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L'Irak : d'une crise à l'autre

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Description

Le renversement de la dictature de Saddam Hussein par les Etats-Unis aidés du Royaume-Uni a radicalement modifié les réalités politiques, sociales, sécuritaires de l'Irak. Mais loin de devenir le bastion, annoncé par les stratèges néoconservateurs américains, de la démocratie et de la stabilité dans la région, le pays est de nouveau au bord de la fragmentation ethno-confessionnelle. Sans se focaliser sur l'expansion de Daesh, ce numéro analyse les réalités qui sous-tendent les crises complexes que rencontre l'Irak post-Saddam.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 août 2015
Nombre de lectures 2
EAN13 9782336388885
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la direction de
Pierre Berthelot et Marius Lazar

2
Année 2015

L’Irak : D’une crIse à L’autre
Les réalités et les défis d’un État au bord de l’implosion

OS-2.indb 1

Directeur de la rédaction :
Pierre Berthelot
Rédacteur en chef :
David Rigoulet-Roze
Coordinateur éditorial :
Ata Ayati

C
OMITÉ DE RÉDACTION
Djamchid ASSADI :Professeur, ESC Dijon
Fabrice BALANCHE :Lyon II, HDR MCF,
Didier CHAUDET :Visiting Fellow, IPRI ( Islamabad )
Emmanuel DUPUY :Président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe
Leyla FOUDVIND :Chercheure à l’EHESS
Michel MAKINSKY :Enseignant à France Business School (Poitiers )
Emel PARLAR DAL :Professeur, Université de Marmara

C
OMITÉ SCIENTIFIQUE

Marie-Christine CAUCHY-PSAUME :
Doyen de la Faculté libre de droit, d’économie et de gestion
de Paris ( FACO).
Pascal CHAIGNEAU :Professeur, Université
Paris V
Dominique de COURCELLES :Directeur
de recherche, CNRS
Jean-François DAGUZAN
:Directeuradjoint de la Fondation pour la recherche stratégique
Marwa DAOUDY :Professeur, Université de
Georgetown ( USA )
Recteur Gérard-François DUMONT :
Professeur des Universités, Paris IV

François GÉRÉ :Président de l’Institut Français
d’Analyse Stratégique
Mathieu GUIDÈRE :Professeur, Université
Toulouse 2
Farhad KHOSROKHAVAR :Directeur
d’études à l’EHESS
Barah MIKAIL :Directeur de Recherche, FRIDE
( Madrid )
Stéphane VALTER :MCF, Université du Havre, HDR
Recteur Charles ZORGBIBE :Professeur
émérite, Paris I Panthéon-Sorbonne

Direction de Publication :XAVIERPRYEN etATAAYATI

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OS-2.indb 2

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École Polytechnique ; 75 005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
difusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan@wandoo.fr
ISBN : 978-2-34307071-
EAN : 978234307071

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OS-2.indb 3

Éditorial Orients stratégiques
PourquoiORIENTSSTRATÉGIQUES?

« L’Orient » au sens large, demeure plus que jamais « compliqué » et
diicilement appréhendable « avec des idées simples » selon la célèbre
formule, mais peut-être moins lointain qu’il n’y paraît par les enjeux
que soulèvent ses actuelles convulsions. Au coeur des enjeux nucléaires
contemporains, des guerres asymétriques, épicentre d’un djihadisme
désormais internationalisé, abritant les principales villes saintes du
monde, son importance économique n’est plus à démontrer puisque
Proche et Moyen-Orient, par exemple, abritent une part notable
des ressources dont notre planète a impérativement besoin et c’est
évidemment ce qui confère à cette zone, pour le moins instable, une
dimension stratégique qui s’impose à tous, « nolens volens ». Mais de
quel « Orient » est-il somme toute question dès lors que se proile le
« pivot » souhaité par les États-Unis vers l’Extrême-Orient et
l’Asiee
Paciique, nouveau centre de l’économie-monde à l’aube du XXIsiècle ?
C’est donc bien d’« Orients » multiples et polymorphes dont il faudrait
parler ain d’être en mesure de proposer une approche renouvelée de la
question à travers un prisme stratégique airmé et revendiqué.

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Sommaire

Dossier dirigé par Pierre Berthelot et Marius Lazar

Présentation.................................................................................. ................7

D RGOUL-R
AVID IET OZE
« L’afaire irakienne » de 2003 : les ADM de Saddam Hussein,
entre « faux prétexte » et véritable enjeu.................................................13
MARIUSLAZAR
Le chiisme irakien post-Saddam : entre résurgence religieuse,
fractures politiques et inluences externes.............................................43
GÉRARDFRANÇOISDUMONT
-
L’Irak face à sa diversité ethnico-religieuse............................................69
DANIELMEIER
Le Kurdistan d’Irak : les disputed territories comme enjeu
de déinition nationale...............................................................................93
CYPRIENORJUBIN
Quel avenir pour le Kurdistan irakien ?...............................................113
EMELPARLARDAL ANDFERITBELDER
Assessing “Old” and “New” Parameters and Contours
of Turkey’s Iraqi Foreign Policy: Opportunities and
Challenges Ahead................................................................ .....................133
FARHADKHOSROKHAVAR
Le jihadisme français................................................................................157
La nouvelle équation stratégique irakienne.
Entretien avec Pierre Razoux ................................................................. 167
PIERREBERTHELOT
L’eau, enjeu du conlit irakien.............................................................. ..175
ZAHRAALI
Women’s Rights Activists and the debates on the Personal
Status Code in postinvasion Iraq.......... .................................................189
Revue des livres.......................................................................................215

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n° 1-2015

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Présentation

L’Irak, d’une crise à l’autre : les réalités et les déis d’un État au bord
de l’implosion

Douze années se sont écoulées depuis le début de l’ofensive militaire
dirigée par les États-Unis contre le régime de Saddam Hussein,
événement qui a modiié radicalement les réalités politiques, sociales,
sécuritaires de l’Irak et le contexte régional moyen-oriental, en faisant
accéder au pouvoir la majorité démographique, chiite en l’occurrence.
Cette période passée nous permet désormais de disposer de multiples
rélexions sur les nombreuses évolutions et dynamiques survenues dans
le prolongement de la disparition du pouvoir baathiste, ennemi déclaré
de l’Iran qui,a contrario,semble avoir engrangé les gains géopolitiques
du renversement de Saddam Hussein.
En premier lieu, il convient de rappeler que l’ofensive militaire de 2003
esta priorirésultat d’un projet stratégique à caractère partiellement le
idéologique, apparaissant comme une conséquence du volontarisme
des leaders néoconservateurs installés dans les arcanes du pouvoir à
Washington à la faveur de la victoire électorale de George W. Bush et
attachés à l’utopie d’une reconstruction démocratique du monde arabe,
présentée comme une solution pour l’élimination dans cette région des
sources d’insécurité régionale et internationale.David Rigoulet-Roze,
rappellera ainsi dans son article «L’afaire irakienne de 2003: les ADM de
Saddam Hussein entre fauxprétexte et véritable enjeu »que les accusations
oicielles qui ont initialement justiié l’intervention, le maintien supposé
d’un programme militaire non conventionnel et les relations putatives
du régime irakien avec les réseaux terroristes, avaient provoqué une
certaine incrédulité et surtout entraîné une fracture au niveau européen
et international dans la mesure où, les arguments initiaux apparurent
très largement à l’opinion publique comme de vulgaires allégations sinon
comme des mensonges délibérés qui allaient produire une première
projection négative sur la légitimité de l’action anti-baathiste.
La chute du régime Saddam, aisée du point de vue militaire,
déclenchera toute une succession de conséquences déstabilisatrices que les
autorités politiques et militaires américaines et les nouvelles élites
irakiennes – la plupart issues de mouvements d’exil, ne furent pas en

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mesure de contenir. La dissolution du parti baath, mais aussi de l’armée
ainsi que de la pléthore demukhabarats(services de sécurité), laissera sans
perspective des centaines de milliers de personnes, la plupart ayant une
expérience militaire aguerrie, et qui devaient aller grossir les rangs d’une
insurrection sunnite émergente contre les troupes étrangères et contre le
nouveau pouvoir établi à Bagdad. À la violence paroxystique, généralisée,
s’ajouta alors le désastre économique, l’incapacité d’ofrir des solutions
rapides et eicaces face à la dégradation dramatique des conditions
sociales et de la vie quotidienne, surtout dans les grands centres urbains.
Au niveau politique, pour la première fois dans l’histoire
contemporaine de l’Irak, le pouvoir n’est plus contrôlé par les représentants de la
minorité sunnite mais par des partis et des groupes chiites et/ou kurdes.
Cette ascension des chiites duodécimains, de la même obédience que celle
en vigueur en Iran, étudiée parMarius Lazar, coordinateur de ce dossier,
dans « Le chiisme irakien post-saddam : entre résurgence religieuse,
fractures politiques et inluences externes » suscite un large sentiment
de frustration et de révolte tant à l’intérieur de la population sunnite
irakienne qu’au niveau régional, en contribuant à l’intensiication des
violences confessionnelles qui prendront l’allure d’une première guerre
civile sectaire, entre 2005 et 2007. Loin de devenir un avant-poste de la
démocratie et des valeurs occidentales comme cela avait pu être espéré,
l’Irak allait se transformer en un eldorado des mouvements djihadistes,
irakiens et/ou internationaux, proitant de la présence des forces étrangères
pour transformer le territoire irakien entre un terrain de conlit avec
l’Occident mais aussi, dans une lecture spéciiquement takiriste, avec
les musulmans « impies », c’est-à-dire les chiites. Jusqu’au redressement
sécuritaire progressif réussi par le général David Petraeus, à partir de
2007, la plus grande partie de l’Irak, surtout Bagdad et les grandes villes
(Bassora, Mosul, Samarra, Kirkuk), devint un lieu d’attentats multiples,
d’épurations confessionnelles, de déplacements massifs de populations
à l’intérieur ou alimentant le lux de réfugiés à l’extérieur du pays. Le
pouvoir politique apparaît alors incapable de gouverner le pays, l’autorité,
tant au niveau du gouvernement central qu’au niveau de l’ensemble
du territoire, étant partagée et disputée entre partis, clans, réseaux
d’inluence et de clientélisme, tribus, etc.
n° 2-2015
C’est la période où lesscénarii, d’une possible fracture fragmentation
confessionnelle et/ou territoriale du pays, dimension essentielle qui sera
rappelée parGérard-François Dumontdans « L’Irakface à sa diversité
ethnico-religieuse », en plusieurs régions l’une chiite, une autre sunnite
et enin une kurde déjà très largement autonomisée ont représenté une
constante des analyses politiques, surtout en Occident, voire en Iran qui
pour certains, tout en ne voulant pas spécialement la désintégration de

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l’unité du pays, souhaite avant tout un gouvernement fort à Bagdad dans
un État irakien faible ain qu’il ne redevienne pas un danger comme il
avait pu l’être précédemment et reste dépendant de son inluence. Au
niveau interne, de très fortes dissensions ont concerné le principe et
l’application du fédéralisme, statué par la Constitution de 2005. Pour
certains chiites (al-Fadhila, l’Assemblée Suprême de la Révolution
Islamique en Irak/ASRII devenue en 2008 le Conseil Suprême Islamique
Irakien/CSII), il doit permettre une autonomie et une indépendance
économique et administrative des régions et/ou provinces par rapport
à un pouvoir central de plus en plus incohérent, inconsistant et fragile.
Selon quelquesscenarii trèsen vogue dans les années 2005-2008,
pendant les moments les plus intenses du premier conlit sectaire, des
leaders chiites auraient ainsi envisagé la création d’une véritable enclave
au Sud, intégrée à son tour dans un futur « croissant chiite » régional
structuré et dirigé par l’Iran. Quant aux Kurdes, ils sont viscéralement
attachés à l’idée fédéraliste qui légitime et défend leurs acquis de plus en
plus larges obtenus dans les trois gouvernorats au nord, constituant la
région autonome du Kurdistan.
Rappelons qu’à partir de 2008 l’Irak entama toutefois un redressement
lent mais visible qui fut le résultat d’un relux du militantisme djihadiste
et d’une accentuation du contrôle politique et sécuritaire exercé par le
Premier ministre de l’époque, Nuri al-Maliki. Au niveau politique, son
ascension coïncida avec la baisse de l’inluence de ses rivaux chiites,
la mouvance sadriste et le Conseil Suprême Islamique Irakien (CSII).
Simultanément, il se rapprocha de l’Iran, qui préféra alors accorder
un appui, économique et politique, au nouvel homme fort de Bagdad
qu’à ses clients chiites traditionnels, le CSII, l’organisation Badr ou
des diférents groupes militants de moindre envergure. L’inluence de
Téhéran devint de plus en plus visible, particulièrement au moment
des élections de 2010 quand al-Maliki fut reconduit comme Premier
ministre, dans le contexte d’une étroite compétition avec son rival du
blocal-Iraqiyya, Iyad Allawi, seulement après que l’Iran eut convaincu
- non sans diicultés - Muqtada al-Sadr et le CSII de lui accorder leur
soutien. Le deuxième mandat de Nuri al-Maliki conirma ses tentations
autocratiques et son projet d’assurer un contrôle centralisé et exclusif du
pouvoir à son proit, ce qui it monter les tensions avec les autres forces
politiques et communautaires, toutes tendances confondues : chiites,
kurdes et sunnites, sécularistes et/ou islamistes.
Après une période de relative stabilité interne, marquée par un
redressement visible de l’économie dans le contexte d’une reprise intensive
de l’exploitation pétrolière, à partir de 2012, la situation s’aggrava
à nouveau, suscitant de nombreuses interrogations sur le destin de

P. Berthelot et M. Lazar : Présentation

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l’Irak. Le retrait déinitif des troupes américaines, en décembre 2011,
a pu être vu comme un échec cuisant des États-Unis et de leur utopie
sur la possibilité d’un nouveaunation-buildingl’Irak, pays que l’on de
espérait voir transformé en promoteur de la démocratie à l’occidentale
au Moyen-Orient. Le retrait militaire et politique américain allait
laisser l’Iran comme principal pouvoir externe, exerçant une inluence
de plus en plus importante sur son ancien rival pendant que Nuri
alMaliki manifesta une idélité assez ostensible envers Téhéran qui en
contrepartie lui apporta un soutien constant. Mais, en même temps,
la rivalité traditionnelle entre le chiisme irakien et le chiisme iranien,
entre les deux villes saintes de Najaf et de Qom, persiste, d’où le projet
iranien de trouver un successeur plus lexible à l’actuelmarja’ irakien,
l’ayatollah Ali al-Sistani, dont la position quiétiste sur le plan
théologicopolitique s’accommode mal du principe iranien duvelayat e-faqih
(« jurisprudence du docte ») au fondement de la République islamique
lequel principe subordonne le pouvoir politique au pouvoir religieux.
Une autre dispute s’est intensiiée depuis 2012, entre Nuri al-Maliki et
Massoud Barzani, le président du Gouvernement régional du Kurdistan
d’Irak :elle est notamment justiiée par les velléités indépendantistes
d’un territoire qui proite de revenus pétroliers et de relations privilégiées
avec la Turquie d’Erdogan en même temps qu’avec les puissances
occidentales pour déployer un programme propre de développement
dans une logique de rupture avec les intérêts du pouvoir central de
Bagdad. Cette perspective qui, à terme, pourrait déboucher sur une
sécession lourde de conséquence pour la redéinition des frontières au
Proche-Orient, fait ainsi l’objet de pas moins de deux contributions,
qui sont le fruit de recherches de terrain. La première, deDaniel Meier,
souligne dans « Le Kurdistan d’Irak : les disputed territories comme
enjeu de déinition nationale »que ce territoire est à la conluence de
problématiques identitaires, politiques et spatiales, en particulier à
travers la question des frontières, y compris celles, mouvantes, situées à
l’intérieur du territoire irakien ain de délimiter les diférentes provinces
du pays. La seconde, deCyprien Orjubin, qui s’intitule « L’avenir du
Kurdistan irakien »,rappelle l’histoire des mouvements kurdes irakiens
et s’interroge sur le destin futur de cette zone aux limites incertaines :
n° 2-2015
s’orientera-t-elle inéluctablement vers une indépendance que refuseront
ses deux puissants voisins (et occasionnellement alliés), iraniens et turcs,
ou lestatu quomaintiendra-t-il avec une autonomie renforcée mais se
sans que soient rompus tous les liens avec Bagdad sur fond de lutte
commune contre l’hydre islamiste ?
Dès la in de l’année 2012, les tensions entre le régime de Nuri
alMaliki et les leaders politiques et communautaires sunnites, comme

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avec la population issue de cette confession se radicalisent. Le Premier
ministre est alors accusé d’avoir une attitude discriminatoire et
surtout d’initier des actions anti-sunnites (l’arrestation ou la mise en
accusation des importants leaders politiques, des répressions violentes
contre cette communauté, etc…). Au début de l’année 2013, de grandes
manifestations sunnites contre les abus du régime ont lieu, surtout dans
les provinces al-Anbar et Salah ad-Din, et un nouveau conlit sectaire
devient un scénario de plus en plus envisagé. La confessionnalisation
croissante de la crise syrienne, qui contribue à la polarisation régionale
«sunnisme vs. chiisme, » ainévitablement des efets déstabilisateurs
sur un Irak encore traumatisé par son propre et long conlit sectaire.
Le pouvoir de Bagdad cherche certes à maintenir une position oicielle
de neutralité, tout en adoptant discrètement une certaine solidarité et
un soutien envers Damas. Mais la crise syrienne a provoqué, aussi, une
importante résurgence des mouvements djihadistes sunnites irakiens
(incarnée par l’irruption de l’État Islamique) qui participent activement
aux confrontations du pays voisin tout en relançant les attentats
terroristes et plus généralement les attaques militaires d’envergure
sur le territoire irakien, à une échelle et une intensité qui rappellent et
dépassent les années noires de 2006-2008.
Cette crise a donc des répercussions régionales et internationales, en
particulier avec le phénomène djihadiste. Il s’agira ainsi de s’intéresser
à un acteur clé de cette crise irakienne, probablement le plus important
au plan régional avec l’Iran, la Turquie. C’est ainsi qu’Emel Parlar Dal
etFerit Belderétudient et comparent dans«Assessing “Old” and “New”
Parameters and Contours of Turkey’s Iraqi Foreign Policy: Opportunities
and Challenges Ahead » lesanciens et nouveaux paradigmes de la
politique irakienne d’Ankara, alors que de très récentes élections
législatives viennent d’une certaine manière de sanctionner le pouvoir en
place pour ses errements en Syrie et son manque de soutien à la branche
locale du PKK, le PYD, qui a été contraint d’afronter Daech presque seul
à Kobane. Mais on ne peut évidemment pas évoquer la crise irakienne
sans faire référence au phénomène djihadiste tant en Irak qu’à l’étranger,
via le pouvoir de séduction et d’attraction qu’il exerce de manière
inédite : c’est l’objet de l’article deFarhad Khosrokhavar,«Le djihadisme
français »explicite la montée en puissance de cette nouvelle forme qui
de radicalisation, en particulier depuis l’irruption du conlit en Syrie et
l’airmation quasi-concomitante de Daech. Cela se traduit par un alux
massif de«volontaires »étrangers (la France est ainsi le pays qui est
premier pourvoyeur de « recrues » venant d’Europe) pour combattre le
dernier régime baathiste, pour le moment encore en place à Damas, sans

P. Berthelot et M. Lazar : Présentation

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que cela ne puisse occulter le fait que les structures de commandement et
l’origine du mouvement se trouvent avant tout en Irak.
Pierre Razoux, pour sa part, qui a consacré un ouvrage récent à la
guerre Iran-Irak revient sur ce conlit efroyablement meurtrier qui a
laissé des traces dans la mémoire des deux sociétés. Cette connaissance
des relations longtemps antagonistes entre Bagdad et Téhéran lui permet
de revenir sur le jeu de l’Iran, qui est complexe, puisque si le pays a
incontestablement gagné en inluence, là où il fut longtemps honni,
du moins par le pouvoir sunnite de Saddam Hussein, les diicultés
rencontrées par le pouvoir central dominé par les chiites, majoritaires
à l’échelle du pays, l’amène à mobiliser d’importantes ressources
militaires voire économiques (qu’il aurait probablement souhaité
davantage pouvoir consacrer à la Syrie) et à s’aliéner encore plus les
sunnites, tant en Irak qu’au niveau régional. Mais l’avenir de l’Irak
est aussi étroitement lié à ses ressources et si la question du pétrole est
indirectement abordée à travers les articles traitant de la question kurde,
il existe en revanche un sujet qui était jusqu’ici occulté ou négligé et
qui depuis quelque mois suscite de plus en plus d’intérêt, c’est celui de
la question hydrique, et c’est l’objet de l’article du second coordinateur
du dossier,Pierre Berthelot,«L’eau, enjeu du conlit irakien ».Il
conviendra notamment de s’interroger sur sa dimension stratégique, et
pas uniquement économique ou symbolique, en particulier au vu des
récentes actions menées par l’État islamique à travers la prise de contrôle
de plusieurs barrages situés le long de l’Euphrate.
Enin, il manquait probablement un article qui soit à la fois le fruit
des recherches de quelqu’un qui connaisse parfaitement l’Irak pour y
avoir vécu ou s’y rendre régulièrement, mais qui traite par ailleurs du
sort des Irakiens, et plus précisément des Irakiennes, et pas uniquement
des enjeux polémologiques, géopolitiques, sécuritaires, politiques ou
stratégiques, puisque l’avenir du pays repose aussi sur celles qui semblent
parfois des igures oubliées dans les études relatives à ce pays. La
perception qu’elles se font de la société et les moyens qu’elles envisagent
pour éventuellement la modiier de l’intérieur s’avère être un véritable
enjeu. C’est ce qu’analyseZahra Alidans«Gender and Sectarianism in
Post-2003 Iraq: Women’s Rights Activists and the Personal Status Code”.
n° 2-2015
Les “printemps ou révolutions arabes” ont ainsi suisamment souligné
qu’une partie de la population, au départ minoritaire, humiliée et oubliée
pendant trop longtemps, s’est soulevée en ralliant progressivement de
plus en plus de partisans et que cette lame de fond n’a pas été initiée par
les élites ou les forces politiques traditionnelles mais par la base et des
engagements personnels.
P. Berthelot et M. Lazar

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« L’affaire irakienne » de 2003 : les ADM de
Saddam Hussein, entre « faux prétexte »
et véritable enjeu

1
David Rigoulet-Roze

Résumé Abstract
Le mobile oiciel essentiel avancé touthe oicial essential motive moved
au long de l’année 2002 par l’Admi-forward all year round on 2002 by the
nistration Bush junior pour justiierJunior Bush Administration to
jusla guerre alors à venir contre l’Irak detify the war to come against Saddam
Saddam Hussein résidait dans le dan-Hussein’s Iraq lay in the danger
repreger représenté par les armes de des-sented by weapons of mass destruction
truction massive (ADM) supposées être(WMD) supposedto be held by the
détenues par le dictateur irakien. Mais,Iraqi dictator. But, while at the end
alors qu’à l’issue de l’invasion et deof the invasion and of the occupation
l’occupation de l’Irak, ces armes étaientof Iraq, these weapons had remained
demeurées « introuvables », la question‘untraceable’, the question remains to
demeure de savoir si l’argument avancéknow if the argument based on the
perreposait sur la perception d’une menaceception of a real threat or if it served
réelle ou s’il a servi de simple prétexteas simple pretext masking less
accepmasquant des objectifs moins avouablestable objectives in terms of public
opien termes d’opinion publique. Or, lanion. Yet, the answer is far from being
réponse est loin d’aller de soi depuis lesobvious since the attacks of 9/11 which
attentats du septembre 2001 qui ontrested in a new way the question of the
reposé de manière inédite la questionstrategic dissuasion in front of problem
de la dissuasion stratégique face au pro-of the NBC. he more speciic question
blème des NBC. La question plus spéci-of chemical weapons had spattered in
ique des armes chimiques avait rejailli2014 when the Iraqi government had
en 2014 lorsque le gouvernement ira-alerted United Nations on the
parakien avait alerté les Nations unies sur ledoxical fact that some chemical
weafait paradoxal que des armes chimiquespons were still in Iraq which would
se trouvaient encore en Irak lesquellesmoreover have been at the origin of the
auraient été à l’origine de la contami-contamination of number of soldiers of
nation de nombre de soldats du corpsthe American expeditionary force.
expéditionnaire américain.
1- Titulaired’un doctorat de Sciences politiques, David Rigoulet-Roze est enseignant
et chercheur, ainsi que consultant en relations internationales, spécialisé sur la
région du Moyen-Orient. Il est rattaché à l’Institut d’Analyse Stratégique (IFAS) et a
enseigné par ailleurs dans plusieurs Ecoles Supérieures de Commerce (ESG).

13

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Introduction

« L’Irak a un vieux contentieux avec l’Amérique et il y a beaucoup de gens, moi
inclus, qui pensent que la guerre de 1991 a été terminée trop tôt. Je crois que la volonté de
se doter d’armes de destruction massive, même au sein d’un État laïc, alimente le danger
2
d’une passerelle entre ce type d’armes et les groupes terroristes ». Henry Kissinger,
ancien Secrétaire d’État de l’Administration du président républicain Richard Nixon.

« Nous nous sommes entendus sur une question, les armes de destruction massive,
parce que c’était la seule raison sur laquelle tout le monde pouvait tomber d’accord ».
3
Paul Wolfowitz, Secrétaire-adjoint à la Défense, inVanity Fair, 9 mai 2003 .

« Le monde est meilleur et plus sûr sans Saddam Hussein », George W. Bush, après
le renversement du dictateur irakien.
« Est-ce que nous mentions ? Est-ce que nous savions que les preuves étaient fausses ?
La réponse à ces deux questions est non ».Colin Powell, ancien Secrétaire d’État de
4
George W. Bush à propos des ADM de Saddam Hussein .

Alors qu’en 2003, le président américain George W. Bush voulait
intervenir contre l’Irak baathiste de Saddam Hussein en arguant de la menace
qu’aurait fait peser ce pays du fait de la détention supposée d’armes
de destruction massive (ADM), en 2013, l’actuel président américain
Barack Obama esta contrarioà agir militairement contre la réticent
Syrie également baathiste de Bachar Al-Assad, et ce alors même que,
non seulement la possession, mais aussi l’usage de ces armes par le
régime est quasi-avéré. L’Histoire est parfois ironique et nous invite à
mettre en perspective les mobiles d’une intervention aujourd’hui encore
largement controversée. Le mobile oiciel essentiel avancé tout au long
de l’année 2002 pour justiier la guerre alors à venir contre l’Irak résidait
dans le danger représenté par les armes de destruction massive (ADM)
supposées être détenues par Saddam Hussein. Mais, alors qu’à l’issue
de l’OpérationIraqi Freedom («Liberté pour l’Irak »), véritable
guerreer
éclair d’un peu moins de deux mois (20 mars-1mai 2003) qui a permis
le renversement du régime « baathiste », ces armes étaient demeurées
« introuvables », il était donc plus que légitime de se poser la question de
savoir si l’argument avancé reposait sur la perception d’une menace réelle
n° 2-2015
ou s’il a servi de simple prétexte masquant des objectifs moins avouables

14

OS-2.indb 14

2- Cf.interview de Henry Kissinger, in « Objectif Bagdad », inLe Figaro hors série,
p. 72.
3- Cf.Interview de Paul Wolfowitz, Secrétaire-adjoint américain à la Défense, par
SamTannenhaus(http://www.defense.gov/transcripts/transcript.aspx?transcr
iptid=2594).
4- Cf.Interview de Colin Powell par Patrice de Méritens, « Idées Mag », inLe Figaro
er
Magazinemars 2013, pp. 100-101., 1

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en termes d’opinion publique. Contrairement aux apparences, la réponse
est loin d’aller de soi et ce, pour plusieurs types de raisons.

I. Aux origines de la question polémique des ADM/WMD demeurées
« introuvables » : le tournant fondamental constitué par les attentats
du 11 septembre 2001

Il convient de prendre la mesure du choc qu’ont représenté pour l’opinion
américaine les attentats du 11 septembre commis par la vingtaine
d’« islamikazes » d’Al-Qaïda, l’organisation d’Oussama ben Laden et
qui irent près de 3.000 morts (dont 2.815 victimes pour les seulesTwin
Towers). C’était la première fois que les Américains étaient touchés sur
leur sol qu’ils avaient toujours cru préservé des soubresauts de l’Histoire.
Même le 7 décembre 1941, l’agression japonaise s’était produite àPearl
Harbor, une base navale située dans les îles Hawaii, loin du continent
proprement dit. Le 11 septembre, il s’agit du cœur du territoire américain
et les cibles sont, en outre, quasi-exclusivement des cibles civiles. Comme
l’explique l’ancien Secrétaire d’Etat, Henry Kissinger : « Pour nous, ce
ne fut pas seulement une attaque contre les États unis. Pearl Harbor
était également une attaque contre les États-Unis, mais elle venait d’un
adversaire que nous connaissions bien. Le 11 septembre est venu d’un
ennemi que nous ignorions avoir. Voilà pourquoi cette attaque a eu un
impact profond sur le psychisme des Américains. Lorsque l’Amérique
s’empare d’un problème, elle veut le résoudre déinitivement - en cela,
5
elle est parfois diférente de l’Europe » .
La réponse apportée sera à la mesure du traumatisme subi, avec le
lancement par le président G.W. Bush, au lendemain des attentats, de la
fameuse « guerre contre le terrorisme » dont le renversement du régime
taliban en Afghanistan après deux mois de guerre (7 octobre 2001-7
décembre 2001), qui servait de sanctuaire à Ben Laden et ses aidés,
constitua la première étape de l’OpérationEnduring FreedomLiberté («
immuable »). Une semaine après la chute de Kaboul, le 13 novembre
2001, le Président G.W.Bush déclarait : « Nous avons eu un bon début en
Afghanistan, mais beaucoup reste à faire (…) Nous les traquerons jusqu’à
la in ».

A. Pourquoi l’Irak comme deuxième « cible » après l’Afghanistan des
Talibans ?

La question mérite d’être posée dans la mesure où, contrairement à ce
que peut penser une partie de l’opinion américaine encore aujourd’hui
persuadée que Saddam Hussein a eu un rôle dans ces attentats, il

5- Cf.interview de Henry Kissinger, in « Objectif Bagdad »,Le Figaro hors série, p. 71.

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n’existaita prioripas de lien organique direct entre Oussama Ben Laden,
un terroriste islamiste, qui avait perdu sa nationalité saoudienne en 1994,
et le leader « baathiste » irakien, plutôt de culture nationaliste arabe. Et
ce, nonobstant l’islamisation rampante de la société irakienne depuis la
in de la première Guerre du Golfe en 1991, surtout après 1992, et la très
improbable connexion malencontreusement établie part Colin Powell
devant l’ONUviasur le sol irakien d’un groupe islamiste l’existence
commeAnsar Al-Islam(« Les Partisans de l’Islam »). Alors pourquoi
l’Irak dans ce cas ? Une partie de la réponse est donnée par l’ancien
Secrétaire d’État, Henry Kissinger : « L’Irak a un vieux contentieux avec
l’Amérique et il y a beaucoup de gens, moi inclus, qui pensent que la
guerre de 1991 a été terminée trop tôt. Je crois que la volonté de se doter
d’armes de destruction massive, même au sein d’un État laïc, alimente le
6
danger d’une passerelle entre ce type d’armes et les groupes terroristes ».
On peut rappeler que dans une « lettre ouverte » en date du 28 janvier
7
1998 à l’attention de l’ancien président démocrate Bill Clinton , certains
de ceux qui compteront par la suite au nombre de ceux qu’on appelle
souvent improprement d’ailleurs tant le groupe qu’ils constituent est loin
d’être homogène - les « Néo-conservateurs », comme Donald Rumsfeld
et Paul Wolfowitz, arrivés aux responsabilités dans l’Administration
Bush ils respectivement comme Secrétaire à la Défense et secrétaire
adjoint à la Défense, avaient stigmatisé les violations répétées des
résolutions de l’ONU par Saddam Hussein en matière de désarmement
et appelé explicitement « à entreprendre une action militaire, puisque
la diplomatie [était], à l’évidence, en train d’échouer » ain de « chasser
du pouvoir Saddam Hussein et son régime » du fait de la menace qu’il
aurait fait, par ailleurs, peser sur les intérêts américains au
MoyenOrient. Ils écrivaient déjà : « Nous croyons que l’Amérique a le droit,
selon les présentes résolutions du Conseil de Sécurité, de prendre toutes
les mesures nécessaires, y compris la guerre, pour défendre nos intérêts
vitaux dans le Golfe ». Le président Clinton n’ayant pas donné suite à ce
8
« conseil » , la plupart d’entre eux co-signèrent une seconde lettre le 29

6- Cf.interview de Henry Kissinger, in « Objectif Bagdad »,Le Figaro hors série, p. 72.
7- Le26 janvier 1998, lehink tanknéo-conservateurProject for the New American
Century(PNAC) publia une « lettre ouverte » au président Clinton, appelant à un
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« changement de régime » immédiat en Irak, sous prétexte que Saddam était sur
le point de lancer des armes de destruction massive contre les États-Unis et leurs
alliés (http://www.newamericancentury.org/iraqclintonletter.htm).
8- Endépit d’une nouvelle « Lettre ouverte au président Clinton » préparée par le
Center for Security Policy(CSP) fondé en 1988, autrehink tank«
néo-conservateur » et co-signée par nombre de ceux qui avaient apposé leur nom sur celle 26
janvier. Ils exigeaient le renversement du régime de Bagdad, exhortant le président
Clinton à mettre en œuvre « une stratégie politique et militaire globale pour
renverser Saddam Hussein et son régime » (http://www.iraqwatch.org/perspectives/
rumsfeld-openletter.htm).

16

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mai 1998 à l’intention de Newt Gingrich, alors président de la Chambre
des représentants, et de Trent Lott, chef de la majorité républicaine au
Sénat, airmant que les États-Unis devaient « établir et maintenir une
forte présence militaire américaine dans la région et être préparés à
utiliser cette force pour protéger [ses] intérêts vitaux dans le Golfe
et, si nécessaire, à aider à renverser Saddam Hussein ». Ce redoutable
lobbying serait directement à l’origine de l’adoption de l’Iraq Liberation
ActLoi sur la libération de l’Irak ») in 1998. C’est dire, en tout cas, («
que l’hypothèse d’une levée des sanctions écrasant la population civile
irakienne n’était tout simplement envisageable en l’absence de l’option
unilatérale d’un « changement de régime » à Bagdad. Cela pourrait
accréditer rétrospectivement l’idée que les attentats du 11 septembre
auraient inalement constitué une sorte de « fenêtre d’opportunité »
pour régler le cas de l’Irak. Voire. Comme le rapporte, Paul O’Neill,
l’ancien Secrétaire au Trésor de l’Administration Bush ils, qui s’est plus
tard conié à un journaliste Ron Suskind pour un livre sur « les dessous »
de ladite Administration intituléLe prix de la loyauté, la chute du
président irakien était devenu une priorité de la présidence dès janvier
2001, soit huit mois avant les attentats du 11/09. Selon Ron Suskind,
ancien journaliste duWall Street Journal, Paul O’Neill aurait eu accès à
des documents, dont l’un marquéSecretintitulé « Plan pour l’Irak
postSaddam », discuté dès janvier-février 2001.
Cela semble conirmé par Richard Clarke, l’ancien coordinateur de
la lutte anti-terroriste jusque sous l’Administration Bush ils, lors d’une
réunion de crise le soir du mercredi 12 septembre 2001, le Président
George W. Bush aurait pris à part quelques experts de l’anti-terrorisme et
leur aurait dit : « Passez en revue de nouveau, tout ? Regardez si Saddam
est responsable ». À ceux qui lui faisaient remarquer qu’Al-Qaïda était
vraisemblablement responsable, le Président aurait ajouté : « Je sais,
je sais… mais regardez si Saddam est mouillé. Regardez. Je veux tout
savoir ». Puis il aurait intimé l’ordre suivant à Clarke : « L’Irak ! Saddam !
9
Cherchez s’il y a une connexion » .

9- Cediplomate de carrière, qui avait appartenu aux équipes républicaines de
Ronald Reagan et de Bush père, avait été nommé à la Maison-Blanche par l’ancien
Président démocrate Bill Clinton en 1992, puis chargé de superviser la lutte
antiterroriste à partir de 1995, avant d’être promu coordinateur de cette lutte
antiterroriste avec rang de ministre en 1998. Lorsque George W. Bush avait pris ses
fonctions le 20 janvier 2001, il avait gardé Richard Clarke à son poste, mais comme
adjoint de Condoleezza Rice, la conseillère pour la Sécurité Nationale. Finalement
nommé responsable de la lutte contre le terrorisme informatique le 9 octobre 2001,
il avait décidé de quitter la Maison-Blanche en février 2003. Il a publié, le 21 mars
2004, un livre, intituléAgainst All Enemies(« Contre tous les ennemis : au cœur de
la guerre de l’Amérique contre la terreur »).

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B. L’offensive des « néo-conservateurs » sur le dossier irakien

L’ofensive des « néo-conservateurs » sur le dossier irakien avait
commencé dès le jeudi 13 septembre 2001. Ce jour-là, Le
Secrétaireadjoint à la Défense Paul Wolfowitz,Woliepour les intimes, surnommé
Velociraptorses détracteurs, avait déclaré devant un parterre de par
généraux à Washington que les États-Unis ne devaient pas « simplement
capturer des gens et les poursuivre [en justice] (…), mais en inir avec
10
les États qui soutiennent le terrorisme » . Mais le véritable tournant
se serait produit le week-end suivant les attentats, lorsque le président
George Walker Bush avait décidé de réunir les 15-16 septembre 2001 son
« conseil de guerre » à Camp David, la résidence d’été des présidents
américains. Selon une enquête duWashington Post publiéeen janvier
11
2002 , et contrairement à ce que l’on croit souvent en Europe, le
débat stratégique à Camp David aurait porté moins sur le principe
d’une « attaque préventive » contre l’Irak que sur la chronologie des
12
opérations à planiier. La véritable ligne de partage aurait séparé les
partisans déclarés d’une guerre sur deux fronts (Afghanistan et Irak)
comme Wolfowitz et les partisans d’une riposte graduée (Afghanistan
et seulement une fois réglée le problème Ben Laden, après l’Irak)
comme Colin Powell. Donald Rumsfeld avait élaboré une mise en scène
pour convaincre Bush du bien-fondé d’une ofensive contre Bagdad.
Comme le révèle un article du New York Times, « M. Rumsfeld savait
parfaitement que le Département d’État, la CIA et une partie de
l’Étatmajor militaire s’opposeraient à une guerre contre l’Irak (…) ; il avait
délibérément fait venir M. Wolfowitz à Camp David pour ouvrir le débat
13
en présence du président ». Son objectif était de pousser l’idée d’une
ofensive contre l’Irak dans l’esprit du président. George W. Bush avait
semble-t-il été sensible à l’argumentation de Wolfowitz puisque, dès le
début de l’année 2002, le président avait airmé aux journalistes qu’il
visait désormais un « changement de régime » à Bagdad.
Mais il avait fallu que l’idée fît son chemin. Le 12 octobre 2001, Newt
Gingrich, ancienspeaker(président) républicain et par la suite membre

10- Cf.Defenselink, Department of Defense (DoD), Washington D.C., 13 septembre
2001.
n° 2-2015
11- Cf. Bob Woodward et Dan Baltz, « At Camp David, Advise and Dissent », inhe
Washington Post, 31 janvier 2002.
12- On pense souvent à tort qu’une ligne de fracture tranchée séparait le Département
d’État dirigé par Colin Powell, voire la Conseillère pour la Sécurité nationale
Condoleeza Rice, des « néo-conservateurs » qui avaient investi le Pentagone, à
savoir Donald Rumsfeld et Paul Wolfowitz. En réalité, Le Secrétaire d’État, pas plus
que la Conseillère, n’éprouvait le moindre état d’âme à l’idée de désarmer l’Irak
manu militari.
13- Cf.Bill Keller, « Stalking Saddam : How Paul Wolfowitz’s Agenda Became he
Bush Agenda », inhe New York Times Magazine, 22 septembre 2001.

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duDefense Policy BoardPentagone - organisme créé en 1985 par du
Donald Rumsfeld et Richard Perle, surnommé l’Ange des Ténèbres » par
ses détracteurs -, avait déclaré sans ambages auNew York Times: « Ce
serait désastreux si nous ne proitions pas du moment pour remplacer
Saddam après avoir déposé les Talibans ». Le fait est que certains de
l’entourage du président avaient de toute façon toujours été convaincus
que des événements comme ceux du 11 septembre ne pouvaient pas
avoir été planiiés sans l’appui au moins indirect d’un Etat constitué.
« La question centrale est celle de l’implication d’un État et, pour y
répondre, nous devons dresser le cadre de ce qu’a été le terrorisme contre
nous au cours de la dernière décennie même si ce ne sont pas encore
des preuves au sens où l’entendrait un tribunal », avait écrit dans une
tribune au vitriol parue dans leWall Street Journaldu 19 octobre 2001,
James Woolsey, ancien directeur de la CIA entre 1993 et 1995, convaincu
comme toute une partie de l’Administration Bush ils qu’il faillait saisir
cette occasion pour en inir avec le tyran de Bagdad. Même une supposée
« colombe » comme Colin Powell pouvait se laisser aller à déclarer le
7 novembre 2001 : « Nous allons nous occuper du terrorisme dans le
monde entier. Et des nations telles que l’Irak qui ont tenté d’obtenir des
armes de destruction massive auraient tort de penser qu’elles pourraient
nous échapper ».
Enquêteur vedette duWashington Postdepuis qu’il avait révélé avec
Carl Bernstein le scandale duWatergatedans les années 70 qui avait coûté
la présidence à Richard Nixon, le journaliste Bob Woodward, raconte
14
dansPlan of Attack, he Road to War(« Le plan d’attaque. La marche
à la guerre ») que George Bush aurait, le 21 novembre 2001, 72 jours
après les attentats du 11 septembre et en pleine guerre d’Afghanistan,
explicitement demandé à son Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld
de mettre en route la préparation de plans pour une guerre en Irak, alors
que celle d’Afghanistan n’était pas encore terminée : « Mettons-nous
au travail là-dessus. Que le [général] Tommy Franks regarde ce qu’il
faudrait faire pour chasser Saddam Hussein ». Et d’ajouter : « Peut-on
procéder discrètement ? ». Avec cette justiicationa posteriori: « Je savais
(que) j’aurais l’air impatient de faire la guerre alors que je ne le suis pas ».
Condoleeza Rice, la conseillère pour la sécurité du président américain
avait reconnu le 18 avril dernier que George W. Bush avait demandé, dès
novembre 2001, « des options » aux militaires concernant l’Irak : « Le
président apparemment a parlé avec [Donald] Rumsfeld et lui a dit : “J’ai
besoin de savoir mes options relatives à l’Irak” », avait déclaré Condy
Rice à la chaîne de télévisionFox News.

14- Cf. Bob Woodward,Plan of Attack. he Road To War, Simon and Schuster, New
York, 2004.

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Le fait est que cinq semaines plus tard, soit le 28 décembre 2001,
le président George W. Bush avait reçu les premiers plans du général
Franks, chef duCentcom (Central Command), qui aurait manifesté
d’ailleurs sa désapprobation parce qu’il s’estimait, à tort ou à raison,
détourné de sa tache initiale en Afghanistan.
Le désormais fameux discours du président George W. Bush sur
l’« état de l’Union » du 21 janvier 2002, dans lequel il allait stigmatisé
les pays de l’« Axe du Mal », devait transformer en objectif stratégique
national le programme des « néo-conservateurs ». Quatre mois plus tard,
er
le 1juin 2002, devant l’Académie militaire deWest Point, le président
américain présentait la nouvelle doctrine stratégique américaine de
« guerre préventive ». La publication en septembre 2002 de laNational
Security Strategy of the United States n’allaitfaire que conirmer cette
évolution.
C’est à partir de là que le Pentagone s’était mis à élaborer des plans
opérationnels pour renverser le régime irakien. Le quotidien britannique,
15
he Guardianavait révélé la teneur des, en date du 14 février 2002
préparatifs américains pour une ofensive militaire contre l’Irak qui était
censée engager jusqu’à 200.000 hommes. Au cours d’une réunion de la
plus haute importance qui se serait tenue in janvier 2002, le « cabinet de
guerre » du président Bush, connu également sous le nom dePrincipals
16
Committee, avait conclu que la politique du(« Comité des principaux »)
containmentpoursuivie depuisDesert Stormpar les États-Unis à l’égard
de l’Irak avait échoué et que des actions plus énergiques devaient être
engagées pour faire tomber le régime. Cependant, ce n’est que dans les
premiers jours de février que les plans pour une guerre à la fois ouverte
et secrète contre l’Irak auraient atterri sur le bureau ovale de la Maison
Blanche. « Je me réserve toutes les options. Je n’en dirai rien pour
l’instant. Saddam Hussein doit comprendre que je suis sérieux quant à la
défense de notre pays », avait déclaré le président Bush le 13 janvier 2002.
Le mois suivant, le 16 février 2002, le président américain avait chargé
la CIA d’aider le Pentagone à renverser Saddam Hussein. À l’époque,
l’agence de renseignements n’avait encore que quatre espions en Irak. En
juillet 2002, une première équipe avait été iniltrée au Kurdistan : elle
créera un réseau de 87 agents sous le nom de codeRockstars. En même
n° 2-2015
temps, la Maison-Blanche avait décidé d’afecter 700 millions de dollars
à des« tâches préparatoires »dans le Golfe, prélevés sur les fonds de
guerre votés par le Congrès pour l’Afghanistan.

20

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15- Cf. Julian Borger et Ewen MacAskill, « Objectif Saddam, encore et toujours »,he
Guardian, 14 février 2002.
16- Les « principaux » sont les ministres et chefs des services compétents, sans le
président ni le vice-président.

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Lors de sa tournée en Europe et en Russie, in mai 2002, le président
américain avait déclaré qu’il n’avait « pas de plans sur [son] bureau »,
alors que l’état-major y travaillait activement depuis près de six mois. Le
Secrétaire d’État, Colin Powell, avait semble-t-il mis en garde en privé le
président George W. Bush, à plusieurs reprises courant 2002, notamment
lors d’un dîner à la Maison-Blanche, le 5 août 2002, en lui rappelant la
« loi du magasin de porcelaine », à savoir : « ce que vous cassez vous
appartient ». Mais, depuis la décision du « comité des principaux », Colin
Powell, considéré jusqu’alors comme la « colombe » de l’équipe Bush ils,
avait - par loyauté - ostensiblement rajouté sa voix en public à ceux qui
appelaient à un « changement de régime » à Bagdad. « Nous étudions
toute une palette d’options qui aboutiront à ce résultat », avait-il déclaré
devant la commission du budget du Sénat.
Le plan pour une campagne contre l’Irak aurait été élaboré à partir
d’un autre plan d’urgence, déjà mis au point par lesJoint Chiefs of
Stafs(chefs d’état-majors conjoints) et envisageant l’emploi d’une force
américaine de quelque 200.000 hommes, attaquant l’Irak essentiellement
depuis le Koweït. La « guerre psychologique » (Psy War) avait directement
commencé lorsqu’un dossier classéSecret etcomportant des plans
détaillés pour l’invasion de l’Irak, avec 250.000 hommes, avait fait l’objet
d’une « fuite » plus précise encore dans leNew York Times5 juillet du
2002 qui relevait que les États-Unis avaient d’ores et déjà suisamment
de moyens militaires pour enclencher les hostilités dès le mois de janvier
2003. Selon Bob Woodward, le 21 décembre 2002, le président américain
s’était fait présenter les éléments dont disposait alors la CIA sur les ADM
que Saddam Hussein pourrait détenir et qui devaient constituer les
« preuves » que Colin Powell serait chargé d’exposer trois mois plus tard
devant l’ONU. Étonné des incertitudes relatives aux informations qui lui
étaient soumises, George W. Bush ne fut pas convaincu. George Tenet
lui aurait alors airmé :«Ne vous inquiétez pas, c’est unslam dunk ! »
(terme de basket désignant un point tellement facile que le joueur qui
le marque se suspend un instant au panier pour narguer l’adversaire).
Toujours est-il que deux semaines plus tard, sa décision d’envahir l’Irak
est devenue irrévocable. « Je suis prêt à risquer ma présidence pour faire
ce que je crois juste », avait-il même déclaré au même journaliste.

C. Une menace devenue potentiellement « intolérable » après le 11
septembre

Le secrétaire adjoint à la Défense, Paul Wolfowitz n’avait-il pas expliqué,
en mai 2003, auVanity Fairqui consacrait un dossier sur le « cercle
pensant de Bush » que l’argument des ADM constituait « un argument
bureaucratique ». « Nous nous sommes entendus sur une question,

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les armes de destruction massive, parce que c’était la seule raison sur
laquelle tout le monde pouvait tomber d’accord ? ».
Les choses sont néanmoins certainement plus complexes que ne
laisserait de prime abord penser cette formulation, pour le moins
ambiguë, sinon problématique. Comme le souligne Bruno Tertrais de la
Fondation pour la Recherche Stratégique : « Il faut lire cette déclaration
17
au premier degré et pas seulement comme une preuve de cynisme ».
En réalité la leçon tirée du 11 septembre par les Américains, toutes
tendances confondues - il faut d’ailleurs rappeler que la paternité de la
notion deRogue States(« États-voyous » auxquels appartenait l’Irak de
Saddam Hussein) est à mettre au crédit d’Anthony Lake membre du
18
National Security Councilde l’Administration Clinton-, résidait dans
l’idée qu’il n’était plus possible d’attendre que la menace fût devenue
imminente pour la réduire. C’est tout l’enjeu de la notion de « guerre
préventive » (preemption) formulée explicitement par un document de 33
pages relatif à la nouvelleNational Security Strategy of he United States
19
du 17 septembre 2002. Il est important de s’y référer pour comprendre
la suite des événements, notamment en Irak : « Le plus grand danger qui
menace notre pays se situe à la croisée du radicalisme et de la technologie.
Nos ennemis ont déclaré sans ambiguïté qu’ils aspiraient à mettre en
œuvre des armes de destruction massive et nous avons la preuve qu’ils
s’y emploient avec détermination. Les États-Unis ne permettront pas que
ces eforts aboutissent. (…) Et, parce que c’est une question de bon sens
et d’autodéfense, l’Amérique interviendra avant même que la menace
ne se concrétise. (…) L’Histoire jugera sévèrement ceux qui n’ont rien
fait. Au sein du monde dans lequel nous venons d’entrer, le seul chemin
qui conduise à la paix et à la sécurité est celui de l’action ». Et d’ajouter
plus loin : « Bien que les États-Unis soient prêts à déployer tous leurs
eforts pour obtenir le soutien de la communauté internationale, nous
n’hésiterons pas à agir seuls, si nécessaire, pour exercer notre droit à
l’autodéfense, en agissant à titre préventif contre ces terroristes » (…).

17- Cf. Interview de Bruno Tertrais, inLibération, 3 octobre 2003, p. 3.
18- Cf. La doctrine Lake desRogue States. Du nom d’Anthony Lake, conseiller de Bill
Clinton sur les questions de sécurité à partir de 1993. Martin Indyk, Secrétaire
d’État adjoint américain pour le Proche Orient et l’Afrique du Nord avait donné
n° 2-2015
à cette doctrine, élaborée après l’efondrement du communisme, une application
régionale spéciique pour des États comme l’Irak et l’Iran. Par-delà le changement
d’Administration, la doctrine desRogue Statesest devenue la clé de voûte de la
politique étrangère américaine dans un monde globalisé. Prenant acte de la nouvelle
menace constituée par les ADM, le président Clinton avait signé, le 14 novembre
1994,l’Executive Order(« Directive présidentielle ») n° 12938. Cf.Executive Order
n°12938 :Proliferation Of Weapons Of Mass Destruction.
19- Ellesera complétée par uneNational Strategy to Combat Weapons of Mass
Destruction, rendue publique en décembre 2002 par la Maison Blanche
(https://www.fas.org/irp/ofdocs/nspd/nspd-17.html).

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