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L'enfance embrigadée dans la Hongrie communiste

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Pour asseoir leur position, les régimes communistes ont créé leurs organisations de jeunesse. L'Union des Pionniers Hongrois fut créée en juin 1946 sous la tutelle de l'Union des Jeunesses communistes. Ce mouvement constitue une forme d'éducation destinée aux enfants, comprenant la diffusion de l'idéologie socialiste, le respect de la hiérarchie, un étendard, des chants, un système de formation interne, une presse écrite. C'est dans les années 70 qu'il atteindra sa pleine ampleur.

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Ajouté le 01 septembre 2007
Nombre de lectures 264
EAN13 9782296178526
Langue Français
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L'ENFANCE EMBRIGADÉE
DANS LA HONGRIE COMMUNISTE@L.Harmattan.2007
5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan!@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-03774-8
EAN : 9782296037778Kati JUTTEAU
L'ENFANCE EMBRIGADÉE
DANS LA HONGRIE COMMUNISTE
Le mouvement des pionniers
L'HarmattanAujourd'hui l'Europe
Collection dirigée par Catherine Durandin
XXlèmcPeut-on en ce début de siècle parler de l'Europe? Ne
faudrait-il pas évoquer plutôt les Europes? L'une en voie
d'unification depuis les années] 950, l'autre sortie du bloc soviétique
et candidate selon des calendriers divers à l'intégration, l'une
proat]antiste, l'autre attirée par une version continenta]e? Dans quel
espace situer l'Ukraine et qu'en sera-t-il de l'évo]ution de ]a Turquie?
C'est à ces mémoires, à ces évolutions, à ces questionnements qui
supposent diverses approches qui vont de l'art à la géopolitique, que
se confrontent les ouvrages des auteurs coopérant à« Aujourd'hui
l'Europe ».
Dernières parutions
Magda CARNEC!, Art et pouvoir en Roumanie, 2007.
Samuel DELÉP!NE, Quartiers tsiganes. L 'hahitat et le
logement des Rroms de Roumanie en question, 2006.
Véronique AUZÉPY-CHA V AGNAC, L'Europe au risque de la
démocratie, 2006.
Joana !OSA, L'héritage urhain de Ceausescu : fardeau OZ!saut
en avant ?, 2006.
Christophe MIDAN, Roumanie 1944-1975. De l'armée royale à
l'armée du peuple tout entier, 2005.
Bogdan Andrei FEZI, Bucarest et l'influence .J;-ançaise. Entre
modèle et archétype urhain 1831-1921,2005.
Antonia BERNARD (sous la dir.), La Slovénie et l'Europe.
Contrihutions à la connaissance de la 5,'lovénie actuelle, 2005.
Maria DELAPERRIERE (dir.), La littérature face à l'Histoire.
Discours historique et jiction dans les littératures
esteuropéennes, 2005.
Elisabeth DU REAU et Christine MAN!GAND, Vers la
réunification de l'Europe. Apports et limites du processus
d'Helsinki de 1975 à nos jours, 2005.
Roman KRAKOVSKY, Rituel du r mai en Tchécoslovaquie.
1948-1989,2004.
Catherine DURANDlN (dir.), Magda CARNEC! (avec la
collab. de), Perspectives roumaines, 2004.
Claude KARNOOUH, L'Europe postcommuniste. Essais sur la
glohalisation, 2004.REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier en premier lieu le Professeur Bernard Michel
(Université de Paris I), qui m'a fait l'honneur de diriger ma thèse de doctorat dont ce
livre est la version réduite et remaniée.
J'adresse des remerciements aux membres de mon jury de thèse, Élisabeth
du Réau (Université de Paris 3 Sorbonne Nouvelle), Istvan Majoros (Université
ELTE de Budapest) et en particulier Catherine Horel (CNRS, Université de Paris I
Panthéon-Sorbonne) pour ses conseils. Je remercie également Catherine Durandin
d'avoir accepté la publication de mon manuscrit dans cette collection.
Je tiens à exprimer mes remerciements à Mesdames Katalin Zalai et
JUliaHorvath (Institut d'Histoire politique, Budapest), à Messieurs Lajos Nadhazi
(ancien directeur du complexe de Zanka), Tamas P. Milkos (Centre de recherche de
Zanka), Gy6rgy Gyarmati (directeur de l'Office historique, Budapest), Laszlo
Trencsényi (Université de Miskolc), Istvan Simon (Archives nationales, Budapest).
Je suis également redevable aux bibliothécaires et archivistes des Archives
nationales hongroises, de l'Institut d'Histoire politique et des Archives du Parti
communiste français et au Ministère des Affaires étrangères français et au Ministère
de l'Éducation hongrois qui m'ont accordé des bourses.
Je suis aussi reconnaissante aux membres de ma famille, à mes parents pour
leur disponibilité pendant mes recherches effectuées en Hongrie, à mes
beauxparents pour la relecture et l'encouragement permanent dans l'élaboration de ce
travail. Tous mes remerciements vont à mon beau-père Jean-Claude Jutteau qui a
relu le manuscrit et y a apporté des remarques.
Ce livre a été pour moi une longue aventure et sans l'attention et le soutient
effectif de mes filles Aliz et Clarisse, la patience, l'aide précieuse et essentielle de
Sylvain, mon mari, je n'aurais pas réussi à mener ce projet à bien. Je leur exprime
mes remerciements.Introduction
« Pendant plus de soixante-dix ans en URSS, quarante ans dans le glacis
soviétique, les hommes furent appelés à mettre en œuvre et à vivre une « transition»
permanente qui touchait toutes les sphères de la société, l'économie, la politique, la
vie sociale, religieuse et culturelle... »1
Dans ce contexte de « transition », la jeunesse a été instrumentalisée par les
régimes de type soviétique, et encadrée par les Jeunesses communistes. Les
organisations de pionniers constituent une partie intégrante de la structure politique
hiérarchisée de l'État-Parti. Les principes éducatifs ont été imposés par le
mouvement des pionniers dans les pays d'Europe centrale et orientale. La période
que nous étudions, qui concerne la décennie 1970-1980, est la suite du lancement
d'une politique soviétique promouvant « la coexistence pacifique» entre le monde
occidental et le monde communiste.2 Dans ce but, un des moyens utilisés par les
pays communistes pour influencer et convaincre l'opinion publique de l'Occident
fut la propagande. Les actions de propagande financées et coordonnées à travers les
partis de «l'Ouest» laissaient leur empreinte dans les revues
distribuées par les associations d'amitié, dans les films, dans les multiples colloques
organisésJ pour assurer le soutien des intellectuels et des mouvements pacifistes.
En 1961, Khrouchtchev, en qualité de premier secrétaire du PCUS, promet
que l'Union soviétique atteindra le communisme complet en 1980. Cette perspective
sera révisée au cours des années 1970, où apparaît l'idée d'une période transitoire et
intermédiaire appelée « socialisme développé ». Dans la première moitié des années
1970, les partis communistes du bloc soviétique optent pour le programme de la
construction de cette « société socialiste développée» qui se présente comme une
transition ininterrompue vers le communisme accompli. «La RDA en 1968, la
Bulgarie en 1971, la Hongrie en 1972, proclament, par leurs constitutions
respectives, l'existence d'une société socialiste. »4
Parallèlement, les efforts de la diplomatie furent récompensés par la
signature de l'Acte final de la Conférence d'Helsinki en août 1975 où l'Union
soviétique obtient la confirmation du statut territorial imposé en 1945, et où les
Occidentaux demandent un meilleur respect des idées et des personnes dans les pays
communistes. A l'époque, ces accords d'Helsinki furent souvent évoqués et débattus
au cours des réunions politiques de la jeunesse hongroise. Durant plus d'une
décennie, la propagande du bloc soviétique utilisa les échanges permis dans le
contexte d'Helsinki: les camps de vacances et défilés d'amitié entre les
1 Claude Karnoouh, Postcommunisme fin de siècle, Essai sur l'Europe du XXIe siècle,
L'Harmattan, Paris, 2000, p. 10.
2 Concernant les actions de propagande, nous nous référons à l'ouvrage exprimant une
démarche comparative du monde communiste: SOULET (Jean-François), Histoire comparée
des États communistes de 1945 à nos jours, Éd. Armand Colin, Paris, 1996.
3 Comme ceux organisés par la Revue Europe en octobre 1967. Voir à ce sujet le chapitre
consacré à la littérature pour la jeunesse.
4Le siècle des communismes, Les Éditions de l'Atelier, Paris, 2000, p. 307.
9organisations des mouvements d'enfants de l'Est et de l'Ouest furent mIs en
application pour promouvoir le régime socialiste.
Mais nous noterons aussi qu'un des traits caractéristiques, dans les années
1970, du mouvement des pionniers, fut l'initiation au maintien des traditions
nationales.
La Galerie nationale hongroise, sise dans le quartier du château de
Budapest, organisa une exposition rétrospective au cours de l'été 2003 ayant pour
objet l'œuvre du peintre hongrois Adam Manyoki. Manyoki fut l'un des peintres des
lSèmeprinces allemands au début du siècle, et il ne travailla que quelques années (de
1707 à 1712 et de 1724 à 1731) en Hongrie. S'agissant de cette exposition, la
critique d'art hongroise Judit Szeifert écrit dans l'hebdomadaire hongrois « Élet és
lrodalom» [Vie et Littérature] du 27 juin 20031 :
« Étant écolière, il était tout àfait naturel de savoir pour moi que le célèbre
portait de François Rak6czi II figurant sur l'ancien billet de 50 Forints, avait été
peint par le peintre Adam Manyoki (1673-1757). Ce n'était pas à cause de mes
connaissances en histoire de l'art, mais du fait que le groupe de pionniers de notre
école portait le nom de François Rak6czi II (groupe de pionniers immatriculé 22J5,
deux fois décoré par le « Drapeau rouge en soie du Comité central des Jeunesses
communistes!). Une copie du tableau de Adam Manyoki était accrochée à l'entrée
de l'école.» [..,]
Il existait 293 groupes de pionniers dans toute la Hongrie portant le nom de
Rak6czi.
Judit Szeifert conclut ainsi son article relatif à cette exposition de 2003 :
« Pour ma part, je me réjouis de cette exposition car depuis, le mouvement
des pionniers a quasiment disparu, les petits écoliers de ma ville natale ne savent
plus rien de Adam Manyoki. Et s'ils voient cette exposition, ils ne font plus
l'association idéologique issue du mouvement des pionniers. »
Nous avons choisi cet extrait évoquant le mouvement des pionniers
hongrois car cette citation explique parfaitement l'enracinement et la présence
encore aujourd'hui de ce mouvement dans la mémoire collective des Hongrois.
Audelà de l'instrumentalisation des enfants par la propagande, les Pionniers ont eu un
rôle culturel et éducatif unanimement reconnu. Cette ambivalence nécessite un
discernement aiguisé dans les analyses.
Nous vous proposons d'étudier les moyens de socialisation qui furent
utilisés à travers la formation des enfants pour forger de bons citoyens dans la
conformité du système soviétique. Propagande et éducation s'entremêlent dans le
mouvement des pionniers. Nous même, qui sommes originaire de Hongrie, avons
réalisé toute notre scolarité dans ce pays et nous étions membre de ce mouvement.
Quels que soient nos efforts d'objectivité dans cette étude, les années vécues à
l'intérieur du mouvement des pionniers, teinteront nos propos.
Pour présenter et analyser un ensemble de faits, nous devons en outre
mettre en œuvre plusieurs disciplines. Ce travail à la fois historique, pédagogique et
sociologique fait partie de l'histoire de la mémoire collective décrite par Maurice
Halbwachs et de la mémoire de 1'histoire du temps présent. Il consiste à analyser
1 Egy barokk kozmopolita [Un cosmopolite baroque], Élet és lrodalom [Vie et Littérature],
27 juin 2003, p. 26.
10« l'éducation morale communiste », présente à partir de 1946 jusqu'à 1989 dans la
société hongoise, au sens où l'entendait le régime. On verra, en tout état de cause,
que les mouvements des Jeunesses communistes dans les pays de l'Europe centrale
et orientale n'ont pas permis aux enfants d'apprendre, de juger et de comprendre
véritablement les événements politiques intérieurs et extérieurs contemporains de
leur enfance.
L'organisation des Pionniers était présente depuis 1945 en Hongrie comme
dans tous les pays communistes sous diverses appellations. L'appartenance aux
Pionniers constituait un des éléments pour l'intégration sociale des enfants. Le
mouvement des pionniers assurait l'encadrement des jeunes dès l'âge de 6 ans, et
jusqu'à l'âge de 15 ans. Tous les pionniers prêtaient allégeance à la patrie, à la
construction du socialisme, au respect du Parti communiste, à l'amitié avec l'Union
soviétique et avec les « pays frères ».
Les pionniers portant l'uniforme et le foulard rouge assistaient aux
er
cérémoniesofficiellesdu pouvoir communiste,au traditionneldéfilé du 1 mai, aux
manifestations de solidarité avec les pays du tiers monde. Ce mouvement se
présentait comme une forme d'éducation comprenant la diffusion de l'idéologie
communiste, une hiérarchie respectée, des chants, des activités collectives de loisirs,
les camps d'été et d'hiver, une presse écrite de bonne tenue et un système de
formation.
Les activités hebdomadaires des pionniers se déroulaient souvent dans
l'enceinte de l'école, qui assurait la logistique pour le fonctionnement du
mouvement. De ce fait, l'organisation des pionniers n'a jamais réussi à devenir
indépendante de l'école puisque les unités dans lesquelles les enfants étaient
encadrés, se formaient précisément à partir des classes de cette école.
Le mouvement des pionniers était soumis à des directives
strictes véhiculées par les obligations édictées par le canal des Jeunesses
communistes: le travail des pionniers ne doit pas se limiter au travail scolaire, il doit
répondre aux attentes de toute une société; les pionniers sont à tout moment appelés
à respecter leurs aînés, leurs parents, à participer aux travaux ménagers, à connaître
le travail des ouvriers du pays, à célébrer les événements nationaux.
Les obligations du mouvement que nous allons développer, sont parfois les
mêmes que celles des adultes. Les enfants ont leur part de responsabilité dans
l'édification du socialisme. Dans un tel système éducatif centralisé et hiérarchisé,
l'école est le modèle du pouvoir où l'idéologie est omniprésente dans les matières
scolaires, où les relations humaines sont idéalisées dans les livres scolaires: « dans
1
une société parfaite il n'y a que des adultes parfaits qui ont toujours raison»
La sociologue Annick Percheron a étudié pendant des années avec un œil
impertinent la socialisation politique2 des enfants qui amène les jeunes à prendre
conscience de leur environnement politique.3 Ildik6 Szab64, sociologue hongroise,
1 SZABO (Ildik6), A partédlam gyermekei [Les enfants du Parti-État], Uj Mandatum Kiad6,
Budapest, 2000, p. 75.
2
Selon Ildik6 Szab6, l'expression « socialisation politique» apparaît la première fois dans
l'ouvrage de Hyman (H) intitulé Political socialization, Gelncoe, The Free Press, 1959.
3
PERCHERON (Annick), L'Univers politique des enfants, Armand Colin, Paris, 1974, p. 3.
4
SZABO (Ildik6), Az ember allamosftasa. Politikai szocializaci6 Magyarorszagon [La
nationalisation de l'homme. La socialisation politique en Hongrie], Tekintet Konyvek,
Budapest, 1987; SZABO (Ildik6)-CSEPELI (Gyorgy), Nemzet és politika a 10-14 éves
11utilise des travaux d'Annick Percheron pour analyser la vision politique des enfants
de Hongrie. Nous nous référons à ces publications sociologiques.
Nous en tirons l'enseignement que les deux niveaux de cette socialisation,
d'une part l'école et d'autre part la famille, sont là pour apprendre aux jeunes à
accepter ou à rejeter certaines opinions politiques. Vers l'âge de 12 à 14 ans, les
enfants sont déjà déterminés, et leur représentation du monde est déjà modelée.l Le
régime socialiste a remarquablement compris les étapes de cette maturation
psychologique, à travers les travaux des pédagogues russes tels que Anton
Makarenko et Nadejda Kroupskaïa.
Parmi les cadres politiques hongrois de l'époque travaillant dans l'appareil
administratif du Parti, nous retrouvons un très grand nombre de personnes issues de
l'enseignement (20 %).2 Leur mentalité, leur façon de penser convenaient
parfaitement à l'esprit paternaliste du système de parti unique.
Notre ouvrage sur le mouvement des pionniers hongrois embrasse la
décennie 1970 ainsi que le début des années 1980. Les deux années choisies par
l'auteur pour délimiter le sujet sont 1972 et 1983. En avril 1972, intervient la
modification de la Constitution hongroise de 1949, qui représente bon an mal an la
traduction de la constitution soviétique de 1936, et dans laquelle le terme « ouvrier»
est remplacé par « citoyen ». C'est un premier symptôme de l'assouplissement du
régime, mais la République populaire de Hongrie demeure fondamentalement « un
pays socialiste où la direction de la société est assurée par le parti marxiste léniniste
de la classe ouvrière ».3
L'année 1983 représente une rupture plus nette pour le mouvement
luimême. C'est l'année au cours de laquelle le pouvoir politique hongrois qualifiera le
mouvement des pionniers comme constituant « l'organisation d'enfants de la
société» et non plus l'organisation d'enfants du Parti Socialiste Ouvrier
Hongrois ».4
L'objectif fondamental de notre problématique est la présentation de
l'évolution du mouvement des pionniers comme miroir où est perceptible la force
puis la dévaluation progressive de l'idéologie communiste et du mythe du Parti.
Nous développons les aspects de cette problématique qui sont inscrits entre les deux
dates choisies.
gyerekek gondolkodasaban, [Nation et politique dans la pensée des enfants âgés de 10 à 14
ans], Tomegkommunikaci6s Kutat6kozpont, Budapest, 1984; SZABO (Ildik6)-QRKÉNY
(Antal), Tizenévesek allampolgari kulturaja [La citoyenneté des jeunes], Minoritas
Alapitvany, Budapest, 1998.
I SZABO (Ildik6), Az ember allamos[tasa, op. cit., p. 241.
2 VIDA (Istvan), Az allami-politikai vezeto réteg osszetétele az 1980 évek elején [La
composition des dirigeants politiques et administratifs au début des années 1980], in
Magyarorszag tarsadalomtOrténete 1945-1989 [Histoire sociale de la Hongrie de 1945 à
1989], Ûj Mandatum, Budapest, 2000, p. 207.
3 ROMSICS (Ignac), Magyarorszag tOrténete a xx: szazadban [Histoire de la Hongrie au
20émesiècle], Osiris, Budapest, 1999, p. 421.
4 8èmeCe changement dans le Statut de l'Union des Pionniers a été proposé au cours de la
Conférence des dirigeants du mouvement à Miskolc. Karoly Németh, membre du Comité
central du Parti suggérait cette modification lors de cette grande réunion dite « conférence des
réformes ».
12Agés seulement de neuf à douze ans, les jeunes montrent déjà une capacité
à exprimer des opinions et à argumenter. Mais dans les systèmes communistes une
telle manière de faire est en contradiction avec l'éducation de la jeunesse contrôlée
par l'État-Parti et ses dogmes.
En Hongrie, cette période d'affaiblissement du mythe commence en réalité
à la fin des années 1960 par les réformes économiques, appelées « le nouveau
mécanisme économique» à l'aide desquelles le pays essaie de remédier aux
carences de l'économie socialiste. Le Parti communiste portant le nom du Parti
Socialiste Ouvrier Hongrois depuis octobre 1956, dirigé par Janos Kadar, doit
prouver que tout va bien dans la vie politique et dans la société. A cette fin, il s'agit
de tout surveiller et faire surveiller, tenir toute la société en main, y compris les
enfants. Pour ce qui concerne la vie politique et sociale, nous donnons un aperçu
dans la première partie du livre, pour établir la connexion avec le cœur de notre
sujet.
Les années 1970 furent celles d'un tournant idéologique: les réformes
économiques stoppées en 1972, les remaniements au sein du Comité central du Parti
annonçaient déjà des tensions sociales dans le système communiste du début des
années 1980. L'endettement public, le manque de résolution dans la gestion
bureaucratique du pays marquent également cette décennie.
La deuxième moitié des années 1970 est appelée « les années immobiles»
par les politologues hongrois.l L'enthousiasme pour « changer le monde» s'est
essouflé. La jeunesse d'après 1956 a, elle aussi, perdu ses illusions révolutionnaires
et a de plus en plus besoin de résoudre ses problèmes existentiels. Petit à petit une
dévalorisation progressive entame la « mythologie du Parti et les croyances
communistes, qui refluent au rythme des difficultés économiques ».2
C'est également la période qui correspond au développement des sciences
sociales contemporaines en Hongrie. L'historien hongrois Gyula Benda s'exprime
au sujet de l'historiographie de cette période3 :
« Vers les années 1976-1977, la production historique, sociologique et
littéraire retourne à l'équilibre de liberté restreinte caractérisée par les règles d'un
compromis, non déclaré, entre la société et le régime, entre les intellectuels
producteurs des idées et les dirigeants du parti communiste. »
Le régime est sans avenir. Les plus obtus fuient en avant dans les
opérations de propagande, y compris à destination des enfants.
1. La méthodologie et l'aperçu historiographique
Il existe très peu de travaux et d'analyses concernant les organisations de
jeunesse des systèmes communistes.4 Le mouvement des pionniers hongrois n'a
jamais engendré une historiographie scientifique: les ouvrages de propagande et les
guides relatifs aux activités des pionniers sont des sources qui doivent être recoupées
1 FRICZ (Tamas), Generaci6k és politikai értékek [Générations et valeurs politiques], in
Val6sag [Réalité], 1990/4, p. 14.
2
Le siècle des communismes, op. cft. p. 339.
3
BENDA (Gyula), L 'historigraphie hongroise des années 1980 in Histoire et pouvoir en
Europe médiane, L'Harmattan, Paris, 1996, p. 120.
4
Voir les récentes publications en langue française en 2003 dont l'article de DEVAUX
(Sandrine), Identités collectives et usages légitimants du passé: les organisations de jeunesse
tchèques, Revue d'Études comparatives Est-Ouest, volume 34, mars 2003, p. 33-58.
13pour établir les faits, dans le but d'étudier ensuite ce qui se produit « derrière ces
faits ». C'est seulement en 1977 qu'un groupe de scientifiques, composé de
chercheurs en sciences sociales de l'Institut pédagogique de l'Académie hongroise
des Sciences a été créé pour élaborer un projet d'analyse sur le mouvement.1
S'agissant des activités de l'organisation, notre meilleure source a été l'analyse de la
presse des pionniers dont l'hebdomadaire Pajtas [Camarade] et la revue de
méthodologie destinée aux moniteurs intitulée Uttorovezeto [Chef de pionniers].
Cette étude de presse nous a permis de compléter et de reconstituer nos souvenirs
personnels.
L'historiographie hongroise d'avant 1989 pour la période communiste a été
une composante du discours officiel. Ainsi, des précautions s'imposent-elles quant à
l'utilisation des travaux publiés avant cette année-là en Hongrie. Nous avons donc
eu recours à une approche critique quant au choix des sources bibliographiques.
Aussi, une partie des ouvrages utilisés pour le fond historique de notre travail
a-telle aussi été écrite par les historiens de l'émigration hongroise tels que Miklos
Molnar, RudolfT6kés et Pierre Kende. Depuis quelques années, plusieurs études de
synthèse ont été publiées concernant l'époque kadarienne, le mécanisme du pouvoir,
ainsi que les rapports entre l'intelligentsia hongroise et l'appareil politique.2 La
publication des biographies de Janos Kadar et de Gyorgy Aczél nous a permis de
saisir l'époque analysée et de situer le mouvement des pionniers dans le contexte
politique hongrois.3
Pour ce qui est du mouvement des pionniers hongrois, aucun ouvrage n'est
paru depuis 1989. Seule une chronologie historique a été rédigée par Lajos Nadhazi,
ancien directeur du camp des pionniers de Zanka, à l'aide de Tamas Miklos,
responsable actuel des archives du Musée historique de l'enfance à Zanka. Cet
ouvrage publié par l'Union des Pionniers Hongrois, comporte également de courtes
notes explicatives concernant les activités du mouvement.4 S'agissant de
l'organisation et de la vie des pionniers dans les pays du système de type soviétique,
nous nous référons à l'ouvrage de Paul Thorez, fils de Maurice Thorez, qui raconte
ses souvenirs personnels du camp d'Artek en Union soviétique.5 Ce livre est un
témoignage important pour notre sujet d'analyse. Il nous a semblé utile de mettre en
parallèle l'époque de l'enfance de Paul Thorez dans les années 1950 et l'époque,
objet de notre travail, qui s'est déroulée vingt ans plus tard.
1 HUNY ADI-MAJZIK- TRENCSÉNYI, Az uttor6mozgalom tevékenységének vizsgalata,
[L'analyse sur le travail du mouvement des pionniers], Kutatasi beszamol6 [Rapport de
recherche], 1979.
2 Hatalom és tarsadalom a xx: szazadi magyar torténelemben [Pouvoir et société dans
20émesiècle], Osiris, Budapest, 1995. Voir également dans lal'histoire de la Hongrie du
bibliographie les ouvrages récents de ROMSICS (Igmic), VALUCH (Tibor), cSANAm
(Maria), CSIZMADIA (Ervin), KALMAR (Melinda), HuszAR (Tibor), RÉVÉSZ (Sandor).
3 HuszAR (Tibor), Kadar Janos politikai életrajza, [Biographie politique de Janos Kadar],
Szabad Tér Kiad6 - Kossuth Kiad6, Budapest, 2001 (tome I), 2003 (tome 2); RÉvÉSZ
(Sandor), Aczél és korunk, [Aczél et notre époque] Sik Kiad6, Budapest, 1997.
4 A magyar uttoromozgalom tOrténeti kronol6giaja 1945-1989 [Chronologie historique du
mouvement des pionniers hongrois 1945-1989], Magyar ÛtWr6k Szovetsége, Budapest, 1999.
5THOREZ (Paul), Les enfants modèles, Gallimard, Paris, 1984.
142. La présentation des sources
Les documents d'archives présentés dans notre ouvrage viennent des dépôts
hongrois et français, mais nos recherches ont porté plus particulièrement sur les
sources hongroises.
L'ouverture des archives après 1989, et la loi de juin 1995 concernant la
réorganisation de l'accès aux archives ont permis la consultation de nombreux fonds
jusqu'alors interdits.! Nous avons eu la possibilité de consulter, sans restriction de
communication, plusieurs fonds d'archives afin de permettre la reconstruction de la
vie des enfants hongrois à travers les activités du mouvement des pionniers. Une
observation critique doit cependant être formulée au sujet de ces documents
d'archives qui constituent pour l'essentiel, nombre de rapports et propositions en
direction des autorités du pays et des instances du mouvement des pionniers.
La principale source d'archives pour notre travail provient de l'Institut
d'histoire politique [Politikatürténeti Intézet], l'ancien Institut d'histoire du Parti à
Budapest. Cet institut englobant les fonds d'archives, une bibliothèque et un lieu de
recherche, fonctionne dans le cadre d'une fondation privée. Il conserve les
documents des partis de gauche d'avant et d'après 1945 (Parti social-démocrate,
Parti communiste, Parti national paysan), des mouvements syndicaux, des
documents personnels des hommes politiques de gauche, ainsi que les archives des
organisations hongroises de jeunesse de 1919 jusqu'à 1989. Tous les documents du
Conseil national de l'Union des Pionniers Hongrois sont intégrés dans les fonds des
Jeunesses communistes hongroises de l'Institut d'histoire politique2 que nous avons
pu dépouiller sans difficulté.
Tous les fonds du Parti Socialiste Ouvrier Hongrois comme les documents
du Bureau politique, les documents du Secrétariat du PSOH, ceux de la Section des
Organisations de masse et du Parti ainsi que les documents de la Section chargée des
affaires de l'école primaire auprès du Ministère de l'Éducation, ont été consultés aux
Archives nationales hongroises [Magyar Orszàgos Levéltàr, MOL]. Les dossiers
d'archives du Ministère de l'Éducation (section chargée des affaires des écoles
primaires) contenaient très peu de documents sur le mouvement des pionniers.
Nous avons pu accéder aux documents de l'Union des Pionniers Hongrois
du département de Zala qui furent conservés, sans classement, aux Archives
régionales du département. Le mouvement a une structure pyramidale. Depuis
l'équipe de base (l0 pionniers) jusqu'au sommet, chacun des échelons est organisé à
l'identique sur tout le territoire. Les dossiers régionaux ne nous renseignent donc pas
seulement sur les directives nationales mais nous permettent également d'examiner
de plus près les composantes régionales dupliquées. Cela nous a aidé à élargir notre
vue d'ensemble.
Les différentes archives hongroises nous ont mis en mesure de constater et
de compulser l'énorme production de rapports, de projets, de demandes d'avis aux
instances centrales ainsi que les textes abondants relatifs à la propagande des
Jeunesses communistes destinés à l'éducation des enfants.
I Sur cette question, voir l'article de HOREL (Catherine) «Les archives croates et hongroises
9,de l'après 1945» in Bulletin de l'Institut Pierre Renouvin, Université de Paris I, N°
automne 2000, p. 23 I -242.
2 Sous les côtes de 289. f./3 et 289. f./ 13.
15Pour ce qui concerne les sources françaises, nous avons eu accès aux fonds
d'archives du Parti communiste français, conservés au siège à Paris jusqu'au mois
de juin 2005 et transférés aux Archives départmentalesde la Seine-Saint-Denis. Une
convention a été conclue en décembre 2003 pour le classement par l'État français
des archives historiques du Parti communiste français. Cela permettra dans l'avenir
de découvrir beaucoup d'éléments encore méconnus relatifs aux anciennes relations
des partis communistes de l'Est et de l'Ouest.
Nous avons pu difficilement reconstituer les relations entre les pionniers
français et hongrois car nous avons obtenu peu de renseignements du côté français.
Le délai de communication des fonds a été fixé à trente ans par les Archives du Parti
communiste français. Les documents d'archives sur les mouvements des jeunesses
communistes françaises (Union des Vaillants et des Vaillantes, Pionniers de France),
les communiqués communs avec les partis communistes proviennent d'un don
personnel. Ils ont été légués au Parti communiste français par Roland Leroy, ancien
membre du Comité central du PCF.
Malgré la collaboration active entre les partis communistes de l'Europe
occidentale et ceux du bloc communiste, les archives du PCF contenaient peu
d'éléments nouveaux sur les relations avec les mouvements étrangers de jeunesse.
Le travail sur les documents d'archives a été complété par des recherches
effectuées dans différentes bibliothèques. En Hongrie, nous avons consulté les fonds
de la Bibliothèque nationale de Pédagogie [Orszagos Pedag6giai Konyvtar], de la
Bibliothèque nationale Széchényi [Orszagos Széchényi de la de l'Institut d'Histoire politique [PolitikatOrténeti Intézet Konyvtara] le
tout à Budapest, et de la Bibliothèque du Complexe de Zanka. En France, nous
avons utilisé des ouvrages de la Bibliothèque nationale de France et de la
Bibliothèque de l'Institut national de la Jeunesse et de l'Éducation populaire
[INJEP] à Marly-le-Roi.
Notre analyse s'inscrit dans l'étude de l'histoire immédiate et de l'histoire
orale.l Aussi, cet ouvrage repose-t-il également sur un fondement de témoignages
personnels d'anciens membres du mouvement des pionniers. Les anciens cadres
dirigeants interrogés ont essayé de tenir des propos objectifs mais de temps à autre
leur mémoire a embelli leur souvenir. Ces protagonistes du mouvement des
pionniers étaient des personnalités appréciées et charismatiques, ayant eu une
influence aussi bien morale que politique dans l'organisation des Jeunesses
communistes hongroises.
Selon Danièle Voldman2 « la parole-source possède des caractères
particuliers qui enfont à lafois la richesse et lafaiblesse. D'abord defaçon plus ou
moins affirmée, l'entretien est une partie de cache-cache entre l'historien et son
interlocuteur. [...]
1 Voir à ce sujet le Cahier de l 'IHTP N° 21 (1992) intitulé « La bouche de la vérité. La
recherche historique et les sources orales» ; étude de VOLDMAN (Danièle), Définitions et
usages; et BARTOSEK (Karel), Les témoins de la souffrance.
2 VOLDMAN (Danièle), Définitions et usages in Cahier de l'IHTP, W 21, 1992.
16Dans les mécanismes complexes de reconstruction du passé, les regrets de
l'âge doré de la jeunesse sont aussi fréquents que la confusion entre le regard sur le
temps écoulé et l'apologie de ce dernier. »
Toutefois, l'utilisation de ces sources orales nous a paru indispensable pour
la reconstruction des activités de l'Union des Pionniers Hongrois et a complété nos
études des documents d'archives.
Il nous paraît important de souligner que, concernant la traduction en
langue française, depuis le hongrois, des termes techniques propres au mouvement
des pionniers, nous avons privilégié le « mot à mot» au détriment d'une recherche
d'élégance.
3. L'énoncé du plan
Nous avons divisé le développement de notre ouvrage en cinq parties.
Dans la première partie, nous plaçons le mouvement des pionniers dans le
contexte politique, économique et social de l'époque et nous tentons de présenter les
influences intervenues au cours de son histoire.
Dans la deuxième partie, nous traitons de l'organisation, de la direction et
de la gestion du mouvement en présentant ses relations (le Parti et les Jeunesses
communistes) et ses appuis (les activistes et la famille) dans la société hongroise
ainsi que ses relations avec l'école générale assurant sa logistique.
Dans la troisième partie, nous nous intéressons à l'activité des groupes de
pionniers, dont les formations dispensées pour les pionniers et leurs moniteurs. Nous
soulignons l'importance des établissements des (camps de vacances,
« Jeux Olympiques », maisons de pionniers). Nous présentons les épreuves,
exercices communs et individuels, sans lesquels 1'« adhésion» au mouvement
n'était pas valable. Nous analysons aussi l'évolution du texte des Douze points, qui
est la charte interne à laquelle doit adhérer tout membre de l'organisation. Autour de
ces Douze points s'articule encore aujourd'hui l'engagement personnel d'un
pIOnnier.
Dans la quatrième partie, nous évoquons la vocation du mouvement,
appliquant les méthodes de l'éducation politique et patriotique. Nous mettons en
relief le respect des traditions, des symboles et la célébration imposée des fêtes, ainsi
que les moyens éducatifs à travers la musique, les médias, la littérature et la presse
écrite pour enfants.
Dans la cinquième partie enfin, nous présentons la stratégie politique des
mouvements internationaux pour enfants, et les rapports du mouvement hongrois
avec les organisations des pays étrangers. Nous avons pensé nécessaire de consacrer
un chapitre aux activités des Pionniers de France, et à ses relations avec le
mouvement des pionniers hongrois.
En conclusion nous mettons un terme à nos réflexions en évoquant les
transformations politiques et économiques de l'organisation après 1989 ainsi que
l'état actuel du mouvement.
En annexe de notre travail nous présentons des documents d'archives
indispensables pour la compréhension globale du fonctionnement de ce modèle
éducatif instauré par le système socialiste.
Les enfants ont toujours représenté un groupe ciblé par le Parti. Le
mouvement des pionniers prend racine dans le mouvement scout. Il le supplantera
17au profit d'un mouvement de jeunesse à vocation d'éducation politique et
idéologique communiste.
Au cours de la décennie 1970, quand le régime devient plus permissif, la Hongrie
continue à éduquer ses enfants dans l'esprit du « type d'homme» du « socialisme
développé ».
Bien que l'endoctrinement soit toujours le but affiché du mouvement, il se
révèle aussi comme constituant une grande richesse d'activités culturelles,
artistiques, sportives. Il est aussi l'héritier des activités qui ont été puisées dans les
mouvements liés à la nature (Wandervogel et les 4 H) et dans le mouvement scout
initial.
L'évolution du mouvement des pionniers est, selon notre point de vue, l'un
des miroirs où est perceptible la dévaluation progressive de l'idéologie communiste
et celle du mythe du Parti dans la société hongroise.
18Première Partie:
Le contexte politique
du mouvement d'enfantsChapitre I.
La Hongrie dans l'époque Kadar des années 1970
Pour comprendre le fonctionnement et l'esprit du mouvement de jeunesse
hongrois, il nous paraît nécessaire de parcourir et de mentionner quelques faits
caractéristiques du régime Kadar. L'époque dans laquelle nous plaçons notre étude
concerne surtout les années 1970, mais nous évoquerons des faits importants qui
précèdent cette période jusqu'à la récession économique des années 1980. Depuis le
changement de régime politique de 1990, l'époque du « socialisme de
consommation» a fait l'objet de jugements diversifiés des historiens. Nous avons
constaté une certaine nostalgie de la part des chercheurs qui analysent cette période
de l'histoire hongroise.l Une nouvelle génération d'historiens (Melinda Kalmar,
Magdolna Barat, Tibor Valuch) fait preuve d'une considération réaliste des années
Kadar qu'une partie de la population hongroise d'aujourd'hui regrette encore. Ce
système politique mis en place après les événements de 1956, est baptisé par le
philosophe Ferenc Fehér, « l'État khrouchtchevien modèle »?
Il est un fait que le pays a connu un développement considérable, un grand
progrès matériel dans la vie quotidienne, du milieu des années 1960 jusqu'à la fin
des années 1970. Le régime a accueilli en toute discrétion une part d'initiatives
privées, notamment des investissements étrangers. C'est seulement à partir du début
des années 1990 que les historiens ont pu revenir sur cette période du passé récent
hongrois, et manifester une approche sans idéologie.
Depuis les changements politiques de 1989-1990, maintes analyses font état
du système et de la personnalité de Kadar3. Janos Kadar, éduqué dans le cadre d'une
organisation communiste, arrivé au pouvoir presque par hasard, cherche à adapter
des principes socialistes à son pays tout au long de sa vie politique. Jusqu'à une
certaine limite, il y arrive par l'ajout d'un réel pragmatisme au système soviétique.
Depuis 1962, artisans et petits producteurs agricoles peuvent vendre le produit de
leur travail à un prix fixé librement. Électriciens, maçons, coiffeurs, cordonniers,
photographes, marchands de légumes, génèrent un ensemble de produits et de
services libérés de la collectivisation. Après la consolidation politique et l'amnistie
générale de 1963, la résistance passive de l'intelligentsia cesse. Janos Kadar fait
venir dans son entourage des personnes (quelquefois même apolitiques) capables de
comprendre et remédier à la situation politique, économique et sociale de la
1 VALUCH (Tibor) le souligne dans son étude intitulée « A gulyaskommunizmus» [Le
communisme du gulasch] in Mftoszok, legendak és tévhitek a 20. szazadi magyar
20émesiècle], p. 361.tarténelemr61 [Mythes, légendes et erreurs de l'histoire hongroise du
2 KENDE (Pierre), La normalisation en Hongrie in Processus de normalisation en Europe
centrale soviétisée, Les crises des systèmes de type soviétique, Paris, 1983, p. 7.
3 Janos Kadar (1912-1989), militant communiste dès les années 1930, autodidacte, enfant
illégitime, élevé dans les difficultés, personnage indiscernable, cherche ses repères dans le
mouvement politique. Il entre au Parti à 19 ans. Emprisonné de 1951 à 1954 à l'époque
stalinienne, il croit profondément à la dictature du prolétariat. Au cours de sa carrière
politique, surtout à partir du milieu des années 1960, la majeure partie de la population
hongroise a accepté sa présence à la tête du pays.
21Hongrie. Mais ces apports n'ont jamais changé sa direction politique centrale. Pierre
Kende le résume ainsi:
« Point d'importance capitale: jamais Kadar n'a touché aux fondements
politiques du régime. Au regard de ses institutions politiques, la Hongrie n'est pas
différente des autres pays de l'Europe communiste: le monopole du PC a été
intégralement maintenu, les instances dites représentatives (parlement, etc.) ne sont
que de pure façade, la presse écrite et parlée, de même que des éditions (de livres,
de disques) sont strictement contrôlées, la légalité est subordonnée aux directives du
Parti, aucune activité politique, syndicale, culturelle ou sociale n'est tolérée en
dehors des cadres officiels, c'est-à-dire, les associations agréées et contrôlées par
l'appareil, et ainsi de suite. »1
Selon le politologue hongrois Mihaly Bihari, les six caractéristiques du
socialisme restauré après 1956 sont les suivantes2 :
1. un système politique et social imposé sans alternative possible
2. une dictature totalitaire
3. un système de monopole dont le centre est le Parti communiste
4. un économique centralisé et bureaucratique (planification)
5. une structure du pouvoir politique basée sur une dépendance
personnelle une seule idéologie politique acceptée.
Nous pouvons ajouter à cette liste le confort matériel, et le bon niveau de
formation des élites, qui sont aussi caractéristiques du kadarisme. Le pouvoir
centralisé a su s'ouvrir à des réformes qui sont quasiment demeurées ignorées, en
Occident, par l'opinion publique.
1. Le mécanisme de centralisation du pouvoir
La Hongrie des années 1970 est une République populaire régie par la
Constitution de 19493 révisée en 1972. Le pays est dirigé par un seul parti politique,
le Parti Socialiste Ouvrier Hongrois (PSOH)4 et son Comité centrais. Cet État-Parti
contrôle toutes les sphères de la vie du pays. Le Corps administratif le plus puissant
est le Bureau politique exécutif composé d'une dizaine de personnes. Le dirigeant
du Parti est le secrétaire général, Janos Kadar. Il assura cette fonction de 1956 à
1988. Les décisions les plus importantes sont prises lors des réunions du Bureau
politique. Le noyau central est soutenu par les institutions de l'État: l'Assemblée
1
KENDE, op. cU., p. 9.
2 BIHARI (Mihaly), Kadar-rendszer - kadarizmus [Le système Kadar - kadarisme] in KrUika
[Critique], 1991/2, p.3.
3Les nouvelles constitutions, adoptées dans les « démocraties populaires» des pays de l'Est
entre 1947 et 1949, instauraient les « républiques populaires ».
4 Parti successeur du Parti communisteavant et après la deuxième guerre mondiale (KMP
[Parti Communiste Hongrois] de 1918, et MDP [Parti des Travailleurs Hongrois] de 1948).
Pour marquer quand même une distance, ce nom choisi en octobre 1956 ne comporte pas le
mot communiste. Le Parti est divisé en organisations de base dont le nombre s'élève à 25 000
dans toute la Hongrie dans la période étudiée.
5 125 membres en 1977.
22l,nationale le Présidium de la République populaire (OU Conseil Présidentiel), le
Conseil des ministres, les conseils municipaux, les organisations de masse, les
syndicats officiels, les coopératives, les organisations professionnelles, les
organisations de jeunesse.
Certains intellectuels finissent par renoncer à former une opposition à la
politique de Kadar. George SchOpflin appelle cela la « légitimation négative» en
constatant que l'on donne aux intellectuels accès à des postes de responsabilité en
leur demandant en échange un« soutien négatif»?
Un des buts principaux de la politique de Kadar a été la neutralisation, et la
dépolitisation de la population hongroise. Mais plusieurs facettes de la politique
étaient omniprésentes dans les lieux de travail, dans les écoles et dans les
établissements publics (plaques commémoratives, slogans, panneaux d'honneur,
photos).3
Le Parti comptait environ 850 000 adhérents dans les années 1970. Classés
selon leur profession d'origine, 59 % des étaient des ouvriers, 13 % des
paysans, et 9 % sont des intellectuels. Le reste était composé d'employés,
d'étudiants et d'autres catégories sociales. Ce ne sont que des données statistiques.
Rien ne permet de différencier, concernant ces adhésions, la part de l'opportunisme
de la part de la conviction réelle.
2. La vie économique et sociale
Dans les années 1960 la population rurale tombe à moins de 20 %. Après le
retour à la collectivisation, l'agriculture hongroise prospère parmi les pays de
l'Europe centrale et orientale. Comme dans tout le bloc socialiste, une
collectivisation forcée s'est installée. L'exploitation est caractérisée par le fait
qu'elle est assurée par de grandes entreprises collectives: plus de 31 % des terres
propres à la culture appartiennent au secteur d'État, 64 % au secteur coopératif.
L'acquisition d'une petite propriété agricole est toutefois permise de même qu'il est
possible de détenir un petit élevage d'animaux domestiques dans les villages.
Quelques complexes agricoles industriels, comme à Babolna présenté comme la
fierté de la Hongrie socialiste, ont été créés pour montrer aux pays étrangers
l'efficacité de l'agriculture hongroise.
Des changements de structure importants se sont imposés dans l'industrie.
L'économie est toujours basée sur un système de planification. Le pays prend part
aux échanges du CAEM4 (ou COMECON) dont les défauts sont bien connus:
échanges de marchandises de mauvaise qualité, invendables en Occident, et
dépendance de l'Union soviétique pour ce qui est des matières premières. Les points
forts de l'industrie hongroise sont l'industrie chimique, l'industrie légère et
alimentaire. Le développement de l'infrastructure est négligé: réseaux routiers,
transports, téléphone, santé publique, protection de l'environnement.
1Elle crée les lois, vote le budget national, définit la structure de l'exécutif.
2 SCHOPFLIN (George), La normalisation en Europe de l'Est: la réimposition du système
soviétique, in Le système communiste.' un monde en expansion, IFRI, Paris, 1982, p. 207.
3VALUCH (Tibor), op.cit., p. 365.
4 Conseil d'Aide (ou Assistance) Économique Mutuelle crée en janvier 1949 et dissout en juin
1991 : harmonisation des plans nationaux, coordination, «Programme complexe» de 1971,
entreprises communes.
23Après 1956, l'armée hongroise est mise à l'écart pendant quelques années:
la production militaire est stoppée; plusieurs usines travaillant auparavant pour
l'armée sont reconverties dans la fabrication de produits de consommation pour la
population. «Vadasztülténygyar» [Usine de munition de chasse] devient
VIDEOTON, le principal fabriquant de téléviseurs et de postes de radio.l Les
chaudières de salles de bains sont fabriquées par « Fegyver és Gazkészülékgyar»
[Usine d'armes et d'appareil à gaz].
Au début des années 1970, les sociologues hongrois (Istvan Kemény,
Gyorgy Konrad) ont l'audace de vouloir mettre en lumière les inégalités sociales,
l'appauvrissement, les problèmes de la population tzigane du pays, l'alcoolisme, les
chiffres élevés de suicide et l'aggravation de l'état de santé des citoyens. Ces sujets
resteront longtemps ignorés par la société.
3. La période des réformes: 1968-1972
« Dans la pratique, les principes du marxisme sont appliqués en Hongrie
en tenant compte de notre passé, de nos particularités nationales, de l'état réel de
notre développement économique et politique. » - disait Rezsa Nyers, secrétaire du
Comité central pendant un entretien réalisé le 3 mai 1971 par une délégation du Parti
communiste français en visite à Budapest.2
Selon les tenants du régime, un vaste programme de réorganisation
économique semble nécessaire pour poursuivre la construction du socialisme. Cette
nécessité apparaissait déjà avant la première réforme de 1968.3 Naturellement il y a
beaucoup de résistance parmi les dirigeants (tel que Sandor Gaspar4, secrétaire
national des Syndicats) mais Kadar réussit à naviguer et à trouver la voie médiane
parmi les courants politiques du Parti. Cette réforme appelée «Nouveau mécanisme
économique» est lancée le premier janvier 1968. Les personnages clés de cette
réforme sont le Premier ministre, lena Fock5, Rezsa Nyers6, le secrétaire du Comité
central et enfin Lajos Fehér7, Vice-Premier ministre. La réforme a pour objectif
I
SZABO (Miklos), ReformtOrekvések Magyarorszagon a huszadik szazadban [Des efforts de
20èmeréformes en Hongrie au siècle] in Politikai kultura Magyarorszagon [La culture
politique en Hongrie], ELTE, 1989, p. 259.
2 Archives du Parti communiste français, Association « Archives du communisme français,
Relations internationales », comptes-rendus, dossier 4.
3 Voir les idées de Istvan Varga citées par KENDE (Pierre), La normalisation en Hongrie in
Processus de normalisation en Europe centrale soviétisée, p. 9. L'économiste, Istvan Varga
dirigeait le Comité économique au début de l'année 1957 qui fut chargé de ['élaboration des
réformes économiques oubliées au bout de quelques mois plus tard. N'oublions pas les
tentatives de réformes incitées par Imre Nagy au début des années 1950.
4 Sandor Gaspar (1917-2002) fut un haut-fonctionnaire très influent, appartenant à l'ail
gauche du Parti. Il dirigea les Syndicats hongrois depuis 1955. En 1981, il devint président de
l'Union internationale des Syndicats.
5Jeno Pock (1916-2001), membre du Bureau politique de 1957 à 1980, il est Premier ministre
entre 1967 et 1975.
6 Rezso Nyers (1923- ), secrétaire du Comité central de 1962 à 1974, plusieurs fois ministre.
Après son évincement en 1974, il devient le directeur de l'Institut économique de l'Académie
hongroise des Sciences.
7 Lajos Pehér (1917-1981), Vice-Premier ministre entre 1962 et 1974. Il soutenait les
réformes économiques, et il a joué un grand rôle, depuis 1966, dans la supression de
planification centrale de l'agriculture.
24l'introduction de nouvelles initiatives, une certaine décentralisation, une
simplification de la bureaucratie, une planification moins stricte en donnant plus de
pouvoir aux entreprises, et un Plan n'arrêtant que des directives
macroéconomiques. Mais le système des prix et le marché restent sous la tutelle centrale.
Le niveau des salaires est volontairement gardé très bas puisque les usines et les
entreprises emploient des personnes dont elles n'ont pas besoin. Ainsi naît le
chômage caché. C'est l'agriculture qui est la vraie bénéficiaire de ces réformes; sa
croissance dépasse toujours celle de l'industrie. Les entreprises sont supposées
apporter plus d'attention à la productivité et à la qualité des produits.
L'objectif de pareilles réformes est le maintien de la fiabilité du système
économique socialiste. Les exigences suivantes sont respectées: s'en tenir au
domaine économique sans toucher à la stabilité politique, ne pas modifier le prix des
produits de consommation fixé par l'État, maintenir les entreprises même non
rentables pour conserver le plein emploi de la population.
))4. « La baraque la plus gaie du camp
Les termes de « baraque la plus gaie du camp» et « le communisme du
goulasch », utilisés pour qualifier les années 1970-1980 en Hongrie, ont été inventés
par la presse occidentale et furent utilisés en comparaison avec d'autres pays
communistes disposant de moins de choix en produits alimentaires et de
consommation courante. L'attitude des Hongrois face au régime est exprimée par le
slogan que Janos Kadar aime à répéter avec habilité: « Qui n'est pas contre nous,
1
est avec nous. » Une partie de la population accepte la restauration de «l'ancien
régime» et participe à l'installation du nouveau pouvoir d'après 1956. Les cadres
moyens, et une génération de bureaucrates qui s'adapte, forment la base du régime.
Ils voient bien les défauts du système mais, par opportunisme, ne les dénoncent pas.
Ils collaborent passivement. Dans les années 1970 et début 1980, l'effectif du Parti
est stabilisé aux alentours de 850 000 personnes.2 Le nombre des adhérents ne
diminue qu'à partir de 1986.
L'année 1973 marque l'arrêt des réformes économiques: les 50 plus
grandes entreprises sont même reprises en mains plus directement par l'État, qui
renforce son intervention dans l'économie. Les initiateurs des réformes, Rezs6
Nyers et Lajos Fehér sont remerciés par le Comité central, et sont affectés à d'autres
responsabilités. Un retour vers l'esprit de 1968 se manifestera quand même vers
1978 : « le balancier politique» oscille entre les forces réformatrices (Rezs6 Nyers,
Jen6 Fock) et conservatrices (Béla Biszku, ZoItan Kom6csin) en suivant d'ailleurs
fidèlement les rythmes des réchauffements et des refroidissements entre l'Union
soviétique et l'Occident.
I Slogan, devenu devise, provient d'un discours prononcé le 10 décembre 1961 à une réunion
du Conseil national du Front Populaire.
2 En 1983, le Parti Socialiste Ouvrier Hongrois comptait 861 974 adhérents. Chiffre
communiqué par VIDA (Istvan), Az allami-politikai vezetô réteg osszetétéle az 1980-as évek
elején [La composition des dirigeants politiques au début des années 1980] in Magyarorszdg
tdrsadalomtorténete 1945-1989 [Histoire sociale de la Hongrie, 1945-1989], Ûj Mandatum
Kiad6, Budapest, 2000, p. 204.
25Le régime se colore de paternalisme et essaie de garantir une sécurité
matérielle acceptable. Il abandonne graduellement l'embrigadement et la doctrine, il
diminue la surveillance de la police politique, mais il suit les directives soviétiques.
Ces trente années de kadarisme semblaient pouvoir se prolonger indéfiniment. Les
enfants, intégrés comme participants à la construction du socialisme, avaient la
perception d'une situation durable.
Pour maintenir le développement économique du pays et le niveau de vie,
l'appareil politique doit toutefois s'adresser aux pays occidentaux et à leurs
institutions bancaires pour emprunter de l'argent. Les réformes, ne pouvant aller
plus loin sans changer la nature du régime, sont prolongées dans leurs premiers
effets par les crédits de l'Occident. A la fin des années 1980 la dette de la Hongrie
dépasse les 20 milliards de dollars. Le pays a absolument besoin des fonds des
institutions occidentales pour maintenir son niveau de vie. En effet, le droit de
l,propriété se généralise, et se manifeste dans les achats d'appartements, de voitures
de maisons de campagne. Au-delà de l'artisanat déjà cité, apparaissent les premières
petites entreprises privées familiales dans le tertiaire, la mise en gérance de
restaurants. Béla Kopeczi souligne: « Après une période d'hibernation, due au
renforcement des conservateurs, en 1978 on pense à relancer la politique des
réformes en accordant une place plus importante à l'économie privée et
complémentaire, dite « seconde ». Cela permit à une partie de la population de
maintenir ou même de relever son niveau de vie au prix de nouveaux efforts. »2
Dans les années 1970 le tourisme se répand. Les citoyens hongrois
possèdent deux passeports: l'un de couleur rouge pour les pays socialistes et l'autre
de couleur bleue pour les pays occidentaux où il est désormais possible de voyager
tous les trois ans avec un visa. Beaucoup de personnes, surtout les jeunes, dénoncés
par le régime comme étant « les dissidents» en profitent pour quitter définitivement
la Hongrie. Selon le politologue Mikl6s Szab6, la société civile hongroise
s'autonomise pour gagner toujours plus d'argent dans la deuxième économie, mais
demeure entièrement privée de ses droits politiques.
5. La politique intérieure
Après juin 1948, date de l'unification des partis communiste et
socialdémocrate, les dirigeants du nouveau parti, le Parti des Travailleurs Hongrois
[Magyar Dolgoz6k Partja, MDP] imposent très rapidement toutes les règles et
formes du modèle politique et économique de l'Union soviétique: l'idéologie
marxiste-léniniste, la nationalisation de l'économie, la planification, la centralisation
et un Parti-État.
La Constitution de 1949 est amendée en 1972. Son esprit et sa structure
restent dans le droit fil stalinien selon lequel le pays construit un socialisme
développé et suit la voie menant vers le communisme. Les Premiers ministres de
cette époque sont Jeno Fock de 1967 à 1975, et Gyorgy Lazar de 1975 à 1987. Le
président du Conseil Présidentiel (Présidium) pendant vingt ans, de 1967 à 1987, est
Pal Loconczi qui n'a qu'une fonction de représentation. C'est un personnage effacé,
connu surtout à travers les documentaires filmés lors de ses nombreux déplacements
1
On attend des années pour en avoir une.
2 KOPECZI (Béla), Histoire de la culture hongroise, Corvina, Budapest, 1994, p. 255.
26en Asie et en Afrique. La population hongroise, comme celle des autres pays
d'Europe centrale et orientale, a délaissé les débats politiques et idéologiques, et
devient anesthésiée par la propagande communiste. « Dans le domaine social,
l'opinion publique, les élites politiques et médiatiques, l'administration publique ne
»1savaient absolument rien dufonctionnement d'une société libre.
Comme la diffusion de la culture occupe une place considérable dans
l'idéologie communiste, la politique générale est très liée à la politique culturelle.
Les écrivains jouent un rôle influent dans la société. Vers la fin des années 1960 la
censure brutale est remplacée plus subtilement par la méthode des « trois T» :
Tamogatas [soutien], Türés [tolérance], Tiltas [interdiction]. C'est l'idéologue
culturel du Parti, le plus célèbre et le plus influent, en la personne de Gyorgy Aczél2,
qui décide de la classification « des T» pour la publication des œuvres. Les
publications soutenues [tamogatas] sont, entre autres, des écrtits de la littérature
engagée, des ouvrages historiques et philosophiques marxistes; les publications
tolérées [turés] sont des ouvrages non marxistes, ne polémiquant pas avec la ligne
idéologique officielle; les publications interdites [tiltas] sont anti-marxistes et
contre le régime en place. Dès le milieu des années 1970 on voit naître une critique
semi-clandestine de la « dictature molle» (samizdat, musique beat, soirées de
lecture). Selon Claude Karnoouh :
« Car, en dépit de rappels à l'ordre, le « communisme goulasch» de l'ère
Kadar des années 70-80 laissait la voie libre à toutes les expériences formelles du
postmoderne. »3
6. La politique extérieure
Après l'amnistie générale de 1963, les détenus politiques de 1956
commencent à sortir des prisons. L'isolement international de la Hongrie cesse petit
à petit. Elle noue de bonnes relations avec l'Autriche de Bruno Kreisky,
l'Allemagne de l'Ouest (Ostpolitik de Willy Brandt), et la Finlande. En septembre
1971, le cardinal Mindszenty quitte l'Ambassade des États-Unis de Budapest où il
était réfugié depuis novembre 1956. Son départ a été favorisé par des négociations
avec le Vatican qui a servi d'intermédiaire crédible.
Un grand événement sentimental, marquant la mémoire de tout le peuple
hongrois se produit en janvier 1978 : les États-Unis d'Amérique rendent à la
Hongrie la couronne de Saint Étienne, confisquée après la Deuxième Guerre
mondiale. La cérémonie se déroule au Parlement. La couronne et ses accessoires
sont apportés par le secrétaire d'État américain, Cyrus Vance, soulignant que la
couronne est « remise au peuple hongrois» et non au pouvoir en place.
S'agissant de la politique étrangère des dirigeants communistes hongrois, il
s'avère que ceux-ci laissent ignorer le problème des minorités hongroises dans les
pays limitrophes. Selon la fraternité internationaliste, ce problème des minorités
1
zAK (Vâclav),L'anticommunismeou l'arme de la conquête du pouvoir politique, Cahiers
du Celres, na 26, Prague, octobre, 2001, p. 82.
2 Gyorgy Aczél (1917-1991), Vice-Premier ministre entre 1974 et 1982, secrétaire du Comité
central, responsable de la vie culturelle de 1967 à 1985. Il fut un des personnages principaux
de l'histoire hongroise après 1945, autodidacte et grand manipulateur de la politique
culturelle.
3 KARNOOUH (Claude), Postcommunismefin de siècle, L'Harmattan, Paris, 2000, p. 56.
27n'existe pas. Les tendances de la politique extérieure des pays satellites sont
prioritairement gérées par l'Union soviétique. C'est dans les années 1980 que
l'opinion publique hongroise commence à manifester son sentiment relatif à la vie
de ses minorités à l'extérieur des frontières du pays, surtout celle de la Transylvanie.
Cet élan sera suffisamment canalisé pour neutraliser toute possibilité de conflit
interétatique.
C'est dans la période concernée par notre étude que la Communauté
Économique Européenne et la Hongrie prennent les premiers contacts et signent les
premiers accords en matière de commerce extérieur.l A partir des années 1970, la
Hongrie est un acteur majeur dans les prises de contact officielles entre la CEE et le
COMECON. En raison des événements politiques du début des années 1980 (la
situation politique en Pologne, l'invasion soviétique en Afghanistan, la conception
de la guerre des étoiles) ces relations Est-Ouest se sont beaucoup ralenties.
La République fédérale d'Allemagne jouait dès les années 1960 un rôle
considérable dans le commerce extérieur hongrois. Cette ouverture économique des
échanges vers les pays occidentaux s'est maintenue. La RFA était la deuxième
partenaire économique de la Hongrie derrière l'Union soviétique.
«L'échec du socialisme d'État s'explique avant tout par l'inefficacité de sa
politique économique, par l'absence de la démocratie pluraliste, mais aussi par
l'attrait considérable du niveau de vie et de liberté des pays d'Europe occidentale. »2
Jusqu'à nos jours l'époque Kadar a constitué un héritage ambigu que la
société hongroise mettra encore du temps à appréhender et à accepter. Sa négation
de la démocratie, sa négation de l'État de droit, sa « dictature molle» a créé une
« culture », un héritage politique, sans lesquels, à la suite des changements du
système politique de 1990, la Hongrie serait radicalement différente aujourd'hui.
1Le premier accord dit « technique» entre la CEE et la Hongrie date de 1968. Aux termes de
cet arrangement, l'entreprise hongroise de commerce extérieur compétente prenait
l'engagement de ne pas livrer de viande de porc au-dessous des prix fixés par la CEE, in Le
chemin de la Hongrie vers l'Union européenne, Bulletin d'information de l'Ambassade de
Hongrie en France, décembre 2002.
2KOPECZI (Béla), op. cU., p. 257.
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