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L'impossible paix mondiale

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Description

L'ordre moral, sécuritaire et matériel de la planète dandine. La politique internationale est d'abord un art de la guerre, des stratégies de domination et de survie, secrète ou officielle. Une paix réelle et exemplaire est impossible, parce que les tenants de l'orthodoxie impitoyable des systèmes de gouvernance convenus manipulent les principes et les concepts, les valeurs et les passions, en fonction des intérêts de circonstance adaptés à chaque séquence. C'est le vrai noeud du drame permanent de l'humanité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 86
EAN13 9782296803527

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’impossible paix mondiale

Chronique séquentielle de politique internationale
Points de vue
Collection dirigée par Denis Pryen
et
François Manga-Akoa


Déjà parus


Emmanuel KIGESA KANOBANA, Dipenda, Témoignage d’un Zaïrois plein d’illusions , 2011.
Joseph NELBE-ETOO, L’Héritage des damnés de l’histoire , 2011.
Marcel PINEY, Coopération sportive français en Afrique , 2010.
Cyriaque Magloire MONGO DZON, Pour une modernité politique en Afrique , 2010.
Thierry AMOUGOU, Le Christ était-il chrétien ? Lettre d’un Africain à l’Eglise catholique et aux chrétiens , 2010.
Thimoté DONGOTOU, Repenser le développement durable au XXI e siècle , 2010.
Martin KUENGIENDA, République, Religion et Laïcité , 2010.
Maurice NGONIKA, Congo-Brazzaville : 50 ans, quel bilan ? , 2010.
Dieudonné IYELI KATAMU, La musique au cœur de la société congolaise , 2010.
Mahamat MASSOUD, La Banque des États de l’Afrique Centrale , 2010.
SHANDA TONME, Analyses circonstanciées des relations internationales 2009 , 2010.
Alassane KHODIA, Le Sénégal sous Wade , 2010.
Gérard BOSSOLASCO, Éthiopie à la une. Journaux et publicités. 1865-1935 , 2010.
Jean-Célestin EDJANGUE, Les colères de la faim , 2010.
Jean-Célestin EDJANGUE, Cameroun : un volcan en sommeil , 2010.
Gilbert TOPPE,. Communication politique et développement en Côte d’Ivoire , 2010.
Alexandre WATTIN, Les détachements Hawk Épervier au Tchad 1986-1989 , 2010.
Essé AMOUZOU, Gilchrist Olympio et la lutte pour la libération du Togo , 2010.
Alexandre GERBI, Décolonisation de l’Afrique ex-française , 2010.
Shanda Tonme


L’impossible paix mondiale

Chronique séquentielle de politique internationale


L’Harmattan
DEJA PARUS DU MÊME AUTEUR


DROITS DE L’HOMME ET DROITS DES PEUPLES DANS LES RELA TIONS INTERNATIONALES.
AVANCEZ, NE NOUS ATTENDEZ PAS ! Le constat amer d’un intellectuel africain. juillet 2008.
LE CRÉPUSCULE SOMBRE DE LA FIN D’UN SIÈCLE TOURMENTÉ. 1999-2000, juillet 2008.
L’ORÉE D’UN NOUVEAU SIÈCLE. 2001, juillet 2008.
PENSÉE UNIQUE ET DIPLOMATIE DE GUERRE. 2002, juillet 2008.
CES DINOSAURES POLITIQUES QUI BOUCHENT L’HORIZON DE L’AFRIQUE. 2003, juillet 2008
REPENSER LA DIPLOMATIE. 2004, juillet 2008.
RÉFLEXIONS SURL’UNIVERSALISME. 2005, juillet 2008.
AFRIQUE : L’INÉLUCTABLE EFFONDREMENT DESDICTATURES. 2006, octobre 2008.
L’INTELLIGENTSIA CAMEROUNAISE : AUTOPSIE D’UNE DÉCRÉPITUDE. novembre 2008.
UN AFRICAIN AU MUSÉE DES ARTS PREMIERS. décembre 2008
RÉFLEXIONS SUR LES CRISES DE LA SOCIÉTÉ CAMEROUNAISE, janvier 2009
LA POLITIQUE AFRICAINE DE LA FRANCE EN QUESTION. janvier 2009
LA CRISE DE L’INTELLIGENTSIA AFRICAINE. janvier 2009.
COEXISTENCE CONTENTIEUSE ENTRE LES NATIONS. 1985-1998, janvier 2009
L’AFRIQUE ET LA MONDIALISATION. février 2009
POUVOIR POLITIQUE ET AUTORITARISME EN AFRIQUE, mars 2009
MÉMOIRES D’UN DIPLOMATE AFRICAIN. avril 2009
RÉFLEXIONS SUR L’ÉTAT DU MONDE. 2007, mai 2009
LA FRANCE A-T-ELLE COMMIS UN GÉNOCIDE AU CAMEROUN ? Les Bamiléké accusent. juillet 2009.
JEUX ET ENJEUX DES ÉTATS DANS L’ORDONNANCEMENT GÉOSTRATÉGIQUE PLANÉTAIRE. 2008, juillet 2009.
LES TRIBULATIONS D’UN ÉTUDIANT AFRICAIN À PARIS, Livre I d’une autobiographie en 6 volumes. septembre 2009
FONDEMENTS CULTURELS DU RETARD DE L’AFRIQUE NOIRE, septembre 2009
ET SI L’OCCIDENT N’ÉTAIT PAS RESPONSABLE DES PROBLÈMES DE L’AFRIQUE ? De Nicolas Sarkozy à Barack Obama. novembre 2009
ANALYSES CIRCONSTANCIÉES DES RELATIONS INTERNATIONALES. 2009, avril 2010.
LE REVE AMERICAIN D’UN ENFANT D’AFRIQUE, Livre II d’une autobiographie en 6 volumes. juillet 2010


© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54405-5
EAN : 9782296544055

Fabrication numérique : Socprest, 2012
HOMMAGE


À

CHOI YOUNG-JIN
Diplomate émérite sud-coréen
Représentant spécial du Secrétaire Général
des Nations Unies en Côte d’Ivoire
et Certificateur de l’élection présidentielle
pour la sortie de crise


À

BAKAYOKO YOUSSOUFF
Président de la Commission électorale indépendante
de la Côte d’Ivoire pour la sortie de crise


Pour leur courage, leur sens de la responsabilité, et leur attachement farouche à la paix et à la vérité des urnes démontrés à l’issue du deuxième tour de l’élection présidentielle du 28 novembre 2010.
Introduction
L e destin de l’humanité tient certes de la somme des planifications et des interactions dont les éventuelles implications, projetées en permanence dans le futur, sont de plus en plus maîtrisables, bien que complexes. Pourtant, les paramètres essentiels qui commandent notre vie de tous les jours ont définitivement revêtu le caractère d’une aiguille folle et instable sur le cadran d’une montre qui fait douter le temps. La meilleure illustration de la scène internationale pourrait renvoyer aux images multicolores d’une basse-cour particulièrement animée avec des temps forts, des moments de panique, des sautes d’humeur, et des disputes intervenant selon une cadence intelligemment réglée.

Mais alors, prendre le temps et surtout la peine d’observer et d’analyser les différentes scènes du monde, ne donne aucune assurance de le comprendre et surtout de dompter ses tribulations. En une journée, une bombe peut tuer plusieurs personnes innocentes en Irak, en Suède, en Israël, en Somalie, au Caire, et dorénavant même à Washington. Dans la même journée, un événement culturel rassemblant tout ce que le monde noir compte comme trésors et talents artistiques et culturels, étale ses exhibitions riches en couleurs à Dakar. Pendant ce temps, très loin à Cancun, une ville balnéaire du Mexique, le rideau se referme sur une conférence qui a réuni les plénipotentiaires de deux cents pays, pour débattre des moyens d’arrêter le réchauffement de la planète, faisant oublier un instant, la terreur des cartels de la drogue qui rivalisent de crimes odieux dans le pays. Sans découragement, ni démission, chacun fait le bilan de cette conférence, après Kyoto au Japon, Helsinki en Finlande, et prochainement Durban en Afrique du Sud. Discuter du climat ne veut pas dire oublier les autres problèmes, ceux qui entachent la quiétude de l’échiquier planétaire, ce vaste cadran de la montre de l’universel. Les douleurs des Irlandais pressés de subir une rigueur budgétaire sans pareil dans leur longue histoire, se mêlent aux bruits de bottes entre les deux Corée enfermées dans une haine et une méfiance qui, de manœuvres militaires en invectives et en menaces nucléaires, ont produit des coups de feu et quelques morts.

C’est pourtant peu dire, ou peu compter, si l’on ne fait pas allusion, aux folies d’une clique de voyous qui, en Côte d’Ivoire, défient toutes les instances politiques et diplomatiques mondiales, en bafouant la volonté souveraine du peuple proclamée par les urnes. Mais heureusement, la Guinée Conakry est tout à fait à côté, offrant un espoir enfin, pour son peuple misérable après des décennies de dictature impitoyable. Mais que pourra donc faire le nouveau président, Alpha Condé, universitaire de renom et opposant depuis cinquante ans, face à la profondeur du délabrement, et à la pressante attente de la rue ? C’est encore peu dire, ou ne rien dire, si par un détour très incomplet, l’on n’évoque pas cette décision surprise et incomprise du président sénégalais Abdoulaye Wade, de renoncer à organiser le procès de l’ancien président tchadien Hissène Habré. Le Sénégal s’y était pourtant engagé, selon une question de principe formulée par l’Union africaine, laquelle refusait qu’un dignitaire africain fût jugé par une instance judiciaire occidentale.

La scène politique internationale épouse donc volontiers une démarche séquentielle, pleine de mouvements dont la traçabilité est mieux exprimée dans les articulations parfois pénibles, tantôt bruyantes et tantôt silencieuses d’une montre insondable. Rien ne justifie que Hosni Moubarak cristallise tant de rancœurs dans son peuple, en continuant à se contenter de fausses élections où son parti se fiche de tout le monde, et par ailleurs, en positionnant son fils pour hériter de ses pouvoirs d’État. Mais rien non plus ne donne le droit à ces anciennes colonies qui ont à peine pris la peine de bien se regarder dans un miroir impartial, de dépenser des fortunes colossales, pour célébrer leur cinquantenaire d’indépendance. On continue de mourir comme des mouches infectes dans de nombreux pays africains dont les dignitaires ne se cachent plus pour mener grand train à l’international, avec des épouses qui collectionnent les dernières pièces de bijoux en diamant travaillées à Londres, New York, Paris et Zurich.

Comment donc s’étonner des prises d’otages dans le désert du Sahara, et des voitures piégées qui explosent le jour de la célébration des cinquante ans de la soi-disant indépendance du Nigeria, un géant riche en pétrole dont le peuple croupit sous la misère autant que celui de Haïti ? Et voilà Haïti, la misérable, la première république noire, indépendante depuis 1804, mais plus soumise au drame de la mauvaise gouvernance que toutes les planètes maudites réunies. Des volcans aux cyclones, et des élections contestées aux violences des gangs puis aux ravages du choléra, le sentiment que Dieu a définitivement abandonné ce bout de terre perdu dans la mer du Pacifique est répandu.

Mais si seulement cette horloge riche en drames, pouvait malgré tout assurer au monde un leadership solide, digne de confiance et particulièrement doué de sagesse ? Nous en sommes, encore et encore, toujours très éloignés, en assistant aux difficultés du nouveau messie américain, Barack Obama. Le Président que ses compatriotes ont très tôt qualifié de président du monde sauf des États-Unis, a été malmené dans les urnes en mi mandat, perdant des fidèles qui préfèrent quitter le navire avant les sales temps, et contraint de réajuster ses ambitions, intentions, projets et programmes, pour obtenir une paix relative avec des politiciens républicains décidés à le bouter hors de la Maison Blanche au plus vite.

Où se situe l’aiguille qui marque la séquence des négociations israélo-palestiniennes, et à quel chiffre positif aurait-elle fait le plus grand bruit, imprimer la plus grande cadence ? Rien en effet dans le cadran de cette boussole planétaire n’indique dans le temps de la présente évaluation, quelque chose de positif, de rassurant, de glorieux. Une nouvelle année pour rien, ce 2010, une année comme les précédentes, faite de guerre froide, de discours chauds, de menaces, de nouveaux projets de murs de séparation cette fois avec l’Égypte. Une autre année de désespoir pour tous les enfants israéliens et palestiniens qui grandissent en apprenant pour les uns à fabriquer des bombes, et pour les autres à les éviter.

Et si la Chine détenait la solution tant attendue pour régler les aiguilles de la montre planétaire en permettant de maîtriser et de contrôler la cadence ? Le reste du monde fonce certes vers l’apprentissage de la langue de Confucius, mais c’est plus pour mieux commercer avec les redoutables marchands de Shanghai que pour épouser les valeurs du nouvel impérialisme. Etre l’usine du monde ne signifie pas porter les valeurs du monde, et vendre des calicots au monde entier ne saurait signifier enseigner au monde, si la base de la société n’offre pas au préalable quelques garanties de transparence, d’alternance démocratique au sommet, et de protection incontestable des droits de la personne humaine et des libertés fondamentales. Le sommet du G20 tenu en Corée du Sud a bien montré, pour une fois, l’apparition du duopole sino-américain, mais il reste limité au seul plan économique et commercial, et encastré dans la querelle monétaire. C’est triste que le prix Nobel de la paix ait finalement été remis à une chaise vide en cette année 2010, simplement parce que le récipiendaire chinois demeure un homme emprisonné dans son pays. Le tort de ce dissident têtu et réputé obstiné pour la démocratie, c’est de ne pas plier à la pensée unique dominante, celle qui justement a fait triompher le modèle de croissance et de développement chinois, et démenti les vibrantes thèses enseignées dans les amphithéâtres de la Sorbonne, de Harvard et de la London School of Economics.

On a donc compris que l’exercice engagé dans l’ouvrage étale les péripéties d’une étape de notre destin que façonnent dans toutes les versions et dans tous les goûts d’une pâtisserie géante, les différentes séquences de la politique internationale. Lesdites séquences s’expriment dans la suite, en pièces multiples, faites de théories, de constats, d’observations et d’analyses, dont chacun tirera des enseignements personnels, à la lecture studieuse. C’est la vraie substance de la chronique.
1. Le dilemme éternel des indépendances sans souveraineté
L es bruits faits autour de ce qu’il est convenu d’appeler « cinquantenaire des indépendances » de quelques pays africains en ce début d’année 2010, ramènent dans le débat public, la lancinante question du statut effectif d’États souverains des anciennes colonies trop vite déclarées affranchies. Sans doute faudrait-il rappeler que, même après moult habillages et abus de langage juridique, les faits demeurent têtus et exposent tout optimiste à une cruelle humiliation. Le procès engagé devant les tribunaux français suite aux commentaires légitimes sur sa mainmise sur les économies africaines, exprime mieux que toutes les démonstrations et les étalages de preuves, la situation plus qu’incongrue des gouvernements ouvertement soumis à la loi de l’argent sale et des réseaux mafieux plus connus sous le sigle de la Françafrique.

Notre propos n’est point de rentrer dans une polémique stérile qui risque de faire perdre au lecteur l’essence de la réflexion. Nous avons plutôt à cœur de mettre en exergue les évidences juridiques, politiques et diplomatiques qui alimentent le questionnement autorisé à propos des indépendances africaines.

Les étudiants des relations internationales savent très bien que, dans le concert des nations-États, il n’est jamais facile de trancher de façon catégorique sur le degré de liberté des acteurs diplomatiques, et surtout pas sur la coloration réelle de leurs alliances géostratégiques. La guerre froide avait certes permis d’éclipser le débat en formatant le monde depuis la fin des années 1940, sur des tableaux bloqués, des camps idéologiques hermétiques, et des pôles de confrontation, puis de conflits, tantôt explicites, tantôt implicites. Il n’était plus alors vraiment question d’alignement des États pauvres, particulièrement africains, ni de vassalisation objective, mais seulement de choix idéologique.

Pourtant, même dans le contexte de la guerre froide, il restait incontournable dans le jeu limpide d’appréciation des notions et des concepts, qu’il existait des indépendances sans souveraineté ou des souverainetés imparfaites. Pour plaider cette dispute de statut, deux résolutions au moins de l’Assemblée générale de l’ONU attestaient non seulement de l’urgence d’une clarification de la situation effective des États, mais encore du contenu et de la qualité de leur expression sur la scène diplomatique. Il s’agit de la résolution 1514 adoptée en 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux peuples et aux territoires non autonomes, et de la résolution 1541, relative au droit des peuples à choisir librement leur forme de gouvernement. Comme il fallait s’y attendre, l’on a trop souvent usé et abusé de la première résolution, en éclipsant volontairement, pour ne pas dire malhonnêtement, la deuxième. Il faut avoir recours à l’autre confusion entretenue sur le droit des peuples à l’autodétermination d’une part, et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes d’autre part. Le cas de la République insulaire des Comores témoigne à suffire de la manière dont les puissances coloniales et impérialistes, passées et actuelles, ont su jouer ouvertement de violence et d’intimidation pour refuser l’accession des peuples à la souveraineté pleine.

Puisque la chanson des indépendances emporte des passions somme toute défendables, il est de bon ton de se pencher sur ces États africains dont les gouvernements se font et se défont à Paris, et dont les richesses sont abandonnées, livrées ou sacrifiées dans des mains étrangères sans que l’on puisse déceler de quelle logique politique, sinon criminelle, relève une telle entreprise. La théorie des Chefs d’État africains transformés en élèves de tel ou tel autre dignitaire étranger ne correspond plus à une cruelle vue de l’esprit. Il y a dans l’articulation de l’histoire contemporaine des États africains francophones surtout, cette inimaginable condamnation à l’esclavage et à l’exploitation éhontée.

Ce qui est constant dans l’observation quotidienne du Camerounais, du Sénégalais, de l’Ivoirien, du Togolais ou du Centrafricain, c’est une et même oppression d’une relation de coopération pourrie par les travers de la tricherie, de l’injure et de l’infantilisation. Certes, de Gaulle avait placé le principe de l’indépendance dans une impossibilité vite battue en brèche par un syndicaliste guinéen nommé Sékou Touré qui, par la suite, oublia de s’occuper de son peuple pour ne plus s’occuper que de son pouvoir. L’indépendance signifiait dans le complot colonial, une union infantilisante moulée dans des rapports de force inégaux. Ainsi conçue, c’était à laisser ou à prendre, et laisser supposait subir la foudre des sectes commanditées depuis les centres de puissance européens qui n’hésitaient pas à débarrasser les emmerdeurs du plancher, pour parvenir aux mêmes fins de conquête et de domination. Sankara en a été la victime en son temps, suivant en cela les exemples des Ruben Um Nyobé, Felix-Roland Moumié et de bien d’autres.

La lecture de l’actualité africaine annonce non plus seulement la continuité, mais la cristallisation, voire la sacralisation de cette relation qui invite implicitement les peuples à la sédition pure et simple. Les cas du Niger, du Cameroun, du Burkina Faso, du Togo, et des autres, ne relèvent plus de la mauvaise gouvernance, pas plus que de la bêtise ou de la folie des pouvoirs autocratiques. Personne, à moins de choisir le suicide moral, ne saurait dédouaner Paris de ces cancers qui étranglent les peuples. Il ne faut plus chercher à comprendre les successions royales du Gabon, ni du Togo. Il ne faut pas attendre de Compaoré, tueur de sang froid improvisé médiateur de toutes sortes de crises organisées, qu’il propose autre chose qu’une élection à un seul tour aux Burkinabé. De qui prendrait-il ses instructions donc ? Mais d’où Sassou Nguesso a-t-il appris, compris et importé le principe du mandat présidentiel de sept ans ? D’où vient cette culture obscurantiste de mandat présidentiel long sinon de l’hexagone, des gens de steak-frites et de bon vin de table ? En apprenant tout petits que leurs ancêtres étaient plutôt des Gaulois, ces cancres de la mauvaise gouvernance et de la dictature ne sauraient être des élèves parfaits sans assimiler également la règle de la présidence monarchique chère à de Gaulle.

Il y a au fond un terrible examen de conscience à faire, en lieu et place de festivités qui vont au contraire consacrer l’humiliation, l’infantilisation, et la défaite autant historique que contemporaine de nos peuples. Ne fêtez point car il s’agit de cinquante années de traîtrise, de recul, d’indignité, d’insanité, d’incapacité. Ne fêtez point car nul martyr dans le contexte d’une si haute insulte à la conscience des ancêtres des libertés et des droits fondamentaux de l’être humain, n’accepterait des excuses depuis sa tombe. Ne fêtez point car dans le regard lointain du reste du monde, l’Afrique, cette Afrique, demeure une terre de punition, une constellation de vampires politiques sans âme, une foire de cancres serviles livrés à tous les vents contraires et prostitués entre les mains de tous les visiteurs.

Il est légitime que de Paris, Londres, ou Bruxelles, les trompettes de la victoire retentissent, que des feux d’artifice saluent le triomphe de leurs seigneurs esclavagistes et de leurs missionnaires prétendument civilisateurs sur les Nègres. Ceux qui ont eu raison des Lumumba, Ossendé Afana, Ernest Ouandié, Sankara et tous les autres anonymes qui luttaient pour la dignité de l’Afrique, peuvent raisonnablement pousser un soupir de soulagement. Chaque victoire vaut bien une fête, et chaque victoire peut bien être fêtée tous les ans, voire tous les dix ans. Quelle victoire avons-nous remportée donc, pour fêter un certain cinquantenaire ? Nous ne sommes pas dans l’Afrique que voulaient les nationalistes comme Félix-Roland Moumié, mais plutôt dans celle que planifiaient pour nous, pour les singes, de Gaulle et compagnie.

Le plus important ce n’est pas l’indépendance, ce sont la liberté et la dignité que charrie l’indépendance. L’indépendance sans la souveraineté c’est donc quoi, vraiment ? De brillants et valeureux fils et filles du continent à l’instar des Tchundjang Pouémi qui comprirent très tôt les dangers de nos mille vassalisations à travers la monnaie, s’en sont allés bredouilles dans la tombe, laissant à une postérité complexe et compliquée, le soin de continuer jusqu’à la victoire, ou alors d’accepter de témoigner de la défaite. Nous y sommes, dans le témoignage de la défaite, et vous organisez la fête. Non, l’Afrique ne doit pas fêter. Un cadavre ne fête pas sa disparition, et un mort ne chante pas des cantiques de la vie. Il faut avoir le courage de dire à nos enfants et petits-enfants, que nous n’avons pas gagné et que les maîtres colons nous ont refusé le droit de nous développer, contrôlant le ciment, les livres scolaires, les industries, les infrastructures. Nous sommes des âmes sans âme. L’Afrique fêtera un jour, plus tard, très tard, et ce sera en comptabilisant et en réhabilitant effectivement ses martyrs.

Le cinquantenaire de la honte devrait induire des scènes de deuil public.


06 janvier 2010
2. La gestion diplomatique des dirigeants indésirables du Tiers-monde
V ictime d’une tentative d’assassinat qui l’a laissé pratiquement estropié, le leader de la junte guinéenne, le capitaine Dadis Camara a été précipitamment évacué au Maroc pour des soins par l’avion personnel de Blaise Compaoré, le président burkinabé. Quelques mois plus tard, alors qu’il croyait rentrer dans son pays, il découvre que l’avion spécial à bord duquel il avait embarqué à cet effet l’a plutôt largué dans un coin retiré de l’aéroport d’Ouagadougou, capitale du Burkina Faso. Le truculent chef militaire jadis charismatique et tout-puissant maître de Guinée Conakry où il s’était imposé par la force après le décès du dictateur Conté, n’a pas manqué d’élever la voix pour crier à la trahison, mais en vain. Il a été mis devant un fait accompli majestueux qui rentre dans une stratégie devenue coutumière, lorsque les grandes puissances décident d’écarter un dirigeant du Tiers-monde du pouvoir.

Au-delà de la dimension purement événementielle, ce nouvel épisode de la perte effective du pouvoir par un dirigeant très en vue, conduit à mener une réflexion approfondie aux articulations diplomatiques et aux fondements théoriques éventuels. Il faut en effet se souvenir des précédents historiques du Shah d’Iran, Réza Pavehli, du dictateur zaïrois, Mobutu Sese Seko, de l’Ougandais Idi Amin Dada et du Centrafricain Bokassa. Tous ces dignitaires furent en quelque sorte exfiltrés de leur pays à un moment crucial, et après que les grandes puissances se sont discrètement concertées pour décider de leur sort.

En règle générale, l’objectif est le même, et ce n’est que le contexte qui varie en fonction de l’importance stratégique du pays dans le dispositif d’intérêt économique, ou dans l’ordonnancement géopolitique sous-régional, voire régional.
A- Contexte stratégique et géopolitique
Les pays n’ont pas et ne sauraient avoir une égale importance sur l’échiquier diplomatique planétaire. Si le facteur humain, notamment le nombre de nationaux est à prendre en considération, l’épreuve des calculs d’intérêts montre que de nombreux autres paramètres priment. Un pays peut bien être très peuplé mais demeurer pauvre, sans enjeu et sans motif d’ambitions pour des convoitises internationales. Un pays peut tout autant être naturellement riche, mais manquer de facteurs stimulants pour son intégration dans les priorités diplomatiques mondiales. À l’inverse, un pays peut n’être qu’une minuscule bande de terre, mais s’avérer capital dans la planification géostratégique. Le cas d’Israël peut être cité en exemple ou encore celui des petites monarchies pétrolières du Golfe. D’un côté, l’on est en présence d’un petit État qui sert de tête de pont pour les jeux de stabilisation et d’équilibre dans la région, pendant que de l’autre, nous sommes en présence du paradis de l’or noir qu’il faut protéger et contrôler jalousement, car les économies occidentales en dépendent gravement pour leur approvisionnement en brut.

Il a souvent été dit, et l’histoire n’est pas jusqu’ici venue démentir cette assertion, que le malheur du Congo Démocratique vient directement de la richesse abondante de son sous-sol en toutes sortes de minerais rares. Dans cette logique, il est loisible de constater que les médias des pays riches n’ont braqué les cameras sur le Soudan qu’après la mise à jour de vastes gisements de pétrole. À ce propos, il est tentant de croire que les bruits d’un humanitarisme excessif faits sur la situation du Darfour procèdent de calculs d’intérêts sévères des centres de planification occidentaux machiavéliques. Il ne s’agit pas de réfuter la réalité de la guerre civile, de la barbarie voire d’un certain génocide dans ce pays ; il est tout simplement question de s’interroger sur le timing des protestations et de l’activisme des organisations non gouvernementales toutes originaires de l’Europe et des États-Unis. Dans la même logique, l’on a bien compris que le Niger est devenu avec la mise à jour de ses importants gisements d’uranium, un pôle de manifestation du discours subjectiviste européen et américain.

Il faut se reporter au cas du Cameroun en Afrique centrale, pour apprécier le jeu incomplet de promotion de la démocratie dans l’idéologie impérialiste et néocolonialiste. À chaque tentative de proposition d’une évolution vers la construction des institutions effectivement démocratiques dans ce pays, l’argument de sa position centrale comme puissance de référence dans la sous-région, paralyse la démarche. De Paris, la Côte d’Ivoire était perçue et traitée avec la même loupe, et ce jusqu’à ce que la guerre civile, commencée brutalement en décembre 1999, vienne démentir le mythe infernal de la stabilité. Cette approche qui valorise par des coefficients arbitraires des aires géographiques, sert finalement à ériger des barrières contre l’émancipation des populations. L’expérience historique montre pourtant que des révolutions surviennent malgré tout, et que tous les mythes dits stratégiques et géopolitiques s’effondrent sans que pour autant les grandes puissances cessent d’être puissances et impériales, et surtout sans qu’elles cessent d’être riches et insolemment conquérantes. Le pouvoir impopulaire du Shah en Iran était hyper protégé par quelques cent mille marines équipés avec les systèmes d’armes les plus sophistiqués, sur la base de l’assertion selon laquelle il fallait préserver la libre circulation des super tankers dans le détroit d’Ormuz. Pour cela, soutenait-on, il était crucial d’éviter que cette voie d’eau par où transitent plus des deux tiers du pétrole qui alimente l’Occident, ne tombe entre des mains hostiles. La révolution islamique a eu lieu, et le pays est effectivement tombé entre des mains hostiles aux États-Unis et à leurs alliés, mais le monde n’a pas cessé de fonctionner, le pétrole n’a pas cessé de couler, et les super tankers n’ont pas cessé de naviguer et d’emprunter le fameux détroit.
B- Les causes de la déchéance
Le postulat le plus fermement défendu dans la promotion des valeurs de la bonne gouvernance est incontestablement l’émanation démocratique des régimes politiques et leur maintien par le respect de la volonté clairement et librement exprimée des citoyens. À entendre le président des États-Unis en parler ou à suivre les incessantes dissertations des responsables des organisations internationales à ce sujet, le monde serait protégé par un système de valeurs. Bien évidemment, la vie internationale n’apporte pas toujours des garanties de vitalité de ce postulat. Qui jurerait à la lumière des expériences, que les coups d’État sont systématiquement condamnés ? Qui oserait encore soutenir que l’accession au pouvoir par la force des armes est un crime contre les peuples, une entorse à la paix et à la sécurité internationales ? Le coup d’État de Pinochet au Chili fut applaudi et même bruyamment applaudi aux États-Unis par les plus hauts responsables de la Maison Blanche. Les Occidentaux ne trouvèrent rien ou presque rien à redire sur les crimes de Mobutu ou plus près encore sur les tribulations mafieuses d’un Sassou Nguesso qui finirent dans la propension de la guerre civile et ultimement, le renversement du président démocratiquement élu, le professeur Pascal Lissouba.

En somme, ce ne sont, ni la nature du régime, ni le mode d’accession au pouvoir des dirigeants qui comptent, c’est leur concordance avec les intérêts des grandes puissances. Dans cette logique, trois tableaux analytiques peuvent se présenter.

Le premier tableau préfigure les cas François Tombalbaye, premier président du Tchad et Idi Amin d’Ouganda. Il s’agit des dirigeants qui, de façon spectaculaire, se lancent dans des diatribes inutiles contre leurs maîtres historiques et contemporains. Chaque fois que des dirigeants se sont donné trop de liberté dans la critique de la colonisation, du système international et de certaines personnalités précises au pouvoir en Europe ou aux États-Unis, ils sont tombés dans le piège de la déchéance et ont été balayés à plus ou moins brève échéance. Idi Amin Dada poussa le culot de son désir de vengeance vis-à-vis de l’ancienne puissance coloniale jusqu’à se faire porter sur son siège par quatre Européens. Il entendait, selon ses propres termes, montrer qu’un Noir pouvait aussi se faire porter par un Blanc, par allusion aux images cruelles et humiliantes de l’époque coloniale. Au plus fort de la brouille franco-tchadienne qui entraîna la chute du dignitaire africain, l’on ne trouva mieux à N’Djamena que de créer un journal au nom révélateur de : Le Canard Déchaîné , par allusion au célèbre hebdomadaire français Le Canard Enchaîné.

En poursuivant dans ce tableau, on aboutit inévitablement au cas de Thomas Sankara, et enfin à celui de Dadis Camara. Certes, les deux ne peuvent remplir les mêmes conditions de pratique du pouvoir et de gouvernance réelle, mais il demeure que les deux rentrent dans le processus de plaidoyer brutal, voire insolent aux yeux d’un Occident qui a toujours beaucoup de mal à accepter ses torts historiques et à se regarder honnêtement dans le miroir des crimes commis contre l’humanité au nom de la fameuse mission sacrée de civilisation et pour des raisons diverses.

Le deuxième tableau ressort de l’accroissement du risque de « sabotage » des positions conquises et acquises des grandes puissances aux plans économique, industriel et financier. Un dictateur peut émerger de n’importe où, par n’importe quel moyen et par n’importe quelle voie, commettre toutes sortes de crimes, mais à condition d’être suffisamment sage en ce qui concerne le respect des intérêts des puissances étrangères. Dès lors que la tendance se dessine clairement dans le sens d’une remise en cause de ces intérêts, des conclaves vont être tenus à Paris, Londres, Washington, Genève, pour faire le constat de l’animosité du régime, de la provocation, de son caractère inamical, puis ce sera alors la décision de mise à mort. Une fois la décision de destruction prise, tous les moyens seront mis en œuvre.

Salvador Allende signe son acte de décès lorsqu’il décide de nationaliser les mines de cuivre et va plus loin en exigeant des multinationales, le paiement des arriérés fiscaux pour surexploitation et duperie du peuple chilien. Pascal Lissouba, en se hasardant de remettre en cause le monopole de la firme française Total sur le pétrole du Congo, s’était mis une grenade sous le lit. D’ailleurs, dans les deux cas, personne dans les cercles dirigeants de Washington ou de Paris, ne s’embarrassa de faire savoir ouvertement que ce président, un peu trop versé dans des théories académiques, était bon à autre chose qu’à conduire le destin d’un État fantoche depuis toujours contrôlé par des lobbies français. On peut citer les cas plus anciens de Mossadegh en 1958 lorsqu’il voulut engager une politique pétrolière nationaliste. Il fut renversé sans préavis et avec fracas.

La règle voudrait donc que pour continuer d’être tranquille et accepté comme chef d’un État disposant d’intérêts économiques importants pour les puissances étrangères dominantes, quel que soit le mode d’accession au pouvoir, il ne faut point prendre le risque, même implicitement, de remettre en cause les systèmes de partenariat inégaux et injustes établis.

Le troisième tableau, enfin, se situe dans la sémantique idéologique. De nombreux dirigeants sont passés à la trappe durant la longue période de la guerre froide ouverte seulement pour avoir tenu des diatribes révolutionnaires. Certains de ces dirigeants n’avaient d’ailleurs aucune réelle idée du marxisme, du communisme et du socialisme. Le simple fait de se positionner en leader populiste invitant à la solidarité internationale des pays pauvres valait la condamnation à mort. C’est ce que l’on n’a pas excusé à Thomas Sankara par exemple. Le Burkina Faso est un petit pays pauvre sans grandes ressources minérales et son peuple compte plus sur la culture du coton que sur le pétrole, le diamant ou le cuivre qui n’y existent pas. Pourtant, le choix du jeune président révolutionnaire constituait une menace pour l’équilibre géostratégique régional. La popularité grandissante de Sankara, l’adhésion perceptible de la jeunesse africaine à ses positions et à son projet de société, entamaient de façon radicale la stabilité du dispositif néocolonial et néo impérialiste. Il fut sauvagement éliminé pour cette audace.
C- Le mode opératoire
Dans la pratique, les grandes puissances n’agissent jamais sans avoir au préalable adressé des avertissements. Les voies de délivrance des messages de mise en garde, puis de mise en demeure, sont nombreuses. Il est rare que des barbouzes recrutés et payés clandestinement ou que des troupes officielles passent directement à l’action avant l’épuisement des efforts visant à convaincre le dirigeant en cause de changer de projet, de s’assagir. Les moyens et les ressources humaines mis en œuvre dans ce processus peuvent être très importants, tout comme la patience des donneurs d’ordre peut durer relativement longtemps.

Si l’on se réfère à l’Afghanistan et à l’Irak qui sont les cas les plus récents dans la mémoire des relations internationales, les archives livreront plus tard seulement l’ampleur des tractations qui ont été menées par les États-Unis avant d’en arriver à l’invasion par pur dépit. Il est légion que beaucoup de hauts dignitaires à travers le monde sont intervenus dans ces deux dossiers dans le sens de l’apaisement, invitant en vain Saddam Hussein à lever le pied et à changer de cap. Il est aussi vrai qu’au cours des deux derniers mois avant l’invasion américaine, le dirigeant irakien avait fait plusieurs gestes en direction des États-Unis, invitant au dialogue franc, se montrant disposé au dernier moment à se soumettre à toutes les exigences. Hélas, il n’était plus question à Washington de supporter ce monsieur à la tête d’un pays aussi important aux plans économique et géostratégique. La leçon que l’on peut tirer du précédent irakien vaut la peine d’être retenue, à savoir que les grandes puissances peuvent construire une évaluation géopolitique qui valorise au maximum le danger et conclure que l’élimination physique d’un dirigeant est incontournable et s’impose comme la seule solution à leurs yeux. C’est ce que l’on a vu dans le petit État insulaire de la Guyane néerlandaise où Ronald Reagan envoya des marines pour tuer le président et changer le régime. Le jeune président marxisant était devenu un encombrement, une nuisance inacceptable dont les États-Unis n’avaient pas besoin aux côtés de Cuba, et cela à un moment où l’idéologie de droite régnante enseignait aux jeunes Américains que la guerre du Vietnam avait été une épopée de fierté et non de honte.

Ainsi donc, la voie de l’assassinat peut être préférée dès lors que l’on formule des équations de fixation du dirigeant dans la catégorie des espèces génétiquement nuisibles et irrécupérables. C’est cette logique qui a certainement conduit aux assassinats de Ruben Um Nyobé, le premier dirigeant du parti nationaliste camerounais qui demandait l’indépendance, et de Patrice Emery Lumumba, le premier ministre congolais. Dans les deux cas, l’analyse de leurs discours et de leurs projets politiques ne laissait aucun doute sur le caractère profond et radical de leur nationalisme. Or, en face, les colonisateurs souhaitaient imposer une indépendance relative dont on voit bien la représentation et les dégâts sur la situation des États africains aujourd’hui. Devant le roi des Belges qui vantait les bienfaits de la colonisation et se jetait des fleurs pour avoir apporté la civilisation aux Congolais avant de décider ensuite de son propre gré de leur accorder l’indépendance, Patrice Lumumba arracha le micro et improvisa une déclaration sévère pour démentir le Roi : « la colonisation belge aura été une épreuve difficile et inhumaine de souffrances, de brimades, d’injures et d’exploitation pour notre peuple. L’indépendance que nous méritons aujourd’hui est le fruit de nos luttes, de notre volonté de dignité et de libération clairement signifiée au colonisateur. Les congolais ont fait savoir et répètent qu’ils ne sauraient accepter plus longtemps d’être traités comme des sous hommes, comme des animaux sauvages ».

Cette sortie du nationaliste congolais démocratiquement choisi par son peuple pour accéder au poste de Premier ministre, à la suite d’élections pluralistes libres, était suffisante pour décréter sa condamnation à mort. La suite alla très vite, et il fut impitoyablement assassiné dans un complot criminel associant toutes les grandes puissances et l’ONU.

Le mode opératoire peut en réalité revêtir plusieurs visages selon la considération attachée au dirigeant à abattre, et selon la localisation géographique.

Dans les cas de révolutionnaires authentiques prônant une démarche intellectuelle cohérente, les choses suivent un processus plus discret et mieux élaboré. Si l’on prend par exemple le cas de Fidel Castro, les États-Unis ne purent jamais trouver un prétexte assez convaincant pour intervenir militairement sur l’île. Les archives ont révélé que John Kennedy refusa jusqu’au dernier moment, les pressions de ses chefs militaires qui voulaient envoyer un corps expéditionnaire officiel de l’armée américaine pour chasser le leader cubain du pouvoir. L’autorisation ne fut donc donnée que pour une entreprise de débarquement clandestine menée surtout avec des exilés et un appui relatif. Bien évidemment, plus d’une vingtaine de tentatives d’assassinat de Castro ont par la suite été conçues et menées sans succès par la CIA durant quatre décennies.

Lorsque le dirigeant en cause offre le spectacle embarrassant d’un bouffon posant des actes incohérents et universellement répréhensibles, il est plus facile de s’en débarrasser. Les cas de Bokassa, d’Idi Amin Dada, et de Dadis Camara peuvent être réunis dans une même typologie. Le dictateur centrafricain s’intronisa empereur, avec bien sûr la bénédiction silencieuse de l’ancienne métropole. Toutes les fournitures pour la mascarade du sacre vinrent de France, facturées à des milliards de francs CFA. Mais, lorsque le bouffon devint une honte pour la planète, c’est de Paris que l’on lui colla au dos le crime imaginaire d’anthropophagie pour préparer son éjection comme un malpropre. Le Guinéen Dadis Camara avait déjà rompu tous les protocoles diplomatiques en traitant de façon inacceptable l’ambassadeur d’Allemagne. C’était impardonnable et relevait ouvertement d’une même inculture de bouffon. Les images du massacre et des viols du 28 septembre dans le grand stade de Conakry ont tout simplement été l’occasion trop belle que l’on attendait. La suite n’a été qu’un banal jeu de stratèges avisés et préparés pour en finir avec son pouvoir, son insolence, son inculture et son régime. Les déclarations successives et nombreuses des responsables américains et français apportent la preuve de l’existence d’une parfaite coordination pour gérer le dossier guinéen.

Ainsi, de l’Amérique latine en passant par l’Asie et l’Afrique, puis le Moyen-Orient, une analyse des expériences historiques de la perdition de nombreux dirigeants permet d’élucider et de valider une pratique établie articulée sur la protection des intérêts des grandes puissances. Les régimes despotiques peuvent tuer, poser des actes d’abus graves de violation des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, mais tant qu’ils demeurent fidèles aux intérêts de certaines grandes puissances tutélaires et évitent des actions d’éclats embarrassantes, leur survie n’est pas menacée. Les africanistes sont nombreux, à ce propos, qui tracent un parallèle troublant entre les massacres de la Guinée qui ont conduit à la perte de Dadis Camara et la répression sanglante des émeutes de février 2008 au Cameroun qui firent autant de morts reconnus officiellement. Les grandes puissances et l’ONU n’ont pas tenu le même discours de condamnation et de qualification, ni formulé les mêmes exigences de condamnation et d’enquête internationale dans le cas du Cameroun.

La différence d’approche dans les deux cas permet de reparler des questions d’image, de culture et de civilité, qui faisaient la différence entre les régimes de Senghor, Houphouët, Ahidjo, et les régimes militaires brouillons et violents des années 1960 et 1970. C’était la même logique d’autocratie et de parti unique sans libre expression des citoyens ; mais une certaine qualification intellectuelle, une certaine élégance dans les actes et les déclarations, et une complicité discrète avec les grandes puissances mettaient les premiers à l’abri de toute surprise et de tout coup d’État.

Le jeu des alliances inclut toujours des cartes pour abattre des stratégies de prise en charge parfaite de l’ensemble du processus de construction et de déconstruction des régimes politiques en fonction des intérêts du moment. Les dirigeants deviennent alors de simples pions que l’on balade sur un échiquier bien maîtrisé. Voilà comment Dadis peut échouer dans un hôpital marocain puis dans une prison qui ne dit pas son nom au Burkina Faso, et que Idi Amin Dada peut aller finir sa vie en Arabie Saoudite. Les Etats-Unis, l’on s’en souvient, avaient essayé de convaincre Saddam Hussein d’aller en exil en Égypte ou en Arabie Saoudite. Il demeure que dans le cas précis de l’Irak, la décision de liquider le dictateur qui représentait par ailleurs l’un des derniers idéologues durs et intransigeants du monde arabe, avait été prise depuis longtemps par les stratèges américains. Sankara n’avait certainement aucune chance de survie non plus, et plus encore Dadis Camara qui devrait s’estimer heureux d’être vivant même estropié et hémiplégique.

Notre analyse basée sur la compréhension comparative de plusieurs cas qui diffèrent selon les contextes et selon la personnalité des dirigeants, offre des éléments d’une typologie décisive de la conduite des grandes puissances dans la gestion des alternances imposées dans les pays du Tiers-monde. Entre la soumission inconditionnelle, l’exil forcé, et la mort brutale, les choix sont souvent douloureux et sans appel. Tout ceci conduit à relativiser la fonctionnalité et l’impartialité de la Cour pénale internationale déjà accusée par de nombreuses voix d’être un instrument au service des intérêts des grandes puissances, notamment des puissances occidentales patronnées par les États-Unis. La référence au traitement des chefs de guerre dans les situations de guerre civile conforte largement cette thèse. Si l’ancien vice-président congolais Jean Pierre Bemba se retrouve devant le TPI, le chef de guerre violent Laurent Kunda qui a commis des crimes contre l’humanité dans l’Est du Congo est maintenu au frais au Rwanda. Sassou Nguesso n’a jamais été inquiété pour la liquidation de plus de 300 réfugiés inoffensifs sur les berges du fleuve Congo, mais il suffirait qu’il tienne un discours attentatoire aux intérêts des grands conglomérats industriels et pétroliers qui exploitent outrancièrement son pays pour que le dossier surgisse dans les préoccupations du TPI. Le Conseil de sécurité de l’ONU a crée une commission d’enquête internationale pour faire la lumière sur l’assassinat de l’ancien premier ministre libanais Rafik Hariri, mais rien de semblable n’a été initié pour l’accident d’hélicoptère très étrange qui a coûté la vie au leader sud-soudanais John Garang. C’est la notion même de crime qui est dorénavant relativisée. Il y a des crimes souhaitables et excusables commis par des criminels acceptables, amicaux et fréquentables d’une part, et il y a des fautes bénignes, des incompréhensions, de simples divergences voire des erreurs assimilables à des crimes pour les besoins de la cause, commis par des dirigeants indésirables qu’il faut neutraliser absolument, éliminer par tous les moyens, balayer de la scène.

Dans tous les cas, l’adage selon lequel « qui veut noyer de son chien l’accuse de rage », n’a jamais été aussi vérifié que dans la qualification de certains États de membres de « l’axe du mal » constituant une menace contre la paix et la sécurité internationales ; c’est l’invention d’une idéologie de classification automatique des personnes morales de droit public international, traduisant une volonté permanente d’imposer aux instruments de la coopération internationale, des normes sectaires dérivées des planifications géostratégiques des puissances dominantes. Au nom de cela, la notion de communauté internationale est constamment réduite à une poignée de nations élues, selon que les dirigeants sont en accord avec une pensée unique.

17 janvier 2010
3. Réalités troublantes des indépendances compromises
E n ce début d’année 2010, quelques États africains frémissent de bruits curieux et de mises en scène diverses, brandissant à titre d’étendard de circonstance le cinquantenaire de leur indépendance. En d’autres termes, les gouvernants donnent l’impression d’entrer progressivement en transe pour, disent-ils, préparer la célébration de leur accession à la souveraineté internationale. Dans la plus banale des représentations populaires, des peuples jadis conquis, soumis, exploités, commandés, et brimés prirent il y a depuis si longtemps, leur destin en main.

Ce qui constitue une vraie typologie dans cette foire animée où l’on se fait fort de programmer des fêtes grandioses et des kermesses, ce sont la rapidité, la facilité, l’empressement avec lesquels des fonds sont rendus disponibles et des budgets érigés pour une foule d’intervenants, d’acteurs, d’impresarios, tantôt constitués en comités, tantôt en free-lances. Et puis, de Dakar à Yaoundé en passant par Abidjan et Bangui, les mêmes vautours, apôtres de la mauvaise gouvernance et des pillages des deniers publics, sont élus pour tenir la caisse, conduire les opérations, et s’enrichir avec des fonds qui font tant défaut pour construire des hôpitaux, payer des instituteurs, donner de l’eau à boire aux citoyens, satisfaire leurs besoins primaires.

Vous avez dit indépendance, mais quelle indépendance donc ? Vous avez dit souveraineté, mais quelle souveraineté vraiment ? Vous prétendez donc à la liberté de construire votre destin, par allusion à cette période d’avant cinquante ans, où autrui, le maître colonisateur, décidait pour vous, contre votre volonté, et dit-on, contre votre bonheur.

À ce propos, l’actualité brûlante est d’une interpellation cruelle, questionnante, brutale et assassine. Devrions-nous, au regard de quelques faits significatifs, nous exciter autant, nous engager autant, nous rendre autant au sérieux dans ce tintamarre de fêtards budgétivores ?
A- Echec des gouvernances et recolonisation
Pour un Camerounais ordinaire, la pilule est tout simplement trop amère. En quelques jours, ils auront appris qu’en cinquante ans, les dirigeants ont été incapables de former des gestionnaires, manqué de confiance pour se prendre en charge, perdu la raison au point de ne plus croire en un seul de leurs concitoyens, grillé toutes leurs cartes politiques et morales, tué tous les génies. Après avoir décrété qu’un compatriote n’a pas la capacité de diriger une équipe de football, c’est le tour de la poste, de la compagnie aérienne, et bientôt, de la présidence de la République, de la vente des beignets, des toilettes à domicile. La presse locale est pourtant remplie de proclamations de docteurs en toutes spécialités, des supposés génies des sciences et des lettres. Mais hélas, que valent mille génies nègres devant une colonisation structurée et servie par une clique de traîtres endurcis ?

La honte à laquelle renvoient ces images de Blancs appelés en renfort pour gérer nos affaires ne trouve une expression complète et honnête que dans l’abondante littérature de dénonciation des œuvres de Mongo Béti, et des prophéties économiques de Joseph Tchundjang Pouémi. Nous sommes dorénavant installés, volontairement ou involontairement, dans une indignité pire que celle que les premiers maîtres esclavagistes cultivaient pour nous et usaient de la force pour imposer à nos grands-parents.

Notre drame est d’autant plus immense que des individus, pompeusement proclamés élites en qui les premiers esclaves pensaient fonder des espoirs d’une réelle affirmation de l’indépendance et de la dignité du continent, sont devenus tous pourris, corrompus, aveuglés on ne sait par quelle magie occidentale, crucifiés mentalement et ruinés moralement par on sait quel diable secret. Comment ne peut-on pas se rendre compte qu’en nommant successivement des étrangers, des Blancs à la tête des entités économiques nationales symboles, l’on se dépouille de toute dignité et l’on déshabille la République, en mettant à nu, ce qui reste de vomissure dans une gouvernance de cabale et d’irresponsabilité. N’accusez point Shanda Tonme d’extrémisme ni de haine, encore moins de défaitiste, d’afro pessimisme, ou de mercenariat. Dénoncez plutôt ces thuriféraires et ces contrebandiers de l’intelligence académique qui savent user des motions honteuses pour valider les régimes sales. Il faut faire le deuil de l’indépendance et annoncer la nouvelle de l’imminence du déclenchement de la prochaine guerre de libération. Il n’y a plus, de fait et en fait, que la révolution en perspective. Les générations émergentes trouveront bientôt que le temps commence à se faire long, et que le cinéma de mauvais goût d’une indépendance compromise, une indépendance manquée, une indépendance qui ne fut jamais qu’une coquille vide, a déjà causé trop de souffrances, trop de misères, trop de morts, et la plus insoutenable des hontes.
B- Le plus grand mensonge
L’histoire de l’humanité est certes celle des hommes dignes, des combattants qui ont su payer de leur vie, la recherche de la liberté et qui ont su attendre longtemps, très longtemps dans des privations et des confinements à l’instar de Nelson Mandela. Mais, cette histoire est aussi celle des parfaites fripouilles et des salauds, qui n’ont jamais eu honte, qui ne craignent pas de se dédire, de retourner leur veste autant de fois qu’ils retournent leur langue. Ces menteurs qui revendiquent par ailleurs le statut de donneurs de leçons, ont causé un tort immense aux valeurs de solidarité et de compassion, à la coexistence entre les nations et les peuples de cultures et de civilisations différentes, aux valeurs d’humanisme tout court.

Mais pour qui se prend donc ce type de Bernard Kouchner ? Jamais membre d’un gouvernement français n’a fait preuve d’autant d’injures à l’endroit des Africains. Jamais ministre français ne nous a traités et regardés avec autant d’infantilisme. Voici le vrai visage d’un proconsul ambulant, mandaté et formaté dans un humanisme de piètre facture, pour reprendre le bâton de l’oppression et du commandement colonial. C’est l’injonction donnée à Bamako de libérer des terroristes d’Al Qaeda. C’est la déclaration selon laquelle le Tchad du soldat Idriss Déby serait un pays de pleine démocratie. Ce sont les travers et les mélanges d’intérêts obscurs au Gabon.

Et puis vint le roi de la planète des singes que l’on baptise Francophonie, à la place de la francofolie. Ce jeune président de la France, habitué des gesticulations oratoires dignes des charmeurs de serpents indiens, a fait de la méprise des Nègres et des règles, un art de gouvernance diplomatique. C’est tout de même pitoyable comme bilan pour un si grand pays des droits de l’Homme. Soutenir ces rejetons de dictatures d’un bout à l’autre du continent n’est, ni élégant, ni intelligent. Que la France avalise à travers son garçon de course par ailleurs assassin de Sankara, ces bêtises d’élections présidentielles à un tour, est un signe, non plus de faiblesse ou de soumission des Nègres, mais plutôt de son immense retard. Le statut de grande puissance se mérite aussi à la dimension de la puissance morale et de la capacité à projeter, à transposer et à imposer des valeurs de justice, de transparence et de démocratie au-delà de ses frontières. Que fait concrètement la France ? Est-elle capable d’une telle maturité morale universelle ? Notre réponse est non, non et non. La France, celle qui continue dans de petites combines sales sur le continent avec des gouvernants condamnés à la potence à terme, est sans aucun doute une grande puissance économique, militaire, et diplomatique, mais elle reste une petite puissance morale à l’instar des démocraties de brousse qu’elle secrète par-ci, favorise, entretient et protège.

À qui Paris veut-elle à la fois faire croire qu’elle ferme des bases militaires et qu’elle reste ? Il faut entendre monsieur Hervé Morin, son ministre de la Défense le dire, pour avoir pitié de ces esprits simples qui ne comprennent rien à la marche du monde et à l’inéluctabilité des révolutions. Les Américains l’ont compris au prix le plus élevé au Vietnam et en Iran. La France veut-elle passer forcément par la même école, avec les mêmes affres et les mêmes humiliations ?

Malgré tout, il faut savoir féliciter des pays, ces peuples et ces gouvernants, fussent-ils des colonisateurs, des impérialistes, des voleurs et des tricheurs, qui savent conjuguer les droits de l’Homme et la démocratie au conditionnel, pour mieux faire triompher leurs intérêts sordides. C’est tout de même le triomphe de la vraie diplomatie, celle qui n’a, ni sentiment, ni humanité ; celle qui n’a que des objectifs égoïstes. Cinquante ans après, les adeptes de cette école réaliste nous tiennent toujours, grâce à une chaîne solide constituée par des serviteurs locaux et des potentats pitoyables. C’est leur cinquantenaire, pas le nôtre, pas celui du peuple profond et réel.

03 mars 2010
4. Les systèmes de mauvaise gouvernance comme source de menace contre la paix et la sécurité internationales
D epuis la fin de la guerre froide, les menaces les plus sérieuses auxquelles le monde fait face en permanence ne résultent pas des comportements belliqueux des États, mais plutôt des contestations élevées par les citoyens contre les régimes autocratiques. Les élections truquées, les emprisonnements des opposants, les atteintes graves aux libertés individuelles et aux droits humains, offrent globalement une photographie honnête des principales raisons des crises, des risques de crises dans les relations internationales, et de l’irruption du terrorisme violent. Longtemps éclipsés par une tolérance, voire une entente tacite entre les systèmes idéologiques différents et rivaux, les régimes de mauvaise gouvernance sont de moins en moins acceptés par les citoyens.

Il est évident aujourd’hui qu’une certaine opinion internationale s’est effectivement constituée autour des exigences de transparence dans les modes d’accession et d’alternance au pouvoir dans tous les pays de la planète. Les moindres faits et gestes des gouvernants, pour autant que ceux-ci soient contraires aux grands principes de justice et de démocratie, sont décriés et exposés. Les assassinats répétés de journalistes et d’opposants au Congo Démocratique, l’arrogance des fils prodiges jadis adulés à l’instar de Kagamé, les résistances d’Israël aux appels pour la fin des constructions dans les territoires occupés, les manipulations grossières des constitutions par des dictateurs insolents, cruels, insouciants et violents, interpellent le monde dans sa plus intime profondeur, et forment les ingrédients de bombes irrésistibles.

C’est dans ce contexte qu’il faut apprécier et évaluer les implications de l’élection du 4 mars au Togo, la signification profonde pour la stabilité de l’ensemble de la sous-région d’une part, et la crédibilité des organisations internationales d’autre part. Le président sortant, monsieur Faure Eyadéma, a été déclaré victorieux avec 61% des suffrages par la commission électorale à l’issue d’un scrutin à un tour qui avait de prime abord des allures de pure formalité, tant les dés étaient ouvertement pipés et certaines candidatures invalidées à dessein. Au regard de ce qui précède, l’opposition, en somme une frange majoritaire de la population, a exprimé sa dure désapprobation. Or, il convient de rappeler pour mémoire, qu’à la mort du père de l’actuel président, celui-ci s’était pratiquement imposé à la tête du pays au lendemain d’une autre élection truquée avec le soutien de l’armée qui avait massacré plus de cinq cents personnes, selon les chiffres établis par les enquêtes d’une commission spéciale de l’ONU.

Si au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, la création de l’organisation des nations unies était surtout motivée par l’urgence d’une plus grande coopération entre les États à travers des mécanismes consensuels, l’évolution a rapidement permis de convenir que le sort individuel des citoyens, et surtout les dispositions institutionnelles d’expression de leur volonté pour le choix de leur destin dans chaque pays, étaient une priorité diplomatique. Dès la fin des années 1970, les juristes internationalistes réfléchissaient déjà aux organisations internationales dites de la troisième génération. En fait, le problème central dans la vision de l’évolution harmonieuse et moins conflictuelle du monde mettait en avant la nécessité de s’assurer que tous les États qui s’annonçaient comme membres des institutions universelles remplissaient un certain nombre de conditions internes. Les conditions internes ici s’entendent du traitement des citoyens et de la participation effective de ces derniers au processus de décision par des consultations électorales libres, transparentes et équitables.

Certes, les affres des deux grandes guerres de 1914-1918 et 1939-1945, pouvaient être mises au compte d’un monde sans principes directeurs universels et sans code moral global et consensuel. Mais, comment pouvait-on continuer de justifier, même en tenant compte de la rivalité entre les systèmes idéologiques antagonistes, que des milliards de personnes à travers le monde ne connaissent pas le bonheur des élections libres ? Comment pouvait-on continuer d’accepter que des personnes parlent dans les assemblées des institutions internationales, sans avoir un mandat clair de leurs citoyens ? Ces questions se posent encore avec acuité aujourd’hui et prennent le caractère de préoccupations urgentes au regard des développements des communications et des technologies de l’information.

Le fait que monsieur Eyadema Faure ait été facilement déclaré vainqueur soulève un réel problème pour la morale des relations internationales et remet à l’ordre du jour la considération à accorder aux grandes puissances qui demeurent dans tous les cas, des tutelles explicites des petits pays. Comment peut-on du point de vue moral et psychologique, concevoir que le fils d’un dictateur qui, durant plus d’un demi-siècle, a oppressé et écrasé le peuple dans le sang soit intronisé avec tambours et trompettes ? La légèreté avec laquelle l’Union africaine a validé l’élection du 4 mars au Togo traduit une mentalité de criminels aussi répugnante que celle de ceux qui planifièrent les crimes nazis et tous les autres génocides de l’histoire de l’humanité.

En réalité, il faut entrevoir dans la mauvaise gouvernance dorénavant, la cause essentielle des souffrances actuelles et prochaines de l’humanité. Ce que préfigure le refus des élections libres est aussi grave que la manipulation en pleine rue d’une bombe nucléaire. D’ailleurs, l’histoire récente nous renseigne suffisamment sur les conséquences pour les peuples, des pouvoirs autocratiques, que ceux-ci soient construits sur des ambitions personnelles, sur des groupes claniques sectaires, ou sur des combinaisons ethno tribales. Le génocide rwandais de 1994 puise sa source dans les rivalités ethniques et la gestion orientée vers le gouvernement d’une frange tribale contre une autre ou contre les autres. Que l’on se représente le Darfour, le Tchad, la Centrafrique, la Somalie et d’autres zones de fortes perturbations et de drames sanglants, les éléments à la source portent l’estampille de volontés cruelles qui engendrent la ruine de la paix et de la sécurité.

Ce qui interpelle aujourd’hui les consciences dans ces situations, c’est le comportement des grandes puissances face au dépérissement, dans les pays périphériques, des valeurs pourtant célébrées et enseignées comme universelles dans leurs propres sociétés. Le président Nicolas Sarkozy qui s’est rendu au Rwanda pour déposer une gerbe de fleurs sur le mémorial des victimes du génocide a parlé d’erreur de jugement de son pays, pendant que certains anciens responsables qui étaient à l’époque aux affaires, contestent cette déclaration qualifiée de pure fantaisie diplomatique. Qui croire dans ce concert de doutes, de renonciations, de larmes de crocodiles, de jeux d’intérêts sourds et obscurs qui avalisent les uns et condamnent les autres ?

Le risque d’un désordre planétaire à grande échelle partant des pays mal gouvernés est de plus en plus précis, tout comme l’est la menace actuelle d’une prolifération des armes nucléaires qui demain, pourraient facilement devenir un jouet banal entre les mains de jeunes Africains désabusés et humiliés de façon chronique. Derrière ou devant le Togo, la Côte d’Ivoire ou même le Cameroun, se dressent ces nouveaux défis puisés dans les mamelles infâmes des systèmes de gouvernance sectaires, ethniques et corrompus. Les Nations Unies et le cortège des humanitaires toujours prompts à rappeler les grands principes, se réveilleront sans doute trop tard pour constater les ravages de leur irresponsabilité, leur absence de réaction et de mise en garde, au moment où ces régimes fous, articulaient leurs plans dans la parfaite tranquillité.

10 mars 2010
5. La symbolique des regrets dans la pratique diplomatique
L a nouvelle crise en cours dans les relations déjà très spéciales et délicates entre les États-Unis et Israël constitue un extraordinaire cas d’école autant pour les professionnels que pour les étudiants des relations internationales. Jamais relations entre deux États n’ont été aussi chargées d’émotions, de facteurs d’influence, d’interférences d’acteurs privés, d’histoires et d’enjeux géostratégiques. L’État d’Israël n’est pas ou plus seulement comme le prétendent certains stratèges, la gâchette ou encore la tête de pont des États-Unis dans une région turbulente, trouble et hautement sensible. L’État d’Israël est le cœur, le poumon, et l’âme de la planification militaro-diplomatique des États-Unis dans la région certes, mais il est aussi le porte-malheur, le souffre-douleur et la mauvaise conscience par lesquels, les pires problèmes des États-Unis arrivent, s’expriment, s’étalent, se complexifient et s’installent avec permanence, constance et insistance.

Peut-on dans ce contexte imaginer un seul instant l’une des parties exprimant des regrets pour un acte, une déclaration, une démarche, une erreur matérielle ou intellectuelle à un moment donné de ses relations ?

Le monde entier ne le sait que trop, que les relations entre les États-Unis et son difficile et incontestable turbulent partenaire, disons protégé pour être plus logique, connaissent une passe très ennuyeuse pour ne pas dire dangereuse, depuis l’arrivée de Barack Obama à la Maison Blanche. Tout le monde le sait et les deux parties ne le savent que trop, que deux paramètres fondamentaux empoisonnent ces relations : le principe de la création d’un État palestinien d’une part, et l’arrêt de la colonisation des territoires palestiniens d’autre part. Or si Barack Obama avait fait de la création d’un État palestinien un des objectifs à atteindre durant son mandat, l’actuel gouvernement israélien de droite dirigé par Benyamin Netanyahu n’a pas attendu bien longtemps pour annoncer son opposition à ce qui apparaissait déjà comme un acquis sur la scène internationale. Mieux, la colonisation des territoires palestiniens, caractérisée par la décision de construction de nouveaux logements en territoire palestinien, notamment en Cisjordanie, non seulement n’a pas cessé, mais a connu une certaine accélération.
A- Le pôle de crise et la traduction des regrets
La diplomatie professionnelle est un art de la symbolique fait de toutes sortes de signes, de gestes et de choses apparentes et transparentes. Parler au clair ou en direct dans un style immédiatement compréhensible est ce qu’il y a de plus étranger à ce métier où les intérêts nationaux commandent chaque démarche et dictent aux sentiments. Ce que l’on fait, dit, ou annonce dans un contexte précis, peut prendre la signification d’une véritable déclaration de guerre ou alors d’une volonté d’expression et de démonstration d’amitié, de solidité des relations. Nous pouvons étaler des événements et laisser libre cours à des interprétations : Paul Biya se trouve en visite aux États-Unis et est reçu à la Maison Blanche en mars 2003, lorsque ce pays annonce l’invasion de l’Irak. C’est suffisamment grave pour être relevé. Dans la pratique diplomatique, le président camerounais aurait dû reprendre immédiatement son avion pour rentrer chez lui en signe de protestation car le geste conduisait à l’associer et le rendre solidaire de façon explicite, à la décision américaine qui, on le sait était condamnée par le Conseil de sécurité de l’ONU et par la majorité des États membres de l’Organisation. Or, pour y être resté et continuer sa visite, Paul Biya a clairement et explicitement soutenu l’invasion de l’Irak. Notre lecture est strictement professionnelle et scientifique. Le deuxième cas concerne l’arrestation et la mise en examen de l’ex épouse du président rwandais qui vit en exil en France, au même moment où Nicolas Sarkozy, le président français, se trouve à Kigali pour une visite d’État qui scelle la reprise des relations diplomatiques entre les deux pays. Il n’y a eu aucune peine pour tous les analystes, de conclure raisonnablement à un marché, à une démonstration de changement de cap, à un choix en faveur du régime de Kagamé.

Le gouvernement israélien a attendu que le vice-président des États Unis soit en visite dans le pays pour annoncer de nouvelles constructions de logements dans les territoires palestiniens, envoyant un message on ne peut plus direct et décisif à l’administration Obama. Dès le lendemain, c’est le Premier ministre en personne qui s’est fendu en regrets, mettant en avant un problème de coordination au sein de son cabinet.

Il y a dans la succession des faits, la traduction d’une volonté à la fois d’imposer une stratégie et de rappeler à des acteurs externes qui pourraient se faire des illusions (Arabes et Européens), l’indépendance, la puissance, et la marge de manœuvre immense de l’État d’Israël face à son super et incontournable protecteur. À ce niveau, la plus banale et la plus innocente pour ne pas dire naïve des interprétations renvoie immédiatement à un défi lancé au président Obama en personne. Les excuses et les regrets n’y peuvent rien, et il était bon qu’il lui fût annoncé que, Israël et ses soutiens multiples et pluriels n’avaliseront jamais sa politique, exactement comme ils n’avaient jamais soutenu, ni souhaité son élection. La stratégie au fond consiste à dire à l’administration actuelle qu’on ne lui fera pas de cadeau, et que l’on attend impatiemment de la voir débarrasser le plancher. Obama partira et laissera donc le dossier intact. Israël n’entend point le traiter avec lui.
B- Au-delà de cette crise. Rétorsion, représailles ?
Il est surtout important de prendre la mesure du comportement étatique lorsque les mêmes actes, déclarations ou faits regrettés, sont confirmés par la suite. En effet, les regrets jouent deux rôles : un rôle de prévention et d’atténuation de la portée, et un rôle de conformisme protocolaire et de convivialité diplomatique. Dans la pratique des relations internationales, les États ne se font aucun cadeau à un certain niveau, à certains moments, et sur certaines questions. Intervenant comme des règlements de comptes comme pour la sauvegarde des intérêts cruciaux et identitaires, les actions suivent les actions et les déclarations suivent les déclarations. Dans le principe, la rétorsion, simple réplique sans grande démonstration, peut se résoudre en une réciprocité d’actions, à l’instar des expulsions simultanées ou concomitantes de diplomates. Mais à l’inverse, dans un niveau plus élaboré et plus brutal, voire méchant et retentissant, les États choisiront les représailles. Ici, il peut s’agir d’actions armées, de faits violents, de fermeture des frontières avec effet d’annonce, d’arrestation et d’emprisonnement.

Les regrets jouent alors ici le rôle de temporisateur réel lorsque de façon franche, un acte préjudiciable à un autre État ou à un groupe d’États, n’a pas été intentionnel. Il sera bien évidemment facile de vérifier de confirmer la bonne foi, et d’éviter toute rétorsion ou toute représaille. Dans le cas de l’acte posé par Israël, c’était volontaire et le Gouvernement de ce pays sait que les Etats-Unis, de par leur attachement ultra stratégique, ne sont pas en mesure de faire plus que bavarder. Washington déverse plus de vingt milliards de dollars annuellement à l’État d’Israël en aide militaire et en assistance directe pour plusieurs programmes. La vraie projection géopolitique tendrait à faire de l’État d’Israël, le cinquante unième État fédéré de la fédération américaine.

L’on peut encore évoquer le cas de l’airbus, un avion de transport de la compagnie Iran Air, abattu avec 290 passagers à bord au-dessus du Golfe par la marine américaine au moment où la tension entre les deux pays était à son paroxysme. Les États-Unis avaient alors exprimé leurs regrets, invoquant la confusion dans l’interprétation des renseignements militaires. Tout reste possible dans ce cas, quant à la bonne ou la mauvaise foi. Mais ce qui est évident, c’est que face aux États-Unis, on ne voit pas très bien quelle mesure de réponse l’Iran pouvait vraiment mettre en œuvre, compte tenu de la disproportion des forces.

Il faut par ailleurs comprendre que les regrets cachent parfois mal une forme de mise en scène pour rappeler des évidences. Le candidat camerounais pour un siège africain à la Cour internationale de justice de La Haye, le professeur Maurice Kamto, fut battu par un autre prétendant de nationalité somalienne. En fait, le soutien du groupe africain, du groupe arabe et même une partie du groupe latino-américain, avait manqué à notre candidat, bien qu’il fût de loin, le plus compétent, le plus méritant et le plus expérimenté. Les partenaires africains parmi lesquels quelques grands à l’instar de l’Égypte, de l’Afrique du Sud et du Nigeria, se contentèrent de présenter leurs regrets au gouvernement camerounais par la suite. Or, la réalité était toute autre. Ces pays et groupes de pays avaient simplement cordonné un mot d’ordre très diplomatique de représailles contre le Cameroun pour son soutien étroit à l’État d’Israël lors des votes au sein des institutions du système des Nations Unies.

Nous avions alors vécu un cas exemplaire de la validation de la primauté des constances des intérêts nationaux dans les enjeux. Dans la longue histoire de la Cour internationale de justice, rares sont en effet les candidats à la fonction de juge qui ont réuni les compétences et les conditionnalités du professeur Kamto. Et contrairement à ce qui a été dit, le Cameroun s’était pris tôt dans la quête des soutiens des pays amis, avait déployé des moyens et des délégations substantielles, et son président s’était, pour une fois, investi personnellement.

Les membres de l’ONU avaient simplement sacrifié un brillant candidat sur l’autel impitoyable des représailles diplomatiques, pour après s’en remettre à la symbolique hypocrite mais intelligible et professionnelle des regrets.

18 mars 2010
6. Fédéralisme et démocratie sous surveillance comme solutions de sortie de crise dans les systèmes autocratiques et criminogènes
J amais occasion ne s’était présentée de façon aussi lumineuse et aussi éloquente, pour établir la différence entre les pays et groupes de pays jadis classés dans le même tableau des dictatures obscurantistes et liberticides. Jamais il ne sera apparu de façon aussi claire dans l’actualité politique internationale, l’existence d’un fossé entre d’une part, des peuples évoluant vers une démocratie réelle basée sur des consultations électorales effectivement libres et transparentes et d’autre part, des peuples encore condamnés à subir de fausses élections, exposés à la guerre civile et incertains sur leur destin.

Le constat est dorénavant saisissant entre, d’un côté des pays à l’instar de la Côte d’Ivoire, du Cameroun, de l’Ouganda, du Congo, de la RCA, et du Soudan pour ne citer que ceux-là, et de l’autre côté, des pays à l’instar de la Guinée Conakry, du Mali, du Niger et dans une certaine mesure du Kenya. Dans le premier groupe, l’analyse de la situation politique fait craindre le pire, et met en exergue des dictatures insouciantes et arrogantes qui entretiennent volontairement et ouvertement, une situation virtuelle et de vexation populaire. Les dirigeants n’envisagent pas du tout de quitter le pouvoir, et par conséquent, s’opposent par tous les moyens à une alternance au sommet de l’État. La vie politique est pour ainsi dire bloquée au sens propre comme au sens figuré, pendant que des mafias impitoyables prospèrent, attisant la haine tribale, le pillage des ressources du pays, l’émergence de chefs de guerre potentiels en prélude à la guerre civile, et le stockage silencieux des armes légères dans des domiciles privés.

Dans le deuxième groupe, on pense à régler les comptes passés, à laver le linge sale le plus vite possible, à faire un dernier ménage institutionnel et à passer rapidement au choix démocratique des dirigeants légitimes pour le pays. Parce que, pour la plupart, une crise violente leur a donné la mesure des désastres du crime politique, l’arbitrage international est devenu la voie de la sagesse, et un calendrier précis de rétablissement des institutions démocratiques a été arrêté de concert avec des acteurs diplomatiques.
A- Le paradoxe des choix systémiques imposés : l’urgence du fédéralisme
Si le Nigeria et la guerre du Biafra pouvaient servir de leçons à quelques dirigeants africains, le Cameroun et la Côte d’Ivoire n’en seraient plus à brocarder des slogans mensongers, aux seules fins de se dérober des élections justes et transparentes, en maintenant leurs populations dans une situation d’explosion potentielle.

L’embêtant c’est que même le génocide rwandais ne sert de miroir à personne, et non plus à Kagamé en personne car, lui aussi n’a utilisé le drame de son pays que pour consacrer sa propre dictature.

Le décor institutionnel planté depuis longtemps dans la république éclatée du Congo Démocratique offre le parfait exemple d’une démission des intelligences diplomatiques ou de leur complicité, face à l’interpellation logique que constitue la superficie gigantesque d’un tel pays. Au bout de la plus banale des réflexions honnêtes, aucun stratège censé n’aurait manqué de conseiller aux tenants internes et externes de la décision sur ce pays, le recours au système fédéral. Or, pour n’y avoir pas, ou pour ne l’avoir pas souhaité, les acteurs de l’histoire du Congo assument une terrible responsabilité. Les puissances occidentales et leur ONU peuvent répondre là d’un crime brutal et ouvert contre l’humanité, aux côtés de quelques piètres politiciens locaux qui furent d’abord tous des traîtres à la cause de leur propre destin, à l’exception de Patrice Lumumba et de quelques fidèles sacrifiés.

Il est clair, il a toujours été clair et il restera clair, que les cas de la Côte d’Ivoire et du Cameroun ne font plus exception et ne sont pas loin de ressembler, avec tous les ingrédients, à cette situation congolaise dont la solution fédérale est devenue la seule alternative crédible pour une évolution politique qualitative au-delà de leurs propagandes mensongères. Le Nigeria serait aujourd’hui une constellation de petits États, voire de petits royaumes tropicaux barbares, si au sortir de la guerre civile des années 1970, les dirigeants du pays n’avaient pas eu l’intelligence d’opter pour le système fédéral.

En fait, l’observation impartiale de l’évolution politique de nos États renvoie à la recrudescence d’un égoïsme et d’un cynisme cruels, qui aboutissent à faire prévaloir les appétits de pouvoir d’une clique de hauts fonctionnaires artisans de la tricherie et de l’enrichissement illicite, soutenus au besoin par une propension ouverte à jouer sur des dissensions ethno tribales. Dans ce contexte, on ne voit pas comment la Côte d’Ivoire pourra retrouver la paix à brève échéance, tant que le régime de Gbagbo n’abandonne pas le discours identitaire, et tant que la partie nord du pays n’a pas l’assurance d’une alternance effectivement démocratique au sommet de l’État. Le problème se généralise du Congo à l’Ouganda, au Cameroun, à la Centrafrique et ailleurs. Faute de transparence électorale et d’alternance institutionnalisée, l’option fédérale est devenue honnêtement et légitimement la voie de salut et le moteur de l’avenir politique des nations mal gouvernées.

B- Démocratie sous surveillance
Les États-Unis sont aujourd’hui dans une position, de loin, moins embarrassante par rapport au début de la guerre en Irak et en Afghanistan. Les critiques ont beau pleuvoir sur le mode d’intervention dans ces deux pays et sur la signification en droit international ; ce qui est visible dorénavant, c’est le fait que des citoyens à Kaboul et à Bagdad aient pu, pour la première fois dans leur longue histoire, glisser librement un bulletin de vote dans une urne. Même s’il ne faut pas tirer des conclusions hâtives, le précédent de la Corée du Sud est suffisant pour établir un parallèle salutaire et dégager des enseignements théoriques généraux dans les relations internationales.

En somme, face à la difficulté qu’il y a de s’assurer que des dirigeants ne prendraient pas goût au pouvoir pour changer les constitutions, dissoudre les organes de représentation populaire et bloquer toute possibilité d’alternance au sommet, le stationnement de troupes aux frontières ou même directement dans le pays semble être une solution acceptable et viable. Comment en effet faire confiance aujourd’hui à des dignitaires qui changent de testaments et de serments tous les cinq ou tous les trois ans, ou qui usent et abusent des constitutions comme de simples serviettes jetables ? Depuis 1991, le Cameroun a renié au moins trois promesses importantes du président et changé autant de fois la durée du mandat présidentiel. Le cas du Niger est encore plus pathétique. Le pays était presque devenu un modèle de référence démocratique sur le continent, jusqu’à ce qu’un fou du nom de Mamadou Tandja, ne le replonge dans les turbulences des régimes militaires.

Au regard de ce qui précède, le raisonnement qui pousse vers la consécration d’une armée d’intervention pour garantir ou rétablir des institutions légitimes et démocratiques, relève d’une logique vérifiée et confirmée par des expériences contemporaines.