Guerres récurrentes en République Démocratique du Congo

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Français
229 pages
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Description

L'objet de ce livre est l'étude des guerres qui ont fini par transformer la République Démocratique du Congo en champ de ruines. Pour trouver les causes et déterminer le sens de leur récurrence, l'auteur analyse plusieurs paramètres : originalité de ces guerres ; impasse géopolitique ; crise de gouvernance ; faillite de l'Etat et hypothèque sur ses missions régaliennes ; déclin de l'Etat en temps que puissance régionale.

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Date de parution 01 septembre 2010
Nombre de lectures 255
EAN13 9782296261068
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

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Guerres récurrentes
en République démocratique du Congo























































© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-12352-6
EAN : 9782296123526Nissé Nzereka Mughendi






Guerres récurrentes
en République démocratique du Congo


Entre fatalité et responsabilité







Préface de l’Abbé Malumalu
Postface de Tanguy de Wilde













Collection « Géopolitique mondiale »

Dirigée par Mwayila TSHIYEMBE


L’objet de la collection « Géopolitique mondiale » est de
susciter les publications dont la vocation est double : d’une
part, donner un sens aux mutations provoquées par la
mondialisation, étant donné la perte des repères du monde
ancien et la nécessité d’inventer des repères du monde
nouveau ; d’autre part, analyser la complexité des enjeux
territoriaux, des rivalités d’intérêt et de stratégies qui pousse
les acteurs à user de la force ou de la diplomatie, pour
modifier ou tenter de modifier le rapport de force
(ressources naturelles, humaines, culturelles), selon des
idéologies qui les animent. A cette fin, la prospective et la
pluridisciplinarité sont des approches privilégiées.


Déjà parus :

Evelyne GARNIER-ZARLI, Le doctorat scientifique dans le
monde scientifique, 2010.
Mwayila TSHIYEMBE, La politique étrangère des grandes
puissances, 2010.
Mwayila TSHIYEMBE, Le droit de la sécurité
internationale, 2010.
Richard KADIEBWE, La guerre de six jours à Kisangani,
2009.
Jean-Lucien EWANGUE, Enjeux géopolitiques en Afrique
centrale, 2009.
Mwayila TSHIYEMBE, La politique étrangère de la
République démocratique du Congo, 2009.



PREFACE
D’une paix espérée à une paix construite…
« Oser la paix » est un mot qui peut résumer l’actualité
politique en République Démocratique du Congo depuis une
décennie. De l’accord de cessez-le-feu signé à Lusaka dès juillet
1999 aux récents accords avec le CNDP et autres groupes armés du
Kivu, en passant par le dialogue inter-congolais, les mécanismes
conjoints de vérification, les élections générales, les communiqués
conjoints, la Conférence de Goma, le programme Amani…, les
acteurs étatiques et non-étatiques impliqués, à un moment ou à un
autre, dans la guerre au Congo-Zaïre n’ont cessé de formuler leur
volonté de paix.
Toutefois, du simple souhait à sa matérialisation, le chemin à
faire est souvent émaillé d’embuches et d’obstacles de tout genre.
La détermination finira par payer, si les facteurs susceptibles de
favoriser la construction d’une paix durable sont bien identifiés et
exploités dans leur grande diversité, en prenant soin de n’oublier
aucun élément déterminant.
Au stade actuel, l’« inclusivité » du difficile processus de paix
concerne à la fois les acteurs et les enjeux. Elle doit capitaliser les
acquis du chemin parcouru, afin de sortir la tête haute d’une série
de défis à affronter courageusement.
Le premier défi est posé par le dilemme du choix entre la paix
et la justice. Au niveau du processus interne, les deux valeurs se
sont trouvées fréquemment opposées dans leur apparente
incompatibilité immédiate. Pourtant il n’y a pas de paix véritable

sans justice et il n’est pas possible d’établir une justice efficace
sans la paix. Le choix privilégié de la paix est donc contingent et
ne doit pas sacrifier, à long terme, la justice. L’idéal s’avère être,
non un choix entre la paix et la justice, mais le choix de la paix et
de la justice.
Un autre défi est lié aux stratégies à adopter dans la
dynamique de la paix : usage de la force ou recours à la
négociation. Une paix conquise débouche sur une situation où il y a
un vainqueur et un vaincu. Elle offre donc au premier un résultat
rapide. Mais elle coûte cher, autant en vies humaines qu’en moyens
matériels. Elle exige également des capacités susceptibles de
rendre la victoire sûre et de la conserver dans le long terme.
Dans la paix négociée, par contre, il n’y a ni vainqueur ni
vaincu. Elle est satisfaisante pour toutes les parties. Sa fragilité
consubstantielle tient au fait que chacun conserve momentanément
une certaine force déstabilisatrice. Son avantage réside dans le
consensus qu’il est plus apte à générer. Néanmoins, la paix durable
s’y construit plus sûrement si les dérapages des uns et des autres
sont vite corrigés.
La paix négociée pose un troisième défi : elle débouche, en
effet, sur un Etat pléthorique et budgétivore, dans une société
sortant exsangue d’une période de guerre. Du coup, un nouveau
dilemme se pose aux faiseurs de paix : faut-il consacrer les moyens
publics, très maigres, à soigner les nouvelles positions d’anciens
belligérants pour consolider la paix, en satisfaisant leur besoin
d’intégration sociopolitique, ou plutôt privilégier les attentes,
toujours nombreuses en pareil contexte, d’une population
longtemps meurtrie par la guerre ? Comment, avec un budget
maigre, restaurer l’autorité de l’Etat et son retour dans la vie
quotidienne des gouvernés, tout en évitant la confiscation du peu
de moyens au profit exclusif des ex-belligérants ?
Ces questions, et bien d’autres encore, ont, toutes, leur place
dans un contexte post-conflictuel ou de sortie de crise. Dans tous
les cas, la dimension humaine y demeure très importante et mérite
d’être questionnée dans toute son ampleur.
8

Quelles que soient les conclusions que chacun est libre de
formuler, en commençant par celles tirées par Mughendi dans cet
ouvrage, une considération est sérieusement mise en évidence :
c’est au citoyen congolais, à la citoyenne congolaise, qu’il
appartient, en dernier ressort, de chercher une solution idoine pour
une paix durable en RDC, en tirant de l’histoire récente les leçons
qui s’imposent, afin que le couple guerre-paix y échappe de plus en
plus à la fatalité, en devenant un « objet » maîtrisé par la raison et
la transparence dans la construction et la gestion de la chose
publique.
L’interpellation qui traverse, sous différents aspects, tout le
contenu de cet ouvrage, ne s’adresse pas aux seuls gouvernants ;
elle concerne aussi les gouvernés et les chercheurs intéressés par la
problématique de la paix au Congo.
Car la paix est un préalable au développement dont chacun a
besoin. On ne développe pas une personne ou une communauté,
elle se développe ; on ne libère pas une personne ou une
communauté, elle se libère ; on ne donne pas la paix à une
personne ou à une communauté, on la construit ensemble.


Apollinaire M. MALUMALU

Professeur à l’Université Catholique du Graben,
Président de la Commission Electorale Indépendante en RDC,
Ancien Coordonnateur national du Programme Amani

9


A mes parents








[…] « Les poissons ne peuvent pas allouer un budget
pour l’achat de hameçons » ! Les Congolais impliqués
dans le processus de réforme doivent en accepter la
logique mais, en réalité, ils l’entravent pour rester
incontournables. [...] Et c’est ainsi jusqu’au sommet du
pouvoir. Au Kivu, maintenir un minimum d’instabilité,
en finançant une milice, par exemple, permet de
maintenir les flux financiers destinés à l’aide
humanitaire et à la réforme du secteur de la sécurité.
Même chose côté communauté internationale : la
coopération au développement est aussi un business ; si
l’Afrique atteint le développement, des milliers de
consultants et experts seront au chômage. (Théodore
Trefon, interview à La Libre Belgique n°261,
18/09/2009)

REMERCIEMENTS
La piste de réflexion qui aboutit à cet ouvrage nous habite
depuis 2006, mais elle était restée en friche après notre DEA
(Diplôme d’Etudes approfondies). Maintenant que les faits n’ont
pas contredit nos hypothèses d’alors, le champ semble mûr pour
dépoussiérer le vieux projet, en relançant froidement une question
sensible : la récurrence de la guerre en RDC est-elle due à la
fatalité de la guerre ou plutôt à la « turpitude » des acteurs ?
La forme que prend la présente publication est le résultat
d’une franche collaboration avec des personnalités qu’il serait
ingrat de ne pas remercier sur cette page. Nous pensons au
Professeur Tanguy de Wilde d’Estmael pour l’encadrement de nos
recherches. Nous pensons aussi à Olivier Lanotte, à Valérie
Rosoux, à Gaëlle Pellon et à Mafikiri Tsongo, pour les discussions
et les encouragements. A travers eux, notre gratitude est exprimée
à tous les enseignants et chercheurs de l’Université catholique de
Louvain et de l’Université catholique du Graben, ainsi qu’à tous
ceux dont les conseils ont été d’une certaine utilité.
Notre gratitude va aussi à toutes les personnalités qui, malgré
leur agenda chargé, ont eu à prendre connaissance, en tout ou en
partie, de nos questionnements dans la construction et
l’enrichissement de l’objet de cette étude. Parmi eux, Monsieur
l’Abbé Apollinaire Malumalu, coordonateur national du
Programme « Amani » et président de la Commission Electorale
Indépendante en RDC, Antipas Mbusa Nyamwisi, alors Ministre
congolais des Affaires étrangères et de la Coopération régionale,
Pascal Kambale de Human Right Watch à Washington D.C., Sylvie
Maunga de l’Institut Vie et Paix/Bukavu, Anne-Sylvie Berck de
Justice et Paix Belgique, Yasmina Lansman et Somo Mwaka. Leur
regard critique a contribué à l’affinement de nos réflexions, dont
nous assumons, seul, la pleine responsabilité.
Enfin, nous ne saurions passer sous silence l’assistance de
Guy Blondeel et celle de Anne-Marie et Christophe Dumortier, qui
ont sacrifié une partie de leur été au profit de la relecture du
manuscrit, ainsi que le soutien du Professeur Mwayila Tshiyembe
sans qui cette publication serait encore un projet. N.N.Mughendi INTRODUCTION
La déstabilisation que connaît la République Démocratique du
Congo (RDC) depuis octobre 1996 a tellement fait parler d’elle
qu’il devient presque gênant de revenir sur le même sujet avec
l’ambition d’y apporter des éléments nouveaux. Cependant, une
dimension y demeure, sinon totalement inexplorée, du moins,
sousexploitée, pour expliquer le phénomène de guerre en RDC : la
responsabilité de l’Etat congolais dans sa propre déstabilisation.
Les racines profondes de la guerre, dont certaines sont encore
présentes, bloquent la transformation de la paix précaire actuelle en
une paix durable, susceptible d’éloigner, dans le temps et dans
l’espace, tout risque de guerre dans le pays et dans la région.
Pour une mise en contexte, l’histoire récente de la région des
Grands Lacs africains est dominée depuis août 1996 par le
phénomène de guerre en RDC, une guerre présentant suffisamment
de particularités pour justifier un continuel réexamen des voies de
sortie.
D’un coté, la déstabilisation répétitive de la République
Démocratique du Congo a fait parler, pour la première fois, de la
1« première guerre mondiale africaine »’ . C’est, en fait, la RDC qui
a connu la plus grande guerre d’Afrique de par le nombre d’acteurs
publics ou privés impliqués, la guerre la plus meurtrière du
2monde depuis la deuxième Guerre Mondiale, soit presque trois
fois le bilan humain de la guerre de Corée (1,4 millions de morts

1 F. GERE, Pourquoi les guerres ? Un siècle de géopolitique, Paris : Larousse,
2003, p.149.
2 Dans son communiqué de presse du 13 février 2006, le Bureau de Coordination
des Affaires Humanitaires OCHA, affirmait que le conflit en RDC avait fait plus
de quatre millions de morts, avec une moyenne de 1200 morts par jour. OCHA,
Communiqué de presse, Kinshasa, 13 février 2006. En 2006, Oxfam donnait un
chiffre de 3,9 millions de morts comme total des huit années précédentes. « RDC :
100 000 morts en trois mois », 16 mai 2006, disponible sur www.oxfamsol.be
[11/01/2010]. Ces chiffres engloberaient les victimes indirectes imputables à la
situation de guerre.

3entre 1950 et 1953) , et finalement une des plus complexes à cause
de l’enchevêtrement des enjeux.
De l’autre, la quête de solution à cette déstabilisation de la
RDC, depuis la signature de l’Accord de cessez-le feu signé à
4Lusaka le 10 juillet 1999 , a cumulé une série d’initiatives
originales pour trouver une voie de sortie à une question que l’Etat
congolais ne pouvait résoudre seul et face à laquelle les
mécanismes onusiens de règlement des différends ne se sont pas
montrés plus efficaces. Au compte de ces solutions inouïes, il y a
lieu de mentionner la tenue d’un dialogue « inter-congolais »
pendant que le pays était encore occupé par des troupes étrangères.
5Il faut noter aussi la mission onusienne la plus nombreuse mais
paradoxalement une des moins efficaces dans le maintien de la
6paix – au risque de paraître inutile aux yeux de la population, tout
en conservant un rôle plus ou moins stabilisateur dans un Etat
entièrement déliquescent. La liste de « solutions » inattendues s’est
ensuite prolongée par les négociations entre le gouvernement issu
des élections de 2006 et les milices rebelles qu’il n’arrivait pas à
combattre militairement, ainsi que par la mise sur pied des
opérations militaires conjointes, sur le sol congolais, avec les

3 è Ch. LECHERVY, « La Corée au XX siècle », in Encyclopédie de l’Etat du
monde (CD-ROM), Paris : La Découverte, 2003-2005.
4 Le 10 juillet 1999, l’Accord a été signé par les six principaux Etats impliqués :
l’Angola, la RDC, la Namibie, le Rwanda, l’Ouganda, le Zimbabwe, et les
témoins : la Zambie, l’O.U.A., l’O.N.U., la S.A.D.C. ; les rebelles du Mouvement
de Libération du Congo (J-P. Bemba) et du Rassemblement Congolais pour la
erDémocratie (50 membres fondateurs) le signeront respectivement le 1 /08/1999
et le 31/08/1999.
5 Les effectifs de la Monuc (Mission des Nations Unies en République
Démocratique du Congo) sont allés toujours croissants depuis le 30 novembre
1999. A la fin 2009, le déploiement autorisé s’élève à 19 815 militaires, 760
observateurs militaires, 391 personnels de police et 1050 membres d’unités de
maintien de l’ordre, conformément à la résolution du Conseil de Sécurité de
l’ONU n° S/RES/1856 (2008) du 22 décembre 2008.
6 En fait, comme a pu l’expliquer l’ex-Représentant Spécial du Secrétaire général
des Nations Unis, William Swing, tout en étant la plus grande mission de maintien
de la paix dans le monde, la MONUC demeure paradoxalement la plus petite en
termes de densité, au regard de la grandeur du territoire congolais (même nombre
de casques bleus qu’en Sierra Leone, pays 24 fois plus petit que la RDC). Cf.
MONUC, Conférence de presse du RSSG, M. William Swing à Goma, 30 juillet
2007, 2 août 2007.
16

armées rwandaise et ougandaise, pourtant encore considérées
comme « ennemies » la veille.
Bref, tout a été tenté, mais toujours avec une efficacité limitée.
La persistance de la guerre dix ans après la signature officielle du
cessez-le-feu et le déploiement des troupes onusiennes, cinq ans
après le règlement de la question de la nationalité et trois ans après
la tenue d’élections démocratiques transparentes…n’atteste-t-elle
pas que les solutions apportées jusqu’ici s’attaquent plus aux
symptômes du problème qu’à ses racines ? La question vaut son
pesant d’or. En effet, la guerre s’est constamment transformée,
sans être éradiquée, jusqu’aux espoirs actuels.
La première transformation est celle introduite par l’Accord de
cessez-le-feu de Lusaka signé le 10 juillet 1999 et engageant
officiellement les belligérants sur la piste d’une solution négociée :
suspension des combats, clarification des positions et des
préoccupations affichées des acteurs, promesse de retrait des
troupes étrangères conditionnée à la tenue d’un dialogue
intercongolais. Mais sur le champ de bataille, les combats ont continué
et ont même pris de nouvelles formes inattendues (affrontements
de Kisangani entre deux alliés, le Rwanda et l’Ouganda). Et quand
est venue l’heure de la pression internationale pour le
désengagement, celle-ci n’a agi efficacement que sur une partie des
acteurs : le Soudan, l’Angola, l’Ouganda, le Zimbabwe….
Certains, tel le Rwanda, ont continué, même après le dialogue
inter-congolais (2002), à apparaître sur le théâtre des affrontements
et à être cités derrière les crises à répétition au Kivu jusqu’en 2009
(une décennie après l’accord de cessez-le-feu de Lusaka). Plus
globalement, la plupart des acteurs extérieurs, y compris ceux qui
se sont physiquement désengagés, ont continué, pendant un certain
temps, à exercer une influence certaine sur leurs protégés respectifs
7et à suivre de près l’évolution du processus .
Sur le plan interne, l’ouverture du « dialogue inter-congolais »
à Sun City (Afrique du Sud) le 25/02/2002, qui aboutira à la
signature de l’Accord Global et inclusif le 17 décembre 2002 à

7 Comme ont pu le remarquer beaucoup d’observateurs, notamment : MWAYILA
TSHIYEMBE, Le défi de l’armée républicaine en République Démocratique du
Congo, Paris : L’Harmattan, 2005, p.9.
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Pretoria, a apporté la deuxième et la troisième transformation du
conflit. La deuxième transformation devient ainsi le partage
équilibré du pouvoir entre cinq composantes et trois entités,
représentant les grandes sensibilités politiques congolaises, pour
une période de transition de deux ans, exceptionnellement
prorogeable d’une année au maximum. La troisième transformation
est la conception des réformes institutionnelles pour la Troisième
République au Congo-Zaïre, débouchant sur la tenue d’élections
démocratiques en 2006.
Malgré toutes ces transformations, la paix est restée précaire.
Tout le processus est parsemé d’intrigues, de déstabilisations, de
reculs, de menaces. En réalité, l’Exécutif 1+4 aura alourdi, retardé,
voire empêché la prise de décisions sensibles, pour éviter une
escalade. La déstabilisation récurrente du processus par des
discussions stériles et de nombreux soubresauts dans le Kivu, a
révélé la précarité d’un processus fragile où la paix, à la fois
désirée et honnie, est restée à construire.
Bien plus, une partie du Kivu et l’Ituri sont restés les
sanctuaires de nombreux acteurs politico-militaires non signataires
de l’Accord de Lusaka et non partenaires au processus congolais
vers un nouvel ordre politique. Parmi les nombreux groupes armés
persistants au Kivu se sont comptés et se comptent encore les
rebellions étrangères, malgré l’existence d’un programme
8DDRRR , les milices de résistance à la présence étrangère qui
n’ont pas eu confiance dans le processus, autant de groupes armés
naissant et changeant de nom et de revendications au gré des
intérêts du moment, au grand mépris des efforts pour la paix. Plus
au nord, l’Ituri a été un champ fertile pour des milices tribales
apparues également durant le processus de paix et dont la virulence
a été momentanément atténuée en 2003 par l’intervention militaire
9européenne baptisée « Opération Artémis » . En tout état de cause,

8 Désarmement, Démobilisation, Rapatriement, Réinsertion, Réintégration.
9 L'opération Artémis a été menée du 6 juin au 6 septembre 2003 en Ituri par
l’Union européenne au titre de la Politique européenne de sécurité et de Défense
(PESD), sous l’autorisation de la résolution 1484 du Conseil de Sécurité des
Nations-Unies [30 mai 2003]. Les effets de cette opération se sont prolongés
quelques années après, jusqu’à la résurgence en 2008 de nouvelles milices en
Ituri.
18

la précarité de la paix au Congo-Zaïre s’est prolongée au-delà des
trois ans de transition consensuelle. Et ce, jusqu’en 2010, en dépit
des espoirs de paix suscités par les élections démocratiques de
2006 ainsi que par la Conférence de Goma sur la paix, la sécurité et
le développement en Provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu
(623 janvier 2008). La « paix incertaine » qu’a constatée Jean-Claude
10Willame en concluant un ouvrage au lendemain des élections ,
semble bien avoir tenu bon.
Quoi qu’il en soit, le chemin parcouru permet de dresser un
bilan d’une certaine richesse. L’internationalité du phénomène de
guerre au Congo a été réduite ; le système politique s’est ouvert ; la
question de la nationalité a été résolue… Mais l’insécurité a
continué de manière permanente au Kivu, sanctuaire de milices,
longtemps maintenu en partie hors de l’emprise du gouvernement
réunifié. De même, des poches d’insécurité subsistent ou éclatent
de manière plus isolée en Ituri (nord-est du pays), ainsi que dans
certaines localités du nord du pays (phénomène Mbororo), ou de
l’extrême nord-ouest (affrontements de Dongo en Equateur)…
Loin de se focaliser sur des épiphénomènes et de se contenter
d’une paix minimale, il sied de s’intéresser aux racines profondes
et aux enjeux qui entretiennent le risque de guerre en RDC.
L’avènement d’une paix durable passe par l’efficacité des réponses
qui y seront apportées. Quels sont donc ces éléments objectifs qui
font de la RDC un champ propice à toute aventure militaire ? Cette
préoccupation prend expressément une tournure provocante dans la
question à laquelle cet ouvrage choisit de répondre : le phénomène
persistant de guerre en RDC est-il une fatalité à laquelle il n’y
aurait pas de solution ou est-ce plutôt le résultat d’une absence
d’anticipation politique, d’un cumul de « fautes » que les
gouvernants congolais auraient dû éviter ? Il existe des Congolais,
politiciens ou écrivains, qui acceptent la fatalité de cette situation
en présentant la RDC comme un « pays maudit », un « paradis
perdu ». D’autres, plus nombreux, Congolais et étrangers, essaient
d’expliquer la (ou les) guerre(s) au Congo depuis la décennie 1990

10 Jean-Claude WILLAME, Les « faiseurs de paix » au Congo : gestion d’une
crise internationale dans un Etat sous tutelle, Bruxelles : GRIP- Complexes,
2007, p.195-211.
19

en mettant à jour une large panoplie de facteurs endogènes et
exogènes. Tous les facteurs semblent déjà répertoriés, même si les
solutions correspondantes ont jusqu’ici une efficacité limitée ou
encore irréalisable. Peut-être fallait-il d’abord, ou faut-il
maintenant, leur trouver un tronc commun. Le présent ouvrage, en
s’appuyant utilement sur un certain nombre de publications
disponibles sur la RDC, propose une relecture du puzzle des
problèmes et des solutions en y examinant la part de responsabilité
de l’Etat congolais (c’est-à-dire d’abord aux gouvernants), sur qui
pèse, en dernière instance, le défi de l’édification d’une paix
durable sur son territoire.
En effet, la déstabilisation d’un pays comme la RDC au centre
de l’Afrique peut provenir de tous les facteurs liés à l’incapacité de
l’Etat à définir et à mener une politique compatible avec les
données internes au pays – dynamique du dedans – dans leur
interaction avec les données de l’environnement externe –
dynamique du dehors. Cette lecture générale cache d’intéressantes
curiosités : par exemple, elle implique que le volet économique de
la déstabilisation du Congo-Zaïre soit abordé en lien avec la
difficulté de l’Etat congolais à exploiter et à mettre à la disposition
des acteurs qui en ont besoin, son énorme potentiel en ressources.
De même, si l’ethnicité et la nationalité deviennent conflictuelles
en RDC, ce serait parce qu’elles ont été mal intégrées dans le
fonctionnement de l’Etat et que les frustrations qui en résultent
prêtent le flanc à une manipulation constante. Si des Congolais,
civils ou militaires, prennent l’arme contre leur propre patrie en
embrassant, les yeux fermés, tout nouvel assaillant, l’explication se
situerait dans les frustrations engendrées par un système qui n’a
pas répondu aux attentes de ses citoyens déçus. En sus, les guerres
au Congo-Zaïre, comme ailleurs en Afrique postcoloniale, seraient
dues, en partie, à un système institutionnel longtemps resté
inadéquat et en conflit permanent avec les réalités locales. A toutes
ces hypothèses s’ajoutent une politique étrangère défectueuse et
une adaptation difficile aux enjeux extérieurs.
Nous laissons le lecteur découvrir, tout au long des chapitres
développés sur les pages suivantes, si le phénomène de guerre au
Congo-Zaïre est une fatalité ou s’il pose la question de la
responsabilité humaine. Mieux, tout au long de l’étude, le lecteur
20

sera amené à distinguer plus clairement ce qui relèverait de la
fatalité de ce qui relèverait de la « turpitude » des animateurs des
institutions politiques de ce pays, qui auraient pu éviter la guerre et
qui peuvent reconstruire lentement la paix, en remontant les mêmes
leviers dont la faiblesse a entraîné la guerre. L’exposé commence
ainsi par la fatalité conceptuelle et historique de la dialectique
« guerre et paix » tout en soulignant que la guerre peut être
localement surmontée avec succès et disparaître des
préoccupations quotidiennes (Chap.1). Le périple se poursuit à
travers le rappel des particularités significatives du phénomène de
guerre au Congo-Zaïre à partir de 1996 (Chap.2) et des
caractéristiques du pays, qui, au lieu d’être transformées en vrais
atouts géopolitiques pour l’Etat congolais, en sont devenus une
impasse géopolitique (Chap.3). Sur ce fond, un chapitre décrypte
alors les causes profondes qui auraient fait de la RDC le bourreau
de sa propre sécurité (Chap.4).
Un dernier chapitre applique cette explication aux rapports de
force asymétriques entre l’Etat congolais affaibli et de petits
groupes armés qui, à l’instar du CNDP (Congrès National pour la
Défense du Peuple), sont arrivés à lui imposer le choix de la
négociation dans l’immédiat « après-élections » (Chap.5).











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