil duPrésident. Amine aune idée : Organiserune
contremanifestation en faisantappel auxpartis alliés du« FrontRépuqblicain »ui ont

47
La question estencore à l’ordre dujour . Voir conflitintersoudanais à la frontière
tchadienne etla crise humanitaire qui en estla conséquence. Voir Djandjawid, etc. Voir
ménace sur la stabilité etla paixauTchad.
48
Allié aupouvoir de Debydepuis la campagne reférendaire de juin2005, Djasnabaye est
nommé Ministre des Droits de l’homme, chargé des rélations avec le parlementen août
2005. Fidèle parmi les plus fidèles, Djasnabaye faitpartie aujourd’hui de ceuxqui
défendentle consensus politique. Il étaitdéjà l’allié dupouvoir en 1993, lors de la
Conférence Nationale Souveraine, avec Abderamane Khoullamallah qui estaujourd’hui
l’un des plus grands porte parole de la rebellion armée soutenue par le Soudan.
34

soutenula candidature de Idriss Debylors des élections présidentielles de 1996.
Kabadi juUn grand cobile. «up de poing dans la gueule des contestataires par le
biais des mercenaires de la politique, c’estsuper ! » lance-t’il.
J’acquiesce sans enthousiasme carje n’ai jamais étéun bon politicien. A
l’africaine !

Les journées detravail à la Présidence de la République commencent tous les jours
à 7heures. Mais personne ne pourraitdire quand etcommentelles finissent. Le plus
simple estde savoir jouer. Un jeu, en effet, c’en était vraiment un. Certains le
jouentsincèrement. D’autres avecune hypocrisie déconcertante.

« Jete présente Pedro Lazare. C’est un ami dume dirégime »,tHassan Fadoul.
Mon neveu voitentous ceuxqui lui sourientdes amis durégime.
Hassan me confie Pedro qui a des choses à m’expliquer. Pedro ne m’en expliquera
pas grand chose. Il cherche plutôtà rencontrer le Présidentpar mon intermédiaire.
Les nouveauxnommés ontla clé ducœur duPrésident, semble-t-il. Ils obtiennent
plus facilementdes audiences avec le Chef, entoutcas plusvite que lesvieilles
marmites. C’estcomme sous l’empire ottoman aupalais de Topkappi.
« C’estimportant. Jevoudrais entretenir le Patron d’une mission que j’ai accomplie
de mon propre chef en Afrique dusud oùj’ai purencontrerun certain Léon
Mbongo.Ce Monsieur estintéressé par la reprise de la STEE oul’installation
d’uneusine de production d’électricité à N’djamena d’une capacité de200
mégawatts. Il a les moyens ! Leprojetcoûteraitentre 60à 70milliards de francs
Cfa. Léon représente les intérêts d’un importantGroupe financier qui estprésent un
peupartouten Afrique, auCameroun, en Guinée équatoriale, en Gambie etau
Kenya, etc. C’estla StandardJe ne sais pas siBank !vous en avezentendu
parler ? »« Bien sûr que non ! » Dis-je.
Pedro ne lésine sur aucun moyen pour me convaincre. Il parle de Aozouqu’il faut
viabiliser enyenvoyantdes investisseurs pour l’extraction de l’uranium. Des
investisseurs à inviter à partir de la Présidence. Il me montreune lettre écrite par
49
Abdoule Direcl ,teurGénéral duMinistère des affaires étrangères, qu’il netrouve
pas d’ailleurs claire.
L’opacité de cette missive auraitmême bloqué plusieurs projets en cours. Pedro
considère que le secteur minier estprometteur malgré la non attractivité ducode
miniertchadien. Il me conseille d’être pragmatique comme les Américains et
d’éviter aumaximum les paperasses à la française ! « çatue de rhume », lance-t-il
en riantà hautevoix.Je rie aussi. Le rire estsouventcontagieux. Les pleurs, pas
souvent. Heureusement.

49
Brillantdiplomate, exDirecteurGénéral, ambassadeur duTchad à Moscoudepuis 1998.
35

Pedro a le sens de la communicabilité. En plus de l’électricité, leGroupe de Léon
estintéressé par la cimenterie. Il proposeun montage financier dans lequel le
remboursementdes crédits peutêtre négocié sur la base du troc. Coton contre
mégawatts, par exemple !
Pedro m’entretientensuite de son propre projet: Une station detélévision privée
appelée Sao Télé. Cette initiative rencontre d’énormes obstacles auniveauduHaut
Conseil de la Communication (HCC).
« Touchezmoi les gens duHCC !Il paraîtquevousycomptezdes nombreux
amis ! »
«J’en comptetrois sur les neuf ! » dis-je.
« C’est une minorité de blocage ! » dit-il en riantde plus belle.

Ilya des après midi mémorables. Le Présidentnous invite, Amine etmoi, à
partager son repas de midi. Unetable sobre, dans la puretradition dusahel, est
dressée. De laviande, dupoisson etquelques gâteriestchadiennes dontl’inévitable
kissar de mil à la sauce de gombo.
Nous échangeons desvues sur la politique étrangère etsur Laoukein Bardé Frisson,
le rebelle sudiste qui donne dufils à retordre àtoutle monde. Apparemment, le
Présidentse montre surpris par l’intransigeance de Laoukein. Mais aufond, je me
demande si le Présidentn’éprouve pas durespectpouRobin des bois à lar ce «
50
tchadienne »sur lequel il conviendraitd’écrireun jour.
Pendantque nous dînions,un fax tombe. Le Présidentse lève et tire le message du
combiné. Il le litrapidement, debout. Puis il allume nerveusement une cigarette. Il
tireune longue bouffée, nous regardeuntoutpeuperplexe puis sans motdire, il me
tend le message.
« C’estadressé à Hassan etc’est tombé par erreur dans mon combiné ! Ilya des
hasards bizarre », ajoute-t-il sur leton de la mauvaise plaisanterie.
« Jevais le lui remettre », dis-je sansvraimentrien comprendre auxinsinuations du
Président. Toutce que je sais cependantc’estqu’unevieille amitié lie Idriss Debyà
Hassan Fadoul.

50
J’ai faitla connaissance de Bardé en 1993, en pleine Conférence Nationale Souveraine.
En 1998,je fais la connaissance de son petitfrère Michel. C’étaità Yaoundé oùil s’était
réfugié avec AllamineGuirgué, Allasra etd’autres militants des FARF.
36

Plustard dans l’après midi, je remets le faxen question à Hassan qui m’autorise
d’en noter les références. Les déboires duConseiller spécial Hassan Fadoul Kitir
avec le régime de son ami Idriss Deby vontcommencer à partir de cetinstant...Le
laita été, comme on dit, apperçupar le chat!

Chose promise, chose due !Le premier conseiller Testotse pointe à l’heure,
accompagné de Béchir l’incontournable chef deservice duprotocole. Chezles
Béchir, le protocole estpresque inné. En effet, il appartientà la noblesse
ouadaïenne chargée d’habiller les nouveauxrois intronisés. Cette noblesse est
connue sous le nom des « Aguid As Sabah » (les dignitaires dulevant!)
Christian Testota remplacé M.GillesBienvenue,affecté en Amérique Latine.
Noude la pés reparlonstition etde ses conséquences. Testotme réaffirme qu’elle
estpassée presque inaperçue auQuai d’Orsay.
« Vous dites presque ! »
« Oui, presque parce qu’on estjamais sûr de l’usage qu’en feraientles non amis du
Tchad… »
« Les non amis…Des ennemis »
« Non, pas des ennemis ! La nuance estimportante. Le Tchad n’a pas des ennemis
en France. Mais des non amis, ça existe. C’estmême inévitable »
« C’estmême indispensable pour se corriger », dis-je. Puis je le remercie aunom
de la Présidence. Mais en nom personnel, je lui faisune remarque :« Lesavions
jaguars sontsources de pollution etde nuisance sonores; etça faitbeaucoup de
ravages chezles femmes enceintes etles enfants des quartiers environnants
l’aéroportmilitaire. Ilva falloirtrouverune solution dans le cadre des négociations
51
prochaines. »
« Leshabitants de ces quartiers-là ontdéposéune plainte contre l’Opération
Epervier. C’estla preuve que lestchadiens apprennentà connaître leurs droits. »

Cetentretien franc etdirectavec Testotme rappelle celui que j’avais euavec la
Première Conseillère de l’Ambassade des USA, Mme Hélène La Lynn. Une dame

51
En2005 encore, les Jaguars continuentde percer le mur duson augrand dam des
tympans des enfants etdes femmestchadiens, duPremier Ministre etduMinistre des
finances dontils survolentles bureaux tous les matins de bonne heure! Le choixestclair
entre l’inviolabilité destympans ducitoyen etla stabilité polico stratégique du territoire.
Ceuxqui militentpour le départdes bases françaises en Afrique oublient-ils que la plus
grande base estle franc CFA ?
37

énergique etparfaite francophone. Elle m’expose plusieurs problèmes. Elletrouve
que la stabilité auTchad est« presque » réelle. Elle me faitpartde son inquiétude
quantau voyage officiel duPrésidentauxUSA. Ilyaun grain de sable qu’il faut
ôter. C’estla question des droits de l’homme. Pour ce qui estduprogramme
pétrolier, elle me rassure que l’Ambassade estentrain detoutfaire pour obtenir
que le représentantaméricain auconseil d’administration des bailleurs nevote pas
contre le projetFa. «ute devote en faveur duprojet, on feratoutpour qu’il
s’abstienne. Ce qui n’est». Elle m’informe qpas déjà si malue des hommes
d’affaires américains, destechniciens etdes économistes sontattendus à
N’djamena. 60médecins militaires se sontégalementfaitannoncer dans le cadre
duProgramme de déminage humanitaire qui est un projetaustade embryonnaire.

II

Ma journée commence parun apprentissage des bonnes manières diplomatiques.
Depuis les événements de 1979, le raffinementa cédé la place aubricolage età
l’amateurisme mais Abdel-Rassoul le DirecteurGénéral duProtocole d’Etat,un
vieuxhautcommis de l’Etat,une race d’hommes qui se raréfientauTchad dufait
des nominations fantaisistes etdes promotions qui donnentlevertige, se débrouille
tantbien que mal, avec des moyens de bord souventdérisoires et un personnel
plutôtmilitantque cadres compétents.
C’est une première dans mavie de conseiller auxrelations internationales : prendre
partàune cérémonie de présentation des lettres de créances. Le dispositif estprêt.
LevieuxphotographeDoungoususe ses freins, prêtà mitrailler ses cibles à l’aide
d’unvieuxYashika en bandoulière et un Canon pendantaucou. Doungous sourie
rarementbien qu’il demande àtoutes ses cibles, sans exception, desourire, sourire
toujours !à Habré q« Mêmeui était un dur, je lui demandais de sourire. Vous
savez, auTchad, on est triste, comme ça, par orgueil, par bêtise mais surtoutparce
que les grands ne fontrien pour arranger lavie aupetit. Etles petits sont tristes ! ».
M. Isack Moussa, le nouvel ambassadeur de RCA auTchad, félicite le Président
52
Idriss Debyetluitransmetles salutations de son « frère » Ange FélixPatassé.
« Lacoopération sous régionale estla solution auxnombreuxproblèmes de nos
pays qui sontappelés à s’intégrer pourvaincre le sous développement. Vous aurez
notre appui pour réussirvotre mission auTchad. Nous sommes préoccupés par la
situation dansvotre pays mais soyezrassurés que notre soutien nevous fera jamais

52
Aprèsune brouille de fond, Idriss Debychoisira de donnerun coup de main à
l’adversaire acharné de Patassé, leGénéral FrançoisBozizé. Ce coup de main permettra à
Bozizé de chasser Patassé dupouvoir en2003. Aprèsune périodetransitoire, Bozizé se fait
élire démocratiquement, comme il convientde le faire en Afrique depuis la Baule.
38

défautcar sécuriser la RCA, c’estsécuriser les frontièrestchadiennes», ditle
Président, avec sérieux. Ilya des pays qui n’impressionnentpas Idriss Deby. Je
crois que la RCA etla Libye en fontpartie. Sesvictoires militaires sont-elles
responsables de ce complexe de supériorité ?
« Merci,M. le Président! La nation centrafricainevous estéternellement
reconnaissante. La Mission Interafricaine de Surveillance des Accords de Bangui
qui est votre initiative, a permis le retour de la paixen Centrafrique. Le contingent
tchadien, plus quetoutautre, estconscientde sa responsabilité dans la stabilité en
RCA. Le PrésidentPatassé m’a chargé d’unetrès haute mission auprès devotre
Excellence. Toutsera faitcomme il se doit», répond Issack,un ambassadeur que
j’apprendrai à connaître. C’estle prototype dureprésentantd’un des pays les plus
pauvres dumonde, ausens propre comme aufiguré. Les pays pauvres sont
nombreuxà sacrifier leurs ambassadeurs à la raillerie des citoyens lambda des pays
d’accréditation. Le Tchad n’en faitpas l’exception. Il suffitpour cela d’écouter les
ambassadeurs etleurs collaborateurs dans les chancelleries à l’étranger. Nos pays
ontdes grandes ambitions mais les moyens ne suiventpas oujamais.
« C’est un devoir accomplivis-à-vis des frères africains. Ilya des gens qui
cherchentà nous décourager. Le jeupolitique devient une farce. Les Centrafricains
sonten difficulté etnous avons l’expérience de la guerre civile. La paix,voilà ce
que nous défendons », lui répond le Président. Abdel-Rassaoul se pointe etd’un
geste, il signe la fin de la cérémonie.L’Ambassadeur de RCA se retire...aprèsune
photo de famille.

L’ambassadeur de RCA parti, letravail continue. Le Présidentsetournevers
Annadif.« Quand est-ce que l’Ambassadeur Salim Taha regagnera Taipei ? »
53
« Les choses sonten cours, Camarade PrésidentAnnadif.», répond
« Etle Congo ? »
« Latension persiste. »
« Taiwan, ça se prépare quand même ? » Cette fois Idriss Debysetournevers
Kabadi.

53
Annadif appelle le PrésidentPrésiden« camaradet». Ils ne sontpourtantpas dumême
bord politique. Annadif estduParti pour les Libertés etle Devéloppement(PLD) de Ibni
Oumar MahamatSaleh etIdriss Debyestle Présidentfondateur duMPS. En2004, après sa
nommination auposte de Directeur de CabinetduPrésident, sous la pression de la
conjoncture etdes siens, réalisme politique à l’africaine oblige, Annadif regagnera le parti
ème
duPrésidentoùcommetoutmilitantde la «25 heure », « ils » lui feront voir detoutes
les couleurs etl’amenerontà se sentir à l’étroit. Je le dis avec d’autantplus d’aise que,
comme Annadif, j’étais d’abord duPLD (membre fondateur) avantde réjoindre le MPS.
39

« Oui, Excellence. L’équipe detravail estfin prête. Elle se compose de plusieurs
Ministres etduPrésidentde la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée
Nationale, M.Lol MahamatChoua».
« Vous avez une idée de la délégation quiva m’accompagner. C’estbien.
Mais comment va-t-on s’yrendre ? Louerun avion de Ethiopian oude Soudan Air
Line ?MonGruman est trop petitetpuis les Taiwanais, comme les Américains,
exigentle respectde certaines normes en matière de nuisance sonore. Les Gruman
etles 707, ça n’atterritplus chezeux. Il faut trouver des certificats de limitation de
nuisance. Avez-vous prévudans la délégation les Présidents de la Chambre de
commerce etduPatronat, Rakhis Manani etMahamatAdam Adji?Bon,vous
verrez toutcela avec leDG duProtocole d’Etat. »
« Merci,Excellence Monsieur le Président», répond Kabadi. Le Présidentaune
qualité :il ne prend pas des notes mais il n’oublie pas les ordres qu’il donne.
Kabadi le sait. J’apprendrai à le savoir aussi.
« Quel estle sortdes Tchadiens avectoutce qui se passe auCa ne doiCongo ?t
pas être gai du tout. Ils sontquelquestrois cents Tchadiens. Nous pouvons leur
envoyerun avion. Quelques allers etretours duC130suffiraientà les faire
rapatrier. Veulent-ils rentrer chezeux? Il paraîtque Sassou utilise certains d’entre
54
eux. Ilya des anciens dudiCDR ! »,tle Présidentqui, lorsqu’il estde bonne
humeur, estcommetoutêtre humain, agréable au travail.
« Oui, ouLe Minisi ! »tre des affaires étrangères,un homme d’une finesse
légendaire etcultivantle mythe de la discrétchanger de sion, préfèreujet. Cequi
me donnera l’occasion de m’occuper de mon dossier etde placerun mot.
« Pékin a choisi l’Algérie pour représenter ses intérêts auTchad. Il attend notre
réaction », dis-je.
« C’estok! Etnous, en Chine, nos intérêts serontreprésentés par quel pays ? »
« Le Mali, le Gabon ? » dis-je, avecune nette préférence pour le Mali. Je pense à
mes anciens amis d’études, Yacouba Traoré Dontigui, Balla Camara Ibrahima,
Haoua Djiré, AmadouKassé, Mansour Traoré, Sacko Seïdoule Doyen …
« C’estmieuxque ce soitle Mali. Les Maliens ontplus d’intérêts en Chine que les
Gabonais. Les étudiantstchadiensvontdevoir s’adresser auxMaliens pour leurs

54
Le Conseil Démocratique Revolutionnaire a été crée en 1979 par feuAcyl Ahmed
Akhabach, disparu tragiquementdansun accidentd’avion Cesna en 1982, à Laï. Le CDR
comptaitparmi les plus grandestendances politico militaires des années 80. La disparition
subite dufondateur duCDR a donnéun grand coup de frein àl’évolution militaire et
politique de cettetendance fortementappuyé par la Libye, etce malgré le charisme du
successeuAcr deyl, Acheikh Ibni Oumar.
40

55
petits besoins »,ditle Président. Il a aussiun faible particulier pour le Mali dont
il estadmirateur de son histoire mais surtoutde son PrésidentAlpha. Ce qui paraît
curieuxauregard de l’itinéraire de ces deuxhommes d’état. Alpha Konaré est un
démocrate de gauche, convaincudesvertus de l’alternance. Idriss Debyest un chef
dans le sens classique du terme : démocrate pour lesuns etdespote pour les autres
oules deuxà la fois. Un mélange de genre déroutantpour les analystes cartésiens
maisun mélange rendupossible par l’histoire burlesque duTchad où toutest
encore, hélas ! possible en matière de conquête dupouvoir.
Aupassage, entre deuxidées, comme cela se faitsouventdans les grandes réunions
oùdes décisions se prennentsans en donner l’air, oùchacun pousse son pion de
sujetsur l’échiquier quitte à gagner ouglisse habilemenà perdre, Annadiftla
question de la République Arabe Sahraoui Démocratique (la RASD). Ilutiliseun
argumentfort: l’Algérie.
56
« C’est une autre paire de manche dans nos relations aveec l’Algérie. Koïblat
57
MahamatAli Abdallahontretiré la reconnaissance à la République Sahraoui avec
beaucoup d’amateurisme. Une délégation sahraouie estdans nos murs. Que faire ?
Nous devons adoucir notre position etinscrire le Tchad sur la logique de l’ONU.
Que faire si cette délégation sollicitait une audience avecvous ? »
Le Présidentbalaie d’un revers de la main la subtile sollicitation aurévisionnisme
de Annadif. Il n’a jamais sympathisé avec les révolutionnaires de gauche. Son
passé dans les Forces Armées duNord de Habré dontle Maroc était un des plus
grands alliés, les batailles remportées sur les libyens proches de la gauche
mondiale, estpour quelque chose. Detoutes les manières, Annadif sait
parfaitementque MahamatAli etKoïbla n’auraientjamais agi sans l’aval du
Président. Dans ce genre de jeu, le Présidentest un spécialiste des fusibles !
« Vousverrezavec le Premier Ministre. Pour ce qui estdugroupe des opposants
tchadiens auSoudan, envoyezleur le Médiateur etquelqu’un de la Présidence.
Abderamane Dana etDjimetTogouontdéjà pris contactavec eux. Il faut
58
poursuivre cet.élan »

« C’estentendu, Camarade Président! »

55
Le PrésidentIdriss Debys’est toujours senti à l’étroiten Afrique Centrale. S’il lui était
donné de choisirunezone, il choisiraitsans nul doute l’Afrique de l’ouestoude l’est,
culturellementplus proche duTchad.
56
Ancien Premier ministre après Kassiré. Médiateur de la République depuis 1997. Décédé
en2008.
57
Compagnon de lutte de Idriss Deby, plusieurs fois ministre etambassadeur duTchad en
France.
58
Il s’agitd’un groupe dissidentde MahamatGarfa, ancien Chef d’EtatMajor Général des
Armées etministre sous IdrissDeby. Après dixans d’exil, le ColonnelGarfa a regagné le
bercail en2004. Ministre en août 2005.
41

« Jepense que nous devons bien ficeler les dossiers de notre coopération avec
Taiwan. Ils sontcomme les Américains. Ilsveulentduconcret. Ilya letriangle
Angoura-Mongo-Abéché-N’djamena. Ca faità peuprès 800kilomètres. Ce seraun
crédità longterme à contracter àuntauxsous conditions privilégiées. Si les
Taïwanais nous l’accordent, ce sera formidable. C’estle cas de l’adduction d’eauà
Pala, Biltine etDoba. Pour les projets dontle financementestdéjà presque acquis,
il fautlancer les appels d’offres avantnotre départpour Taipei. Il paraitque les
sociétés françaises sonten ordre de bataille. Nousverrons cela avec le Ministre de
l’énergie etdes mines, Kebzabo ».

Sitôtdit, sitôtfait. Le même jour, Haroun Kabadi meten placeune cellule de
préparation du voyage duPrésidentà Taiwan. Plusieurs documents ontété
rassemblés. Envoyant toutes les propositions quivontde l’hydrauliquevillageoise
etpastorale à la construction des routes bitumées, ponts etchâteauxd’eau, on a
l’impression que les Taïwanaisvont toutrégler à la place des Tchadiens. S’il faut
mendier, alors pourquoi ne pas le faire gaillardement? Celas’appelle la
diplomatie de la mendicité dontles champions sontducôté de l’Afrique de l’ouest.
Paraîtil. Contre mauvaise fortune, bon cœur !

Amine Abba Siddick a de la suite dans les idées. Pour contrecarrer le groupe de
Djasnabaye, il organise à la présidenceun dîner auquel sontconviés Ali Sossal et
Mbang Madi, des inconditionnels alliés duPrésidentde la République. Ce dîner
s’inscritsur le registre de la préparation de la contre-attaque de l’initiative des
forcesvives de Djasnabaye. Le Présidentestcontent. Ali Sossal etMbang Madi
ont toujours réussi à le détendre par leur styleun peu« loufoque etbouffon » de
parler de la chose politique etdes opposants qui «crient trop parce qu’ils ont
59
faim. Toutestdans le fromage, Président! »
La mission confiée à Mbang Madi età Ali Sossal consiste à réunirtous les partis
duFrontRépublicain pourune séance detravail, dans le butde déjouer les
manœuvres des Forcesvives «qui sont un contre-pouvoir qui ne prêche pas
60
toujours dans le désert» .
« Noumons allonster etcoordonnerune action politique envue de dénoncer le
groupe de Djasnabaye, etmontrer l’importance de l’assistance militaire française
auTchad. Nous dironsà la France que le peupletchadien lui estreconnaissant»,
ditBang Madi.
« Destypes comme Lamana, quel estleurtravail ? Les Français sontses amis.
Dites-lui de se grouLe PrésidenLance Ali Sossal.iller... »,tde la République

59
« Toutestdans le froamge », l’expression estde Djerambeté le Soromian.
60
L’expreession estde Laurence Pope, exambassadeur des USA auTchad. Un fervent
defenseur de la société civile.
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éclate de rire. Toutestjeuetle Présidentest un bon joueur. Il saitqu’une bonne
partie de ses alliés estcomposée de « n’importe quoi ! » comme il le ditlui-même
mais ainsiva le pluralisme. Etil fautfaire avEn prenanec !tle soin de donner
l’impression auxalliés qu’ils sontindispensables, incontournables, nécessaires,
etc., il finitpar mieux« les enfoncer, lestransformer ».
Après le départde Ali Sossal etMbang Madi, le Présidentme demande de « faire
quelque chose pour ces deux-là. Les nommer sous-préfets quelque part, par
61
exemple ! »

Sans êtrevraimentproche des Algériens, les « fils de la Toussaint», je sympathise
quand même avec l’Ambassadeur d’Algérie. Je le reçois souventpour échanger des
points devue sur l’Afrique en général etles pays duSahara en particulier. Nos
échanges ont toujours été francs etdirects. Nous avons en effet un dénominateur
commun : nousvenonstous deuxde l’université !
Aujourd’hui, MahamatOgap estlà pour me signifier clairementque la coopération
entre son pays etle Tchad estaupointmort. La commission
mixtetchadoalgérienne qui devaitse réunir depuis 1988 ne s’étaitpas réunie. Ilyavait un
certain nombre d’accords économiques eténergétiques qui sont tombés dans l’eau.
Les Algériens ontenvoyé deuxinvitatl’ions ;une lorsque Kebzabo étaitMinistre
des affaires étrangères etl’autre lorsqu’il étaitMinistre de l’énergie. Aucune
réponse !
« Etpuis,toutétaitok jusqu’aujour oùle Premier Ministre Djimasta Koïbla a fait
sa déclaration de Rabatsur la République Arabe Sahraoui Démocratique (RASD).
Ce n’étaitpas la bonne manière d’agir avec les amis. Mon gouvernementa mal pris
le retraitde la reconnaissance de la RASD parvotre pays. La RASD n’estpasune
affaire prioritaire pour le Tchad surtoutdepuis que les Nations Unies àtravers
James Baker,ontpris le problème en main. Le Maroc estcertesun pays
économiquement viable. Mais diplomatiquementparlant, c’était vraiment, comme
on dit,un coup d’épée dans l’eau. J’ai demandé des explications mais personne n’a
pume les fournir. Je ne suis pas sûr que le Marocvous apporte quelque chose de
plus que nous. Je suis gêné dans montravail. Le problème de la RASD est un
problème de principe pour l’Algérie. Même Habré, pourtantpro marocain, n’a pas
faitça. Cette nouvelle donne bloque mes démarches auniveaudes autorités de mon
pays. Le Tchad a besoin de l’Algérie. Cette situation doitêtre débloquée pour que
la coopération entre nos deuxpays se relance sunor deuvelles bases. »

61
Ali Sossal sera nommé sous-préfetà Amdam, mais s’embrouillera avec Youssouf
Togoïmi, alors prefetà Abéché.
43

« Jevous prie de vous rapprocher duMinistère des Affaires Etrangères. Pour ma
part, jevoudraisvous rassurer que je rendrai fidèlementcompte auPrésidentde la
République. Sachezaussi quevotre pays compte de nombreuxamis parmi les
Tchadiens. Ilya mêmeune Association des amis de l’Algérie dontle Président,
Ismaël Moukhtar, est un ami ».
Ogap n’estpas dupe. Il saitque je suisun mouvancier donc plus proche des
positions duPrésidentque de celles des affaires étrangères oùlesvrais diplomates
n’ontpas encore pignon sur rue. Voilà peut-être pourquoi balbutie la politique
étrangèretchadienne. Tantôtpro ceci,tantpro cela;tantôtcontretoutle monde,
par des déclarations qui fontsourire les hommes sensés. Le Tchad esten effetl’un
des rares pays membres des Nations Unies oùdes ministres déclarentla guerre à
des paysvoisins enutilisantdes radios étrangèrestelles que Radio France
Internationale, oula BBC…
Je dois franchementdire, avec le recul, que certains propos etdiscoursvenantde la
partde certains hauts responsables de mon pays me fontregrettertoutes mes
lectures. J’ai l’impression, en les écoutantparler, que le Tchad ne compte aucun
centre culturel, aucun ballet, aucun écrivain, aucun cadi, rien, rien du tout. Cette
image que donne duTchad ces haut-parleurs en couleur faithonte à la culture
millénaire des peuples duTchad. Le plus dur à supporter, c’estque ces
hautparleurs passentd’un régime à l’autre sanstransition. De Tombalbaye à Malloum,
de Malloum à Hissene en passantparGoukouni etde Habré à IdrissDeby. Il est
temps que les présidentstchadiens apprennentà connaitre les griots, à discerner
entre les chroniqueurs, les historiens etles hérauts…

Ilya des jours oùje prends partà plusieurs audiences duPrésident. Ce quivous
donneun air de «proche » aux yeuxdes autres collègues conseillers qui rongent
leurs freins. Cela soulève aupassage quelques petites jalousies chezles parachutés,
nombreuxdans les présidences d’Afrique. J’étais assis en face de l’Ambassadeur
62
duTchad en Arabie Saoudite M. TaherGuinasou.J’éprouveune sympathie
naturelle pour Taher. Pour son calme etsa modestie contraire à l’arrogance d’un
certain nombre de dignitaires ridicules. TaherGuinassouintroduitDjamal
Aganaye,un garçon dynamique, auxrelations multiples et un soitdisantspécialiste
de l’Amérique Latine. Djamal ditconnaître personnellementBédié, le Présidentde
la Côte d’Ivoire. Bédié par qui commence la ruine de la Côte d’Ivoire !Le
PrésidentsuitattentivementTahir. Il fait un geste comme pour me direde prendre
des notes.
Le Tchad doits’ouvrir aumonde. Ce n’estque normal. C’est un pays enclavé au
propre comme aufiguré. Le Présidentme charge d’approfondir la réflexion avec

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Tahir sera remplacé par MahamatNouri qui finira par demissionner, rejoindre la
rebellion, créer son propre frontl’UFDD. Tahir regagnera l’opposition armée en2007.
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