~TRE, POUVOIR ET G:SNÉRATION

Déjà parus : SEKOU TRAORÉ, Les intellectuels me. 1983. africains face au marxis1984. et bruits de

WOUNGLY-MASSAGA, va le Kamerun? Où J.-P. BIYITI BI ESSAM, Cameroun: bottes. 1984. P. KOFFI TEYA, Côte-d'Ivoire: MUTEBA-TsHITENGE,Zaire: pendance. 1985.

complots

le roi est nu. 1985. combat pour la deuxième révolution indé-

G. ADJETE KOUASSIGAN,Afrique: des possibles. 1985. E. MESSI METOGO,Théologie 1986. SIDIKI DIAKITÉ, Violence 1986.

ou diversité

africaine

et ethnophilosophie. et développement.

technologique

Ndebi Biya

. Etre, pouvoIr et génération
Le système mbok chez les Basa du Sud-Cameroun

Editions L'Harmattan 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1987 ISBN: 2-85802-782-X

Avant-propos

En 1968 nous terminions notre première année d'études supérieures au Grand Séminaire du Cameroun à Qtélé. Le cours de culture africaine suivi cette année-là nous avait donné un goût particulier pour l'étude des traditions de notre ethnie. Nous enregistrions alors bon nombre de poèmes basa dont celui du rite de mbàk sur lequel nous avons présenté un mémoire de maîtrise à l'Institut des Sciences Sociales de Strasbourg. Ce fut aussi l'époque où nous entreprenions des recherches sur le mbok basa. Or le mutisme presque religieux qui pesait sur ce dernier était de nature à décourager les esprits les plus curieux, même parmi les ressortissants basa. Pourtant, il était reconnu que, moyennant de fortes compensations, les ba-mbombok pouvaient consentir à livrer aux non-initiés les récits de mbok. Lorsque fut annoncée l'assise d'un premier congrès des bambombok de la région, nous nous décidâmes d'y prendre part. Ce congrès eut lieu; nous en apprîmes quelque chose, peut-être bien plus que ne le laissa supposer le rapport final trop succinct. Mais dans l'ensemble ce fut une déception. En effet, les bambombok, fidèles a leur principe de secret, siégèrent à huis-clos pour traiter uniquement l'un des points retenus pour les débats du congrès: le mbok. Le sous-préfet de l'arrondissement, l'organisateur du congrès, non autorisé à participer à cette petite réunion insolite insista pour que nous y prenions part à titre d'observateur. Les bambombok refusèrent. La proposition du sous-préfet s'explique par le privilège dont jouissait, chez les Basa, le statut de clerc et, en général, de tout responsable religieux. Nous représentions aussi bien pour le sous-préfet que pour les bambombok, et malgré notre jeune âge, l'Eglise catholique. A l'issue de leur réunion nous ne leur cachâmes pas nos sentiments de ré5

probation. Ils nous donnèrent la parole; c'était là un grand privilège, car tout homme fût-il marié, encore moins célibataire, ne pouvait de son propre chef haranguer des ba-mbombok. Vêtus d'une soutane blanche, nous fîmes un petit sermon qui, à notre surprise, plut aussi bien aux bambombok qu'à toute l'assemblée. Nous leur di-

sions ceci : « Les anciens missionnaires, venus chez nous,
ont prétendu que nos mœurs et coutumes étaient mauvais et sataniques; ils vous condamnèrent et excommunièrent avant même de se rendre compte que vous n'étiez pas encore des chrétiens baptisés. Etudiant théologien, nous n'avons pas encore découvert jusqu'à notre niveau d'instruction où réside le mal de nos traditions. De plus, votre rapport que nous venons d'entendre souligne que le décalogue est observé dans le mbok. Nous pensons donc, de notre part, que les missionnaires ont condamné par ignorance nos mœurs et coutumes. Ils ont ainsi eu peur de les intégrer dans la religion qu'ils prêchaient et la solution de facilité adoptée était de les condamner en bloc. Or nous luttons pour leur réhabilitation, mais comment défendre ce que nous ne connaissons pas, puisque nous ignorons la nature de mbok qui fonde nos mœurs et coutumes? Si vous refusez de nous dire en quoi consiste le mbok, les délégués de la religion catholique ne reviseront jamais leur point de vue; enfin, après votre

mort, cette condamnation deviendra définitive.

»

Après notre petit discours, un échange s'ensuivit entre les bambombok et nous, tandis que l'assemblée s'émerveillait devant cet « enfant» qui parlait et conversait avec les ba-mbombok. Quant à ceux-ci, les uns répondirent que nous devions passer par l'initiation, donc devenir mbombok, d'autres que nous devions organiser une invitation au cours de laquelle des récits de mbok nous seraient communiqués par les mêmes bambombok. Ainsi, malgré toute nos insistances parfois désobligeantes, aucune révélation n'échappa de leur bouche. Pendant le congrès, un jeune chef de village, de l'administration moderne, manifesta beaucoup de sympathie à notre égard. Son père était mbombok et il l'avait souvent accompagné dans ses tournées d'inspection. Il s'engagea à nous confier ce qu'il savait de mbok, malgré son hésitation lorsque nous proposions de l'enregistrer sur bande. Enfin, en France, lorsque nous envisageâmes d'entreprendre ce travail, nous nous rendîmes à cette évidence, que malgré le secret qui entourait le mbok le témoignage d'un mbom6

bok nous était nécessaire. Nous écrivîmes au grand mbombok chez qui avait eu lieu le congrès. Il ne se souvint pas seulement de nous, il nous connaissait personnellement, nos deux villages étant distants de quatre ou cinq kilomètres environ. Nous lui avions demandé de nous dire ce qu'il savait de mbok, pour l'amour et le développement du pays. Il consentit, se procura un secrétaire et nous rédigea une lettre de quatre pages manuscrites dans lesquelles il dit l'essentiel, selon lui, de la nature de mbok. A la fin de la dernière page, il fit cette remarque:
«

Pour nous autres bambombok, c'est un interdit, un seul

mbombok n'a pas le droit de raconter ces histoires, j'étais accompagné d'un autre mbombok pour écrire cette lettre. A ton retour, tu me donneras des compensations. » Nos sources d'informations sont donc le chef de village Mbog Dagobert, le mbombok Bel Yamb Maa, notre participation au congrès et le rapport de celui-ci.
Informations reçues

Selon D. Mbok Malgré son niveau d'instruction inférieur ou égal au certificat d'études primaires, Mbok Dagobert nous étonna lorsqu'en voulant définir le mbok, il commença par une série de traductions du terme basa, ane. Le Français appelle ane gouvernement. Le Basa d'autrefois disait mbok. Bien longtemps avant l'arrivée des Blancs,poursuivit-il, les Basa savaient ce qu'était l'organisation du pouvoir, sa force de coercition, deux caractères attachés au gouvernement de l'homme blanc. Pour notre informateur, le mbok est, à coup sûr. le pouvoir politique traditionnel. Plus loin il dit encore: grâce au mbok, le Basa apprenait la vie des hommes d'autrefois, ses ancêtres; il arbitrait les conflits, instituait une nouvelle loi, rétablissait le droit de chacun; de nos jours encore on « parle le mbok» malgré le fait que sa force n'est plus aussi grande que dans le passé. Notons le lien établi par notre informateur, entre le mbok et le savoir. Comment un pouvoir politique peutil apprendre à celui qui l'exerce la vie des hommes du passé? Le mbok se présente donc comme savoir. Nous ne nous demanderons pas encore s'il s'agit d'un savoir politique, mais en général s'il s'agit du savoir sur la vie. 7

Si le mbok est envisagé à la fois comme savoir et comme pouvoir politique, lequel des deux attributs serait premier par rapport à l'autre? En réexaminant les propres termes de l'informateur sous une traduction peu heureuse, « C'est le mbok qui faisait que le Basa apprenne les choses du passé », il apparaît que ce savoir ne précède pas la consécration d'un initié de mbok; ce savoir s'investit par le mbok lui-même. L'hypothèse selon laquelle ce savoir aurait pu manquer à un mbombok s'avère également sans issue: L'initié, poursuit le même informateur, devait savoir narrer le mbok et établir l'arbre généalogique des personnes de son clan à partir de lui-même jusqu'à la vingtième, la trentième génération ou davantage, immédiatement antérieure à sa naissance.» Nousmême avons rencontré un vieux mbombok sourd qui, pour se présenter, récita devant nous une douzaine de noms de ses aïeux selon leur ordre ascendant. F. Amato rapporte ce même genre de fait.
«

Moi, Nguen, fils de Kanga, fils de Nguen, fils de

Kanga, fils de Bilong, fils de Milôngé, fils de Lana, fils de Oôô, fils de Bajang, fils de Sén, fils de Biok, fils de Nlet, fils de Jôl, fils de Basemlak, fils de Ngôô, fils de Bôt, fils de Kila, fils de Mban, fils de Lisangén, fils de
Njambé (Nyambe

=

Dieu

biblique),

fils de Hilôlômb,

imbus Ngok Lituba. L'expression imbus Ngok Lituba signifie littéralement au-delà de la pierre trouée. C'est pourquoi tous les Basa affirment être nés de cette immense caverne» (1). Or ce savoir des bàmbombok ne se limite pas à la simple récitation des noms des aïeux, ils savent aussi le lieu et l'époque relatifs où ces hommes mémorables ont vécu, les difficultés et conflits éprouvés, et enfin la manière dont ils résolvaient leurs crises. C'est donc d'un vaste savoir que dispose un mbombok. Or ce savoir se manifeste dans le langage. L'informateur use des expressions courantes telles que pod mbok, parler le mbok; semel mbok ou kan mbok, proclamer le mbok. Les termes basa semel et kan se traduisent respectivement par trancher et fendre et nous aurons au sens figuré séparer, départager et distinguer, ce qui est le propre du langage. Pour un non-initié, c'est le mbombok qui sépare, dépar(1) AMAro (F.), 83, 1967, p. 16.
({

Croyances basa ", in Le monde non chrétien,

8

tage, distingue les choses du monde, il les réorganise telles qu'elles doivent être et non telles qu'elles apparaissent aux non-initiés. Le mbombok est capable de cela parce qu'il sait, savoir à base de la vie des hommes du passé. A ce niveau, il apparaît que le mbok est un savoir se manifestant dans le langage. Selon notre informateur, le mbok désigne le pouvoir de commandement, mais aussi un savoir lié au langage. Les deux autres renvois du terme mbok, puisque nous en avons relevé quatre, sont donc probablement secondaires ou sous-entendus. Si nous regardons l'objet du savoir de mbok, nous constatons qu'il concerne les hommes, leur vie dans le temps ou, pour réintégrer les termes de l'informateur, les choses des hommes du passé. Or nous avons déjà relevé que ce temps, non numérique et surtout non abstrait puisqu'il est le temps d'un monde, se confondait avec ce dernier pour former l'espace-temps. Nous nous souviendrons que le mbombok ne se contente pas de savoir le nom des ses aïeux, il les situe relativement dans le temps et l'espace où ils vécurent. Nous ne cesserons de répéter qu'il ne s'agit pas d'un temps ni d'un monde précisément quantitatifs, mais plutôt qualificatifs et relatifs. Le monde et le temps des ancêtres ne se distinguent et ne se situent spatio-temporellement que les uns par rapport aux autres. En somme ce savoir des choses des hommes du passé permet de retrouver les renvois, déjà explicités ailleurs, du terme mbok. Mais, contrairement à J. Mboui qui laissait implicite d'autres renvois de mbok pour n'en retenir que l'aspect d'un savoir attaché à une parole-récit, D. Mbok privilégie un autre renvoi, celui d'un pouvoir politique. Il nous revenait de faire un effort pour expliciter et rejoindre les autres. Selon Bell Yamb Notre second informateur, le mbombok Bell Yamb,. nous aidera, à sa façon, à appréhender les renvois de mbok. Son témoignage est d'importance capitale en raison de sa qualité d'initié. Le mbok, dit-il, n'est autre chose que l'étude et l'examen de la dispersion des maIon. Or le terme malon (Ion au singulier) se rapporte à la fois aux grands groupes humains: clan, tribu, ethnie,. peuple, nation, race, et à la terre qu'ils occupent. Si nous le traduisons par pays, nous risquons de ne pas mention9

ner les hommes. Puisqu'il parle de la dispersion, nul doute qu'il s'agit avant tout des hommes. Mais à l'origine, n'existent pas des peuples permettant une grande expansion et donc l'occupation simultanée des terres. Au contraire, nous trouvons à l'origine une souche humaine qui croît et s'agrandit au fur et à mesure qu'elle prend possession des terres de plus en plus nombreuses et que surgissent divers clans - c'est ici le cas des Basa. La naissance et l'accroissement des hommes, donc de leurs clans, tribus, ethnies, nations, races sont co-extensifs à la découverte ou mieux à la naissance des terres qu'ils occupent. Le terme mbok renvoie ici aux hommes, pris comme groupes claniques, ethniques donc liés par le sang et à l'espace-temps relatif à leur expansion dans de différentes terres. Les liens de sang ou de génération ou mieux l'arbre généalogique se reflètent transcrits sur le sol, c'està-dire les différentes terres occupées. Lorsque le mbombok parle donc de la dispersion des malon, il entend non seulement réciter l'enchaînement des générations ou dessiner l'arbre généalogique des hommes, mais aussi établir des correspondances avec ce que nous pourrons également appeler l'arbre généalogique des terres. Notre second informateur qui vient de mentionner dans la définition de mbok deux renvois, à savoir les hommes et l'espace-temps, ne tait pas les deux autres que nous allons expliciter dans les paragraphes qui suivent. C'est qu'il n'a pas achevé sa définition. Le mbok est un testament, celui des ancêtres. Ce testament est une parolerécit qui recèle un savoir. Pour me signifier ce qu'est le mbok, Bell Yarnb, grand mbombok, ne m'a pas imposé une initiation, il m'a présenté un récit, testament des pères: « Ecoute donc le testament de nos pères.» Or dans ce récit où nous attendons que le mbombok expose l'arbre généalogique, il est surtout question d'un pouvoir de commandement qui a motivé la dispersion des Basa; tout le récit se concentre sur la description de la nature de ce pouvoir et des conséquences qu'il a engendrées. Nous avons donc redécouvert chez un initié de mbok, les quatre renvois de ce terme puisque nous nous apercevons que le mbok est également parole-écrit et pouvoir de commandement.

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Selon le congrès Après le mbombok Bell Yamb, la dernière source de nos informations reste le congrès des bambombok. Celuici rapporte: «Le mbok est la hiérarchie traditionnelle

des peuples dans la noblesse des traditions humaines.
Quelques lignes plus bas, la même affirmation

»

est réité-

peuples depuis la création.» De nombreux renvois de mbok, du moins les quatre que nous connaissons apparaissent ensemble dans les deux phrases. Ce sont: des peuples, évidemment humains; la catégorie espace-temps puisqu'il est question de la succession de ces peuples, et, sous une forme implicite, le savoir d'une parole-récit ainsi que le pouvoir. Le mbok renvoie au savoir livré par ouï-dire, à la parole-récit qui dit le mbok, la hiérarchie traditionnelle des peuples, et puisqu'il est précisément question de hiérarchie, le mbok renvoie au pouvoir, le pouvoir de commandement que le rapport explicite plus clairement: «Nous vous disons tout simplement que

rée :

«

Nous avons dit que le mbok est la succession des

le mbok est un commandement traditionnel.

»

Le congrès

dans son rapport confirme nos quatre renvois prélevés de mbok : les hommes groupés en peuples, l'espace-temps dans leur succession, le pouvoir de commandement, le savoir livré par une parole-récit appelée dans le rapport histoire de mbok. Tous ces renvois concernent-ils la nature ou l'objet de mbok? Peu importe, pourvu qu'ils nous aident à déterminer cette nature. Mais nous brûlerions les étapes, si nous devions commencer dès maintenant à examiner méthodiquement leur contenu individuel. Une étude linguistique préalable du terme mbok, plus que suggestive, sera notre garde-fou contre les extrapolations toujours abusives et en même temps un système tentaculaire en vue d'une exploration du sens, toujours plus révélé.
Qui sont les Basa ?

Limites géographiques

et origines du peuple basa

Le peuple dont il sera question dans cette étude est une ethnie du Sud-Cameroun. Les géographes la localisent d'une part entre le 3°45 et le 11°45 à l'est de Greenwich et d'autre part entre le 3°05 et le 5° de latitude nord. 11

Elle s'étend ainsi sur une superficie de 13 150 km2. Ces données seraient irrécusables pour tout le monde si le problème de l'homogénéité de ce peuple ne se posait pas. En fait, pour les auteurs allemands, les premiers arrivés au Cameroun, l'ethnie basa englobe le sous-groupe Mpo. Mais le R.P. Bouchard rattache ce sous-groupe à un autre groupe, les Pahouins, limitrophes des Basa. Nous rejetterons la thèse du R.P. Bouchard, parce que les Basa et les Mpo ne se sont jamais considérés comme deux ethnies différentes. En outre, les critères linguistiques le contredisent. Quant au mythe d'origine, le même pour les deux groupes considérés - il témoigne d'une identité. Ce mythe fait provenir les premiers ancêtres de Ngok-Lituba, et est intimement lié à ce qui est le thème de notre réflexion: le mbok.

-

Anthropologie

et culture

Le Basa est physiquement un homme très robuste, d'où, peut-être ses succès épiques à la chasse comme à la guerre. Ses caractères anthropologiques ont été étudiés par VaIlois (1938), G. Olivier (1945) et récemment par un Basa (assisté par un médecin), J. Mboui (1965). En résumé, le Basa a un indice cosmique bas; le prognathisme est nettement plus fort chez l'homme que. chez la femme, l'ouverture de l'angle d'inclinaison du col fémoral est forte, pareille à ce qu'on trouve chez les habitants du Nord-Cameroun ou du Tchad. Notice sur la graphie des termes basa Nous rencontrerons ici et là des termes de la langue Dasa. Nous aurions utilisé pour les transcrire la graphie internationale si nous n'avions manqué de matériel pour réaliser ce projet. Nous établissons ci-dessous une liste de correspondances entre les morphèmes de la graphie internationale et ceux dont nous usons dans le présent travail. Le ton haut correspond à (') et le ton bas à n.

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Tableau

Graphie internationale

Graphie utilisée

Prononciation approximative française

r
c..
E.

dj
tj

e
0

0 J

è (grève) pont

r
6
"2

Y

. 11 -(fille)

DY b n

-gne - (pagne)

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