Le double agenda de la R-D Congo:
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Description

En RDC la discordance entre la pensée de l'individu et le monde qui l'entoure est flagrante. Ecartelé entre deux loyautés - celle à sa petite patrie, la Tribu, et celle à la grande patrie, la Nation - , le Congolais ne peut servir deux maîtres à la fois. La Nation a perdu face à la tribu instrumentalisée en tribalisme par les élites politiciennes en mal de pouvoir. Après avoir décrit le "mal congolais" aux postes de commande dans tous les secteurs en R-D Congo, l'auteur analyse concrètement les élections générales de 2006.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2007
Nombre de lectures 185
EAN13 9782336273396
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Photos de couverture : Kinshasa centre Un village du Kivu montagneux
Le double agenda de la R-D Congo:

Ghislain Kitenge Mpange
L’auteur
Ghislain KITENGE MPANGE est né le 26 janvier 1952 à Jadotville (Likasi) dans la province du Katanga (République Démocratique du Congo). Il est marié et père de huit enfants.
Issu d’une famille de douze enfants, il a fait ses études primaires et secondaires au Collège du Sacré-Cœur des Frères Xavériens, d’où il sort avec le diplôme d’Etat des humanités scientifiques (bio-chimie). En 1970, il entre à la faculté polytechnique de l’Université officielle du Congo mais, quelques mois plus tard, il est arrêté avec d’autres étudiants sur le campus. Il sera détenu durant 13 mois au camp militaire de Kitona. De retour aux études, il sortira ingénieur civil en métallurgie en 1977.
Informaticien à la Société Nationale des Chemins de Fer du Congo pendant 13 ans, de 1977 à 1990, il devient Directeur de l’Informatique à la Société Générale des Carrières et des Mines (Gécamines) en 2001.
Copyright L’HARMATTAN 2007
http://www.editions-harmattan.fr www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr
9782296025530
ISBN 13  : 978-2-296-02553-0 EAN  : 978 2296 02553 0
Sommaire
Page de titre L’auteur Page de Copyright REMERCIEMENTS Dedicace AVANT-PROPOS INTRODUCTION I. LA PÉRIODE COLONIALE II. LES TURBULENCES DE L’INDÉPENDANCE III. L’ÉTAT CONGOLAIS ET SA DIRECTION IV. LE CONTRAT SOCIAL CONGOLAIS V. LA SCÈNE POLITIQUE CONGOLAISE VI. LE MILIEU SOCIAL CONGOLAIS VII. REMÉDIER AU MAL CONGOLAIS VII. UNE CONCRÉTISATION: LES ÉLECTIONS GÉNÉRALES DE 2006
REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Albert, mon frère, pour ses encouragements et sa foi dans l’avenir de cet essai ; sans lui, je n’aurais certainement pas eu le courage de me jeter à l’eau pour la publication.
Je pense à Carole Bourgeois qui, de Paris, et sans même me connaître, m’a aidé à corriger des pans entiers du manuscrit de départ.
A vous Yves Muleka, Grégoire Kabobo, Augustin Kasongo, toute ma gratitude pour ces discussions passionnées que nous avions l’habitude de tenir et qui m’ont donné l’idée d’écrire.

A toi, Clotilde, ma femme chérie, pour ta patience et ta compréhension pendant toutes ces nuits où je dérangeais ton sommeil avec mes « élucubrations d’apprenti politicien » (comme tu disais)...
A vous mes enfants, pour cet avenir que vous pouvez et devez forger à votre guise... Vous pouvez, j’en suis convaincu, faire de ce beau Congo, un véritable paradis.

A vous Kabangu Albert et Hubert Kabeya, mes amis.
A vous mes ombres chéries, qui dormez tout là-bas sous les sapins de Likasi...

A vous mes enfants, leur résurrection...
AVANT-PROPOS
Plus de 40 ans après l’indépendance de la République Démocratique du Congo (RDC), pays qui a vu naître les héros martyrs nationalistes Patrice Emery Lumumba 1 et Simon Kimbangu 2 , il devient évident, au regard des contractions que l’on constate dans tous les secteurs importants, qu’un mal fondamental a rongé les organes vitaux du corps de la nation congolaise en empêchant sa croissance. Une analyse approfondie des paramètres de développement dans tous les domaines, démontre qu’une régression constante, implacable, ronge le Congo de l’intérieur.
Il est une habitude qu’ont la plupart des intellectuels africains : pointer du doigt les anciennes métropoles et le système occidental capitaliste pour justifier les erreurs et les dérapages du développement chez eux. Cette solution de facilité n’est plus de mise. Pour s’en persuader, il suffit de constater globalement la disparité de l’évolution économique, industrielle et sociale entre les différents pays du continent africain, et même du monde dit « sous-développé », alors qu’ils sont confrontés aux mêmes exigences et embûches du système capitaliste.
C’est pourquoi un diagnostic plus pertinent et plus incisif doit être porté sur la maladie. Il faut pour cela chercher dans les profondeurs, « derrière la scène » ou le décor, plus loin que les coulisses : dans la culture, le système de pensée et le mode de vie congolais. Car si l’on se contente sempiternellement de soigner en surface, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le Congo poursuivra la chute inéluctable jusqu’à la déliquescence, puis la disparition. Mais, une fois diagnostiquées les causes de la maladie fatale, il faut AGIR D’URGENCE, chacun selon ses moyens et TOUS ENSEMBLE !
Pris dans l’étau d’un pays qui se meurt, en proie à une impuissance de plus de quatre décennies, dans cette urgence dramatique qui caractérise le redressement de notre Continent, nous avons voulu réfléchir avant de suggérer des pistes de solution aux décideurs qui tiennent les leviers de commande du vaisseau Congo. Nous livrons donc ici les fruits de notre analyse du mal congolais, tout en espérant la critique constructive du lecteur, voire son adhésion à notre démarche et sa mobilisation. C’est l’objectif de cette publication.
INTRODUCTION
Nous osons affirmer que l’une des raisons essentielles du retard dans le développement de la RDC, si ce n’est la plus importante, est un conflit de culture , une contradiction flagrante entre les valeurs morales et sociales des différents acteurs de la vie nationale, et même des décideurs placés aux échelons plus modestes de l’activité économique et politique.
La société congolaise peut être divisée en deux groupes de citoyens : d’une part, il y a ceux qui adhèrent plus ou moins à la pensée cartésienne occidentale basée sur la propriété privée et le matérialisme, le tout sous-tendu par une culture technologique de productivité et politique d’échanges capitalistes ; d’autre part, il y a ceux qui trouvent leurs marques dans la culture ancestrale ‘nègre’, avec ses valeurs certes magnifiées (solidarité communautaire, humanisme, etc.), mais également ses énormes manques (refus du rationalisme au profit de croyances dépassées, tendance à vouloir ‘réinventer la roue’, volonté d’ignorance des lois économiques et scientifiques prouvées et éprouvées, etc.). Ce schisme culturel peut, dans un premier temps, paraître superficiel mais, en fait, il creuse la démarcation entre le penser et l’agir des uns et des autres, et explique les contradictions de raisonnement et de philosophie qui jalonnent la vie politique et économique du Congo depuis son indépendance.
Cet antagonisme croissant, bien que non-apparent, a suscité des « confréries » d’un genre nouveau. Loin du concept ethnie-clan , entendu comme un ensemble de personnes ayant tissé depuis les temps précoloniaux des liens de consanguinité ou d’alliance, ces véritables castes – « groupes sociaux se distinguant par des privilèges particuliers et un esprit d’exclusive à l’égard des autres » (dictionnaire Larousse) - regroupent des individus conscients d’avoir en commun une même clé d’identification, un même « fondement » que les éléments les plus influents utilisent comme marchepieds pour leur propre ascension socio-économique et politique. L’instrumentalisation du clan ou de l’ethnie est à l’origine de la gangrène ayant cannibalisé les organes vitaux de la nation : le tribalisme .
I. LA PÉRIODE COLONIALE
Après la Conférence de Berlin de 1885, Léopold II roi des Belges commence l’administration du très vaste territoire – la quasi-totalité du bassin fluvial de l’Afrique centrale, soit 80 fois la Belgique ! – que ses homologues européens lui ont « confié ». Le souverain a comme prétexte celui de « civiliser des populations barbares » en les christianisant (de force), et en leur faisant connaître les « bienfaits » du travail productif (forcé lui aussi). Evidemment, les retombées négatives du séisme culturel déclenché par le contact entre ses « envoyés » et les peuples autochtones, lui importent peu. La colonie royale personnelle, dénommée « Etat Indépendant du Congo » (EIC), est alors un agglomérat de plusieurs centaines de nations (ethnies) distinctes.
A l’époque, soit à la fin du 19ème siècle, comment sont organisées ces sociétés dites « traditionnelles » ? Elles sont divisées en hameaux et villages placés sous la tutelle d’un chef investi du pouvoir politique, législatif, juridique et militaire, qui gère les activités de subsistance et d’échanges, ainsi que les affaires culturelles et/ou religieuses. Pour assumer ces charges, le chef est secondé, selon la coutume, par des notables et des sages, et il obéit au culte des ancêtres.
Le ciment de la micronation est la solidarité (obligée) entre tous ses membres, jeunes et vieux. Les moments importants d’une vie sont alors la naissance et la mort, l’initiation des jeunes aux règles de la communauté, le mariage (endogame), le culte des ancêtres, les cérémonies et fêtes mais également la guerre et autres calamités naturelles. Cette conception de l’existence est entretenue par une éducation permanente, une législation appropriée, une philosophie impliquant que « Seul l’homme n’est rien, en groupe, il est tout ». Ainsi, les enfants qui naissent appartiennent-ils à tous. Ils sont éduqués et protégés par tous. Adolescents, ils sont rassemblés en une même « classe d’âge », telle une grande famille dont ils seront co-responsables. Tous considèrent les adultes, hommes et femmes, comme leurs propres père et mère.
Par ailleurs, la hiérarchie sociale tient du sacré : après les ancêtres - toujours actifs en dépit de leur absence -, vient le chef qui est l’intermédiaire entre le monde des esprits et celui des vivants. Ce sont les notables, sages, anciens (vieillards), parents, aînés et tous les autres membres du village. Cette « échelle » est respectée, et personne ne prendrait le risque d’offenser ou manquer de respect à une personne qui lui est hiérarchiquement supérieure. Jusque dans les tâches et activités quotidiennes, chacun se doit d’honorer le rang social qui lui est supérieur: on se lève pour saluer celui dont on est l’obligé ; on ne parle pas sans son autorisation ; on attend qu’il se soit lavé les mains pour soi-même manger tout en lui réservant la meilleure part ; on ne tolère pas qu’il soit humilié ou offensé par un tiers et, dans ce cas, on est prêt à le défendre. De même que face aux « étrangers » (exogames) agressifs, on est prêt à défendre « les siens » – sous-entendu tout son groupe – jusqu’à la mort.
Ce comportement, transmis de génération en génération, magnifie, sécurise et perpétue le groupe en tant qu’ethnie, clan ou foyer parental - le terme « tribu » a été utilisé par l’ordre colonial de façon péjorative pour caractériser la micronation, mais aujourd’ hui comme il semble être devenu plus neutre, nous le reprendrons parfois. La valeur d’un individu est appréciée en fonction de son dévouement au groupe tout entier - on devient ainsi le digne représentant de « son peuple », « son fils » exemplaire ! Comme on fait un avec le groupe, il faut « faire bloc » : quelles que soient les circonstances, un membre ne peut pas prendre position devant un étranger contre un autre membre, on ne lui pardonnerait pas cette « traîtrise ». Outre que la coutume rejette le traître au banc des lâches, dès lors que la règle d’or de la solidarité est enfreinte, cela suppose que la sécurité de la tribu est mise en danger et là, évidemment, c’est très grave.
En cette fin du 19ème siècle, la solidarité ethnique ou tribale ou clanique est ancrée dans les mœurs de tous les peuples de la cuvette centrale du Congo. C’est une valeur encore une fois caractéristique et « universelle » dans cet ensemble très disparate. C’est dans ce contexte culturel que vont s’introduire les premiers « voyageurs » européens à la recherche des richesses à exploiter « librement ». De ces « chocs civilisationnels » et, surtout, face aux objectifs très matériels révélés par les Blancs, jailliront les premières frustrations, les sentiments d’injustice, la colère puis la révolte et la haine des Africains. Au début, l’étranger impose sa présence grâce au « mystère » qui entoure son irruption et la supériorité technologique dont il ne manque pas une occasion de faire preuve. Il y a aussi les règles de l’hospitalité, en vigueur chez de nombreux peuples, faisant qu’ils accueillent sans animosité les barbes des saints pères, les moustaches des commerçants et des « explorateurs »... Mais que faire quand le Blanc menace le chef de sa carabine ? Comment réagir quand il se moque des fétiches, des amulettes, des totems, des talismans, de tout ce qui, visiblement, leur est étranger, qu’ils taxent de « sauvage », et veulent détruire ou interdire ? La guerre est alors le seul remède pour s’en débarrasser. Et les membres du groupe qui collaboreront avec lui, pour toutes sortes de bonnes et mauvaises raisons, seront des traîtres à la micronation : il faudra les châtier. Le réflexe collectif d’autodéfense prime : éliminer tout celui qui sert de Cheval de Troie à l’ennemi.
Aussi, lorsque le colonisateur commence à s’installer et à vouloir administrer le « domaine du Roi Léopold II », à travers l’établissement des missions religieuses et des postes militaires, les autochtones comprennent qu’il faut soit les annihiler au plus vite, soit s’enfuir loin d’eux - tout dépendra du rapport des forces en présence. La brutalité de la Force Publique, constituée de mercenaires indigènes commandés par des gradés belges, vaincra à la longue les armes traditionnelles des guerriers.
Si « l’œuvre civilisatrice » du missionnaire et de l’administrateur, flanqués de la Force publique, a traîné en longueur, c’est que les villages ont décidé de se « déplacer » vers les endroits les moins accessibles aux Blancs, et que porteurs et autres travailleurs ont été de plus en plus difficile à recruter. Malgré les avantages matériels accordés aux soumis, les autochtones ont refusé la plupart du temps de fournir des informations à l’envahisseur. Plus avant, il sera quasiment impossible de faire intégrer les internats des écoles et des missions catholiques ou protestantes aux enfants des chefs et des notables, qui enverront à la place de leur progéniture celle des esclaves (des captifs de guerre ou leurs descendants), ainsi que des orphelins, des enfants mal nés voire des enfants d’ascendance très éloignée du clan familial.
Lors de la constitution d’agglomérations sous autorité coloniale - les ‘centres extra-coutumiers’ –, le refus des clans de s’y établir provoquera l’afflux des « marginaux » exclus des sociétés traditionnelles : les esclaves et affranchis ; les étrangers ou considérés comme tels par les autochtones ; les voyous et délinquants ; ceux réquisitionnés par l’Armée ou l’Administration et ceux engagés comme porteurs, domestiques, cuisiniers, jardiniers, etc. Cet embryon de citadins ségrégués car confiné dans « la Cité », loin du Blanc, se sentira désormais supérieur au villageois resté sans eau potable ni lumière artificielle, sans école ni infirmier, etc. Qu’à cela ne tienne, durant les premières décennies du 20ème siècle, il est rejeté par ses frères de même « race » qui s’en méfient et le dédaignent ou le plaignent, mais ensuite, ces sentiments s’inverseront pour faire place à l’envie ou au respect. L’attitude de commisération des urbanisés envers leurs « frères restés au village » s’explique aussi par le fait de se sentir un individu autosuffisant hors du cadre tribal, sécurisé désormais par l’ordre colonial.
En brousse, l’ordre colonial a perturbé volontairement et durablement le pouvoir traditionnel en instaurant des « chefs médaillés » à sa dévotion, en lieu et place des chefs traditionnels rétifs ou rebelles. Peu avant 1960, le vaste pays est divisé en 6 provinces administratives. Cette subdivision n’a pas plus tenu compte des réalités tribales ou inter-tribales que le Congrès de Berlin en 1885, la préoccupation belge étant alors de contourner la difficulté de gérer un si vaste territoire. Il faut contrôler les flux migratoires afin de surveiller les possibles révoltes locales et planifier le développement des plantations agro-industrielles ou des mines. Le déplacement des indigènes est donc sévèrement réglementé avec le laissez-passer individuel. Le comportement de chaque « tribu » est analysé afin de déceler dans ses membres une propension à « collaborer » ou à se rebeller. Le policier ou le militaire est choisi en fonction des qualités supposées spécifiques de sa « race » ; de même que le mineur, le contremaître ou l’employé des chemins de fer, le domestique ou le cuisinier. Les préjugés coloniaux font alors florès.
Forts de l’accumulation des biens matériels venus d’Occident, et grâce à l’épargne de petites sommes d’argent, l’apprenti citadin acquiert les avantages d’une civilisation qu’il découvre peu à peu et apprécie. Il apprend à lire et à écrire, s’accoutume à la présence du « Blanc » dont il finit par imiter les manières et les habitudes de vie. En contraste, le « frère » resté au village est donc vu comme « un primitif », un niais à plaindre, à considérer comme un mineur. Au fil du temps, la différence d’existence s’accroît et le sentiment de supériorité des urbanisés de même. Dans les grandes bourgades, l’implantation d’écoles ouvre la voie à des métiers plus rémunérateurs donc plus attractifs. Par ailleurs, la mise en place d’infrastructures sanitaires sophistiquées, la maîtrise des règles d’hygiène avec le tout-à-l’égoût, l’eau courante, l’électricité, accroissent le bien-être familial. Le fossé matériel et culturel qui s’est ainsi creusé entre citadins et villageois ira en s’approfondissant jusqu’à l’indépendance du Congo fixée dans l’urgence au 30 juin 1960. Lorsque le paysan congolais pourra enfin circuler librement pour venir voir son frère en ville, il sera l’objet de reproches ou de moqueries. Quel est ce paysan qui n’est pas retourné au village avec un sentiment d’amertume ?
Les urbanisés devenus des citadins à part entière semblent avoir intériorisé les valeurs essentielles de la culture judéo-chrétienne tandis que les villageois ont encore leurs repères enracinés dans la tradition. Mais ce nouveau citadin a toujours l’un ou l’autre pied dans le Congo profond, il y est relié par le patronyme, la langue maternelle ou paternelle. En réalité, il est encore beaucoup l’être collectif du départ.
Comme il doit obéir tour à tour, ou parfois simultanément, à la loi coutumière et à la loi moderne dont les préceptes essentiels divergent ou se contredisent, on peut taxer l’ évolué congolais de schizophrène. Ce déchirement entre sa tendance collectiviste , née du regroupement communautaire presque indifférencié des débuts de l’Humanité, et sa tendance individualiste , suscitée par le système capitaliste et exacerbée par la ville, provoque en lui une crise d’identité – sous le terme d’ évolué , l’ordre colonial a classé les colonisés jugés « civilisés »à son image. Ce dédoublement de la personnalité, cette dichotomie, s’exprime par une aliénation de la pensée et de l’action paralysant toute entreprise, toute progression durables.
Comme les rênes du pays libéré de sa métropole passeront auxdits « évolués », le Congo démarre mal...
II. LES TURBULENCES DE L’INDÉPENDANCE
Vers la fin de la décennie 1950, le besoin d’indépendance émerge au Congo belge, suite aux conséquences de la lointaine Conférence des Alliés à Brazzaville en 1944 - un an avant la fin de la Seconde guerre mondiale – et au tout neuf « esprit de Bandung » – du nom de la Première rencontre des Pays Afro-Asiatiques en 1955, tenue sous la bannière de l’anti-colonialisme et de la « 3 ème voie » (ni capitaliste, ni communiste). Les grands ténors de l’époque sont l’indien Nehru pour le continent asiatique et le Gold-Coast (ghanéen) Kwamé Nkrumah, le guinéen Sékou Touré, et bien d’autres héros des indépendances.
La dynamique mondiale de libération des peuples opprimés peut alors diffuser au Congo belge jusque-là jalousement fermé à l’extérieur par la crainte coloniale. Il existe des velléités autonomistes voire indépendantistes chez les élites de l’ex-royaume Bakongo (qui s’étend également en Angola portugaise et au Congo français) dont les populations sont acquises depuis longtemps au kimbanguisme. En ville, associations et mutuelles d’originaires (même ethnie) se structurent en partis politiques jusque-là interdits par l’ordre colonial ; pour la plupart, « La Tribu » est le dénominateur commun de ralliement avant même la constitution d’un quelconque « Programme ».
L’élite des ‘évolués’ se place « tout naturellement » à la tête des partis, mais elle est largement dépourvue d’un projet de société ou même d’une vision politique en adéquation avec les temps nouveaux. Se fondant sur l’origine tribale et/ou l’identité culturelle, la majorité des ‘leaders’ ont traduit le concept de solidarité tribale ou régionale par ‘fédéralisme’. Les provinces du Katanga, du Kasaï et du Bas-Congo - recouvrant les anciens Empires Lunda, Luba et Kongo - alimentent les fantasmes de pouvoir exclusif des politiciens « originaires ». Au lendemain du 30 Juin 1960, la date de l’indépendance, les sécessions armées font rage au Katanga et au Kasaï, nécessitant l’intervention militaire de l’ONU. En 1964, ce sera la fragmentation politico-administrative du pays avec notamment la création des « provincettes » supposées décentraliser le pouvoir central « unitaire », mais visant d’abord à démultiplier les attributions de postes juteux. L’organisation traditionnelle des villages est calquée dans ce qu’elle a de plus rétrograde – y compris l’autorité unique et incontestable du Chef...
Revenons aux velléités de sécession de 1960.
La partie méridionale de la province du Katanga a bien progressé grâce à l’exploitation de son sous-sol. L’édification des barrages électriques a apporté l’énergie électrique dans la Cité, les infrastructures sanitaires et scolaires ont été établies par l’Etat colonial, les missions religieuses et, concernant les ouvriers de l’Union Minière, par cet « Etat dans l’Etat ». Les réseaux de communication et transport - routier, aérien, ferroviaire, fluvial – sont complémentaires et irriguent toute la partie « utile » de la province katangaise. Depuis des décennies, le travail industriel a généré le salariat, donc un pouvoir d’achat non négligeable comparé aux moyens de survie du paysan demeuré en brousse. Un tel acquis excite la convoitise des élites originaires qui veulent en écarter « les autres congolais ». Cet exclusivisme s’exprime aussi au sein des élites originaires puisqu’il y en a toujours de prétendues plus « originaires » que d’autres ! La Belgique et autres Etats concernés par la richesse katangaise n’auront plus qu’à attiser le feu en l’alimentant, et en tirer les marrons...
Quant à la province du Bas-Congo, première brèche par où s’infiltra dès le 16 ème siècle la colonisation européenne, ses élites ont tôt profité des avantages – et inconvénients - de « la civilisation », très chrétienne et scientifique. Leur fierté est à la mesure de cette primauté. Matadi, si proche de l’embouchure du Fleuve Congo sur l’océan Atlantique, est le seul port fluvial évitant ainsi au pays d’être totalement enclavé entre terres et lacs. Une voie ferrée, traversant la forêt aux bois précieux du Mayombe, relie le port à la capitale ‘Léo’ où sont concentrées les industries de transformation et les grands services publics – c’est-à-dire des populations issues de tout l’arrière-pays. Près de Matadi, la construction du gigantesque barrage d’Inga en est à ses prémisses. L’orientation politique « naturelle » des élites « originaires » penche pour le séparatisme dans l’attente de reconstituer au-dessus des frontières le grand Empire Bakongo - ce qui ne saurait tarder, selon elles. Pour l’heure, elles se contenteraient d’un Etat congolais fédéraliste mais ... à la congolaise !
La province diamantifère du Kasaï Oriental (capitale : Mbujimayi) est exploitée par la Société Minière de Bakwanga (MiBa) et par des centaines de milliers de creuseurs artisanaux. Ici, l’argent sort directement de la terre – beaucoup d’argent sans traitement nécessaire. La scission est également à l’ordre du jour des élites « originaires »... sous le manteau du fédéralisme congolais.
Cependant, à l’époque, rares sont les congolais ayant conscience de la richesse plurielle qu’ils foulent de leurs pieds nus. Rares sont ceux qui soupçonnent que le Congo ex-belge, dont ils sont désormais les citoyens libres et égaux, s’avèrera être l’un des endroits les plus prometteurs du monde – avec tout ce que cela entraîne dans un monde régi par le profit capitaliste. Les « 350 tribus » – cartographiées au début du 20 ème siècle par une géographe belge et inscrites ainsi dans l’espace congolais – ignorent encore qu’elles sont riches en puissance, c’est pourquoi le statut fédéraliste appliqué au Congo indépendant n’est pas de leur initiative. Ce à quoi la majorité d’entre elles aspirent, c’est bien sûr de ne plus avoir à obéir au maître (Blanc) ni craindre la chicotte ou le fusil de la Force Publique (Noire), mais sans pour autant renier le dispensaire, l’école, l’eau et l’électricité, le travail salarié, etc. si ces « bienfaits » sont arrivés jusqu’au village.
Mais, ce sont les élites qui sont désormais au gouvernail, et dirigent le Congo profond. Alléchés par l’avoir qui accompagne le pouvoir, les politiciens ambivalents optent en majorité pour le statut fédéraliste impliquant pour eux la main-mise totale sur leur bien propre, « naturel », tribal ou régional...
III.