Le dialogue intercongolais (n° 63-64)

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Le Dialogue intercongolais est le processus de négociation destiné à mettre fin aux conflits en République démocratique du Congo. Cet ouvrage passe en revue les étapes de ce cheminement mouvementé, en rappelle les fondements historiques, le situe dans son environnement régional et international, évoque le profil et le rôle de quelques-uns de ses principaux acteurs, analyse la teneur des documents auxquels il a abouti. A échéance de deux ou trois ans, la transition doit mener à l'organisation d'élections libres et démocratiques, aube de l'instauration d'un Etat de droit.

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Ajouté le 01 juin 2004
Nombre de lectures 364
EAN13 9782296359444
Langue Français
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CAHIERS AFRICAINS AFRIKA STUDIES
n° 63-64 (série 2003)

2004

Paule Bouvier
en collaboration avec Francesca Bomboko

LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS
Anatomie d'une négociation à la lisière du chaos

Contribution

à la théorie de la négociation

n° 63-64
(série 2003)

2004

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KONINKLIJK MUS'UM

VOO.MIOO'N-AFRIKA MUSt. ROYAL

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

O'"AFRIQu,eENTRALE

Les auteurs

Paule Bouvier est professeur honoraire de l'Université libre de Bruxelles. Francesca Bomboko est directrice du Bureau d'études, de recherches et de consulting international (BERCI).

CAHIERS

AFRICAINS

-

AFRIKA

STUDIES

MRAC/KMMA Section d'Histoire du temps présent (Anciennement Institut africainlCEDAF) Afdeling Eigentijdse Geschiedenis (V oorheen Afrika Instituut-ASDOC)

Leuvensesteenweg 13,3080 Tervuren Tél. : 32 2 769 57 41 Fax: 3227695746 E-mail: africa.institute(W.africamuseum.be Site: httD://cedaf-asdoc.africamuseum.be

Couverture:

Conception Illustration:

graphique: Sony Van Hoecke Céline Pialot sont

Les activités de la Section d'Histoire du temps présent (anciennement Institut africain-CEDAF) financées par le SPP Politique scientifique et par la Coopération belge au développement. Les Cahiers africains sont publiés avec l'aide financière de la Communauté française.

(ÇJ Musée royal de l'Afrique ISBN: 2-7475-6390-1 ISSN: 1021-9994

centrale, 2004

TABLE DES MATIÈRES
LIS TE DES SIGLES INTR 0 DUCTI ON
re

9 13 17

1 PARTIE: LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS :
LES RÉTRO ACTES

Chapitre I. Bref rappel historique 1. L'avènement, la greffe, le dépérissement du« mobutisme» 2. De l'amorce de la transition à son enlisement.. 3. Le « kabilisme », facteur d'incohérence et d'implosion 4. Joseph Kabila : poursuite ou renouveau? Chapitre II. Les antécédents du Dialogue intercongolais 1. Du 27 juillet 1998 au 10juillet 1999 1.1. Les facteurs de mobilisation interne 1.2. Les tentatives de médiation externes 2. De Lusaka à Gaborone 3. Addis Abeba, un coup d'épée dans l'eau 4. Vers la reprise du Dialogue à Sun City Chapitre III. Le socle juridique: l'accord de cessez-le-feu de Lusaka et les textes additionnels

19 19 22 26 29 31 31 31 32 35 40 46 51

1. La structure de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka 52 2. La portée de l'engagement de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka.. 53 3. Les dispositions portant sur le Dialogue intercongolais 55 4. Les faiblesses de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka 56 5. L'apport des textes additionnels 57 2ePARTIE: L'ARCHITECTURE DU DIALOGUE 63 Chapitre IV. Le contexte général 1. La pratique du pouvoir vue de Kinshasa 2. Les différents registres dont font usage les opposants 3. La société civile en quête d'un statut... 4. La mission du facilitateur : un parcours semé d'embûches 5. Les médias : acteurs à part entière ou organes d'information? 6. Des faiblesses transversales 7. L'accord de cessez-le-feu de Lusaka, pilier ou bouée de sauvetage? 65 65 66 67 68 70 71 72

6

Chapitre V. Les acteurs, leur profil, leurs prises de position 1. Le gouvernement. 2. Le Mouvement de libération du Congo (MLC) 3. Le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) 4. La société civile/Forces vives 4.1. Les Églises 4.2. Les ONG 5. L'opposition politique non armée 5.1. L'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) .. 5.2. Les Forces novatrices pour l'union et la solidarité (FONUS) 5.3. Le Mouvement populaire de la révolution-Fait privé (MPR- Fait privé) 5.4. La liste additionnelle de 20 délégués (dont seuls 18 seront validés) 6. La presse 7. Le Caucus des femmes Chapitre VI. La facilitation, l'organisation, les procédures 1. La facilitation 2. L'organisation 3. Les procédures 4. Les règles versus les comportements 3ePARTIE: LA CHRONIQUE DU DIALOGUE À SUN CITy Chapitre VII. La session du Dialogue à Sun City au fil des jours et des semaines 1. Les ratés du premier acte 2. Lever de rideau: les travaux commencent 3. Les commissions se mettent à l'œuvre 4. Le Dialogue change de décor, plusieurs délégués prennent la clé des champs 5. Entracte: nouveau blocage 6. Le Conseil de sécurité intervient: la pièce peut donc reprendre 7. L'avant-dernier acte orchestré par un nouveau metteur en scène 8. Le coup de théâtre final Chapitre VIII. Les multiples trajectoires qui ont quadrillé le Dialogue à Sun City 1. Les positions de départ 2. Les dynamiques de groupe s'amorcent

75 75 78 83 92 93 94 95 96 99 101 103 104 106 109 109 114 124 125 129 131 131 135 142 ,143 145 147 151 155 159 159 162

7

3. Des dynamiques de moins en moins collectives et de plus en plus personnelles 163 4. Consensus, rupture, dédoublement.. 167 5. Dynamiques transversales et séquences temporelles 169 Chapitre IX. Le contenu et la portée des résolutions élaborées en commission (et adoptées en séances plénières) 1. La teneur des résolutions 2. La portée des résolutions
4e PARTIE: A LA PERIPHERIE

173 173 184

,..

DU DIALOGUE

187

Chapitre X. En contrepoint aux négociations: en RDC

conflits et tensions 189 189 189 196 198 199 201 207 207 213 213 220 228 233

1. La conflictualité persistante 1.1. Les acteurs 1.2. L'écho des événements qui se produisent en RDC 1.3. L'enchevêtrement et la nature fluctuante des conflits 2. Les retombées belli gènes du marasme socio-économique 3. La collusion des milieux dirigeants Chapitre XI. L'environnement régional et international 1. L'environnement régional africain 2. L'environnement international 2.1. Le rôle des États occidentaux 2.2. Les options du Conseil de sécurité 2.3. Les bailleurs de fonds se PARTIE: AU REVOIR SUN CITY, BONJOUR PRETORIA

Chapitre XII. L'accord politique pour la gestion consensuelle de la transition en République démocratique du Congo et ses effets induits 235 1. La portée de l'accord 2. Les retombées de l'accord 3. Un rendez-vous manqué, un autre s'amorce 4. Vers de nouveaux enjeux et de nouveaux rapports de force 4.1. Espoirs et déconvenues en RDC 4.2. Kinshasa, Kigali, Kampala: la paix signée 4.3. Redistribution des cartes sur la scène politique congolaise Chapitre XIII. Pretoria prend le relais de Sun City 1. Le Dialogue intercongolais version Pretoria 2. La dynamique de Pretoria versus les dynamiques de Sun City 235 237 242 243 243 245 247 253 253 258

8

3. Le legs de Matadi 4. Pretoria IV : les jeux sont faits 5. Retour à Sun City: la fin du Dialogue Chapitre XIV. La République démocratique du Congo vers un état de droit? 1. L'Accord global et inclusif sur la transition en République démocratique du Congo 1.1. La cessation des hostilités 1.2. Les objectifs et les principes 1.3. La charpente institutionnelle 1.4. La portée de l'accord global et inclusif sur la transition 2. Le Mémorandum sur l'armée et la sécurité 3. La Constitution de la transition 4. Inférences de la Constitution de la transition
ÉPILOG DE C ON CLDSION BIBLI OG RAPHIE LISTE DES NOMS DE PERSONNES

262 263 268 271 271 272 272 273 281 283 289 294
303 305 315 323

LISTE DES SIGLES
ACCORD ACL ACL-PT ACOOPELI ADF ADIA AFDL AFICI AFP ALC ALIR ANC ANC ANCYL APLS APR ASDOC BAD BATNA BBC BERCI CEDAF CMM CNN CNONG CNS CODEP CPP CPR!ALL DCF African Centre for the Constructive Resolution of Disputes Assemblée constituante et législative Assemblée constituante et législative-Parlement de transition Association des coopératives des éleveurs de I'Ituri Allied Democratic Forces Agence d'information Dialogue Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo Alliance des forces indépendantes pour le changement intégral Agence France Presse Armée de libération du Congo Armée de libération du Rwanda African National Congress Armée nationale congolaise African National Congress Youth League Armée populaire de libération du Soudan Armée patriotique rwandaise Afrika Studie- en Documentatiecentrum Banque africaine de développement Best Alternative to a Negotiated Agreement British Broadcasting Corporation Bureau d'études, de recherche et de consulting international Centre d'étude et de documentation africaines Commission militaire mixte Cable News Network Conseil national des organisations non gouvernementales de développement Conférence nationale souveraine Collectif de l'opposition démocratique plurielle Comité du pouvoir populaire Collectif progressiste radical des alliés Démocratie chrétienne fédéraliste

10

DDRRR DIC ECOMOG ECOW AS EGO FAC FAR FAZ FDD FDLR FIPI.. FLC FLEC FMI.. FNL FNUA FONUS FRF FROJEMO FRPC FRUONAR FSD FSD/DC GRAC HCR HCR-PT ICG ICHEC IFES IGF ISP 1ST JED LINELIT LRA

Désarmement, démobilisation, rapatriement, réinstallation, réinsertion Dialogue intercongolais Economic Community Monitoring Group Economic Community of West African States États généraux de l'opposition Forces armées congolaises Forces armées rwandaises Forces armées zaïroises Forces de défense de la démocratie Front démocratique pour la libération du Rwanda Front pour l'intégration et la paix en lturi Front de libération du Congo Frente de Libertaçao de Enclave de Cabinda Fonds monétaire international Forces nationales de libération Former National Uganda Army Forces novatrices pour l'union et la solidarité Front républicain fédéraliste Front des jeunes mobutistes Facilité pour la réduction de la pauvreté et la crOIssance Front uni de l'opposition non armée Front pour la survie de la démocratie Front pour la survie de la démocratie !Démocratie chrétienne Groupe d'action pour le redressement du Congo Haut Conseil de la République Haut Conseil de la République-Parlement de transition International Crisis Group Institut catholique des hautes études commerciales International Foundation for Electoral Systems Inspection générale des Finances Institut supérieur pédagogique Infection sexuellement transmissible Journalistes en danger Ligue nationale pour les élections libres et transparentes Lord's Resistance Army

Le Dialogue intercongolais

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MDC MLAZ MLC MLP MNCL MONUC MPI.. MPR MSDD MSPD NDI.. OCHA OCPAGL OFIDA OKIMO ONG ONU OUA PALIPEHUTU PALU PDSC PIB PIN PMURR PPRD RADHOSKI RCD RCD-ML RDC REC-info RF!..

Movement for Democratic Change Mouvement de lutte contre l'agression au Zaïre Mouvement de libération du Congo Mouvement lumumbiste progressiste Mouvement national congolais Lumumba Mission de l'Organisation des Nations unies en République démocratique du Congo Mouvement des pionniers de l'indépendance Mouvement populaire de la révolution Mouvement solidarité pour la démocratie et le développement Mouvement pour la sécurité, la paix et le développement National Democratic Institute Office for the Coordination of Humanitarian Affairs Observatoire des conflits pour la paix en Afrique des Grands Lacs Office des douanes Office des mines de Kilo Moto Organisation non gouvernementale Organisation des Nations unies Organisation de l'unité africaine Parti pour la libération du peuple hutu Parti lumumbiste unifié Parti démocrate social-chrétien Produit intérieur brut Programme indicatif national Programme minimum d'urgence de réhabilitation et de relance Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie Réseau des organisations et associations des droits de l'homme au Sud-Kivu Rassemblement congolais pour la démocratie Rassemblement congolais pour la démocratieMouvement de libération République démocratique du Congo Réseau européen Congo-information Radio France internationale

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ROC ROM RTNC SADC SAPA SCEPDHO UDPS UA UE UFERI UGEC ULB UNAFEC UNAREL. UNESCO UNIFEM UNITA UNLA UODC UPC UPDF URSS USA USLD USOR USORAL USORAS VIH/SIDA WNBF

Regroupement de l'opposition congolaise Regroupement de l'opposition modérée Radio Télévision nationale congolaise Southern African Development Community South African Press Association Structure de culture, d'éducation populaire et des droits de l'homme Union pour la démocratie et le progrès social Union africaine Union européenne Union des fédéralistes et des républicains indépendants Union générale des étudiants congolais Université libre de Bruxelles Union des nationalistes fédéralistes du Congo Union des nationalistes républicains pour la libération Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture Fonds de développement des Nations unies pour la Femme Uniào Nacional para a Independencia Total de Angola Uganda National Liberation Army Union de l'opposition démocratique du Congo Union des patriotes congolais Uganda People's Defense Forces Union des républiques socialistes soviétiques United States of America Union sacrée libérale et démocratique Union sacrée de l'opposition radicale Union sacrée de l'opposition radicale et Alliés Union sacrée de l'opposition radicale et Alliés et Société civile Virus de l'immunodéficience humaine/Syndrome d'immunodéficience acquise West Nile Bank Forces

INTRODUCTION
Au cours de ces dernières décennies, la problématique des conflits et des instruments de résolution des crises belligènes a acquis droit de cité dans la littérature académique aussi bien que professionnelle, journalistique, engagée... Les analyses, les théories, les recherches empiriques, les études de cas, les narrations se sont multipliées. Les centres de recherche, les observatoires des conflits, les fondations destinées à promouvoir la paix dans le monde se sont créés sous divers cieux et latitudes. Un ample corpus de portée scientifique, documentaire, normative est donc aujourd'hui à la disposition de tous ceux, chercheurs, observateurs, acteurs, intéressés par le sujet ou directement impliqués. Le bref panorama qui suit n'a d'autre finalité que de montrer l'étendue du champ parcouru. Dans l'ensemble des travaux entrepris jusqu'à présent, les théories des relations internationales ont souvent servi de cadre conceptuel à l'étude des conflagrations violentes. Les thèses désormais classiques: réalistes (ou néoréalistes), idéalistes, pluralistes ont été mises à contribution. Selon les tenants du réalisme, les États, malgré les phénomènes d'érosion actuels, demeurent les principaux acteurs de la scène politique quel qu'en soit le niveau de tension. Les partisans des options idéalistes mettent l'accent sur le rôle joué par les systèmes de valeur, les modes de perception, les rapports interpersonnels sur la propension ou la résilience à la conflictualité. Les pluralistes, quant à eux, soit considèrent qu'il y a lieu de tenir compte de la diversité des opérateurs qui exercent une influence sur les rapports existant au sein ou entre les nations, soit estiment que seule une vision holiste permet de rendre compte adéquatement de cette thématique (L. Kriesberg, 1992, p. 5 et suiv.). D'autres types de catégorisation des approches utilisées ont été proposés. Telle est, par exemple, la distinction qui a été établie entre les théories volontaristes (( volition theories»), les théories structurelles et les théories institutionnalistes (( political process theories»). Les premières insistent sur l'importance du mécontentement, des dispositions idéologiques et culturelles et, dans un tel contexte, des « choix rationnels» qui mènent à la violence politique. Les deuxièmes privilégient, comme explication aux tensions et aux antagonismes, les caractéristiques des rapports sociaux: déséquilibres, inégalités, abus de la classe dominante, frustrations, dysfonctionnements... Les troisièmes décodent l'agressivité politique par référence aux caractéristiques institutionnelles et aux forces de contestation. L'accent est mis sur la rigidité des régimes en place face aux pressions favorables au changement ou sur la capacité de mobilisation collective des opposants (R. Ourr, in F. Deng/W. Zartman, 1991, pp. 176-177).

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Paule Bouvier en collaboration avec Francesca Bomboko

Certaines études consacrées principalement à la prévention des conflits répertorient les différents montages théoriques suivants: universalisme, phénoménologie, déductivisme, études corrélatives, déconstructivisme, théorie des étapes, théorie de la décision normative, démarche narrative (H. Adelman, 1994, pp. 124-131). De nombreux analystes se réfèrent, d'une façon ou d'une autre, à la théorie des jeux; d'autres vont plus loin et interprètent les processus de négociation sur base de cette approche conceptuelle (B. Starkey, M. Boyer and J. Wilkenfeld, 1999). D'autres ont essentiellement recours aux sciences cognitives (W. Isard, 1999) ou se focalisent sur les dimensions psycho sociales des conflits (H. Kelman, in W. Zartman and L. Rasmussen, 2001, pp. 191237). D'autres encore sont à la recherche d'un nouveau paradigme (L. Rasmussen, in W. Zartman and L. Rasmussen, 2001, pp. 27-29). Des listes de variables ou de caractéristiques ont été dressées. Des graphiques et des schémas ont été dessinés. Des modèles ont été élaborés. Des indicateurs d'alerte précoce ont été mis au point. Des banques de données ont été établies. Enfin, sur un plan plus empirique, des manuels du « parfait négociateur» ont été rédigés tels « Décrocher un oui» (( Getting to yes») (R. Fisher and W. Dry, 1991). Mais, et il convient d'y insister, la présente investigation porte sur la négociation intercongolaise destinée à rétablir la paix en RDC et à y instaurer un nouvel ordre politique. Les pogroms qui s'y sont déroulés, s'ils constituent incontestablement la toile de fond sur laquelle se greffe l'analyse, n'en sont pourtant pas le thème premier. Or l'examen morphologique du Dialogue intercongolais révèle une double ambiguïté sur le plan épistémologique. D'une part, les théories de la négociation sont souvent conçues comme des fragments, des compléments, des appendices des théories des conflits. (F. Deng/W. Zartman, 1991, p. 299 et suiv.). Et, autre domaine sous-traité en quelque sorte, c'est dans la panoplie de ces théories de la négociation que la médiation (qui a joué un rôle déterminant au cours du Dialogue intercongolais) trouve sa place. Mais elle y est abordée généralement sur le mode descriptif: types d'intercession, stratégies utilisées, qualités des intervenants... (1. Bercovitch, in W. Zartman and L. Rasmussen, 2001, pp. 125-150). D'autre part, les théories spécifiquement consacrées au processus de négociation englobent, en général, un éventail d'antagonismes sociaux, économiques, politiques, violents, non violents, collectifs, interindividuels... (R. Fisher and W. Dry, 1991) et ne ciblent donc pas, en particulier, des luttes meurtrières et parfois génocidaires du type de celles qui se sont déroulées récemment en Afrique subsaharienne. Malgré l'abondance de la littérature, il est donc peu probable que, dans l'état actuel des réflexions menées sur ces sujets, les différentes facettes de pourparlers aussi complexes que le Dialogue intercongolais puissent être articulées selon une matrice, un canevas préétabli.

Le Dialogue

intercongolais

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D'autant plus que le rapide bilan qui vient d'être établi, s'il révèle plusieurs communs dénominateurs, met aussi en évidence diverses lacunes. Dans la foulée de ce que soulignent R. Fisher et W. Ury, à savoir: « Chaque négociation est différente, mais les éléments fondamentaux ne changent pas» (R. Fisher et W. Ury, 1991, p. XIX), on constate en effet que l'accord se fait, en général, sur la nécessité, dans la dissection d'un conflit et/ou de sa résorption, d'en identifier l'environnement général, les composantes, les enjeux, les acteurs, leurs modes de perception, les différentes séquences, les dynamiques de groupe, les pics conjoncturels... Mais les lacunes ne sont pas moins nombreuses et portent notamment sur la façon dont les différents espaces identitaires interfèrent dans les concertations, une manière d'évaluer les coûts-bénéfices de la poursuite ou de la fin des hostilités pour les différentes parties prenantes, les mécanismes en fonction desquels se nouent et se dénouent les éventuelles coalitions, les rôles joués désormais ouvertement ou en sous-main par les acteurs non officiels, l'impact des nouvelles technologies de la communication, l'entrecroisement des pressions locales, des influences régionales et des effets de domination des grandes puissances, principalement des États-Unis. Bien des questions restent donc posées en dépit des pistes déjà sillonnées. La remarque de L. Kriesberg confirme ces résultats relativement mitigés. Selon lui: « Les conflits sont nébuleux. Ils n'ont ni début, ni fin nette et il est rare qu'une quelconque partie obtienne ce qu'elle souhaitait initialement. À long terme même les victoires manifestes s'avèrent avoir un coût élevé pour les vainqueurs. Nous manquons d'une bonne théorie sociale et de suffisamment d'informations pertinentes pour formuler des prévisions raisonnablement correctes quant à l'avenir.» (L. Kriesberg, 1992, pp.235236.) Et si l'on tient compte de cette autre observation de B. Starkey, M. Boyer, et J. Wilkenfe1d, pour lesquels « il n'y a pas deux négociations semblables », qui rejoint celle de R. Fisher et W. Ury, il devient indéniable qu'une large partie du terrain reste à défricher. Car la conclusion des premiers est fort différente de celle des seconds. B. Starkey, M. Boyer et J. Wilkenfeld estiment, en effet, que « même quand les acteurs retournent à la table de négociation pour discuter exactement de la même question pour la deuxième fois, les dynamiques et les résultats peuvent être fort différents» (B. Starkey, M. Boyer et J. Wilkenfeld, 1999, p. 27). En tant que cas de figure d'une négociation extrêmement complexe et néanmoins aboutie, le Dialogue intercongolais apporte de nouveaux éléments à cette aire de recherche. De par ses implications régionales et internationales, le nombre et la diversité des acteurs y ayant participé, l'importance et la gravité des enjeux en compétition, les différentes séquences qui l'ont ponctué, l'environnement stratégique, social, économique dans lequel il s'insère, il permet de confirmer certaines observations précédentes et d'infirmer certaines idées considérées comme acquises.

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en collaboration

avec

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Bomboko

L'ouvrage comporte cinq parties. Elles se rapportent aux antécédents du Dialogue, aux enjeux qui l'ont sous-tendu, aux acteurs qui y ont participé, aux procédures qui ont été appliquées, aux séquences qui l'ont ponctué, aux dynamiques qui l'ont impulsé, aux accords auxquels il a abouti. L'accent est mis sur son caractère hautement polysémique, la multiplicité des composantes internes et externes, l'influence de la conflictualité persistante.

1re PARTIE

LE DIALOGUE INTERCONGOLAIS LES RÉTROACTES

:

CHAPITRE I

BREF RAPPELHISTORIQUEI

Les quelques éléments d'histoire relatés dans ce chapitre ont pour seule finalité de brosser à grands traits la culture politique dont a surgi la conflictualité frénétique et prolongée qu'a connue la RDC au cours de ces dernières années. En effet, chaque culture ou sous-culture possède, comme en fait état Walter Isard, « ses propres métaphores, ses événements-phares, ses slogans, et ses images visuelles et elles diffèrent dans leur interprétation des leçons de l'histoire et leurs recours aux principes... Les attitudes, les perceptions, les attentes, la mémoire et les autres attributs de la sous-culture politique à laquelle un leader appartient influencent les actions que le leader entreprend» (W. Isard, 1992, p. 73). Ce bref rappel historique paraît donc nécessaire.

1. L'avènement, la greffe, le dépérissement du « mobutisme»
Les États d'Afrique subsaharienne qui se constituèrent au lendemain de la

période de décolonisationlors - ou aux environs - de l'année 1960 héritèrent
de frontières résultant des jeux de forces et des luttes d'influence entre puissances colonisatrices ainsi que de structures étatiques calquées sur les schémas occidentaux. Ce tournant amorcé après la Seconde Guerre mondiale par l'accession à l'indépendance de l'Inde et de l'Indonésie correspond à un mode de conceptualisation du politique et des relations internationales forgé dans le contexte normatif de cette époque. Le Congo ne pouvait échapper à cette emprise politique et idéologique. Il accéda ainsi à l'indépendance le 30 juin 1960 doté d'une « loi fondamentale» qui déterminait l'architecture institutionnelle de l'État. Mais dès les premiers jours de juillet 1960, suite à la mutinerie de la « Force publique2 », l'on assista, avec une brutalité et une rapidité sans précédent, à la déconstruction de ce système politique. La singularité de cet événementiel fut l'effet de surprise et la panique qu'il provoqua, l'intervention des troupes belges qu'il suscita, l'internationalisation du problème congolais qu'il engendra de par la résolution du Conseil de sécurité du 13 juillet 1960. Celle-ci faisait suite à la demande du chef de l'État Joseph Kasavubu et du Premier ministre Patrice Lumumba la veille, et ce quasi instantanément après qu'eût pris fin l'ère coloniale. Car de fait, le même
1 Pour des analyses détaillées de cette période, se référer aux études parues dans les Cahiers Africains - Afrika Studies, Institut africain-CEDAF-L'Harmattan : Tervuren-Paris. 2 Nom donné aux troupes militaires opérant au Congo.

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en collaboration

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processus de démantèlement des structures politiques héritées de la colonisation se produisit dans les autres États d'Afrique subsaharienne, sauf au Botswana et à Maurice, mais de façon moins abrupte. Néanmoins cela valut au Congo d'entrer dans I'histoire du sous-continent de façon profondément discréditée (ainsi d'ailleurs que son ancienne métropole). En 1963, nous écrivions à ce sujet: « Si pendant un temps, l'on présenta le Congo comme susceptible de devenir un des plus puissants États d'Afrique centrale..., si certains leaders congolais, P. Lumumba notamment, espéraient que le Congo pourrait jouer un rôle important au sein de l'Afrique et apparaître comme le médiateur entre le bloc neutraliste et les États modérés, c'est à un tout autre titre que le Congo est entré dans l'histoire africaine. La "congolisation" évoque aujourd'hui non le progrès, l'équilibre, l'unité mais bien le désordre, la stagnation, le morcellement. À la remorque de l'Afrique, si le Congo sert néanmoins d'exemple, c'est non en ce qu'il y a lieu de faire, mais en ce qu'il convient d'éviter.» (P. Bouvier, 1963, p.359.) Mutatis mutandis, ce propos est toujours d'actualité, quelque quarante ans plus tard. Le «mobutisme» se construisit donc sur les cendres de la première mouture de l'État post-colonial. Il s'inscrivit dans la dynamique qui caractérisa le remodelage de l'Afrique politique pendant la période de la guerre froide, c'est-à-dire l'émergence des autocraties civiles ou militaires avec leurs attributs plus ou moins prégnants selon les différents régimes en place: népotisme, kleptocratie, clientélisme, violations des droits humains, sévices et maltraitances diverses... Ceci, il faut y insister, avec l'aval- voire la participation, sauf dans quelques cas de figure particulièrement aberrants des grandes puissances en quête, tant à l'Est qu'à l'Ouest, d'allégeances ou tout au moins d'appuis dans le cadre de cette forme de conflictualité. Bien que, dans les années qui suivirent le coup d'État du 24 novembre 1965 ayant porté Mobutu au pouvoir, le régime qu'il implanta ait engrangé des résultats positifs en ce qui concerne l'économie et la sauvegarde de l'unité du Congo, d'importantes dérives se manifestèrent d'entrée de jeu. Dès les années 1973-1974, une série d'options furent prises qui allaient obérer à long terme l'avenir économique du pays. Parmi celles-ci, les mesures dites de « zaïrianisation» jouèrent un rôle décisif dans le processus désormais enclenché du déclin de l'économie. Une fois de plus, ces décisions s'inscrivaient dans le sillage des orientations politiques qui, à l'époque, faisaient recette en Afrique subsaharienne: africanisation, indigénisation, nigérianisation, ivoirisation... étaient alors des mots d'ordre ayant une large audience. Cependant, lesdites mesures de zaïrianisation furent appliquées de telle façon qu'elles entraînèrent le dépérissement accéléré et inexorable de l'appareil productif du Congo et par là de toute son économie. Sur le plan politique, les déviances du système allaient prendre des dimensions de plus en plus arbitraires et contraignantes jusqu'à fossiliser quasi complètement l'appareil d'État. La personnification mégalomaniaque de

Le Dialogue

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l'autorité, les rapports clientélistes érigés en mode de gestion du rapport gouvernant-gouverné, le confinement de la classe politique limitée à une catégorie de «barons» regroupés en cercles concentriques autour de la personne du chef de l'État et lui servant de «réserve de recrutement », le caractère despotique et versatile d'un pouvoir soucieux d'assurer sa permanence et son omnipotence en recourant de façon cyclique à des purges, révocations, mutations, ostracismes, replâtrages, réintégrations... le détournement systématique des fonctions du parti unique à des fins de propagande personnelle, l'accaparement des ressources financières publiques et leur utilisation à des fins ostentatoires... furent autant d'instruments devant servir à asseoir et affirmer le monopole d'un pouvoir totalisant et présomptueux. Toutefois, malgré la dégénérescence progressive de l'appareil politicoadministratif et des infrastructures économiques et sociales, Mobutu parvint à conserver jusqu'aux dernières années de son règne l'image d'un chef d'État jouissant d'une certaine aura parmi la population congolaise ou au moins d'une grande partie de celle-ci, comme en témoignent les sondages du BERCI effectués en 1996 et 1997. Outre l'aspect populiste de sa politique et les activités de propagande menées par le MPR, la succession des événements qui caractérisa la période couverte par le régime Mobutu (tentatives d'invasion - dont les deux guerres du Shaba -, dissidences sporadiques, conflits intercommunautaires, déconfiture de l'armée, vagues de pillage -1991-1992, 1993 -, grèves, marches de protestation, journées «villes mortes », manifestations d'étudiants...), loin de servir d'avertisseur de la fragilité puis du niveau de délabrement des institutions, contribua, pendant un certain temps tout au moins, à en camoufler l'ampleur, voire à perpétuer la crédibilité du pouvoir grâce à sa capacité de récupérer à son bénéfice les retombées de circonstances qui eussent dû lui porter préjudice. De plus, tout au long de la guerre froide, et même au-delà, l'écho que trouva Mobutu auprès de plusieurs hommes politiques étrangers, sa présence dans l'arène internationale, son rôle au sein du «club» de la francophonie, joints au silence de la communauté internationale quant aux aberrations de son régime, contribuèrent à authentifier l'image d'un leader charismatique qu'il s'efforçait de donner. Mais derrière cette «façade de carton-pâte », s'approfondissait et s'étendait la perversion d'un système qui non seulement n'allait pas tarder à englober la classe politique tout entière mais allait aussi contaminer la société elle-même, en ce compris l'armée, jusqu'à engendrer une sous-culture de la convoitise, de l'égocentrisme, de l'insubordination, en rupture totale avec les systèmes de valeurs hérités de la tradition. Néanmoins, la nouvelle conjoncture historique résultant de la chute du mur de Berlin, et qui n'allait pas tarder à s'étendre en Afrique subsaharienne, ne

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pouvait laisser indifférent le pouvoir de Kinshasa. C'est donc le 24 avri1l990 que Mobutu prononça à la N'sele le célèbre discours annonçant l'avènement de la Ille République. Une nouvelle phase de l'histoire congolaise s'ouvrait amsl.

2. De l'amorce de la transition à son enlisement
Aux premières étapes du multipartisme (à trois puis intégral) auquel fait suite en 1991 l'instauration de la Conférence nationale (dite d'abord Conférence constitutionnelle) succède le parcours spasmodique de celle-ci : report de l'ouverture, ouverture, suspension des travaux, reprise de ceux-ci. .. Ensuite est décrété en 1992 le caractère souverain de ladite Conférence qui deviendra dès lors la célèbre CNS (Conférence nationale souveraine). Celle-ci crée quelques mois plus tard le Haut Conseil de la République (HCR), ce qui aboutit pendant plusieurs mois de l'année 1993 au dédoublement institutionnel, le président Mobutu maintenant les anciens organes du pouvoir et nommant un nouveau Premier ministre (F. Birindwa). Au début de l'année 1994, les institutions sont réunifiées par le chef de l'État qui annonce l'instauration d'un Parlement unique: le Haut-Conseil de la RépubliqueParlement de transition (HCR-PT). En juin de la même année, Kengo Wa Dondo est nommé Premier ministre, fonction qu'il occupe jusqu'en mars 1997. Le 22 août 1996, le président Mobutu est opéré d'un cancer de la prostate à Genève; il rentre triomphalement à Kinshasa le 17 décembre de la même année. Mais dans l'intervalle s'est créée à Lemera (Kivu), le 18 octobre 1996, l'Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL). Les derniers soubresauts du régime Mobutu ne dureront plus que quelques mois: refus du gouvernement de négocier avec les rebelles; conquête progressive du territoire congolais par les forces de l' AFDL ; démission du gouvernement Kengo ; désignation du gouvernement de « Salut national» Likulia ; départ (le 16 mai 1997) du président Mobutu. Le 17 mai 1997, Kinshasa tombe aux mains de l'AFDL et Laurent-Désiré Kabila devient chef de l'État. Ce bref compte-rendu est loin de rendre compte de tous les épisodes qui ont émaillé le cheminement de la transition: la ronde des premiers ministres et des gouvernements ainsi que leurs remaniements; les mesures et contremesures adoptées puis dénoncées; les alliances conclues, rompues, réaménagées; les négociations, les interruptions, les reprises; les réunions, conciliabules, tractations parfois vaines, parfois aboutissant à des accords appliqués ou non... Tout cela sur fond de troubles récurrents, de maladie, de convalescence, du retour du président Mobutu... Bref, l'imbroglio, l'incohérence, le désordre qui marquent cette période sont un baromètre de la dégénérescence graduelle du régime.

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Le bilan de toute cette période a fait l'objet d'analyses sévères. En ce qui concerne la CNS, Gauthier de Villers et Jean Omasombo Tshonda estiment que: «La Conférence nationale... a édifié un système institutionnel, mis en place un cadre juridique pour la transition. Mais malgré les solennelles proclamations d'adhésion à l'éthique de la démocratie et à l'ordre de la loi. ", les principes arrêtés, les lois édictées resteront lettre morte ou plutôt ne seront que des instruments aux mains des protagonistes d'un combat politique qui tend à se réduire à une simple lutte pour le pouvoir... Du point de vue de son impact sur les comportements politiques, du point de vue des changements juridico-institutionnels, les acquis de la CNS apparaissent donc bien maigres. Mais on ne peut la juger seulement sous cet angle. En dépit du manque de transparence dans sa gestion, en dépit de toutes les manipulations dont elle a été l'objet, en dépit des discours "langue de bois" ou "langue de velours" qui y ont fleuri, elle fut un moment de prise de conscience qui s'est inscrit dans la mémoire collective et a offert aux "générations montantes" de nombreux matériaux pour le débat et la réflexion. Et elle fut perçue comme la manifestation réelle et symbolique de la rupture du pays avec le mobutisme. » (G. de Villers en collaboration avec J. Omasombo Tshonda, 1997, pp. 14, 124-125.) Dans cet ordre d'idées, le débat de politique générale qui se déroula à la CNS (du 6 mai au Il juin 1992) fut essentiellement axé sur la condamnation du régime Mobutu. «Les discours sont en grande partie consacrés à la relecture de 1'histoire du Zaïre indépendant. Les assassinats politiques, le comportement à la fois prétorien et indiscipliné de l'armée, les investissements de prestige, la corruption, les manifestations de tribalisme, etc, sont dénoncés à longueur d'interventions. Le grand "déballage" a ainsi commencé... Les propos, parfois d'une extrême violence, ne se plient à aucune autocensure.» (G. de Villers en collaboration avec J. Omasombo Tshond~ 1997,p. SIJ Quant à la transition elle-même, c'est encore Gauthier de Villers et Jean Omasombo qui soulignent: «Le vent qui, d'Est en Ouest, balaie le pays est un cruel révélateur. Il met à nu l'impuissance des institutions de la transition, l'inconscience et l'irresponsabilité de ses acteurs. Il n'y aura pas de sursaut de la classe politique, d'une classe politique qui - face à ce mouvement montant vers Kinshasa depuis les périphéries, à travers le "pays profond" - apparaît plus que jamais kinoise, victime consentante de cette foire aux illusions qu'est devenue la capitale d'un pays sans État. » (G. de Villers en collaboration avec J. Omasombo Tshonda, 1997, p. 272.) Le cheminement qui aboutit ainsi à anémier en profondeur le régime Mobutu s'explique par l'interaction de toute une série de facteurs politiques et militaires à la fois internes et externes (entre autres les conséquences du génocide et des crimes contre l'humanité au Rwanda en 1994) qui s'interconnectent pour susciter, en fin de parcours, l'émergence du « momentum» historique qui consacrera son agonie. Mais au sein de ce

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répertoire complexe d'acteurs, de composantes, de réseaux aux liens sans cesse recomposés, le rôle joué par la population congolaise elle-même ne peut être oublié. Car celle-ci est loin d'être restée sans réaction face aux manquements et à la duplicité d'une classe politique préoccupée de ses seuls intérêts et face à l'oppression et à la paupérisation croissante qu'elle subit. Mais les diverses manifestations qu'elle fomente ou auxquelles elle se rallie sont généralement ciblées quant à leurs objectifs, focalisées sur des durées courtes, circonscrites au plan de leur ancrage géographique. De telle sorte que l'impact de ces mouvements se trouve limité dans le temps et dans l'espace, malgré certains effets de contagion, et ceux-ci n'atteignent pas l'amplitude d'un soulèvement populaire de type révolutionnaire ou prérévolutionnaire à l'échelle du territoire national. Ceci correspond d'ailleurs à un schéma typiquement africain. Jean-François Bayart observe à ce sujet: « les sociétés africaines taraudent l'État "en creux", plutôt que sous la forme d'une alternative constituée, quitte à le submerger périodiquement en des explosions de violence... De tels soulèvements n'ont jamais débouché sur une redistribution générale des cartes» (J.-F. Bayart, 1992, pp.93-94). Cause et/ou conséquence, le régionalisme s'enracine. C'est ce qui permet aussi à la classe politique de s'engouffrer dans les failles laissées béantes par ce qu'il est convenu d'appeler la société civile. En dépit du caractère coercitif de l'environnement politique et du dépérissement de l'économie, ce n'est donc pas à l'émergence d'une culture de l'affrontement face-à-face que l'on assiste, mais plutôt à une culture du contournement, à ce que Pierre Englebert appelle un «exit pattern» (P. Englebert, 2000, p. 103). Dans le même ordre d'idées, Jean-François Bayart, évoquant «l'art de l'esquive », souligne: «Dans l'adversité de la crise et de la dépendance, les sociétés subsahariennes se dérobent comme elles n'avaient cessé de le faire sous la colonisation ou face aux projets de modernisation autoritaire des régimes de parti unique... Tous les Africains, selon les contextes, tantôt participent à la dimension étatique, tantôt s'en détournent. Ils avancent de façon "oblique", à "pas de caméléon" dit joliment un jeune Malien... L'adhésion à l'État ne se prononce jamais que du bout des lèvres, quand elle n'est pas carrément pipée. » (J.-F. Bayart, 1996, pp. 1-2.) Cette volonté de se soustraire à l'emprise de l'autorité étatique et d'éviter les provocations frontales finit par engendrer un maillage, un tissu de connexions diverses organisées ou non en réseaux qui tout en dédoublant les entreprises formelles privées ou publiques ne rompent pas toute relation avec celles-ci. Tout un système se construit ainsi en dehors des sphères officielles telle, par exemple, l'économie populaire informelle, par occupation des espaces laissés vacants par l'État, par appropriation d'espaces dérobés à celuici et par auto-organisation de ces espaces. Cette propension à éluder la confrontation directe n'est donc pas neuve et plonge au contraire ses racines dans le passé colonial de l'Afrique. Elle

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participe également du fait que les cultures africaines sont plurielles. Elles s'abreuvent à des sources diverses souvent réinterprétées d'ailleurs: passé précolonial, conséquences de la colonisation, mutations en « postcolonies »... Elles se nourrissent des contacts noués entre elles ou avec des cultures extraafricaines. Or, le champ que couvre ce pluralisme n'est pas seulement de portée macrosociologique, il revêt aussi une dimension micro sociologique car il est un facteur de conditionnement du vécu personnel des individus. Ceux-ci disposent par là d'un registre plus ou moins largement ouvert dans lequel ils peuvent puiser et qu'ils mobiliseront en fonction des circonstances, de leurs interlocuteurs, de leur environnement momentané. C'est cette identité plurielle qui leur permet, dans une certaine mesure, de s'adapter aux aléas de la conjoncture politique et économique mais qui embrume le paysage sociologique des collectivités africaines et par là facilite les pratiques démagogiques. Il ne faudrait pas en déduire pour autant que la population congolaise manifeste une quelconque apathie, ignorance, indifférence envers le fait politique, comme il sera montré plus loin et comme en atteste le rappel suivant. Lorsqu'en 1990, le Chef de l'État lança la« consultation populaire », non moins de 6.000 mémoires seront soumis aux instances dirigeantes exprimant le mécontentement et la frustration de la population face aux dérives du système et son aspiration au changement dans le but de revitaliser et de démocratiser l'appareil étatique. Les enquêtes d'opinion menées, entre autres, par le BERCI aboutissent au même constat. Mais ce comportement, loin d'être un facteur d'équilibre politique, alimente au contraire l'instabilité. La population congolaise se révèle prête, en effet, à changer brusquement d'opinion, à accorder aujourd'hui son soutien enthousiaste à l'un ou l'autre leader, à le désavouer le lendemain ou le surlendemain et à lui en préférer un autre, pour l'encenser à nouveau quelque temps plus tard... Elle est capable de se mobiliser rapidement, dans une conjoncture déterminée, pour contester, revendiquer, honorer, fêter mais aussi éventuellement piller, molester... comme il a été démontré à plusieurs reprises. Elle peut se montrer encline à adhérer, à un moment déterminé, à certaines thèses pour s'en écarter ensuite. Faut-il rappeler à ce sujet l'accueil délirant que réserva la foule kinoise à Étienne Tshisekedi le 27 novembre 1996 à son retour d'une entrevue en France avec le président Mobutu (alors en convalescence) et la même ovation «triomphale» (selon certains commentaires) faite à ce dernier lorsqu'il rentra à Kinshasa quelques jours plus tard (le 17 décembre 1996), alors qu'au début de cette même année sa popularité avait fortement baissé selon le sondage du BERCI de février 1996. Ainsi à la fois agent et produit de son environnement sociopolitique par effet d'action-rétroaction, l'opinion publique congolaise ne pouvait manquer d'accorder son crédit, dans un premier temps, à celui qui allait lui faire miroiter, au crépuscule du régime Mobutu, des perspectives de renouveau.

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3. Le « kabilisme », facteur d'incohérence et d'implosion
C'est dans cet état d'esprit que Laurent-Désiré Kabila s'installera au pouvoir le 17 mai 1997 après que les forces de l' AFDL (Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo) eurent occupé Kinshasa sans avoir à livrer combat mais au terme d'un parcours non sans dévastations à travers une partie du territoire congolais. Le raz-de-marée déclenché moins d'un an auparavant par une rébellion de groupes tutsi dits Banyamulenge dans le Sud-Kivu (voir ci-après - 4e Partie, Chapitre X) reçut le soutien immédiat du Rwanda (qui en serait aussi l'instigateur) qui l'accompagnera et le secondera pendant tout le temps de la conquête, bientôt rejoint par l'Ouganda. Mais la progression inattendue des forces de l'Alliance est moins la victoire de Kabila que la défaite de Mobutu. Cette «stupéfiante épopée» comme la qualifient Gauthier de Villers et Jean Omasombo Tshonda (G. de Villers en collaboration avec 1. Omasombo Tshonda, 1997, p. 270) est en fait la résultante de la conjoncture interne du Congo conjuguée à des facteurs extérieurs propres à des pays frontaliers, dont principalement le Rwanda et l'Ouganda et, quelque temps plus tard, l'Angola. Ceux-ci voient dans cette opération un moyen de résoudre leurs problèmes particuliers sans encourir l'opprobre internationale étant donné le discrédit qui pèse désormais sur le régime de Kinshasa. La soi-disant «conquête» du Congo par Kabila n'est donc en fin de compte que la conséquence de l'entrecroisement, à un moment donné, d'un régime complètement miné de l'intérieur avec l'entrée en scène de nouveaux acteurs en provenance de zones périphériques. Du côté congolais, il s'agit de l'aboutissement d'une lente dégénérescence due à la réplication permanente et mimétique de ce que Jean-François Bayart décrit ainsi: «Ce chevauchement permanent et, pourrait-on dire organique entre l'esprit de lucre et la conduite des affaires publiques... désormais inscrit au cœur de l'État en Afrique.» (J.-F. Bayart, 1998, p. 60.) Du côté extérieur, les intervenants sont eux propulsés par leurs propres agendas servant de catalyseurs. À propos du nouveau pouvoir qui s'installe à Kinshasa, Gauthier de Villers et Jean Omasombo Tshonda font observer: «Ce mode d'avènement du nouveau régime ainsi que la désignation de Laurent-Désiré Kabila, un fauxvrai leader révolutionnaire et maquisard et un has been de 1'histoire politique congolaise, sont décisifs: ils déterminent le caractère artificiel et la nature informe du pouvoir qui se met en place; ils le rendent dépendant "d'alliés" avides et exigeants... Le nouveau pouvoir, tel qu'il s'installe et qu'il évoluera, ne présente aucune cohérence ni consistance d'un point de vue sociologique comme d'un point de vue idéologico-politique. C'est un imbroglio de réseaux et de factions aux contours flous, au caractère mouvant, qui se recoupent et s'enchevêtrent... La fluidité du jeu politique est d'autant plus grande que les leaders qui recrutent et manipulent les réseaux et factions sont souvent des

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personnalités singulières et atypiques, aux identités plurielles, aux trajectoires politiques et professionnelles complexes et mouvementées... La seule logique qui paraisse sous-tendre le mode de sélection et de gestion du personnel dirigeant est celle que dicte à Laurent-Désiré Kabila le souci d'éviter que ne se développent des noyaux de pouvoir qui puissent rivaliser avec le sien. » (G. de Villers et J. Omasombo Tshonda, 2002, p. 151.) S'inscrit dans cette logique la décision que prendra Laurent-Désiré Kabila en juillet 1998 quant à la présence des militaires rwandais au Congo, ce qui lui vaut un regain de popularité dans l'opinion congolaise à Kinshasa. JeanFrançois Bayart interprète ainsi l'événement: « La crise du régime de Laurent-Désiré Kabila, porté au pouvoir à Kinshasa par une coalition hétéroclite, en mai 1997, était prévisible. Il était vite apparu que le renversement du maréchal Mobutu n'avait permis le règlement d'aucun des problèmes que ce dernier avait laissé pourrir ou qu'il avait soigneusement attisés pour diviser son opposition et se maintenir à la tête de l'État, malgré le délitement de l'économie, la mobilisation en faveur de la démocratie et les pressions des bailleurs de fonds. D'une part, ... le nouveau système se montrait aussi autoritaire, policier et corrompu que celui du dictateur défunt. De l'autre, les commanditaires étrangers de la rébellion d'octobre 1996 ne voyaient point leurs espérances comblées... Il était clair, au début de l'année [1998], que Laurent-Désiré Kabila n'était pas en mesure de remplir les missions qui lui avaient été confiées par ceux qui l'avaient armé et qui même, le plus souvent, avaient combattu pour lui... Sans doute conscient du fait qu'il décevait, Laurent-Désiré Kabila changea de stratégie... le nouveau chef de l'État congolais... congédia ses "conseillers" militaires tutsi, aussi bien rwandais que banyamulenge, à la fin du mois de juillet. » (J.-F. Bayart, 1998, pp.61-62.) Le résultat sera le déclenchement de la « guerre d'août 1998 », «réédition du phénomène de rébellion/invasion qui, quinze mois plus tôt, avait porté Kabila au pouvoir à Kinshasa, mais dans des conditions et sous des formes profondément nouvelles» (G. de Villers et J. Omasombo Tshonda, 2002, p. 152). Il s'agit une fois encore d'un mouvement insurrectionnel initié par des Tutsi aussi bien congolais que rwandais qui embrase l'Est du Congo et qui est immédiatement appuyé par le Rwanda et peu de temps après par l'Ouganda. Ceux-ci en profitent rapidement pour envahir le pays. La rébellion parviendra jusqu'aux portes de Kinshasa (acheminement aéroporté de troupes à la base militaire de Kitona et avance vers Kinshasa à travers le Bas-Congo). Mais cette situation suscite l'inquiétude d'autres États de la région: Namibie, Angola, Zimbabwe, Soudan, Tchad, Burundi, et l'intervention des forces armées angolaises et zimbabwéennes mettra fin à l'occupation du Bas-Congo et de Kinshasa. Dès le début du mois de septembre, Kabila récupère son pouvoir mais il tombe désormais sous la dépendance de ses «alliés» qui entendent bien ne pas laisser échapper les dividendes matériels de leur

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assistance. De plus, et le fait joue un rôle capital dans l'enchaînement ultérieur des événements, la guerre suscite l'émergence de ce que Jean-François Bayart appelle« un système d'États» à l'échelle régionale (J.-F. Bayart, 1998, p. 63). Mais la rébellion n'est pas vaincue pour autant, loin s'en faut. Elle se perpétue dans l'est du pays voire s'y renforce. Bientôt elle donne lieu à la partition du territoire en deux, trois ou quatre espaces politico-administratifs distincts selon les critères utilisés, gérés chacun par un des belligérants: MLC, RCD-Goma, RCD-ML, RCD-National. En outre, divers groupes armés sévissent et entretiennent la violence dans la région orientale: outre les exFAR et les lnterhamwe (Hutu, génocidaires ou non, ayant fui le Rwanda en 1994), des combattants FDD et FNL (rebelles hutu burundais opposés au régime de Bujumbura), les Banyamulenge (milices tutsi à base ethnique), les divers groupes Maï MaL À ces multiples sources de conflictualité s'ajoute encore, pour accroître la confusion, l'antagonisme Hema-Lendu au NordKivu. Aux multiples facettes des dissensions locales d'origine politique, sécuritaire, économique, ethnique, foncière... s'ajoute de façon de plus en plus aiguë l'hostilité fondée sur la perception autochtonie versus allochtonie (voir 4e Partie, Chapitre X). Enfin, l'importance des flux d'armes d'origines diverses via des réseaux multiformes plus ou moins maffieux et une légion d'intermédiaires et de trafiquants de tous bords, vient compléter le tableau. Dans un tel contexte, l'anticipation se borne à la perpétuation des germes de la

conflictualité. Car « Ce que nous appelons le chaos - de nombreux acteurs et
pas d'issue prévisible - a aussi sa dynamique. Étant donné que les stratégies institutionnalisées et procédurales sont déjà sous-développées, la force et la violence deviennent attractives. » (R. Doom, 2000, p. 75.) Dans un autre registre, il faut aussi inscrire au bilan du gouvernement de Laurent-Désiré Kabila la tentative largement dévoyée et avortée de création des «Comités du pouvoir populaire» (CPP). Il s'agit théoriquement d'un système de démocratie directe institué au niveau des communautés locales pour remonter ensuite d'étapes en étapes jusqu'au sommet de la pyramide institutionnelle. Annoncée dans un discours du président de la République datant de janvier 1999, elle fut mise en application en juillet 1999, mais était déjà pratiquement tombée dans l'oubli un an plus tard3. Mais l'un des facteurs les plus importants de cette phase de l'histoire congolaise fut incontestablement la régionalisation du conflit et son corollaire qui a été évoqué plus haut, la genèse d'un système d'États. Or le processus ne concerne pas seulement les États belligérants de la zone géographique, inquiets des proportions prises par le conflit et soucieux d'en éviter l'extension, les conséquences économiques, les retombées maffieuses.
3 Les CPP ne furent toutefois dissous officiellement que le 28 mars 2003 par le décret-loi 00712003 du président Joseph Kabila, abrogeant le décret-loi 236 du 6 juillet 1999 portant institution, organisation et fonctionnement des comités du pouvoir populaire en RDC.

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Plusieurs d'entre eux, la République sud-africaine, la Zambie, le Malawi vont se mobiliser, entre autres, dans le cadre de la SADC, pour tenter de mettre fin aux hostilités grâce à leur médiation. C'est ainsi qu'après toute une série de réunions préalables organisées en divers lieux, fut signé mi-1999 à Lusaka un accord de cessez-le-feu (voir Chapitre III) qui allait peser d'un poids déterminant sur l'évolution politique de la RDC bien que sa mise en œuvre soit restée au point mort pendant pratiquement toute la deuxième moitié de l'année 2000 en raison de la politique d'obstruction adoptée par LaurentDésiré Kabila. Mais une nouvelle page de 1'histoire congolaise allait bientôt s'ouvrir.

4. Joseph Kabila : poursuite ou renouveau?
Le 16 janvier 2001, Laurent-Désiré Kabila est assassiné; le 24 janvier, le général major Joseph Kabila lui succède à la tête de l'État congolais. Cette succession s'avère certes extrêmement difficile. L'héritage est plus délabré encore que celui qu'avait légué Mobutu. Le pays n'est pas réunifié; l'accord de cessez-le-feu de Lusaka est loin d'être respecté; l'appareil d'État n'a pas été reconstruit; aucune ligne politique cohérente n'a été tracée; les relations avec le FMI, la Banque mondiale, les bailleurs de fonds sont au point mort ; l'armée est devenue un corps pratiquement inerte et la dépendance envers les alliés étrangers (Angola, Zimbabwe) inévitable. Et l'on peut ajouter à ce tableau que Joseph Kabila hérite d'un territoire ruiné, pillé, livré à la contrebande et aux réseaux maffieux et où l'économie dite « parallèle» fait vivre la majorité de la population. Assurément, dans un tel contexte, Joseph Kabila ne dispose que d'une très faible marge de manœuvre. Néanmoins, dans les premiers temps de son accession au pouvoir, les signaux qu'il envoie sont plutôt positifs. Rompant avec la politique isolationniste de son père, il cherche l'appui des puissances occidentales et se rend à New York, Washington, Paris et Bruxelles. Aux Nations unies où il se rend également « tout en ne cédant pas sur l'objectif final, la fin de l'occupation du Congo par les armées du Rwanda, du Burundi et de l'Ouganda, il parle de la "relance des accords de Lusaka", d'une "politique de dialogue et de réconciliation", du "règlement pacifique des différends", de "l'engagement de la République démocratique du Congo à collaborer étroitement avec la MONUC". Il fait une forte impression de calme et de sérénité auprès des délégations du Conseil de sécurité. » (J.-Cl. Willame, 2002, p. 86.) Ce que confirment les commentaires de plusieurs diplomates. Suivent effectivement: l'adoption de la loi n° 001-2001 du 17 mai 2001 portant sur l'organisation et le fonctionnement des partis et regroupements politiques, les autorisant à reprendre leurs activités sous certaines conditions; la relance du Dialogue intercongolais conformément à l'accord de cessez-lefeu de Lusaka accompagnée de la remise en selle du facilitateur Ketumile

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Masire; l'adoption de mesures d'assainissement de l'économie, et, après une pause, le remaniement du gouvernement (sont démis de leurs fonctions les ministres d'État Gaëtan Kakudji (Affaires intérieures), Pierre-Victor Mpoyo (Pétrole) et Yerodia Abdoulaye Ndombasi (Affaires étrangères et Coopération internationale), et émergent de nouvelles figures, tel Matungulu Muyambu (chargé des Affaires économiques). Dans le rapport de la mission du Conseil de sécurité dans la région des Grands Lacs (15-26 mai 2001), il est souligné que « l'un des facteurs positifs a été l'attitude concernant le processus de paix et la MONUC dont a fait preuve le président Joseph Kabila qui s'est montré manifestement attaché à l'application de l'Accord de cessez-le-feu de Lusaka et au rétablissement de la paix et de la démocratie en République Démocratique du Congo» (Nations unies, S/200l/521, 29 mai 2001, p. 16). Cependant les critiques formulées à l'égard de la gestion du président Joseph Kabila, qui ne manquèrent pas, portent sur les nombreuses violations des droits de l'homme dont les autorités se rendent coupables, l'arbitraire et l'absence de liberté d'expression. Elles concernent aussi son intransigeance et sa volonté inflexible de demeurer président pendant la période transitoire. Enfin sont dénoncées les manœuvres de freinage et de retardement visant à repousser, sous divers prétextes affirmés ou tacites, l'échéance du Dialogue intercongolais et la mise en œuvre des institutions de la transition, malgré les déclarations de principe. ** * L'avènement au pouvoir de Joseph Kabila marque-t-il donc l'avènement d'une nouvelle ère politique en RDC? Sa jeunesse et sa «virginité» en matière de gestion de la chose publique augurent-elles d'une ouverture vers la paix, la réunification, la réconciliation, la démocratie, le respect des droits humains? Ou au contraire, malgré les premiers signes encourageants, ces caractéristiques le conduisent-elles inexorablement à reproduire de façon mimétique les comportements politiques dont il est, bon gré mal gré, le légataire? Telles sont les questions qui se posent à l'heure de son « intronisation ». Les étapes de son parcours où le Dialogue intercongolais occupera une place importante y répondront au moins partiellement, et ce ne sera ni continuité ni effet de bifurcation.

CHAPITRE Il LES ANTÉCÉDENTS DU DIALOGUE INTERCONGOLAIS

Si la guerre de 1998 en RDC déborda rapidement ses frontières nationales, créant au sein de cet espace géopolitique une faille dans laquelle une série d'autres États n'allaient pas tarder à se précipiter (voir 4e Partie, Chapitre II), elle allait parallèlement susciter toute une série d'efforts visant à y mettre un terme et de tentatives de médiation. Si les pressions ainsi exercées aboutirent finalement à la signature de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka, il faudra encore attendre l'avènement au pouvoir à Kinshasa de Joseph Kabila pour que le Dialogue puisse, dans les faits, être porté sur les fonds baptismaux ainsi qu'indiqué au chapitre précédent. Mais pour en arriver là, le parcours fut loin d'être linéaire; il fut bien au contraire sinueux, incertain, parsemé de nombreux obstacles. Seules les principales étapes de ce cheminement seront rapportées ici.

1. Du 27 juillet 19981 au 10 juillet 19992
1.1. Les facteurs de mobilisation interne Différentes organisations et segments de la société civile furent prompts à se mobiliser dès le début du conflit de 1998 contre ce qu'ils considéraient comme les instigateurs voire les agents de commandement d'une guerre d'agression. Mais, critiques aussi envers la nature du pouvoir qu'avait instauré Laurent-Désiré Kabila, ils réclament en conséquence la tenue d'un forum de discussion ou encore de négociation (quel que soit le vocabulaire utilisé: table ronde, dialogue...) réunissant les principaux acteurs impliqués. L'un des objectifs essentiels qu'ils poursuivent est le rétablissement de la paix, mais ils visent aussi le réaménagement des structures politiques. Gauthier de Villers, Jean Omasombo et Eric Kennes citent à ce sujet les initiatives suivantes: déclaration le 9 août 1998 de «La Voix des SansVoix3 », des «Amis de Nelson Mandela », et du SCEPDH04; atelier de réflexion au Centre catholique Nganda de Kinshasa du 5 au 7 novembre 1998 ; conférence sur la crise en RDC à l'Université d'Anvers les 15 et 16
1 Date du communiqué relatif à la décision du Chef de l'État de mettre fin à la présence des militaires rwandais en RDC. 2 Date des premières signatures de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka. 3 Organisation de défense des droits de l'homme.
4 Idem.

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Paule

Bouvier

en collaboration

avec

Francesca

Bomboko

janvier 1999; conférence à Montréal les 29 et 30 janvier 1999; rencontre de Durban organisée par ACCORD (ONG sud-africaine) du 9 au 11 mars 1999 (G. de Villers, en collaboration avec J. Omasombo et E. Kennes, 2001, p.203). Cette dernière rencontre qui réunit des représentants des divers milieux concernés par la crise congolaise, à l'exception du gouvernement de Kinshasa invité mais non présent, revêt une importance particulière dans la mesure où elle aura un certain retentissement dans la presse et où plusieurs participants seront arrêtés pendant plusieurs jours à leur retour à Kinshasa. D'initiative propre ou en réaction à ces pressions, quoi qu'il en rut, le 27 mars 1999, le président Laurent-Désiré Kabila signait trois décrets-lois portant sur l'organisation d'un «Débat national» ; les objectifs qui lui sont assignés, les milieux qui y participeront et le rôle et la composition du comité organisateur sont précisés. Dans les déclarations intervenues les jours suivants, Laurent-Désiré Kabila devait encore limiter la portée dudit « Débat national ». Néanmoins le projet suscita quelques espoirs parmi les divers milieux qui souhaitaient un changement de régime. Ceci ne les empêcha pas pour autant de formuler diverses critiques se rapportant aux modalités d'organisation de ces assises et à réclamer que certaines conditions préliminaires soient remplies. La signature par le gouvernement de Kinshasa de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka prévoyant l'engagement des parties prenantes à entreprendre des «négociations politiques intercongolaises» (articles 18 et 19) ne signifie cependant pas que le projet de débat national soit jeté aux oubliettes. Une séance d'ouverture officielle aura même lieu, mais elle sera sans lendemain. Les chefs des confessions religieuses lanceront fin 1999 une nouvelle proposition visant à organiser une «Consultation nationale» qui recevra l'aval du président Laurent-Désiré Kabila. Elle aura bien lieu du 29 février au Il mars 2000 et élaborera un cahier de recommandations qui resteront toutefois lettres mortes. Enfin, le président Laurent-Désiré Kabila prendra une dernière initiative consistant à relancer la mise en application du décret-loi du 25 mai 1998 prévoyant la création d'une Assemblée constituante et législative (ACL, rebaptisée ensuite ACL-PT : Assemblée constituante et législative-Parlement de transition). Mais celle-ci fera long feu. 1.2. Les tentatives de médiation externes Ainsi qu'il a été relevé plus haut, plusieurs acteurs provenant d'horizons divers en Afrique et ailleurs s'investirent de façon plus ou moins résolue dans la recherche d'un mécanisme, d'une procédure, d'une voie capable de ramener la paix dans la région.

Le Dialogue intercongo/ais

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D'août 1998 à juillet 1999, une série de réunions jalonnent les efforts accomplis dans ce but. Le préambule de l'accord de cessez-le-feu de Lusaka cite à ce sujet les sommets de Victoria Falls I et II, Pretoria, Durban, PortLouis, Nairobi, Windhoek, Dodoma, les réunions ministérielles de Lusaka et Gaborone, Syrte. Dans ce qu'il dénomme les «négociations» préliminaires à l'accord de Lusaka, Jean-Claude Willame fait état des acteurs suivants: la SADC, les Nations unies, l'OUA, l'Afrique du Sud, la Libye, la francophonie, la Communauté de Sant'Egidio (J.-Cl. Willame, 2002, pp. 11-34). Très tôt en effet, la SADC se mit en demeure de chercher à rétablir la paix et la sécurité dans la région. Le communiqué conjoint publié à l'issue du sommet de la SADC à Victoria Falls (dit Victoria Falls II) le 8 septembre 1998 par les chefs d'État et de gouvernement d'Angola, de RDC, de Namibie, du Rwanda, d'Ouganda, de Zambie, du Zimbabwe, et du secrétaire général de l'OUA se prononce en faveur de l'intégrité territoriale de la RDC, de l'établissement d'un cessez-le-feu, du retrait des forces étrangères du pays, de l'organisation d'un dialogue politique. Toutefois l'efficacité de la SADC en tant qu'agent de médiation se trouve érodée du fait que trois États membres, le Zimbabwe, la Namibie et l'Angola, décident d'apporter leur concours militaire au gouvernement de Kinshasa tandis que d'autres, emmenés par l'Afrique du Sud, la Zambie et le Botswana optent pour une solution négociée à laquelle ils s'emploieront plus tard. Pas question donc pour la SADC de jouer un rôle analogue à celui de l'ECOWAS ou de l'ECOMOG en Afrique de l'Ouest. L'OUA s'employa également à rechercher, avec le concours des Nations unies, l'établissement d'un cessez-le-feu mais sans succès, étant donné principalement la faiblesse des moyens dont elle dispose. Le Times écrit à son sujet: «Chroniquement à court d'argent, incapable de convenir de critères même minima en matière de bonne gouvernance, impuissante à intervenir dans les guerres du continent et aveugle au "cronyism" qui la priva de tout poids moral ou politique, l'OUA devint une caricature de sa propre impéritie. » (The Times, 9 juillet 2002.) Cependant, ni la SADC ni l'OUA ne ménagèrent leurs efforts pour tenter de ramener la paix dans la région des Grands Lacs. Deux tentatives d'aboutir en ce sens échouèrent l'une et l'autre pour diverses raisons. La première remonte au sommet franco-africain réuni à Paris du 26 au 28 novembre 1998. Le milieu de la francophonie ne pouvait manquer d'aborder la question des conflits dans la région des Grands Lacs. L'idée d'organiser une grande conférence régionale sur la paix et la sécurité dans ladite région refit surface. Un projet de cessez-le-feu (dit «Accords du Louvre») fut négocié qui devait mettre un terme aux hostilités avec l'Ouganda et le Rwanda. Il devait être finalisé à Lusaka puis à Ouagadougou sous les auspices de l'OUA. Mais faute d'impliquer tous les acteurs, Laurent-