La problématique de la citoyenneté au Sénégal

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Les années 2000 révélèrent le côté factice et superficiel de la citoyenneté au Sénégal. Effectivement, l'attitude du Sénégalais interpelle les consciences. Pourquoi, après plusieurs décennies de lutte, d'engagement et d'implication d'une bonne partie des élites, la citoyenneté reste-t-elle une idée sans véritable contenu, sur le plan concret ?

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Ajouté le 01 juillet 2011
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EAN13 9782296464131
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La problématique de la citoyenneté
au SénégalSociétés Africaines et Diaspora
Collection dirigée par Babacar SALL

Sociétés Africaines et Diaspora est une collection universitaire à
vocation pluridisciplinaire orientée principalement sur l'Afrique et sa
diaspora. Elle accueille également des essais et témoignages pouvant
servir de matière à la recherche. Elle complète la revue du même nom
et cherche à contribuer à une meilleure connaissance des réalités
historiques et actuelles du continent. Elle entend également œuvrer
pour une bonne visibilité de la recherche africaine tout en restant
ouverte et s'appuie, de ce fait, sur des travaux individuels ou collectifs,
des actes de colloque ou des thèmes qu'elle initie.

Déjà parus

Amadou-Mahtar M’Bow, Aux sources du futur, 2011.
AmLe monde en devenir
Fadel DIA, Wade-Mecum ou le wadisme en 15 mots-clés, 2010.
Mamadi CAMARA, Où va la Guinée? Mémorandum à un ami
pour sauver notre pays, 2010.
Aldo AJELLO, Brasiers d'Afrique. Mémoires d'un émissaire
pour la paix, 2010,
Thierno DIOP, Léopold Sédar Senghor, Majhemout Diop et le
marxisme, 2010.
Sidiki KABA, La Justice universelle en question. Justice de
blancs contre les autres, 2010.
Seidik ABBA, Rébellion touarègue au Niger. Qui a tué le
rebelle Mano Dayak ?, 2010.
Mandiaye GAYE, Le Sénégal sous Abdoulaye Wade.
Banqueroute, corruption et liberticide, 2010.
eM Boucounta DIALLO, La crise casamaçaise. Problématique
et voies de solutions, 2009.
Seidik ABBA, La presse au Niger. Etat des lieux et
perspectives, 2009.
Momar Sokhna DIOP, Quelles alternatives pour l’Afrique ?,
2008.
Kodou WADE, Sexualité et fécondité dans la grande ville
africaine, la cas de Ouakam, 2008.
Ndiassé SAMBE, El Hadji Diouf, footballeur et rebelle, 2008.
Seidik ABBA, Le Niger face au Sida : atouts et faiblesses de la
stratégie nationale contre la pandémie, 2008. Mandiaye GAYE
LA PROBLÉMATIQUE
DE LA CITOYENNETÉ
AU SÉNÉGAL© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54748-3
EAN : 9782296547483Remerciements

Je remercie le Professeur Penda Mbow, de
l’honneur qu’elle m’a fait, d’avoir accepté de me
préfacer cet ouvrage, malgré ses multiples charges
quotidiennes, de tous ordres.
Je remercie aussi Boubacar Sall, pour
l’amitié, l’assistance en tout genre et les conseils
permanents qu’il ne cesse de me prodiguer. Et le
témoignage le plus éloquent de cette amitié, est
celui de m’avoir permis d’effectuer le pèlerinage
aux lieux Saints de l’islam. Je prie Allah, de lui
rétribuer tous les biens faits qu’il ne cesse de
faire auprès de ses nombreux parents, amis et de
simples nécessiteux. Son épouse, Fatou Badiane,
compagne et complice, est tout naturellement
associée à ces remerciements.
Mes remerciements vont aussi, à un grand
frère et ami, un conseiller et un compagnon de luttes
politique et syndicale des années 60-80, Ibnou
Mbaye, qui également comme Boubacar Sall, me
prodigue les meilleurs conseils et m’assiste en tout
dans la conduite en société.
Je remercie également, un ami d’enfance de
longue date, Boubacar Diallo, avec qui je chemine
par la grâce d’Allah, depuis près de 60 ans. Il m’a
même fait l’honneur et le plaisir de faire porter mon
prénom à un de ses enfants. Lui, Boubacar Sall et
moi, formons un trio inséparable et partageons une
5 histoire de près de 60 ans, sans le moindre nuage.
Naturellement, ceci est du fait de la volonté de Dieu
et je souhaite qu’il en soit ainsi, jusqu’à la fin des
temps. Amine !
Je dois aussi des remerciements à un autre
ami, qui est pour moi, un philosophe remarquable
doublé d’une sagesse dont bénéficient ses amis et
tout particulièrement nos épouses, il s’agit de Matar
Dial. Lui, c’est mon censeur, il m’oriente et me guide
dans l’école de la vie.
Je remercie Khadidiatou Cissé et Seynabou Thioye,
les deux secrétaires qui ont participé avec dévouement et
générosité à la mise en page de cet ouvrage.
Bathie Ngoye Thiam, m’a été d’un apport
inestimable pour réaliser cet ouvrage dans les
meilleures conditions. Du fond du cœur, je lui dis
merci infiniment.
Enfin, je remercie tous mes nombreux
amis qui comprendront que je ne puisse pas les
citer tous nommément, mes compagnons de la
longue marche depuis l’époque coloniale qui de
près ou de loin m’ont apporté leur aide et
concours dans tout ce que je fais. Je n’oublie
surtout pas, mes nombreux lecteurs de par le
monde, qui m’ont toujours envoyés leurs
encouragements et soutiens. Je suis persuadé et
même tout à fait convaincu, qu’ils comprendront
aisément que je ne puisse les nommer tous, car
la liste serait très longue, mais qu’ils me
6 permettent simplement une exception d’en citer
quelques-uns:

Boubacar Boris Diop
Babacar Sall
Cheikh Faty Faye
Mody Niang
Abdoul Aziz Diop
Famille Prosper Sy




















7











Dédicaces

Je dédie ce travail à ma tendre maman Khady
Lô, dont je suis l’unique enfant et pour qui, le souci
constant est que je ne fasse jamais de tort à mon
prochain. Et aussi à mon père adoptif feu Mamadou
Seye, qui s’est présenté sous le nom de Macoumba
Ndiaye qu’il a conservé définitivement pour libérer
un père pris en otage par l’armée coloniale française,
parce que le propre fils de celui-ci avait fui, pour ne
pas être incorporé dans l’armée coloniale. Etant
tombé sur la scène par hasard, après s’être renseigné
sur les raisons qui ont motivé cette prise d’otage, il
s’est déclaré aussitôt être le fils en question et fut
incorporé en lieu et place du fils biologique, et ainsi
le père fut libéré. C’est ce brave Homme, qui n’était
pas du tout instruit, qui m’a élevé comme son propre
fils. Il m’a inculqué la valeur du travail, la rigueur
dans l’effort, la droiture, la vérité, l’honneur et la
modestie en toute circonstance, l’éthique et la dignité
quoiqu’il arrive. Grâce à lui et à son image, je n’ai
jamais opté pour les chemins faciles, qui, très
souvent, s’écartent de ceux de l’honneur et de la
dignité. Que Dieu l’accueille en son Paradis. Amine !
A feu Seydou Cissokho, camarade, guide et
conseiller à la fois, dirigeant politique des premières
heures de lutte pour l’indépendance nationale,
signataire du Manifeste du Parti Africain de
l’Indépendance (PAI) et un de ses membres
9 fondateurs. Il le fut également pour le Parti de
l’Indépendance et du Travail du Sénégal (PIT). C’est
lui, qui fut le premier à m’encourager à l’écriture. Je
considère qu’il a été pour beaucoup, à la réalisation
de cet ouvrage, car, il a été pour moi, un modèle de
rigueur et de modestie. Sa capacité de résistance face
au dénuement le plus total, ainsi que celle
d’endurance à la souffrance sont impressionnantes.
Son exemple devrait servir de modèle aux jeunes
générations, qui entendent lutter et être au service de
leur peuple. Cet homme, inconnu des Sénégalais et
surtout de la jeune génération devrait faire l’objet
d’une étude approfondie et plus ample connaissance,
pour que son exemple puisse servir de modèle aux
citoyens et citoyennes qui souhaitent s’engager en
politique. Il est mort au combat, sans jamais renier
son engagement initial d’être au service de son
peuple, et de défendre les causes justes. Ses
convictions propres, fondées sur le Marxisme
Léninisme ont demeuré jusqu’à la fin de ses jours.
A tous ceux qui ont lutté dans le passé pour la
liberté, l’indépendance et l’émancipation de notre
peuple, et ceux qui luttent encore pour rétablir
l’ordre, la discipline et la citoyenneté dans la
République du Sénégal ; pour un véritable Etat de
droit où la justice est rendue équitablement et la
citoyenneté pleine et entière reconnue à tous ; pour
l’égalité de tous les Sénégalais en droit et devant la
chose publique ; pour l’unité nationale dans la
diversité de nos langues, religions, ethnies, cultures,
10 etc. ; pour un Sénégal nouveau, uni, prospère et
débarrassé de tout esprit de chauvinisme et
d’exclusion xénophobe ; et enfin, pour un Sénégal
ouvert aux autres cultures du monde, pour un
enrichissement mutuel, et où règnent, la démocratie,
la paix entre tous les Sénégalais, dans une volonté de
vie commune.
A la maman Moussoukoro Sakho, une brave
dame d’une témérité et d’un courage exemplaires,
qui forcent le respect de tout homme honnête et de
bonne foi. Cette dame avait pris des risques énormes
aux premières heures de la répression de Senghor,
sur les militants du P A I à Saint Louis, après la
dissolution du parti en 1960, en acceptant de
protéger les éléments qui étaient activement
recherchés par la police, parmi lesquels, Seydou
Cissokho, Madické Wade et Alla Kane, à son
domicile, situé seulement à quelques centaines de
mètres de la police de Sor, pendant près de deux ans,
avec le couvert en plus, sans jamais réclamer un seul
sou pour cela. Cet acte de courage et de générosité
dont seules les femmes sont capables, mérite d’être
cité en exemple, à l’attention de notre jeunesse et de
ceux et celles qui pensent que la générosité de cœur
et l’engagement patriotique bénévole n’existent pas.
A tous mes amis d’enfance, mes camarades et
compagnons de lutte d’hier à aujourd’hui pour les
moments de peine et de joie passés ensemble et
consacrés au service de notre pays.
11 Enfin, à mon épouse, mes enfants et petits-
enfants, mes neveux et nièces, tout particulièrement
Ndèye Khady Touré, qui me comble de sollicitude,
mes homonymes et tant d’autres personnes qui me
sont chères, pour leur compréhension à mon endroit,
de ne leur avoir pas consacré le temps que j’aurai dû
normalement, leur réserver.
















12 Préface

C’est avec un grand plaisir que nous
sacrifiions à ce rituel de préfacer le livre d’un
homme envers qui, nous vouons un véritable
respect. Il s’agit de Mandiaye Gaye, l’éternel militant
de gauche.
Au début des années 2000, il nous convia,
l’écrivain Boubacar Boris Diop et nous-mêmes, à sa
demeure sise aux Mamelles pour nous parler du
lancement de son site web, « Devoir citoyen ». Avec
un de ses amis vivant au Brésil, il nous expliqua la
nécessité de créer ce site sur la toile et qui « sera
exclusivement au service de la citoyenneté ».
Pour la première fois, nous rencontrions cet
homme mais nous comprîmes aussitôt à quel point,
la conviction était forte chez lui ; son principal souci
restait le Sénégal et l’avenir de ses concitoyens.
Notre conviction est que nous partageons avec
Mandiaye Gaye, la plupart de ses idées qui tournent
essentiellement autour de l’urgence qu’il y a, dans ce
pays, de consolider la citoyenneté mais surtout
d’aider le Sénégalais à se libérer des structures
sociales et mentales qui entravent son
épanouissement. C’est ce besoin de rupture qui
justifie l’engagement de Mandiaye Gaye dans les
Assises nationales.
13 1Mandiaye, comme Stéphane Hessel dans un
texte retentissant intitulé, « indignez-vous ! »,
interpelle les Sénégalais sur leur indifférence, « la
pire des attitudes ». Il faut admettre que nous vivons
une véritable période de relâchement qu’on peut
facilement imputer à la crise multidimensionnelle ou
la mal gouvernance mais aussi à l’énorme déception
découlant de la gestion du pouvoir par Wade. La
personnalisation et la patrimonialisation du pouvoir
ont fini par réduire la République en une véritable
2caricature . Seulement ces années 2000 révélèrent le
côté factice et superficiel de la citoyenneté au
Sénégal. Effectivement, l’attitude du Sénégalais
interpelle les consciences. Pourquoi, après plusieurs
décennies de lutte, d’engagement et d’implication
d’une bonne partie des élites, la citoyenneté reste t-
elle une idée sans véritable contenu, sur le plan
concret ?
Pour quoi l’école, l’armée, les institutions
républicaines par excellence, n’arrivent-elles pas à
ancrer l’idée de République et à créer les conditions,
d’une citoyenneté égalitaire pour les jeunes et les
femmes ?
L‘état civil largement évoqué par Mandiaye
Gaye révèle les capacités de contournement et de
manipulation des Sénégalais ; on peut changer de
date de naissance, de lieu de naissance, selon ses

1 Hessel S, Indignez-vous ! Indigènes éditions janvier 2011
2 Mais les évènements récents en Tunisie et en Egypte nous montrent
que les bouleversements peuvent être fulgurants.

14 besoins. Cette absence de sacralité autour de l‘état
civil permet à l’homme politique au pouvoir
d’abuser des inscriptions multiples ou d’étrangers
sur les listes électorales.
Au-delà des critiques à l’endroit de la gestion
de notre pays, nous sommes en présence d’un
véritable échec de notre projet de société, exacerbé
par l’absence de rigueur et la manipulation des
identités et particularismes, à l’’instar des confréries.
L’illustration parfaite de cet état de fait reste la crise
casamançaise avec son chapelet de drames dont le
naufrage du bateau le Joola en septembre 2002, qui a
vu périr près de 2000 personnes, à cause de la
négligence.
Nous devons approfondir la réflexion comme
nous y invite Mandiaye Gaye. Pourquoi la
citoyenneté se caractérise t- elle par une certaine
évanescence ? Est-ce le résultat de la trajectoire
historique de nos sociétés ? Dans un l’ouvrage
intitulé, Citoyen et sujet, Mahmoud Mamdani
évoque une querelle qu’il a pudiquement qualifiée
d’opposition entre modernistes et les partisans
communautaires et qui n’est rien d’autre que le
reflet de sociétés désorganisées par des apports
divers qui se superposent souvent, sans fusionner
réellement. « Le problème vient de ce que la société
civile n’est qu’une construction embryonnaire et
marginale en Afrique », il faut admettre que ces
dernières décennies des mutations importantes se
15 3sont opérées. Seulement, il est difficile de nier
l’importance des questions identitaires. Il existe une
véritable revanche des groupes sur la citoyenneté
4consciente et moderniste Peut-on y voir ce que
Mamdami définit comme la perspective libérale qui
situe les politiques locales dans la société civile et
résume la solution africaniste à remplacer des
communautés très anciennes au cœur de la politique
africaine ? « Les uns réclament un régime qui
défendra les droits mais les autres sont pour la
5défense de la culture. » Cette question de la
citoyenneté est indissociable d’une analyse en
profondeur de la décolonisation et sa véritable
signification.
Il se pose, toutefois, la question des
institutions : sont-elles encore inadaptées et
incapables de contribuer à la modernisation des
sociétés, ou le lien entre le citoyen et l’État n’opère-t-
il pas suffisamment ? Lorsque les Assises nationales
furent lancées au Sénégal en 2007, nous avions
publié nos réflexions sur ce sujet. Nous estimions

3Mamdani M, Citoyen et sujet. L’Afrique contemporaine et l’héritage
du colonialisme tardif. Paris Khartala 2004. 420 p
4Aujourd’hui, nous avons l’habitude de dire qu’il existe une véritable
revanche du système de l’indigénat sur les citoyens des quatre
communes de l’époque coloniale. Cela se reflète dans le
développement de l’informel, les pratiques rurales transplantées en
milieu urbain mais aussi la capture de la démocratie sénégalaise par
les forces traditionnelles (coutumières et maraboutiques).
5Pourtant, nous ne pensons pas que les tenants par exemple de la
Négritude comme Senghor se sont limité à défendre la culture au
détriment des droits. Voir Mamdani, op cit p 13

16 que, lorsque le colonisateur français acheva la
pacification de ce qui deviendra le Sénégal
« moderne », il y implanta ses institutions du XIXe
siècle - l’État jacobin avec les idéologies de l’Europe
industrialisée (socialisme, libéralisme, marxisme
léninisme) et les partis politiques - sans les deux
phases essentielles à l’évolution de la société. Depuis,
les idéologies sont mortes avant qu’on ait
véritablement réglé les questions liées à ces deux
moments-clé de l’histoire des démocraties.
La démocratie nécessite une certaine
abstraction et l’universalisme de la citoyenneté.
L’élection présidentielle sénégalaise de février 2007
nous a ainsi donné l’occasion d’analyser le
comportement citoyen des votants et de nous
interroger sur sa rationalité : la pauvreté et la
vénalité peuvent-elles expliquer certains choix
électoraux ? Quelle est la part de revanche des forces
féodales et traditionnelles, conscientes ou
manipulées, sur les élites ? La citoyenneté reste à
construire au Sénégal dans la mesure où 1789 a laissé
émerger un citoyen jaloux de ses prérogatives, prêt à
se battre pour conserver son autonomie et ses droits.
Un autre exemple non dénué d’intérêt pour
le Sénégal est celui des États-Unis d’Amérique :
l’Américain entretient une relation quasi-religieuse
avec la Constitution de l’État fédéral et, pourtant,
que de luttes et de débats entre l’indépendance des
treize colonies en 1776 et le Mouvement des Civil
Rights dirigé par Martin Luther King dans les années
17 60 ! Au XIXe siècle, les politiciens et universitaires
américains se sont surtout focalisés sur la relation
entre Church and State, État et religion, ce qui n’est
pas, non plus, sans intérêt pour un pays comme le
nôtre.
Cet héritage colonial ne nous permet donc
toujours pas de résoudre la question essentielle de
l’adéquation entre société et institutions. Cette
situation explique d’ailleurs le discours de La Baule
en juin 1990 dans lequel François Mitterrand évoqua
la relation entre les systèmes sociaux, scolaires et la
poussée démographique - sujet capital - mais aussi
l’urgence d’instaurer et de consolider la démocratie.
Les préoccupations nouvelles et le combat
pour la citoyenneté nécessite qu’on revisite notre
histoire.
Durant la période coloniale, la société
sénégalaise était divisée entre les citoyens des quatre
communes (Gorée, Rufisque, Dakar et Saint Louis) et
les sujets ou indigènes. La loi Lamine Guèye votée le
25 avril 1946 stipula que « tous les ressortissants des
territoires d’outre-mer ont la qualité de citoyen au
même titre que les nationaux français de la
métropole ou des départements d’outre-mer ». Elle
donna la citoyenneté à tous les sujets de l’Empire.
Parallèlement, Félix Houphouët-Boigny fit voter la
loi supprimant le travail forcé dans les colonies. Ces
deux lois constituent des étapes essentielles vers
l’indépendance puisque les élites commencèrent peu
à peu à peser sur le destin des populations. Mais
18 quelle est leur portée réelle ? Si, par exemple, la loi
Lamine Guèye étendit le suffrage universel, le droit
de vote des femmes concerna seulement celles qui
étaient nées dans les quatre communes du Sénégal.
Mieux, il fallut attendre l’indépendance en 1960 pour
voir le président Senghor lancer le comité des
options qui devait élaborer le Code de la Famille,
voté en 1972 et promulgué en 1973 : parmi les
objectifs de ce Code figurait l’unification de la loi et
l’émergence de la citoyenneté, en particulier celle des
femmes.
Malgré ces avancées, cette question n’est pas
encore réglée tant la complexité des sociétés
africaines demeure. La définition d’un nouveau
contrat social se pose de plus en plus en raison d’une
réelle crise de légitimité des institutions due au
caractère obsolète du « contrat de confiance » censé
structurer tout fonctionnement démocratique.
Dysfonctionnement de la pratique démocratique,
permanence de certaines pesanteurs socioculturelles,
communautarisme ambiant – qu’ils soient ethnique,
religieux, classique, voire régional – freinent
l’émergence d’une véritable citoyenneté et
contribuent à la décomposition du ciment national.
C’est à ce niveau où la discussion autour des
idées développées par Mandiaye Gaye mérite toute
l’attention requise. On retrouve ici, ce qu’on peut
considérer comme un véritable échec du système
colonial qui n’est pas arrivé à une déstructuration
des institutions et sociétés africaines.
19 Cet échec se trouve assumé par l’Etat post
colonial et que décrit Mamdani lorsqu’il avance que
chaque gouvernement s’est efforcé de réformer l’Etat
qui avait cristallisé institutionnellement la séparation
imposée par l’Etat entre le rural et l’urbain et entre
chacune des ethnicités. Mais ce faisant, chaque Etat a
toutefois reproduit une partie de cet héritage créant
6ainsi sa propre variété de despotisme .
En fin observateur, Mandiaye, depuis au
moins l’important tournant que constitue dans
l’évolution politique, l’alternance en l’an 2000, traque
les comportements des Sénégalais mais surtout les
défaillances dans la gouvernance de notre
pays : « nos dirigeants nous plongent dans un
obscurantisme presque absolu pour obstruer notre
clairvoyance. Au regard de ces 50 ans
d’indépendance, le recul de la citoyenneté et de la
démocratie par rapport à nos attentes et espoirs
légitimes, ne fait l’ombre d’aucun doute » écrit –il.
Le mal est profond car les pouvoirs successifs
n’ont fait que consolider leur emprise sur l’Etat qu’ils
ont personnalisé à outrance, « par leur culte, comme
dans une monarchie, au lieu d’en faire un Etat
républicain de droit, qui est concrètement l’affaire de
tous les citoyens sans exception, comme le voudrait
la démocratie universelle. Et pour parvenir à leurs
fins, ils ont créé des institutions calquées sur le

6 Mamdani, op cit p 20.

20 modèle français dans le fond et la forme, mais vidées
complètement »
Nous espérons que cet ouvrage fera
l’objet de débat, surtout de la part des jeunes car
nous avons besoin de créer les conditions d’une
véritable rupture et Mandiaye Gaye nous y invite.

Penda Mbow
Professeur à l'université
Cheikh Anta Diop
de Dakar,
Présidente du mouvement
citoyen










21











Avant-Propos

Dans notre continent aujourd’hui, les notions
de droit et devoir du citoyen semblent totalement
méconnues ou ont perdu complètement leur sens,
dans la plupart de nos Etats indépendants. Après
avoir subi avec peines et humiliations la longue nuit
de la colonisation, qui nous maintenait dans les liens
de sujets français, puis de citoyens français, nous
espérions qu’avec l’indépendance, même octroyée,
nous allions retrouver enfin la dignité qui est
attachée à la citoyenneté, ainsi que les avantages
qu’elle procure, comme par exemple la liberté, la
démocratie, la justice et l’égalité entre tous les
enfants d’une même république. Mais hélas, c’est
tout le contraire car la citoyenneté est devenue la
problématique de l’Afrique toute entière où
l’exercice des droits et l’accomplissement des devoirs
du citoyen ne sont que virtuels. Ceci est un problème
qui concerne directement les peuples eux-mêmes, et
que nous devons régler individuellement en tant que
citoyen et chacun à son niveau propre.
Nous n’avions pas compté certes avec
l’archaïsme de nos dirigeants d’hier à aujourd’hui,
qui sont eux, plus portés vers les délices et autres
avantages que le pouvoir leur procure, que vers la
construction d’une conscience citoyenne affirmée et
d’un Etat de droit réel, irréversible et où chaque
citoyen occupe une place entière et indivisible. Un
23 Etat qui s’adapte à la marche des temps modernes et
à l’évolution de la civilisation universelle, un Etat qui
donne au citoyen tout le sens de la dignité humaine
et le rôle d’acteur principal dans le développement
économique, social et culturel, pour une
transformation qualitative de la société.
Au lieu de nous sortir des ténèbres de la
colonisation pour faire de nous des citoyens aptes à
juger par nous-mêmes la situation de notre pays ,
nos dirigeants nous plongent dans un obscurantisme
presque absolu pour obstruer notre clairvoyance. Au
lieu de nous donner une éducation civique, pour une
citoyenneté pleine et entière, ils nous prennent pour
de simples sujets taillables et corvéables à merci.
Ceci, dans l’unique but de nous manipuler à leur
guise, pour leur profit personnel et leur maintien au
pouvoir le plus longtemps possible, si ce n’est à vie.
En collaboration avec leurs complices intérieurs et
extérieurs, ils font tout pour atteindre cet objectif
ignoble et inacceptable, pour tout citoyen digne de ce
nom.
Le bilan des 50 ans d’indépendance de notre
pays qui est sorti du joug colonial, et devait dans les
faits, s’atteler à la construction d’un Etat de droit,
ancré profondément dans les valeurs républicaines
au point de vue progrès économique, social et
culturel, s’est révélé plutôt être un échec et une
déception. Il nous donne l’éclairage sans conteste,
que rien en direction de la formation et la
consolidation d’une conscience citoyenne, n’a été
24 entrepris, tant pour le droit que le devoir d’un
Sénégalais de type nouveau. Et il en est de même de
son rôle d’acteur irremplaçable dans ce chantier non
défriché, d’un Etat nouvellement indépendant, qui a
besoin de citoyens conscients, patriotes et bâtisseurs,
dans tous les domaines d’activité de la société.
Successivement, les tenants du pouvoir se sont mis à
consolider leur emprise sur l’Etat, qu’ils ont
personnalisé à outrance, par leur culte, comme dans
une monarchie, au lieu d’en faire un Etat républicain
de droit, qui est concrètement l’affaire de tous les
citoyens sans exception, comme le voudrait la
démocratie universelle. Et pour parvenir à leurs fins,
ils ont créé des institutions calquées sur le modèle
colonial français dans le fond et la forme, mais vidées
complètement de leur contenu, dans l’esprit et la
lettre, à savoir : l’application stricte de leurs
principes directeurs fondamentaux.
Après un demi-siècle de souveraineté
nationale et internationale selon les normes, ils (Etats
africains) sont encore en majorité incapables
d’organiser des élections libres, justes,
démocratiques, transparentes et régulières donc sans
contestation, dans l’un quelconque de nos Etats. Et
les quelques cas connus, sont considérés comme des
exploits et exceptionnels, par la communauté
internationale. N’est-ce pas là, un échec et une honte
qui attestent on ne peut plus clair, que notre
bilan démocratique est catastrophique ? Et ceci, après
que la Communauté internationale et les pays amis
25 ont financé totalement ou partiellement le coût de
leur organisation, leur tenue, et fait superviser leur
déroulement par leurs experts, le temps d’un week-
end. L’exemple de la Côte d’Ivoire, avec Gbagbo
qui, depuis cinq ans, tergiverse en usant de faux-
fuyants pour ne pas organiser l’élection
présidentielle qui relève de ses prérogatives
institutionnelles en tant que président de la
République en exercice, est un cas typique de non-
respect des institutions et de la démocratie. En
refusant de surcroit, de céder le pouvoir malgré tout,
il constitue là, avec Me Wade et Robert Mugabe, des
exemples frappants de la capacité de certains
dirigeants africains à violer leurs propres institutions
et, leur serment fait à leur peuple. Aucun code
électoral, même le plus consensuel, aucune
Commission électorale nationale indépendante
(CENI) même acceptée par toutes les parties
prenantes d’un pays et dotée des pouvoirs les plus
étendus en matière d’élections, ne peuvent résister à
certains chefs d’Etat africains « élus » par accident ou
par ruse. Ils se moquent éperdument de tout cela et
s’imposent par tous les moyens antidémocratiques,
même au prix d’une guerre civile, pour demeurer au
pouvoir contre la volonté populaire et les institutions
de la République. Et à cet effet, ils sont prompts à
confectionner des Constitutions à leur image, sujettes
à des interprétations diverses, qu’ils entrevoient de
modifier à tout instant, selon leur volonté et en leur
faveur, au cours du jeu. Comme le font Me Wade au
26 Sénégal, Robert Mugabe au Zimbabwe et tant
d’autres dirigeants africains despotes qui leur sont
semblables. Non contents de cela, ils organisent les
consultations électorales au moment qui leur semble
le plus favorable, pour les remporter
frauduleusement, bien entendu. Ils prennent bien
soin aussi, de placer les élections sous la direction de
leur ministère de l’Intérieur, à la tête duquel ils
nomment un homme de main qui exécute leur
volonté et leurs ordres à la lettre, à défaut, celles-ci
sont tout simplement renvoyées sine die par eux,
sous des prétextes farfelus les plus fallacieux.
Au regard de ces 50 ans d’indépendance, le
recul de la citoyenneté et de la démocratie par
rapport à nos attentes et espoirs légitimes, ne fait
l’ombre d’aucun doute pour les Sénégalais crédibles,
et la parenthèse de 2000 qui était porteuse d’espoir, a
été aussitôt fermée par Me Wade. Alors, face à des
dirigeants de la sorte, qui nous prennent pour des
moutons de panurge et n’ont aucun respect pour
leurs peuples, il ne reste aux patriotes que nous
sommes, que la riposte, et celle-ci, est devenue
mature, urgente et indispensable pour le salut de nos
peuples. Mais en tout premier lieu et pour ce qui
nous concerne au Sénégal, il nous faut d’abord bien
prendre conscience de notre état de citoyens libres et
de ne compter que sur nos propres forces, pour
relever le défi qui nous est lancé par le pouvoir
libéral en place. Et ceci, en tant que sentinelles du
peuple que nous devrions être. Notre rôle de
27 citoyens que nous devons exercer pleinement et
entièrement, fait de nous les seuls arbitres, parce que
détenteurs de la souveraineté et du suffrage
universel. Naturellement, pour jouir de ce droit qui
nous revient légitimement, de par la Constitution, à
savoir : l’accomplissement effectif de nos devoirs,
avec fermeté et conscience. Il nous faudra agir avec
détermination dans une parfaite cohésion, en nous
organisant méthodiquement autour de l’essentiel. Ce
n’est pas en nous résignant sous l’ordre des tenants
du pouvoir ou le diktat des marabouts véreux que
nous allons nous en sortir. Ce n’est non plus en
croisant les bras ou en restant indifférents à tout ce
qui se passe dans nos pays, que les peuples africains
arriveront à mettre fin à la mal gouvernance, dans
laquelle leurs gouvernants les tiennent en otages.
Les forces vives et d’avant-garde de nos pays
respectifs doivent toutes travailler dorénavant à
l’acquisition d’une conscience citoyenne affirmée et
d’une cohésion dans l’unité d’actions des peuples
africains, car c’est là notre seul salut, pour imposer à
nos gouvernants la volonté des citoyens et le respect
des intérêts supérieurs de nos peuples. Luttons pour
que nos dirigeants soient des hommes et femmes
conscients de leurs responsabilités, prêts à se battre
contre l’inacceptable, pour un Etat de droit réel au
service de tous ses enfants. L’état actuel des lieux
montre parfaitement que nous sommes des citoyens
divisés ou tout au moins éparpillés : d’une part, une
minorité d’entre nous, partisans inféodés au pouvoir
28 en place, qui bénéficient de tous les avantages indus
et de privilèges illimités, en plus d’une impunité
presque totale pour leurs fautes commises , et
d’autre part la grande majorité silencieuse qui
manque de tout, citoyens considérés comme des
pestiférés ou des moins que rien. Cette situation est
inadmissible et intolérable en ce XXIe siècle. Et, il est
du ressort de tous ceux qui en sont conscients et la
trouvent absolument inacceptable, de se dresser
contre elle. Le développement , à tout point de vue,
de notre continent a été plombé par des dirigeants
féodaux qui n’entendent par progrès social, que la
jouissance du pouvoir par le luxe insolent dans
lequel ils baignent et qu’ils affichent à tout bout de
champs, face à l’extrême pauvreté des masses
populaires. Cette espèce-là, ou cette race d’individus
d’un genre particulier, de dirigeants archaïques et
cupides, doit disparaître à jamais du sol africain. La
conscientisation des citoyens est à l’heure actuelle,
une des tâches prioritaires et majeures qui incombe à
tous les patriotes africains, pour éradiquer ce mal qui
gangrène notre continent.

Les mouvements citoyens qui se manifestent
aujourd’hui dans l’espace social et politique
sénégalais sont à saluer et à encourager, si toutefois
leur objectif premier est de prendre en charge une
large et active part dans la lutte de nos peuples
opprimés, et au travail de formation, de prise ou de
consolidation d’une conscience citoyenne dans notre
29 pays et dans le reste de l’Afrique. Déjà, le fait de
dénoncer cette mal-gouvernance qui caractérise le
régime libéral de Me Wade, la violation flagrante de
toutes nos institutions par ce régime incompétent et
apatride, est un grand pas en avant vers un front
contre le régime en place. En s’opposant aussi à cette
volonté manifeste de Me Wade de procéder à une
succession monarchique du pouvoir dans notre pays,
ils participent à la mobilisation et au renforcement
des forces vives et patriotiques, contre un éventuel
coup de force ou d’Etat, qui ne dit pas son nom.
Aujourd’hui, au vu de la gravité de la situation,
l’essentiel ne devrait plus être de se quereller entre
partisans des Assises nationales, mais de fédérer tous
les patriotes qui s’accorderaient autour de la Charte
de gouvernance démocratique et des conclusions des
Assises nationales.
Notre objectif prioritaire doit être de secourir
nos populations qui souffrent tant et qui ont besoin
d’aide en tout genre pour se libérer de l’emprise du
régime de Me Wade qui les étrangle depuis une
dizaine d’années. C’est pourquoi, nous devons nous
préoccuper au niveau des Assises, à créer une équipe
compétente composée d’experts avérés dans tous les
domaines, pour prendre en charge les nombreux et
épineux problèmes de l’après Wade qui nous
attendent.
Nous devons tout subordonner au profit
d’une solution durable comme alternative au régime
libéral, de Me Wade. A cela, les théories seules ne
30 suffisent plus, même si elles ont leur place dans la
solution globale, en tant que réflexion pour la
recherche de solutions à nos problèmes. Et
justement, toute cette réflexion féconde, fruit d’un
immense travail intellectuel, abattu par les meilleurs
patriotes, enfants de notre pays, une expertise
incontestablement avérée, décelée dans le cadre et au
cours des Assises nationales devrait constituer une
base fondamentale, un creuset dans lequel nous
devrions puiser la solution de sortie de crise du pays,
pour son envol vers des lendemains meilleurs et en
vue de sa reconstruction ou refondation nationale.
Cela est parfaitement possible, si chaque
citoyen, conscient de ses responsabilités et animé par
des sentiments patriotiques, s’engageait résolument
dans ce processus d’une seconde libération de notre
nation, fut don de soi, uniquement pour que la
nation sénégalaise soit sauvée des visées
machiavéliques et monarchistes de Me Abdoulaye
Wade, président de la République.
En fin, pour ce combat, nul patriote ne doit
être en reste. La jeunesse africaine actuelle, à l’image
de ses ainées qui se sont sacrifiées pour
l’indépendance nationale et les libertés
démocratiques, est l’avant-garde et l’espoir de nos
peuples. Où qu’elle puisse se trouver, elle doit se
mobiliser pour cette cause.
Les forces vives de la diaspora, en rapport
avec celles restées dans pays réel, doivent dans une
parfaite synergie et unité de pensée et d’actions,
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