Habib Thiam l
338 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Habib Thiam l'homme d'Etat

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
338 pages

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Ce livre est une biographie de Habib Thiam, ancien chef du gouvernement sénégalais sous la présidence d'Abdou Diouf. Il révèle presque 40 années de présence de Habib Thiam dans les coins et recoins de l'Etat et de la République sénégalaise. Il apparaît comme un résumé et un aboutissement des quarante ans de règne du Parti socialiste.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2010
Nombre de lectures 446
EAN13 9782336266664

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sociétés Africaines et Diaspora
Collection dirigée par Babacar SALL
Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l’Afrique et sa diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant ouverte et s’appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs, des actes de colloque ou des thèmes qu’elle initie.
Déjà parus
M e Boucounta DIALLO, La crise casamaçaise. Problématique et voies de solutions, 2009.
Seidik ABBA, La presse au Niger. Etat des lieux et perspectives, 2009.
Momar Sokhna DIOP, Quelles alternatives pour l’Afrique ?, 2008.
Kodou WADE, Sexualité et fécondité dans la grande ville africaine, la cas de Ouakam, 2008.
Ndiassé SAMBE, El Hadji Diouf, footballeur et rebelle, 2008.
Seidik ABBA, Le Niger face au Sida : atouts et faiblesses de la stratégie nationale contre la pandémie, 2008.
Mame Marie FAYE, L’immolation par le feu de la petite-fille du président Wade, 2008.
Thierno DIOP, Marxisme et critique de la modernité en Afrique , 2007.
Jean Joseph PALMIER, La femme noire dans le cinéma contemporain, 2006.
Emmanuel EBEN-MOUSSI, L’Afrique doit se refaire une santé. Témoignage et réflexion sur 4 décennies de développement sanitaire, 2006.
Vincent FOUDA, Eglises chrétiennes et Etats-nations en Afrique, 2005.
Antoine WONGO AHANDA, La communication au Cameroun, 2005.
Issa Laye THIAW, La femme Seereer (Sénégal), 2005.
Mar FALL, Le destin des Africains noirs en France, 2005.
Habib Thiam l'homme d'Etat

Mamoudou Ndiaye
Mamoudou Ibra Kane
© L’HARMATTAN, 2009
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296106857
EAN : 978229609106857
Les auteurs
Mamadou Ndiaye et Mamoudou Ibra Kane, M2 comme les appelle avec un brin de plaisanterie et surtout d’affection le Premier ministre Habib Thiam, sont deux brillants journalistes et purs produits du Centre d’études des sciences et techniques de l’information (Cesti) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Ils se sont liés d’amitié au début des années 90 et ont su cultiver une complicité intellectuelle qui a abouti aujourd’hui à cette biographie sur l’ancien chef du gouvernement sénégalais Habib Thiam.

Mamadou Ndiaye, l’aîné, est né en 1959 à Aéré Lao dans le département de Podor. Journaliste polyvalent, titulaire du Diplôme supérieur de journalisme du CESTI (DSJ, 1985) et d’une maîtrise de communication, Mamadou Ndiaye démarre sa carrière à Walfadjri où, en 1987, il fonde et anime la rubrique Economie pendant près de 4 ans. Puis en décembre 1990, il devient conseiller en Communication du Recteur de l’Université de Saint-Louis. Cette collaboration lui confère une expérience de taille dans l’univers du leadership et de la décision qui lui ouvre les portes de CANAL PLUS HORIZONS pour « vendre » à l’opinion le projet de télévision à péage. Elle se clôt toutefois par une brutale rupture qui ne l’affecte nullement. Entre 1994 et 1996, il complète sa formation par une série de stages et de sessions de perfectionnement au sein de prestigieux instituts comme Fraser Institut de Vancouver, CGP de Montréal, IEA de Londres.

Plus tard, il est nommé directeur du développement au cabinet MCI jusqu’en 1997 avant de piloter à partir de 1998 La Revue Africaine de Banques, sans doute une étape enrichissante de son parcours professionnel. Il cumule cette activité avec un statut de reporter au Bureau ouest-africain de l’Agence France Presse (AFP). En qualité de Conseiller en communication, il ira, en 2001, épauler le PDG des Industries Chimiques du Sénégal (ICS), groupe industriel alors très mal en point. Journaliste, il a couvert plusieurs sommets du FMI et de la Banque mondiale, de l’Union Africaine et même de l’Union européenne ainsi que de nombreux forums économiques et financiers. Mamadou Ndiaye anime le DESK Economie de l’Agence de Presse Africaine, APANews.

Quant à Mamoudou Ibra Kane, le jeune frère, il est né en 1969 à Bokidiawé dans la région de Matam. Sorti de l’école de journalisme avec le Diplôme supérieur de journalisme (Dsj/option télévision), Kane est depuis 2003 le directeur de la radio RFM que lui et de jeunes professionnels ont su bien positionner dans le paysage médiatique sénégalais, grâce à la confiance que leur accorde le grand artiste et patron du groupe de presse Futurs Médias, Youssou Ndour. Il présente le journal de midi du lundi au vendredi, signe un éditorial politique tous les vendredis et anime tous les dimanches de 11H à 12H l’émission «Le Grand Jury ». Il prête également sa plume au quotidien L’Observateur du même groupe de presse comme « guest-éditorialiste ».

Auparavant, c’est Mamadou Ndiaye qui guidera ses premiers pas dans le journalisme en lui obtenant son premier stage au quotidien Walfadjri en 1994 à la fin de sa première année au Cesti. Promis à une belle carrière en télévision, il voit son élan freiner à la suite d’un accident d’avion de la compagnie Air Sénégal survenu en février 1997 à Tambacounda à l’est du Sénégal et d’une appréciation approximative des responsables de la RTS. C’est la rupture. Avec cet épisode, il aura beaucoup appris des hommes et des situations.

En 1997, il intègre, après des mois de chômage, le groupe Walfadjri, via sa radio sous la houlette du premier directeur, Mame Less Camara, entouré d’une jeune équipe de journalistes talentueux qui vont faire les beaux jours de Walf Fm grâce à son précieux encadrement.

Kane gravit les échelons, passant de simple reporter à chef du desk Reportages, avant d’être promu au poste de directeur au lendemain de l’élection présidentielle de 2000.

Des malentendus l’amèneront à quitter avec d’autres responsables pour tenter une aventure en presse écrite en créant un quotidien d’informations générales, La Nouvelle dont il sera le rédacteur en chef. Le journal fait long feu. Il retourne à Walf Fm pour occuper les fonctions de directeur de l’Information. Pas pour longtemps. Mamoudou atterrit à la mairie de Dakar avec deux autres compagnons pour piloter à partir de novembre 2002 le projet de Radio municipale de Dakar, RMD pendant huit mois.

Le nouveau maire libéral de la capitale sénégalaise Pape Diop tarde à se décider. Et les trois, craignant une « mort » professionnelle, ne veulent pas perdre du temps même s’ils étaient régulièrement payés presque à ne rien faire. Youssou Ndour, lui, va plus vite et prend la décision de transformer sa radio sportive Sport Fm en radio généraliste. Radio Futurs Médias (RFM).

Journaliste de formation, un métier qu’il a choisi par amour, Mamoudou Ibra Kane est aussi titulaire depuis janvier 2009 d’un MBA avec comme spécialité, « Stratégie des Organisations » ou « Strategic Management ». Diplôme obtenu à l’Institut africain de management (IAM) en co-diplomation avec l’Université Québec à Chicoutimi au Canada (UQAC).
Remerciements Nos remerciements sincères vont en premier à Monsieur Habib Thiam et son épouse Anna, qui nous ont ouvert leur demeure et leurs archives personnelles. Mme Thiam, quel esprit d’organisation et de gestion de la mémoire partagée ! Le président Diouf, comme à son habitude, a été magnanime. Cette préface qu’il a bien voulu signer à notre demande en est la preuve la plus parfaite. Nous avons aussi hautement apprécié sa prévenance au cours de l’audience qu’il nous a accordée à Paris au mois de juillet 2009. A Hamidou Sall, assistant du président Diouf à Paris, un merci de tous les instants pour son amabilité exquise, sa grande efficacité, sa rigueur professionnelle et son sens du mot juste. Au philosophe Hamidou Dia, pour la fulgurance de ses observations, la finesse de ses critiques et sa relecture toute attentionnée de l’ouvrage. A ce grand Esprit, des petits frères reconnaissants. Les habitants du village de Gaya, les notables en particulier, trouveront à travers ces lignes l’expression de notre déférente gratitude pour voir rendu notre séjour utile, studieux et recueilli lors de notre mémorable passage. Tranquille et sans âge, Gaya, faut-il le rappeler, est surtout célèbre pour être le lieu de naissance du guide religieux El hadji Malick SY, fondateur de la Tidjania au Sénégal. Des ministres, des hauts fonctionnaires, des cadres émérites, des agents de diverses structures nous ont été d’un grand apport en se confiant à nous pour témoigner sous le sceau de l’anonymat du fait des responsabilités que certains assument encore. Ils sauront se reconnaître dans cette effusion de sentiments diffus. A Namory Barry, archiviste-documentaliste pour sa précieuse collaboration. Mamoudou et Mamadou renouvellent à leurs épouses, Fifi et Séré, leur attachement affectueux.
Dédicace

Nous, Mamadou et Mamoudou, dédions ce livre:

A nos parents, défunts et vivants, pour les valeurs inculquées et les sacrifices consentis dans notre éducation ;

A tous nos frères et sceurs ;

A nos chères épouses et confidentes, Séré et Fifi, ainsi qu’à nos adorables enfants Ibrahima, Daro Rehanna, Binetou Wahabine, Khadija Benazir, Aïssé Youmaïssé et Ben Saïd ;

A tous nos maîtres qui nous ont appris à écrire;

A Youssou Ndour et à l’ensemble des collaborateurs du groupe Futurs Médias ;

A tous nos camarades de promotion du Cesti ;

Au « Grand Mbagnick », comme nous l’appelions affectueusement; Mbagnick Mboup, ce journaliste talentueux très tôt arraché à notre affection ;

A tous nos parents et amis.
Liste des abréviations
Afp : Agence France Presse
Afp : Alliance des forces de progrès
Aiplf : Association international des parlementaires de langue française
Aj/Pads : And-jëf/Parti africain pour la démocratie et le socialisme
Anoci : Agence nationale pour l’organisation de la conférence islamique
Aof : Afrique occidentale française
Apr : Alliance pour la République
Bad : Banque africaine de développement
Bceao : Banque centrale des Etats de l’Afrique de l’ouest
Bicis : Banque internationale pour le commerce et l’industrie du Sénégal
Bid : Banque islamique de développement
Bird : Banque internationale pour la reconstruction et le développement
Bms : Bloc des masses sénégalaises
Bom : Bureau organisation et méthode
Cap 21 : Coordination des actions autour du président de la République pour le 21ème siècle
Cdp/Garab-gui : Convention des démocrates et des patriotes/Garab-gui
Cena : Commission électorale nationale autonome
Ceni : Commission électorale nationale indépendante
Cfd : Coordination des forces démocratiques
Cncas : Caisse nationale de crédit agricole du Sénégal
Crad : Centres régionaux d’assistance au développement
Dts : Droits de tirages spéciaux
Ena : Ecole nationale d’administration
Enfom : Ecole nationale de la France d’outre mer
Feanf : Fédération des étudiants d’Afrique noire en France
Fmi : Fonds monétaire international
Fpe : Fonds de promotion économique
Fss : Front sigil Sénégal
Gc : Génération du concret
Ges : Gaz à effet de serre
Giec : Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat
Goana : Grande offensive agricole pour la nourriture et l’abondance
Gresen : Groupe de rencontres et d’échanges pour un Sénégal nouveau
Hec : Hautes études commerciales
Iaaf : Fédération internationale d’athlétisme amateur
Ld/Mpt : Ligue démocratique/Mouvement pour le parti du travail
Mas : Mission d’aménagement du fleuve Sénégal
Mdl : Mineral deposits limited
Meaf : Mission d’études et d’aménagement du fleuve Sénégal
Mfdc : Mouvement des forces démocratiques
Msa : Mouvement socialiste africain
Nba : Nouvelles brasseries africaines
Nsts : Nouvelle société textile du Sénégal
Oci : Organisation de la conférence islamique
Oif : Organisation internationale de la francophonie
Omvs : Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal
Oncad : Office national de coopération et d’assistance pour le développement
Onel : Observatoire national des élections
Ong : Organisation non gouvernementale
Onu : Organisation des nations unies
Opt : Office des postes et télécommunications
Oua : Organisation de l’unité africaine
Pds : Parti démocratique sénégalais
Pds/R : Parti démocratique sénégalais/Rénovation
Pit : Parti de l’indépendance et du travail
Plp : Parti pour la libération du peuple
Pls : Parti libéral sénégalais
Pme/Pmi : Petites et moyennes entreprises/Petites et moyennes industries
Pnud : Programme des nations unies pour le développement
Pra : Parti pour le rassemblement africain
Pref : Programme de redressement économique et financier
Ps : Parti socialiste
Psds : Parti de la solidarité et du développement du Sénégal
Raddho : Rencontre africaine pour la défense des droits de l’homme
Rda : Rassemblement démocratique africain
Rdk : Rassemblement pour le développement de Kédougou
Reva : Retour vers l’agriculture
Rfm : Radio Futurs Médias
Rnd : Rassemblement national démocratique
Rtbf : Radiodiffusion télévision belge francophone
Rts : Radiodiffusion télévision sénégalaise
Senelec : Société nationale d’électricité
Sgo : Sabodala gold operations
Sonacos : Société nationale de commercialisation des oléagineux
Sonatel : Société nationale de télécommunications
Sotexka : Société textile de Kaolack
Tic : Technologies de l’information et de la communication
Ua : Union africaine
Uemoa : Union économique et monétaire oust africaine
Ups : Union progressiste sénégalaise
Sommaire
Sociétés Africaines et Diaspora Déjà parus Page de titre Page de Copyright Les auteurs Remerciements Dedicace Liste des abréviations PRÉFACE AVANT-PROPOS Chapitre 1 - L’éternel athlète Chapitre 2 - Le temps du répit Chapitre 3 - Gaya, le socle d’un dessein politique Chapitre 4 - Tel père tel fils Chapitre 5 - La dextérité d’un homme d’Etat Chapitre 6 - L’enfer du Neuvième étage Chapitre 7 - Alternance, jamais deux sans trois ! Chapitre 8 - Discours programme... Chapitre 9 - Habib, le citoyen du monde Chapitre 10 - Les nouvelles frontières de l’écologie Chapitre 11 - Copenhague, à l’horizon Chapitre 12 - Sénégal : scénario du futur Conclusion - Un esprit républicain Bibliographie Annexes - Amour sans limites ni frontières
PRÉFACE
Ce livre porte sur le Sénégal visité par deux plumes qui se font l’écho d’une voix, celle d’Habib Thiam, ancien Premier ministre du Sénégal.
Habib Thiam, l’enfant du Walo, a toujours servi son pays qu’il porte au plus profond de lui. A peine était-il sorti de ce haut lieu de savoir et de formation de la rue de l’Observatoire à Paris que ce champion de course de vitesse mettait encore ses pieds dans les startings blocks, pour un nouveau départ, pour une nouvelle course, cette fois-ci, de fond. Le jeune breveté de l’Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer, aux côtés d’autres condisciples et cadres de sa génération, s’offrait à son pays qui venait d’accéder à la souveraineté internationale.

Habib Thiam est mon ami, un ami de toujours. Nos enfants portent nos prénoms, Habib Diouf et Abdou Thiam. Nous nous sommes abreuvés aux mêmes sources et confrontés aux mêmes problèmes. Nous avons partagé les mêmes rêves et les mêmes angoisses. Nous avons cheminé ensemble dans la vie, à l’Ecole, dans les administrations, jusqu’aux sommets de l’Etat. De Paris, après études et stages de formation, nous avions ensemble pris le chemin du retour, répondant à l’appel de la mère patrie. Il était déjà au gouvernement, au lendemain des regrettables événements de 1962. Il était aussi à mes côtés quand le Président Léopold Sédar Senghor m’a nommé Premier ministre. Il fut à deux reprises mon Premier ministre, non parce qu’il était mon ami mais parce que son expérience et son sens politique aigu, sa formation et son parcours, sa passion pour le pays et la confiance que je plaçais en lui, le désignaient tout naturellement pour m’accompagner et m’épauler dans la lourde tâche qui était la mienne à la tête de l’Etat du Sénégal.

Ce livre est un voyage au cœur de l’histoire de notre jeune République, une histoire plusieurs fois visitée par des témoins, des acteurs et des observateurs qui l’ont analysée et appréciée diversement. D’autres témoignages suivront, et avec eux, à coup sûr, avec d’autres regards, d’autres appréciations. Ici, l’odyssée s’effectue par un fil conducteur déroulé dans le labyrinthe de la politique, sous l’œil avisé d’un homme qui sait de quoi il parle. Un double regard, d’intériorité et d’extériorité, selon qu’il est aux affaires ou en dehors, mais toujours sous le sceau incontestable de la légitimité du regard et de la parole, je veux dire un regard lucide et une parole responsable.
En parcourant les pages de ce livre, ce sont des séquences du film de la période essentielle de nos vies qui défilent, sous mes yeux avec ce sentiment ambivalent où se mêlent la joie d’avoir servi avec passion et abnégation un pays que nous chérissons, et parfois, comme un regret de n’avoir pas fait plus, tant nous aurions voulu tout lui donner.

Et me revient en mémoire le quotidien de dures et pénibles années de labeur, celles de l’hostilité d’un environnement interne et externe, les durs plans d’ajustement structurels imposés par les institutions de Bretton Woods, le pénible d’antagonismes politiques parfois irresponsables, les manipulations politiciennes d’une frange de la population en butte à des difficultés, les défections dans nos propres rangs. Mais ces pages offrent aussi le doux réconfort de tant de conquêtes et de victoires, de maux soulagés, de catastrophes évitées, de sorts améliorés et surtout le bonheur d’avoir travaillé à l’ancrage d’une démocratie saine et majeure et à la consolidation des bases d’un Etat de droit. Toutes ces grandes réalisations, nous les avons menées dans la continuité de l’œuvre colossale du Président Léopold Sédar Senghor, pionnier et bâtisseur, un Maître d’exception qui toujours nous rappelait que c’est dans la recherche obstinée, avec ardeur et détermination, que nous trouverons le salut de notre pays.
Ce beau travail que je salue participe de cette recherche obstinée qui est aussi une mémoire pour une meilleure intelligence des combats que nous avons menés.
Abdou DIOUF Ancien Président du Sénégal Secrétaire Général de l’OIF
AVANT-PROPOS
« Un caractère d’exception ne suffit pas à faire un très grand homme d’Etat. Pour que celui-ci surgisse, il faut aussi des circonstances... » (Eric Roussel, « Charles de Gaulle », Editions Gallimard 2002). On dirait que ces mots sont faits pour Habib Thiam tant l’homme incarne à merveille les plis et les replis de l’Etat. Et il ne s’en est jamais départi même quand les circonstances pouvaient l’y pousser sans que personne ne trouve à redire. Si ce sont, ce ne sont que des circonstances que surgit l’homme d’Etat, que de fois il en a vécu ! L’éclatement du fratricide et meurtrier conflit casamançais à la suite de ce que d’aucuns ont appelé une banale jacquerie, ce soulèvement des paysans casamançais contre les seigneurs « spoliateurs » de leurs terres et venus d’un nord hégémonique les menaces qui ont pesé sur l’intégrité du territoire sénégalais par le fait de la tentative de coup d’Etat en Gambie de Kukoy Samba Sagna ; le lâche et odieux assassinat du juge Babacar Sèye ; les tragiques événements de février 94 avec la boucherie subie par six pauvres policiers à la suite d’une manifestation de l’opposition, le terrible accident de la Sonacos avec ses dizaines de morts à la suite d’un laxisme humain, le douloureux crash d’avion qui a emporté la centaine de braves soldats sénégalais en Arabie Saoudite, la périlleuse et poussive intervention de l’armée sénégalaise en Guinée-Bissau, les malheureux événements sénégalo-mauritaniens à la survenue desquels il n’était pourtant pas au gouvernement ; à aucune de ces douloureuses circonstances Habib Thiam n’a dévié de sa ligne de conduite. Rester fidèle à l’Etat et à la République quoi qu’il puisse lui en coûter.

Il a toujours répondu pleinement et entièrement présent à chaque fois que cet Etat a eu besoin de lui. Parfois, il n’a même pas attendu qu’on fit appel à lui comme en témoigne son intervention tout aussi discrète qu’efficace auprès de son ami Lionel Jospin, alors qu’il n’était plus aux affaires, pour le rapatriement des Sénégalais de la Mauritanie quand les deux voisins séparés par un fleuve ont rompu leurs relations diplomatiques à la fin des années 80.

En conséquence de ce qui précède, lui décerner un brevet de républicanisme ne serait que juste récompense. Non, que justice. Pourtant, il semble ne pas être suffisamment fait mention dans l’histoire politique, précisément institutionnelle de ce pays, de ce que Habib Thiam, toutes les fois cumulées de son séjour à la Primature (1981-1982, puis 1991-1998), sinon bat le record de longévité à ce poste, au moins il l’égale avec son ami Abdou Diouf. Abdou Diouf, encore lui ! Comme si les deux hommes avaient un destin et une destinée communs. Quand l’un, Abdou, sortait premier de leur promotion à l’Ecole nationale de la France d’Outre-Mer, Enfom, l’autre, Habib, le secondait comme premier dauphin avec, toutefois, un avantage d’une courte tête en faveur de celui qui succédera plus tard à Léopold Sédar Senghor à la tête du jeune Etat sénégalais. N’était-ce pas, dès lors, normal qu’Habib Thiam fut désigné par Abdou Diouf comme son premier des ministres, même si Senghor souhaitait voir Moustapha Niasse choisi par son successeur comme Premier ministre ? Niasse, il est vrai, n’aura pas démérité, lui qui a été, très jeune, pendant des années, le directeur de cabinet d’un président de la dimension de l’Agrégé de grammaire et son ministre des Affaires étrangères et donc, son porte-voix, tout simplement sa voix à l’extérieur.

Mais puisqu’on ne peut pas refaire l’histoire, qui ne se répète, dit-on, qu’une fois sous la forme d’une tragédie et une seconde fois comme farce, retenons qu’Habib Thiam, c’est au moins dix ans de Premier ministre à l’image d’Abdou Diouf même si le second peut se targuer de l’avoir été sans discontinuer, d’un trait. Et surtout, de n’avoir quitté le neuvième étage du Building administratif, siège du gouvernement sénégalais, que pour traverser l’avenue Roume (devenu Léopold Sédar Senghor) et occuper par conséquent, la « Maison blanche » d’en face, c’est-à-dire, passer de numéro deux à numéro un du pays. Si on était en tennis, on aurait dit : « Avantage Diouf ».

Certes, second de Diouf pendant que celui-ci était président de la République, mais Thiam n’en n’a pas moins assimilé cette leçon toute gaullienne (de Charles de Gaulle) : « L’autorité ne va pas sans mystère et le prestige sans distance. » Le mystère et la distance, le fils de Mabousso Thiam les aura cultivés sans pour autant forcer les traits, encore moins les ports, afin de garder et l’autorité nécessaire et le prestige lié aux hautes charges qu’il a occupées. Il a été, il est encore et pour toujours, un dévoué à la grandeur de la nation et un fervent de la raison d’Etat. Tout au long des dizaines de pages et des milliers de mots de cet ouvrage biographique, il ne se départira point de cette dévotion à la grandeur d’un Sénégal uni « par le commun vouloir de vie commune » et, non plus de cette ferveur de la raison d’Etat, cette raison invoquée comme disait l’autre à chaque fois que l’Etat n’avait pas raison.

En acceptant d’être au service de son pays à toutes les fois que le devoir l’avait appelé et à toutes les autres fois que même son ami Diouf qu’il entendait servir « par devoir », d’abord et « par amitié », ensuite », lui avait fait confiance pour conduire son gouvernement, il tenait, lui Habib, à une chose et à une seule : « Je ne cherchais pas à plaire, mais à faire de sorte que tout le monde -ses ministres et l’administration dont il avait la charge- travaille. » Tout le monde, même ceux qui étaient volontairement atteints de surdité sélective, était averti. Habib Thiam n’entendait pas se faire marcher sur les pieds. Etre Premier ministre d’un pays sous développé le contraignait naturellement à compenser par son intelligence la faiblesse de ses moyens. C’était loin une évidence. De l’intelligence il fallait tout de même en avoir !

Récapitulons. Habib Thiam, avions-nous dit : « l’homme d’Etat », « le républicain », « le dévoué de la grandeur de la nation », « le fervent de la raison d’Etat », avec tout ce que ces postures exigent comme culture du mystère et de la distance. Cependant, cela, il le fera en ayant la claire conscience de ne pas être prisonnier des dogmes. N’a-t-il pas appris de Senghor et auprès du chantre de la Négritude ce que celui-ci appelât avec une certaine beauté, « une voie africaine du marxisme » ? Tout un programme. Philosophique. Politique. Mais certainement aussi, économique. Car il s’agissait justement de définir pour le Sénégal et pour l’Afrique une voie propre du développement. La rupture entre Dia et Senghor que Thiam a vécue jeune et senghoriste, après avoir été diaïste, n’était-elle pas liée quelque part à une différence d’approches, non pas idéologiques -les deux têtes de l’Exécutif sénégalais de 1960 à 1962 furent tous deux socialistes-, mais bien économiques ? Habib Thiam dira oui. Certainement oui.

Mais Habib Thiam n’est pas un homme du passé. Bien au contraire. Il reste l’homme de son temps, du temps présent, qui se projette sur l’avenir. Ainsi s’intéresse-t-il aux questions liées à l’environnement, c’est-à-dire au développement durable, car étant conscient de la responsabilité sociale des Etats et des entreprises. Les générations futures et le devenir de notre planète méritent à ses yeux une attention plus accrue. Il fait partie de ceux qui restent convaincus que cette planète ne nous a pas été donnée, mais elle nous a juste été léguée et que nous avons le devoir de la transmettre à nos enfants sinon meilleure au moins telle qu’elle nous avait été léguée.

La crise financière mondiale dont la cause fondamentale est une certaine vision du monde sous le prisme d’un « capitalisme triomphant », d’une « fin de l’histoire », est pour lui une bonne occasion de remettre l’Etat, garant de l’intérêt général, dans le jeu, de l’envers à l’endroit. La crise chez les Chinois ne signifie-t-elle pas aussi opportunité ? Certes, il ne s’agit pas pour lui de dire : « Socialistes de tous les pays, unissez-vous », mais il appelle les socialistes du monde, les sociaux-démocrates pour ratisser large, à une plus grande prise de conscience de leur responsabilité dans ce « temps des turbulences » comme le souligne Alan Greenspan, cet ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed) selon qui « le monde à venir (nous y sommes déjà !), nous offre d’immenses possibilités et nous met face à de formidables défis ».

L’Amérique du démocrate Barack Obama n’est pas loin du retour à l’interventionnisme de l’Etat, digne du New Deal de Franklin Delanoë Roosevelt à la suite de la crise de 1929. Le nouveau et jeune président américain, qui a comme modèle Roosevelt, lui également démocrate, au moins dans son approche des problèmes économiques, a pris conscience des dérives causées par ce qui est pudiquement appelé les « subprimes » qui, au fond, ne sont rien d’autre qu’un outrancier « laisser-faire et laisser-aller ». Moins d’Etat ? Oui, mais toujours mieux d’Etat. Le président Abdou Diouf aimait à associer les deux : « moins » et « mieux ». Habib Thiam était son Premier ministre. Cela veut tout dire...

Que dire de plus pour la fin de cet avant-propos qui vous plonge, par le biais de cet ouvrage, dans la presque quarantaine d’années de présence de Habib Thiam dans les coins et recoins de notre Etat et de notre République ? Un Etat et une République, aujourd’hui, quasi cinquantenaires si on les date de 1960, année de l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale. Le petit-fils de Dillé Coumba Diombosse Fatim Thiam apparaît à la fois, en réclamant cependant le droit d’inventaire, comme un résumé et un aboutissement des quarante ans de règne du Parti socialiste. Seulement, il pourra, à la postérité, dire : « quand le pouvoir se perdait je n’étais plus là. » Ce n’est pas une dérobade. C’est juste la vérité de l’histoire que nous vous contons.
C’est en allant vers la mer Que le fleuve reste fidèle à sa source. Le socialisme, c’est la République jusqu’au bout.
Jean Jaurès
Chapitre 1
L’éternel athlète
On dirait qu’Habib Thiam a encore ses jambes du jeune homme de 21 ans. L’âge du sprinter qui, en 1954, remporta le titre de champion de France du 200m. Comme quoi les athlètes ne vieillissent jamais. L’homme a pourtant 74 ans dans les jambes quand ce 21 novembre 2007, il escalade à la vitesse de l’athlète les marches menant au Présidium de la cérémonie solennelle de remise du Prix de la Fondation Abdou Diouf «Sport-Vertu» portant le nom du deuxième président de la République du Sénégal. Abdou Diouf, l’ami de toujours !

Abritant comme à l’accoutumée cette cérémonie naguère très courue par le tout Dakar, le Théâtre National Daniel Sorano était ce jour-là un des rares îlots de paix dans un centre-ville soumis à la loi des jeunes marchands ambulants. Véritables laissés-pour-compte du système, ils sont priés par les autorités libérales de débarrasser le plancher. Dakar doit retrouver son lustre d’antan ou tout au moins un visage digne d’une capitale. Une mesure inspirée par le chef de l’Etat, le président Abdoulaye Wade himself, à la suite d’un travail de sensibilisation et de dénonciation de « l’anarchie », qui a fait mouche, du célèbre architecte Pierre Goudiaby Atepa. Celui-ci dira après cette chaude journée qu’il n’a pas été bien compris.

L’opération dite de désencombrement de la voie publique doit passer, dans l’entendement des autorités sénégalaises chargées de l’exécuter, par le déguerpissement des jeunes vendeurs à la sauvette qui arpentent les principales rues dakaroises. Mais, c’était sans compter avec leur détermination à rester. Rester pour avoir, en cette veille de fêtes de tabaski et de fin d’année, de quoi ramener au village pour le plus grand bonheur de la famille tenaillée par la faim et la soif.

Les nombreux ratés successifs des campagnes agricoles et, surtout, les mauvaises récoltes de cette année ont fini par accroître l’exode rural, synonyme d’un mouvement massif de meurt-de-faim vers la capitale Dakar qui accueille depuis fort longtemps déjà toute la misère... du monde sénégalais. Ajouté aux milliers de jeunes chômeurs des villes, il fallait bien un jour que tout cela débordât dans la rue. Comme la goutte d’eau de trop fait déborder le vase. Et ce qui devait arriver arriva. Aux autorités qui ont appliqué la mesure à l’aveuglette, sans discernement et surtout sans tenir compte du contexte festif -ces autorités seront d’ailleurs toutes limogées par un décret présidentiel- eh bien, il sera reproché d’avoir touché en quelque sorte à des «intouchables», parce que ces jeunes ambulants «ont eu un long compagnonnage avec le président de la République en votant massivement pour lui en 2000», dira-t-on en substance dans le communiqué du premier Conseil des ministres intervenu après la révolte « ambulante ».

Le pouvoir usera de tous les arguments et de toutes les arguties, y compris ceux les plus massue, les plus fantaisistes et parfois les plus fallacieux, pour que ne prospère en aucun cas le discours de certains intellectuels mal-pensants sur la fin du long état de grâce dont bénéficiait jusqu’ici le régime dit de l’Alternance en dépit des difficultés de plus en plus durement ressenties par les populations. Un tournant pour le régime libéral ?

Toujours est-il que les marchands ambulants auront montré ce 21 novembre de quel bois ils peuvent se chauffer en mettant Dakar à feu et, de peu, à sang. Au nez et à la barbe de forces de l’ordre, dotées pourtant de moyens de casser du manifestant des plus sophistiqués, mais, à l’arrivée, manifestement dépassées par la furie des pyromanes et des casseurs. Un avertissement sans frais pour le «régime des 4x4 rutilants et des villas au bord de la mer». Mais pas seulement à lui, le pouvoir, cet avertissement.

Le signal envoyé par ces jeunes doit aussi être bien décrypté par l’opposition, celle-là dite « boycotteuse » parce que non représentée à l’Assemblée nationale. L’exercice de décryptage doit aussi être valable pour les syndicats incapables depuis belle lurette de mobiliser grand monde et surtout de canaliser le mécontentement populaire comme le réussissait à merveille un certain Abdoulaye Wade alors chef de l’opposition. En cela la loi « ambulant» doit servir de leçon à tout le monde.

Des journées chaudes et noires comme ça, Habib Thiam connaît. Il en a connu au cours du règne quarantenaire socialiste dont celui de presque la moitié de son ami de président, Abdou Diouf. Premier ministre, il en a vu de toutes les couleurs. Il n’était pas qu’un Premier ministre, il était aussi et surtout l’ami du président de la République qu’il servait «par devoir et par amitié». Une posture qui le mettait toujours devant, « jamais derrière », quitte à recevoir des coups, tous les coups. Des coups, il savait aussi en rendre. Et comment ! Premier ministre déjà, on est un fusible. Ami en plus, on est plus qu’un fusible. On est un gilet pare-balle. Mieux ou pire, un bouclier anti-missile.

Les événements tragiques du 16 février 1994, avec leur lourd bilan de six policiers tués sur-le-champ, sur le champ de l’honneur, de la plus barbare des manières sur le boulevard du Général de Gaulle de Dakar, à la suite d’un appel à la manifestation lancé par l’opposition d’alors dirigée par un certain Abdoulaye Wade, ces événements resteront à jamais gravés dans sa mémoire d’homme d’Etat, d’homme tout court. De sa fenêtre de son bureau situé au neuvième étage du Building administratif, siège du gouvernement dont il est le chef, il verra l’épais nuage de fumée qui s’élève et recouvre bientôt Dakar d’un voile ocre et âcre et qui indiquait, témoigne-t-il, que les manifestants n’étaient pas si loin que ça.

C’est pourquoi, les images du mercredi 21 novembre 2007 ont quelque chose de surréaliste en ce sens qu’Habib Thiam n’est plus au pouvoir, mais bien celui qui, des années durant, maître incontestable de la « Rue-publique » —« Cafardeusement* » vôtre ! -, faisait cette fois-ci face à cette même « Rue-publique » furieuse et mécontente de la vie chère, de l’arrogance de ses gouvernants, de leur richesse ostentatoire dans un océan de misère repoussante. Bref, une rue publique révoltée par son sort peu enviable et l’injustice sociale qui va s’accentuant.

Ce n’est sûrement pas lui Habib Thiam qui va envier les autorités actuelles. Au contraire, il leur souhaite bien du plaisir... avec la rue ! Quand on a été chef d’un gouvernement à l’époque de la dévaluation du franc CFA et du drastique et asocial — c’était l’accusation la plus partagée dans le monde syndical- « Plan Sakho-Loum », du nom du ministre de l’Economie et des Finances pour le premier nommé, Pape Ousmane Sakho et de celui du ministre du Budget pour le second, Mamadou Lamine Loum, celui-là même qui remplacera Habib Thiam au poste de Premier ministre ; quand, par conséquent, on a fait face à des manifestations quasi quotidiennes on sait forcément mieux que quiconque ce que peut coûter à un pouvoir un mécontentement populaire de cette ampleur, échappant à tout contrôle de surcroît.

Retiré de la gestion des affaires publiques depuis bientôt dix ans lorsqu’il quitta la Primature en juillet 1998, Habib Thiam était loin ce mercredi-là du tumulte ambiant et ambulant du Plateau, de la Médina et de la populeuse banlieue dakaroise. Le citoyen ordinaire qu’il est devenu, était, en effet, au milieu des siens que sont les Sportifs dans un Théâtre Sorano toujours joyeux et jovial même si la salle était loin, signe des temps, d’afficher le plein. Ah, les courtisans du pouvoir ! Même «les sponsors ne se bousculent plus», regrette le Maître de cérémonie du jour, le journaliste Abdoul Majib Sène. Mais, fair-play à l’instar des grands champions, Habib Thiam, lui-même lauréat de la Fondation Abdou Diouf avec le Prix d’honneur en 2003, est dans son élément en venant présider ce matin-là la cérémonie comme il le fait tous les deux ans depuis que son ami, parrain de la manifestation, a quitté le pouvoir.

L’édition 2007 est la neuvième du genre. La Fondation Abdou Diouf « Sport-Vertu » a commencé en 1991 à distribuer des lauriers aux sportifs du continent qui se sont le plus illustrés dans leur discipline respective. La cuvée 2007 est tout aussi prestigieuse que celle des années précédentes. Le jury a porté son choix sur l’Ethiopienne Messeret Defar, championne olympique et championne du Monde de 5000m, recordwoman du Monde dans la même discipline (Prix d’excellence) ; l’équipe sénégalaise de Scrabble, championne du Monde avec trois titres mondiaux sur quatre en 2007 (Prix d’honneur) ; Olosoji Adetokundo Fasuba du Nigeria, champion et recordman d’Afrique du 100m et 6 ème meilleure performance mondiale de tous les temps (Prix d’honneur) et enfin le Prix d’encouragement au lutteur sénégalais Yahya Diop «Yekini», plusieurs fois médaillé d’or et d’argent aux championnats d’Afrique de lutte, ainsi qu’à l’équipe Handisport Sénégal, champion d’Afrique.

Au milieu de tels champions l’inspiration ne peut être qu’au rendez-vous. Et Habib Thiam de taquiner les muses dans un beau discours : « Le poète grec Pindare, dit-il, aurait eu pour vous des mots immortels ; le poète sénégalais Léopold Sédar Senghor aurait sublimé vos exploits, à jamais inscrits, en lettres de feu, dans nos mémoires, en décryptant le rythme de vos exploits, leur sens profond et leur lumière irradiante, vous «dont les pieds reprennent vigueur en frappant le sol dur ».

Une convocation de Senghor bien sentie et bien sertie en la circonstance. Il est vrai que la poésie est rythme comme le sport l’est autant. En cela Habib Thiam ne s’est pas trompé de lieu ni de moment. Question de flair et de goût, pardi ! Puis, il sert cette leçon sur ce que le sport, le noble sport, ne saurait être : « Balayons et condamnons, dès maintenant, toutes les contre-valeurs, qui parfois, hélas, ternissent et dévoient les valeurs : tricheries par le dopage érigé en science, développement d’un ego surdimensionné qui donne l’impression, plus que fallacieuse, que, simple mortel, l’on est devenu un Dieu, culte effréné de l’argent, devenu roi, au point de prendre des risques inouïs conduisant souvent à la déchéance, à sa propre destruction et même à la mort. »

Sorano attend impatiemment la suite... A l’image d’un public qui a hâte de connaître l’issue de la course. Habib Thiam, sachant tout le monde maintenant suspendu à ses lèvres, enchaîna sur ce que le sport, le vrai, est, doit être et ne doit jamais cesser d’être : « Et pourtant, l’une des valeurs cardinales du sport est l’effort de dépassement à un moment donné, instant fugitif, dans les stades, dans les arènes. Mais mesure-t-on, toujours, la somme d’efforts physiques et moraux dont il a fallu faire preuve, auparavant, pendant les entraînements si pénibles, si fastidieux, au soleil, à la pluie, à la neige, à la brume ? A chaque fois, pour avancer d’un pas, pour progresser, il faut prendre sur soi. Il faut vaincre ses peurs, ses doutes, ses blessures, sa maladie. Il faut, cent fois, répéter le même geste pour se rapprocher du mouvement parfait ou presque. En un mot, il s’agit, toujours, d’avoir la capacité et, surtout, la volonté de se dépasser. Et si, en bout de course, le résultant n’est pas celui qu’on espérait, savoir se remettre en question, balayer devant sa porte avant d’incriminer les autres, trouver, à force de rigueur et d’honnêteté vis-à-vis de soi-même, ses propres erreurs, ses propres faiblesses, avoir la force et l’humilité de les corriger, avec toute la patience et la lucidité nécessaires. En un mot, faire preuve de courage. En un mot, être responsable. Et si le triomphe et la victoire sont au bout de la route, savoir, alors, raison garder et se préparer aux combats suivants en ayant la volonté de dépasser le niveau atteint, aujourd’hui, pour aller, demain, encore plus loin. »

Et, Habib Thiam, en cet instant de grande inspiration d’enfourcher encore Pégase en convoquant à nouveau le poète. Le poème de Kipling, déclame-t-il devant un public conquis depuis longtemps, trouve tout son sens :

« Si tu peux rencontrer triomphe après défaite
Et recevoir ces deux menteurs d’un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand les autres les perdront.
Alors les rois, les dieux, la chance et la victoire
Seront à tout jamais les esclaves soumis
Et, ce qui vaut bien mieux que les rois et la gloire,
Tu seras un homme, mon fils ».
« Tu seras une femme, ma fille », se permet alors d’ajouter, question de faire genre, Thiam, le Kipling des temps modernes.

Là, le public de Sorano ne put s’empêcher de faire la moue, puis d’acquiescer. Avec lui, toute la crème de champions présents dans la salle. Il ne saurait en être autrement pour des adeptes de l’effort sans cesse répété et qui sont, justement en cet instant précis, récompensés pour leurs efforts.

L’effort de servir une belle leçon sportive du sportif qu’il est toujours ne se termina point. Bien au contraire. Lisez encore.

« Avoir l’ambition d’être un homme. Aller au bout de sa mission. Le soldat grec, après le marathon (490-JC), dépêché par le Général athénien Miltiade pour annoncer la victoire sur les Perses de Darios 1 er , eut à courir 40km pour atteindre Athènes. Il y arriva et mourut d’épuisement. Se dépassant, il était allé au-delà de lui-même, mission accomplie. Tout un symbole, n’est-ce pas ? Et, aujourd’hui, sauf cas rarissime, ce sont des centaines, voire des milliers de personnes, hommes et femmes, qui courent le naarathon et arrivent à bon port en bonne santé. Oui, l’Homme, à force de dépassement, recule ses propres limites et donne une autre dimension à sa condition. Jusqu’où ne s’élève-t-il pas ? Ne le voit-on pas, aujourd’hui, flottant dans le champ des étoiles ? Jusqu’où ? Dieu seul le sait. (...) Lorsque cette convection vous habite, alors, vous ne pouvez qu’être envahi par une grande modestie malgré la grandeur et la beauté des exploits car tu sais, malgré tout, que toi homme, toi femme, tu fais partie de l’infiniment petit dans l’infiniment grand. »

«Par devoir et par amitié» (ouvrage publié par le Premier ministre Habib Thiam en 2001, un an après l’alternance qui a vu son ami Abdou Diouf perdre le pouvoir), Habib Thiam ne pouvait terminer ce discours sans un clin d’œil à l’ami de toujours et au Parrain qu’il représente : « Et voilà pourquoi, conclut-il, j’ai parlé de la pensée rétrospective et prospective du Président Abdou Diouf qui, en unissant «Sport» et «Vertu», a fait appel aux valeurs intrinsèques et vraies de l’humanité, hier, aujourd’hui et demain et vous, Monsieur le Ministre Serigne Lamine DIOP (Paix à son âme !), Président de la Fondation Abdou Diouf Sport-Vertu et vous, Mesdames et Messieurs les membres de la Fondation, je vous dis que vous avez fait un excellent choix. (...) »

Nostalgique des beaux et bons discours, Sorano ne pouvait plus se retenir. On est certes loin des youyous qui fusaient de toutes parts dans une salle archicomble du temps des vaches grasses socialistes. Mais ces applaudissements nourris, Habib Thiam les a bien mérités. Combien y a-t-il de journalistes pour relater et immortaliser ces moments ? Ils sont, eux aussi, très peu nombreux dans la salle. L’alternance est passée par-là et a changé bien des habitudes. Et la presse, apparemment, n’échappe pas non plus à la règle.

Les artistes de Sorano, eux, ont réussi la prouesse de rester et d’être encore là. Pour faire leur travail. Pour assurer le spectacle. En bons professionnels. Par fidélité à un métier librement choisi. Qu’il pleuve ou qu’il neige. Qu’il alterne ou qu’il n’alterne pas. Ils sont là. Samba Diabaré Samb, Fatou Talla Ndiaye, le Ballet la linguère avec son éternelle maîtrise de l’art et du métier. Sous le regard admiratif d’un public divers et séduit par les envolées lyriques, les chants et les danses. Les batteurs de tam-tam assurant la rythmique. L’incontournable et l’inénarrable El Hadj Mansour Mbaye, fidèle parmi les fidèles, y jetant de temps à autre son grain de sel avec la manière qu’on lui connaît. Faite de classe et de science. La science de la généalogie et de l’hagiographie que le grand griot qu’il est, a apprise dès la tendre enfance comme dans toute famille de griots qui se respecte.

A l’endroit d’Habib Thiam, le pedigree signé par le communicateur traditionnel est parfait. Mais, même en ces instants où votre ascendance et votre descendance sont magnifiées et votre ego est flatté et votre orgueil fouetté, on ne le surprend point se départir de sa posture légendaire d’homme d’Etat, de républicain accompli. Pourtant, il a de quoi bomber le torse, lui le petit-fils de Dillé Coumba Thiam Fatim Sèye et descendant des Bracks du Walo. Autant dire, un Prince !
Pour beaucoup, cependant, ces lignes peuvent paraître par trop élogieuses. Oh, que non ! Elles sont tout simplement véridiques parce que témoignant, sans besoin inutile de dénaturer l’histoire, de l’œuvre d’un homme qui a servi son pays avec amour, engagement et loyauté.
(On) entre en politique Par devoir On reste en amitié Par honneur
Habib Thiam
Chapitre 2
Le temps du répit
Au loin, la mer est basse mais sertie de vagues ondoyantes. Face à l’océan, se dresse sur la Corniche ouest, une coquette villa blanche, sans prétention, emmitouflée dans un épais feuillage que fouette par moment un léger vent d’alizé. A l’intérieur, vit un couple paisible, soustrait aux tumultes du quotidien qui a longtemps été leur lot. Habib Thiam et son épouse recomposent le temps et jouissent d’une tranquillité ouvragée.

Un mélange de repos et d’un soupçon de dilettante meuble, au Sénégal, les journées de l’ancien Premier ministre dont l’agenda est ponctué de nombreux déplacements aux quatre coins du monde. En fait l’image qu’il a laissée, après avoir quitté le pouvoir, reflète bien l’évolution de la carrière politique de cet homme d’Etat. Un regard profond. Perçant même.

Tableaux de maître collés aux murs, bibliothèque richement garnie, assurément un parfum de goût éclectique se distille dans les appartements entretenus de l’ancien Premier ministre, qui, allure de seigneur, affiche une forme éblouissante qu’il entretient avec ductilité.

Il ne fait de doute aux yeux des observateurs avertis que le pouvoir s’incarne en Habib Thiam considéré par son entourage comme un bâtisseur, un patriote qui a eu l’insigne honneur d’attirer sur lui l’attention du président Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal indépendant.

Son engagement politique plonge ses racines dans le mythique territoire du Walo, où l’eau coule abondamment à travers des sentiers ondoyants serpentant plusieurs vallées de peupliers que regorgeait alors la contrée.

Le Walo, disent les historiens, est une terre de feu. Les hommes qui l’ont toujours peuplé sont ceux du refus, pétris de valeurs, fiers, voire orgueilleux, qui ont un attachement quasi charnel à la terre nourricière, objet de toutes les convoitises du remuant voisin du nord où foisonnent des équipées de rapts et de razzia. Bienvenue au pays... des hommes indociles ! Et... des femmes de Nder aussi !

Le Walo que chantent les griots, doit sa réputation à deux facteurs : l’eau et la terre. Ces richesses, doublées de l’importance stratégique de son positionnement, placent la région au centre des convoitises politiques et économiques. Large bande de sols ferreux et riches en lignites, le Walo s’étend sur une superficie plane, jalonnée de bas reliefs accidentés, jadis redoutés par l’ennemi pour leur configuration en raison de la constellation de pièges qu’il recèle.

Dans un élan de lyrisme, les griots entretiennent le mythe fondateur de cette terre rebelle du Walo joliment décrit par l’historien Boubacar Barry dans son ouvrage « Le royaume du Waalo », qui fait autorité.

Fief originel des Bracks, le Walo est aussi le foyer d’émission des grands royaumes du Djolof et du Cayor (Ndiadiane Ndiaye, Lamtoro Sali) et de l’expansion de l’Islam avec Gaya (ou Gaé), village natal de la famille de Seydi El hadj Maodo Malick Sy, fondateur de la branche sénégalaise de la confrérie Tidjania.

Des événements douloureux s’y sont succédé, achevant de sédimenter un mental qu’affichent non sans fierté les habitants, à l’image de « Nder en flammes » et des fameuses batailles sur cette aire grosse de conflits permanents qui ont fini par aiguiser l’esprit du Walo-walo type, qui cultive la distance pour mieux juger et jauger, vigilant sous les apparences d’une naïveté qui n’en est pas.

Prototype du bon Walo-walo, Habib fait figure de fils de famille, grand bourgeois, expression impropre, inexacte même pour caractériser son statut social tant le contexte de la société du Walo affichait une complexité de liens entremêlés.

Mais ses origines, avions-nous dit, son mode de vie, ses amitiés, ses relations, ses activités à la fois politiques et professionnelles contribuent à l’identifier comme appartenant à la classe des possédants. En revanche, son conservatisme religieux, son attachement à la terre de ses ancêtres, le culte du travail par lequel, selon lui, l’homme s’accomplit, et surtout son aversion pour le comportement primesautier, le rapprochent du Sénégalais moyen.

Il sait être chaleureux, humain, sensible et émotif, capable de partager avec les gens simples leur joie et leur peine, pouvant dans le même élan garder la distance, opérer le recul et se détacher des contingences pour incarner les attributs de pouvoir qu’il a longtemps exercé dans un savant dosage des équilibres et des rôles.

Dans ce contexte, le poids de la famille compte et demeure le révélateur des comportements et le fixateur des attitudes face aux situations les plus inédites. En d’autres termes, les agissements d’un homme sont la juxtaposition de motivations personnelles, privées et publiques à la fois. « Avant tout, je suis Walo-walo », aime-t-il tant à répéter à ses interlocuteurs. La suite nous édifiera.

Né à Dakar dans les années 30, Habib Thiam est issu d’une famille argentée dans une grande concession où se côtoyaient des personnes d’horizons divers qui avaient en commun le maître des lieux, Mabousso Thiam, prospère négociant de métaux précieux et réputé pour sa générosité proverbiale.

La figure paternelle exerce sa puissance tutélaire sur une progéniture qui montre déjà d’évidents signes de promesses mais canalisées pour extirper les extravagances et permettre une libre expression des audaces.

En cette période, la ville de Dakar était encore peuplée de Blancs qui n’avaient qu’une idée approximative des Noirs. Lesquels, dans une sorte d’antagonisme feutré, s’accommodaient du mode de vie « toubab » sans renoncer à leur être fondamental.

A cette époque, une petite bifurcation historique, Dakar, du fait de la colonisation, était une ville française. De cette France des années 1930, marquée par plusieurs poids qui l’empêchent de se développer politiquement, socialement et économiquement. Né exactement en l’an 1933, Habib est venu au monde quand au loin, très loin, Adolf Hitler, nommé Chancelier par le faiblard et naïf Président Hindenburg, accède au pouvoir en Allemagne. La suite, on la connaît. Le petit bout d’homme à la moustache, au nom d’une fallacieuse et folle théorie de la supériorité de la race aryenne, plonge l’humanité dans une seconde guerre mondiale ruineuse et meurtrière.

Le dédale de rencontres façonne et entretient l’imaginaire du jeune Habib Thiam impressionné par la vivacité d’esprit des gens de toutes conditions qui fréquentent leur demeure du Plateau. La charge n’était pas lourde en ces temps prolifiques mais l’aisance matérielle permettait de faire face à la demande sociale avant la lettre.

Il apprend vite à pondérer ses jugements sur les hommes et les situations, à l’ombre tutélaire d’un père ouvert et ferme, humble et imprégné mais très pointilleux sur la scolarité d’un fils très tôt doté de prédispositions remarquables : chaleur humaine, sociabilité, générosité, affabilité et forte personnalité.

Progressivement, il découvre l’orgueil walo-walo qui l’aide à structurer sa personnalité et lui permet de disséquer les nuances qui parsèment les visions du monde. Les premiers éléments de son talent de séducteur se sont forgés à ce moment. Esprit sain dans un corps svelte et sculpté, il aborde une démarche chaloupée qui le distingue parmi ses camarades de classe. Son sourire désarmant est une autre facette de sa panoplie de séduction qu’il arbore avec un naturel déconcertant.

Pour d’aucuns c’est par son charme qu’il a « envoûté » le président Senghor qui a hautement apprécié son bagout pour l’expédier au ministère du Développement Rural, lui le citadin, presque envoyé... à Canossa. Auprès du chantre de la Négritude, il cherche à remplir sa mission, développant une faculté d’écoute avantageuse qui se révélera plus tard payante pour asseoir sa notoriété dans cet univers tortueux de paysans madrés.

Seul un concours de circonstance l’amènera à s’occuper du monde rural. Ne l’ayant ni désiré ni recherché, Habib, bardé de diplômes et de certitudes, croit à un canular, voire à une punition du chef de l’Etat. Il y croit d’autant plus que tous ses condisciples rentrés de France, intègrent la haute administration et les salons capitonnés des grandes organisations internationales.

Il finit par gagner la confiance du président-poète grâce à sa connaissance intime des dossiers qu’il pilote. Il deviendra incollable et incontournable sur les questions d’Agriculture (le foncier, les semences, la planification, les prévisions, les équipements, les terres, la pluviométrie, le rythme des saisons, les sols et les variétés, les performances culturales, etc.).

Il aime l’action et a un goût prononcé pour le contact. Normal pour un sportif accompli de sa trempe et le politique en devenir qui sommeille en lui. Mais il est très peu porté vers la rigidité, source d’inhibition et de paralysie des initiatives dont il s’écarte volontiers pour privilégier l’analyse, l’étude, la réflexion avant toute prise de décision concertée.

Son habileté politique, il l’a forgée dans cette ambiance, enrichie d’un enthousiasme naturel qui lui est consubstantiel. « Il est habité par l’Esprit d’Olympe », dit de lui, admiratif, un ami qui loue sa volonté « tranquille » et son « art consommé de banaliser les antagonismes ».

Il ne s’est jamais agacé d’être le fils de Mabousso, conscient de tenir en main une fabuleuse carte sociale, pièce maîtresse d’une trajectoire politique qui se fraye un chemin. Chez lui le politique émerge lorsque s’efface le militant. C’est le pivot de ses actions futures.

Son jugement moral sur la pratique politique provient de ses fortes convictions religieuses. A cet égard, son prénom renseigne sur ses affiliations confrériques mais il ne l’a jamais affiché en bandoulière aussi longtemps qu’il est resté au pouvoir.

Il y a trente ans -une éternité !- le passage à l’acte se construit, précédé d’une intense réflexion. Mais il trouve plutôt un terrain plus propice à l’expression de sa personnalité : le jeu, du moins le sport. Il devient athlète et adore les pistes. Il court vite, si vite qu’une amitié naîtra plus tard avec un jeune étudiant français, Lionel Jospin en l’occurrence, stupéfait par sa pointe de vitesse.

A travers le sport il s’imprégna de culture d’endurance, de dépassement, de don de soi et surtout d’humilité, qualités avec lesquelles il cheminera longtemps, parvenant à tisser des amitiés solides au gré des responsabilités publiques qu’il a assumées des années durant.

Il reste associé dans l’opinion au bilan « calamiteux » d’Abdou Diouf qui, selon certains analystes, est à l’origine de la débâcle du Parti socialiste aux élections présidentielles de 2000 face au rouleau compresseur d’un « Sopi » (changement en langue wolof) triomphant sous la houlette d’un Abdoulaye Wade ragaillardi par une nouvelle jeunesse à l’image de sa campagne électorale déclinée en caravane sous l’appellation de « marche bleue ». En vérité, cette « marche bleue », sortie d’après des témoignages concordants de l’imagination fertile d’Idrissa Seck, était une façon bien habile de contourner d’énormes « soucis d’argent » qui n’étaient pas encore, à cette époque des vaches chétives, terminées. Usure du pouvoir, tempèrent d’autres pour expliquer la déculottée électorale de 2000 des socialistes.

Pour les observateurs, en revanche, Habib Thiam représente la version pragmatique du socialisme en construction qui plonge ses racines dans les profondeurs d’un terroir.
Le monde nouveau Dans lequel nous vivons Suscite des craintes importantes Chez beaucoup, notamment Celle de perdre les repères Qui fondent notre identité Et notre sécurité
Alan Greenspan
Chapitre 3
Gaya, le socle d’un dessein politique
Pour aller à Gaya à partir de Dakar, la capitale sénégalaise, il faut franchir près de 400 bornes kilométriques. Une distance longue certes, mais qui a le bienfait de vous éloigner en même temps des nuisances. Nuisances sonores. Nuisances atmosphériques. Nuisances de toutes sortes. Bref, de cette ville dakaroise devenue aussi la capitale-poubelle de la pollution. Ouf ! Un bol d’air qui vous met du baume au cœur et qui vous permet de respirer à pleins poumons. De mordre la vie à belles dents.

Après avoir passé la nuit à Saint-Louis, nous voici à Dagana, chef-lieu du département du même nom. Une simple odeur de l’air nous renseigne au détour d’une piste ondoyante que la mythique bourgade de Gaya n’est plus loin. Rien d’ostentatoire à l’horizon mais un vibrionnant silence règne. Partout. Gaya, nous dit-on, ne se livre pas assez facilement comme en témoignent ses bas-reliefs antiques et la rusticité de son paysage lunaire.

La dizaine de kilomètres qui nous sépare de Gaya est un vrai régal. Défile devant nous une nature presque sauvage. Ici, arbres, arbustes et herbes se succèdent harmonieusement, presque musicalement. Le lecteur CD du véhicule qui nous transporte distille justement la voix de rossignol de Baaba Maal dans son tristounet morceau « Baayo » que le célèbre chanteur pulaar (ethnie sénégalaise assez bien répandue sur le continent africain) dédie aux orphelins, ce qui accentue l’air nostalgique de notre Fouta natal dont le décor ressemble fortement en cette période de l’année à celui du Walo.

Nous poursuivons notre chemin sur une route latéritique mais pas trop cahoteuse. Là, des flaques d’eau, preuve d’une ouverture récente des vannes du ciel. La pluie ! Là encore, veaux, vaches, moutons et chèvres, sous l’œil vigilant de « Malal Poulo le Berger », broutant, bêlant, beuglant et gambadant. Et puis, à perte de vue, se dressent des champs de riz, fruit du dur labeur de paysans tout aussi joyeux que les animaux. Plus loin, un bras du fleuve où, sur la berge, deux femmes et une petite fille peules, font le linge. Une image de carte postale.

Nous appliquons à la lettre une recommandation à nous faite à Dakar par un fils du terroir lorsque nous lui fîmes part de notre projet de voyage. Nous nous lavâmes les mains et la figure en signe, sans doute, de purification (?) sur ces lieux encore préservés des souillures de la ville. On est bien dans ce Walo où « l’eau coule à flot et où on boit à sa soif », que chante de sa voix mélodieuse un certain Youssou Ndour. Notre premier contact avec cette terre, vestige de l’Empire des Bracks, nous convainc, au fond, que la star planétaire sénégalaise n’a pas eu tort de pousser la chansonnette sur le « bonheur de vivre au Walo » pour paraphraser le romancier israélien Jacquot Grunewald relatant « Le bonheur de vivre à Jérusalem ».

En cette matinée du samedi 19 juillet 2008, lorsque nous arrivons à bon port, le soleil n’est pas encore au zénith. Loin de là. Il n’est que dix-heures et la température commence déjà à être caniculaire. Gaya nous sourit. Ses douze mille âmes aussi. De ce sourire dont seuls les hommes généreux sont capables. La mosquée, le marché et le cimetière, dans un même périmètre, ne passent pas inaperçus. Fresque de la diversité ethnique : wolofs, peuls et maures cohabitent dans une totale harmonie dans ce village fondé il y a plus de deux siècles et demie, entre 1756 et 1757 selon les versions, par un certain Mandickou Fall Coura Guèye.

Des noms familiers se dévoilent au fur et à mesure des salamalecs d’usage : Fall, Wélé, Sow, Ndiaye, Diop, Guèye, Samb, Faye... Commencent alors les petites taquineries entre cousins à plaisanterie. Un symbole fort du « commun vouloir de vie commune » que partagent les enfants de la nation vert-jaune-rouge. Gaya, un Sénégal en miniature !

Parlant de symbole, deux images témoignent de l’affiliation et de la filiation de Gaya au tidjanisme : un télécentre au fronton duquel est inscrit en gros caractères le nom de « Khalife Ababacar Sy » ((fils et successeur d’El hadj Malick Sy) et non loin, sur un mur, s’étalent dans un style télégraphique quatre mots : « Gamou annuel de Gaya ». On aurait pu y ajouter « le 5 juillet », car chaque année, à cette date, se tient un pèlerinage dans cette localité où naquit El hadj Malick Sy dit Maodo Malick, le propagateur de la grande confrérie des tidjanes au Sénégal.

Un pèlerinage non seulement en la mémoire de Maodo Malick, mais aussi en celle de sa maman Mame Fawade Wélé et de son oncle maternel Alpha Mayoro Wélé. Celle qui a mis au monde le fondateur de la ville de Tivaoune et son frère Alpha Mayoro reposent presque côte à côte dans le cimetière du village et leurs mausolées font l’objet d’intenses moments de recueillement. Même étranger, vous n’échappez pas à l’envie d’accomplir votre pèlerinage. Nous sacrifions au rituel à cœur joie.

Gaya, le village natal de Seydi El hadj Malick, est aussi celui d’origine d’Habib Thiam. Il n’y est pas venu au monde -il est né à Dakar- mais il y a ses racines profondes. Son grand-père paternel, le célèbre Amadou Thiam Fatim Sèye et Mbagnick Thiam Fatim Sèye, le frère de son père Mabousso, reposent ensemble dans le cimetière. Habib Thiam, fils de Mabousso Thiam, reste, en dépit de son « ouverture » dakaroise, attaché à ses « racines » gayoises (de Gaya), se retrouvant ainsi en parfaite symbiose avec la leçon senghorienne de « l’enracinement et de l’ouverture ».

L’enfant prodigue du Walo
Comme tout étranger qui débarque pour la première fois nous demandons à être orientés vers le domicile du chef de village. Tout le monde le connaît et tout le monde se fait le plaisir de vous y conduire. A Gaya, le chef de village porte le titre de « Serigne Kadiar ». El hadji Rawane Fall, qui est installé aujourd’hui sur le trône, l’a hérité de son père qui lui-même l’a hérité de son père qui à son tour de son père... Une succession de père en fils.

Dans ce village du Walo le pouvoir a trois têtes : le temporel en même temps coutumier, est incarné par Serigne Kadiar qui est toujours un Fall, et le spirituel à travers d’une part, l’Imamat assuré par les Sow et d’autre part, la confrérie (tarikha) tidjane qui est l’apanage des Wélé. Trois « Serigne », trois pouvoirs. Non, disons : un pouvoir à trois. Une sorte de triumvirat des temps modernes. Qui parlait d’équilibre des pouvoirs ? Ou encore de séparation des pouvoirs ? En tout cas, cette répartition des rôles symbolise à merveille un sens élevé du partage, le partage du pouvoir. Comme quoi la démocratie, n’en déplaise aux afro pessimistes, n’est pas un luxe inaccessible aux Africains ; pas en tout cas aux Gayois.

En fait de démocratie, que l’actuel Serigne Kadiar ne soit pas le plus âgé du village -il a la cinquantaine- n’est-il pas encore la preuve suffisante qu’en Afrique, même dans celle la plus traditionnelle, les jeunes ont aussi voix au chapitre ?

La Charte du Mandé ou du Manden, Manden Kalikan en malinké ou encore la Charte de Kurukan Fuga (Réf. ouvrage sur la Charte du Mandé co-signé par Aboubakar Fofana, Youssouf Tata Cissé, et Jean-Louis S agot-Duvauroux Première édition : 2003. Une vingtaine d’intellectuels comme Cheikh Hamidou Kane, Djibril Tamsir Niane, Seydou Badian Kouyaté et Youssouf Tata Cissé projettent sous une forme autistique de restituer l’Empire du Mali dont le fonctionnement reposait justement sur la Charte du Mandé) n’est-elle pas l’une des premières sinon la toute première charte des droits de l’homme du monde ? Aujourd’hui qu’on parle de démocratie, de droits de l’homme, la Charte du Mandé disposait déjà à la fin de l’an 1222 que

« Chacun est libre de dire, de faire et de voir » ; « Toute vie humaine est une vie ».
Cette Charte, d’après les historiens, fut proclamée le jour de l’intronisation de Soundiata Keïta à la tête de l’Empire du Mali. Rien à envier à la Grande Charte (Magna Carta) rédigée par les britanniques en 1215. En effet, comme l’Habeas Corpus, la Charte du Mandé, que certains disent même antérieure à la Magna Carta, avait valeur universelle puisqu’elle s’adressait aux « douze parties du monde » équivalent, pour l’image, aux douze petits royaumes de la Boucle du Niger qui constituaient le grand Empire du Mali. Le Royaume du Walo de Ndjeubeutt Mbodj et de sa sœur Ndaté Yalla pouvait-il vraiment être indifférent à la Charte du Mandé ? Sûrement pas.

De manière plus récente, le professeur d’histoire Iba Der Thiam, dans ses « Réflexions sur la Démocratie et l’Afrique », soutient que ce fut, au nom des mêmes valeurs (de démocratie), que Thierno Souleymane Baal institua, au Fouta, au 18 ème siècle, la règle de l’alternance obligatoire dans l’exercice de tous les pouvoirs, y compris de l’Imamat, après deux mandats, pour, dit-il, éviter tout accaparement de cette fonction par la même famille et écarter, ainsi, toute notion de dynastie religieuse.

Société d’opinion publique, ajoute professeur Thiam, l’Afrique précoloniale a, en plus, incontestablement, donné naissance à des partis politiques, au sens propre du terme. On peut tout autant y mentionner l’existence du droit de réunion, du droit d’association, du droit d’expression, du droit de conscience, tout cela à travers une vision structurante de la société aussi éloignée des antagonismes sectaires que d’une assimilation mécanique à un unanimisme nivelant.

Ouvrons une fenêtre historique sur Thierno Souleymane Baal (ou Ceerno Sileyman Baal). On peut lire dans les livres d’histoire ce qui suit :

«Thierno Souleymane Baal est un chef de guerre et un lettré musulman du XVIII e siècle — une grande figure du Fouta Toro, une région située au nord de l’actuel Sénégal. À l’origine de la révolution torodo, il lança un grand mouvement de réforme islamique en créant un État théocratique fondé sur un idéal de justice, s’opposant notamment aux Maures pratiquant l’esclavage.

« En 1776 (tiens ! c’est l’année de la déclaration d’indépendance américaine), au Fouta Toro, dans la vallée du fleuve Sénégal, il renverse la dynastie peul animiste Denianke aux côtés de Abdoul Kader Kane qui lui succède à sa mort, survenue peu après.

« Thierno Souleymane fit ses études coraniques, au Cayor, en Maurétanie (Mauritanie), au Fouta Djallon (Guinée), et au Boundou. En chassant le dernier Saltigué Denianke, Souley Ndiaye Togosso (ou Tokosso, terme plus exact en pulaar), il met fin au régime Ceddo sous lequel les rois avaient instauré un régime de monarchie absolue et voulaient instaurer la politique de la charia islamique. Il met fin au régime des castes très ancré au Fouta-Toro et abolit l’esclavage et toute forme de servitude. Sous son règne bref, beaucoup de personnes appartenant aux castes les plus basses de la hiérarchie sociale deviendront, en apprenant l’islam, des Torodo, car cette caste cherchait à s’étendre au plus grand nombre possible, sans distinction d’appartenance ethnique ou de caste.

« Souleymane Baal était un homme de grande taille, bien bdti, le teint très noir. Il portait initialement le patronyme Ba. Il changea son nom de famille Ba pour prendre celui de Baal, car les membres de la dynastie Ceddo denianké portaient le nom Ba, il voulait ainsi se démarquer d’eux.

« Sentant sa fin prochaine, il laisse aux populations du Fouta les recommandations suivantes : - Détrônez tout imâm dont vous voyez la fortune s’accroître et confisquez l’ensemble de ses biens (bonne gouvernance) ; - combattez-le et expulsez-le s’il s’entête (légitimité de la résistance face à l’arbitraire, donc la souveraineté appartient au peuple et au seul peuple); - veillez bien à ce que l’imâmat ne soit pas transformé en une royauté héréditaire où seuls les fils succèdent à leurs pères (prohibition de la succession de père en fils, donc promotion de la démocratie); - l’imâm peut être choisi dans n’importe quelle tribu (égalité); - choisissez toujours un homme savant et travailleur (compétence par opposition au népotisme); - il ne faudra jamais limiter le choix à une seule et même tribu (alternance); - fondez-vous toujours sur le critère de l’aptitude (mérite).
Souleymane Baal meurt en partant combattre les Maures. Abdoul Kader Kane lui succède. »
Thierno Souleymane Baal aura donc laissé en héritage une vraie charte de bonne gouvernance dans laquelle se côtoient des notions aujourd’hui à la mode comme si nous les hommes modernes les avions inventées. Ces notions connues, en Afrique — la précision est ici très importante - depuis le 18 e siècle et bien avant (exemple de la Charte du Mandé), ces notions prétendument modernes donc, avaient pour noms : désintéressement et abnégation dans la gestion des deniers publics (rappelant la pertinence de la déclaration de patrimoine), la souveraineté du peuple, l’égalité de tous devant la loi, la promotion de la République (République islamique, l’une des premières au monde, par la destitution de la Monarchie denianké) et de la démocratie, l’apologie de l’alternance démocratique et pacifique à la tête de l’Etat, la prohibition de la succession de père en fils, la compétence, le mérite, etc. Et si nous Africains avions des Thierno Souleymane Baal à la tête de nos Etats d‘aujourd’hui ?

Chose également rare chez un « borom dëkk » (chef de village en wolof), El hadj Rawane Fall de Gaya est alphabétisé en français. Il parle la langue de Molière aussi bien qu’il manie celle de son ancêtre Kocc Barma Fall. Une nouvelle génération de chefs de village. Une alternance générationnelle en marche ! Comme quoi nos hommes politiques donnent parfois l’impression d’être coupés des réalités, d’être en vacance de leur propre pays. Ils se méprennent souvent sur ce Sénégal, celui des profondeurs, qui change et qui a beaucoup changé. Le pays « réel » bouge. A tel point que ceux qui croient tenir en « l’alternance générationnelle » un slogan novateur et révolutionnaire, gagneraient à faire un tour à Gaya.

Des hommes politiques, et pas des moindres, Gaya en a vu défiler. Ici, l’on aime à raconter non sans fierté les passages d’Habib Thiam, Amadou Makhtar Mbow, Léopold Sédar Senghor, Abdoulaye Wade, Landing Savané... Constat : dans ce lot de personnalités, deux présidents de la République, un Premier ministre, deux ministres. On raconte que les prières de « Serigne Gaya » (le marabout de Gaya) étaient (et peut-être le sont-elles encore) très prisées des hommes politiques sénégalais qui se bousculaient au portillon. Alors Gaya, un passage obligé pour tout aspirant au pouvoir ? En tout cas, à l’image de celui qui veut voir le Pape se rendant à Rome, on a envie de dire : Qui veut le pouvoir se rend à Gaya.

Chez Serigne Kadiar, au milieu de la maisonnée, se dresse un hangar à l’ombre duquel se tient un conseil de village présidé par El hadj Rawane Fall. Un conseil de village traitant d’un problème courant comme à la vieille époque de l’arbre à palabres. Une autre preuve de démocratie par la concertation, la consultation. Il nous faut patienter le temps que la réunion se termine. Nous sommes introduits dans un salon de style marocain au décor sobre et où trône un téléviseur d’une célèbre marque. La modernité n’est pas non plus une inconnue pour Gaya.

Le conseil de village terminé et le problème à traiter réglé, nous engageons la discussion avec nos hôtes, une dizaine de sages, au propre comme au figuré, tout ouïs à la raison de notre déplacement. Sujet de dissertation : « Habib Thiam ». Son nom, à peine sorti de notre bouche pour exposer notre motivation de l’avoir choisi comme le personnage central de notre livre, que les visages de nos interlocuteurs s’éclaircissent en même temps que leur attention s’intensifie.

Les voici accrochés à nos lèvres, question de ne rien rater du récit sur notre motivation à écrire sur l’ancien Premier ministre du Sénégal. A la question de savoir : « qu’est-ce vous savez d’Habib Thiam ? », les réponses font chorus : « Ah, un fils du terroir ! S’exclament-ils, tous. « Il n’a jamais oublié ses origines. » Le dernier souvenir, pas du tout lointain d’Habib, remonte, comme il en a... « l’Habib-tude », à son dernier geste de fidélité à l’égard du Walo de ses aïeuls : la sonorisation de la mosquée de Gaya.

L’attachement d’Habib Thiam à cette terre est à l’image de la relation filiale que ses ascendants entretenaient avec cette même terre. C’était l’époque où son père, Mabousso et le frère de celui-ci, Boubacar, venaient à Gaya « à cheval, le seul et unique moyen de transport ». L’époque où « seuls les aînés avaient droit à la parole ». Enfin, l’époque où « la Mauritanie était la seule source de ravitaillement pour les habitants de Gaya ». Habib Thiam n’était pas encore né a fortiori entré en politique.

Le premier meeting politique
Habib Thiam, lui-même, date son premier meeting politique de 1969. C’est l’année où il devient le secrétaire général de la coordination Ps de Dagana et fait son entrée au bureau politique du Parti socialiste comme chargé de la presse. Ses compagnons, tous décédés aujourd’hui, avaient pour noms : Ablaye Gaye, Omar Diop, Ablaye Wade Niasse, Fama Diop...

Le premier regard subjugue, dit l’adage. L’homme politique le plus populaire du coin, c’est lui, pour y avoir organisé son premier meeting, son baptême du feu politique en somme. Jeune pousse promise à une brillante carrière, Habib Thiam démontrait sur les terres de ses ancêtres, une passion visionnaire en dotant la localité de trois pompes d’exhaure d’eau qui alimente en les régulant des bassins alluvionnaires destinés à arroser les champs attenants au lit du fleuve.

Il développe avec succès les ouvrages qui lui valent la considération de Senghor fasciné par un tel culot qui dénote une volonté politique émergente. Il parvient dans la période à se forger l’image de bâtisseur dans cette région où plongent ses racines familiales. Pour chercher son avenir, il eut dès lors besoin de camper son passé et Gaya lui offrit ce cadre d’épanouissement.

Le talent intrinsèque ne suffit pas pour se faire adouber des masses, encore faut-il identifier ses faiblesses et les transformer en atouts pour avoir une vraie prise sur le réel. C’est pour dire que la théorie des avantages comparatifs bien connue des managers modernes, cet enfant du Walo en a été très tôt imprégné. La politique, c’est un lieu, un visage. Mais, c’est aussi et surtout un fief connu et reconnu qui est à la base de la notoriété recherchée et entretenue comme un capital.

Très tôt il s’était convaincu de n’être en décalage avec le pays réel, n’ayant du reste jamais douté de lui-même. Très vite également il va décider de grandir en politique en se constituant un socle social qui prend racine à partir de Gaya. Habib Thiam ne s’en est jamais détaché, au contraire, le lieu lui sert de boussole pour aiguillonner sa voie et prenait un évident et visible plaisir à le cultiver. Sur le registre de l’affectivité et de la chaleur humaine, Gaya est un prolongement de la sphère familiale. Bourru de réflexes urbains, il joue -et c’est vrai- l’humilité aux cotés des gens simples, notamment à Gaya et ses environs.

Cette simplicité retrouvée grâce à l’aide de ses succès sportifs le prédispose à creuser un sillon politique jalonné de courtoisie exquise et de modestie. Il allège sa personnalité mais densifie son caractère. Par cette jolie mutation, il parvient à prouver qu’il n’est pas un « corps étranger » dans cette terre ocre serpentée de cours d’eau où il dissout son action dans l’échange tant « il chérissait les contacts avec des gens simples des terroirs lointains comme une sorte de bénédiction divine », se rappelle un compagnon des années de labeur.

Endroit ne pouvait être mieux choisi que Gaya pour guider les premiers pas du jeune Habib dans la vie politique. En politique, c’est connu, il faut d’abord être aimé des siens. On est alors sûr de pouvoir compter sur eux en toutes circonstances. C’est ce qu’on appelle vulgairement « avoir une base politique ».

Habib, la trentaine, l’avait très tôt compris. Il avait en fait accepté, avec son ami Abdou Diouf et d’autres, tous fraîchement rentrés de la France où lui Habib et son éternel compagnon Abdou venaient de boucler leur formation d’Administrateurs civils à l’ENFOM (Ecole Nationale de la France d’Outre-Mer), de se « salir les mains », en d’autres termes, de les mettre dans le cambouillis. C’est comme cela, sans gants, que le président Léopold Senghor, en compagnie du président du Conseil, donc chef du gouvernement, Mamadou Dia, les y avait invités un jour de 1960, l’année d’accession du Sénégal à la souveraineté internationale. C’était après qu’ils eussent dit, dans un fameux Mémorandum, tout le bien qu’ils pensaient de l’Union progressiste sénégalaise -UPS- en en dénonçant tout ce que le parti au pouvoir avait de plus répugnant, de plus repoussant pour les jeunes cadres qu’ils étaient.

Rêveurs et candides à la fois, ils pensaient sans doute que tout, même la politique, paraphrasant docteur Pangloss, devait aller «pour le mieux dans le meilleur... des Sénégal possibles ». Non. Loin du château de Monsieur le Baron de Thunder-ten-tronckh où se déroula l’histoire narrée par Voltaire au dix-huitième siècle, le Sénégal, tout juste indépendant, avait plutôt besoin de tous, surtout d’eux les jeunes de naguère. Point n’était besoin d’enseigner, comme maître Pangloss le fit, de la « Métaphisico-théologo-cosmolo-nigologie », pour savoir que le pays, qui venait d’obtenir son indépendance, avait juste besoin de ses jeunes cadres pour se transformer justement en meilleur des mondes possibles.

Habib Thiam et ses amis ne pouvaient se dérober devant l’histoire, devant cette mission, certes difficile, mais ô combien exaltante, à laquelle les conviait le tandem Dia-Senghor. N’est-ce pas Abdou Diouf, devenu président de la République, qui donnera, quelques années plus tard, la preuve qu’ils ont bien assimilé la leçon d’un autre maître, leur maître : Senghor ? « Ce n’est pas le chemin qui est difficile, déclarera Diouf dans un de ses mémorables discours, mais c’est le difficile qui est le chemin. »

Pour le fils de Mabousso Thiam, parcourir des centaines de kilomètres, de Dakar à Gaya, dans les conditions de l’époque, pour y tenir un meeting d’initiation à la politique qui plus est, dans la jungle politique où « l’homme est un loup pour l’homme », ce n’est sûrement pas le chemin le plus facile. Un chemin de croix ? C’en fut sans doute un. Ce jour-là, témoigne-t-on, il jura « fidélité et loyauté au Walo ». Et le Walo le lui rendit bien. La preuve par les différents résultats électoraux obtenus par son parti pendant tout le temps qu’il était aux affaires et même après sa retraite politique. Sa popularité ne s’est pas seulement limitée aux frontières de Gaya, mais elle s’est répandue sur l’étendue de ce qui fut le territoire conquis des Bracks.

« Habib zéro faute »
Si faire de la politique requiert des qualités de harangueur de foules, Habib Thiam savait aussi que la politique signifiait, au sens noble du terme, « l’art de gérer les affaires de la cité ». Lorsqu’il tient son premier meeting à Gaya en 1969, Habib Thiam est déjà depuis un an ministre du Développement rural. L’homme, citadin jusqu’aux os, s’attendait à tout, sauf... à aller aux champs. Un « coup » signé Léopold Sédar Senghor. Un défi plutôt pour Habib Thiam.

Très vite, au lieu de s’apitoyer sur son sort de « paysan », le jeune « ministre des paysans » s’atèle à imprimer ses marques à un secteur qui mobilise et nourrit 70% de la population sénégalaise. Il y imprimera une empreinte indélébile dont les Gayois se souviennent encore : « trois stations de pompage d’eau du fleuve et un casier agricole ». Des ouvrages réalisés dans le cadre de l’aménagement des eaux du delta.

Les témoins de cette époque racontent qu’Habib Thiam, qui vivait mal la dépendance du Walo dans le domaine alimentaire de la Mauritanie, s’était fait un point d’honneur d’assurer aux siens leur indépendance alimentaire. Comme quoi le combat pour l’autosuffisance alimentaire ne date pas d’aujourd’hui. Y est-il vraiment parvenu ? En tout cas, le ministre du Développement rural de Senghor y mettra toute son intelligence, toute sa volonté et toute son énergie.

Mais, si les paysans parlent encore avec une certaine fierté de leur casier agricole, les pêcheurs ne sont pas en reste, eux qui se souviennent pour leur part de la coopérative de pêche qu’Habib Thiam les avait aidés à mettre en place. L’élevage n’était pas non plus traité en parent pauvre. Le tableau des trois P était ainsi complet : paysans, pécheurs, pasteurs.

Témoin du temps : « Habib Thiam a mis ici des ouvrages immortels qui ne s’effaceront jamais de nos mémoires. » En somme, il est « le bâtisseur de l’économie rurale au Sénégal », louangent-ils encore.

Et les sages de Gaya d’égrener un chapelet de qualités qui caractérisent le fils de Mabousso : « un homme ouvert, social, sentimental, un homme d’Etat ». Et quels sont ses défauts ? Réponse qui donne une idée de leur sens de la réplique : « Gaya ignore les défauts de Habib Thiam. » Et le surnom, inattendu, de tomber comme sur un cahier d’écolier : « Habib Thiam zéro faute ». Une hilarité collective s’empare de l’assemblée. Et il y a de quoi. Habib Thiam donc, appelons le désormais Habib-zéro-faute !

Quand les esprits se reprennent on a déjà changé de sujet. Celui-ci n’est pas moins intéressant que les autres. Nos sages, au détour de notre question un tantinet provocateur, dissertent maintenant sur l’orgueil légendaire du Walo-walo. Symbole fort de cet orgueil, l’acte héroïque des Femmes de Nder qui, un mardi du mois de novembre 1819, s’immolèrent collectivement par le feu pour ne pas tomber entre les mains d’esclavagistes maures. Elles préférèrent ainsi le suicide à la captivité.

Ce symbole de la fierté et de la résistance du Walo-walo à la domination et à la soumission serait toujours d’actualité.

Pour les « gardiens du Temple » de Gaya, l’orgueil dont il est question aujourd’hui rime avec « honneur, dignité, refus du mensonge, culte du travail, désintéressement par rapport au bien d’autrui ». Le vieux Baïdy Diop lance comme un défi : « Il est difficile de voir un fils de Gaya en prison, parce qu’il a honte d’être la risée du village. » Comme qui dirait que le Walo-walo fait siennes les instructions morales de Dieu à Moïse sur le Mont Sinaï : « (...) Tu honoreras ton père et ta mère, Tu ne tueras point, (...) Tu ne voleras point, Tu ne mentiras pas (...) » Etrange ressemblance entre ces paroles divines transmises au prophète Moïse et les valeurs fondatrices de l’orgueil walo-walo !

Rien d’étonnant dès lors qu’Habib Thiam porte son orgueil en bandoulière. Exemple de son « refus à la soumission », les sages de Gaya se remémorent comme si c’était aujourd’hui son bras de fer avec un certain Jean-Baptiste Collin, feu le tout-puissant Collin ! Gaya ne tarit pas d’éloges sur celui qu’il appelle « le premier fils du Walo à occuper la fonction de Premier ministre » et se demande « pourquoi Habib Thiam n’a pas fondé un parti ? » Nous prenons congé de nos honorables hôtes sur ce suspense digne d’un film d’Alfred Hitchcock.

Pour l’instant, l’heure est à la nostalgie. Les habitants de Gaya gardent de lui, le souvenir d’un homme entier, altier, loyal et fier de tenir « la parole donnée ». Selon eux, Habib Thiam appartient à cette génération d’hommes pour qui la politique est « vertu et non vice », «sacerdoce plutôt que sinécure ».

Si Habib occupe une place dans le cœur des gens de Gaya c’est qu’il est intimement lié à la vie et à l’histoire de la bourgade. Dans le foisonnement de témoignages recueillis, le mot fidélité revient à répétition dans les conversations.

De son départ sobre et sans éclat de la scène politique, tel qu’il l’a voulu, ne restent fichées dans les mémoires collectives que la grandeur de la geste et la dimension historique de la manière. N’a-t-il pas conseillé aux siens, au seuil de la porte de sortie, de « rester fidèles à l’Etat par-delà les divergences politiques » ? Elégance républicaine quand tu nous tiens !

Il savait ce qui l’attendait après la politique : une vie anonyme pour l’homme de pouvoir qu’il a été. L’ancien Premier ministre n’est pas devenu indifférent à la politique. Pas plus que la retraite n’est vécue comme une sorte d’écrasement inéluctable. Mais, après s’en être détaché, il s’est imposé une distance de raison enveloppée dans un silence de plomb.

L’âge, un fardeau chez Habib Thiam ? Il s’est préparé à cette éventualité. Pour preuve : les témoignages qui affluent de Gaya à son sujet. Le plaisir est dans la défense et l’illustration de son œuvre par des gens simples, qui de surcroît savent lui être reconnaissants en dépit des vicissitudes de la vie. L’hospitalité qui lui a été offerte à Gaya mettait l’accent sur l’héroïsme, la bravoure, l’honneur, tout un arsenal de valeurs pour se forger une identité et se construire une personnalité.
Son instinct d’acteur politique a pris corps dans ce village emblématique convaincu que la politique est un faisceau d’actes qui exigent du temps et de l’attention, ce dont lui savent gré les populations du département de Dagana, ses mandants.

Si en ville son silence intrigue, dans le pays profond, en revanche, ce mutisme est salué comme un trait d’esprit de sagesse face à la déferlante de turbulences que charrie le régime de l’alternance sous l’ère Wade.

Et pourtant des occasions n’ont pas manqué de s’immiscer dans l’actualité, mais, grand seigneur, il n’a pas renoncé à se taire, se trouvant même des occupations « dignes » de son rang pour l’éloigner de la mélancolie ambiante.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Livres Livres
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents