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Français

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L'Europe désunie : comment en est-on arrivé là ?

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Description

Fort de l'héritage moral européen, l'auteur examine ici les raisons objectives, implicites et explicites, de la crise morale des valeurs européennes. La période d'instabilité et d'incertitude contemporaine a ainsi abouti à prendre acte de la recomposition thématique du rôle du politique. Elle a été suivie par une mutation de la fonction agissante de la société civile, sous l'impulsion du collectif.

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Date de parution 01 avril 2012
Nombre de lectures 57
EAN13 9782296489431
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.





© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96520-1
EAN : 9782296965201






L’Europe désunie : Comment en est-on arrivé là ?






Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à
appréhender. Le pari de la collection « Questions Contemporaines » est
d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants
ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et
ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.
Derniers ouvrages parus
Vanessa Fargnoli, Viol(s) comme arme de guerre, 2012.
Jean-Jacques LEDOS, Petite contribution à l’histoire de la radio, 2012. de la télévision, 2012.
Julien DENIEUIL, Concentration éditoriale et bibliodiversité, 2011.
Roland GUILLON, La Méditerranée à l’épreuve de la globalisation, 2012.
Esther RESTA La société patriarcale face à la résistance des femmes
Esther RESTA, Du matriarcat au patriarcat, 2012.
Saïd KOUTANI, Le devenir du métier d’ingénieur, 2012.
Bernard GOURMELEN, Handicap, projet et réinsertion. Analyse des
processus identitaires pour les travailleurs handicapés, 2012.
Eric SARTORI, Le socialisme d’Auguste, 2012.
Jean-Christophe TORRES, Du narcissisme. Individualisme et amour de soi à
l’ère postmoderne, 2012.
Yvon OLLIVIER, La Désunion française. Essai sur l’altérité au sein de la
République, 2012.
Joachim MARCUS-STEIFF, La société sous-informée, 2012.
Mikaël LACLAU, Le Grand Plan : nouvelles stratégies de la globalisation
capitaliste, 2012.
Michel JUFFÉ, Quelle croissance pour l’humanité ?, 2012.
Daniel ESTEVEZ, Représenter l’espace contemporain, Projets et
expérimentations architecturales dans les aéroports, 2012.
Stéphane JACQUOT, en collaboration avec Yves Charpenel, La justice
réparatrice, 2012.
Emilie PICOU, Démythifier la maternité. Concilier foi chrétienne et droit à
l’avortement, 2012.
Lukas STELLA, L’invention de la crise. Escroquerie sur un
futur en perdition, 2012.
André ORTOLLAND, Rétablir les finances publiques, garantir la
protection sociale, créer des emplois, 2012.
Laurence DEJOUANY, Les femmes au piège de la négociation salariale, ou
Comment demander de l’argent à son patron sans le fâcher…, 2012.

François Di Salvo
L’Europe désunie :
Comment en est-on arrivé là ?
L’Harmattan



Du même auteur


Mutations, transformations et réformations historiques de l’État, Paris : Éd.
Edilivre Aparis, 2011, 366 p.

Propositions pour une âme collective européenne, Paris : Éd. Edilivre Aparis,
2010, 168 p.












À Raymond FORNI, qui occupe toujours une place prépondérante dans
mes pensées,
À Anne Marie COMPARINI et avec mon amitié,
À Marie, Édouard,
À Cricri, et à Monique,
À tous, voilà « ce que je n’ai appris que dans un long cours d’années, et
au prix de beaucoup de peines » (Machiavel, Le Prince, dédicace)
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� ��AVANT-PROPOS

2011 ou l’heure des bilans.

Depuis la ratification du Traité de Maastricht, les principaux dirigeants
européens ont fait de la thématique européenne un cheval de bataille
incontournable. Elle a été l’objet de plusieurs ambitions complémentaires :
tantôt le lieu de « focalisation zéro » et point central à partir duquel l’espace
commun de libre échange et de libre circulation aurait dû voir le jour, tantôt le
lieu où s’exprimaient les divergences sociologiques du politique, et offrait
l’image d’un lieu spéculaire dans lequel les tensions locales étaient amplifiées
sous d’autres aspects. Quoi que l’on ait pu en dire, l’Europe offrit une image
assez contrastée d’elle-même. Elle s’inscrivait toujours plus en désaccord avec
la volonté intime des peuples, mais convergeait graduellement vers un accord
politique qui suivait une finalité concurrente.
À qui la faute ? Volonté politique de « faire vite », crainte de la sanction
populaire des décideurs politiques confrontés à un électorat local ? De toute
évidence, il ressort que depuis près de 25 ans la poursuite du « bien
1commun » est passée au second plan. Les diverses politiques publiques,
conduites par les États membres (la bureaucratie institutionnelle les désigne sous
cette « appellation »), quoique inspirées par une philosophie positiviste,
demeurent engoncées dans un archaïsme étriqué de la pensée. Elles obéissent
pour la plupart à un raisonnement politique sénescent, voire stratifié.
Aujourd’hui, lorsqu’on consulte les quotidiens et prête attention aux médias,
cette attitude sénescente de la conduite des affaires publiques est fortement
décriée. Même si tous les acteurs souhaitent l’Europe, parlent de l’Europe, il
n’en demeure pas moins vrai que tous finissent inexorablement par se diviser sur
la méthode. Dès l’instant où il s’agit de se montrer déterminé et volontariste, les
vieux schémas (éprouvés) du souverainisme et de l’indépendance prennent le
pas sur l’écriture d’une destinée collective. Si Kant revenait parmi nous, il se
plairait à redire que la nature humaine est ainsi faite qu’on ne peut la saisir dans
2sa globalité sans en comprendre les motivations actancielles sous-jacentes . Il
ajouterait probablement à ce propos, qu’elle est souvent contradictoire, et qu’elle
va jusqu’à produire des situations incontrôlables faisant resurgir le spectre de la
défiance et du repli.
Le XXIème siècle européen dévoile une situation générale des nations
européennes inquiétante. Il offre un piètre visage de ce que Jacques Delors
appelait la "machine européenne" dans la préface de l’ouvrage Europe :
l’impossible statu quo (1996 : III, Préface). Lorsqu’ils rédigèrent cet ouvrage,

1 Je fais référence à la notion de « benefizio comune » dont Machiavel instruisit le premier
magistrat florentin. Il l’informait sur la meilleure manière de conduire une activité politique
durable à Florence.
2 Muglioni, J-M, Kant, E., Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique,
6ème proposition, Paris : Bordas, coll. Univers des lettres, 1988. « Dans un bois aussi courbe
que celui dont est fait l'homme, on ne peut rien tailler de tout à fait droit », p. 17
9les membres du Club de Florence n’auraient jamais envisagé qu’un jour la
dynamique européenne fût bloquée ou maintenue à un point quasi moribond.
Avec optimisme, l’Europe y était conçue par projection comme un modèle
mutualisant la gestion des risques. Elle devait s’imposer comme un rempart
efficace au négativisme et assurer l’épanouissement de peuples en promouvant
une certaine idée du progrès. Jouant les continuateurs des idées innovantes
élaborées par Schuman, Monnet, Spinelli, le "club" avait saisi les enjeux futurs
qui s’imposeraient à l’Europe du XXIème siècle.
Max Kohnstamm, Enrique Baron Crespo et Tommaso Padoa-Schioppa,
entre autres, soumirent à la réflexion collective une nouvelle manière de
dépasser les antagonismes. Ils prirent aussi le soin d’adresser une mise en garde
à tous leurs futurs successeurs : « Nous sommes fermement convaincus qu’aucun
de ces problèmes (liés à l’élargissement de l’Europe) ne pourra être résolu si les
structures de l’Union européenne ne sont pas réformées ». Le groupe
parachevait sa réflexion en ces termes : « aujourd’hui comme hier, les solutions
institutionnelles doivent être forgées en fonction des défis auxquels l’Europe est
confrontée ». De toute évidence, l’effort grâce auquel les premiers continuateurs
de l’Europe pré-moderne avaient projeté leurs ambitions créatives fut
rapidement amoindri. Les problèmes économiques aidant, l’union solidaire entre
les peuples était passée au second plan. La réalisation du Marché intérieur, la
libéralisation des échanges, la réorganisation des bassins d’emploi à partir d’un
schéma directeur tel que « l’intégration régionale » avaient eu raison des efforts
déployés jusqu’au milieu des années 90. Après avoir donné une autonomie
intrinsèque au Marché (économie et finance), les valeurs collectives et
fédératrices des individus dans une nation ont été délaissées. Si l’Europe va mal,
probablement faut-il se demander comment elle va mal ? L’homme est passé en
2 décennies du statut de référent central à celui périphérique de « variable
d’ajustement ». Mais qu’est devenue cette « union sans cesse plus étroite » dont
parlaient les fondateurs ? Elle fait gravement défaut en 2011, et pour cause. Car,
à présent, le politique conduit ses actions « le nez dans le guidon ». L’impulsion
qu’il devait donner en direction de l’économie, du social, de l’emploi, de
l’agriculture ne parvient toujours pas à se transformer en énergie. Pire encore, le
politique a perdu la main sur des domaines d’interventions : le système
économique et financier les lui a repris de longue date. Aussi, chacun peut-il
prendre acte que le rapport de force, et les liens de subordination, ont été
inversés. Et, ce ne sont pas ses réactions post hoc qui vont leurrer le plus grand
nombre. Car, même après avoir dressé le constat de son impuissance à agir, le
politique dispose d’un arsenal de munitions efficace pour s’assurer la reprise en
main de ce qui était incontrôlable. S’il en était autrement, sa force agissante,
apanage de sa souveraineté et de sa puissance, en ferait un élément structurel
non indispensable.
Or, l’attitude feinte du politique qui maintient dans la juxtaposition des
espaces fragmentés, au nom d’une idéologie libérale (dépassée) est
contreproductive, voire anti-européenne. Considérant toutefois que j’aurai l’occasion
de m’attarder longuement sur ce passéisme latent, voire outrecuidant,
j’emploierai ces quelques pages pour évoquer aussi mon expérience personnelle
10de la question européenne, au contact répété de quelques personnalités
charismatiques.
Nul ne l’ignore, la construction européenne fut un enjeu considérable à la
charnière des années 2000. Elle n’a laissé personne indifférent, tantôt
chatouillant les esprits, tantôt fédérant des postures consensuelles larges. Pour
mémoire, lorsqu’il avait été question de trouver les clefs d’un vivre ensemble
qui sauvegarderait les valeurs de respect, de liberté et d’épanouissement
individuel, les précurseurs de l’Union européenne moderne avaient tenté de
concevoir cet espace en dehors de toute polémique politicienne. Toutefois, il
faut quand même le reconnaître, le politique est bien souvent à l’origine de
certaines situations conflictuelles, alors même que tout semble « calme » en
apparence. S’en rend-il compte ou joue-t-il sur le registre de la plausible
dénégation ? Tout ne peut être définitivement tranché, car l’histoire des
civilisations est en mouvement, et le politique n’est qu’un acteur parmi tant
d’autres. Cependant, un certain nombre de phénomènes sociologiques (en marge
du politique) ont eu un ascendant sur la manière dont le politique a dû envisager
son rôle dans un contexte européen. L’élaboration du contenu politique de
l’Union élargie (Europe à 27), par exemple, a nécessité que le politique organise
des médiations et arrête ses arbitrages en tenant compte de ce que la société
civile souhaitait voir comme réalisation concrète.
En l’occurrence, je pense notamment à deux événements majeurs.
Successivement ou conjointement, question de point de vue, ils ont secondé le
dynamisme inhérent à l’élan de la construction communautaire. En premier lieu,
il y a eu les Assises sur l’Avenir de l’Europe de juin à décembre 2001,
auxquelles j’avais été chaleureusement invité. Le Président Forni m’y avait
fortement encouragé par téléphone, et par courrier. Il y a eu, ensuite, la journée
d’étude organisée à Lyon du 16 novembre 2002, et dont les débats portaient sur :
"l’avenir de l’Union européenne : une union dans la diversité ".
De toute évidence, ces deux événements traduisaient en soi le changement
de fusil d’épaule par le politique. Ces « journées » représentèrent un moment
particulier. J’ai eu l’honneur de débattre avec Madame Comparini, ancienne
Présidente de la région Rhône-Alpes. Nous avons pu disposer du temps
nécessaire pour échanger de manière constructive sur le devenir de l’Union et
ses enjeux futurs. Par ailleurs, tant Thierry Cornillet, ancien député européen,
que Madame Tippo, Consul d’Estonie ou Monsieur Minonzio, Consul honoraire
de Lituanie, tous ont apporté grâce à leur concours et à leur présence, un
témoignage collaboratif aux questions relatives à l’Europe des décennies
20102025.
Aussi, compte tenu de ce qui vient d’être évoqué, cet ouvrage arrive à point
nommé. En effet, par analogie à ce que le Président Valéry Giscard d’Estaing
3avait souligné , les débats autour de l’avenir de l’élargissement devaient
marquer à la fois une ouverture et un progrès. Une ouverture, d’abord, car le
discours « hermétique » du politique descendait dans l’arène. Il s’en était réjoui

3 Je me réfère à son allocution publique lors de son audition d’octobre 2001, devant la
délégation de l’Assemblée nationale pour l’Union européenne.
11avec satisfaction, car ce type de débat décloisonnait les modes de pensée. Un
progrès, ensuite, car ce type de manifestation publique permettait de développer
des approches qualitatives selon des perspectives nouvelles : « les occasions
[étaient] finalement rares d’entendre des acteurs de la réflexion européenne
4dans le format souhaitable ». Les débats parlementaires initiés fin 2001
redonnaient une figure humaine à des phénomènes décharnés, voire
insaisissables. Le format que chacun appelait de ses vœux, dans la société civile,
avait fini par être entendu par la société politique.
À mon sens, ces débats publics eurent aussi une autre fonction. Ils avaient
pour mérite de réinsérer le débat européen dans le champ épistémologique et
sociologique duquel le politique l’avait écarté par calcul. Enfin, un peu avec
soulagement, bien qu’il ne fallût pas crier victoire trop vite, la société civile
pouvait se sentir proche de préoccupations que le politique avait intégrées dans
sa culture soit avec réticence, soit avec perplexité.




4 Assemblée nationale, les mardis de l’Europe : onze auditions sur l’avenir de l’Union
européenne, juin-décembre 2001, Délégation pour l’Union européenne, 2002, cit., p.39.
12SECTION PREMIÈRE

« PANEM ET CIRCENSES » (du pain et des jeux) *

Cette maxime* remonte à une période de l’Histoire où la civilisation du loisir
avait repris le pas sur celle de l’activité productrice. Sans perdre une ride,
malgré le poids des ans, elle semble bien convenir aux temps actuels de
l’oisiveté et de la nonchalance. Pour preuve, nous en faisons l’expérience
quotidienne sans que cela nous dérange. Or, tandis que les défis de la
modernité, du développement socio-économique frappent gravement à la porte
de notre pays, l’hédonisme primaire de la valorisation individuelle a permis de
détourner les regards collectifs des vraies inquiétudes sociologiques. Qui n’a
pas constaté, déjà, la place surdimensionnée que notre société accorde à la
téléréalité ?
èmeMême si la "X satire" de Juvénal remonte à une époque romaine antique,
pour nous révolue, son contenu reste toutefois d’actualité. Dans le contexte
littéraire et historique de l’Antiquité romaine, l’auteur s’évertuait à démonter
des faits simples.
Dans la conception classique de la relation à cet autre « moi qui n’est pas
moi », comme l’a ensuite si bien expliqué Sartre, la vie fut placée sous le sceau
d’un hédonisme classique exubérant. Il faut se rappeler que dans le contexte
sociologique de l’époque, les hommes ne réussissaient à parvenir à leurs fins
que parce qu’ils étaient parvenus à s’attirer les sympathies des divinités
païennes. Leurs réussites sociales, personnelles, politiques mais encore les
activités économiques (les labours, les moissons, la vente d’une maison…)
étaient toutes sujettes à « protection » et à rites invocatoires de bons auspices.
Voilà ce qu’expliquait en substance Juvénal : est-il nécessaire qu’un homme
demande d’être riche ? De toute évidence, la possession expose celui qui
possède beaucoup d’être à la merci du premier voleur venu, alors que « le
voyageur aux poches vides chantera au nez du voleur ». Doit-il demander à
jouir du pouvoir, ou de la beauté ou d’une longue vie ? En toute honnêteté,
l’ensemble de ces qualités ne fera que lui causer des désagréments.
En définitive, l’auteur concluait qu’il ne servait à rien de courir après quelque
chose qui est évanescent. Et, en déduisait qu’il valait mieux s’en remettre aux
dieux pour ce qui est de l’avenir de sa propre personne. Eux seuls pouvaient
conférer un esprit sain dans un corps sain, du courage et de l'endurance. Le
reste n’était que futilité : car pour oublier les préoccupations du quotidien
(quand bien même elles ont un poids énorme sur le futur) le peuple n’avait
besoin que d’une seule chose. Du pain et des jeux pour se distraire de son plein
gré des grands débats de fond qui agitent les tréfonds de la civilisation.
Avec le recul des siècles, n’est-ce pas cette même forme d’abandon qui
caractérise notre société ? Elle confère au politique un droit d’amendement des
consciences sur ce qui est bon ou mal, juste ou injuste.
L’histoire est un éternel recommencement selon Machiavel. Il aurait pu ajouter
qu’elle consacre par périodes des abandons de souveraineté populaire à la
13volonté d’un seul (ou d’un groupe) jusqu’à donner l’illusion que la réalité
perçue est différente de la réalité perceptible.
14
A. DE LA PAROLE DONNÉE À LA PAROLE TRAHIE

Citoyens "du haut de ses 50 ans, l’Europe nous contemple !". Un peu à la
hussarde mais avec une vision hautement respectueuse de l’État (pour reprendre
volontairement Bonaparte), commençons par dresser un premier état des lieux.
Et, en question rhétorique liminaire, sans nul doute serait-il bon de se demander
si les Pères fondateurs de l’Europe reconnaîtraient effectivement leur œuvre en
2011 ?
De prime abord, depuis 1957 et à la suite de l’entrée en vigueur du Traité de
Maastricht (1993) et enfin après l’acte manqué de Lisbonne, Jean Monnet, mais
encore Robert Schuman et probablement aussi Altiero Spinelli seraient peu
enthousiasmés par les réalisations successives du « vivre ensemble ». Cette
motion de défiance, que chacun pourrait adresser intuitu personae à ses
continuateurs, pourrait leur apparaître bien évidemment comme une œuvre de
dénaturation substantielle de la chose européenne. En substance, l’Europe
moderne a trahi une conscience vivifiante qui plaçait l’homme dans un
ordonnancement anthropocentriste du vivre ensemble.
Au cours de cette section, j’examinerai la manière dont les diverses
reformulations des Traités fondateurs ont plongé l’Union dans une
matérialisation virtuelle des valeurs cohésives. Amsterdam, Nice n’y ont rien
changé ou presque. Car, la réécriture rhétorique des acquis formels, auxquels le
politique n’entendait pas déroger, a sonné à l’oreille du plus grand nombre
comme une dénaturation profonde du pacte social existant. Invoquant les
processus centrifuges de l’économie globalisée, le politique s’est livré à un
exercice qui a nié le droit aux individus de se réclamer d’une reliance commune.
Face à ce constat implicite, l’Europe a désintéressé plus qu’elle n’a suscité de
curiosité. Les élections européennes mobilisent encore peu de nos jours, et les
taux de participation restent inférieurs à ceux qui pourraient être constatés lors
5des élections législatives ou présidentielles, par exemple. Qui bono ?
Un juriste épris de justesse, et défendeur de justice sociale, irait jusqu’à
démontrer que ce « délaissement » par les citoyens a néanmoins profité au seul
politique. Ayant les coudées franches, il a hérité d’un pouvoir
incommensurable : décider en lieu et place de ceux qu’il représente, sans limite,
et sans avoir à fournir de longues justifications. Vox populi, vox dei.









5 À qui profite le crime ?
151. LE RÊVE IRRÉALISÉ DE LA FÉDÉRATION DES ÉTATS-UNIS
D’EUROPE : UNE CONSCIENCE TRAHIE ?

Au cœur de mes pérégrinations, j’examinerai tout d’abord la manière dont
l’Europe s’est éloignée d’elle-même. Et, pour conforter mon approche théorique,
je prendrai appui sur une tentative de reconstruction fictionnelle du ressenti de
chacun des Pères fondateurs. Après coup, regardant l’œuvre achevée, tous, sans
exception, trouveraient effectivement matière à redire quant au résultat finalisé.
Robert Schuman, en premier, se demanderait notamment une chose. Il poserait
la question de savoir si la volonté d’avoir une économie ouverte, reposant sur un
consensus mou autour d’une monnaie unique fortement décriée, mais aussi
fortement attendue, ne nuirait pas à l’image ressentie par la plupart des
citoyens ? J’ai souvenir de ce qu’il disait notamment à propos de la "méthode
communautaire". À ce propos, il n’envisageait pas en son for intérieur que le
lien entre les nations eût pu se construire sans un renoncement préalable. Les
États devaient consentir à n’opposer qu’une résistance moindre à cette vision
fédéraliste de l’Europe ; ils devaient aussi accepter qu’un grand nombre de leurs
prérogatives individuelles leur échappât. Il paraissait évident, dans l’esprit de ce
dernier, que « cette proposition [réaliserait] les premières assises concrètes
d’une Fédération européenne indispensable à la préservation de la paix ». Le
mot avait été lâché : une « fédération d’États ». Tel fut en substance l’objectif
qui avait été préfixé au projet de construction communautaire. Il importait qu’il
fût atteint un jour.
Sachant cela, le processus était intangible pour cet homme d’esprit. L’exercice
de prérogatives directes par les citoyens sur leurs institutions ne pouvait avoir de
sens s’il n’était pas accompagné d’un déplacement notable et substantiel des
pouvoirs régaliens en faveur d’une superstructure composée d’une pluralité
d’autres États complémentaires. Sous un aspect formel, nul ne pouvait
idéalement prétendre à faire autre chose de l’Europe, avant que d’avoir réformé
les liens de solidarité préexistants. Il fallait ensuite concevoir un nouveau mode
de mutualisation des moyens. Pour cela, il devait faire montre de quelque
aptitude à matérialiser, dans les faits, ce transfert de compétence d’un échelon
décisionnel à un autre. Cette œuvre était colossale, mais elle devint
graduellement le premier point d’achoppement constant entre les pro-européens
(dits aussi « européistes ») et les anti-fédéralistes.
Hypothèse. Quoique les deux hommes n’aient pas eu l’opportunité de lier des
contacts de travail, un politiste comme Kenneth Waltz, spécialiste des relations
internationales, aurait assurément défendu le projet novateur de Schuman. Il
aurait adopté une posture inédite, et aurait ramené la problématique des relations
inter-États à celle des jeux de pouvoirs à l’intérieur d’un même espace
continental. Puis, après s’être appuyé sur les spécificités historiques et les
destinées sociales des peuples, sur leur mode d’organisation, Waltz aurait
démontré que l’acceptation d’un modèle supra-étatique était la condition sine
qua non pour que le "meccano communautaire" puisse développer ses capacités
organisationnelles sur un très long terme. Encore fallait-il que tout le monde fût
d’accord sur la voie à suivre et la façon de parcourir unanimement le chemin.
16C’est bien ce dernier point qui emporta l’Union des États dans une série de
comptes d’apothicaires sans fin. Et, tandis que d’un côté les peuples vivaient au
son de l’Europe, de l’autre les décideurs politiques n’eurent d’autre hâte que de
préserver leur « pré carré ». Leur action se focalisait en majeure partie sur le
volet économique de l’unité interétatique, et elle faisait du volet social
(identitaire) un attribut du premier.
Donc, sur le plan de l’intégration régionale, l’Europe promettait évidemment
beaucoup. L’opinion avait été subjuguée par le maniement habile du verbe et de
l’image, et elle s’était prise au rêve. Une Europe ouverte, libre d’entrave,
débarrassée de frontières intérieures, laissait espérer intuitivement que la liberté
de déplacement des personnes serait progressivement acquise. Le politique avait
fait naître de réels espoirs de développement pour ceux qui feraient partie de
l’aventure, mais elle inquiétait aussi beaucoup.
Pour se ranger à l’idée d’une structure politique dotée des pleins pouvoirs, il
fallait qu’une autre condition fût remplie. Il importait que le politique acceptât
de renoncer à ses tentations « clientélaires ». Or, l’enfer est pavé de bonnes
intentions, mais l’intention à elle seule n’est pas suffisante. Il faut aussi agir. De
toute évidence, après Maastricht, les États n’étaient pas disposés à abandonner
leur « souveraineté » sans contreparties. À bien y regarder, les contreparties
étant inégales entre les membres, la souveraineté demeura pendant longtemps la
pomme de discorde présente dans le processus de structuration de l’Europe
technocratique et politique. Le fait de renoncer à ce pouvoir régalien, d’essence
nationale, pour adhérer à une idée fédérative de la gestion politique du
développement aurait conduit à constater l’échec du rôle du politique. La
démocratie était pour ainsi dire incompatible avec une dimension supérieure qui
aurait relégué l’ancienne société politique au rôle de simple figurant. Une autre
question mérite d’être abordée. De quelle manière le politique a-t-il rejeté de la
mutualisation totale des moyens et des fins. Je m’intéresserai à l’action
paralysante de refus qui a handicapé la construction d’une Communauté
européenne s’exprimant d’une seule et même voix. Il me semble que les
conséquences de cette fin de non-recevoir historique continuent d’avoir des
retentissements encore perceptibles de nos jours.
Jean Monnet, ensuite, si l’on s’en tient à "l’esprit" de la lettre du 30 avril 1952.
Son discours fut mémorable : l’Europe "en devenir " était exhortée à dépasser le
cadre structurel des anciennes coalitions politiques (ruineuses et dévastatrices)
au profit d’une « union des peuples » (in Carnet personnel). Or, s’il revenait
parmi nous, aujourd’hui, cet Européen enthousiaste et optimiste serait fort
surpris de l’orientation schématique de l’Union. Et pour cause : que reste-t-il en
définitive du projet relatif aux États-Unis d’Europe ? Un non-événement, un
processus balayé d’un revers de manche et, au final, une coalition politique
unanime (cela est rare sur des questions strictement européennes) sur les
implications stratégiques qu’aurait induites le fédéralisme. D’où cette mise en
garde, lucide et prémonitoire : « Si nous attendons, pour agir, que toutes les
questions aient trouvé leur réponse, nous n'agirons jamais, nous n'atteindrons
jamais la certitude attendue et nous serons entraînés par les événements que
nous aurons renoncé à orienter » (Discours, 1952). L’immobilisme étant le pire
17

des ennemis à l’action, l’attente signifiait que le champ d’action était libre pour
tout individu qui aurait souhaité l’occuper, quitte à ce qu’un seul eût pu
déterminer le sort de toute une communauté. Conscient que tout ne pouvait être
résolu par la théorie, l’application des Traités aurait fait surgir des problèmes
auxquels nul n’aurait pensé, il importait que le politique ait toujours une
longueur d’avance. On ne peut que regretter que cette simple phrase n’ait jamais
été considérée à sa juste valeur pour tous les continuateurs modernes. La
méthode anticipatrice des problèmes entrait dans une démarche proactive de
résolution efficiente des obstacles. Elle était chère à Monnet. On ne peut qu’être
étonnés que cette « recette » n’ait pas retenu plus d’attention que nécessaire.
Or, les événements historiques contemporains font voir un politique
régulièrement pris en défaut. Car, anticiper les événements, explique le
dictionnaire Larousse 2010, c’est devancer l’action historique du temps, et
adapter une conduite (politique) en prévision des hypothèses de réalisation
potentiellement réalisables des faits sociaux et économiques. De cette
information académique, j’en déduis logiquement que le politique doit être un
« visionnaire ». Cela signifie que :

sa capacité de discernement doit être telle, qu’elle ne saurait être aberrée
par des considérations personnelles ou partisanes,
l’éthique politique, dont il se pare, devrait conduire celui-ci à ne poursuivre
que le bien pour toute la collectivité.

Une anecdote. Dans Le Prince, Machiavel recommandait déjà à Laurent de
Médicis une attitude à la fois humble face à l’histoire, mais ferme face à la
gestion des événements qui la forgent : « Si cette œuvre vous est agréable, ce
sera uniquement par la gravité et la matière du sujet. Il ne faut pas que l’on
m’impute à présomption, moi un homme de basse condition, d’oser donner des
règles de conduite à ceux qui gouvernent » (Le Prince, Dédicace). Tout comme
Machiavel, des siècles auparavant, Aristote avait déjà posé dans L’éthique à
Nicomaque les premiers jalons philosophiques du bien se comporter en
politique. J’en retiendrai, pour la forme, le passage au cours duquel Aristote
souligne que la vertu n'est pas une moyenne des actes commis, mais le principe
d'une action visant la moyenne des actions potentielles.
Dissertant à propos du courage en politique, Aristote en conclut que cette
disposition individuelle n’est louable que dans la mesure où elle consiste à
définir un modèle évolutif de société. Il complète son analyse en ajoutant,
qu’indépendamment de toute crainte immédiate vis-à-vis de ce que pense
l’électorat, les risques encourus doivent avoir été évalués à la lumière des
bénéfices que l’action vertueuse peut procurer à terme.
Suivant cette même démarche propédeutique, l’éthique machiavélienne ne
faisait qu’affiner la dynamique vertueuse dont tout dirigeant politique devait être
animé. D’où ce questionnement sur la finalité de l’art de gouverner : une règle
de conduite consiste-t-elle seulement à s’abstenir de « ne pas se faire prendre la
main dans le sac », alors que les discours font jurer au grand jamais que la
morale est sauve, et le citoyen est garanti dans ses droits élémentaires ?
18Spinelli, fédéraliste jusqu’au bout des ongles de surcroît, serait le premier à se
gausser amèrement de l’état actuel de l’Union. Il n’hésiterait pas à répondre à la
question précédente. Targué d’être un idéaliste, par nombre d’européistes
souverainistes, une image lui colla durement à la peau. Son charisme fut aussi
son principal écueil. La vision qu’il avait de l’Europe le faisait apparaître
comme un modéré : trop préoccupé par des questions techniques (le transfert de
souveraineté était inéluctable et même impératif) il avait délaissé la vision
constructive d’ensemble. C’est ce qui explique que les États furent peu enclins à
suivre ses propositions novatrices pour l’époque. Or, le fédéralisme était chez
cet homme politique de gauche, non pas un simple moyen, mais une fin
politique.
Dépassant la critique des européistes d’alors, ils s’étaient simplement bornés à
déplorer les conséquences historiques d’un manque d’État (d’organisation
étatique), Spinelli aborda la question du vivre ensemble d’une manière abrupte.
Il n’aurait pu exister de Communauté européenne sans que la question des
souverainetés fût réglée, ce bien avant que le processus de construction eût été
relancé.
De toute évidence, la méthode, innovante, dépassait déjà celle envisagée par
Monnet. Elle s’inspirait des moyens historiques légués par les Constituants
français à l’issue de 1789. L’État, et a fortiori une communauté d’États, ne
pouvait être légitimé si, antérieurement à son existence, il n’y a pas eu
association du peuple à son consentement, et s’il, par ailleurs, n’y a pas eu
élaboration d’une charte constituante qui garantisse des droits et des libertés
fondamentales. Arrêtons-nous sur la pratique institutionnelle : Qu’ont fait les
Européens ?
Comme se plait à l’écrire Jacques Delors dans la préface de l’ouvrage collectif
de 1996, le « mécano européen » a été monté sans réelle réflexion. Ainsi, la
« voiture Europe » a-t-elle été assemblée avec un moteur hypotonique et une
carburation souffreteuse. En conservant la métaphore automobilistique, si
chaque cylindre représente un État, et que l’enveloppe-moteur préfigure les
institutions, il va de soi que le carburant de synthèse, qui devait permettre au
moteur de produire de l’énergie, était de mauvaise facture. Des calages, des
ratées, des hoquetées, et une usure prématurée des chambres ont engendré in fine
le calage d’un cylindre sur trois. Lorsque la panne arrive, les réparations coûtent
cher. Tout comme pour les véhicules sophistiqués, en l’absence du manuel de
montage des pièces connexes, et d’un référentiel d’expertise éprouvé, la durée
d’immobilisation paralyse tout déplacement.
Si Altiero Spinelli revenait parmi nous, donc, je pense qu’il insisterait
longuement sur la question de " l’anticipation " en politique. L’idée d’une
Europe libre et unie, telle qu’elle avait été esquissée dans les pages du manifeste
de Ventotene (le projet de manifeste date de 1941), était impossible à réaliser
tant que durerait l’attentisme. Pour parvenir à cette idée d’Europe unitaire, le
fédéralisme « dur » ne pouvait pas s’accommoder d’un arrangement partiel sans
risquer un jour de se heurter à d’importantes difficultés. Concrètement, la
méthode proposée dans l’après-guerre était techniquement réalisable. Elle
consistait à organiser les modalités effectives du transfert de compétences
19techniques de gestion et d’administration à une entité européenne ad hoc
(spécifique). Sa feuille de route aurait été déterminée par un contenu, concerté
d’avance, entre les parties contractantes. Cette administration supra-étatique
aurait disposé en propre d’un pouvoir de direction, d’action et de coercition tel,
que les États auraient dû s’y soumettre sans pouvoir jamais y déroger.
Aujourd’hui, s’il fallait conclure partiellement sur cette première approche
scénarisée du retour des Pères fondateurs de l’Europe, les propos seraient pour
le moins critiques à défaut d’être amers. Loin de tout pessimisme, il faut
reconnaître qu’un certain nombre d’erreurs substantielles ont été probablement
reconduites dans le temps. Selon toute vraisemblance, elles sont à l’origine de la
crispation qui s’est emparée de toute la structure européenne.
Pour reprendre la métaphore delorienne, cette crispation est le fruit d’un
montage hasardeux des pièces du puzzle institutionnel. La notice de montage
fournie pour optimiser l’usage du véhicule communautaire n’a pas été lue
attentivement. Les Traités européens comportaient l’ensemble des détails
techniques qui assuraient aux dirigeants nationaux le bon montage des éléments
institutionnels. Peu d’entre eux y ont apporté une attention particulière.
L’automobile européenne ressemblait à s’y méprendre à un véhicule sorti d’une
écurie de compétition : les plans de montage et la détermination des
caractéristiques de chaque élément laissaient entrevoir un profil à fort coefficient
de pénétration. Le montage technique des pièces, une fois le meccano reçu, fut
librement adapté par les États récipiendaires. La voiture de course tenait
progressivement de la voiture indienne martelée à la main pour la faire
ressembler à une série limitée.
Comme le dit le bon vieux dicton populaire, la coalition des États a préféré
« mettre la charrue avant les bœufs ». Finalement, cette attitude a mené l’Union
directement à une impasse. La crise grecque en a été le révélateur principal. Ces
événements sont encore dans toutes les mémoires : les 27 n’ont pas été en
mesure de répondre, en une seule fois, à la déroute de l’un de leurs membres
défaillant. Invoquant une attitude protectionniste d’un autre siècle, chacun a
estimé à mauvais escient que les turpitudes de l’un ne pouvaient être supportées
par ceux des autres États coalisés. Si l’État avait mal agencé les pièces, ce n’était
pas la faute des autres. Aussi, ne pouvait-il que s’en prendre à lui-même, sans
espérer être aidé par quiconque pour commander des pièces neuves et remplacer
celles défectueuses ou même montées à l’envers.
Considérant ce qui vient d’être exposé, le malaise profond et durable qui s’est
installé parmi l’ensemble des 27 États européens ne peut être solutionné par un
simple tour de passe-passe. À défaut de solidarité effective, réelle, l’Europe est
vouée à imploser sous la force des seules disparités économiques et des
grossières erreurs de montage des pièces du mécano.

2. L’EUROPE : UNE VULGAIRE COALITION PLONGÉE DANS
L’UNION SACRÉE VIRTUELLE

L’Europe ne ressemble-t-elle à rien d’autre qu’à un ersatz de ce que fut le Traité
de Westphalie (1648) ? Certains politistes objecteront que le contexte historique
20n’était pas identique à celui que nous connaissons aujourd’hui. Je leur en donne
acte. Toutefois, les conséquences découlant de la libre décision des États
d’organiser leurs relations politiques informelles par rapport à un référent
particulier, rappellent à s’y méprendre le modèle communautaire. Et si l’Europe
n’avait été qu’une supercherie ? En effet, comment ne pas donner crédit à 25 ans
de discours édifiants. Tous ont développé les caractéristiques subjectives de
l’idéal type européen, mais aucun n’a été en mesure de dépasser le stade de la
belle d’Épinal. Belle ironie.
Une chose est correcte : la vision progressiste de l’Union a fait l’objet d’une
atténuation formelle. Non sans détachement, il me semble utile de se souvenir
qu’au moment où les discours ne parviennent pas à être en adéquation avec les
actes, le spectre de la tromperie se profile dans toutes les consciences. Pour ce
qui est du choix du modèle à suivre, les multiples tergiversations
intergouvernementales, et la difficulté de trouver un compromis satisfaisant,
rapide et unanime, ont offert une image apathique de l’Union. La société
politique a donné à voir une représentation théâtralisée du lego européen. Elle
était digne d’une tragédie grecque mise en scène dans un décor futuriste. Mine
de rien, l’œuvre transformatrice implicite du politique a poursuivi son travail.
L’Union (ex-communautés) a été sournoisement transformée en « coalition »
économique et politique. La faute étant à attribuer à la pulsion invocatoire au
dieu de la richesse par les « européistes à la carte ». À l’heure des défis,
Dionysos n’a que peu inspiré les décideurs ; il a gravement fait défaut. Aussi, la
porte de la maison commune est-elle restée close à toute idée progressiste.
La tradition politique moderne a préféré lui substituer une autre image, tout
aussi évocatoire. Dionysos étant devenu obsolète, et le « veau d’or » dépassé, le
serpent monétaire lui avait été substitué par choix. Les accords de Bâle en 1972
consacrèrent la première vénération du fruit de la connaissance, ou si l’on
préfère, confortèrent la perte de vitesse des valeurs humanistes au profit des
valeurs pondérables de l’économie. Ce n’est pas sans une pointe d’ironie que je
rapprocherai l’iconographie du « serpent », symbole de la sagesse et du savoir
dans l’iconographie hellénique, de celle du dieu aztèque Quetzalcóatl. On sait
que sa fin fut des plus funestes, et que le serpent, néo SEBC, s’oriente vers une
même destinée tragique.
Dans l’idéal collectif, l’Europe aurait dû être une réalisation qui porterait les
peuples vers une forme nouvelle de civilisation. Or, contrairement aux attentes,
les choix politiques dissonants s’orientèrent en direction d’un modèle sociétal
« à minima ». Spinelli redoutait l’avènement d’une Europe qui dénigrerait
sournoisement la liberté de conscience. Faisant de la liberté d’agir un élément
moteur de l’action démocratique, Spinelli considérait que l’évolution politique
d’une société comme l’Europe ne pouvait être entreprise sans un préalable. Il
fallait que les hommes aient été éduqués à la notion de liberté politique, que leur
conscience ait été éveillée à l’art du discours et des idées.
Se souvenant des régimes politiques totalitaires, en particulier du fascisme, le
politiste en retirait un élément positif primordial. Examinant point par point les
réalisations de la période mussolinienne, l’école obligatoire et l’alphabétisation
216 7des classes défavorisées , la création de l’I.N.P.S (équivalent de la Sécurité
Sociale) pour améliorer l’accès aux soins et lutter contre une mortalité
importante, Spinelli constatait que même un régime politique totalitaire
comprenait l’importance d’une éducation populaire des masses à la conscience
politique des valeurs. Leur engagement en vue de l’éducation des masses à la
justice, à l’égalité et à la solidarité humaine y était encore plus présent que dans
l’hypothèse d’une démocratie. Or, au-delà du souhait exprimé, le système
politique n’a eu que faire de cette approche socialisante. Le débat au sujet des
valeurs, pour les valeurs, importait peu. L’objet des attentions du système ne
portait pas sur cet éveil des consciences à une nouvelle manière de penser le
monde.
Aussi, tournant les talons à cette posture jugée somme toute idéalisatrice, les
décideurs politiques se sont cramponnés avec hargne aux branches de leurs
convictions respectives. Car, à l’idée « qu’un pouvoir politique s’il veut
construire la société des libertés doit s’astreindre, d’une part [à] éduquer
l’homme à exercer sa liberté de conscience, et, d’autre part, [à] construire un
système de protection de sa sphère spirituelle, qui soit garantie aussi à un
8délinquant », la classe politique européenne répondit majoritairement par un
endormissement progressif des masses. Éduquer à une forme de conscience
politique fut perçu dès lors comme un moyen de sabordage du système
hégémonique existant. Une action comme celle-ci aurait fait probablement
conclure à l’inutilité relative du politique dans l’organisation des moyens
sociaux. Son heure ne pouvait être comptée à rebours alors même que la
structure-support de l’idéologie politique connaissait ses premières adaptations.
À l’insu du plus grand nombre, l’Union européenne a été constituée sous
couvert d’un non-dit. Le statu quo fut le dogme par excellence de l’évolution
communautaire. Il eut pour mérite de ménager « la chèvre et le chou », tandis
que des décisions attendaient d’être prises. Compte tenu de ce qui vient d’être
énoncé, chacun est en droit de se demander si au moins une fois, dans leur vie
politique, nos dirigeants ont réellement eu confiance dans ce modèle qu’ils
avaient continué à bâtir ? À défaut de réponse nette, évidente et sans " langue de
bois excessive", je m’attacherai à ce que Machiavel crut bon de rappeler au
Prince de la République florentine. Ainsi rappelait-il que, par expérience,
l’homme politique « sage » conduit souvent des réformes en ayant soin de
regarder les erreurs du passé. Et, qu’en ce sens, seule sa liberté, en dialogue
continu avec la réalité, pouvait lui dicter les règles de sa conduite morale
personnelle.
Lorsque je confronte ces recommandations de bon sens, j’en déduis tristement
que tout cela a été habilement oublié depuis. Aussi, pour maintenir une

6 La réforme du Ministre Italien GENTILE (1923)
7 Création de la caisse nationale d’assurance maladie en 1935 (I.N.P.S. - Istituto Nazionale
della Previdenza Sociale) avec la loi de règlement/R.D. 04/10/1935 n. 1827.
8 Gianini, M., Altiero Spinelli : d’une conception de l’Homme à une conception de l’Europe,
Mémoire présenté pour l'obtention du Master en études européennes, in COLLECTION
EURYOPA, Vol. 66, Université de Genève, 2011, cit. p. 32.
22continuité avec l’image automobilistique, chère à Delors et au Club de Florence,
je reprendrai mon raisonnement en surfant sur la même métaphore. Car l’éveil à
une nouvelle conscience politique ne peut faire abstraction d’un coup d’œil
régulier dans le rétroviseur ; cela, histoire de savoir si personne ne risque un
accrochage arrière. Bien que cela soit de l’ordre du réflexe, le bon sens permet
semble-t-il d’éviter nécessairement des collisions en chaîne, au moment où l’on
ne s’y attend pas.
Un rapide coup d’œil dans le rétroviseur de l’automobile européenne nous
renseigne déjà sur la qualité des images qui ont imprégné la pellicule (négatif)
de l’histoire pré-moderne de la Construction. Les images que l’on voit défiler
renseignent sur les « coups » qui ont été joués. Je pense ici à ceux qui ont
desservi le camp des Européens convaincus. Que voit-on au juste ?
Depuis Maastricht nombre d’erreurs ont été commises. Toutes ont pour causale
la confusion qui a été faite entre vitesse et précipitation. Un arrêt sur image
s’impose nécessairement. Car un certain nombre de déterminismes ont contribué
à amplifier le processus confusionnel. Il suffit de rappeler, par exemple,
l’inquiétude qu’avait suscitée l’essor de la Chinamérique et de l’Inde dans la
classe politique européenne. D’où cette hâte à construire un marché européen
unifié, et structuré par des mesures visant à limiter les obstacles tarifaires entre
pays appartenant à la zone commerciale de l’Union. Cette prise de conscience
occidentale a consisté à prendre la mesure du rôle économique majeur de la
Chinamérique, et de l’Inde. Leur présence progressive sur le Marché aurait eu
des conséquences majeures. Elle aurait transformé durablement les processus
économiques de distribution des richesses, et aurait exacerbé la concurrence au
détriment d’une amélioration des conditions d’emploi. Parallèlement à cela, la
montée en puissance de la diplomatie sino-indienne dans le vaste corpus des
relations diplomatiques multilatérales a profondément chamboulé tous les
préjugés antérieurs. Par réaction, l’organisation hiérarchique du système
international a opéré une mutation notable. Les schémas d’organisation du
pouvoir ont été substantiellement inversés.
Assez logiquement, la relation triangulaire Europe-Chine-Inde a été marquée par
une acquisition ascendante de puissance économique. Les 15 décennies
précédentes ont été placées sous le sceau de trajectoires économiques
ascendantes. Sous l’influence de la pression démographique (Asie du Sud-Est),
et le déplacement des lieux de transaction des capitaux, la place traditionnelle du
dominant occidental a fini par trouver un nouvel occupant. Les leaderships ont
changé de main, suivant un cycle long de transformation des relations
internationales, et du lobbying, public en matière de favorisation des échanges
économiques. Une incursion dans la géopolitique de ces pays en dit long sur les
modes de réorganisation du monde, et leur retentissement à l’échelle
macrolocale.
Une légère digression rhétorique. En effet, parler des relations internationales et
du rôle politique que l’Europe souhaite y occuper (l’Union ne s’est dotée de la
personnalité juridique que depuis 2007), nécessite un passage obligé par le
239Traité de science politique de Grawitz . Si mes souvenirs sont bons, j’ai pu
retenir qu’il existait un lien de dépendance nécessaire entre l’éthique (un ordre
moral de la pensée positiviste) et la politique (en tant que champ d’analyse des
ordres de la pensée sociale). Poursuivant ce cheminement itératif de la mémoire,
un principe fondamental pouvait être mis en lumière.
Il pouvait être traduit en ces termes : selon que l’état de conscience politique
s’éloigne ou s’approche du philosophique et, par excès inverse, s’éloigne de la
théorie normative, suivant une variabilité de l’indice qui sert à mesurer l’écart
entre ces deux groupes, le degré éthique des actions politiques suit la même
trajectoire. Succinctement, l’auteur y démontrait que la science politique, pour
autant qu’elle puisse rivaliser avec les sciences dures (dites aussi « exactes »),
demeurait un champ d’étude soumis à quelques aléas inhérents au genre humain.
En l’espèce, les états de conscience du politique appartiennent à un
métaregistre. Ils ne peuvent être explicités par la science politique sans recevoir
l’aide préalable d’un champ épistémologique tel que la sociologie. Leur
décryptage ne peut intervenir que sur la base de l’étude des habitus de
comportement qui fondent la démarche d’action de ce dernier.

3. NUL N’EST PROPHÈTE EN SON DOMAINE : L’ESSENTIEL C’EST
D’AVOIR DU FLAIR.

Quoique mon intention ne soit pas de faire l’exégèse de la pensée sociologique
de Madeleine Grawitz, j’en avais retenu un second point fort. Il portait sur les
« capacités persuasives de l’homme politique ». Cela m’avait interpellé, et
m’avait fait établir une relation avec les observations que Chaïm Perelman et
Lucie Olbrechts-Tyteca avaient formulées dans leur ouvrage didactique. À ce
propos, il était possible de circonscrire un topos commun propre au discours
édifiant de la pensée politique. Plusieurs intervenants ou acteurs conduisent ou
orientent la « pensée agissante » de cette société politique jusqu’à lui donner une
corporéité matérielle à laquelle les individus répondent soit par adhésion (aux
valeurs) soit par réfutation. Ainsi, en est-il de l’auditoire. Il est le destinataire en
direction duquel le discours politique est orienté ; il détermine l’espace
sémiologique (et sémantique) à l’intérieur duquel le politique (orateur)
développe une argumentation donnée au moyen de procédés choisis. Lorsque je
fis le rapprochement du Traité de l’argumentation (Bruxelles : ELB, 1992, p.27),
et de celui sociologisant de Grawitz, il m’était apparu une sorte de théorème
sociologique. J’entends par là, une proposition qui peut être établie comme
vraie, et qui suit un raisonnement logique construit à partir d’un axiome (au sens
de la philosophie grecque, i.e. une vérité évidente).
D’une manière étonnante, linguistique, sémantique, sociologie et politique
trouvaient à se rencontrer dans un lieu commun et partagé. De la sorte, je
saisissais les motivations sous-jacentes à l’établissement d’une éthique du
politique, soucieuse de modifier les hiérarchisations admises et accéder à une

9 Grawitz, M., Traité de science politique, Paris : PUF, 1985.
24autre dimension du réel. Je comprenais ce que Grawitz incluait dans son
approche structurante du politique.
Avec le temps, chacun de nous a saisi intuitivement que le politique ne peut être
un prophète, sous peine de n’être plus crédible. Cependant, il se doit d’avoir un
coup d’anticipation dans sa manche, sans pour autant considérer qu’il doive se
comporter systématiquement comme un bonimenteur. Bien au contraire, le
politique se doit « d’avoir du flair », c’est-à-dire détecter les occurrences qui lui
permettent de bénéficier des opportunités de développement favorables pour la
société.
Dans un autre registre, connexe, c’est aussi ce que semblait insinuer Huntington
lorsqu’il s’était livré à la description d’un ordre mondial nouveau. Décrivant la
fin de l’hégémonie politique, telle que Gramsci l’avait théorisée durant ses
années de détention (les Quaderni), Huntington percevait déjà les frémissements
d’une nouvelle organisation du politique. Dès 1993, il n’hésitait pas à décrire la
perte de vitesse de l’hégémonie politique, au profit d’un autre modèle, qui
opèrerait au moyen de l’identité (les identités) et de la culture.
En substance, il est communément admis que l’État correspond à un modèle
d’organisation sociale des valeurs. Il est perçu matériellement comme disposant
d’un territoire, d’un gouvernement et d’une population sur lesquels il exerce une
autorité. Carré de Malberg le définissait comme une « communauté d’hommes,
fixée sur un territoire propre et possédant une organisation d’où résulte pour le
groupe envisagé dans ses rapports avec ses membres une puissance suprême
d’action, de commandement et de coercition ». Peu ou prou, cette définition fut
celle que Weber avait retenue antérieurement. Il ne fit qu’y ajouter une
précision : l’État ne pouvait être souverain que par le fait que son obligation de
maintien de l’ordre public général justifiât le possible recours à la « coercition
légitime ».
Par la suite, Huntington allait faire faire un bond considérable à la notion d’État.
En l’occurrence, l’État ne pouvait plus être qu’une synthèse des valeurs
culturelles diffuses, et dont la capacité d’action était contingentée à la défense
des intérêts alternatifs. Ces intérêts s’exprimaient en grande partie à l’intérieur
des communautés ethnolinguistiques, elles-mêmes parties constitutives de la
nation.
À partir d’une théorie évolutive non linéaire de la pensée sociologique,
Huntington avait prédit, dès les années 90, que l’État ne serait plus à terme que
l’expression contractée de cultures diverses. Les différences, à défaut d’être
ethniques, seraient d’abord territoriales. Elles conduiraient à une fragmentation
sociologique du vivant dont l’issue ne pouvait être résolue qu’au travers du choc
entre les civilisations. Les déterminismes formels des périodes sociologiques
antérieures avaient changé. La prérogative de puissance avait été dévalorisée au
profit d’un nouveau trope de la pensée agissante. Je pense notamment au
déterminisme fonctionnel de l’individu : ayant renoué avec des idéaux, proches
de ses besoins primordiaux, il s’est regroupé en communautés hétérogènes.
Cette causalité directe apporte un élément de réponse qui justifie ce
délaissement du politique.

253.1 LE POLITIQUE OU LE FAISEUR D'IMAGES : L’ESPACE
PAVLOVIEN REVISITÉ À L’AUNE DES ACTES POLITIQUES

Un fait m’interpelle. Lorsque l’on observe la situation de l’Europe, force est de
constater que les grands décideurs politiques agissent d’abord et avant tout
comme autant de « kinoerzähler » de la politique. J’utilise volontairement le
terme allemand, dont la force sémique et signifiante traduit cette capacité
fonctionnelle du politique à faire preuve d’adaptation. Mais ce n’est pas
n’importe quelle adaptation. Elle suit des procédés d’adaptation théâtralisés
dignes des plus grands metteurs en scène.
La plupart du temps, le politique propose un travail de libre adaptation au
« public » de sa région. Il échafaude des théories pseudo évolutionnistes
produites et récupérées dans un pays tiers voisin et ami. Et, avec inspiration,
procède comme Claudien qui consacra à Rome le principe « REGIS AD
EXEMPLAR TOTUS COMPONITUR ORBIS » (l'exemple du monarque est la
loi sur la terre). D’où mon renvoi métaphorique au faiseur d’image (cité plus
haut) en me référant aux faits qui résultent de l’adhésion politique aux Traités
fondateurs révisés. Il semble utile, à ce propos, d’examiner le fonctionnement
d’un dispositif à la fois tourné vers l’être humain (l’homo faber) et à la fois
tourné vers le monde économique. Pour les besoins de la démonstration, je
prendrai quelque instant pour traiter du fonds social européen (FSE) et de son
contenu. La raison de son existence et la finalité qu’il poursuit de manière
subsidiaire sont riches d’enseignements et de leçons.
Historiquement, sa création remonte à la mise en œuvre du Traité de Rome
(1957), qui d’après l’art. 123 (version initiale) devait permettre aux travailleurs
de recouvrer des possibilités d’emploi dans le marché commun ; ce, sans
compter le fait que le FSE devait aussi contribuer au « relèvement du niveau de
vie » en favorisant la « mobilité géographique et professionnelle des
travailleurs ». Le paragraphe 1-a de l’art. 125 suivant octroyait idéalement à ce
fonds la vertu de suppléer les carences financières ponctuellement rencontrées
par les « travailleurs dont l’emploi est réduit ou suspendu temporairement ». Dit
simplement, toute personne bénéficiant du dispositif d’un contrat
d’accompagnement ou d’aide de retour à l’emploi aurait pu prétendre sans
restriction à ce fonds. Qu’en a-t-il été de l’application réelle et effective de ces
deux dispositions d’effet direct et immédiat ?
Les juristes du droit de l’Union auront probablement compris la subtilité
découlant de la notion "d’effet direct et immédiat". En la circonstance, pas
besoin d’attendre que le texte supranational ait été retranscrit par le pays
d’origine dans un délai donné, pour que la portée juridique du texte produise des
effets de droits en interne. Mais, à ce stade de l’explication, une autre question
m’effleure l’esprit : le politique, en tant qu’homme de « l’art », n’a-t-il jamais
expérimenté in vivo ce que pouvait donner « le droit à bénéficier d’une aide
européenne » quand le travail n’est plus ?
Un vrai parcours du combattant doublé d’une certaine réticence de la part des
organismes de formation à faire usage de ce dispositif. Car, la réponse
communément opposée au demandeur d’emploi qui soulève la question FSE se
26résume en quelques mots laconiques. "Il faut étudier la situation" (ou si l’on
préfère, il va falloir faire tant de démarches que cela va vous décourager), ou
encore, "nous ne disposons pas des fonds nécessaires pour vous accompagner
dans votre démarche relative à une prise en charge de votre demande de
formation".
L’aide est en principe versée à des organismes de droit public, ou à des
organismes de droit privé remplissant une mission de service public. Comme
toute entreprise, tenue de faire les provisions, en vertu de la réglementation
(normes IFRS pour les grands groupes, le plan comptable pour les autres,
LOLF), ces aides doivent faire l’objet d’une affectation réelle. En principe, leur
usage ne peut en théorie différer de leur destination, telle que prévue par les
directives communautaires. Si je me réfère à la pratique de gestion de la
comptabilité publique au niveau national, par exemple, ce principe se trouve être
défini par la révision générale des politiques publiques 2007-2011 (RGPP).
Alors, comment expliquer le peu de « publicité » fait autour de ces aides à la
mobilité et à l’élévation du niveau de vie ? Comment justifier que ces mêmes
organismes paraissent utiliser une partie de ces fonds à d’autres fins que celles
effectivement prévues. À titre d’anecdote, je me souviens avoir vu plusieurs
documents « internes », détachables des activités relevant du dispositif FSE, et
comportant un en-tête "logotisé" FSE en regard de l’organisme disposant de la
prérogative de puissance publique. Quid ? Pour information, le document n’était
pas utilisé pour les fins décrites précédemment. Il était employé pour des
fonctions supports, d’information. Le courrier émis à partir de fonds publics
européens informait son destinataire de mesures prises à son encontre pour
manquement aux obligations de recherche effective de réinsertion.
Selon la croyance commune, le règne de l’existant serait ouvert à ceux qui
gardent les yeux bien ouverts, d’après un certain passage bien connu des
Écritures. En la circonstance, comment justifier que l’emploi d’un document,
destiné à un type d’action spécifique, le soit au profit d’autre chose ? Un peu
comme Marcellus de Shakespeare qui s’exclama « Il y a quelque chose de
pourri dans l'empire du Danemark » (Hamlet - Acte premier), quelques
situations ubuesques me font penser que quelque chose ne tourne décidément
plus rond dans notre société moderne. La vision du monde global a réduit
l’homme à n’être que peu de chose.
D’où ce premier coup de gueule, déguisé sous la forme d’une interrogation
rhétorique : à l’heure où le politique professe une chose, et agit autrement que ce
sur quoi il s’était engagé, notre société du « mieux vivre ensemble » peut-elle
tolérer des écarts de conduite systématiques du politique ? Il me semble, en y
réfléchissant bien, que les générations futures ne nous pardonneront pas de leur
avoir laissé une société où l’apparence, le double langage, la filouterie et le
manque d’honnêteté prévalent sur le registre de l’humain.





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